Le caché et l

Le caché et l'apparent

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Selon un célèbre verset du Coran, Dieu dit de lui-même qu’Il est « le Caché », qu’Il est « l’Apparent ». Dans Sa transcendance absolue, caché au regard du profane, Il se rend concrètement visible dans ses multiples apparences, en ce monde comme en l’autre. Chaque forme créée est une forme d’apparition. L’Islam spirituel est une vision de Dieu fondée sur la réalité de ses manifestations.
Le présent ouvrage propose des méditations, nourries à la première source des textes arabes et persans, tant sur la mystique, la philosophie et la poésie de l’Iran que sur la métaphysique de l’apparition et les interprétations de l’épiphanie chez de grands penseurs de l’Islam classique (Ibn ‘Arabî, Sohravardî, les Ismaéliens, etc.). La conception de l’épiphanie élaborée dans les cercles du soufisme ou dans les écoles des métaphysiciens, a conquis tout l’espace de la représentation et déterminé un certain type de vision du sensible. Les formes d’apparition y sont toutes miroir du divin. Ce faisant, l’islam nous a communiqué un certain point de vue sur l’histoire occidentale et orientale de la représentation et du corps.
Selon Christian Jambet, le monde des apparitions nécessaire à l’islam exprime aussi un Âge des épiphanies dont notre temps, avec l’esthétique du corps privé de sens, du corps non spirituel, signe la mort.

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Ajouté le 06 octobre 2015
Nombre de lectures 114
EAN13 9791031900308
Langue Français
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mythes et religions
Christian Jambet Le Caché et l’Apparent
L’Herne t s
Mythes et Religions
Christian Jambet
Le Caché et l’Apparent
Ouvrage publié avec le soutien du Centre National du Livre
L’Herne
Mythes et Religions
Jean-Louis CHRÉTIEN Lueur du secret
Henry CORBIN Le Paradoxe du monothéisme Le Livre des sept statues L’Imâm caché
Dominique de COURCELLES Le Sang de Port-Royal
Wilhem Gottfried LIEBNITZ Discours sur la théologie naturelle des Chinois
Mircea ELIADE L’Inde Fragmentarium L’Alchimie asiatique Commentaires sur la légende de maître Manole L’Île d’Euthanasius Une nouvelle philosophie de la lune Sur l’érotique mystique indienne
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
© Éditions de l’Herne, 2003 22, rue Mazarine 75006 Paris
Sommaire
Poésie et religion de la lumière...............................
L’appel du désert .....................................................
L’étranger et la théophanie ......................................
La théophanie philosophie de
comme idée singulière dans la Sohravardî .......................................
La quête de l’amour heureux d’aprèsYusûf et Zoleikhâ...................................................................
L’Imâm shî’ite et l’interprétation des symboles.......
Le soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin ......................................................................
Éloge de Pyrrhon .....................................................
Mort des épiphanies.................................................
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Poésie et religion de la lumière
L’Iran est l’un des pays de la philosophie, depuis que le mazdéisme a fondé le partage moral, et l’islam lui doit de poursuivre, jusqu’à nos jours, une méditation infinie de l’un et du multiple, de Dieu et de ses expressions, de l’essence et de l’acte d’exister. L’échange entre la Grèce et l’islam, qui engendre les figures les plus récentes du néoplatonisme, se fait en terre iranienne, non sans d’intimes relations avec l’Égypte musulmane et avec l’Inde. La poésie, elle aussi, est un verbe majeur de l’âme ira-nienne. Elle traverse l’ensemble de la culture, des cours princières aux chants des porteurs d’eau, elle est le mode spontané de la parole quand celle-ci énonce l’essentiel. LeDîwânde Hâfez est instrument d’exégèse du destin et du cœur, les romans versifiés content une aventure 1 héroïque qui se transmue en voyage intérieur . Le poète est le rival du religieux, le maître d’un scepticisme libre et d’une assomption souriante ou mélancolique de la chose interdite. Tandis que les juristes s’attachent aux injonctions normatives de la Révélation, et cèdent, en leurs plus grandes libertés, aux injonctions du commandement, les poètes vont à Dieu, à ce qu’il exige d’épreuves et de métamorphoses, en un espace où la vérité spirituelle offre son maximum de visibilité, au-delà de la Loi. Ils vont au sens caché de la parole divine, comme si ce sens renversait
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Le Caché et l’Apparent
le sens apparent, la calme injonction normative, pour mieux laisser paraître la violence de la lumière de la pro-phétie, sonapparitiontoute pure. C’est pour le lecteur une surprise toujours neuve, que ce renversement paradoxal des perspectives. Bien que le poète, comme le philosophe, transgresse la lettre pour énoncer la signification cachée de la Parole, il ne fait pas œuvre d’ésotériste. Il ne cherche pas un sens caché qui rendrait vaine l’irruption prophétique des signes et des indications évidentes. Il ne se retranche pas dans la for-teresse des symboles obscurs, mais il vivifie le monde des apparitions, du sens plein et des signes nouveaux de sa sensibilité. Il est le champion de l’apparaître. En compa-raison du poète et du métaphysicien, le pieux lecteur des obligations semble avoir perdu le fil de cet acte initial où Dieu fait apparition, il se perd en une somme d’abstractions procédurières. Le poète traque l’instant où Dieu se nomme l’Apparent. Le long détour par les univers cachés à nos organes corporels est seul retour vers l’Apparent. Telle est la loi de l’opération théophanique, que résume ainsi le grand philosophe et spirituel que fut Mollâ Sadrâ Shîrâzî : « La réalité de Dieu, le Nécessaire, est inconnais-sable à quiconque, par la voie de la connaissance des formes spécifiques. Sur ce point, aucun philosophe ne diverge des autres (...) Mais que l’essence divine ne puisse être l’objet d’aucun témoignage de la part de quelqu’un d’entre les existants dont l’existence est seulement pos-sible (les créatures), cela n’est pas vrai. Au contraire, à chacun d’eux il revient de percevoir l’essence toute pure, libérée de l’enceinte et des chaînes de la possibilité (de l’être créé), des dimensions, etc., dans la mesure où il pourra percevoir le sujet divin de l’effusion créatrice, en proportion de ce que Dieu aura fait effuser sur lui et pour
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Poésie et religion de la lumière
lui. Ainsi chacun obtient-il quelque chose de l’épiphanie de l’essence divine, en proportion de sa perception, elle-2 même fonction de son existence . » Le dogme de la transcendance divine n’a pas pour conséquence un silence agnostique accompagné de l’obéis-sance communautaire. Il soutient, au contraire, le pouvoir de chacun, en sa singularité d’existence – pouvoir de dire quelle manifestation de l’essence lui est dévolue, dans le cadre de son expérience. À l’horizon tracé par son degré d’intensité et de liberté spirituelle, paraît une figure du réel qui se rend pour lui, et lui seul, sensible, et ce mystère de l’apparition devient pour lui le vrai mystère divin. Ainsi le philosophe ouvre-t-il la voie au poète, si chacun est le poète de son Dieu, se révélant à lui et pour lui dans les miroirs de sa création. Les poètes de l’Iran sont les adeptes d’une religion dont les prophètes sont échansons, le temple la taverne et l’impératif l’ivresse. Certes, le poème transgresse le dogme qui veut de Dieu qu’il soit toujours à notre insu, dans la mesure même où la Loi lui sera plus présente. Peut-être la condition d’une telle expansion de l’univers poétique où l’âme ressasse la douleur d’aimer fut-elle précisément la Loi, contraignant à une division fondatrice entre obéis-sance et passion dévorante, entre soumission et union mys-tique. Il reste que le poème est l’union effective avec Dieu, dans la langue de l’expérience extatique, et traverse l’his-toire en la nourrissant d’un futur toujours ouvert. Il ne la clôt pas du sceau de la religion légale, sans conciliation que passagère avec l’obligation. Il n’est pas davantage l’autre de la religion. Il se veut la vraie religion, celle des anges et des prophètes, quand ils ne sont pas astreints à leurs tâches législatrices, mais qu’ils assument la charge de l’impératif divin en sa dimension la plus haute et la
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