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Le destin de Dieu

De
232 pages
Les hommes ont crée Dieu parce qu'ils en avaient besoin; va-t-il s'effacer de notre horizon parce que nous pouvons désormais nous en passer? Notre civilisation hyperactive, laborieuse, accablée de soucis temporels est bien trop réaliste et jouisseuse pour penser à l'invisible. Va-t-elle jeter Dieu aux oubliettes de l'histoire et se débarasser d'un souci, d'une crainte, d'une espérance, devenus sans objet? Allons nous vivre dans un présent au jour le jour sans nous poser les questions qui pourraient donner un sens à nos vies?
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LE DESTIN DE DIEU

~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4649-7

Jean

ONIMUS

LE DESTIN DE DIEU

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Chrétiens Autrement dirigée par Pierre de Givenchy
Appel aux chrétiens: Croyons-nous comme avant? Croyons-nous tout ce qui est affirmé dans les Eglises Que disons-nous? Nous sommes nombreux à souhaiter nous exprimer en toute liberté, dans des groupes de réflexion, dans des associations diverses de chrétiens, mais aussi dans des revues et des livres. Beaucoup désirent aussi célébrer leur foi chrétienne dans des cérémonies qui tiennent compte de la culture moderne. Nous proposons à ceux qui le désirent d'écrire leur livre personnel, de participer à des livres collectifs pour dire publiquement une foi chrétienne digne du XXIe siècle. C'est le but de cette collection, laisser la liberté de parole à tous ces chrétiens en recherche. Dernières parutions ABELA Paul, Je crois mais parfois autrement, 2002. MARCON Auguste, L'Eglise et les pauvres. Journal d'un travailleur manuel, 2002. ONIMUS Jean, Portrait d'un inconnu, 2002. DOM HELDER CAMARA, Les Conversions d'un évêque (entretiens), 2002. MANGANGU Bona, Ce que disent mes mains, 2002. ZARAL, Gloria ou un Chemin, 2003.

C'est le temps de la détresse; Ce temps est marqué d'un double manque et d'une double négation: le "ne plus" des dieux disparus et le "pas encore" du dieu qui va venir. Heidegger
in Holderlin et l'Essence de la Poésie

Il Ya une histoire de la transcendance... Le mythe du progrès s'est substitué à la foi en Dieu; la conscience de participer à l'Histoire a remplacé celle de faire son salut. Georges Gusdorf
Mythe et métaphysique. Flammarion, 1984, p.358

Premi ère partie

LE PASSÉ DE DIEU

Chapitre 1

Dieu a une histoire

Les hommes ont créé Dieu parce qu'ils en avaient besoin; va-t-il s'effacer de notre horizon parce que nous pouvons désormais nous en passer? Notre civilisation hyperactive, laborieuse, accablée de soucis temporels est bien trop réaliste et jouisseuse pour penser à l'invisible. Vat-elle jeter Dieu aux oubliettes de l'histoire et se débarrasser d'un souci, d'une crainte, d'une espérance, devenus sans objet? Allons-nous vivre dans un présent au jour le jour sans nous poser les questions qui pourraient donner un sens à nos vies? Questions sans réponse, donc vaines, donc stupides. .. Allons-nous nous laisser emporter par d'énormes mutations sociales, morales, matérielles dont le flot s'accélère, sans nous demander où tout cela nous mène? La peine de vivre sera-t-elle si pénible... qu'il sera impossible de regarder et d'interroger l'horizon? En fait, Dieu est irrémédiablement lié à notre conscience d'être. Sans lui nous ne sommes plus des êtres humains: nous devenons des robots ou redevenons des animaux. Il accompagne nos visions du monde, il change avec elles; il dépend de nous: nous en avons besoin, il a besoin de nous. Comme nous, il ne peut subsister qu'en se modifiant: il n'est pas, il devient. Il concentre même en lui comme une loupe, nos désirs, nos rêves, nos philosophies.

Dieu est historique, il survit dans la durée, il a donc une Histoire. Cette histoire est relativement brève puisqu'elle a commencé avec l'éveil de nos consciences au mystère d'exister. La première trace d'inhumation, découverte dans la grotte de Qafseh en Palestine, sur les pentes du Mont Carmel, se situe autour de 100 000 ans. Au regard des temps géologiques et astronomiques c'est insignifiant! C'est encore en Palestine, à Har Kar Kom, au rebord d'une falaise dominant un précipice, que fut découvert le tout premier lieu saint: d'étranges pierres levées qui semblaient défier l'abîme. Dieu est né du décollement qu'implique toute conscience, de la possibilité de se représenter soi-même et le monde, et donc de réfléchir. Il est la conséquence de cette fracture que notre complexité nerveuse a ouverte entre le fait objectif d'être et la conscience d'exister. Terrible privilège! Ou bien faut-il appeler cela disgrâce? La créature consciente de soi n'adhère plus, comme l'animal, à son propre destin. Elle se sent séparée d'une réalité qu'elle est devenue capable de se représenter, de rejouer, de refuser ou d'aimer. Adieu l'innocence des bêtes, le bonheur inconscient de suivre son instinct, de cueillir, chasser, jouer, copuler en ne pensant à rien! Avec l'homme évolué commence la grande aventure de Dieu sur la terre. Une incroyable responsabilité! L'homme est seul à pouvoir penser Dieu, mais il peut aussi le nier ou s'en passer. Dieu dépend de lui: "Sans moi, écrit Angelus

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Silesiusl, Dieu ne peut vivre, fut-ce une seconde. Si je retourne au néant, il doit rendre l'esprit" : ma mort c'est aussi l'effacement du miroir du divin que je tends au monde. Si le miroir devient opaque, s'il se brise, Dieu s'efface, pour reparaître peut-être en d'autres miroirs: "Il peut y avoir un homme sans Dieu, écrit Karl Barth, mais il n'y a pas de Dieu sans l'homme,,2. D'où la fameuse prolepsis, ce concept de Dieu qui serait inné, antérieur à toute expérience: sa présence intriguait déjà les philosophes grecs, toujours hostiles aux préjugés, au non-falsifiable. En effet, contrairement au geste de Dieu dans la fresque de MichelAnge à la Chapelle Sixtine, ce n'est pas lui qui a fait exister (a éveillé) la créature humaine, c'est l'homme lui-même qui, en ouvrant peu à peu les yeux sur sa propre condition, s'est trouvé contraint de réclamer le divin afin de justifier son rôle de contemplateur, d'inspecteur de la chose créée. Il jouit à ce titre d'un destin différent de celui des bêtes: car le souci de la mort entraîne l'idée d'une autre vie, d'un autre monde, d'un double capable de survivre ailleurs. L'animal humain, parce qu'il sait qu'il doit mourir, se sent victime d'une injustice ou coupable d'une faute: il se révolte et se dédouble en opposant à la finitude du corps la survivance d'un fantôme, l'âme, sa vraie réalité... Ainsi le décollement originel de la conscience suscite un second dédoublement, celui du corps et de l'esprit, l'un appartenant à la finitude, l'autre, analogue aux images préhistoriques pariétales, capable de résister au temps: immatériel, virtuel, mais encore et toujours "vivant".
1 Angelus Silesius. (Johannes Scheffler). Le Pèlerin chérubinique. 1, 8. éd. Cerf 1994, p. 34. 2 Karl Barth. Dogmatique. IV.
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Si Dieu est consubstantiel à la conscience de soi, celle-ci, par rétroaction positive, lui doit beaucoup. Le "Souvenir" de Dieu, le Dikrh Allah, cher aux soufis musulmans, est, en même temps, le "souvenir de soi". Sans cette présence du vertical, du surnaturel, ma conscience s'aplatit, perd sa plus précieuse dimension, la profondeur. S'il est vrai que Dieu est né en nous d'un sursaut contre l'insupportable limitation et l'impuissance de nos esprits, il n'est pas moins évident que son objectivation nous a pennis de nous redresser et de rêver d'un Paradis. Il a donné une consistance à cet Ailleurs dont nous ne pouvons nous passer sans régresser; il est le double céleste dont la plénitude vient combler notre indigence. Le décollement dont j'ai parlé se trouve ainsi à la fois activé et guéri. Il nous pennet de nous achever et de nous évader; Nous avons conçu Dieu pour cela: en faisant monter vers lui notre insatiable désir de totalité, nous pouvons imprégner le monde de sens et de poésie, nous réussissons à créer un milieu humanisé, une sorte de niche spirituelle où il fait bon vivre, où l'être pensant peut respirer. Quand on va ainsi au fond du phénomène, Dieu n'a plus rien d'historique, il est la nécessaire dimension de toute conscience de soi. Ce qui relève de l'Histoire c'est le développement progressif de cette dimension, son incarnation. Dans cette affaire "rien n'est histoire quant au fond, tout est histoire dans le développement". 1 Il nous a fallu passer par de multiples phases avant d'acquérir une conception de plus en plus juste de la nature spirituelle et de la nécessité de Dieu. Il y a beaucoup de vrai dans ce qu'on a appelé le "principe anthropique" : pour que l'univers existe,
1 Benjamin Constant. De la Religion. 16 l, 9.

c'est à dire émerge de son inconscience, pour qu'il soit connu, interrogé, contemplé, il était indispensable qu'un être conscient surgisse. Sa fonction, véritablement sacrée, est d'y faire pénétrer l'esprit et de le rendre ainsi présent à lui-même par l'angoisse, l'admiration, l'espérance, l'amour, mais aussi le désespoir, et d'y creuser ainsi "l'attente de Dieu". Privé d'hommes, l'Univers avec son stupide silence, devient insignifiant, mais il suffit d'un regard humain pour l'animer, changer sa nature et l'ouvrir à l'inquiétude du Sens. Une contemplation commence, quelqu'un habite le monde, les choses peuvent avoir une âme, un horizon se profile, peutêtre un achèvement en cours dont l'être humain serait responsable. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il est évident que d'autres êtres pensants doivent exister autour de nous; ils se posent les mêmes questions, tendent en vain les mêmes miroirs et, pour être moins seuls, créent aussi leurs dieux. Le monde des dieux est un archipel de consciences où brillent, dans la nuit, des foyers d'espérance et de peurs, peut-être une immense prière dans le silence opaque des galaxies. L'homo erectus n'avait nul besoin de Dieu parce que la déchirure existentielle ne l'avait pas encore atteint: il était innocent. Le besoin de Dieu ne se fait sentir qu'à partir du moment où l'existence fait problème, où s'éveille une joie mais aussi une étrange culpabilité, celle d'être conscient, donc différent de tout ce qui vous entoure. Alors s'impose l'idée d'un Médiateur venu d'ailleurs. Le monde apparaît alors comme un théâtre où se joue une pièce à la fois étrange et tragique. Vous pouvez vous mêler aux acteurs tout en restant assis dans la salle; 17

vous ne connaîtrez jamais la fin de la pièce, mais on vous a appris votre rôle, vous le jouez avant de vous glisser pour toujours dans les coulisses. Quand l'homme préhistorique a réussi à restituer sous fonne d'images fixes, durables, ses impressions de chasseur, il a matérialisé, pour son bonheur, ce théâtre. C'était magique! Il pouvait immobiliser le temps! Il découvrait la puissance de l'art; il accédait à un autre monde plus vrai, plus significatif que le réel, une réalité qu'on peut haïr ou adorer. Il inventait le sacré. Le divin est lié au pouvoir (et au besoin) de transcender l'éphémère en libérant les hommes de leurs limites. Grâce à l'art, ils ont eu accès à une vérité qui n'est plus celle de la nature, une vérité transcendante, bien plus forte que le réel. Le divin est né de ce contraste entre les vastes aptitudes de notre conscience et l'obstacle quotidien que lui impose une réalité inexorable; il nous donne accès à un monde plus grand, où la vie peut se développer en plénitude, où toute action, tout sentiment peut entrer en résonance avec l'infini. L'art et le divin jaillissent des mêmes sources. Telle est l'étroite liaison entre l'homme et son Dieu: jamais l'un sans l'autre! "Dieu peut aussi peu se passer de nous que nous de lui", déclarait Maître Eckhart (Sermon 28.) "Le divin est tellement redevable à l'humain que, sans lui, il perd également cœur, courage et sens" écrit encore Angelus Silesius.l Réciproquement, faute de transcendance, les hommes retournent vers leur innocence première, ils se

1 Angelus SilesÎus. Ibid. 1 259, p. 90 18

ré-animalisent, quelque ingénieux et savants qu'ils puissent être par ailleurs. L'histoire profonde des hommes est celle d'une "théopoïèse" permanente. Ces avatars successifs ne s'effacent pas: les expériences spirituelles que nous allons décrire, même les plus primitives, subsistent encore en nous, plus ou moins sommeillantes, mais prêtes à se réactiver. Les superstitions, les médiations des chamans, les miracles, la magie, l'emprise des forces cosmiques, la divination, la confiance en une justice éternelle, restent ancrés dans nos consciences; ces antiques engrammes refont surface dans les moments d'angoisse ou d'émerveillement. Les discours, les images, les philosophies évoluent, mais, pour l'essentiel, nos transcendances psychiques restent stables: elles se fondent sur le désir de vivre. Le drame c'est la radicale métamorphose du divin et la nécessité où nous nous trouvons d'abandonner un imaginaire périmé. Nous ne pouvons absolument plus conserver tel quel ce legs de nos cultures: il s'agit, non plus d'une évolution comme précédemment, mais d'une très douloureuse et, pour certains, presque intolérable mutation. Nous passons d'une relation de dépendance à une relation dynamique de "collaboration". Schleiermacher, au XIXè siècle, a très justement défini la religion de son temps comme un sentiment d'absolue dépendance, donc d'obéissance à une loi, de perpétuel hommage et de culpabilité. C'est là une relation d'esclave à son maître, plus ou moins aménagée ensuite en paternalisme. Or, de nos jours, grâce aux avancées des sciences et à notre meilleure connaissance de l'univers et de son évolution, notre idée s'est modifiée et complexifiée: il ne s'agit plus d'un Dieu extérieur, surplombant la nature et la gouvernant, il nous 19

faut intérioriser le divin et l'intégrer au Devenir. Non plus un Être absolu (pure illusion), mais le moteur d'une évolution ouverte, imprévisible; non plus une idée (l'abstraction par excellence), mais une énergie, une force invisible non mesurable, qui oriente et donne un sens aux myriades de bifurcations qui remplissent l'histoire de l'Évolution, de la physique à la biologie et à l'intelligence, bifurcations qui n'ont cessé de favoriser l'ordre sur le désordre, le complexe sur l'élémentaire, l'organisé sur le mécanique. Sans cette énergie irrésistible, permanente, ce serait la chute vers l'équilibre inerte, le retour au néant: alors l'évolution vers l'infiniment complexe, c'est-à-dire vers l'esprit, serait impossible. Le divin, au lieu d'apparaître comme une personne (naïvement anthropomorphisée), sera dès lors ressenti comme une omniprésente impulsion cosmique qui n'a cessé d'entraîner vers des types d'existences de plus en plus conscientes, capables d'initiatives et de créativité. C'est God in the Making selon Whitehead, le Théoctiste de Renan, un Dieu en voie d'accomplissement, mais éternellement en chantier. Alors la piété, la religion sont métamorphosées, l'éthique a désormais pour principe l'engagement dans le progrès général: ce qui le retarde est mauvais, ce qui accélère la complexification et la communion est bon. Il dépend de nous d'être co-créateurs de notre évolution ou bien, crime impardonnable, de la faire capoter. La célébration remplace la perpétuelle demande, la participation active se substitue à l'attente passive, implorante, de la Grâce. La religion retrouve la place qu'elle n'aurait jamais dû perdre, au cœur de l'Évolution: elle rend manifeste, elle célèbre une force naturelle, essentielle, elle exprime une expérience vitale. Curieusement, les religions semblent poursuivre aveuglément leur chemin au risque de perdre à la fois leurs 20

agents, leurs audiences, leur résonance spirituelle. Rien de plus conservateur! Elles sont fondées sur un passé figé et refusent de voir ce que tout le monde constate: le décalage insupportable entre discours, croyances, rites d'une part et les réalités que nous imposent les connaissances et modes de vie modernes. Plus les religions se sentent menacées plus elles se contractent par réflexe de défense, s'accrochant à leurs certitudes, leurs rites, leurs formules. Pour peu qu'on ait pris conscience du rôle du religieux, du sacré, du poétique et de l'ensemble des transcendances sur une vie humaine normale et, d'autre part, de la crise que ces valeurs traversent en ce moment, on est stupéfait de l'absence de réaction à cette énonne blessure. Nous vivons un traumatisme majeur sans en prendre, semble-t-il, conscience, un traumatisme qui porte atteinte à notre équilibre existentiel. C'est pourquoi le retard qu'a pris le religieux dans une évolution qui s'emballe me paraît catastrophique. Il est urgent de réfléchir à ce que devrait devenir la présence du divin en notre temps. Le stade des retouches est dépassé, il faut parler de re-fondation. Ce qui paraissait absolu, définitif, évident, logique doit être situé dans le relatif, en accord avec une science qui nous met en présence de complexités infinies qui défient notre raison. C'est donc vers une religion plus complexe et prudente, plus humble, plus intime, donc plus authentique qu'il nous faut tendre. Moins de spéculation théorique (dont la vanité est devenue évidente), mais plus d'expérience vécue, issue des expériences intérieures qui sont primordiales. Religion "molle", va-t-on dire? Vaguement sentimentale, privée de son annature dogmatique et 21

rituelle? Cette critique est fondée sur une conception périmée. Je rappellerai une évidence: Oui! La religion est d'abord affaire de sentiment, elle est affective ou n'est pas. Les idées qu'elle véhicule ne font que définir ces sentiments, ces intuitions. L'essentiel n'est pas dans le dogme mais dans les émotions qui l'ont suscité. Sans elles, une religion n'est plus qu'une idéologie, éphémère comme toute idéologie. Quant aux pratiques rituelles qui servent à manifester, incarner ces sentiments, elles resteront indispensables, mais seront beaucoup plus authentiquement vécues si elles émanent directement de pulsions collectives, de communion, de célébration et d'espérance. Comparés à ces chaleureuses explosions spirituelles, personnelles et collectives, il est clair que les rites et les dogmes sont submergés: la religion redevient ainsi ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être: la manifestation spontanée d'une transcendance qui donne un peu plus de sens à la vie consciente.

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Chapitre II

Dieu partout

Première émotion: en Casamance, le tronc d'un fromager géant avec ses puissants contreforts où s'ouvrent d'étroites fissures; Dans les fentes des morceaux d'étoffe, des miettes de repas, des papiers aux vives couleurs; aux environs un agglomérat de huttes d'argile: brusque découverte d'un lieu sacré où se concentrent les effluves de l'invisible! Des gens s'agitent au loin, on n'approche de l'endroit qu'avec respect. Ailleurs encore, ce fut en Kabylie, dans un creux de rocher où gouttait une source, des vêtements d'enfant, des poupées, voire des photos: merci à notre amie la source, merci pour tes bienfaits... Voilà le niveau premier! La conscience, qui vient de s'éveiller, se projette partout et croit entendre des échos. Si vous remontez encore plus haut, jusqu'aux origines, vous allez vous sentir environné d'une foule de présences de ce genre, amicales, inamicales, jamais indifférentes, car ce ne sont plus des choses mais des êtres qui vous observent, vous jugent, attendent de vous un signe et, peut-être, vous aiment. Aux uns, il est bon d'adresser un salut, de faire un cadeau; les autres, il faut les amadouer, les apprivoiser: un sacrifice de temps en temps peut être utile et sera apprécié. Pour les Anciens la nature était ainsi imprégnée de sacré: "La nature est un temple rempli de présence divine,