LE FILS DU PRÊTRE

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Livres
128 pages
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Description

Le narrateur, prêtre de l'Église catholique, entreprend des études théologiques à Valladolid. Son itinéraire ecclésiastique l'amène à découvrir les aspects les plus durs du christianisme en France et en Espagne. Une épreuve inattendue le surprend dans son parcours sacerdotal, lorsque l'un de ses confrères resté au pays lui annonce sa paternité imminente. Plus qu'un récit pathétique, la narration constitue un parcours de méditation et de réflexion autour des thèmes de l'épreuve, de la souffrance et de la solitude au sein du christianisme africain actuel.

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Ajouté le 01 septembre 1999
Nombre de lectures 239
EAN13 9782296394964
Langue Français
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LE FILS DU PRÊTRE

Collection Chrétiens Autrement dirigée par Pierre de Givenchy

Appel aux chrétiens: Croyons-nous comme avant? Croyons-nous tout ce qui est affirmé dans les Eglises Que disons-nous? Nous sommes nombreux à souhaiter nous exprimer en toute liberté, dans des groupes de réflexion, dans des associations diverses de chrétiens, mais aussi dans des revues et des livres. Beaucoup désirent aussi célébrer leur foi chrétienne dans des cérémonies qui tiennent compte de la culture moderne. Nous proposons à ceux qui le désirent d'écrire leur livre personnel, de participer à des livres collectifs pour dire publiquement une foi chrétienne digne du XXI" siècle. C'est le but de cette collection, laisser la liberté de parole à tous ces chrétiens en recherche.

Déjà parus

BOISSON Albert, Provocation au goût de vivre: la résurrection de la .

chair, 1998.

GUINOT Jean-Louis, L'essentiel est d'être au rendez-vous, 1998. RlOBÉ Guy-Marie, La passion de l'Evangile, écrits et paroles, 1998.

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8215-5

Mwanga Kabundi

LE FILS DU PRETRE

"-

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

À Betty Checcaralli Joaquim Temprado Et Rocio Piqueras Pour tout

10 Janvier
Je n'ai pas tenu mon journal pendant les trois dernières semaines. L'organisation de mes journées à Paris m'a éloigné de tout silence; elle a brisé la discipline que j'ai observée depuis Octobre. Ma petite vie intérieure a volé en éclats. J'avais à peine le temps de célébrer LaSainte Eucharistie. Sans beaucoup de piété, il faut l'avouer! Ce matin, quand je devais partir, j'ai même perdu une dizaine de minutes pour retrouver mon chapelet. J'ai aussi constaté que mon bréviaire avait pris une bonne couche de cette poussière unique qu'exhale Paris. Certes, j'ai assouvi ma soif de découvrir un tant soit peu la ville, mais je me suis bien défait et démoli. Il me faudra des semaines pour repartir sur des pas fermes. Aussi le temps de sortir de l'angoisse qui me ronge à la suite du décès de mon oncle paternel. Comme je l'aimais! Il est parti à fleur de l'âge. Il repose parmi des étrangers, loin de la terre qui l'a engendré. Et, surtout, il laisse sept enfants sans perspectives d'avenir assurées. Le décès est survenu depuis bientôt deux mois. Ma fanÜlle l'a appris il y a cinq jours, et moi seulement hier. Si nos pauvres dirigeants politiques pouvaient s'investir à développer les moyens de communication, à la place de toutes ces machines de répression, de guerre et de mort dont ils ne cessent de remplir nos terres! À la veille de mon ordination presbytérale, il y a un peu plus de trois ans, je me suis décidé de tenir ce journal. Je suis convaincu que, pour embrasser l'idéal du sacerdoce, il importe, avec la grâce de Dieu, de prendre la mesure de ses exigences, s'efforcer de les vivre et vérifier constamment la ligne. Un journal spirituel, tenu dans la régularité et I'honnêteté, est un lieu précieux de ce dialogue intime. J'éprouve toujours une autre présence à moi-même quand je relis mOll journal. Et je suis saisi d'émerveillement devant la magie de l'écriture: un papier acquiert la vie, se remplit de mystères et devient un document.

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Les vieilles pages de mon journal ne sont pas des pages mortes, aveugles, muettes. Elles vivent, elles voient, elles me parlent. Parfois avec sourire, parfois avec sévérité. Ma petite expérience m'apprend que la mémoire mentale a ses mérites, mais elle est un prisme défaillant et très souvent soumis à la dictature du culte du moi. Par contre, la mémoire écrite, lorsqu'elle est appliquée sans complaisance, est une excellente école de vérité, de sincérité et de conversion. Je veux, pour ainsi dire, vivre la plume à la main, couler ma vie dans la chair du papier, la nourrir de l'énergie de l'encre. Un rigoureux examen de conscience et de prévoyance auquel, Dieu aidant, je dois me soumettre avec charité et clairvoyance. Une pieuse discipline qui devrait nous être inculquée pendant notre formation: elle prépare mieux à la responsabilité pastorale de soi et de ses ouailles que tous ces contrôles nocturnes des présences. En ce jour, je prends la décision solennelle de dédier ce journal à la Vierge Marie, afin qu'il soit comme ce cœur où elle gardait et méditait les mystères de la vie de son Divin Fils. Je connais le jugement, correct et lucide, de Georges Duhamel, et je prie la Vierge pour que ce journal ne me serve pas à construire un personnage artificiel que je serai par la suite obligé de jouer et de soutenir. Je veux aussi que ce journal demeure une école de l'écriture et de la pensée. Car, depuis mes premiers pas dans l'adolescence, je suis comme brûlé par le rêve d'écrire. Ma petite tête est remplie de projets des livres. Mes préoccupations embrassent plusieurs champs et horizons. Je prends toujours note de tout ce qui me passe par l'esprit. Je garde avec soin les brouillons; je ne les abandonne jamais: c'est un petit trésor que je trimbale partout. Aujourd'hui, par exemple, j'ai consacré les dix heures du voyage à relire et corriger le premier récit que j'ai composé à seize ans. J'ai déjà achevé quelques essais et autres récits. Seulement, ils me dégoûtent. Je dois avouer que je n'ai même pas le courage de les faire corriger, tant mes intuitions sont pauvres, et mon écriture médiocre. Écrire est un métier de noblesse, mais un art fort pénible. Un

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texte digne de ce nom reste un parfait miracle, qui surgit des entrailles et de l'esprit. Un plus que l'esprit offre au monde, un verbe céleste qui se fait chair. Et la sueur que cette incarnation fait répandre vient après celle qu'exige la contemplation. Aucun mot n'y est simple, aucune phrase n'y est jeune. Ils sont portés par une longue préhistoire de douleurs d'enfantement, ils sont les chaînons d'une autre préhistoire de douleurs. C'est au prix de journées sans appétit et de nuits sans sommeil que les idées naissent, et que s'offrent des mots et des phrases justes pour les dire. Mais je suis une mère malheureuse: je conçois, mes grossesses arrivent à terme, je décide alors d'accoucher, d'offrir au monde mes enfants, et ceux-ci ne sont que d'affreux embryons qui ont encore besoin d'un temps de maturation. Ils sont beaux un matin et me comblent de joie; ils sont laids un soir et me remplissent de honte. Alors, j'arrache et remplace la jambe malade, je plante un nouveau cœur, je soigne la main estropiée, j'ouvre le rein étouffé. Cependant, mes enfants prennent plaisir à être de petits monstres affreux. Pour emprunter le mot du prophète, ce trésor de papiers que je trimbale avec moi est un petit cimetière d'ossements desséchés. l'attends avec patience le souffle qui leur donnera enfin la vie. Un souffle qui les purifiera aussi. Car ils sont parfois animés par des élans de pensée incompatibles avec ma foi chrétienne, maintenant doublée d'une consécration
sacerdotal e.

Encouragé par le professeur Datu Hunm, j'ai récemment publié un petit essai. Je l'ai fait à mes frais, et il a été mal distribué. J'ai reçu des compliments chaleureux des personnes qui semblaient en avoir seulement entendu parler, au mieux n'en avoir lu que le titre. Le seul mot digne d'attention m'est venu d'un congrès de petits écrivains africains. Ils apprécient mon écriture et mon argumentation. Je n'y ai vu, pour ma part, qu'un bon geste de courtoisie: ils ne sont pas allés plus loin, m'invitant, par exemple, à entrer dans leur noviciat ou leur « tiers-ordre », pour exercer ma main et aiguiser ma pensée. Je me demande d'ailleurs si je mérite un tel honneur. Car, depuis que j'ai vu le texte imprimé de mon 9

essai, j'ai commencé à le détester: je trouve le sujet sans intérêt, mon raisonnement peu cohérent, beaucoup de phrases mal construites... Mon texte n'est pas un texte, mais un tas de papiers sur lesquels un enfant s'est amusé à combiner, de mille façons, les vingt-six lettres de l'alphabet. Mon journal compte environ deux cents pages manuscrites. La moyenne annuelle est donc ridicule. Et pourtant, ce n'est pas la matière qui me manque. Relire le passé, les souvenirs lointains de premiers pas dans la vie. Remonter le chemin de ma vocation sacerdotale, la fuite à treize ans de la maison par~ntale, en plein milieu d'année scolaire, pour entrer au petit séminaire. La longue marche de près de quatorze ans, le dernier tronçon tortueux par lequel je suis passé, avec notamment, à vingt-deux et vingt-trois ans, les deux propositions de sanction pour insoumission ouverte à l'exercice d'une autorité rectorale que je trouvais tyrannique et arbitraire. Parcourir la longue nuit d'attente, habitée par la peur, le désespoir et la joie. Les ordres sacrés qui s'annoncent, qui s'approchent, qui se préparent, qui se laissent toucher et qui vous filent entre les doigts. Sentir les mains et le souffle de l'Évêque pendant la grave prière de consécration, l'onction dans les paumes de mes mains souvent impures, son baiser paternel sur mon front et sur mes joues, et l'accolade fraternelle du Presbyterium. Les premières sensations spirituelles et physiques dues à la mutation profonde de mon être. Désormais, la voix et les mains d'un pécheur donneront des ordres efficaces au Ciel, pour transformer les hommes en enfants de Dieu et temples du Saint Esprit; pour pardonner et effacer leurs péchés; pour faire du Christ la nourriture des pèlerins de la vie éternelle; pour unir l'homme et la femme en un seul être et contribuer ainsi à multiplier le nombre de ceux qui jouiront de la citoyenneté du Ciel... Mais aussi l'inquiétude devant ces lourdes responsabilités, cette vie précocement pleine d'exigences, qui vous arrache toute jeunesse, tout droit à la turbulence, qui fait de vous une lampe qui doit illuminer sans faiblir, un sel de la terre condamné à être jeté

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dehors et foulé aux pieds dès qu'il perd sa saveur. Ce chemin sans moyen terme, qui vous place entre le paradis et l'enfer, sans une seule excuse, pour porter l'étendard de Dieu, dans la guerre ouverte contre le malin. Et le sacrifice de ma volonté, le renoncement à tout rêve, à toute ambition terrestre, la soumission au projet de Dieu tel que l'interpréteront d'autres humains comme moi. Les premiers pas d'un Prêtre sont un important sujet de méditation et d'écriture. Ils indiquent la direction que le néophyte veut suivre. Ils révèlent ses convictions, et aussi ses illusions. Ils sont témoins de ses combats, ses échecs et ses victoires. Le diaire permet de les suivre et de les apprécier. De plus, dans mon village, et peut-être partout ailleurs, l'exercice du saint ministère permet d'ouvrir plusieurs portes à la fois; de rencontrer des hommes de tous les horizons; d'être le témoin de leur quête ou rejet du Divin; d'être au cœur de la vie et, parfois, associé au jeu des consultations et décisions pour l'édification de la Cité et de l'Église. Ma rencontre avec l'Occident paraît aussi comme une expérience unique. Non plus cet Occident adoré à distance. Non plus cet Occident raconté par les livres, la radio, la télévision, les missionnaires, les humanitaires et les voyageurs fortunés. Mais l'Occident senti et vécu dans sa chair. L'Occident vu à sa taille et à sa mesure. Avec ma plume, j'aurais dû suivre pas à pas cette rencontre dès les premiers instants. Mon manque de fidélité à ce joumal m'a fait perdre l'opportunité de garder le souvenir et l'appréciation, écrits sur le vif, de tout ce que Dieu m'a déjà donné de vivre et de découvrir. C'est que, en moi, l'empire de l'alphabet n'a pas encore supplanté celui de l'oralité. Et je me laisse emporter par la quantité et le poids des événements. Il y a aussi l'orgueil de ne pas fixer mes échecs et mes déceptions. Cet orgueil qui me terrasse bien de fois. J'étais passionné par la découverte et la visite de Paris. Voir de mes yeux, toucher de mes mains, fouler de mes pieds tous les lieux et monuments célèbres. Respirer l'air hivemal de Paris, me fondre dans la foule anonyme et braver le froid pour marcher sur les Champs-Élysées, admirer la marche tranquille de la Seine, dominer

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la ville du haut de la célèbre tour Eiffel, la contempler assis sur les épaules de Montmartre, palper le mystère qui fait vivre et adorer ce vieux cœur de l'Europe. Je rêvais surtout de concélébrer la Sainte Messe à Notre Dame. Un Prêtre Noir proclamant sa foi et adorant Dieu dans le temple où Auguste Comte se préparait à prêcher sa nouvelle religion! Rêve frustré et abandonné! La chair d'Auguste Comte n'est pas montée sur l'autel, mais son esprit a envahi le sanctuaire. l'ai été découragé par la liturgie d'une Église fatiguée. Une Église du troisième âge. Elle n'est pas communion, elle n'est pas rencontre. Elle est silence, distance et indifférence. J'ai à peine aperçu des visages jeunes, qui n'étaient d'ailleurs pas présents à eux-mêmes, qui semblaient même porter des cœurs usés. On dirait qu'ils n'étaient pas venus prier, mais accompagner leurs grands parents. Et, de fait, il y avait surtout de bonnes veuves, occupées à réciter leur chapelet. Le froid de la vieillesse dominait la prière. Je n'ai pas eu l'opportunité de participer à la messe célébrée par le Cardinal Archevêque qu'on dit être une personnalité charismatique. Les trois chanoines qui ont présidé les messes auxquelles j'ai pris part, avaient des visages sérieux, marqués par le poids de l'âge et de la tristesse. Leur prédication était plus un grand exercice d'éloquence. Ils ne semblaient pas préoccupés par la présence des fidèles. Des fidèles ennuyés et distraits. C'était comme ces oraisons funèbres que l'on prononce devant des incroyants ou des pompiers impatients de porter dans la tombe les restes d'un veuf octogénaire. Une assemblée réunie ou payée pour respecter les dernières volontés du défunt. Les chanoines pleuraient sur un corps mort. J'estime que ce monde, envahi par le bruit et l'inflation de la parole, a besoin d'un autre genre de discours religieux. Il a aussi besoin de pasteurs au visage épanoui. Comme étaient laids leurs visages tristes et pressés! Je ne sais pas comment on peut annoncer la Bonne Nouvelle sans être heureux et beau. Il n'y avait aucun courant de vie entre l'autel et l'assemblée. Même pas un petit sourire pendant l'échange du baiser chrétien de fraternité et de paix. Une plainte parfois pour demander avec une surprise non

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