//img.uscri.be/pth/fd976d505cfdc7ae2f56ae66eaf31718d9ba29ce
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - EPUB - MOBI

sans DRM

Le Jardinier Apostolique

De
140 pages

Régis Mauger est jardinier. Après avoir perdu sa femme et son fils dans un accident, il décide de devenir curé dans l’espoir de les retrouver au paradis. Mais peu à peu, l'idéalisme de son engagement initial s'estompe et il finit par révéler sa vraie nature : celle d'un curé de campagne ignoble et sournois, médiocre dans la vie comme devant l'autel.


Voir plus Voir moins
Copyright
Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-332-53097-4
© Edilivre, 2014
Du Même Auteur Aux éditions Edilivre :
Le Testament Olographe, roman 2010
La Rançon du Bonheur, roman 2010
Itinéraire d'un Penseur Atypique, contes 2011
Le Dernier Adieu, récit 2011
– Virtuellement Vôtre, récit 2011
Aux éditions Publibook :
Le Miroir Récurrent, nouvelles 2010
Bagatelles Contemplatives, poésie 2010
Parmi les différentes régions qui composent la France, la Normandie occupe une place à part. Tout ce qui fait son identité, sa gastronomie et son terroir, a un cachet si personnel qu’on ne saurait confondre la Normandie avec une autre région, même si l’on ne vient en France que très rarement. C’est que cette contrée a été façonnée par l’Histoire, au fil des siècles, et au fur et à mesure que l’identité natio nale se forgeait. Avant l’invasion des peuples venus du Nord, les Vikings, elle s’appelait la Neustrie. De nombreux chefs avaient régné sur elle, et la région était christia nisée depuis longtemps, ce qui avait contribué à son développement. Une fois envahie et occupée par ces fameux Vikings, elle devint la Normandie, le pays des hommes du Nord, ce s cruels « Northmanni », dénommés ainsi d’après un terme francique latinisé. Et à partir de 1204, elle fut incorporée au royaume de France, ce qui lui permit d’évoluer en même temps que lui, notamment sur les plans administratif et religieux. Mais parmi cette entité régionale prononcée, il existe plusieurs subdivisions locales, comme par exemple le Pays de Bray, le Pays d’Ouche, le Perche, le Bessin, ou, pour la narration qui nous intéresse ici, le Pays d’Auge.
Le Pays d’Auge a souvent été défini comme l’archétype de la Normandie. Il résume en fait tout ce qui a rendu célèbre cette région, et tous les clichés de carte postale, tous les stéréotypes plus ou moins heureux sont effectivemen t contenus et réunis dans cet endroit. En fait le Pays d’Auge peut être défini co mme une microrégion, d’environ 70 kilomètres de long sur 40 de large. C’est bien peu de choses à l’échelle d’une nation, mais cela a suffi pour synthétiser toutes les caractéristiques de la Normandie, et pour en réaliser la quintessence dans des conditions optima les. Pour ce qui concerne son ème étymologie, on trouve dès le IX siècle sa forme latinisée « Algia » sur des manuscrits. ème Au XI siècle, on rencontre aussi la tournure romane « Al ge » qui deviendra par la suite Auge. Mais le paysage boisé et verdoyant qui caractérise le Pays d’Auge est l’aboutissement d’une longue évolution. A l’origine , tout comme la majeure partie de la Gaule, l’emplacement de l’actuelle Normandie était essentiellement constitué de forêts. Ce furent d’abord les peuples celtes qui le défrich èrent peu à peu. Puis, après la christianisation de la région, les moines entreprirent durant le Moyen Age un gigantesque travail de déforestation, qui permit bientôt aux paysans de cultiver des champs et d’élever du bétail, sur d’anciennes parcelles boisées. Une chose se remarque également, quand on remonte aux origines du Pays d’Auge : la ville de Lisieux a toujours été sa capitale et sa ville principale. Dès l’Antiquité, une tribu cel te, les « Lexovii », s’était établie sur l’emplacement de ce qui correspond à l’actuelle ville de Lisieux. Et lorsque par la suite la puissance romaine y établit son administration, une fois la Gaule conquise par César, la cité des Lexovii devint naturellement la « civitas Lexoviorum », la ville des Lexoviens. A l’apogée de la civilisation gallo-romaine, ce qui correspond à l’actuelle ville de Lisieux fut même appelé « Lexoviorum Noviomagus », ce dernier t erme signifiant « nouveau marché » en latin. Et, de fait, cette vocation de carrefour naturel du Pays d’Auge et de ville de marchés ne devait plus quitter la ville de Lisieux : ce sera sa raison d’être pendant des
siècles, et aujourd’hui encore on y trouve les jours de marché des produits typiquement locaux, qu’on aurait du mal à se procurer ailleurs. Tandis que les conversations avec les commerçants, ou dans les cafés établis à proximité, servent un peu de baromètre social. L’argent dépensé dans le Pays d’Auge par les parisiens ou les gens de passage ayant une fonction de régulateur sur l’économie locale. C e qui fait de Lisieux une ville tout entière vouée au commerce et au négoce, de par sa situation géographique. C’est aussi une étape sur l’axe ferroviaire Paris-Caen-Cherbour g, et avant que l’autoroute de Normandie n’existe, l’ancienne nationale 13 reliant les mêmes villes passait aussi par là. D’autre part, on ne saurait conclure cette introduc tion sans mentionner la dimension religieuse de la ville. Lisieux est en effet renommée pour avoir hébergé une sainte, à la fin ème du XIX siècle. Elle est connue aujourd’hui sous le nom de « Sainte-Thérèse de l’enfant Jésus ». Et la dévotion suscitée par le cu lte que les pèlerins lui rendent a été ème suffisamment importante pour justifier au XX siècle la construction d’une imposante basilique, bâtie sur une colline, et qui domine tou te la ville. Cette ferveur cultuelle, puis culturelle, a fini par attirer des croyants du mond e entier. A telle enseigne qu’à l’heure actuelle Lisieux est le deuxième centre de pèlerina ge de France, juste après Lourdes. L’impression qu’on peut éprouver en l’abordant de n’importe quel côté n’est pas sans faire penser à la vision d’une sorte de Rome normande en miniature : une petite merveille d’éternité, sise dans la verdure, et dont la modestie n’a d’égale que la saveur du terroir local. Autant d’atouts supplémentaires pour les res taurateurs et les hôteliers, jamais à court d’arguments pour fidéliser une clientèle qui n’est pas insensible à l’attrait du cidre, de l’eau-de-vie ou du pommeau. Tandis que les légen daires fromages augerons et la viande provenant des herbages tout proches ne saura ient laisser indifférents les milliers de pèlerins qui font le voyage tous les ans. Si l’o n peut prier dans un beau cadre, c’est bien, mais si on y mange bien c’est encore mieux ! Et ce constat semble résumer la prospérité apparente de la ville, bonifiée par des générations d’activité lucrative, de commerce placide et de bon aloi.
Sur le plan religieux, Lisieux possède aussi un riche passé, qui est bien antérieur à la vocation de sa sainte. Après la chute de l’empire romain, Lisieux devint en effet un siège épiscopal. La juridiction de l’évêque de Lisieux s’exerçait alors sur tout le Pays d’Auge. Au Moyen Age, Lisieux fut même le siège temporaire des 7 évêques de Normandie, à une époque où la ville dépendait déjà de la province ecclésiastique de Rouen. Ce n’est qu’en 1855, bien après la fin de l’Ancien Régime, donc, q ue l’évêché de Lisieux fusionna avec celui de Bayeux : ce fut la création du diocèse de Bayeux et Lisieux, qui existe toujours aujourd’hui, en 2013. Et même si Lisieux a souffert lors des bombardements de 1944, même si elle perdit pour l’occasion 800 habitants e t même si ses anciennes maisons à pans de bois furent détruites, son aspect actuel es t suffisamment convaincant pour renouveler constamment la foule des pèlerins qui s’y presse, toute l’année. On ne saurait quitter ni dénigrer un endroit qui attire les gens, naturellement, depuis l’Antiquité. De génération en génération, Lisieux a été et reste la capitale du Pays d’Auge, le carrefour naturel de tout ce qui y grandit et y vit, alors po urquoi changer une équipe qui gagne ? C’est donc en fonction de Lisieux, et d’après son m odèle et sa mentalité, que le reste du Pays d’Auge s’est développé et a évolué.
Voilà qui nous amène à parler du thème de cet ouvra ge, celui racontant la vocation d’un curé de campagne, un curé de campagne en Pays d’Auge, durant la seconde moitié du vingtième siècle. L’endroit choisi n’est en effet pas anodin, car il correspond à un lieu symbolique, celui de la France rurale, à une époque où la religion catholique avait encore une emprise sur la population qui y habitait, en ra ison du poids de la tradition et de
préjugés séculaires. Mais avant d’entrer dans le vi f du sujet, il ne serait peut-être pas inutile de connaître plus en détail l’existence de l’intéressé, savoir d’où il venait, de quel milieu il était issu et pourquoi il était devenu comme cela.
Régis Mauger naquit en 1922 à Saint-Julien-Le-Fauco n, un bourg situé à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest de Lisieux, et faisant partie de son arrondissement. Son père était jardinier de métier, et son grand-pè re maréchal-ferrant. C’est donc tout naturellement que Régis apprit à cultiver les fleurs et les légumes, quand il n’allait pas à l’école. En fait, rien ne le prédisposait à devenir curé, et il fallut un événement dramatique pour qu’il se décide à aborder la question. A part cela, et avant d’en arriver là, sa jeunesse fut ordinaire, laborieuse et bucolique à la fois, comme pouvait l’être celle d’un petit provincial dans ces années-là, durant la péri ode de l’entre-deux guerres. Il apprit ainsi à s’occuper des ruches et à faire du miel. Et dès qu’il eut 16 ans son père le confia au jardinier du château voisin de Grandcamp, qui pe nsait prendre sa retraite dans quelques années et qui préparait déjà sa succession. Durant sa jeunesse, Régis Mauger apprit donc les métiers de jardinier et d’apiculteur dans les règles de l’art, dans la mesure où ces domaines d’activité sont situés aux confins de l’art véritable, de par le potentiel poétique qu’ils suggèrent. Et qu’ils exigent même de leurs adeptes les plus expérimentés.
On ne saurait non plus passer sous silence l’étroite symbiose qui unit le jardinier avec les plantes qu’il cultive, et qu’il entretient. Le moment de la récolte des fruits et légumes, en particulier, revêt une signification presque sac rée. Il s’inscrit dans une perspective intemporelle, et participe au cycle des différentes saisons, année après année. Et puis, en travaillant ainsi au contact de la nature et des oiseaux, loin du stress urbain, le jardinier peut s’identifier à la biodiversité qui l’entoure, et contribuer à son renouvellement. Cette relation panthéiste avec les éléments naturels lui permet aussi de percevoir la dimension spirituelle de la Création, dimension qui existait autrefois en milieu rural. Par exemple, on célébrait jadis les fêtes des Rogations, au moment des moissons ou de la cueillette des fruits. C’était un des moments forts de la vie paysanne, et les curés de campagne étaient sollicités pour bénir les récoltes : les gens du peuple comprenaient qu’ils ne peinaient pas pour rien, et que le fruit de leur travail servait à nourrir l’humanité. On remerciait aussi le Créateur, avec des chants de louange, et l’on priai t pour les récoltes à venir. En procédant de la sorte, c’était toute la société rurale qui était concernée par ce rituel, et tout le monde s’impliquait d’une façon ou d’une autre pour célébrer cette fête. Naturellement, la Normandie n’était pas la seule région concernée par cette célébration, puisque par exemple le compositeur français Déodat de Séverac, issu du midi toulousain, s’est inspiré de ce rituel, aux environs de 1900. En composant un poème géorgique intitulé « le chant de la terre », qui est une suite de 6 pièces pour p iano, il a rendu hommage à cet aspect particulier des campagnes d’autrefois. Tout cela pour dire que notre Régis Mauger grandit dans un univers bucolique, au milieu d’une société champêtre, qui produisait quasiment tout ce dont elle avait besoin.
La dimension spirituelle de la vie à la campagne se percevait aussi quand il fallait faire du feu dehors, lorsque le jardinier devait brûler d es branches ou des mauvaises herbes, les jours de beau temps. Par exemple, en faisant fl amber des feuilles de laurier, ou de romarin, ou encore de l’herbe séchée, fauchée la ve ille, en plein mois d’août, l’air se remplissait d’une odeur bienveillante, gratifiante pour les gens qui la respiraient. Et une fumée blanchâtre, visible de loin, s’élevait bientôt dans les airs, comme un encens inspiré sanctifiant l’évènement. Tandis que les animaux domestiques ou les oiseaux participaient à cette atmosphère reposante, en la bonifiant par leur présence fugace, mais précieuse. L’existence campagnarde d’il y a plus d’un demi-siè cle, c’était tout un petit monde bien
réglé, avec ses codes, ses rites instinctifs et ses petits ragots. C’est sans doute là qu’il faudra chercher plus tard le penchant naturel de Ré gis Mauger pour la médisance, petit travers qu’il conservera, même une fois devenu curé. Alors qu’en principe son ministère aurait dû l’inciter à plus de retenue verbale envers ses paroissiens, même parmi les moins méritants. Toujours est-il qu’il débuta dans la vie de manière honorable, même si dans un premier temps la religion ne l’attira guère : à la célébration de l’Eucharistie, il préférait la communion avec les plantes et les oiseaux, qui lui semblait plus attirante, et surtout moins artificielle. Quant au catéchisme enseigné à l’époq ue par les curés, ce n’était que du bourrage de crâne, que certains enfants intelligents parvenaient à contredire sans grand effort. En ce temps-là, dans les campagnes, on respectait la religion parce qu’elle faisait partie de la tradition, mais plus par devoir que pa r conviction véritable. Et l’instruction rudimentaire que possédaient les ruraux ne les inci tait pas à se poser beaucoup de questions. D’autant qu’avec le travail harassant qu i faisait partie de leur condition, ils n’avaient guère le temps de philosopher, ni de remettre en cause l’ordre établi. Refaire le monde, ça n’était bon que pour les gens de la ville.
Au moment où l’armée d’occupation se déploya sur la moitié nord du pays, Régis Mauger connut cependant une belle romance, une bell e histoire d’amour avec une fille des environs. Elle avait approximativement le même âge que lui, et se destinait à devenir institutrice. Mais à l’époque, le poids des convent ions sociales, le carcan de la morale catholique et le manque d’émancipation des enfants par rapport aux parents firent que cette romance demeura essentiellement platonique, dans un premier temps. A la limite, Régis Mauger était d’une trop basse condition sociale pour devenir un prétendant sérieux au mariage, aux yeux des parents de cette jeune personne, qui étaient pharmaciens. Et c’était tout juste si on ne leur imposait pas un ch aperon, pour tempérer leurs conversations passionnées. Voilà pourquoi cette idylle sincère eut bien du mal à prendre son envol, au début. Tout au plus parvinrent-ils à s’échanger quelques baisers fougueux, en se cachant régulièrement derrière les allées du parc du château où Régis travaillait. Et comme à l’époque la majorité était fixée à 21 ans e n France, il fallait attendre cette échéance pour que les deux amoureux soient en mesur e d’outrepasser la volonté des parents de la demoiselle. Mais finalement, ce furen t les évènements historiques qui imposèrent leur volonté au jeune couple, quand en 1 942 Régis fut réquisitionné par les Allemands, dans le cadre du S.T.O., le Service du Travail Obligatoire. C’est donc la mort dans l’âme que le jeune homme prit le train en gare de Mézidon, à destination de l’Allemagne, cette année-là. En quittant sa Normandie natale pour la première fois, il jura à sa compagne, les yeux dans les yeux, que s’il rev enait un jour en France, une fois la guerre finie, ils s’uniraient dans le mariage, ils fonderaient une famille et ne se quitteraient jamais plus. Cela pouvait faire penser à un vœu pie ux, presque risible sorti de son contexte, mais sa sincérité pouvait difficilement ê tre mise en doute, après les conversations qu’ils avaient eues tous les deux. Il fallut au bout du compte le coup de sifflet strident du chef de gare pour mettre un terme à un dernier baiser passionné, à ce qui ressemblait fort à un baiser de condamné, un de rnier baiser à titre d’exemple, de témoignage pour l’éternité. Mais, si les lèvres de sa fiancée semblaient avoir une étrange saveur acidulée, les 28 mois qu’il endura dans les camps de travailleurs en Allemagne le dégoûtèrent de la race humaine pendant un certain temps : le personnel d’encadrement ne comprenait que des brutes notoires, et les cadences de travail en usine et leur durée abrutissaient également les jeunes gens réquisitionnés. Et la nourriture, pour consistante qu’elle fût, n’en demeurait pas moins sommaire. Tan dis que les dortoirs démesurés et rudimentaires transformaient les garçons en bétail discipliné, parqué là pour l’exemple, ou… pour les besoins de l’Histoire. Par contre, lorsque ce cauchemar prit fin, quand les
jeunes gens purent enfin retrouver leur terre natale, Régis Mauger refusa, contrairement à ses compagnons d’infortune, de se dédommager en faisant un détour pour aller voir les prostituées, à Paris. Car, au fond de son cœur, il aimait toujours sa Germaine (c’était le prénom de sa fiancée) et il voulait la revoir à son retour en Normandie, quoi qu’il lui en coûtât. Il la retrouva finalement à Lisieux, où un poste vacant lui avait permis de débuter sa carrière. Elle était toujours célibataire, toujo urs aussi charmante, et son cœur était encore à prendre. Et, au premier coup d’œil (celui qui compte vraiment dans ce genre de retrouvailles), il comprit qu’elle l’aimait toujours, qu’elle aussi avait attendu fidèlement ce jour-là, espéré cet instant-là, malgré le temps qui s’était écoulé et la difficulté de la vie à cette époque-là. Alors, comme ils se désiraient ard emment l’un l’autre, comme ils se voulaient passionnément et de manière réciproque, ils décidèrent de rattraper le temps perdu et mirent de côté l’idylle platonique de leurs débuts. Ils étaient maintenant tous les deux majeurs, la guerre était finie, et plus rien ne s’opposait en principe à leur bonheur. Ils n’avaient plus qu’à se marier, qu’à faire des enfants et qu’à vivre heureux jusqu’à ce que la mort les sépare, selon la formule consacrée. Bien entendu, et comme souvent dans ce cas de figure, le premier enfant fut conçu bien avant le repas de noces. Mais qu’importe, ils avaient compris qu’ils étaient faits l’un pour l’autre, et une réelle complémentarité, une complicité de tous les instants les unissait. Régis s’arrangea donc pour trouver un emploi de jardinier aux services municipaux, et il reprit du service dans son secteur d’activité. Leur mariage fut célébré à la fin de l’année 1945 e t leur enfant, un fils, naquit l’année suivante. D’autre part, afin de pouvoir suivre la marche du monde dans lequel ils vivaient, de la société dans laquelle ils évoluaient, ils passèrent tous deux leur permis de conduire avec succès, et ils mirent leurs revenus en commun pour s’acheter une voiture, afin d’être pleinement autonomes. Dans le but notamment de se promener à leur guise le dimanche, sans être tributaires des horaires de car, ou de tr ain. Car une fois passée l’époque des restrictions alimentaires et des tickets de rationn ement, un vent de liberté commença à souffler sur l’Europe occidentale. Certains disaient que la meilleure réponse à apporter au carnage que fut la seconde guerre mondiale consistait à s’aimer et à faire de nombreux enfants. D’autres personnes disaient même que tous ces morts, tous ces destins brisés dans des conditions atroces réclamaient la vie, à titre d’exemple, pour les générations à venir. Voilà pourquoi Régis et Germaine Mauger, en tant que précurseurs du baby-boom, sans le savoir à l’époque, ne pouvaient qu’être enc ouragés dans leurs efforts visant à fonder une famille nombreuse et, si possible, prospère.
Tout semblait donc aller pour le mieux dans le parc ours du jeune jardinier. Certes, il avait peiné et sué en Allemagne, mais pour une cause qui n’était pas la sienne, pour un effort de guerre qu’il n’approuvait pas, et dont il se serait bien passé. C’était seulement la pénurie de main-d’œuvre masculine dans l’Allemagne nazie qui l’avait amené là, compte tenu de son âge et de son pays d’origine. Mais au m oins il avait été correctement nourri durant son séjour Outre-Rhin, il y avait eu plus ma lheureux que lui à cette époque-là, dans ce pays-là. Et puis, depuis son retour de capt ivité, depuis qu’il avait retrouvé sa fiancée, et a fortiori depuis la naissance de leur fils, il avait un peu l’impression de vivre un conte de fées. Car Germaine avait repris son activi té d’institutrice, quelques semaines après son accouchement, et avec son salaire ajouté au sien ils pouvaient envisager l’avenir avec une certaine sérénité. D’autant que s es beaux-parents, qui possédaient plusieurs maisons, avaient fini par se convaincre t ant bien que mal de la pertinence d’avoir un tel gendre, dans leur famille. Et d’auta nt qu’ils avaient contribué également à l’achat de leur véhicule. De quoi aurait donc pu se plaindre Régis Mauger ? Il avait eu tout ce qu’il voulait depuis qu’il était rentré d’Allema gne. Sa région natale ressemblait à s’y méprendre à un pays de cocagne, et le travail ne ma nquait pas en ce temps-là. Il ne lui
restait plus qu’à devenir un chef de famille comblé, chose qui de toute évidence prendrait un certain temps.
Mais le destin en décida autrement. Car un soir de printemps de 1947, en revenant de son travail, il eut comme un pressentiment. Deux policiers tenaient compagnie à sa belle-mère, dans le petit salon du logement de fonction d e Germaine, situé au-dessus de son école. Et la belle-mère était en larmes, comme si e lle avait tout perdu, comme si on lui avait tout volé. Alors les deux agents prirent la p arole et annoncèrent au jardinier l’affreuse nouvelle : sa femme et son fils venaient de se tuer dans un accident de la circulation. La voiture avait manqué un virage et s ’était écrasée contre un pont, en contrebas de la route, du côté d’Orbec. Les secours n’avaient rien pu faire. 1 – Elle devait aller voir sa sœur aujourd’hui, puisqu’on est jeudi, il n’y avait pas d’école . C’est pas vrai, ce qui nous arrive ! », dit Régis Mauger, transpercé par le chagrin et la voix rauque.
La belle-mère ne répondit rien et pleura tant et plus. Et l’espace d’un instant, le jeune homme ressentit la chose comme une immense trahison, de sa destinée d’abord, puis de son bonheur. C’était bien la peine d’être allé travailler en Allemagne pour des prunes, et d’être resté fidèle à Germaine pendant des mois, d’ avoir gardé un cœur pur, un amour intact dans sa mémoire, pour en arriver là, finalement. Pour se retrouver mis devant le fait accompli, devant l’irréparable, sans rattrapage possible face à la tournure des choses. Et, paradoxalement, les condoléances de ses proches et de ses amis, lors de l’enterrement qui s’ensuivit, ne firent qu’aiguiser encore davantage sa douleur et son chagrin. Il savait qu’il aurait beaucoup de mal à retrouver une épouse comparable à celle qu’il venait de perdre. Et, pour son fils, c’était épouvantable : il était mort en n’ayant presque pas vécu. Le curé qui prononça la cérémonie funèbre à Lisieux eut beau relativiser, en disant que Dieu avait coutume de rappeler près de lui ses enfa nts les plus chers, cela n’empêcha pas Régis de considérer ces deux disparitions prématurées comme un immense gâchis. En disant adieu à Germaine et à son fils, au moment de la descente des cercueils, c’était aussi à son bonheur conjugal, à sa petite famille...