Le Jésus de Luc

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Description

S’il semble malvenu de demander « Luc a-t-il un projet théologique ? Est-il un théologien ? », il est malgré tout utile de s’interroger sur ses intérêts : est-il plus historien que théologien ? Sa théologie est-elle subordonnée à une intention historienne ? Pourquoi et comment raconte-t-il Jésus de Nazareth ?

Le présent ouvrage répond en suivant la christologie narrative de Luc, en ses techniques et ses lignes de force, car elle est inséparable de la construction du personnage Jésus dans le IIIe Évangile et dans le livre des Actes. L’identité de Jésus se donne à lire dans l’itinéraire qui la révèle en sa vérité : le récit est précisément et idéalement le lieu où elle se présente et doit être vérifiée. Plutôt que de voir comment, d’épisode en épisode, le double récit lucanien élabore sa christologie - les dimensions du présent essai en seraient devenues démesurées - et tout en respectant la progression de la narration, Jean-Noël Aleti a préféré prélever quelques épisodes représentatifs de la christologie lucanienne, pour introduire les lecteurs au récit, les faire entrer dans sa dynamique indéfiniment riche, sans se substituer à lui.

Une collection de référence en christologie sous la direction de Monseigneur Doré.


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Date de parution 25 mars 2011
Nombre de visites sur la page 104
EAN13 9782718908052
Langue Français

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© 2010, Mame-Desclée, Paris www.fleuruseditions.com ISBN : 978-2-7189-0805-2 MDS : 532 020 Tous droits réservés pour tous pays
Présentation
Cet ouvrage n’est ni la première publication de Jean-Noël Aletti sur saint Luc ni même sa première intervention dans la collection « Jésus et Jésus-Christ ». Loin de diminuer notre reconnaissance à son égard, cette donnée de fait multiplie au contraire les raisons que nous pouvons avoir de le remercier. Je le fais d’autant plus expressément pour ma part que je sais bien que, comment et pourquoi il m’a fait à la fois l’amitié et la grâce d’accepter de mettre en chantier cet ouvrage, alors même que bien d’autres tâches et engagements le sollicitaient par ailleurs.
I
Si la collection a déjà beaucoup publié dans le domaine biblique et tout particulièrement néotestamentaire, il lui manquait toujours au moins – alors qu’elle s’achemine rapidement e maintenant vers son 100 et dernier numéro –et une présentation de la christologie e lucanienneetune étude de celle du IV Évangile. Je suis heureux de confirmer ici qu’est bel et bien programmé un ouvrage sur saint Jean, que signera le professeur émérite de o Louvain Jean-Marie Sevrin et qui sera d’ailleurs notre n 100. J’ai aussi plaisir à rappeler o qu’est également prévu, comme n 99, unJésus apocryphe du professeur Jean-Daniel e o Dubois, de la V Section des Hautes Études à Paris. Pour l’heure, avec ce n 98, c’est saint Luc qui se trouve dûment honoré par le spécialiste bien connu du Nouveau Testament Jean-Noël Aletti, jésuite professeur au prestigieux Institut biblique de Rome. L’auteur s’explique lui-même d’emblée sur le titre qu’il a donné à son livre. Contentons-nous donc à cette place d’apporter deux précisions, formulées plus directement du point de vue du directeur de collection. D’abord, le fait que le titre de l’ouvrage se concentre surJésus (Le Jésus de Luc !) donne de soi à entendre qu’il y a convergence avec la problématique d’une série éditoriale qui met elle-même en avant Jésus (en le contre-distinguant de « Jésus-Christ »), déclarant clairement par là le propos de ne se consacrer à rien ni personne d’autre que la figurehistoriquedu prophète de Nazareth. Ensuite, le fait que dès les toutes premières lignes de son introduction – elle-même intitulée « Le Jésus de Luc » – l’auteur affirme sans ambages que « la présentation du Jésus de Lc/Ac est déterminée par le projetthéologique de leur auteur » [c’est moi qui souligne] ne peut que renforcer encore la convergence avec le projet d’ensemble de la collection. Puisqu’il adjoint un « et Jésus-Christ » au simple nom de « Jésus » qu’il énonce d’abord, l’intitulé même de la série signifie son choix de ne s’intéresser à Jésus que dans le but d’examiner ce qui peut fonder à ne pas le tenir pour « simplement Jésus », mais à le reconnaître justement sous le titre de Christ, comme « beaucoup plus […] ».
II
On peut faire confiance à J.-N. Aletti pour délimiter avec précision dès le départ le champ dans lequel il choisit de déployer son investigation. D’une part, il précise bien que l’œuvre de Luc sur laquelle porte son ouvrage prend rang après Mc-Mt. Dès le prologue (1,1-3), Lc, relève-t-il, fait état à la fois de l’existence de rédactions évangéliques antérieures à la sienne et de la nécessité de lever certaines obscurités ou ambiguïtés apparues chez elles avec le temps. À rapporter comme ils l’ont fait le destin de Jésus et l’apparent échec auquel il avait abouti avec la Croix, ces auteurs antérieurs paraissaient en effet, au temps de Luc, ne plus suffire tout à fait à crédibiliser
réellement leur annonce de l’identité divine et du rôle salvifique de Jésus. Face à cette première difficulté, il convenait donc de montrer en quoi, si le destin de Jésus s’expliquait certes par la réaction d’hostilité suscitée par son enseignement et son comportement, il pouvait aussi trouver par ailleurs une suffisante justification du point de vue de la foi elle-e même. Notre guide nous montre que le III synoptique a cherché ici la lumière dans deux directions. Il établit d’une part que le rejet et l’échec de Jésus n’ont aucunement résulté d’une indignité ni, à plus forte raison, d’une culpabilité de sa part ; il manifeste d’autre part qu’ils peuvent tout à fait s’éclairer si on les met en rapport avec nombre d’oracles des prophètes de l’Ancienne Alliance, justement parvenus en lui à leur accomplissement. Corrélativement, au temps de Luc toujours, en venait aussi à se poser la question de la fiabilité des témoins et de leurs écrits : dans quelle mesure n’auraient-ils pas dévié par rapport à Jésus, dans le moment même où ils entendaient bien témoigner de lui ? Si la première difficulté avait paru appeler une nouvelle rédaction évangélique, de son côté l’interrogation sur la fiabilité de ses disciples mentionnée en second lieu a entraîné, elle, la nécessité de montrer que ces derniers avaient bel et bien été fidèles, et que leur témoignage était donc authentique. Cela a conduit à une nouvelle rédaction, portant non plus sur la vie et le destin de Jésus lui-même, mais sur ceux de ses disciples. Ainsi s’explique, nous dit-on, la composition par le même Luc d’un « second ouvrage », le livre dit des «ActesdesApôtres». Jean-Noël Aletti explique bien que cette double considération non seulement l’a amené au type de questionnement à travers lequel il aborde Lc mais lui a fait estimer qu’il ne serait pas quitte avec le témoignage lucanien s’il ne prenait pas en compte aussi l’apport propre d’Ac. Dans leur différence, estime et montre notre auteur, ces deux écrits se complètent et se renforcent dans un même propos qui peut être qualifié devéridictionne/. Il y va en effet finalement, à ce stade de l’écriture synoptique, de la (vérification de la) véritédu témoignagedit/porté sur Jésus par la proclamation évangélique.
III
Le parcours de cette véridiction/vérification se déploie en huit chapitres. Entre le premier, qui présente une « première approche » où l’auteur déclare et justifie la manière dont il va entraîner le lecteur dans la découverte de la « christologie de Lc », et le dernier, qui est consacré au livre des Actes dont « la christologie apparaît comme modèle pour celle(s) des générations postapostoliques », sept chapitres exposent « quelques épisodes représentatifs de la christologie lucanienne ». Non seulement ces chapitres respectent bien entendu la « progression de la narration » de Lc mais ils montrent comment, à travers elle, se construit progressivement la christologie que l’ensemble Lc/Ac entend présenter dans l’intention précisée. On commence avec Lc 1-2, où l’on découvre que l’Évangéliste veutdès le départéclairer son lecteur sur l’origine et l’identité proprementdivinesde Jésus (ch. 2) plutôt que de l’y faire graduellement accéder à travers une découverte progressive de l’enseignement et du comportement de l’homme de Nazareth. On passe alors successivement à la présentation : du premier discours de Jésus dans « sa patrie » (ch. 3), de la confession messianique de Pierre (ch. 4), du long voyage à Jérusalem (ch. 5), des souffrances et de la mort en Croix (ch. 6) ; et l’on termine sur l’exégèse des Écritures évoquée dans le cadre du récit de l’apparition du Ressuscité à Emmaüs… Ce dernier épisode de l’évangile de Luc effectue heureusement la transition avec les premiers discours du livre des Actes, auxquels s’attachera pour finir – on a dit pourquoi – le huitième et dernier chapitre.
IV
Ce parcours est attentif à mettre en lumière la portée attestative de la narrativité évangélique. Il convient cependant de noter qu’il le fait sans prétendre substituer au récit évangélique comme tel ni une discursivité explicative ni une nouvelle et autre narrativité. Pour autant, ce n’en est pas moins une véritable christologie, c’est-à-dire une reconnaissance explicite de Jésus comme Christ qui nous est proposée. Plus précisément, il nous est montré à la fois : 1) que le propos de Lc est bien de présenter et de faire reconnaîtreJésuscomme le Christ de Dieu, 2) que l’écoute et la marche à la suite de Jésus ont bien conduitses disciplesune telle reconnaissance, enfin 3) que la à présentation lucanienne et de Jésus lui-même et de la réaction des disciples face à lui ne vise finalement à rien d’autre qu’à permettre aulecteur d’aujourd’huià son d’accomplir tour pareille démarche confessante. Ce lecteur deviendra du même coup, lui aussi, effectivement « l’un des siens » (alors qu’il est arrivé à Pierre lui-même de refuser de se reconnaître tel !). Cela lui vaudra, aujourd’hui encore, d’être lui-même reconnu comme « chrétien », ainsi qu’il arriva pour la première fois aux disciples d’Antioche que mentionne Ac 11,26. Autrement dit, la manière dont J.-N. Aletti traite et conduit son lecteur lui fournit les moyens, d’abord, de se positionner adéquatement enlecteur attentifLuc et, ensuite, de se découvrir en de mesure de se comporter entémoin fidèle du Jésus-Christ que Luc a voulu l’appeler à pleinement reconnaître.
V
Il faut sans doute y insister : pour narrative qu’elle soit, la christologie lucanienne – celle de Lc et d’Ac – n’en est pas moins confessionnellement très explicite. Et, si narratologique qu’elle se veuille, l’approche de J.-N. Aletti se révèle d’une riche portée doctrinale. On voit d’abord très clairement que, si la préoccupation de l’identité de Jésus est manifestement très présente chez Luc, celle-ci se détermine nettement comme à la fois prophétique,messianique etfiliale. Cela vaut quand bien même il convient de ne pas omettre d’enregistrer – récit oblige – que « c’est après la mort de Jésus [seulement] que [son] être et [son] apparaître […] sont paradoxalement unis ». On nous montre très bien comment on passe d’une dominante de la typologie prophétique (assez large) au motif messianique (réservé, au contraire, à Jésus), la profession de foi de Pierre à Césarée marquant ici une étape décisive. La montée vers Jérusalem puis les événements dans la Ville sainte nous font progresser encore en christologie : prophète et messie, Jésus se donne désormais proprement à reconnaître comme Roi-messie et comme Fils de Dieu (et Seigneur). Ainsi entrons-nous véritablement enthéologie. Mais c’est le Ressuscité lui-même qui « pourra le premier utiliser le mot “Christ” », et il faudra attendre le « second volet du diptyque » pour que soient explicitement proclamées la réalité et la portée de sa mission deSauveur.
VI
À travers tout le parcours, et s’accentuant de plus en plus au fur et à mesure que l’on s’achemine vers sa fin aux ch. 7 (Lc 24) et 8 (Ac), deux références nous sont données comme fondamentales pour parvenir à la pleine compréhension de Jésus : – C’est bien en découvrant qu’il accomplit les Écritures et l’espérance de salut dont elles étaient porteuses qu’on peut accéder au Mystère de sa personne et de son œuvre. – Mais, à son tour, l’accès au sens véritable des Écritures n’a jamais pu se faire et ne pourra toujours se faire dans la suite des générations sans ceux qui étaient là « tout le temps où Jésus a vécu au milieu de nous, en commençant au baptême de Jean jusqu’au
jour où il nous fut enlevé ». La démarche de reconnaissance de l’homme Jésus comme le Christ de Dieu est tout à la fois – et les deux aspects se conditionnent mutuellement –scripturaire, et donc de lecture biblique, etapostolique, et donc d’inscription ecclésiale. + Joseph Doré Archevêque émérite de Strasbourg
1. Le titre de l’ouvrage
Introduction
Le Jésus de Luc
Le Jésus de Luc. Le titre donné à cet essai demande quelques explications. Pourquoi Jésusplutôt queChrist? Ce dernier vocable, étant un titre avant d’être une dénomination, aurait pu donner à entendre que nous allons principalement étudier les différents titres 1 donnés à Jésus par Luc . Or, l’œuvre de Luc est narrative et c’est le personnage Jésus que le narrateur offre à notre lecture. Suivre la christologie narrative de Luc, en ses techniques, ses lignes de force, nous a semblé être un impératif auquel l’exégète ne peut se soustraire, car la christologie de Luc est inséparable de la construction du personnage e Jésus dans le III Évangile et dans le livre des Actes. PourquoiLuc ? Est-il bien sûr que Lc/Ac forme un diptyque et que l’auteur des deux livres soit le même ? Nombreux sont les exégètes qui ont, ces dernières décennies, étudié le problème sous différentes perspectives : unité d’auteur, unité littéraire, unité théologique et christologique ? Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de montrer que e l’auteur du III Évangile et celui du livre desActes des Apôtressont une seule et même personne ; au demeurant, positive ou négative, la réponse est exégétiquement peu intéressante. Il est en revanche théologiquement décisif de vérifier ou d’infirmer l’unité littéraire des deux livres, et c’est seulement progressivement, en relevant tous les indices, qu’une réponse pourra être fournie. Le but de cet essai n’est pas de montrer l’unité christologique de Lc/Ac, laquelle sera mise en évidence au long des analyses, mais d’insister sur un point peu ou pas pris en considération par l’exégèse, à savoir quela présentation du Jésus de Lc/Ac est déterminée par le projet théologique de leur auteur. On objectera sans doute que le projet de l’auteur de Lc/Ac ne peut être déterminé qu’à la fin de l’enquête. Très certainement mais, comme l’exige le cercle herméneutique, il faut partir avec une hypothèse de lecture – exprimée dans le ch. 1 de cet essai – et en vérifier progressivement la pertinence.
2. Luc et sa formation littéraire
Ces derniers temps, la question du degré de culture et des qualités littéraires de l’auteur e du III Évangile et du livre des Actes a été longuement discutée. Les opinions des spécialistes ne sont pas uniformes ; pour les uns Luc a lu les classiques grecs et a manifestement appris les techniques et les subtilités de l’écriture narrative, alors que pour d’autres son niveau reste (très) moyen. Sans doute n’est-il pas mauvais de présenter brièvement les positions respectives, principalement anglophones, avant de prendre parti. Les critères utilisés par les uns et les autres sont de divers types : la langue (vocabulaire, morphologie, syntaxe), l’intertextualité (citations et allusions aux auteurs classiques anciens), les techniques (la capacité d’utiliser et de dominer les genres par lesquels on déterminait alors la notoriété des auteurs). Tous les spécialistes connaissent ces critères ; c’est donc moins leur méconnaissance que la manière de les classer qui fait pencher le jugement des uns et des autres. Ceux qui voient en Luc un bon historien et un bon biographe ne s’appuient pas d’abord sur la langue. Ils admettent en effet avec l’ensemble de leurs collègues qu’on ne trouve pas en Lc/Ac les longues périodes de certains écrivains d’alors (surtout asiates), et pas davantage un atticisme prononcé – autrement dit une imitation de la syntaxe et du style de l’un ou l’autre auteur classique. Le vocabulaire, la syntaxe et le style du diptyque lucanien ne sont pas des plus recherchés. Mais comme, en un certain nombre de passages, Luc cite explicitement des auteurs grecs ou y fait allusion, on en a déduit qu’il devait avoir une
culture assez ample et devait pour cela avoir fait au moins lesprogymnasmata, exercices dits préliminaires correspondant plus ou moins aujourd’hui aux collèges des écoles 2 secondaires . Les passages le plus souvent sollicités pour confirmer cette impression 3 sont Ac 5,39, où l’adjectif grectheomachoiGamaliel, pourrait venir des, utilisé par 4 5 Bacchantes, Ac 17,31 avec une probabled’Euripide , Ac 17,28, avec la citation d’Aratos 6 allusion auxEuménidesAc 20,35, où certains voient également une d’Eschyle , 7 8 réminiscence de Thucydide , enfin Ac 26,14 , qui reprend un proverbe grec, mais que 9 certains voient également emprunté auxBacchantesLes dernières études end’Euripide . 10 date invitent à la prudence . Car la majorité des versets des Actes à peine mentionnés semblent renvoyer plus à des phrases devenues proverbiales avec le temps qu’à tel ou tel er passage précis. Certes, un auteur comme Euripide était très connu au I siècle de notre 11 ère, et certains énoncés de saint Paul, tels ceux de Rm 7,14-20 , montrent aussi l’influence qu’il put avoir. Mais ce n’est pas d’abord par l’intertextualité ou par les allusions/citations des auteurs grecs classiques que l’on peut déterminer le niveau culturel de Luc. Cela dit, on peut être impressionné, comme S. Mason l’a été lui-même, par certains énoncés de Lc/Ac, incompréhensibles si l’on n’admet pas que Luc a 12 probablement connu et lu Flavius Josèphe . La prudence ne doit donc pas être à sens unique. Voilà pourquoi il semble plus indiqué de se prononcer sur la culture de Luc en partant de sa capacité à narrer. Selon certains, une comparaison avec les biographes ou historiens classiques montrerait que Luc n’est pas un grand narrateur et il leur semble peu 13 probable qu’il soit arrivé au plus haut niveau d’études . Cette opinion ne nous semble pas dirimante. Il faut en effet prendre en compte la double capacité d’imitation de Luc : bien des études ont souligné son style anthologique dans le récit évangélique, où il 14 reprend discrètement mais massivement des passages entiers de la bible grecque , et dans les Ac, où la teneur des discours adressés aux païens est typiquement grecque, par 15 la composition et lestopoi. Il a été également montré que Luc est capable utilisés d’ekphrasis, de description détaillée, technique et vivante, dans le récit du naufrage d’Ac 16 27sq . Allons plus loin. Une approche narrative minutieuse du diptyque lucanien ne peut pas ne pas arriver à la conclusion que l’auteur est un grand narrateur, très au fait de la rhétorique grecque ancienne aussi bien que des modèles de composition bibliques. Qu’il ait ou non suivi lesprogymnasmatapas grande importance pour le sujet qui nous n’a occupe, car, eu égard à l’art de composer, de développer un récit, de rapporter les points 17 de vue, d’utiliser la comparaison , etc., l’auteur de Lc/Ac a un niveau technique et culturel que n’auraient pu lui donner ces exercices préliminaires. Je laisse au lecteur connaisseur de ces questions le soin de conclure.
3. Luc le théologien
Depuis la parution du très sérieuxLuc le théologien de F. Bovon, personne n’ose plus dire que l’auteur de Lc/Ac ne l’est pas. Si, il y a quelques décennies, nombreux étaient les exégètes qui voyaient en Luc un historien et un écrivain plus qu’un théologien, plusieurs 18 études sur sa réflexion ont mis en valeur ses capacités théologiques . S’il est donc aujourd’hui malvenu de demander « Luc a-t-il un projet théologique ? Est-il un théologien ? », il est malgré tout utile de s’interroger sur ses intérêts : est-il plus historien que théologien ? Sa théologie est-elle subordonnée à une intention historienne ? Une autre question garde aussi toute sa pertinence : comment Luc fait-il de la théologie ? Sa théologie peut être étudiée de différentes manières : en la comparant avec celles des autres Évangélistes, en égrenant et relevant les thèmes développés tout au long du diptyque, etc. Nous ne suivrons ici aucune de ces voies mais nous essaierons de voir comment émerge et se développe sa christologie, inséparable du genre narratif utilisé. Quel a été le projet de Luc ? Pourquoi a-t-il voulu écrire un récit sur Jésus et un autre sur ses disciples ? Les réponses fournies à ces questions sont des plus utiles ; elles sont
même nécessaires pour entrer dans la christologie de Lc/Ac. Chaque époque réfléchit sur Jésus, le Christ, à partir des questions posées par la culture, l’histoire et le savoir d’une époque. Déterminer les raisons qui ont poussé Luc à écrire comme il l’a fait permettra de mieux rendre compte de l’itinéraire qu’il propose à son lecteur et de mieux évaluer les résultats auxquels il est parvenu.
4. L’occasion et la rédaction de cet essai
Il y a un an, je n’aurais jamais pensé devoir écrire un ouvrage sur le Jésus de Luc. Étant encore en train de rédiger un essai sur l’ecclésiologie des lettres de saint Paul pour les éditions Gabalda, j’avais écarté de mon horizon les Évangiles. Les impératifs de la collection « Jésus et Jésus-Christ » m’ont amené à revisiter des récits dont la beauté m’a depuis toujours fasciné, et je suis retombé sous le charme de l’écriture lucanienne. Puisse mon lecteur faire la même expérience. Mes deux monographies sur Lc/Ac, intitulées respectivementL’Art de raconter Jésus-Christ etQuand Luc raconte, étant les premières à présenter en langue française (pour Lc) et italienne (pour Ac) – je ne crois pas avoir été précédé par d’autres –, l’œuvre lucanienne comme récit, c’était le génie narratif de Luc que je m’étais avant tout proposé de mettre en valeur. L’approche narratologique s’intéresse d’abord aux techniques narratives et n’étudie les dimensions théo- et christologique qu’en fonction des premières. Dans cet essai, la dimension christologique prévaudra évidemment sur l’étude des techniques narratives, même si l’approche restera principalement narratologique. Mes deux monographies citées plus haut étant épuisées et ayant néanmoins fourni des résultats substantiels sur la théologie et la christologie de Lc/Ac, j’ai repris en plusieurs chapitres des argumentations déjà faites, en les modifiant en fonction de l’itinéraire 19 proposé .
Paris, octobre 2010 NB :Certains termes utilisés au cours de cet essai sont maintenant considérés comme anachroniques et erronés par les historiens des origines chrétiennes. Peut-on parler de e christianisme avant le II siècle, et donc de chrétiens et de judéo-chrétiens ? De même plutôt que de Juifs, n’est-il pas plus correct de parler de Judéens ? Conscient des déplacements opérés ces dernières décennies, je continuerai néanmoins à utiliser ces termes, par commodité, en leur donnant une fonction purement désignative, pour m’épargner bien des circonvolutions et explications.