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Les femmes et l'islam

264 pages
Les avancées de l'idéologie fondamentaliste s'accompagnent, partout où elle s'impose, d'un recul parfois dramatique des droits des femmes et de leurs libertés. Dans le même temps, la progression de l'islam politique chez les jeunes femmes, et notamment dans les pays occidentaux, pose avec acuité la question de la place de la femme et de son rôle dans l'évolution de l'islam. Les contributions des spécialistes de l'Islam réunis ici illustrent la division du monde musulman dans le débat sur le statut de la femme et sur l'entrée de l'islam dans l'histoire moderne.
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LES FEMMES ET L'ISLAM

@L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-6461-4

EAN : 9782747564618

Sous la direction de Isabel TABOADA LEONETTI

LES FEMMES ET L'ISLAM
Entre modernité et intégrisme

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Le 30 septembre et 1er octobre 2002 un colloque sur Islam
et Modernité, la place des femmes s'est tenu à Paris, avec le concours de l'Institut d'Etudes de l'Islam et des Sociétés du Monde Musulman et de la Revue Cultures en Mouvement. Il a bénéficié également du soutien de la Mairie de Paris. Cet ouvrage présente la plus grande partie des travaux et débats qui s'y sont déroulés, ainsi que d'autres contributions, qui apportent des réponses complémentaires aux questions soulevées lors du colloque.
Nos sincères remerciements à la Mairie de Paris, qui s'est associée au projet de ce colloque depuis le début. Nous remercions également chaleureusement Hamit Bozarslan, directeur-adjoint de l'Institut d'Etudes de l'Islam et des Sociétés du Monde Musulman, pour son active participation lors des journées du colloque ainsi que Armand Touati, directeur de la revue Cultures en Mouvement, pour son soutien sans faille.

AVANT-PROPOS

Au lendemain des attentats du Il septembre 2001 nombre de musulmans avaient exprimé leur besoin d'espaces publics pour débattre sereinement de l'islam et de ses avatars contemporains. Il fallait tout d'abord dénoncer l'amalgame que les pays non musulmans faisaient entre l'islamisme terroriste et l'islam comme religion et comme culture.. Mais le temps semblait venu également de porter un regard critique sur les raisons, externes

et internes, qui avaient pu conduire à de tels agissements 1.. Car
si, parmi les causes externes, on trouvait à l'évidence l'impérialisme triomphant de l'Occident et ses errements, il paraissait nécessaire de s'interroger également sur les causes internes qui avaient pu conduire une brillante civilisation telle que l'islam, au déclin et au délabrement social actuels, qui avaient fmi par produire ces « fous de Dieu ». Selon certains intellectuels, le problème de l'intégrisme et de ses dérives ne saurait être évacué par la simple dissociation des « mauvais» islamistes du « vrai» islam: si l'intégrisme est une maladie (A. Meddeb 2002), cette maladie était sans doute déjà en germe dans l'islam, déjà inscrite à l'intérieur même du système islamique, de la même façon que d'autres aberrations

ici ou là dans le monde sont internes aux cultures dans
lesquelles elles sont nées, et qu'il faut analyser comme telles (F. Benslama 2002).. La nécessité d'une telle analyse critique, équivalente à une révolution copernicienne pour l'islam, était
Les 26 et 27 novembre 2001 , se tenait au Caire un colloque organisé par la Ligue arabe, auquel participaient 78 intellectuels arabes. "Le monde arabe a un besoin vital d'une parole indépendante et critique", déclarait l'historien Mohamed Arkoun. 1

jugée nécessaire et même urgente pour permettre au monde musulman d'accéder à la modernité. Le monde musulman devait rattraper son retard et accéder à une modernité défmie avant tout par des valeurs telles que la liberté de pensée et d'expression, l'égalité des droits individuels et celle de l'homme et de la femme, la sécularisation des institutions, la démocratie... valeurs à portée universelle et indispensables à toute notion de progrès. Peu importait que ces valeurs fussent nées en Europe, il y a plus de trois siècles, du moment que ses acquis étaient profitables à tous (D. Shayegan 2001). Pour d'autres intellectuels, ces valeurs dites modernes n'étaient en réalité qu'un produit de l'universalisme hégémonique édicté par l'Occident. Et, comme toute hégémonie, celle-ci occultait des rapports de domination et une hiérarchisation des valeurs qui invalidait d'avance toute possibilité de proposition alternative. Le débat ne devrait-il pas se centrer plutôt sur la nécessité de porter un regard critique sur la relative faillite des promesses énoncées au siècle des Lumières et sur l'éventualité de proposition d'un autre modèle, enrichi de l'histoire et de la sensibilité islamiques? (M.Kilani 2001) Nous avions souhaité apporter une contribution à ce débat en organisant un colloque intitulé "Islam et Modernité, la place des femmes" 2. A la faveur de cette mobilisation intense des intellectuels musulmans à propos du devenir de l'islam, il nous semblait opportun de rappeler que le statut des femmes est le point nodal des rapports de l'islam à la modernité et non pas seulement un thème périphérique relevant de débats féministes. La question féminine favorisant abondamment les stéréotypes, l'ethnocentrisme et les passions, il était nécessaire d'aborder ces questions avec des précautions épistémologiques et méthodologiques particulières, en s'interrogeant tout d'abord sur
2 Le colloque s'est tenu à Paris les 30 septembre et 1eroctobre 2002, avec le concours de la Ville de Paris, de r l'Institut d'études de l'Islam et des Sociétés du Monde Musulman et de la revue "Cultures en Mouvement".

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les notions mêmes qui seraient manipulées et en premier lieu celle de « femme musulmane». La diversité des situations des femmes dans les sociétés musulmanes n'exige-t-elle pas de dissiper l'image univoque de victimes soumises et impuissantes qu'elles auraient en Occident, et de mettre en évidence leur rôle actif en tant qu'acteur social, y compris au sein des mouvances islamistes (A. Larnchichi)? Quant à l'islam lui-même, parle-t-on d'une religion, d'un système culturel, d'un projet politique (M. Kilani)? Comment définir cette modernité que l'Occident prétend ériger en modèle insurpassable, et qu'est-ce que l'Occident au juste? Certaines valeurs, comme par exemple l'égalité de l'homme et de la femme, ne pourraient-elle pas être détachées sans dommage du socle des valeurs universelles, au nom du pluralisme culturel? Les contributions et les discussions de spécialistes de l'islam réunis dans cet ouvrage illustrent, par la diversité des positions et des arguments, la division du monde musulman dans le débat bientôt centenaire sur le statut de la femme et sur l'entrée de l'islam dans l'histoire moderne. Comme le résume Leila Babès, la modernité doit-elle s'accomplir par une sécularisation des institutions et des consciences ou par une réforme de la pensée religieuse? Moderniser l'islam ou islamiser la modernité? Pour les uns, la situation actuelle de la femme et plus largement les dispositions de la chariâ dans les pays où elle est appliquée sont dues à des choix politiques et à l'interprétation rétrograde exercée par les autorités religieuses. La solution résiderait alors dans la réinterprétation des textes à la lumière de la rationalité et des aspirations modernes. Pour les autres, ce travail de relecture revient à opposer un hadith à un autre, c'est-à-dire à rester dans l'espace du religieux en contribuant, inévitablement, à sacraliser le texte et à en faire la référence ultime (M. Harbi 2002). Si la place infériorisée du féminin est constitutive de l'édifice symbolique de l'islam (F. Benslama), comme elle l'a été, sous des fonnes spécifiques, pour les deux autres religions monothéistes et comme elle l'est toujours du point de vue

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théologique, alors rien ne peut être entrepris sans la séparation préalable du sacré et du temporel. Dans les pays occidentaux de culture chrétienne, l'amélioration de la condition féminine n'a pu véritablement commencer à s'affirmer qu'à partir du XVIlIème siècle, avec le mouvement de sécularisation et de laïcisation (A. Roussillon) puis la rupture constitutionnelle du lien entre le religieux et le politique. Aujourd'hui, cette égalité des droits des hommes et des femmes, bien que toujours objet de négociations et de luttes 3, demeure l'une des valeurs centrales des démocraties modernes, conséquence indissociable des valeurs princeps d'égalité et de liberté individuelle. Dans les sociétés islamiques, même si l'on peut considérer que la condition de la femme relève surtout d'un patriarcat archaïque habillé de sacralité par la religion musulmane CM.Harbi 2002), les places relatives des deux sexes ont été bel et bien définies et instituées par des textes sacrés, et la référence au Coran reste toujours efficiente, permettant d'affirmer que dans une société islamique, la supériorité de l'homme n'est pas une réalité sociale mais une vérité religieuse CA. Kian). L'interprétation autorisée des textes étant réservée aux ulamas, savants religieux reconnus ou autoproclamés, le sort des femmes dépend en fin de compte de la position des religieux face au pouvoir politique et au législateur 4. La réflexion sur la condition féminine est ancienne en islam, comme en attestent les changements spectaculaires du statut des femmes intervenus dans de nombreux pays durant la première moitié du XXème siècle. Mais ces avancées semblent fragiles et jamais acquises définitivement. De dévoilement en revoilement, le corps des femmes n'a cessé d'être symboliquement manipulé par les hommes et leur statut modifié au gré des évènements et
3 Dans beaucoup de domaines: le droit à l'avortement, la représentation en politique, l'égalité des salaires et des promotions professionnelles, le respect de l'image du corps de la femme... 4 S'il n'existe pas d'Eglise en islam, "il existe bien une catégorie de professionnels qui se sont érigés en pouvoir, en contrôlant l'accès aux textes et en les restreignant à leur seul profit" (L. Babès). 10

des rapports de force, nationaux ou internationaux 5. En Tunisie, en Turquie, en Iran, en Irak ou en Afghanistan, les réformes ont été imposées «par le haut », par des dirigeants dont le projet était de faire entrer leur pays de manière accélérée dans la modernité, malgré les résistances des autorités religieuses et celles d'une part importante de leur société 6. Dans ces pays, et à plus forte raison dans ceux qui n'avaient pas connu encore de telles réformes, comme l'Egypte, l'Algérie, le Maroc, les mouvements féministes d'inspiration laïque ont été nombreux et vigoureux (Z. Daoud). Soutien - et aiguillon - des réformateurs, le féminisme laïc défend l'idée que le progrès social n'est pas séparable de la sécularisation des institutions, c'est-à-dire de l'émancipation du juridique et du religieux. Ils représentent encore aujourd'hui, dans les pays du Maghreb notamment, une force de changement social considérable. Cependant, la progression des mouvances et des idéologies fondamentalistes, perceptible depuis les années 70, s'est accentuée à l'orée du XXIème siècle. Les causes politiques, économiques et sociales du phénomène intégriste sont aujourd'hui bien connues (KepeI1986, Roy 2001), mais il reste à en souligner les conséquences sur la situation des femmes. Au-delà de la diversité des statuts juridiques et des conditions de vie des femmes musulmanes, qui varient en fonction des pays, des classes sociales et surtout des origines urbaines ou rurales, les avancées de l'idéologie fondamentaliste s'accompagnent en effet partout, dans les pays arabes, en

Au cours de l'année 2003 on a assisté en même temps, au Maroc, à l'adoption au Parlement d'un nouveau code personnel favorable aux femmes proposé par le roi Mohamed VI et, en Irak, à l'abrogation du Code de la Famille existant au profit des tribunaux religieux, ce qui signifie pour les femmes le retour à la sharia et au statut de mineur. 6 Le cas de l'universitaire égyptien Mansour Famy est un exemple de ces résistances. Lorsqu'il publi~ en 1913 sa thèse sur les fondements historiques de l'oppression des femmes dans les sociétés islamiques, il fut jugé irrévérencieux envers l'islam, persécuté et mis au ban de l'Université, qu'il dut quitter. Mansour Famy, La condition de la femme dans l'islam, ed. Allia, 2002, préface de M. Harbi. Il

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Indonésie, en Afrique (F.Sow), d'un recul de leurs droits et de leurs libertés. Même dans les pays laïcs ou laïcisants, les régimes en place préfèrent le plus souvent gérer les risques de conflits sociaux en donnant des gages aux islamistes, fermant les yeux sur la réislamisation progressive de la société, voire en l'inscrivant dans les lois. Le signe le plus visible de cette réislamisation est la progression rapide du nombre de femmes voilées, et la pression insidieuse, explicite ou même violente, que subissent les femmes non voilées pour se comporter en vraies musulmanes. Deux ans après les faits, en ces débuts du XXème siècle, on assiste à une essentialisation exacerbée des cultures, des religions et des identités dont les femmes sont les premières victimes mais peut-être aussi des actrices potentielles de changement. L'impérialisme arrogant de l'occident, la domination économique, militaire et culturelle qu'il exerce sur le reste du monde, notamment sous la figure des Etats-Unis mais pas seulement - ont conduit une partie de l'islam à se reconstruire en opposition à cet occident, à sa culture et à ses valeurs. Le discours intégriste propose le retour à un lointain âge d'or de l'islam, c'est-à-dire à un ordre moral et patriarcal considéré comme le dernier rempart susceptible de préserver la cohésion de la famille et donc de la société musulmane face aux menaces de l'occident. La polarisation entre islam et occident, qui se retrouve de manière spéculaire dans le discours occidental, associe indissolublement la religion à la culture et à l'identité; selon cette vision, l'être-musulman est défmi par sa foi et par des traditions et des valeurs spécifiques sacralisées, nécessairement différentes de celles de l'occidental, sous peine de suspicion d'hérésie et de traîtrise aux siens. Dès lors, le discours laïc fondé sur l'universalité des valeurs est perçu comme trop influencé par l'occident et le féminisme laïc entaché de discrédit. Parallèlement à ce mouvement de retour à une interprétation rigoriste du Coran, imposée aux femmes dans certains pays par la violence si nécessaire, on observe depuis quelques années 12

l'émergence d'un mouvement de femmes, militantes islamistes ou proches des mouvances islamistes, le plus souvent jeunes, urbaines, instruites et actives, qui affichent le port du foulard islamique comme un choix volontaire et même revendiqué. Cette nouvelle manière de porter le voile, qui couvre les cheveux et le corps mais dégage le visage, apparaît comme un marqueur identitaire et politique autant que religieux, par lequel elles signifient la différence avec le voile traditionnel, symbole de l'enferment des femmes, en même temps que leur refus de la modernité occidentale laïque, jugée trop individualiste, amorale et éloignée des valeurs islamiques. Pour de nombreux analystes des sociétés musulmanes, l'entrée en force et la visibilité des jeunes femmes dans les mouvements islamistes répondrait à une stratégie d'instrumentalisation de ces mouvements pour investir la sphère publique (N. Gole 1993). La mobilisation des femmes dans l'espace politique et leurs revendications pour améliorer leur statut à partir d'une réinterprétation de la religion, en Iran notamment, plaident en effet pour l'existence d'un féminisme islamiste. Existe-t-il deux voies d'accès à l'émancipation des femmes? Féminisme laïc et féminisme islamiste sont-ils complémentaires ou bien antagonistes? Les ambiguïtés du discours de J'islam politique, qui encourage les femmes à participer à la vie sociale tout en restant campé sur une définition religieuse des rapports de sexe fondés sur l'inégalité, porte cependant à la prudence d'interprétation. Ces militantes islamistes, qui revendiquent leur place d'actrices sociales à part entière, sont-elles des femmes aliénées, abusées par un discours communautaire séducteur (A.Geadah) ? Ou bien sont-elles des contestatrices de l'intérieur (A.Klan) porteuses d'un projet réformateur, religieux et social, voire d'un autre modèle de modernité? Ne faudrait-il pas dès lors différencier un fondamentalisme traditionaliste tourné vers un passé archaïque, et un islamisme politique dont le projet plus ambitieux et combatif serait plutôt d'islamiser la société moderne (A. Meddeb)?

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Ces interrogations, qui concernent l'islam et les femmes dans les sociétés musulmanes, peuvent être utilement transposées dans les pays d'immigration où résident d'importantes minorités musulmanes. Comment interpréter la progression de l'islam politique auprès des jeunes d'origine maghrébine, non seulement dans les cités déshéritées, comme il est souvent dit, mais aussi dans les universités et les classes moyennes (A. Boubakeur) ? En France, le nombre croissant de jeunes filles portant le foulard islamique et leur irruption dans l'espace public a ouvert un débat qui a mobilisé et divisé la société française dans son ensemble. Quel est le sens et quel est l'enjeu réel de cette progression du voile pour la société française? Dans les démocraties modernes multiculturelles, le statut de la femme représente le point le plus sensible de la gestion politique de la diversité culturelle. En l'occurrence, le foulard réactive la contradiction jamais résolue entre deux des valeurs de base des démocraties: la liberté et l'égalité. Comment penser la liberté d'expression culturelle lorsqu'au sein d'un groupe culturel ou religieux, certaines valeurs et coutumes mettent en contradiction l'égalité des droits individuels et l'égalité de l'homme et de la femme? Dans une société multiculturelle, estil du rôle de l'Etat d'interférer dans la sphère privée (I. Rigoni) pour faire respecter des valeurs qui ne sont pas reconnues comme universelles au sein de certains sous-espaces culturels? Quelle réponse apporter lorsque des individus réclament la liberté d'affmner un statut inégalitaire? Alors que d'autres, des mouvements de femmes issues de l'immigration, accusent la société de les abandonner à l'oppression exercée par les hommes, au nom d'un droit à la différence qui ne respecte par leurs droits (I.Taboada) ? Qui faut-il écouter? Traitant frontalement d'un sujet sensible et polémique, cet ouvrage s'adresse à tous ceux, femmes et hommes, musulmans et non-musulmans, qui ont compris que l'islam et son évolution font partie intégrante de la culture de l'occident, de son histoire comme de son devenir. Quant à la condition des femmes et à

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l'enjeu que cela représente, le débat apparaît loin d'être clos, ici comme là-bas.
Isabel TABOADA LEONETTI

REFERENCES

BmLIOGRAPIDQUES

F. Benslama 2002, "La psychanalyse à l'épreuve de l'Islam", Aubier, 2002. N. Gole, 1993, Musulmanes et modernes. Voile et civilisation en Turquie, La Découverte, Paris. M. Harbi, 2002, avant-propos à Mansour Fahmy, La condition de lafemme dans l'islam, ed. Allia. G. Kepe11986, Le Prophète et Pharaon, La Découverte, Paris. M.Kilani 2001, Et si l'Islam décidait de participer au progrés?, Le Temps, Genève, nov 2001. F. Khosrokhavar, 2001, Les nouveaux martyrs d'Allah, Flammarion, Paris. A Meddeb, 2002, La maladie de ['Islam, Seuil, Paris. O. Roy, 2001, L'islam mondialisé, Seuil, Paris. D. Shayegan 2001, La lumière vient de l'occidenrt, ed L'aube.

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Première Partie

Les femmes et l'islam Des concepts et des faits

LA CONDITION DE LA FEMME EN ISLAM AVANCEES ET REGRESSIONS Abderrahim LAMcmcm

Il est des images tronquées, des représentations faites d'ignorance et d'amalgames, de levée des tabous et de déculpabilisation qui, en dépréciant autrui, avilissent la faculté de discernement et portent atteinte au respect des cultures et au dialogue des civilisations. Il en est malheureusement ainsi, chez certains propagandistes et dans certains médias, depuis le Il septembre 2001, en ce qui concerne l'univers islamique, et particulièrement la place que cette religion accorde à la femme. A rebours de toute tentation globalisante et essentialiste, qui offre de l'islam l'image d'une religion monolithique, figée, rétive aux adaptations et à l'innovation, l'observateur objectif doit, au contraire, considérer la variété de la condition féminine dans le vaste monde musulman. Comme il doit, d'une façon générale, être attentif aux dynamiques de fond que connaissent ces différentes sociétés, à la pluralité des courants de pensée et des débats qui s'y déroulent. Dès que l'on s'intéresse aux sources de la condition d'asservissement de la femme, on est naturellement tenté d'interroger les principes religieux. Comment éviter, dès lors, le risque de projeter anachroniquement les questions de notre temps sur la période prophétique, en jugeant à l'aune des réponses apportées par les sociétés modernes? A dire vrai, la question de l'émancipation de la femme - au sens où nous

l'entendons aujourd'hui - n'a été posée clairement par aucune des grandes religions. En Europe, l'égalité des droits (toute relative), le contrôle des naissances, l'avortement, le divorce n'ont été imposés aux Eglises que fort tardivement par diverses associations de femmes, à l'issue de combats très anciens. De leur côté, les sociétés du vaste monde musulman sont loin d'être restées insensibles à ces évolutions. Depuis les décolonisations au moins, elles ont à peu près toutes connu des évolutions pour ne pas dire des séismes - important( e)s, ayant débouché, en maints endroits, sur de précieux acquis: accès des filles à l'éducation scolaire et universitaire, élévation de l'âge du mariage, recul de la polygamie, réduction du nombre d'enfants par femme en âge de féconder, diffusion des moyens de contraception, etc. En fonction des époques, des cultures et des combats des différents acteurs, la place des femmes et leur mode de vie y sont fort contrastées. Dans beaucoup de pays, des femmes musulmanes ont eu accès aux droits civiques et aux activités professionnelles les plus diversifiées - même si, évidemment, on est très loin du compte. Dans d'autres, sous la pression des traditionalistes ou de groupes néofondamentalistes, des tentatives dangereuses de remise en cause des fragiles acquis dans ce domaine n'ont cessé de se multiplier. Mais, partout, les femmes du monde musulman luttent ouvertement contre l'oppression et pour obtenir leurs droits. Un lieu commun consiste pourtant à incriminer le Coran ou la tradition canonique, prétendument misogynes. Or, dans toute religion, quelles qu'en soient les valeurs spirituelles à portée universelle, la révélation s'est manifestée à une époque donnée et dans des circonstances particulières; la méconnaissance de ce contexte expose à bien des contresens et des malentendus. Le problème n'est pas tant la religion en soi, que la lecture qu'en font ceux qui, à tel ou tel moment de I'histoire, ont la charge de l'élaborer, de l'interpréter et de la diffuser, ainsi que leur aptitude aux évolutions. Le Coran lui-même contient des dispositions polythématiques et polysémiques, que les musulmans ont toujours pu librement et diversement commenter et élucider en fonction des enjeux du moment. Ces 20

textes ont été constamment sollicités et interprétés au long des siècles. En fonction des citations puisées dans le corpus des textes fondateurs, il a toujours été possible d'instrumentaliser la religion pour l'orienter soit dans le sens d'un manichéisme simpliste, du conservatisme et de l'intolérance, soit, au contraire, dans le sens de l'ouverture et de la liberté, de la miséricorde et du renouveau intellectuel. Certes, il est aisé de trouver, tout au long de l'histoire, des témoignages attestant de l'asservissement intolérable de la femme et de propos méprisants ou haineux à son égard. Mais les musulmans ont apporté, en ce domaine, les réponses les plus contradictoires. Leur histoire ne se réduit donc ni aux obscurités que recense un procès passionnel de l'islam, ni à ce qu'une apologétique paresseuse veut sélectionner; elle est faite de zones d'ombres et d'avancées significatives. Enfin, est-il utile de rappeler la distance abyssale qui sépare les temps de la révélation, dans des sociétés aux structures résolument patriarcales et la nôtre, où l'impératif d'égalité entre les hommes et les femmes, plus ou moins honoré d'ailleurs, est devenu universel? Il faut le dire sans ambages: au regard de cet impératif, la situation juridique et sociale actuelle de la femme, dans la plupart des pays musulmans, est, en règle générale, déplorable, accablante. Mais ce traitement inique est-il intrinsèquement lié à la substance même d'une religion prétendument sexiste et aliénante? Ou bien, résulte-t-il plutôt de l'interprétation rétrograde exercée par des autorités religieuses ou civiles, s'appuyant sur la volonté de domination de l'homme, au mépris d'une religion ayant insisté, dès l'origine, sur l'égale dignité de l'homme et de la femme, exalté l'amour et l'eudémonisme?
L'art d'aimer: mystiques, moralistes et poètes libertins

Il est nécessaire, pour commencer, de rappeler la place exceptionnelle, si souvent ignorée, que cette brillante civilisation - à travers ses œuvres littéraires, sa poésie et ses

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arts, voire ses textes sacrés et sa jurisprudence - a accordé aux thèmes de la passion amoureuse, de l'érotisme et de la sexualité. Il convient toutefois de distinguer trois types d'œuvres: celles des théologiens moralistes, celles des mystiques et celles des poètes libertins. Les premiers ont essayé d'élaborer une éthique sexuelle destinée principalement à édifier le croyant, qui doit respecter une "vie vertueuse". Car, à leurs yeux, la jubilation du "trop de sexe" engendre son contraire: l'angoisse de la "dissolution des mœurs". A côté de cette éthique, a toujours existé une littérature libre et une poésie amoureuse. Les mystiques, qui n'hésitèrent guère à s'inspirer des odes bachiques profanes, légitimèrent, à leur tour, l'amour comme union à Dieu et une quête spirituelle qui passe aussi par l'épanouissement des sens, l'excitation des émotions, la danse, la musique et toutes autres formes d'expression corporelle. Les occidentaux qui découvrirent les sociétés musulmanes, furent en effet tous fascinés (ou scandalisés) par une foi qui vénère ouvertement les plaisirs charnels, une tradition qui voue un véritable culte au corps, au souci de soi, à la satisfaction des sens et à l'hédonisme considérés comme une manifestation de la grâce divine. Ni l'amour ni la volupté, ni la sensualité et la jouissance ni l'enchantement des corps et des sens, ne furent stigmatisés. Au contraire, loin de toute morale pudibonde, du Coran, texte révélé qui n'élude nullement la problématique des relations entre sexes, du parcours d'un Prophète qui n'hésitait pas à réfléchir, à haute voix, mais aussi avec beaucoup de pondération, de réalisme et de subtilité, aux thèmes du désir et de la jouissance chamelle, à l'élégie orgiaque qui fonde les Mille et Une Nuits, des Grandes Odes de la poésie antéislamique (al-Mu lallaqât) - comme celle du poète errant et prince légendaire, Imrû'l-Qaïss -, aux Hadîths des exégètes, des Maqâmât aux traités soutis, ou encore les nombreux manuels d' érotologie.. . tout un art d'aimer a jalonné la culture islamique, dans la diversité de ses expressions culturelles: arabe, persane, indienne, turque, etc.

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Un tel imaginaire s'était épanoui évidemment avant l'islam, y compris chez les Arabes bédouins. Le Majnûn Laylâ du poète Qayss, pour ne citer que cet exemple, est devenu universel: l'histoire de cet amour fou a joué en Orient le rôle qu'a tenu, en Occident, Tristan et Yseult. C'est surtout pendant la période où l'islam va connaître la prodigieuse expansion que l'on connaît (IXe - XIVe siècles), devenant, à Damas, Alep, Basra, Bagdad, Koufa ou Cordoue, une civilisation raffinée et citadine, à un moment où se déployèrent simultanément les sciences et les arts, la musique et l'architecture, la poésie et la philosophie, qu'une éthique chevaleresque, attachée à la notion d'amour courtois (Dharf), et qu'une culture de la passion amoureuse, de la galanterie et de la séduction, du libertinage et de l'érotisme vont se développer, notamment à travers la littérature romanesque et la poésie, mais aussi la jurisprudence ou l'éthique, voire la médecine. Les musulmans de cette époque classique vont penser et fonder de nouvelles formes de sociabilité et un art de vivre, qui englobent notamment les rapports à soi et les attitudes à l'égard d'autrui, le maniement du langage ou la définition de nouvelles postures et règles de civilité De cette époque, des œuvres fabuleuses, traitant de la passion amoureuse et de l'érotisme, d'inspiration aussi bien mystique que profane, nous ont été transmises. AI-Jâhiz (776-869), le mu'tazilite, qui a contribué à définir un genre littéraire, voué à l'éternité, al-Adab, rédigea un Eloge des éphèbes et des courtisanes ou encore un Livre des mérites respectifs des jouvencelles et des jouvenceaux. Muhammad Ibn Dâwud (868909), juriste de Bagdad, est l'auteur d'un recueil de vers, Le Livre des fleurs (ou Livre de Vénus) où il aborde les thèmes de l'amour physique et de la passion. Nafzâwî (XVe siècle) s'est distingué par la rédaction de manuels d'érotologie, dont Le Jardin parfumé, composé vraisemblablement entre 1410 et 1434. Le sulfureux Abû Nawwâs (762-812), précepteur du fils du calife Hârûn al-Rashîd, réputé pour sa verve caustique, nous légua des poèmes libertins et irrévérencieux, véritable hymne aux plaisirs de la chair, homosexualité et goût de l'ivresse 23

notamment: HJ'ai quitté les filles pour les garçons/ et, pour le vin vieux, j'ai laissé l'eau claire/ Loin du droit chemin, j'ai pris sans façon/ celui du péché, car le le préfère./ J'ai coupé les rênes et sans remords/j'ai enlevé la bride avec le mors ". Le Collier de la Colombe du grand savant et philosophe cordouan Ibn Hazm (994-1064), véritable classique du genre, ou encore Paradis des amoureux et promenade des amants d'Ibn Qayyim al-Jawziyya (1292-1350). Ahmed Ibn Souleyrnân (1468-1534), dont la famille appartenait à la caste des émirs ottomans, luimême savant et cadi et dont le couronnement de la carrière fut atteint lorsque Soliman le Magnifique le nomma grand mufti ( "Shaykh a/-Islam "), la plus haute dignité religieuse de l'empire, est l'auteur d'un Livre de la volupté ou encore d'un très érotique Bréviaire de l'amour (de son vrai titre: Retour du Cheikh à sa jeunesse pour la vigueur et le coït). Ce dernier est probablement inspiré soit de Tifâshî (1184-1253), lui-même auteur d'un traité très érotique, les Délices des cœurs, soit du prolifique Souyoûtî (1445-1505)... L'islam mystique ne fut pas en reste. Certains de ses illustres représentants - comme al-Hallâj, supplicié en 922 considérèrent que la beauté était un attribut de Dieu, la sexualité un acte de foi, l'amour humain une transposition sur terre de l'Amour divin. Le médecin célèbre et l'un des plus grands philosophes arabes du Moyen Age, Ibn Sînâ (Avicenne, 9801037), qui donnait des cours d'éducation sexuelle et de médecine soignant par l'amour, et décrivait, déjà à l'époque, des dizaines de méthodes de contraception, rédigea, à côté de son Livre de la guérison ou de son Canon de la médecine, un Epître du désir. Le grand mystique Ibn al-'Arabî (1165-1240) écrivit un non moins célèbre Traité de ['Amour, où l'on peut lire: "Dieu ne peut être contemplé indépendamment de tout support (...) Et la contemplation de Dieu dans les femmes est la plus parfaite, l'union la plus intense encore étant l'acte d'amour H.Quant à Ghazâlî (m. 1111), il .nous légua aussi un Livre de l'Amour. Le grand soufi et poète" ivre de Dieu ", Jalâl Ud-Dîn al-RûmÎ (m. 1273), fondateur à Konya de la voie soufle al-Mawlâwiyya, auteur du monumental Masnâwi, un des chefs 24

d' œuvre des littératures persane et islamique, cherchait à atteindre Dieu par l'amour, la danse et la musique. Dans ce tableau, bien incomplet, on ne saurait, évidemment, oublier le cycle de contes érotiques universellement connus, Les Mille et une nuits, la plupart d'origine bouddhique, hindoue et persane, traduits en arabe à Bagdad, au temps des califes 'abbassides, devenant légendaires dans l'Egypte Mamelouk où ils ont acquis leur forme arabo-islamique définitive. On pourrait encore multiplier les exemples tendant à montrer la richesse d'une poésie amoureuse qui a brillé par sa virtuosité et son élégance, ses satires et son libertinage, qui a acclamé très haut les plaisirs de l'amour et chanté allègrement les délices de la vie. En matière de mœurs sexuelles, l'islam classique était d'une étonnante liberté. Les califes étaient de généreux mécènes qui impulsèrent les foyers intellectuels et encouragèrent notamment les traductions des œuvres philosophiques grecques ou les ouvrages d'astronomie indienne. Il faut se rappeler ce que l'Europe doit à l'islam de cette époque: rien moins que son envol vers la Renaissance, puis la modernité - grâce notamment au rétablissement du lien intellectuel et philosophique de ce continent avec la raison grecque. A Bagdad ou à Cordoue (celle du IXe siècle en particulier), des penseurs musulmans, mais aussi des Chrétiens et des Juifs, tous stimulés et encouragés par des califes bienveillants ('Abderrahmân III, notamment), se mirent ardemment à l'ouvrage, traduisant les auteurs grecs les plus illustres: Aristote, Xénophon, Parménide ou Platon. Des esprits époustouflants, tels Averroès, Avicennes ou encore Maïmonide, n'hésitèrent point à s'aventurer librement dans les espaces de la spéculation philosophique critique, ouvrant la voie à d'autres penseurs européens. Cet ébranlement de la conscience occidentale va permettre notamment de transcender une théologie auparavant infructueuse, pour accoucher d'esprits aussi brillants qu'Abélard, Roger Bacon, Raymond Lulle, Marsile de Padoue, Dun Scott ou encore Thomas d'Aquin...

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Il est difficile pour le profane aujourd'hui d'imaginer qu'à cette époque des esprits insolemment libres n'étaient nullement inquiétés. Le cas du poète arabe syrien, Abû al..'Alâ' al-Ma'arrî (973-1058), est, à cet égard exemplaire; son œuvre est empreinte d'une profonde mélancolie. Plus ironique et désespéré que les auteurs cités précédemment, il était rationaliste athée doublé d'un sceptique, et a laissé une œuvre mémorable, comme son Epître du pardon (Rissâlat al-Ghufrân) qui a probablement inspiré la Divine comédie de Dante.
Eviter tout anachronisme

Bien évidemment, au regard de nos critères actuels, le thème de la sexualité favorisait essentiellement l'homme, et, dans maints passages du Coran, la prééminence des hommes sur les femmes est réitérée. Mais ceci a été le cas de la plupart des sociétés de l'époque. En outre, il ne faut pas oublier les discours de théologiens musulmans (Ibn Hanbal, Taïmiyya ou 'Abd alWahhâb notamment) qui vouèrent aux gémonies toute forme d'hédonisme, et dévalorisèrent les femmes, leur prêtant une libido irrépressible et ravageuse. Ces discours n'ont, au demeurant, rien à envier aux thèmes misogynes de certains grands hommes d'Eglise (Tertullien, Saint Augustin ou Luther), pour qui la femme, faible et tentatrice, n'existe que pour l'usage de l'homme et comme procréatrice. Mais, dans les deux cas, il convient de s'affranchir de toute lecture anachronique ou injustement univoque: les affmnations positives de la Genèse, I'hymne à la femme et à l'amour du Cantique des cantiques font également partie du prodigieux patrimoine légué par la Bible à l'humanité. De même, des figures féminines admirables ont brillé d'un bel éclat, marquant l'histoire de la chrétienté: Marie-Madeleine, Catherine de Sienne, Héloïse, Thérèse d'Avila, Thérèse de Lisieux ou Hildegarde de Bingen. L'islam classique, quant à lui, était d'une étonnante liberté en matière de mœurs sexuelles; on a rappelé quelques exemples seulement, tendant à montrer la richesse d'une poésie amoureuse qui s'était distinguée par sa virtuosité et son élégance, ses satires et son libertinage, qui avait acclamé très haut les plaisirs de l'amour et 26