Les Fossoyeurs

Les Fossoyeurs

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Français
128 pages

Description

"... On préparait l’enterrement de Sidi Bou’azza. Le vieil homme était mort après s’être fait renversé en allant au souk faire ses courses... Il avait pris l’habitude de s’y rendre, de parcourir à pieds les trois cents mètres qui le séparaient de chez lui. Ce mardi là, il avait eu le malheur d’arriver au croisement de la route de la poste et de celle du marché, au même moment que le fils Boualem..."
La mort du vieil homme va bouleverser la vie d'un jeune professeur français de philosophie.

Nietzsche nous enseigne que le vivant est traversé par des rapports de force permanents qui sont au fondement des relations humaines, jusqu'à ce que la Volonté Créatrice lui assigne un sens supérieur.


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Date de parution 10 février 2014
Nombre de lectures 9
EAN13 9782332669933
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Langue Français

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-66991-9

 

© Edilivre, 2014

Dédicaces

 

 

A mon père, à ma mère

I

« Bismillah !… Mmmha ! » et le coup de pioche arracha un lambeau de cette terre aride d’argile et de calcaire que le vent soufflait en poussière blanche, bien que les fils Bendaoud et Bensaïd aient pris le soin de la tremper juste avant. Mais le sol trop compact n’avait rien bu et laissait à la surface une pâte jaunâtre par endroits, de la poudre à d’autres. On préparait l’enterrement de Sidi Bou’azza. Le vieil homme était mort après s’être fait renverser en allant au souk faire ses courses. Le marché occupait une sorte de parking terreux à l’écart de la ville, tous les lundis, mardis et jeudis depuis les années soixante-dix, quelques années seulement après l’indépendance de 1962. Il avait pris l’habitude de s’y rendre, de parcourir à pied les trois cents mètres qui le séparaient de chez lui. Ce mardi-là, il avait eu le malheur d’arriver au croisement de la route de la poste et de celle du marché au même moment que le fils Boualem.

– « Ali, ramène-moi des blettes et des olives, je veux faire un marqa », lui avait dit sa femme Fatiha.

– « Ghafni (fous-moi la paix) ! Tous les jours tu veux changer ? Tu es folle ou quoi ? »

Pour tout dire, il en avait autant assez qu’elle de manger sur plusieurs jours la même chose, il voulait juste avoir le dernier mot. Il lui fallait montrer tout son pouvoir, toute sa puissance, toute son autorité. Du coup, il était sorti sèchement et s’était engouffré dans sa voiture. Un peu nerveux, il faut l’avouer, agacé par cette certitude qu’il avait : finalement les choses seraient plus simples si seulement il n’y avait pas cette ambiguïté insurmontable qui mijotait au fond de lui, sans qu’il ne la comprenne parfaitement par ce que les mots peuvent éclairer. Mais il le voyait, il le savait. Il sentait que dans un recoin enfoui de son âme il y avait mieux à faire. Mais quelque chose qui se surajoutait à ça lui disait le contraire, de faire ce qu’il ne voulait pas vraiment mais qu’il fallait qu’il fasse pour garder son rôle. C’était une affaire de position, une affaire d’image de soi.

Vers 10 heures du matin, le mardi 19 avril 2011, la 505 du fils Boualem heurta de plein fouet Sidi Bou’azza. Il reçut sur le côté droit la masse des une-tonne-deux lancée à 70 km/h, la puissance du choc le projeta contre le pare-brise puis le jeta à terre. « Il est sûrement mort sur le coup », dit l’urgentiste, qui vint un certain temps après. La bête de fer, de câbles, de graisse et de cambouis avait foncé sur lui comme le taureau sur l’enfant qui s’agite, ne lui laissant aucune chance. La flèche avait atteint sa cible en plein dans le mille, sans zigzag et il n’avait eu aucune chance, le vieux, de s’en sortir dans son face-à-face avec la machine. Ce fut une simple mise à mort, sans combat. A l’hôpital, en tout cas, le vieil homme de soixante-dix-neuf ans n’était plus, il avait quitté le monde des hommes, lui qui avait vécu dans le monde de Dieu.

Ce jour-là, comme à son habitude, le vieux Bou’azza était habillé en blanc de la tête au pied. Il gardait fière allure à se vêtir à l’ancienne, une jilaba recouvrait une longue camisse blanche que complétait un turban qui laissait tomber en arrière un pan léger, pour finir par s’enrouler en corde autour d’une tête au visage blanc, éclairé par de grands yeux verts, vifs et pétillants de la flamme d’une âme pensante et agile. Il semblait sortir d’un tableau d’Etienne Dinet.

C’était un homme de taille moyenne, d’une belle prestance. Il émanait de lui une certaine noblesse naturelle, c’est vrai qu’il était chérif. Il descendait par son père d’une vieille famille algérienne de saints, de soufis, de derviches, de pieux, qui remontait comme cela jusqu’au Prophète. La famille était encore respectée dans ce grand village d’Algérie, de l’Oranie occidentale où tout le monde savait qui était qui et dont jamais personne n’avait osé remettre en question cette filiation certaine, démontrée et assurée. De plus, en secret, il régnait sûrement toujours dans les âmes une certaine crainte pour ces familles de chourfas, pour lesquelles résonnaient encore des événements étranges et des prodiges dont elles avaient fait l’objet par le passé et dont elles continuaient plus ou moins de se faire porteuses.

Lorsque le fils Boualem fonça sur le vieux, il était en train de parler avec le fils Kouider. Il était allé le prendre devant chez lui, à l’autre bout du village. Ils aimaient se retrouver. L’un et l’autre échangeaient une complicité établie sur les préceptes indicibles de l’âme humaine, à compenser ici ce que l’autre possède là et chercher là ce qui fait briller ici. Le fils Boualem mettait des mots sur des préjugés élevés en intuition chez le fils Kouider. L’un parlait, l’autre écoutait, c’était comme ça et l’un et l’autre se rassuraient dans cette harmonie préétablie où chacun trouve sa place. Souvent il s’agissait de discuter, de résumer, d’apprécier, de justifier et de renforcer les discours de l’imam Darbaoui, de l’imam Ahmad ou d’autres « grons savants » qu’ils estimaient grands penseurs, et tout à fait autorisés à traiter tous les sujets. Tellement il leur semblait que ne pouvait être remis en question des hommes au savoir si pointu dans les affaires du droit religieux ou de la théologie ; puisque de toute façon il n’y avait personne en face capable de tenir le discours. Il est vrai aussi que l’imam Darbaoui était connu pour sa grande aisance à pouvoir aborder sans vergogne, depuis la chaire des radios et des plateaux télé qu’on lui offrait aisément du Golfe au Maghreb, tous les sujets possibles, de la philosophie à la sociologie, de la psychologie à la sexualité en passant par la géopolitique. Ça lui était d’ailleurs rendu extrêmement facile, non pas par un savoir élargi à l’universel et des lectures élargies à l’humanité tout entière, mais par une capacité – appelons ça comme ça – intrinsèque, liée à son caractère simpliste et satisfait de ceux qui ne doutent de rien, puisqu’il avait pour lui une méthode infaillible, une connaissance extraordinaire qui lui donnait accès aux arcanes de toute pensée possible. Tout réduire au canon du bien et du mal, tout passer au tamis critériologique du licite et de l’illicite par le semblable et le dissemblable, de sorte que l’analyse, la synthèse et la conclusion étaient d’emblée subsumées sous ces catégories ontologiques. Les références gnoséologiques, par ailleurs, n’avaient besoin de rien d’autre que celles, éternelles dans leur forme et leur fond, scellées dans le roc d’un passé lointain tout autant qu’immuable. L’imam Darbaoui était un des rares hommes à rejeter inconsciemment toute idée de mouvement du monde, de l’histoire, du temps et de l’espace ; toute idée d’évolution ; tout ça grâce au qiyas, à l’analogie qui permet de faire de la grenouille et du crapaud, de la vigne et du vigneron les complices du mal.

Ce petit bonhomme au ventre bien rond, toujours coiffé de son chèche d’al-Azhar et habillé de sa longue tunique noire aux amples manches, avait son public comme le mouton a son troupeau, tout un peuple d’ouailles qui confond la culture des hommes avec le verbe de Dieu. Il envoyait en enfer ou au paradis, estampillait la vérité ou le mensonge en un clic de parole où tout était simplifié, le Livre lui-même autant que la sunna. Il fallait bien que la vérité sorte de quelque part, et, quant à faire, il était préférable qu’elle sorte de l’un des leurs plutôt que de l’un des autres. La vérité a sa couleur et son ethnie comme la montagne a son paysage. Il faut dire que de décennie en décennie, rien n’avait été fait sous le Soleil Levant et le Soleil Couchant pour réformer une structure réflexive émergée d’un système de pensée grippé par le temps : les rues d’Alger ou de Tlemcen possédaient sensiblement les mêmes schèmes qu’au XIIIsiècle. Etendues sur un long fil à linge, les années avaient défilé, séchant sur elles-mêmes l’encre des copies alignées les unes aux autres en longs draps blancs striés de noir. Du coup, jusqu’à un certain point, un compatriote du royaume almoravide ou plus tard de Kheir-Eddine Barberousse pourrait avoir la même discussion sur le monde qu’un Boualem, avec cette différence, toutefois, que les premiers appartenaient à leur temps et que les seconds en étaient complètement déclassés.

Toujours est-il que ce mardi-là, il s’agissait de comprendre, à l’aide d’éléments venus tout droit des couloirs épais du wahabisme, la mise en place de la doula islamiya en Libye, en Tunisie et en Egypte. Le problème était en train d’être solutionné, après le kilomètre qui sépare la rue de l’Indépendance au croisement des routes de la poste et du marché, quand on arriva à la question de savoir si oui ou non la télévision est « halam ou halal », péché ou non péché. Il y avait longtemps déjà que les deux étaient convaincus que « c’était l’outil du diable » mais ce genre de discussion leur permettait de se rapprocher l’un de l’autre et, sans s’en rendre compte, de déverser leur bile sur un monde dont l’incompréhension les faisait paniquer et ébranlait les soubassements de leur intelligence, tandis que dans un recoin plus profond se rouvrait la vieille plaie mal cicatrisée du sentiment d’échec de n’avoir jamais pu passer la frontière du monde moderne, en avion ou en bateau.

Boualem était au comble de son discours, les muscles raidis de son cou dessinaient une sorte de tronc d’arbre. Ses deux veines jugulaires étaient gonflées et tendues comme la corde d’un arc. Les traits de son visage se crispaient, la peau de ses joues imberbes, soumise à l’articulation et au souffle des mots, se gonflait et dégonflait comme du caoutchouc. Le sujet était sérieux et Boualem dans ce cas-là se crispait toujours car il lui semblait qu’il fallait anéantir cette injustice au profit de la vérité qu’il faisait émerger. Il avait grandi comme ça, tout petit, toute frustration n’avait jamais été palliée par des mots, des caresses, des jeux, et restait pour se cumuler à d’autres, en roulant et enflant ainsi sur le sol de son âme. Puis, avec le temps, les choses s’étant gravées en lui, il était resté ce sentiment d’insatisfaction et de solitude où l’adulte, le sage n’était jamais intervenu pour transcender. Comment d’ailleurs le père et la mère auraient-ils pu intervenir ? La rue était aux hommes, et la société à la reproduction des valeurs à l’identique dans un monde qui se voudrait idem. Seulement le monde avait changé et allait changer vite. Trop vite. Le père était passé du servage à l’indépendance, et l’homme de l’illettrisme à l’alphabétisation. Le flambeau n’était pas passé entre les deux : le savoir allait se remodeler en déteignant sur la foi, la créance du cœur devait passer par celle d’une raison mal défraîchie. Il y eut rupture. Boualem avait grandi seul dans ce monde déserté, dans la jungle de la rue où la violence et la force sont l’arme et le bouclier du moi.

Même si l’école, c’est vrai, avait essayé d’instituer le savoir, il n’était jamais assez maîtrisé, jamais assez établi dans les mœurs et jamais assez critique ni pertinent. Le système global avait réduit la curiosité et la profondeur intellectuelle du vieux peuple d’Averroès en une énorme machine à répéter : une image, une idée, une vérité. Le pouvoir était allé chercher la science là où elle n’était pas : en Egypte, en Syrie, en Irak, au Liban. Ces Etats n’étaient pas plus pertinents en matière de paideia qu’ils ne l’étaient en matière de sciences ; à la traîne des sociétés modernes. Parfaitement aveugles en matière de pédagogie, ils dépensaient chez eux et dans leurs collaborations toute leur énergie dans les apprentissages crétins, inconséquents et désuets. Puis, le père transmettait des mœurs devenues obsolètes pratiquement, incapables de se reproduire dans ce corps social malade, comme autrefois dans celui de l’oumma de Cordoue ou de Tlemcen. L’enceinte de la société arabo-musulmane et algérienne ne protégeait plus de rien ce qu’elle avait connu jadis au temps de l’émir Abdel Kader et avant, la colonisation avait fait passer les hommes au-dessus d’un pont comme à la marelle de la terre au ciel ; mais la vieille cité s’était réveillée sous des murs froissés par le temps, qui laissaient maintenant s’engouffrer à vive allure, le monde complexe contemporain. Elle était nue, déshabillée de tout appareil conceptuel qui fut sien.

Boualem parlait, les yeux marron du fils Kouider décrochaient de temps en temps de ses yeux noirs pour glisser sur ce visage glabre et s’arrêter parfois un peu sur ce menton velu, planté au milieu du marbre. Il écoutait la leçon comme l’enfant écoute son maître, puis à l’instar du rêveur, qui, tout en regardant le tableau noir, s’envole dans les contrées, le fils Kouider se laissait envahir par des pensées incohérentes. L’une souvent revenait, ça aurait pu être sur la bouche, les dents, ou un grain de beauté de Boualem, ce fut sur sa barbe. Il se disait qu’un bon croyant comme lui n’avait pas eu de chance de ne point avoir de barbe, que Dieu aurait pu le glorifier de ce décorum, d’autant plus que c’était une obligation. Mais aussitôt, un sentiment profond de culpabilité l’envahissait qu’il compensait en revenant à Dieu et au visage de Boualem qui, malgré tout, avait bien de-ci de-là quelques touffes qui poussaient parfois en paquets, en graines mal semées, qu’il rasait avec l’objectif de les voir revenir plus harmonieusement. Mais les intonations brûlantes et saccadées de son ami le ramenaient toujours dans la voix du discours où bouillonnaient les mots et les gesticulations. Boualem ponctuait systématiquement ses mots-clés par des élans de bras et de mains qui lui faisaient lâcher le volant, soit des deux mains soit toujours d’une, en même temps qu’il décrochait de la route qu’il ne voyait plus que par instants brefs, qui ne mesuraient plus rien :

– « La télé t’hypnotise comme le serpent et en plus ils mettent des femmes, comme les kufr ! Comme ça, tu restes devant, tu fais rien, t’oublies tout, c’est comme ça qu’ils font entrer dans ton âme le halam ! C’est l’outil du… ».

– « Attention ! » cria le fils Kouider.

– « A… ».

Le choc fit vibrer la voiture, on entendit un tonnerre effrayant à l’intérieur et on aurait dit qu’en plus du bruit naturel que commet la rencontre d’une chose sur une autre, il s’y ajoutait le bruit sourd d’une profonde frayeur qui jette dans les âmes l’empreinte éternelle de la faute et fait qu’en une fraction de seconde, la conscience passe de la pureté à la souillure. Le fracas de la taule, celui du verre du pare-brise, le cri des passants faisaient s’aligner un terrible et long bruit violent qui déchirait le quartier, les âmes et l’espace.

Boualem n’eut le temps de rien. La poignée de secondes qui sépara le cri d’alerte du moment où il vit le vieux Bou’azza ne suffit pas. Lorsqu’il appuya sur le frein à en enfoncer le châssis, le vieux était déjà dans sa position mortuaire, gisant sur le côté, la tête vers le sol de la terre qui l’avait vu naître et maintenant le voyait mort.

Lorsque l’ambulance arriva à l’hôpital, le décès avait déjà été constaté. On emmena tout de même le corps dans le service des urgences, comme à l’accoutumée pour les formalités d’usage, où vint peu après le médecin en chef du service. Il vit l’homme allongé :

– « Llahy rahma ! (que Dieu lui fasse miséricorde) ». Puis il interrogea les urgentistes sur la procédure qu’ils avaient suivie et leur constat ; signa le registre qu’une infirmière lui tendit, un peu émue. Il lui rendit le stylo tout en lui posant la main sur l’épaule, et d’un ton ferme mais néanmoins respectueux et sincère, il ajouta :

– « Allez benti, (ma fille) ressaisis-toi, c’est comme ça, maktoub, c’est la vie ! Sobhallah ! (louanges à Dieu»

« Oui docteur… saha, sahamaktoub… Llahy rahma (oui, oui… c’est écrit… que Dieu lui fasse miséricorde) », dit-elle en essuyant avec un coin de son mouchoir ses yeux mouillés ; puis elle se moucha timidement.

A vrai dire, elle ne le connaissait pas vraiment, mais il traînait dans cette terre de l’Atlas tellien ce que les anciens appelaient sumpatheia, une empathie naturelle pour souffrir avec, prendre pitié pour le sort des hommes. Le docteur reprit, alors qu’il s’était éloigné vers la porte :

– « Je vais prévenir la famille si elle ne l’a pas déjà été… Vous direz à Redouane et à Abdelrahman de le laver… » Puis il poursuivit : « Misquine » en le regardant...