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Les hommes d'Eglise et le pouvoir politique en Afrique noire

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Malgré son silence sur le parti unique et sur certains événements politiques, même s'il prit moins de risques que Mgr Raymond-Marie Tchidimbo (Guinée) ou le cardinal Joseph Malula (RDC), le cardinal Bernard Yago eut une réelle liberté de ton vis-à-vis du pouvoir politique. Un pouvoir pour lequel il priait constamment afin qu'il s'exerce selon le droit et la justice mais qui était loin de l'intéresser personnellement car, pour lui, l'essentiel était de proclamer la Parole de Dieu. Pour cela il était nécessaire que lui-même et l'Eglise catholique soient libres vis-à-vis du pouvoir politique.

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Ajouté le 01 mars 2009
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EAN13 9782336261362
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Les hommes d'Église et le pouvoir politique en Afrique noire

Grandes Figures d'Afrique

Collection dirigée par André Julien Mbem

Les acteurs de la vie politique, intellectuelle, sociale ou culturelle africaine sont les axes majeurs de cette col1ection. Le genre biographique autour de personnalités marquantes de l'histoire contemporaine du continent africain reste à promouvoir. Et pourtant, depuis l'accession des pays africains à l'indépendance, en Afrique ou dans sa diaspora, des personnages d'une importante densité occupent la scène du monde et la quittent parfois sans que soit mis en récit, au besoin avec leur concours, leurs parcours. La col1ection Grandes Figures d'Afrique privilégie l'archive, le témoignage direct, en veillant autant que possible à l'authenticité du matériau historique.

JEAN-CLAUDE DJÉRÉKÉ

,

Les hommes d'Eglise et le pouvoir politique en Afrique noire
L'exemple de Mgr Bernard Yago

(Côte d'Ivoire)

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN, 2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07739-3 EAN : 9782296077393

DÉDICACE

À la mémoire de Berthe DJÉRÉKÉ (ma sœur),

de Michel DJÉRÉKÉ (mon papa)

et de APr Barthélemy DJABLA qui fut mon supérieur au petit Séminaire de Gagnoa, mon curé à Divo et mon évêque!

REMERCIEMENTS

Ce travail a bénéficié de l'encouragement et de l'appui de plusieurs personnes. Nous voulons ici leur dire un grand merci. Nos remerciements vont avant tout au professeur Claude Langlois! (directeur d'études émérite d'histoire et de sociologie du catholicisme contemporain à la Ve section de l'École Pratique des Hautes ÉtudesSorbonne) pour ses précieux conseils et ses remarques toujours pertinentes. Nous n'oublierons pas de sitôt sa patience, sa disponibilité et sa simplicité. Nous associons à ces remerciements M. SimonPierre Ékanza2 (professeur d'histoire moderne et contemporaine à l'Université de Cocody-Abidjan) qui a accepté d'être le second directeur de cette thèse et qui s'est généreusement occupé des démarches auprès des autorités de l'Université de Cocody pour la co-tutelle. Nous lui sommes reconnaissant de nous avoir fait des suggestions fort intéressantes.
On lui doit, entre autres, des études fort novatrices sur la place et le rôle des femmes dans le catholicisme: Le catholicisme au féminin. Les congrégations françaises à supérieure générale au }(])( siècle (Paris, Cerf, 1984), Les dernières paroles de Thérèse de Lisieux (Paris, Salvator, 2000), Le désir de sacerdoce chez Thérèse de Lisieux, (Paris, Salvator, 2002), Le poème de septembre. Lecture du manuscrit B de Thérèse de Lisieux (Paris, Cerf, 2002), Lettres à ma Mère bien aimée-Juin 1897. Lecture du manuscrit C de Thérèse de Lisieux (Paris, Cerf, 2007). 2 Parmi ses publications, mentionnons La Côte d'Ivoire par les textes, Abidjan, Nouvelles éditions ivoiriennes, 1978 (en collaboration avec Guy Cangah); L'Afrique au temps des Blancs (1880-1935), Abidjan, Les Éditions du CERAP, 2005; Côte-d'Ivoire: terre de convergence et d'accueil (XV"-}{])( siècles), Abidjan, Les Éditions du CERAP, 2006; Côte-d'Ivoire: De l'ethnie à la nation, une histoire à bâtir..., Abidjan, Les Éditions du CERAP, 2007. 3 1

Que Mgr Jean-Pierre Kutwa (ancien archevêque de Gagnoa) et Mgr Daniel Labille (évêque émérite de Créteil) soient également remerciés: l'un pour nous avoir autorisé à faire cette thèse, l'autre pour nous avoir offert l'hospitalité pendant cinq ans. Merci également à toutes les personnes qui ont bien voulu répondre à nos questions. Bien entendu, notre gratitude est grande à l'égard de tous ceux qui nous ont apporté une aide morale, matérielle ou financière: Mme Claudine Ahou Koffi, Mme Odette N'Gotta, Mme Élizabeth Adou Dibana, M. Léandre Gbéli, M. et Mme Benjamin Djédjé, M. et Mme Ézan Akélé, Mme Élizabeth Yéboua, M. et Mme Auguste Daubrey, Mme Hortense Aka-Anghui, Mme Angéline Kili, Mme Yvonne Ébalé, Mme Marie-Louise Dagri, M. Allou N'Drin David, Mme Coulibaly née Barro Karidia, les Pères sulpiciens de la rue du Regard (dans le VIe arrondissement de Paris), les secteurs pastoraux de Champigny-sur-Marne et de Créteil-Bonneuil (dans le diocèse de Créteil) qui nous ont accueilli et supporté d'avril 2003 à septembre 2008, les familles Patrick Gaumon, Jean-Claude et Thérèse Gnéragbé, Bertin Zéhouri, Marie-Claire et Gérald de la Rochemace, Yves et Claire Blain, Renée Lenoir, Lucie Mariani, Colette Lallemand, Fernand Don Ballet et Juliette Kouamé.

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SIGLES ET ABRÉVIATIONS

AEF : Afrique équatoriale française AOF : Afrique occidentale française CD : Christus Dominus CEC : Catéchisme de l'Église catholique CECI: Conférence épiscopale de Côte d'Ivoire CEDA: Centre d'édition et de diffusion africaines CFA : Communauté financière d'Afrique CHU: Centre hospitalier universitaire CIC : Codexjuris canonici (Code de droit canonique) FEANF: France Fédération des étudiants d'Afrique noire en

FESACI: Fédération des syndicats autonomes de Côte d'Ivoire FESCI: d'Ivoire Fédération estudiantine et scolaire de Côte

FPI : Front populaire ivoirien ICAO : Institut catholique d'Afrique occidentale, devenu depuis Université catholique de l'Afrique occidentale (UCAO) 5

IHAAA: africains

Institut

d'histoire,

d'art

et d'archéologie

INADES: Institut africain économique et social

pour

le développement

JRDACI: Jeunesse du Rassemblement africain de Côte d'Ivoire LG : Lumen gentium

démocratique

LIDHO : Ligue ivoirienne des droits de l'homme LOCI: Ligue des originaires de la Côte d'Ivoire MACA: Maison d'arrêt et de correction d'Abidjan NEI : Nouvelles éditions ivoiriennes ONG : Organisation (s) non-gouvernementale (s) ONDCI :Opérations des Nations unies en Côte d'Ivoire OPM : Œuvres pontificales missionnaires PAS: Programme d'ajustement structurel PCF : Parti communiste français PDCI : Parti démocratique de Côte d'Ivoire PIB : Produit intérieur brut PISAM : Polyclinique internationale Sainte Anne-Marie

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PIT: Parti ivoirien des travailleurs PNB: Produit national brut RDA : Rassemblement démocratique africain RDC : République démocratique du Congo RDR : Rassemblement des Républicains RFI : Radio France internationale SFIO: Section française de l'Internationale ouvrière SMA: Société des missions africaines TGV: Train à grande vitesse UCAO : Université catholique d'Afrique occidentale UDPCI: Union pour la démocratie et la paix en Côte d'Ivoire

7

PRÉFACE
(par Simon-Pierre ÉKANZA, professeur d'histoire contemporaine et ex-doyen de la faculté des Lettres et sciences humaines de l'université Cocody- Abidjan) Les hommes d'Église et le pouvoir politique en Afrique noire. L'exemple de NP Bernard Yago (Côted'Ivoire) se veut avant tout un ouvrage d'histoire religieuse. Cependant, tout en évoquant le passé, son ambition se situe bien au-delà, il prétend aussi apporter un éclairage de la foi chrétienne sur quelques-uns des événements les plus marquants de l'évolution récente de la Côte-d'Ivoire. Condensé des faits politiques majeurs qui constituent autant la trame de son évolution que de défis à relever par la jeune République au cours de sa brève existence, l'ouvrage apporte, à nos esprits embrumés dans le quotidien immédiat, un recul précieux pour lire l'histoire politique de la Côte-d'Ivoire, de l'accession à l'indépendance en 1960 jusqu'aux violences consécutives à la tentative du coup d'État de 2 002. Il fallait toute l'érudition de l'auteur, esprit critique et particulièrement attentif aux problèmes de société auxquels se trouve confrontée la nation ivoirienne en formation, pour relever, tout en les situant dans leur contexte, la réinstauration du multipartisme, l'avènement de la démocratie, l'arrestation des leaders politiques, le détournement des deniers publics, la découverte du pétrole, la chasse aux étrangers, les massacres commis dans le Guébié, et j'en passe. . . Tous ces faits et bien d'autres, dignes d'intérêt, ont été décrits, analysés et interprétés par l'auteur qui s'appuie sur une documentation abondante, variée et puisée à 9

diverses sources. Mieux, l'auteur se fait un devoir, en historien averti, de restituer, pour une meilleure compréhension des événements, le contexte dans lequel ils se situent; car le contexte éclaire et illumine l'événement, le met en perspective et lui confère de la dimension. Il le replace à l'intérieur du temps et de l'espace révélateurs d'un ensemble de significations auquel il est inextricablement lié. Enfin, tout ce tableau historique est peint dans un langage accessible au plus grand nombre. Qu'il en soit félicité et remercié. Toutefois le lecteur comprendra que le but de l'ouvrage ne se limite pas à la recherche historique et à l'évocation du passé, il est aussi pastoral. Car, implicitement, l'auteur veut inviter clercs et laïcs à s'engager davantage dans la société ivoirienne afin que cette dernière devienne meilleure, plus juste et plus humaine. La documentation sur laquelle s'appuie l'ouvrage, constituée essentiellement de lettres pastorales, d'homélies, déclarations, messages et autres appels de l'épiscopat, reflète tout le patrimoine de valeurs dont l'Église a témoigné tout au long des siècles, de sa naissance jusqu'à notre temps. Mais surtout elle témoigne de l'engagement politique de l'épiscopat ivoirien, dans le bon sens du terme. Les évêques ivoiriens n'ont jamais caressé d'ambitions politiques, ils entendent rester fidèles à leur mission spirituelle, et respecter pleinement les responsabilités propres des gouvernants. Encore moins peuvent-ils être taxés de collusion avec le pouvoir politique. L'appui moral que l'autorité de l'Église, comme le rappelait Jean Paul II à l'occasion de sa visite à Houphouët et à sa famille lors de son passage en Côted'Ivoire, «peut offrir à ceux qui ont en charge la cité terrestre, s'explique et se justifie par la volonté de servir l 'homme en lui rappelant ce qui fait sa grandeur, ou en 10

l'éveillant aux réalités qui transcendent ce monde ». Les évêques ivoiriens, à l'image de Monseigneur Yago, leur aîné dans le sacerdoce, se sont toujours engagés dans les grands débats de la vie sociale et ont été constamment préoccupés par la fécondité de l'Évangile dans la construction du destin humain. Hommes consacrés à la parole divine et au service de la communauté, les évêques sont soucieux d'assumer leur charge de guide spirituel, mais aussi de « limon pour les responsabilités politiques, économiques et culturelles qui incombent à chaque citoyen» . La foi, en effet, ne doit pas être pensée comme un espace fermé de spiritualité, exaltée sans engagement dans l'espace public de la construction de la cité. Dans sa dynamique, elle entretient aussi une relation avec la gestion de la cité dans ses préoccupations les plus profondes en matière de transformation des mentalités et de promotion de nouvelles espérances auprès des citoyens. Bref, la foi n'est pas une question privée, et l'on ne peut pas demander aux catholiques qu'ils agissent sans tenir compte de la foi et de la charité chrétiennes quand ils assument des responsabilités sociales, professionnelles, culturelles et politiques. Ce message, qui annonce les exigences de Dieu au cœur de l'existence humaine, transparaît, en filigrane, à travers les pages que nous livre l'auteur. Celui-ci apporte, à la Côte-d'Ivoire, et par delà à tout le continent, une parole de responsabilité et d'engagement politique fondée sur ce que l'Évangile révèle de résolument novateur pour la construction de l'Afrique nouvelle. L'Homme étant créé à l'image de Dieu, l'auteur invite la société humaine et ses membres à bâtir, selon l'esprit de Dieu, une société de paix, de concorde, d'union et de bien-être partagé.

11

INTRODUCTION

Cet ouvrage est la première partie d'une thèse de doctorat en histoire et sociologie des religions3. Il Y sera largement question de Bernard Yago, premier archevêque et premier cardinal ivoirien, de son rapport au pouvoir politique, de ses prises de position sur tel ou tel événement politique entre 1960 et 1979. Il nous a semblé donc important, avant d'entrer dans le vif du sujet, de présenter rapidement la Côte d'Ivoire, de rappeler les raisons pour lesquelles nous avons choisi de réfléchir sur l'engagement politique des évêques ivoiriens, nos hypothèses de recherche, notre approche, nos sources d'information ainsi que les difficultés rencontrées.

1. Bref aperçu de la Côte d'Ivoire Située en Afrique occidentale, la Côte d'Ivoire est limitée au Nord par le Mali et le Burkina Faso, à l'Est par le Ghana, à l'Ouest par le Liberia et la Guinée, au Sud par l'Océan atlantique. Son économie est l'une des plus prospères d'Afrique occidentale grâce au libéralisme économique. Ce système n'a cependant pas que des avantages puisqu'il favorise une «croissance sans développement, c'est-à-dire une croissance engendrée et entretenue de l'extérieur, sans que les structures socioéconomiques mises en place permettent d'envisager
3 Préparée sous la direction des professeurs Claude Langlois (ancien directeur d'études à l'École pratique des hautes études- Sorbonne) et Simon-Pierre Ékanza (Université de Cocody) et soutenue le 25 juin 2008 à l'École pratique des hautes études, la thèse avait pour titre « Église catholique et événements politiques en Côte d'Ivoire (19602005) : étude des lettres pastorales des évêques ». 13

un passage automatique à l'étape ultérieure, celle d'un dynamisme auto-centré et auto-entretenu4 ». Il lui est reproché également de ne bénéficier qu'au couple: investisseurs étrangers / barons du PDCI5. L'agriculture occupe une place importante dans l'économie ivoirienne. La Côte d'Ivoire est en effet premier producteur mondial de cacao, troisième de noix de coco et cinquième de café-robusta. Les autres productions importantes pour l'exportation sont l'huile de palme, le coton, le caoutchouc, les bananes, l'ananas, le bois tropical (par le port de San-Pédro au Sud-Ouest du pays). Son économie qui dépend essentiellement des cours des matières premières souffre de la dégradation des termes de l'échange entre le Nord et le Sud. Bien que les cultures vivrières aient été développées, le pays continue à importer des céréales. François-Régis Mahieu observe que la Côte d'Ivoire est aussi une « "plantation de crédits" pour les institutions financières» et pas seulement réputée pour son économie de plantation, que le pays est sous le contrôle des institutions internationales depuis 1981 et que, en conséquence, il est injuste d'imputer les difficultés économiques du pays uniquement «à la mauvaise gouvernance des responsables ivoiriens6 ». On trouve plus de 60 ethnies en Côte d'Ivoire. Le Sud du pays est habité par les peuples dits lagunaires
4 Samir Amin, Le développement du capitalisme en Côte d'Ivoire, Paris, Les Éditions de Minuit, 1967, p. 281. 5 Antoine Séry, Côte d'Ivoire, après la faillite, l'espoir?, Paris, L'Harmattan, 1990, p. 135 ; voir aussi Y-A. Fauré et I.-F. Médard, État et bourgeoisie en Côte d'Ivoire, Paris, Karthala, 1982. 6 http://www.editionsharmattan.fr/minisites/index.asp?no=3&rubId=66. 14

(Ahizi, Alladian, Abè, Avikam, Adjoukrou, Abouré, Ébrié, Akyé, Abidji, Éga, Éhotilé, Essouma, Gwa et Nzima)7, le Nord par les Sénoufo, Malinké et Tagbana, l'Ouest par les Yacouba, Guéré et Wobè, le Centre-Ouest par les Bété, Gagou et Gouro, le Sud-Ouest par les Dida, Néyo, Godié, Bakwé et Kroumen, le Centre par les Baoulé et les Mangoro, l'Est par les Agni et les Ashanti, le NordEst par les Abron, Koulango et Lobi. Certes, il peut arriver

en Afrique - et il est déjà arrivé - que des ethnies se
battent, s'affrontent, pour une question de terre ou bien que des politiciens les opposent les unes aux autres, les instrumentalisent, dans le seul but de conserver le pouvoir

politique - les proches d'Habyarimana en 1994 - ou de
conquérir le pouvoir. Mais les ethnies ivoiriennes ne se détestent pas, ne vivent pas dans la méfiance les unes des autres comme Juifs et Samaritains à l'époque de Jésus8. Selon le recensement de 1998, le pays compte 16 millions d'habitants parmi lesquels 3 millions de Burkinabè9, 500 000 Ghanéens, 100 000 Syro-Libanais, 20 000 Européens.

7

Jean-Noël Loucou les décrit comme « de vieux Akan [ayant] absorbé les influences de leurs frères venus de l'Est [mais] divers par leurs origines, leurs langues et leurs cultures ». Cf I.-N. Loucou, Histoire de la Côte d'Ivoire. La formation des peuples (tome 1), Abidjan, CEDA, 1984, pp. 131 et 183. 8 Jean-Loup Amselle et Elikia M'Bokolo dénoncent cette vision ethniciste de l'Afrique dans leur ouvrage Au cœur de l'ethnie. Ethnie, tribalisme et État en Afrique, Paris, La Découverte, 1999. 9 Ces derniers, appelés alors Voltaïques, furent importés dans la « Basse Côte» en même temps que les Soudanais (Maliens, aujourd'hui) et les autres colonisés des territoires voisins. Le colonisateur français les jugeait « plus aptes à l'œuvre d'exploitation ». Cf Simon-Pierre Ékanza, Côte d'Ivoire: De l'ethnie à la nation, une histoire à bâtir..., Abidjan, Les Éditions du CERAP, 2007, pp. 19-20. 15

Si l'on en croit l'historien Pierre Kipré qui se base sur le recensement de 1998, les musulmans représenteraient 38,6 % de la population ivoirienne contre 32 % en 1988, les chrétiens, 37 % (30 % de catholiques et 7 % de protestants) contre 24 % en 1988, les religions traditionnelles, 27 % et les religions syncrétiques (harrisme, christianisme céleste, etc.), 2 %10.Kipré ajoute que la majorité des musulmans (70 %) vient des pays limitrophes (Mali, Burkina, Sénégal, Niger, Mauritanie, etc.)]]. Marc Kouamé qui s'appuie sur le même recensement estime, quant à lui, qu'il y a 4. 182 410 de musulmans en Côte d'Ivoire dont 1. 935 046 de nationalité ivoirienne, que les adeptes des religions traditionnelles sont les plus nombreux (environ 3. 292429), suivis par les catholiques (2. 245762 fidèles)]2. Le ministère de l'Intérieur, chargé des cultes, dénombrait en 1990 environ

125 groupements religieux en Côte d'Ivoire - il doit y en avoir davantage aujourd'hui13 - qui vivent en bonne
intelligence]4. Contrairement à ce qui est dit ou écrit par certains politiques, universitaires et journalistes étrangers]5, il n'y a donc pas en Côte d'Ivoire un « Sud
10

P. Kipré, Côte d'Ivoire. La formation d'un peuple, Fontenay-sous-

Bois, Sides! Ima, 2005, p. 282. ]] Ibid.

]2

Marc Kouamé, État et Église catholique en Côte d'Ivoire de 1960 à 1990, op. cit., pp. 169-173. 13Cf Réveil Hebdo du 17 au 23 novembre 1994. ]4 P. Kipré, Côte d'Ivoire. Laformation d'un peuple, op. cit., pp. 282283. Lire aussi Bernard Cardinal Agré, Témoin de son temps, Abidjan, CEDA/NE!, 2006, p. 51. 15 Le journaliste Robert D. Kaplan fait partie de ceux qui réduisent la crise ivoirienne - commencée en septembre 2002 - à une guerre ethnique et religieuse. Voir son article «Infectious chaos in West Africa» dans The New York Times du 12 janvier 2003. Cette thèse est battue en brèche par le prof. Thomas J. Basset (il enseigne à l'University of Illinois) dans son article « "Nord musulman et Sud chrétien" : Les moules médiatiques de la crise ivoirienne », Afrique 16

chrétien» guerroyant contre un «Nord musulman », pas plus que les catholiques ne considèrent le poste de président de la République comme la propriété privée des catholiques16 pour la simple raison que la Constitution n'interdit pas à un musulman de diriger la Côte d'Ivoire. Comme nous l'avons déjà indiqué, le pays a accédé à 1'« indépendancel7» le 7 août 1960. Félix HouphouëtBoigny en fut le premier président jusqu'en 1993, année de sa mort. M. Henri Konan Bédié lui succéda mais fut renversé par un coup d'État militaire, le 24 décembre 1999. Neuf ans plus tôt, le multipartisme avait été restaurél8. «Restauré» car le pays avait connu plusieurs partis entre 1946 et 195719.Houphouët avait mis fin au
contemporaine, n° 206, 2003/2, pp. 13-27. Si Basset ne nie pas l'existence de tensions entre ethnies et religions en Côte d'Ivoire, il pense néanmoins qu'analyser le conflit ivoirien en termes religieux et ethniques revient à en fausser la compréhension. D'une part, parce que les divisions actuelles remontent au premier semestre de 1990 ; d'autre part, parce qu'on trouverait plus de musulmans que de chrétiens au Sud de la Côte d'Ivoire (35 % contre 33 %). Aux yeux de l'auteur, dans la crise ivoirienne, il y a plutôt une interaction du politique et de l'économique. Nous y reviendrons plus loin dans notre étude. 16 Bernard Cardinal Agré, Témoin de son temps, op. cit., p. 74. 17 Certains soutiennent à juste titre que l'indépendance politique ne suffit pas et que l' Afiique ne sera vraiment indépendante que le jour où elle décidera par elle-même, sera une puissance économique, ne fera plus appel à d'autres continents pour assurer sa sécurité. 18 Cf Diégou Bailly, La réinstauration du multipartisme en Côte d'Ivoire ou la double mort d'Houphouët-Boigny, Paris, L'Harmattan, 1995. 19 Il s'agit du PDCI-RDA de Félix Houphouët-Boigny, du Parti progressiste de Côte d'Ivoire (PPCI) de Kacou Aoulou, du Bloc démocratique éburnéen (BDE) d'Étienne Djaument, du Mouvement républicain populaire (MRP) d'Émile Rocher, du Rassemblement du Peuple fiançais (RPF) de Fournier, Bidoz et Héritier, du Parti de l'Union fiançai se de Sékou Sanogo, l'Entente des indépendants de Côte d'Ivoire (EDICI) de Vame Doumouya, de la section ivoirienne 17

multipartisme parce qu'il craignait que celui-ci ne «retarde ou paralyse l'œuvre historique et sans précédent de fraternité que nous avons bâtie20» et n'aboutisse à « un multipartisme ethnique, c'est-à-dire le contraire d'une unité nationale à construire21 ». Une nouvelle Constitution est élaborée pendant la transition militaire, en août 2000. 86 % des votants se déclarent en faveur de cette Constitution. La présidentielle d'octobre 200022 est remportée par Laurent Gbagbo qui compétissait avec Robert Guéï, Nicolas Dioulo, Francis Wodié et Me! Théodore. Les principaux partis politiques ivoiriens sont le PDCI (parti démocratique de Côte d'Ivoire, ancien parti au pouvoir), le FPI (Front populaire ivoirien, le parti de l'actuel président de la République), le RDR (Rassemblement des Républicains), le PIT (Parti ivoirien des travailleurs), l'UDPCI (Union pour la démocratie et la paix en Côte d'Ivoire) et l'UDCY (Union démocratique et citoyenne). Le président de la République est élu par suffrage universel pour 5 ans. En raison de la crise politique qui secoue le pays depuis le 19 septembre 2002, la présidentielle d'octobre 2005 fut renvoyée d'abord en octobre 2006, ensuite en octobre 2007, puis en juin 2008, enfin en novembre 200823.

de la SFIO d'Adrien Dignan Bailly. Cf Laurent Gbagbo, Côte d'Ivoire: Pour une alternative démocratique, Paris, L'Harmattan, 1983, p. 12. 20 Côte d'Ivoire. Laformation d'un peuple, op. cit., pp. 150-15!. 21 Claude Pairault et Jean Benoist, Portrait d'un jésuite en anthropologue, Paris, Karthala-Presses de l'UCAC, 2001, p. 87. 22 La Cour suprême avait rejeté les candidatures de Konan Bédié et d'Alassane Ouattara à cette élection. 23 Vu le retard pris dans la confection des listes électorales et le désarmement des rebelles, il n'est pas sûr que cette date soit respectée.

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La Côte d'Ivoire fut une colonie française de 1893 à 1958. Les premières critiques contre les abus de la colonisation apparaissent à la fin des années 1920. Ces critiques, l'administration et le colonat français les interprètent comme «le mauvais esprit sénégalais d'une minorité », le « mauvais esprit» étant l'esprit critique dont faisaient preuve les Sénégalais à cette époque et qui avait contaminé les Ivoiriens formés avec eux dans des écoles fédérales comme William Ponty de Gorée. Pour autant, on n'en est pas encore au rejet de la colonisation. Au contraire, l'attachement à la France ne fait l'ombre d'aucun doute24. La vie politique ne commence à s'organiser qu'en 1945-1946 grâce aux réformes constitutionnelles: les colonies sont autorisées à avoir des représentants au Parlement français. Lors des élections municipales d'Abidjan en 1945, deux camps s'affrontent: le premier, qui a pour porte-parole Léon Yapobi, estime que «la présence française est nécessaire et que les populations africaines ont tout à gagner de l'expérience et de l'expertise de la France dans tous les domaines, même s'il faut que le système colonial se défasse de méthodes brutales et avilissantes25 » ; l'autre camp, celui de Germain Koffi Gadeau, fustige le système coloniaf6. Le premier camp, conduit par Houphouët, l'emportera mais son alliance avec le PCF de Maurice Thorez n'était pas du goût de ceux qui dirigeaient la France27.Houphouët et ses camarades seront alors l'objet « d'une haine implacable» de la part du colonisateur entre 1945 et 1950. Houphouët, dont les «qualités ne furent reconnues qu'après 195028»,
24 P. Kipré, Côte d'Ivoire. Laformation d'un peuple, op. cit., p. 133. 25Ibid., p. 137. 26 Ibid. 27 Charles Bauza Donwahi, La foi et l'action, Paris, De mémoire d'homme, 1997, pp. 41-42. 28 Marcel Amondji, Félix Houphouët et la Côte d'Ivoire. L'envers d'une légende, Paris, Karthala, 1984, pp. 319-320. Encadré« par des 19

n'aura la vie sauve qu'en quittant la Côte d'Ivoire pour la France. Ses camarades n'eurent pas la même chance. Entre eux et l'administration coloniale, les incidents se multiplient. Des villes comme Dimbokro, Séguéla, Agboville, Daloa ou Abidjan- Treichville sont en ébullition. Partout, les marches succèdent à des manifestations populaires (par exemple, la marche des femmes en décembre 1949 d'Abidjan à Grand-Bassam pour réclamer la libération des dirigeants du PDCI-RDA arbitrairement emprisonnés29). Les grévistes appellent au boycott des produits et magasins français30. La trêve n'interviendra qu'avec les élections législatives de 1956, lesquelles sont remportées par le PDCI-RDA. Deux ans plus tard, est organisé un référendum sur la Constitution de la Ve République. Cette Constitution, à l'élaboration de laquelle participa Houphouët, était pour «un grand ensemble économique et politique dans leque1la France et les territoires colonisés auraient les mêmes droits31». Mais, après le «non» de la Guinée à la communauté franco-africaine proposée par le général Charles de Gaulle - Ahmed Sékou Touré voulait l'indépendance immédiate -, les choses vont se précipiter: D'autres colonies ne cachent plus leur volonté d'accéder à l'indépendance. Une volonté à laquelle il sera difficile au général De Gaulle de s'opposer. Car, même si elle remettait en question le projet initial, l'indépendance

conseillers, par des services spéciaux, par des forces militaires basées à Port-Bouët », Houphouët deviendra progressivement «un inconditionnel, un allié, voire un fidèle» des autorités françaises. Cf Pierre Nandjui, Houphouët-Boigny. L 'homme de la France en Afrique, Paris, L'Harmattan, 1995, p. 77. 29 Cf Henriette Diabaté, La marche des femmes sur Grand-Bassam, Abidjan, Dakar, Les Nouvelles éditions africaines, 1975,64 p. 30P. Kipré, Côte d'Ivoire. Laformation d'un peuple, op. cit., p. 141. 31 Ibid., p. 149.
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