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Les Vies de Saint Etienne de Muret

De
275 pages
Saint Etienne de Muret (1046-1124), venu de Thiers, a vécu en ermite dans la région de Limoges, mais sa Vie lui prête un séjour en Italie auprès des ermites de Calabre. Ses disciples fondèrent sur son enseignement l'ordre de Grandmont, plus exigeant encore que celui de Cîteaux. Henri II Plantagenêt le favorisa. Il essaima dans l'ouest de la France et le Sud de l'Angleterre. Ayant perdu sa spécificité après le XIIe siècle, il s'est éteint à la veille de la Révolution. La lecture de cette hagiographie du XIIe n'est pas seulement réservée à l'historien ou au religieux.
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LES VIES DE SAINT ETIENNE DE MURET

Histoires anciennes, fiction nouvelle

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d'ouvrages: des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l'homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux. Dernières parutions

André THAYSE, L'Exode autrement, 2008. François LE BOITEUX, L'Imaginaire religieux fonctionnement cérébral (place et signification des religieux),2008. Humberto José SANCHEZ ZARINANA, s.j., L'être mission du laïc dans une église pluri-minsitérielle. théologie du laïcat à une ecclésiologie de solidarité
2003), 2008.

et le mythes et la D'une (1953-

André Liboire TSALA MBANI, Biotechnologies et Nature Humaine, 2007. David BENSOUSSAN, L'Espagne des trois religions. Grandeur et décadence de la convivencia. 2007. Daniel FANRE, Tissu, voile, vêtement, 2007. Daniel FANRE, Mythes de la Genèse, genèse des mythes, 2007. Didier FONTAINE, Le nom divin dans le Nouveau Testament, 2007. Pierre BOURRIQUAND, L 'Évangile juif, 2007. Bernard FELIX, Pour I 'honneur de Dieu, 2007. Jean-Jacques RATERRON, Célébration de la chair, 2007. Bernard FÉLIX, Fêtes chrétiennes, 2007. Antonio FERREIRA GOMES, Lettres au Pape, 2007. Étienne OSIER-LADERMAN, Sources du Karman, 2007. Philibert SECRETAN, Essai sur le sens de la philosophie de la religion, 2006. Émile MEURICE, Quatre « Jésus» délirants, 2006. PAMPHILE, Voies de sagesse chrétienne, 2006.

Christine Brousseau

LES VIES DE SAINT ETIENNE DE MURET

Histoires anciennes, fiction nouvelle

L'Harmattan

@ L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05203-1 EAN : 9782296052031

Sommaire
0- Prologue.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .7

1- Les Enfances Etienne... ... ... ... ... 2- L'appel de l'Orient: S.Nicolas 3- Voyage
4- Voyage (suite)...

15 .27 37 . .. 67 77 93 l 03 ... ...115 .129 139 149

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49

5- Milon: le second père. .. ... ... .. ... 6- Milon et les ermites de Calabre 7- Saint Nil: un modèle? 8- Premier retour à Thiers 9- Séjour à Rome... ... ... ... ... ... ... 10- De Thiers à Limoges 11- Quête d'un ermitage en Limousin 12- Rencontre de deux Vies

13 - Vie à Muret. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . .159 14- Le rayonnement d'Etienne. .. . . . . . . . . . . .. ..171

15- Miracles .187 16- Mort d'Etienne 199 17- Epilogue .215 18- Le miroir des Vies 221 19- Repères .227 -Appendice :Texte latin et traduction de la Vita avec additions de la Vita Ampliata 231 -Cartes du Limousin .. 263 -Bibliographie 265 Présentation du texte: 2 textes donc 2 lectures possibles:

1-Le récit de la Vie de S. Etienne (fiction nouvelle), en grands caractères; précédé de l'astérisque *, lorsque l'épisode correspondant ne se trouve pas dans la Vita; en italiques: les citations et les interventions du narrateur à propos du récit. 2-L'érudition et les considérations historiques: en caractères plus petits, ou différents dans les chapitres 6, 8, 12, 18. On peut lire (1) en sautant (2) ou lire (1) et (2) à la suite.

Prologue
Vers la fm de l'année 1123 ou au début de l'année suivante, le Pape envoya des légats dans la région de Limoges. Chemin faisant, ceux-ci menaient peut-être une enquête sur les ermites et les communautés nouvelles qui poussaient, nombreuses, en ce printemps de l'Eglise, particulièrement en Limousin: était-ce une terre de saints? Près de Brive -où le grand saint prêcheur, Antoine de Lisbonne et de Padoue, viendra plus tard se retirer dans une grotte, - ils auraient pu s'arrêter à Obazines -où s'était fixé depuis quatre ans un autre Etienne (tl159) et futur saint- puis au Chalard où s'était retiré le prêtre Geoffroy-et, tout près de Limoges, ils auraient rencontré Gaucher d'Aureil (tl140), , lui aussi promis à la canonisation, c'était un ami d'Etienne de Muret. 1 Les légats parvinrent au cœur de la province évangélisée par saint Martial et s'arrêtèrent dans son abbaye, à Limoges. L'abbé tenait à leur faire connaître un homme de Dieu, comme on appelait déjà Etienne, qu'il tenait en grande estime: installé depuis près de cinquante ans à Muret, il avait attiré autour de lui quelques disciples. Mus par leur curiosité plus ou moins inquisitoriale, les envoyés du Pape acceptèrent avec empressement que l'abbé les accompagnât jusqu'à son ermitage à quatre heures de marche au nord-est de Limoges, au pied des monts d'Ambazac. Les visiteurs ne seraient guère détournés de leur itinéraire vers Chartres où devait se tenir un concile en mars; ils pourraient faire étape à Ambazac où les pères de l'abbaye bénédictine de Saint-Augustin de Limoges avaient une maison.
M. AUBRUN (éd. ), Vie de S. Etienne d'Obazine, p. 7; S. M. DURAND, Etienne d'Obazine, p. 42; A BOSVIEUX (éd), Vita de Geoffroy du Chalard, SSNAC, 1858 (III), pp. 75-60; 1. BECQUET (éd. ), La vie de Saint Gaucher,Revue Mabillon, 1964, pp. 25-59; réimpression dans J. BECQUET (1985) La vie canoniale. 1

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Le 26 janvier 1124, dans la pièce commune qui servait de salle de chapitre et de réfectoire, les légats prirent place le long de la table, Etienne leur faisait face. Les envoyés du Pontife qui, de par leur mission, étaient suspicieux de toute hérésie, commencèrent par soumettre Etienne à un minutieux interrogatoire. Qui es-tu? lui demandèrent-ils -question identique à celle qu'avaient posée les Juifs à saint Jean-Baptiste .1 Avec l'acuité de leur intelligence et la vivacité de leur âge -ils étaient en effet de deux générations plus jeunes que leur hôte-; ils essayèrent, mais en vain, de le faire se contredire et se trahir. Ils l'interrogèrent d'abord sur sa règle de vie, puis sur ceux de qui ilIa tenait, enfin sur les raisons qui l'avaient conduit dans cette montagne aride et froide, sur cette terre inculte et stérile où il ne jouissait ni du secours de bétail, ni d'aucun bien temporel. Comment pouvait-il subsister? Etienne ne marquait pas de différence entre ses puissants interlocuteurs et des visiteurs ordinaires: il leur répondait avec sa déférence habituelle, qui était l'expression de sa profonde humilité.2 Il se mit donc à révéler de grands pans de sa vie à ses deux interlocuteurs et aux deux témoins: l'abbé et Hugues de Lacerta, le seul disciple à assister à cette séance;3 celui-ci avidement nourrissait sa mémoire et son cœur de ce qu'il avait tant désiré connaître: le cheminement de cet homme qu'il vénérait à l'égal d'un saint, vers la douceur, la lumière et la paix jusqu'à atteindre, comme un bois longuement frotté, ce poli d'où toute singularité accidentelle et raboteuse avait été effacée. Etienne avait-il des confessions à faire? s'était-il converti à la suite d'une vie dissolue ou d'un péché mortel? mais il en aurait déjà fait part à ceux qui venaient le voir ou qui vivaient avec lui, afin de leur prouver la puissance de la grâce ainsi l'avait fait le grand saint Augustin, qui pouvait arguer de son propre témoignage comme d'une preuve puissante de la force de l'Esprit. Ces confessions d'Etienne, suscitées par la visite des légats à Muret, se situent treize jours avant sa mort, le 8 février 1124, à près de quatre-vingts ans.

1 2 3

GERARD

ITHIER,

Vita Ampliata,

xxxvi, Cf. Appendice.

Vita,xxxii12-13, Cf. Appendice. Cf. Vie de Hugues de Lacerta, cap. 17, CC , p. 177422-423;epris par LMP, p. 94. r

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Si on analyse la situation, on distingue deux groupes inégaux qui se font face: d'un côté, celui des légats enquêteurs, et, de l'autre, le couple formé par le maître et le disciple dont un seul est interrogé: Etienne. Son compagnon reste muet, en qualité de témoin récepteur de l'échange de paroles qui va de l'un à l'autre bord de la table; comme un secrétaire, il enregistre mentalement les réponses faites à cet interrogatoire dont nous supposons qu'il a dû fournir les éléments à partir desquels s'est constitué le premier récit de la vie de saint Etienne. Si on contemple cette scène, on peut adopter l'un de ces trois rôles: d'interrogation, de réponse ou d'écoute. Ainsi, en réécrivant la vie du saint, nous passerons alternativement, de la place du disciple auditeur et rapporteur de sa vie, à celle d'Etienne dont nous imaginons la vie affective et spirituelle, et à celle des enquêteurs critiques. La vie d'Etienne comportant deux parties: avant et après son installation à Muret: nous donnerons la parole au disciple pour raconter la vie à l'ermitage à partir du moment où il s'adjoint à la communauté; pour les années antérieures, nous suivons le texte latin de la Vie du bienheureux Etienne de Muret, la Vita, comme étant le récit supposé d'Etienne, tel qu'il aurait été rapporté par son disciple et certainement modifié (ou fabriqué) par les auteurs de la Vita. Pour se mettre à la place d'Etienne -faute de communication mystique ou surnaturelle avec lui!- il faut passer par la médiation de celui qui a mis le premier par écrit le récit de sa Vita (sous le quatrième prieur de la communauté, désormais installée à Grandmont, Etienne de Liciac (1139-1163», Vita complétée et développée par le septième successeur d'Etienne Gérard Ithier (1188-97) ; ce dernier, déplorant que la sainteté d'Etienne fût dissimulée comme un gemme dans le fumier de l'oubli, a voulu ériger un monument à l'instituteur de l'Ordre, qui servît ainsi de modèle, de miroir (speculum) aux frères grandmontains: il a posé sur un candélabre la lumière qui était cachée sous le boisseau.l Comme son prédécesseur, G. Ithier veillait à ce que le fondateur maintienne l'unité de la communauté dans sa vénération et le désir de l'imiter, et que sa sainteté soit officiellement reconnue par l'Église (ce qui arriva par sa canonisation en 1189) ; il voulait que le saint reçoive un culte officiel -qui fut aussi plus tard étendu au diocèse de Li1 Matth. 5, 14-15; Luc 5, 15. G. ITHIER, Vita Ampliata, Prologue, CC,p. 27435.

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moges- afin que les incrédules comprennent et voient, que rougissent les infidèles parce que Dieu a fait des merveilles en la personne du bienheureux Etienne.l La Vita, à l'origne destinée à être lue au cours d'un office ou d'une réunion de chapitre, est d'abord l'expression d'un culte, comme le prouve la Vita composée au XVe siècle par un chanoine de l'abbaye Saint-Geniès/Genêt de Thiers, en guise de sermon prononcé au cours d'une célébration en l'honneur de saint Etienne de Grandmont.2 La Vita au XVIIe siècle ne fera plus partie du culte: traduite en français et éditée, elle s'adressera à un public de lecteurs, plus vaste que les seuls grandmontains. La Vie d'un saint est la pièce maîtresse de l'hagiographie mais celle-ci comporte aussi d'autres documents comme l'iconographie, des hymnes, des litanies, les calendriers, martyrologes livres liturgiques, miracles, translation, revelatio (exhumation du corps et mise de ses reliques sur l'autel)3. Le Speculum Grandimontis (Miroir de Grandmont) composé par G. Ithier comporte la relation de la revelatio, suivie de miracles, un sermon, des hymnes, auxquels nous nous référerons à l'occasion. La mise à jour de la Vita est faite par G. Ithier pour enregistrer les miracles survenus, après l'écriture de la première Vita, et particulièrement ceux dont il a été le témoin et l'incitateur4 lors de la cérémonie de canonisation au cours de laquelle il fut procédé à l'exhumation des reliques d'Etienne et à leur déposition dans une châsse portée sur le maître autel-la revelatio-Ie 30 août 1189.
1 2 ibid. .

BN fonds français, mss 990: a échappé à la recension de DJB (1953) p. 125 N. 8 ou (1998) p. [253] N. 8. 3 B. DE GAIFFIER (OSB), Recueil d'hagiographie, 1977 , p. 140. 4 La version la plus ancienne de la Vita est fournie par le manuscrit de Cambridge -désigné par DJB dans le CC , par (A)-, qui s'arrête sous le 2e prieur Pierre de Limoges (11241137) (fin chap. XLIII, CC,p. 131), avant les miracles, survenus sous le 4e prieur Etienne de Liciac (1139-63) (fin chap. XLVI, CC,p. 133)et qui se trouvent dans le manuscrit de Paris (B). Sur les diverses rédactions de la Vita,voir l'introduction de P. PERMENTIER, pp. 8-13 et DJB(1953) 126-127 / (1998) pp. [254]-[255]. Vita Ampliata -auteur: GERARD ITHIER-, éditées par D. J. BECQUET, Scriptores Ordinis Grandimontis. Corpus Christianorum Continuatio Mediaeva/is (désigné par CC), T. VIII, Brepols, 1978, avec les textes qui nous restent des Scriptores Ordinis Grandimontensis. Miracles ajoutés par G. ITHIER: VAmpl: chap. LVII-LXXIV, CC,p. 145-160 et De Revelatione: chap. IV-XXXV, CC,p. 284-311. Traduction française récente de la VitaA par F. GARGONNE(1997),de la Vita Ampliata par P. PERMENTIER (désigné par PP)(2001). G. ITHIER, De Revelatione III, CC pp. 283-84.

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Le témoignage d'Hugues de Lacertal sur la vie d'Etienne antérieure à son installation à Muret, ne pouvait qu'être incomplet. L'auteur de la Vita a pallié le manque d'information en la complétant ; peut-être même a-t-il refait cette vie prémurétaine du saint, en lui donnant pour caution une confession aux légats également fictive? En effet les lecteurs modernes, dès le XVlle, y ont relevé un anachronisme et les difficultés sont allées croissant à l'époque contemporaine où l'on a cherché à vérifier l'historicité du récit. On est aujourd'hui plus à même de démêler le faux du vrai, et plus soucieux d'établir la vérité ou le vraisemblable que d'épouser la mentalité de I'hagiographe médiéval; pour celui-ci le sens prévalait sur la vérité historique -qu'il n'avait d'ailleurs pas toujours le moyen d'établir-, de là le caractère peu historique parfois non historique, presque toujours supra historique de l 'hagiographie, car ce qui aux yeux de beaucoup d'auteurs du Moyen Age est le plus important dans un événement, ce ne sont point sa date, ses circonstances, son historicité, ce sont les leçons qu'il contient et sa
signification.2 La Vie hagiographique n'est pas une biographie, elle en diffère de par sa finalité édifiante: ainsi la vie du saint est dirigée par la volonté divine que déchiffre l'auteur, à partir de rapprochements bibliques qui lui servent à faire une exégèse de la sainteté en la lisant dans la lumière de I'histoire du salut. Les citations bibliques sont aussi nécessaires car le Pape Gélase avait interdit la lecture de textes autres que Bibliques pendant la liturgie: par ce 3 biais les hagiographies pouvaient y être introduites.

Elle se distingue donc, en général, des genres historiques: selon l'opposition antique entre histoire et poésie, elle est du côté de la poésie qui traite les choses comme elles auraient pu être ou comme elles auraient dû être, recherchant le typique plutôt que l'anecdotique.4 Or, de même que les quatre versions évangéliquesde la vie du Christ différent selon leurs auteurs et les traditions sur lesquelles elles
On a même supposé l'existence d'un texte antérieur des Frères) qui aurait contenu des éléments biographiques gnements, Cf M. M. WILKINSON (1990). 2 D. 1. LECLERCQ (1963): cité par B. DE GAIFFIER 3 B. DE GAIFFIER, Recueil d'hagiographie, 1977 , p. 4 A. KLEINBERG, Histoires de saints, 2005, p. 137. 1 disparu, une Vita Fratrum (Vie sur Etienne, ainsi que ses ensei(ibid.), 153. pp. 162-163.

Il

s'appuient, de même, il existe plusieurs versions écrites de la Vie de saint Etienne de Muret: les deux premières donc en latin au XIIe siècle,l dans l'espace des soixante années qui suivent la mort d'Etienne: la VitaA 2 (1124-63)(désignée par V), la Vita Ampliata (VAmp!) de G. Ithier (119097) -qui va servir de source aux cinq Vies suivantes-: au XVe siècle (1427), celle du chanoine de Saint-Geniès (en français) (SG) , puis, à l'époque moderne, en l'espace de cinquante ans, trois Vies sont publiées par des grandmontains: en 1647 la Vie de Saint Etienne de Muret de Charles Frémon(CF), le réformateur de l'Ordre ;3 en 1662, dans les Annales de l'Ordre de Grandmont ; la VAmpl est accompagnée de remarques par Jean Levêque (JL), qui a appartenu à l'Ordre de Grandmont ;4 J. Lévêque mentionne la présence de Jean Lévêque de Macheret au chapitre général réuni en 1643 pour la présentation de thèses de théologie, sous la présidence d'A. Fremon ; le même fait une liste des prieurés de l'Ordre en 1295 parmi lesqules se trouve Arvic (Arvicum) filiale de Ma5 cheret, dans le diocèse de Troyes; or il publie ses Annales à Troyes...: était-il supérieur d' Arvic? En 1704, le quinzième abbé, La Marche de Pamac (LMP) (16871715) donne une autre traduction 6: les trois Vies en français, sont recueillies et composées, complétées et réécrites. A l'époque contemporaine, le frère Philippe Permentier, lui aussi Grandmontain, a donné une traduction rigoureuse de la VAmpl de G. Ithier, réorganisée et accompagnée de précieux éclaircissements historiques et religieux. Quant aux résumés de la 7 Vie, ils diffèrent aussi entre eux par les soustractions qu'ils opèrent.

A la suite des auteurs de la Vie d'Etienne qui tous ajoutent à la Vita, nous en donnons notre tour une interprétation, en ajoutant
Sur les manuscrits de la Vita (antérieurs à la VAmpl de G. ITHIER) Cf DJB (1953)p. 126 ou (1998) p. [254]. 2 par la suite, nous désignerons indifféremment par le terme général de Vita la VitaA aussi bien que la Vita Ampliata lorsqu elles sont identiques, en ne faisant la distinction entre VitaA (V) et Vita Ampliata( VAmp!)que pour les modifications apportées par (VAmp!). 3 C. FREMON, La Vie, la mort et les miracles de S. Estienne ..., 1647; elle comprend la Vie de Hugues de Lacerta, pp. 387-441. 4 J. LEVEQUE~ Annales ordinis Grandimontis. . ., 1662. 5 ID. , p. 406, 5. 6 LA MARCHE DE PARNAC, Henry de (Abbé) (1704), La vie de St Etiennejondateur de l'ordre de Grandmont, 1704, 1712. 7 Le résumé utilisé par la suite (par Baronius) est celui de VINCENT DE BEAUVAIS, Speculum Historiale (Douai, 1624) L. 25~ chap. 46-50. Atelier Vincent de Beauvais à Nancy (éd): www.cs.uu.nl/groups/IK/archive...
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quelques développements qui comblent les ellipses du récit par des épisodes imaginaires mais vraisemblables. Nous en avons gardé la ferveur naïve, pour donner à ce texte des couleurs suaves - que d'aucuns trouveront d'un kitch sulpicien, eau de rose ou de bénitier- qui se veulent plutôt proches de la miniature médiévale et des légendes dorées. Notre récit en s'appuyant sur les réécritures de la Vita s'inscrit donc dans une tradition, mais parce qu'il en est éloigné dans le temps, il s'en détache dans la forme en comparant au passage les versions des Vies successives et en les éclairant des apports des historiens -essentiellement de l'éminent Bénédictin qui a ressuscité les textes et l'histoire de l'ordre de Grandmont, le regretté Dom J. Becquet. Mais nous respecterons, même sans croire à leur réalité, les données de la première partie de la Vita (avant Muret), par nécessité et par choix: d'une part en effet, faute de documents, la vérification en est impossible, d'autre part c'est par elle que saint Etienne a été reçu, connu et vénéré pendant des siècles: la représentation mentale du personnage et de sa vie appartient à un autre niveau de réalité que celui du personnage historique, à jamais perdu ; le héros de la Vita a continué de vivre dans ses Vies successives, en se confondant avec l'ermite de Muret pour des générations de Grandmontains et de dévots, en s'en détachant pour les savants et les sceptiques. Or, le saint composé par la Vita a une existence plus longue et une réalité plus largement répandue dans les cœurs ou les esprits que celle de l'Etienne historique qui, lui, en a si peu! On pourrait appliquer à l'hagiographie ce qu'écrit, au XIIIe siècle, du culte des reliques, le cardinal et juriste Henri de Suse: quand bien même elle serait fondée sur une erreur, la foi des croyants leur apporte une certitude. 1 Cependant, il ne suffit pas de considérer cette Vie comme une hagiographie écrite avec les libertés et les conventions du genre, pour être quitte de toute interrogation sur la vérité historique du saint personnage, et lorsque la Vita se réfère à un contexte qui inscrit Etienne dans la vie de son temps, l'exigence d'authenticité nous fait assumer le rôle des légats enquêteurs; abandonnant alors la place d'Etienne ou de son disciple, nous passons de l'autre côté de la table où ils se tiennent, pour contrôler le récit de l'auteur de la
1 A. KLEINBERG, Histoires de saints, 2005, p. 13.

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Vita -tenu pour être le porte-parole d'Etienne; mais, au lieu de corriger les anachromsmes, nous les indiquons, tout en les conservant dans le récit, en tâchant de comprendre le sens de ces incartades à l'égard de l'Histoire: la vérité de l'hagiographie est en effet à chercher dans sa signification, plutôt que dans son historicité. Ainsi, la forme de notre texte épouse les mouvements suscités au fur et à mesure que se poursuit notre lecture de la Vita: rêverie imaginative en empathie avec Etienne, ou prise de distance; ces variations dans les positions adoptées sont soulignées par une typographie différente qui permet au lecteur d'éventuellement sauter le commentaire ou le récit. Enfin, pourquoi cette entreprise? A la recherche du passé perdu en pèlerinant autour des pierres de l'abbaye disparue, je voulais ressusciter la présence de celui qui, par ses miracles et ses disciples, avait évangélisé et cultivé ces monts où demeure encore un charme secret et sacré: ce qui est notre manière de vouer un culte au saint local et d'écrire son hagiographie d'aujourd'hui.

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Les Enfances Etienne
Naissance
-Un enfant nous est né, rendons grâce au Seigneur! Ces mots, sans doute, accueillirent Etienne en ce monde où l'avaient si fortement appelé ses parents. C'était en l'an de grâce 1045 ou 1046. Quelle année au juste? quel mois, quel jour? Quelle importance! 1
1 La Vita ne donne pas la date de naissance d'Etienne, mais celle de son entrée en religion (il est dit explicitement qu'il a 30 ans quand il se fixe à Muret en 1076 (Jl:xn». Ses biographes de l'âge classique, eux, la donnent; ainsi pour C. FREMON, c'est évidemment 1046 mais, pour J. LEVEQUE, Etienne naquit en 1045 -comme on le trouve souvent repris depuis. LA MARCHE DE PARNAC, prudent, introduit une approximation; vers l'an 1045. Ces divergences qui portent sur une année, tiennent aux différents styles du changement de millésime; du Xlle au XNe siècle l'année pouvait commencer soit à Noël, soit le 1er janvier (style romain ou calendrier julien), soit à l'Annonciation (25 mars), soit à Pâques. Selon C. FREMON l'année commençait alors en mars en Limousin, il corrige donc la date de la mort d'Etienne, qui n'est pas donnée dans la Vita (mais connue par la Chronique de l'abbaye de St-Martial de B. ITIER: le 8 février 1124): il faut dire à présent 1125 (selon le nouveau calendrier) (CF, p. 266). La date de 1045 donnée par J. LEVEQUE permet de tenir compte de la longévité d'Etienne; il meurt à l'âge de 80 ans selon la Vita (V, XXXIII) et la Règle (cap. 14); s'il a 80 ans en février 1124 (ancien calendrier), il faudrait donc qu'Etienne soit né en janvier ou février 1044 (ancien calendrier) c'est-à-dire 1045 (nouveau calendrier). J. LEVEQUE précise -non pas à la suite de ses calculs, mais d'après une Vie d'Etienne laissée à Grandmont par un pèlerin de la Flandre belgique en 1580.. .-que le mois de l'installation à Muret est mars (donc comme le dit la Vita, en 1076, à condition que ce soit après le 25 et que le style soit celui de la Circoncision ou de l'Annonciation !)(JL, 19,35). Mais comment respecter alors les 50 années passées à Muret, (1124 ou 1125 moins 1076 ne laissent pas 50 années I); BARONIUS se fondant sur les seules donnéee de la Vita: 30 ans en 1076 et 50 ans à Muret, date sa mort en 1126 (Annales XVII, année 1074, p. 401), mais PAGIUS le corrige en rétrogradant l'arrivée à Muret à 1074 (ibid. , Note XVI). J. LEVEQUE traite G. ITHIER de Doctor ignarissimus pour son inconséquence, alors que ce dernier a bien corrigé la Vita en ajoutant qu'Etienne meurt à presque 80 ans (VAmpl, Conelusio,

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En ce temps qui ne subordonnait pas la liberté humaine à l'influence des astres, les anniversaires célébraient l'entrée dans la vie éternelle plutôt que la venue en cette vallée de larmes. Mais elles furent belles ces larmes, de souffrance et de joie mêlées, que versa la mère, en entendant le premier cri du nouveau-né. Son père éleva ses bras vers le ciel, en signe de gratitude et jubila un Alleluïa. Ils l'avaient tant désiré, si longtemps espéré, qu'ils étaient maintenant âgés; entre vingt et trente ans avait sa mère, Candide, une quarantaine d'années avait son père, Etienne. - Ils avaient demeuré assez longtemps sans avoir de lignée, Dieu le permettant ainsi, afin que l'enfant qui leur devait être donné, fût un enfant de désirs et d'oraison, -comme un Isaac, un Samuel, et qu'il fût d'autant plus chéri et aimé qu'il avait été plus désiré et demandé ;1 -après beaucoup de prières ils l'obtinrent et l'offrirent à celui de qui ils l'avaient reçu.2
Ce que la Vita suggère est affirmé par les Vies des XVIIe et XVIIIe,. la naissance du saint était préparée par les dispositions à la sainteté de ses parents,. leur désir d'un descendant confié à la volonté divine les rend dignes de l'accueillir, comme le furent malgré leur âge, les parents de Jean-Baptiste, Zacharie et Elisabeth. Cependant la dévotion du vicomte n'a pas de quoi surprendre, à une époque où existait encore une étroite symbiose entre le monde des monastères et celui des châteaux; bien des laïcs demeurés dans le monde
CC,31926, PL 1073). J. LEVEQUE propose une interprétation acrobatique, en imaginant une première entrée en érémitisme en 1074; dans un lieu dit Muret, mais qui serait près d' Aureil; il vécut donc bien en ermite à Muret, au total, cinquante ans, conformément à la chronologie de la Vita. Avouons que la solution est ingénieuse, d'autant qu'elle rend compte de la version donnée par la Vie de saint Gaucher, selon laquelle Etienne aurait d'abord vécu auprès de l'ermite d' Aureil, mais qu'elle force le texte de la Vita par un tour de passe-passe, en supposant une double référence géographique à Muret. Les efforts déployés aux XVIIe et XVIIIe siècles pour ajuster les données chronologiques de la Vita seraient vains car. J. BECQUET, en étudiant les textes grandmontains et autres des XIIe et XIIIe siècles conclut -mais il s'est heurté lui aussi à des incohérencesque la Vita a été datée selon le style romain (ou calendrier julien) qui faisait débuter l'année en janvier. Mais le spécialiste de Grandmont a lui-même varié, et J. FOUQUE-PP donnent 1044, sans justification. Cf. DJB (1993), p. 168; FOUQUE et PmLIPPE-ETIENNE , Des Bonshommes, Histoire de ['ordre de Grandmont 1074-1172, 1985, p. 12. 1 CF, p. 4. 2
LMP, pp. 3-4.

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parvenaient à un haut degré de perfection par la pratique des vertus considérées comme celles du roi juste; la piété, le respect des clercs, le sens de 1 l'équité, la générosité envers les pauvres.

Le très noble seigneur d'un château d'Auvergne, le vicomte de Thiers et son épouse, avaient peut-être accompli auparavant, un pèlerinage au lieu saint le plus fréquenté de la chrétienté; le tombeau de saint Martin à Tours sur la Loire, à Saint-Gilles en Provence ou bien à Limoges où était vénéré le tombeau du grand saint Martial, l'évangélisateur de l'Aquitaine; là ils avaient fait vœu de consacrer à Dieu l'enfant qu'Il daignerait leur accorder dans sa grande miséricorde. Et voici que le Seigneur les avait exaucés; la sage-femme tendait à Candide, allongée sur son lit aux rideaux blancs, un petit corps tiède, tout emmailloté de bandelettes, un bel enfant avide de rejoindre la chair maternelle pour la première rencontre de sa bouche et du suc nourricier. C'était un nouveau né, inspirant aux femmes réunies autour de l'accouchée, une émotion révérencieuse qui refreinait leur caquet. On ne put cependant échapper aux réflexions qui rassurent les parents, ainsi que l'entourage, sur la légitimité de la filiation: -c'est tout le portrait de son père! Comme si l'on eût pu douter que d'aussi pieux époux eussent failli à leur engagement sacré! Mais, honni soit qui mal y pense, la bonne femme qui n'avait su maîtriser ce réflexe verbal, fut reçue avec indulgence par le vicomte de Thiers: -en tout cas, dit-il, il sera de moi une image sonore puisqu'il portera mon nom: Etienne, Stephanus, celui du premier disciple de Notre Seigneur Jésus Christ à avoir été couronné de la gloire du martyr. 2
R. FOSSIER, p. 94 2 C'est à G. ITHIE~ qui ajoute vicomte de Thiers (VAmpl, l),qu'Etienne doit son ascendance directe; la généalogie n'est cependant pas son souci, non plus que celui de I'hagiographe du XV e siècle (un chanoine de Saint Geniès/Genêt de Thiers), auquel il suffit que le saint soit le fils unique du Seigneur qui lors était - sa Vie de saint Etienne était pourtant commanditée par la duchesse de Bourbon et d'Auvergne, Marie de Berry, qui voulait se procurer ses reliques (Mss BN Fds Français 990j251), peut-être pour se revendiquer d'un lien de parenté avec saint Etienne, qui sera établi en tout cas postérieurement. Au XVIIe siècle, avec C. FREMON, le premier auteur d'une Vie en français modeme( 164 7), donc à usage séculier ou mondain, se manifeste la volonté d'inscrire saint Etienne dans la réalité historique et d'actualiser son identité qui, de féodale est devenue nationale; Saint Etiennefrançais,natif de Thiers,à présent une des principales villes d'Auvergne,dans l'évêché de Clermont,qui pour lors n'était qu'un château assez fameux

1

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précisions sur les parents d'Etienne car il s'est rendu à Thiers pour consulter les archives de l'église collégiale où il a découvert le nom du père de saint Etienne -ETIENNE GUIMART ou ETIENNE DE THIERS, Seigneur de Thiers- et de son aïeul: - GUY DE THIERS aussi seigneur du lieu... -(ibid. ). Il révèle que la piété du père n'est pas un lieu commun hagiographique; ...j'ai vu de très belles marques de sa piété dans les titres et archives de l'église collégiale de cette ville <SaintGenêt>,qui a été dotée!.../ par les ancêtres du saint/.../ qui avait encore une très belle terre de laquelle était Vicomte, distante de 2 ou 3 lieues de Thiers,et qui porte encore à présent, au langage du pays, le nom <de Vicomtat> laquelle appartient en parties à Messieurs du Chapitre de l'Église de Saint-Genêt de Thiers et qu'ils disent leur avoir été donnée par les parents de saint Etienne... (CF, pp. 2-3). C. FREMON, donne ainsi au début de sa Vie une tournure historique absente de I'hagiographie médiévale: le vicomte de Thiers va retrouver sa généalogie descendante, le château de Thiers, une des plus anciennes et forts places, possédée toujours par des plus nobles familles de la province car il est depuis plus de 3 à 400 ans dans les très illustres familles de Bourbon et de Montpensier (ibid. ). J. LEVESQUE, l'auteur des Annales ordinis Grandimontis (1662) ne s'inscrit ni dans le courant hagiographique, ni dans le courant mondain des Vies en français: son objet de recherche étant l'histoire de l'Ordre, il n'approfondit pas la généalogie d'Etienne, qu'il a cependant à sa disposition dans la Vie de c. FREMON. La généalogie de C. FREMON suppose qu'il Y ait eu une alliance au XIIIe ou XIVe siècles entre la famille d'Etienne et celle des Bourbon-Montpensier, détenteurs depuis cette époque, du château de Thiers; c'est ce que précisera LA MARCHE DE PARNAC (1704) qui complète le tableau de famille. Sa traduction de la VAmpl commence donc par une notice généalogique référencée: en consultant les historiens (BOUCHER, GoDEFROY, ARNOLPHUS) il établit qu'il y eut alliance avec les BourbonMontpensier par le frère aîné d'Etienne, nommé Guillaume, qui continua la postérité et succéda à son père dans la vicomté de Thiers:

dans le pays ... (CF, pp. 1-2). C. FREMON fournit quelques

ARMAND Comte de Clermont et d'Auvergne

I
ROBERT (branche des comtes d'Auvergne)

I
I I I I I I I I I I I

I
MATFRED x héritière de THIERS (branche des vicomtes de Thiers)

I GUY I
GUILLAUME (fonde St-Martin d'Artône 1048)

I
ETIENNE x CANDIDE/BLANCHE

XVIIe-XVIIIe siècle: Comtes d'Auvergne de La Tour d'Auvergne

GUILLAUME S.ETIENNE(1045-1124) I (fondateurde Grandmont) I I Maisonde
Bourbon-MontPensier
DE PARNAC ( 1,1,1-3)

I

I

LA MARCHE

18

Avec l'insertion d une notice généalogique, LA MARCHE DE PARNAC poursuit un but intéressé; il faut retisser les liens entre Etienne et les siens, réveiller la fierté et le devoir de ses lointains petits neveux ou cousins envers le saint de la famille; c'est en effet à l'un d'entre eux (de la branche aînée) que l'abbé de Grandmont dédie la Vie, le cardinal de Bouillon, doyen du Sacré Collège; dans sa Préface, LMP le remercie d'avoir entrepris une démarche qu'il espère voir aboutir, la demande déposée à Rome de mettre Etienne dans le Bréviaire Romain au rang des saints dont on célèbre la tète double, autrement dit, de le pousser au premier rang sur les autels. Dans sa Lettre critique d'un religieux de Grandmont à un de ses confrères, sur le /ivre intitulé; Les Moines empuntés (1 juillet I696),LMP a en effet déjà réfuté l'accusation portée par le factum anonyme Les moines empruntés (Cologne 1696), dû à Pierre-Joseph DE HAITRE, provençal, (d'après A. Leder (1999), p. 277) qui, refusant le titre de religieux à Etienne, simple chrétien laïque, niait qu'il ait été l'auteur de la Règle et par suite, le fondateur de l'Ordre. En écrivant sa Vie, LMP passe à la contre-attaque, non seulement pour laver saint Etienne de tout soupçon d'illégitimité canonique, mais pour rappeler ses mérites. Ainsi en 1704, LMP transforme l'hagiographie médiévale en une Défense et Illustration du premier instituteur de l'Ordre de Grandmont, avec l'apport de documents historiques servant de preuves, qui lui donnent l'apparente véracité d'une biographie, comme l'était déjà la Vie de C. FREMON. Quatre ans après la Vie de LMP, E. BALUZE publie son Histoire généalogique de la maison d'Auvergne (1708) qui confirme la généalogie fournie par FREMON et LMP- car il se fonde sur le même historien, BOUCHER mais la corrige sur deux points; le donateur du chapitre de Saint-Genêt est l'aïeul Guy II (et non les parents d'Etienne); par ailleurs, il précise le nombre d'enfants des parents d'Etienne et la succession à la vicomté; S. Etienne avait deux frères -l'aîné (GuillaumeII) qui succéda en effet à son père et un puîné (Guy III) qui succède à son frère aîné; le fils de Guy ln (Guillaume III) succède à son père après 1060:

La généalogie de LAMURE se conforme aux Vies de saint Etienne, lesquelles ne lui donnent aucun frère, aussi y trouve-t-on Etienne fils unique et son frère selon BALUZE, Guillaume II, remonter d'une génération pour être son oncle en faveur duquel il abdique!

Guy n X Reclinde (1007-1031
\ \ Théotard \

Théotard (1012-1024)

Gilbert (1012-1024)

Guillaume x Pons

\ Etienne évêque du Puy

I
Etienne III x Candide

I I
Etienne de Muret (1045-1124) abdique en 1074 en faveur de son oncle Guillaume II

\ Guillaume n x Adélarde (1060) succède à son neveu Etienne en 1074

I I I
Guillaume III
(LAMURE, GEREG 14, p. 3)

Si on fait le compte des générations, il apparaît très courte ou bien qu'il yen a une en trop!

ou bien qu'elles

ont une durée de vie

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*Baptême
Le temps des relevailles achevé, on s'empressa de baptiser l'enfant. Devant le baptistère qui jouxtait l'église, grande était l'assemblée du peuple chrétien qui accueillait le nouveau-né en son sein. On s'écartait pour laisser passer le groupe de dames et de seigneurs aux tenues chatoyantes, qui entourait une petite comète blanche au visage de nourrisson. Le nouveau né, âgé de trois semaines, scrute son entourage d'un regard interrogateur et grave. La foule s'agite autour de lui, les femmes s'approchent pour admirer la robe. - Pourquoi est-elle si longue? demande une fillette à sa mère qui ne sait que répondre -c'est comme ça, c'est pour les seigneurs! Mais une bigote plus instruite des choses de la religion lui apprend que la longueur de ce vêtement rituel symbolise la croisC'est ce que confinnerait la généalogie les falsifications de BALUZE): sérieuse de C. LAURANSON-RoSAZ (qui dénonce

ETIENNE X ERMENGARDE(954-963) Donateurs de la Cour d'Hui Ilaux à Cluny Liés à la famille comtale

TREOTARD GUY X RICLINDE 1er seigneur connu

ARMAND GUILLAUMEX ROTILDE

OTBERT

de Thiers (1016: fonde St-Geniès)

I
TEOTARDGUILLAUM E v. 1050 seigneur de Thiers
(1049-1109)

I

I

I

ETIENNE BERTRAND GUILLAUME TBERT O v. 1050 1016 1016 1016

I

I

OTBERT 1016

I I I I I

C. LAURANSON-RoSAZ,

P. 145

En fait on retrouve la même lignée des seigneurs de Thiers (GUY-GUILLAUME) que chez BALUZE, mais qu'en est-il de la descendance de Guillaume; est-il le père de saint Etienne, plutôt que le grand-père comme le veut BALUZE? c'est ce que donneraient à penser ses dates (1049-1059); et Candide sa mère supposée ne serait-elle pas attestée? Nous demeurons dans le doute sur la parenté de saint Etienne. L'Etienne fière de Guillaume est-il le fondateur de Grandmont, comme le veut BALUZE, ou bien le fils de Guy et de Riclinde comme pourrait le laisser supposer LAURANSON-RoSAZ ? (L'Auvergne et ses marges, Cahiers Hte Loire, 1987).

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sance dans la foi. Le bruit effraie l'enfant qui se met à pleurer, sa marraine, une sœur de Candide, le berce en lui fredonnant une chanson et le petit ferme les yeux. Puis vient le moment de la consécration baptismale par son grand-oncle Etienne, l'évêque du Puy, qui était aussi son parrainl: Ego te baptiso in nomine Patris et Filii et Spiritus saneti. L'enfant ne pleura pas lorsqu'on l'immergea par trois fois dans le large bénitier de lave noire; ce vestige des premiers temps de I'histoire, qui avait contenu une terrine funéraire, avait retrouvé, à l'ère chrétienne, sa fonction de tombeau, mais transposée au plan symbolique; le Christ mort et ressuscité auquel était configuré le baptisé, le faisait mourir au péché et renaître à la vie éternelle. Etienne souriait à l'évêque en face de lui, les parrain et marraine l'entouraient d'une auréole de lumières prises au cierge de la Pâque et, devenu parcelle de l'astre qui ne s'éteindra jamais, le petit homme s'endormit sur le sein de sa mère. On sortit de l'église de Thiers, les pauvres se pressaient autour des seigneurs, les mains se tendaient, les bouches se tordaient en sourires et en gémissements Candide tira de sa ceinture une grosse escarcelle et leur en fit distribuer le contenu. Un aveugle ne put s'empêcher d'ouvrir les yeux, pour saisir la fortune qui passait à portée de sa main, et de les refermer aussitôt qu'elle fut remplie: un vrai faux miracle pour un vrai faux aveugle. Puis, en suivant le nouveau frère du Christ, le cortège se dirigea vers le château où, dans la cuisine, tournaient des broches de volailles et volatiles divers: ripaille pour les ventres creux.

*Enfance
La nourrice déposa l'enfançon, baigné, parfumé, emmailloté, dans un berceau qui devait rester près du lit de sa mère, tant que celle-ci pourrait l'allaiter. Le beau mois de mai allongeait ses journées, les forêts se mirent à bruire et à chanter la gloire du Créateur. Candide balançait la nacelle du pied, tout en filant la laine, entourée de ses servantes Près de l'embrasure étroite, l'enfant contemplait l'infinie profondeur du ciel et suivait l'aventure des nuages, toujours divers, toujours recommencés La rumeur du château montait jusqu'à lui: les aboiements, les hennissements se mêlaient
1 notre invention, suivant la généalogie de BALUZE et LAMURE.

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aux cris des hommes qui allaient s'entraîner au combat en poursuivant le gibier dans les forêts voisines L'enfant grandissait en intelligence et en bonté, faisant fleurir en sourires, l'amour dont il était chaque jour éclairé, réchauffé et baigné par ses parents et son entourage. L'année accomplit son tour, alouettes et mésanges nouvelles s'envolèrent du nid. Un jour le vicomte entra dans la chambre haute, revêtu de son armure cliquetante qui éblouit le petit garçon: Etienne lâcha son chien de bois et sa toupie, s'accrocha aux barreaux de ce qui s'appelle aujourd'hui un youpala ; en se redressant vers son père, il fit ses premIers pas. Dès qu'il put marcher, l'enfant explora son domaine, la chambre des femmes, et même ceux qui lui étaient interdits: la salle réservée aux hommes, la basse-cour, où il explora les écuries, les étables et autres appentis, dont celui où l'on préparait les viandes: spectacle cruel pour un enfant qui découvre le sang, la souffrance et la mort de ceux qu'on lui présentait comme ses amis, auxquels il donnait à manger, dont il recevait des signes d'amour; pourquoi ramassa-t-il alors un couteau qui traînait sur un banc, à sa portée? malheureux! grands cris, exclamations d'effroi et de menaces; le danger pour lui était évité, pour les autres aussi sans doute. Etienne devait garder le souvenir de cette initiation prématurée aux armes bouchères puisqu'il y trouvera un exemple de son enseignement; Dieu fait une grande miséricorde en refusant à cet homme [le religieux) ce qu 'il lui demande car il connaît le mal qui en surviendrait, comme une mère refuse de donner à son enfant le couteau qui le blesserait. .1 Etienne sortait de l'enfance -l'infantia, l'âge sans parole. Avec les premières phrases, ce furent les premières rages, les colères à se rouler par terre; il n'était encore qu'un fou dont la raison allait se fortifier, à l'aide des punitions que son père lui infligeait et grâce aux prières que sa mère lui faisait répéter. II fut nourri et élevé par ses parents comme un enfant destiné au service de Dieu. Ils prirent soin eux-mêmes de sa première éducation. Pendant que Candide lui préparait ses petits aliments, Etienne lui insinuait insensiblement les premiers éléments de la Religion en lui apprenant à connaître et à servir Dieu. Quand il fut 1LD,X.2. 22

grand ils lui donnèrent des Maîtres 1...1 l'enfant surpassa leur attente. Deux, trois, quatre ans: Candide tenait l'enfant sur ses genoux, joue contre joue; elle lui décrivait les images d'or et d'azur du psautier-un bien très précieux dont un ami d'enfance du vicomte, alors en Italie, lui avait fait présent. Etienne reconnut d'abord les lettres bellement historiées, le A avec des yeux de chat, le I au tronc duquel s'enlaçait un liseron; il formait des syllabes avec des palets de bois peints de lettres aux couleurs vives: E bleu, 0 rose ...Comme il lisait à haute voix, il suppléait aisément les voyelles qui, parfois, n'étaient indiquées que d'un trait au-dessus de la ligne. Mais la prière chrétienne, elle, était écrite en toutes lettres: Pater Noster... Notre Père... ; ainsi sa mère et son père étaient ses frère et sœur, devant leur Père commun qui est aux cieux, ... qui est in cœlis.

*Première éducation
Puis, quand il fut en âge de comprendre, sur ses sept ans (l'âge de l'entrée à l'école du grammairien), le chapelain attaché au vicomte lui apprit à écrire et lire couramment plusieurs types d'écriture: le livre de lecture était toujours le psautier, mais sévère celui-ci, sans enluminures ni or, seuls les premiers mots de chaque psaume, de taille plus grosse, étaient simplement rubriqués. Il distingua les unes des autres les minuscules, qui jusqu'alors l'irritaient par leur art de la dissimulation: les belles carolines prirent alors un sens. Il ne regretta plus les images, même il les dédaigna; elles faisaient en effet comme un voile, séduisant certes, mais dissimulant d'autant plus la réalité invisible qui, elle, se déployait dans l'esprit, au fur et à mesure que celui-ci s'élançait dans les profondeurs de la vérité auxquelles les signes graphiques ne servaient pour ainsi dire que d'échelles et de tremplins Mais pour parcourir les espaces offerts à la pensée dans l'épais grimoire, encore fallait-il passer par la grammaire qui vous balisait les sentiers dans un labyrinthe de formes; c'était à vrai dire un jeu que d'assembler les mots par leurs désinences lorsqu'elles étaient semblables; pater, noster, dominus, meus. Mais la langue était plus sérieuse qu'un puzzle, elle mettait en jeu des catégories abstraites: le Nom, le Verbe, qui remplissaient

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des fonctions précises, lorsqu'ils entraient en relation dans la phrase. Le maître l'éclaira en lui montrant que celle-ci était à l'image de la société dont l'intelligence de l'enfant découvrait les règles en même temps que celles du langage: il y avait un roi, le Verbe, qui commandait aux Compléments et de qui dépendaient les Sujets; mais sans le verbe, point de phrase, sans chef, ni ordres ni ordre. Les mots et les notions nouvelles se rangeaient dans l'esprit de l'enfant comme dans une demeure vide qui peu à peu se meublait ; mais il hésitait sur certains homonymes; allaient-ils dans la même case, dans la même pièce? Etait -ce le même Verbe qui était le roi de la phrase et le créateur du monde? la Genèse qu'Etienne, transporté à l'origine des Temps, écoutait stupéfait, pendant la nuit pascale, révélait le pouvoir de Dieu sans qui le monde ne serait pas. Et Dieu créait par sa parole, par un verbe qui se donnait un sujet au moment de l'énonciation: Fiat Lux. Etienne réfléchissait à cette fascinante coïncidence entre le verbe selon la grammaire et le Verbe selon la révélation et il en concluait que la langue de Dieu était le Verbe qui avait parlé par Notre Seigneur Jésus Christ; grammaire et catéchisme, verbe et Verbe; Dieu avait parlé pour créer le monde et ses phrases comportaient des verbes; sa parole était donc le Verbe et le Verbe s'était fait chair en Jésus Christ.

*Sainte Trinité, sainte famille
Etienne en s'initiant au catéchisme, ne fut pas surpris par les mystères qu'il y découvrait. Il apprenait les questions et les réponses, comme il le faisait dans son livre de grammaire, son petit Donat.I II n'était pas plus réticent devant la complexité de la Trinité qu'il ne l'était devant celle des formes qui étaient communes à plusieurs cas: verbum pouvait être un nominatif un vocatif ou un accusatif. Trois en un: il dépassait tranquillement l'obstacle mathématique où s'arrêteraient les esprits rampants, l'impossible égalité se résolvait dans la convergence, c'est-à-dire le mouvement des trois dirigé vers l'union en un ; mais pour cela il fallait du temps, de l'espace, or Dieu étant à l'origine et à la fm du temps l'embrassait, ainsi qu'il le voyait faire aux bergers élevant un abri de branchages
1 DONAT, grammairien de l'antiquité qui était étudié par les enfants simplifié, le Petit Donat, sous forme de questions et réponses. dans un abrégé

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à partir de trois branches qu'ils attachaient au sommet de la ligneuse pyramide. Mais une autre et véritable incarnation de la sainte Trinité il la vivait aussi, avec lui comme partie prenante, tous les jours et à chaque instant de sa vie depuis son commencement: car s'ils étaient bien trois: Père, Mère et lui-même, ils ne formaient pourtant qu'une seule famille, comme une seule vigne dans les rameaux de laquelle circulait la même sève, un seul amour. En cet enfant donné par Dieu, l'amour humain se transmuait en amour divin. Depuis qu'Etienne avait atteint l'âge de raison, le vicomte et sa femme, Candide, dispensaient à l'enfant l'amour qui fait grandir, sans concession aux faiblesses; ils le guidaient sur la voie étroite de la justice qui montait vers le sommet lumineux de la vie. Entre deux précipices affreux où tombaient les orgueilleux qui couraient et dépassaient les hommes en chemin, ils lui disaient d'avancer prudemment en regardant où il mettait le pied, les yeux tournés vers le petit espace de terre qui était devant lui, sans se décourager d'avancer si lentement et même parfois de trébucher ou de reculer. Ils lui donnaient l'exemple: le vicomte en rendant la justice charitablement, Candide, en secourant les pauvres et les orphelins Ils se savaient devoir être dispensateurs des biens dont ils étaient détenteurs Point de dureté en leur cœur; ils avaient trop conscience de leur condition de pécheurs, misérables sans la miséricorde divine, pour se laisser prendre aux tentations du monde -la puissance, l'arbitraire, le luxe et le mépris que leur aurait pourtant permis leur rang. En vérité, ils étaient pauvres en esprit.

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L'appel de l'Orient: saint Nicolas

I

La nouvelle du transfert des reliques de S. Nicolas en Occident faisait accourir les pèlerins vers un nouveau lieu saint: Bari, sur la côte sud de l'Italie, dans l'antique Apulie. Ce port sera bien connu des croisés, plus d'un siècle plus tard car ils sy embarqueront pour la Terre Sainte. Le disciple d'Etienne, Hugues de La Certa, aura certainement fait le pèlerinage en 1096, alors qu'on ne peut en dire autant de son maître... Le vicomte était toujours prêt à pèleriner plutôt qu'à guerroyer. On peut se le représenter à l'image d'un saint voisin, du siècle passé il est vrai, Géraud d'Aurillac, dont la vie a été retracée par Eudes de Cluny au début du Xe siècle, dans son manuel d'éducation des princes. Géraud, érigé en modèle du noble chrétien, était chaste, il usait avec modération des armes et distribuait ses biens.2 Outre que les pèlerinages font partie, avec les processions les fêtes, de l'apparat de prestige du prince et de la noblesse, le père d'Etienne était, semble-t-il, animé d'une réelle piété, qui prenait une forme pénitentielle, très répandue chez ses contemporains et que l'on retrouvera chez son fils. Ce seigneur avait probablement au cours de ses combats tué quelques chrétiens! Aussi décida-t-il, aussitôt qu'il eut connaissance de la translatio de ses reliques, d'aller faire ses dévotions à monseigneur Nicolas, venu de Lycie en Asie byzantine dans l'Italie du sud... byzantine elle aussi même si elle fut conquise par les Normands qui s'emparèrent de Bari en 1071.
1
2

VitaII.
R. FOSSIER (1990), L'Eveil de l'Europe 950-1250, 19903, p. 94.

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