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Les Voyages de saint Jérôme

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Livres
512 pages

Description

« Dis, ô muse, ce mortel qui, après la prise de Troie, fut si longtemps errant, visita tant de cités et observa les mœurs de tant de peuples. » C’est ainsi qu’Homère, peut-être alangui par l’âge, oubliait ses inspirations guerrières et les combats qu’il chantait dans sa jeunesse, pour raconter aux Grecs suspendus à ses lèvres, les longues pérégrinations et les merveilleuses aventures du roi d’Ithaque. A la place d’Ulysse, au lieu de ce personnage fabuleux que la colère des habitants de l’Olympe poursuit d’asile en asile, de rocher en rocher, nous avons pris saint Jérôme, curieux de suivre dans ses voyages ce pèlerin de l’Église latine, cet admirateur des anciens philosophes, entraîné comme eux vers des régions lointaines par un amour non moins ardent de la sagesse.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 12 mai 2016
EAN13 9782346065615
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Langue Français
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À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Eugène Bernard
Les Voyages de saint Jérôme
A SA GRANDEUR MONSEIGNEUR
R.N. SERGENT
évêque de Quimper et Léon
HOMMAGE
D’UNE PROFONDE VÉNÉRATION ET D’UNE RECONNAISSANCE FILIALE
EUGÈNE BERNARD prêtre.
PRÉFACE
On a dit que la vie de saint Jérôme était un curieux épisode dans l’histoire de l’Église : le mot est heureux, il attire aussitôt les regards sur l’ermite de Bethléem, mais éclaire-t-il d’une lumière assez vive son nom et son influence ? Personne plus que nous n’admire la majestueuse simplicité de nos annales ; le merveilleux y éclate à toute heure et n’est plus un effet fantastique produit par l’imagination d’un historien poëte : personne ne reconnaît plus volontiers que nous les sublimes beautés de la grande épopée chrétienne ; bien mieux quel’Iliade etl’Énéide, elle suspend notre attention à des péripéties soudaines, à des chants d’un irrésistible intérêt. Au milieu de cette action qui traverse ainsi les âges courant à son dénoûment depuis dix-huit siècles, l’ existence de saint Jérôme doit-elle être vraiment considérée comme un simple épisode, et le gardien des deux Testaments nous apparaîtrait-il comme le Grec Achéménès oublié par Ulysse dans l’île des Cyclopes ? Celui que l’Église salue et invoque comm e le plus grand de ses docteurs a dû, pour mériter ce titre glorieux, jouer un rôle p lus important, exercer une autorité plus sérieuse dans le christianisme. Nous avons voulu ét udier cette influence, en chercher l’origine, en suivre le développement. Les voyages de saint Jérôme l’ont mêlé aux hommes et aux choses de son temps, ses études l’ont initié aux secrets du passé, ses travaux sur la sainte Écriture lui donnèrent dans l’Église une puissance dont il ne parait nullement déchu. Il nous a semblé que ces éléments divers remplissaient la vie de Jérôme d’une certaine confusion qu’on n’a point encore essayé de dissiper . L’esprit du lecteur s’égare, son attention se fatigue sur l’immense variété des choses qui s’offrent à sa vue ; d’une lettre il passe à une traduction, d’une dispute il tombe dans un commentaire, du désert de Chalcis il arrive à Constantinople. Nous nous sommes proposé d’éclairer ces ténèbres : comme la vie de saint Jérôme est tout entière dans ses voyages, nous les avons soigneusement distingués, chacun d’eux est devenu u n cadre où nous avons exposé tantôt ses remarques sur les pays qu’il visitait, tantôt ses observations sur les hommes qu’il avait connus : ici ses idées sur l’éloquence et ses recherches sur l’histoire ; là, sa connaissance de l’antiquité chrétienne et son admir ation quelque peu inquiète des auteurs païens ; ailleurs, ses réflexions sur la société romaine ; plus loin le caractère de ses discussions ; enfin ses savantes études sur les livres sacrés. Ainsi dans une mine féconde, l’or, l’argent, le plomb même, se trouvent confondus : la main de l’ouvrier vient les séparer par une suite de préparations diverses, et chacun de ces métaux libre et rendu à lui-même brille de l’éclat qui lui est propre. Saint Jérôme a été lui-même notre guide ; nous l’avons étudié dans ses écrits, chacun de ses ouvrages a fixé notre attention, nous nous s ommes laissé entraîner aux élans divers de cette nature passionnée, qui aux emportements d’un soldat joint l’âme tendre et bonne d’une sœur de charité. Le Nain de Tillemont, Vallarsi, quelques pages d’Ozanam, de M. Villemain, de M. de Montalembert nous ont dirigé dans notre travail. A côté de ces dignes admirateurs de saint Jérôme, nous n’avons point négligé ses adversaires : Luther trahissant le secret de sa vie et de ses erreurs pa r son jugement sur l’ermite de 1 Bethléem : « Je ne connais point de maître qui me déplaise aussi fort que Jérôme, car il ne parle que de jeûnes, d’abstinences, de virginité, etc.... ; » Scaliger, Jean Le Clerc, qui s’exprime en ces termes : « Laissez de côté une étude sérieuse des Grecs et surtout des Latins, unie à une éloquence et à un style déclamatoire, selon le goût du temps, tout le reste en lui est médiocre. Sa connaissance de l’héb reu et même du grec est très-superficielle ; il avait plutôt effleuré qu’approfo ndi la théologie et les autres sciences.
Dans l’invention, il n’a presque pas de méthode ; ses raisonnements et ses conclusions 2 se distinguent mieux par l’enflure et l’exagération que par la force et la justesse. » Ces observations critiques d’un protestant sont plus qu e sévères, elles ne nous ont point déconcerté, nous nous rappelions un passage où le s ceptique Erasme a si hautement exprimé son admiration pour notre saint docteur. Il déplorait la perte des ouvrages 3 anciens, et regrettait surtout les écrits de saint Jérôme , « qui aurait mérité, dit-il, pour ses qualités éminentes, d’être conservé seul, sans être mutilé, sans être interpolé. » Puis il ajoute : « Parmi les autres, chacun se recommand e à des titres divers ; seul Jérôme réunit à un degré supérieur ce que nous admirons en détail chez les autres. Il est beau et rare d’exceller en une seule partie, mais Jérôme s’est acquis une telle supériorité en tout, que si vous le comparez à lui-même, il est toujours à la même hauteur, et en tout il a su s’y maintenir. En effet, voulez-vous une heureuse n ature ? qui fut jamais plus ardent à l’étude, plus ferme dans ses jugements, plus fécond dans ses conceptions ? Le sujet avait-il besoin d’ornements ? qui mieux que lui sut y répandre le mouvement et la a grâce ? Tenez-vous à l’éloquence ? en cela, il a la issé si loin derrière lui tous les écrivains ecclésiastiques, qu’on ne saurait lui comparer ceux qui durant toute leur vie se sont consacrés à l’art oratoire ; il s’en faut tant que l’on puisse mettre Jérôme en parallèle avec un de nos orateurs, qu’à mon avis il l’emporte parfois sur Cicéron lui-même, le prince, sans contredit de a l’éloquence latine ; j’ en donnerai la preuve en racontant sa vie. Jérôme me fait éprouver ce que je ressentais en étudiant Cicéron : si je lui compare un auteur, quelque savant qu’il soit, aussitôt il m e semble muet : si c’est un orateur, quelle que soit son éloquence, en présence de Jérôme, il ne sait que bégayer. Cherchez-vous la science ? la Grèce elle-même a-t-elle quelqu’un assez versé dans l’ensemble des connaissances humaines pour que vous puissiez le rapprocher de Jérôme ? Qui jamais a embrassé avec un succès pareil tous les différents genres d’érudition ? qui jamais s’est rendu maître de tant de langues diverses ? qui jama is a eu une connaissance plus profonde de l’histoire, de la géographie, de l’anti quité tout entière ? qui jamais a plus sérieusement que lui étudié les auteurs sacrés et l a littérature profane ?... Jérôme pouvait remplacer tous les Latins pour les ouvrages de piété et de théologie, si ses écrits nous étaient arrivés sans mutilation, sans interpolation. » Cet éloge ne laisse assurément rien à désirer. A mesure que nous avancions dans les voyages de saint Jérôme, nous comprenions l’admirat ion d’Erasme, et nous avons partagé son enthousiasme en voyant notre saint doct eur se dévouer à la garde des saintes Ecritures. Pour les traduire exactement, il apprit l’hébreu, le chaldaïque, le syriaque et l’arabe, sous la direction des maîtres les plus habiles, aux lieux où l’on parlait encore plusieurs de ces langues ; pour les comprend re, il s’établit dans sa solitude de Bethléem et parcourut les Lieux saints dans la comp agnie des Juifs les plus savants, chargés d’éclairer ses doutes et de résoudre ses difficultés ; pour les expliquer, il lot tous les commentateurs qui l’avaient précédé ; puis, ple in de foi dans la parole inspirée, d’espérance dans les promesses révélées, d’amour po ur le Dieu fait homme, il assure par ses traductions, ses lettres et ses commentaire s, la croyance aux saintes Ecritures déjà soutenue par Origène, acceptée depuis et dével oppée par les plus belles 4 intelligences . Enfin, au déclin de sa carrière, vieillard presque octogénaire, lorsque ses yeux éteints se fixent sans rien voir sur les pages sacrées, quand sa main défaillante laisse échapper le style de l’écrivain, au moment suprême, il se fait encore lire la version des Septante, et meurt en dictant à son copiste ses derniers essais sur le prophète Jérémie. Aussi lorsque l’Église a voulu donner aux fidèles un texte des saintes Écritures digne de leur foi et de leur vénération, elle a résumé dans la Vulgate les travaux de saint Jérôme ; et un jour, quand aux fresques du Vatican, Raphaël conçut l’idée d’un immortel
monument consacré à la théologie, saint Jérôme fut un des princes que le peintre fit asseoir au pied de l’autel de la science sacrée.
Le 14 août 1863.
r 1Real encyclopadie.Van D Herzog, t. VI, Hieronymus.
2Jo. CLERICUS,Quæstiones Hieronymianæ.
3Epistola nuncupatoria Erasmi ad opera Hyeronimi,t. I, Parielle, Claud. Chevallon, 1534.
4H. WALLON,la Croyance aux Évangiles.
CHAPITRE I
PREMIER VOYAGE A ROME
I
Patrie de saint Jérôme. — Date de sa naissance. — Son nom, sa famille
« Dis, ô muse, ce mortel qui, après la prise de Troie, fut si longtemps errant, visita tant 1 de cités et observa les mœurs de tant de peuples . » C’est ainsi qu’Homère, peut-être alangui par l’âge, oubliait ses inspirations guerrières et les combats qu’il chantait dans sa jeunesse, pour raconter aux Grecs suspendus à ses lèvres, les longues pérégrinations et les merveilleuses aventures du roi d’Ithaque. A la place d’Ulysse, au lieu de ce personnage fabuleux que la colère des habitants de l’Olympe poursuit d’asile en asile, de rocher en rocher, nous avons pris saint Jérôme, curieux de suivre dans ses voyages ce pèlerin de l’Église latine, cet admirateur des anciens philosophes, entraîné comme eux vers des régions lointaines par un amour non moins ardent de la sagesse. Homère nous attache aux charmes de ses récits mensongers, il nous transporte dans des contrées inexplorées, chez des peuples fantastiques, il nous intéresse aux courses imaginaires de son héros : saint Jérôme est l’écrivain de sa propre Odyssée, il dit ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu, ce qu’il a observé. Nous voudrions fixer son itinéraire à travers les d ifférentes parties de l’empire romain qu’il a parcourues ; surprendre dans ses écrits, saisir dans sa correspondance avec ses amis, son caractère, ses goûts, ses habitudes ; dét acher, en passant, pour les mettre, 2 comme dit Cicéron , dans leur vrai jour, les peintures que le grand d octeur nous a laissées des mœurs de son temps, enfin étudier sa part d’action, définir son influence sur e la société chrétienne au IV siècle. Chemin faisant, si nous sommes contraints d’avouer avec un poëte anglais que l’on est plus heureux dans la fiction que dans la réalité, nous nous souviendrons que l’histoire et la poésie sont sœurs. Sans cesser d’aimer Homère, nous aurons plaisir à entendre saint Jérôme nous faire part, comme Hérodote, de sa conna issance des hommes et des choses, et nous entretenir, à l’exemple du vieil hi storien, des pays qu’il a lui-même visités. Nous nous laisserons ainsi conduire par ce prêtre voyageur, nous l’accompagnerons d’Occident en Orient, d’Orient en Occident, au temps où les barbares, semblables à une troupe de vautours affamés, s’acharnaient sur le cadavre de l’empire romain ; alors il s’éloignait de ces scènes de déso lation, et s’en allait par le monde, cherchant le calme pour son âme inquiète, le silence pour ses vastes études. Il était loin 3 d’affecter la froide indifférence de ces stoïciens qui auraient vu, dit-on , sans sourciller, le ciel s’écrouler sur leurs têtes et la terre s’abîmer sous leurs pas ; Jérôme était une de ces 4 grandes âmes qui ne demeurent pas insensibles aux m alheurs de l’humanité , il versait des larmes sur le sort de l’ancienne société, mais il signalait avec joie l’avénement heureux d’une civilisation nouvelle. Quand un oiseau, fort de ses ailes, s’est élancé da ns les airs, comment retrouver la branche où se balançait le nid qui l’a vu naître ? Saint Jérôme quitta, jeune encore, la contrée où il avait reçu le jour, il vint de bonne heure demander à Rome des docteurs pour éclairer sa foi, des maîtres pour développer son intelligence. Plus tard, il revit la ville éternelle, où il fit admirer, avec la hauteur de so n génie, l’étendue et la variété de ses connaissances. Il devint l’âme de cette société chrétienne qui, émerveillée de sa science des livres sacrés, l’écoutait avec la docilité confiante et respectueuse qu’elle avait déjà
accoutumé de prêter au langage des saintes Écritures. Présent, on l’interrogeait de vive voix ; absent, o n le consultait par lettres, il avait la renommée de ces vieux maîtres d’éloquence autour de squels se pressait, au dire de Cicéron et de Suétone, la jeunesse romaine curieuse de pénétrer les secrets de l’art oratoire. Bientôt on se contenta de voir briller cette lumière, de sentir sa douce influence, et nul ne s’enquit d’où elle venait, en quel endroit elle avait pris naissance. Contents de voir leurs campagnes fécondées par les eaux du Nil, les Égyptiens ont-il souci de savoir les montagnes où la Providence a caché les sources de ce neuve ? On finit donc par ne plus savoir au juste le lieu où naquit saint Jérôme. Est-ce le signe précurseur de cette vie aventureuse qui sera la sie nne ? N’en est-ce pas plutôt la conséquence ? Quoi qu’il en soit, il partageait en cela la fortune d’Homère, seulement 5 sept villes ne firent pas, à saint Jérôme, l’honneu r de se disputer sa naissance . Du reste, on ne connaît pas non plus exactement l’année où il vint au monde ; et, comme si tout devait être incertain dans cette existence, on ne s’accorde pas même sur les noms qu’il a portés. Ne trouverions-nous pas dans saint Jérôme lui-même quelques lueurs, je n’oserais dire, pour dissiper entièrement les ténèbres qui se font à l’entrée de notre sujet, mais au moins pour éclairer notre choix entre les d ifférentes opinions, et fixer celle qui semblerait le mieux s’accorder avec les témoignages de notre saint lui-même ? 6 Sur les confins de la Dalmatie et la Pannonie, les Goths ou, selon Paul Warnefride , les Lombards, qui d’ailleurs n’étaient qu’une tribu de cette grande nation barbare, ravagèrent en 365 une petite ville nommée Stridon, où saint Jérôme a placé lui-même le 7 berceau de ses premières années . De là, les uns ont voulu en faire un Dalmate, les autres un Pannonien, selon la position qu’ils donna ient à sa ville natale. C’était sans doute une bourgade de peu d’importance, qui pouvait appartenir indifféremment à l’une ou à l’autre de ces provinces. 8 L’Illyrie maritime, au rapport de Pomponius Méla et de quelques autres géographes, vit bientôt son nom tomber en désuétude ; elle reçu t une nouvelle dénomination et s’appela Dalmatie. Elle comprenait dans son étendue la Liburnie dont l’extrémité occidentale touchait à la pointe septentrionale de la Pannonie. Nous croyons voir sur ces limites, à l’entrée même de l’Istrie, la place occu pée jadis par la ville de Stridon. Cette situation donne le sens net et précis de la phrase de saint Jérôme, qui se trouve être 9 ainsi tout à la fois et Pannonien et Dalmate, voire même Italien , puisque, dès le temps d’Auguste et de Tibère, l’Istrie avait été annexée au gouvernement d’Italie. Là s’élève aujourd’hui une petite bourgade du nom d e Sdrigna, dont les habitants montrent avec orgueil un tombeau qui porte une épitaphe en mémoire d’Eusébius, père de notre saint. Cette similitude de nom avec Stridon, cette vieille tradition, religieusement conservée parmi le peuple, n’auraient pas grande va leur, et ne fixeraient pas notre attention, si nous ne les trouvions pas précisément sur les limites de la Pannonie et de la Dalmatie, et, ce qui est plus important, si elles ne nous amenaient pas dans un lieu situé entre Æmona et Aquilée. La patrie de saint Jérôme devait probablement se trouver entre ces deux villes ; plusieurs événements de sa vie, p lusieurs voyages, maintes relations, différents passages de ses écrits et surtout de ses lettres, ne sauraient autrement s’expliquer d’une manière plausible. Ainsi, Aquilée était la patrie des prêtres Chromatius, Eusébius et Jovinus, à qui saint Jérôme recommandai t sa sœur, dépourvue de bons 10 maîtres dans sa ville natale . La pauvre enfant, un moment égarée par l’attrait du plaisir, s’était réveillée au fond du précipice meu rtrie et déchirée. Ces tristes nouvelles vinrent affliger Jérôme dans sa solitude de Syrie ; il écrivit à ses amis d’Aquilée, parmi lesquels se trouvait aussi le diacre Julien, pour les supplier de venir en aide à cette chère pénitente. Il leur disait encore de demander à Valé rius, évêque d’Aquilée, des lettres
pour la consoler et l’encourager dans son repentir. Si Stridon n’avait pas été si proche d’Aquilée, saint Jérôme eût-il prié ses amis d’écri re fréquemment à sa sœur, à une époque où il fallait encore un courrier pour chaque lettre ? Le diacre Julien eût-il pu l’aider à se relever, la diriger par ses conseils, l’affermir dans la voie de la vertu où elle 11 venait de rentrer , si le voisinage de Stridon et d’Aquilée n’avait p oint facilité ces relations multipliées ? 12 13 D’un autre côté, écrivant aux vierges d’Æmona , et au moine Antonius , qui demeurait aussi dans cette ville, il parle comme si sa patrie se trouvait dans les environs ; il se plaint d’être calomnié dans Æmona par un homme qui ne l’épargnait pas davantage dans Aquilée. Un espace de cinquante stades sépare ces deux villes, et Stridon devait se trouver dans cet intervalle, c’est-à-dire au pied du mont Ocra, dans les Alpes Juliennes, sur les confins de la Pannonie et de la Dalmatie. En quelle année Stridon vit-elle apparaître cette b rillante lumière dont les rayons ont éclairé l’Orient et l’Occident, dont la chaleur a v ivifié l’Eglise grecque et l’Eglise latine ? Plusieurs réponses ont été faites à cette question ; elle présente des difficultés sérieuses dont nous trouvons la racine dans la manière même d e compter les années que saint Jérôme semble avoir empruntée à Pythagore. Ce philo sophe, si nous en croyons 14 Diogène Laërce , partageait la vie humaine en quatre périodes de v ingt ans, dont le cours emporte insensiblement l’homme à travers les phases diverses de l’enfance, de l’adolescence, de la jeunesse et de la vieillesse. Pythagore faisait correspondre ces quatre âges aux quatre saisons, le printemps, l’été , l’automne et l’hiver ; pour lui νεανισϰόςvoulait dire jeune homme, etνεαναςétait synonyme d’homme fait. Saint Jérôme a suivi l’exemple du philosophe de Sam os, et quand il rappelle un souvenir de son passé, il n’en précise pas la date, il se contente de faire connaître à laquelle des quatre périodes de sa vie se rapporte l’évément dont il fait mention. En rapprochant les faits, en comparant les dates, en c ollationnant les textes, peut-être en pourrons-nous faire jaillir assez de lumière pour éclairer nos pas incertains au milieu des ténèbres qui nous environnent. Dans sa grotte de Be thléem, Jérôme attendait la visite d’un de ses amis qui, malgré sa cécité, voulait ent reprendre ce long voyage pour vivre auprès de lui le reste de ses jours. Castrucius éta it le nom de cet ami dévoué : il fut obligé de s’arrêter en chemin. Jérôme s’empressa de lui écrire. A la fin de sa lettre, il lui demande la permission de lui raconter une petite an ecdote qui s’était passée au temps 15 de son enfance . Saint Athanase avait fait venir à Alexandrie le b ienheureux Antoine, pour réfuter les ariens. Le savant Didyme s’empressa de rendre visite à l’illustre solitaire ; entre autres choses, on parla d’Ecriture sainte ; Didyme, qui en avait fait l’objet principal de ses études et de ses enseignements, fit briller sa science et son génie. Chacun l’admirait. « Ne regrettez-vous pas d’être aveugle ? » dit Antoine à Didyme, qui depuis longtemps avait perdu la vue. Le commentateur des l ivres sacrés garda le silence. Pressé de répondre, il finit par avouer la peine qu e lui causait cette infirmité. « Je m’étonne, s’écria Antoine, qu’un sage puisse déplor er la perte d’une chose qui lui est commune avec les fourmis et les mouches, et qu’il n e songe pas à se réjouir d’un bien 16 qu’il partage avec les apôtres et les saints. » Or, la chronologie la mieux fondée donne à ce voyage de saint Antoine à Alexandrie la date d e 355. Nous écartons ainsi de la discussion ceux qui voudraient, avec la Chronique de Prosper Tiro, fixer la naissance de saint Jérôme en 331 : à ce compte, il aurait eu vingt-quatre ans, et par conséquent serait sorti de l’enfance, époque à laquelle il a pourtant bien soin de rapporter ce petit événement. 17 18 Expliquant le motDrys Manbréque l’on, saint Jérôme rapporte la Genèse  de montrait encore jusqu’au temps de son enfance et au règne de Constance, un vieux