//img.uscri.be/pth/5f7c0381c7ad100f8e7af89b8377fbc0bd309747

Millénarisme, messianisme, fondamentalisme : permanence d'un imaginaire politique

-

Livres
144 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

La question religieuse ressurgit avec force au sein de l'action et de la réflexion politiques. L'étude des thèmes millénaristes et messianiques ne nous aide-t-elle pas à comprendre les formes modernes du fondamentalisme catholique, protestant ou islamique ? Cet imaginaire de la fin des temps et du sauveur ne structure-t-il pas en partie les tensions politiques contemporaines ?

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 février 2008
EAN13 9782296190887
Langue Français
Signaler un abus

Remerciements Ce texte reprend les éléments d’une thèse soutenue en mars 2006 sous la direction de Jean-Jacques Wunenburger et il poursuit la réflexion développée dans un précédent ouvrage de la collection Utopies consacré à l’opposition entre Machiavel et Campanella. Qu’il me soit permis de remercier ici tous ceux qui m’ont aidé dans la poursuite de cette étude sur l’imaginaire politique : Jean-Jacques Wunenburger pour ses encouragements, ses conseils et sa rigueur, Michelle Madonna Desbazeille pour avoir accueilli ce deuxième livre dans sa collection, Brigitte, Éliane, Catherine et Hélène pour leur lecture critique et attentive.

soMMaire

Introduction..................................................................................... 7 Chapitre 1 : Nature et formes du millénarisme ............................... 13 a ) Le millénarisme et la tradition chrétienne ............................ 13 b) Millénarisme et messianisme : identité ou différence ? ........... 28 c) Utopie, mythe et millénarisme .............................................. 36 Chapitre 2 : Permanence du millénarisme en Amérique.................. 47 a) Le providentialisme des pères fondateurs............................... 47 b) Fondamentalisme et millénarisme......................................... 54 c) Permanence du millénium..................................................... 72 Chapitre 3 : Millénarisme et messianisme en islam......................... 91 a) Le mahdisme dans l’islam shî’ite........................................... 91 b) Le messianisme, l’ismaélisme, la théocratie ..........................101 c) Le mahdisme sunnite, légitimité et révolte ...........................111 Conclusion................................................................................... 125 Éléments de bibliographie .............................................................131 Ouvrages généraux sur l’imaginaire .........................................131 Ouvrages généraux sur l’imaginaire et la politique .................. 132 Ouvrages sur le millénarisme dans le protestantisme et l’islam 136 Index des auteurs.......................................................................... 139 Index des notions ......................................................................... 140

introduction

Les termes de « fondamentalisme », d’« intégrisme » font partie aujourd’hui du vocabulaire courant d’une réflexion sur la politique (réflexion qui ne s’interroge pas toujours sur elle-même). De façon parfois médiatique et spectaculaire, on a pu annoncer « une revanche de Dieu » ou « un choc des civilisations ». Notre propos n’est pas de faire ou de refaire une analyse de ces phénomènes. Ce travail est celui du sociologue qui méthodiquement enquête sur le terrain. Notre entreprise consiste à cerner la permanence et la redondance d’éléments imaginaires qui expliquent le politique en évitant les réductions hâtives à l’économie ou à des schèmes culturels trop facilement mis en avant. Y a-t-il une permanence du millénarisme dans certains mouvements politiques contemporains ? Ces formes ne se comprennent-elles pas à partir de schèmes ou de mythèmes religieux déjà existants ? De telles interrogations méritent quelques justifications. On pourrait reprocher à notre propos de tisser des rapprochements qui n’en sont pas et qui restent artificiels. Quoi de commun en effet entre un auteur qui vit dans le monde catholique et des courants qui s’affirment radicalement protestants et antipapistes ? Quoi de commun entre un auteur chrétien et des courants qui appartiennent à la culture de l’islam ? Quoi de commun entre des époques aussi différentes que le Moyen Âge et la modernité des États-Unis ? Les formes imaginaires du politique ne sont pas infinies, elles nous livrent des thèmes et des archétypes qui dépassent les particularismes ; ainsi l’interprétation de certains éléments bibliques liés à l’Apocalypse concerne-t-elle aussi bien un auteur de la Renaissance tardive qu’un puritain américain du début du siècle. Audelà des différences culturelles indéniables il y aurait la permanence de certaines images et de certains affects. De la même façon, s’il n’y a pas dans l’islam de messie ou de problématique christique, il n’y a pas pour autant de vide dans le domaine affectif et imaginaire de l’attente d’un sauveur. La figure de l’imam caché ou du mahdi sont bien des équivalents du sauveur. Sans superposer des éléments culturels particuliers et en étant conscient des différences, nous tenterons donc de mettre en valeur certains thèmes imaginaires communs qui au-delà des époques

et des lieux ont une fonction explicative. Dans sa réflexion sur l’imaginaire Gilbert Durand mettait en avant l’image de « bassin de sens ».
Nous avons donné en effet à ces ensembles homogènes le nom de “bassin sémantique”, utilisant au plus près les ressources de la métaphore hydraulique et même potamologique (potamos : le fleuve). Il est nécessaire de décrire les phases qui, dans le temps, définissent les structures d’un bassin sémantique. Ces six phases, insistons bien, ne sont exposées ici qu’en tant que structures formelles typifiées par la métaphore choisie. 1) Ruissellements. Divers courants se forment dans un milieu culturel donné : ce sont quelquefois des résurgences lointaines du même bassin sémantique passé, ces ruisseaux naissent, d’autres fois, de circonstances historiques précises (guerres, invasions, événements sociaux ou scientifiques, etc.) 2) Partage des eaux. Les ruissellements se réunissent en parties, en écoles, en courants et créent ainsi des phénomènes de “frontières” avec d’autres courants orientés différemment. C’est la phase des “querelles”, des affrontements de régimes de l’imaginaire. 3) Confluences. De même qu’un fleuve est formé d’affluents, un courant constitué a besoin d’être conforté par la reconnaissance et l’appui des autorités en place, de personnalités influentes. 4)Aunomdufleuve.C’estalorsqu’unmytheouunehistoirerenforcéepar la légende promeut un personnage réel ou fictif qui dénomme et typifie le bassin sémantique. 5) Aménagement des rives. Une consolidation stylistique, philosophique, rationnelle se constitue. C’est le moment des “seconds” fondateurs, des théoriciens. Quelquefois des crues exagèrent certains traits typiques du courant. 6) Épuisements des deltas. Se forment alors des méandres, des dérivations. Le courant du fleuve affaibli se subdivise et se laisse capter par des courants voisins.1

C’est dans cette perspective d’une recherche thématique des imaginaires que nous nous situerons. Il est vrai qu’une telle tentative se trouve toujours confrontée à un certain nombre de critiques.

1

Introduction à la mythodologie, Paris, Albin Michel,1996, p. 89, 90.

8

La première consiste à discuter le bien-fondé d’une réflexion sur les imaginaires politiques en insistant sur le caractère trop généraliste d’un tel propos : comment prétendre à une connaissance de spécialiste dans des domaines aussi différents que les imaginaires provenant de thématiques religieuses catholiques, protestantes, musulmanes ? Accordonsnous sur l’essentiel : la modestie requiert la reconnaissance de certaines limites. Il est loin le temps où Pic de la Mirandole maîtrisait tout le savoir de son époque. Ce sens de la modestie et des limites interdit-il pour autant toute réflexion ? Dans ce cas si la vertu de comparaison et la recherche de thèmes communs à des espaces culturels différents étaient impossibles la philosophie deviendrait une pure histoire de la philosophie et l’étude des doctrines passées deviendrait une fin en soi. Dès lors il en serait du monde des idées comme de la nature pour Pascal : l’horreur du vide le saisirait. L’étude de thématiques philosophiques que les philosophes ne méprisaient pas naguère (au risque d’oublier parfois la rigueur et la précision du spécialiste) se trouverait totalement investie par les sciences politiques, par la sociologie ou par un journalisme savant et informé. Ainsi il ne resterait à la philosophie que les miettes qu’elle aurait bien voulu se laisser en attendant de les céder à d’autres disciplines qui, à terme, la remplaceront. Il n’est pas impossible d’imaginer l’enseignement de la philosophie et la recherche en philosophie comme spécialisation de la littérature ou de l’histoire. Si une telle perspective est en soi respectable, elle n’est pas la nôtre. La seconde objection est contenue dans la première analytiquement : prétendre parler de cultures et d’imaginaires culturels éloignés dans le temps et dans l’espace n’est-ce pas risquer d’en parler en amateur et de ne pas en saisir tous les aspects ou toutes les subtilités ? Il est vrai que le propre d’une philosophie générale est d’être toujours suspectée d’insuffisances, de fantaisies et d’utilisation plus ou moins frauduleuse de lectures de seconde main. À cela il est facile de répondre qu’il est en effet logique qu’un lien entre extension et compréhension s’établisse dans toutes les recherches en philosophie. Plus le champ d’investigation est large plus les résultats risquent d’être fragiles et discutables. Il est vrai qu’il fut un temps où l’on évitait l’inverse : un champ d’investigation trop restreint finit par n’avoir aucun intérêt de compréhension. Com9

ment dès lors penser des rapports entre des aires culturelles sans pour autant sombrer dans les clichés sur les cultures et l’amateurisme ? Comment éviter un degré de spécialisation qui devient stérile ? Pour éviter ces deux travers il convient, selon nous, de poser que la philosophie est désormais tributaire de ce que les sciences ont naguère connu. Elle est de plus en plus un travail collectif. Bachelard parlait de « l’union des travailleurs de la preuve ». La référence à des auteurs reconnus pour leur compétence nous semble un gage suffisant de sérieux et de crédit pour composer une synthèse solide. À ces objections de méthode s’en ajoute une troisième qui tient à la nature même du sujet envisagé. Les thèmes permanents dans l’histoire des sociétés et des groupes politiques sont-ils l’utopie et le millénarisme ? On rétorquera volontiers que le vingtième siècle a connu la fin des utopies avec la disparition des régimes communistes et que nous sommes entrés dans une hypothétique « fin de l’histoire », « fin des idéologies » ou fin des illusions collectives. À cela nous pouvons répondre que l’espoir d’un monde meilleur ne s’éteint pas mais qu’il recompose d’autres formes et d’autres contenus. Le thème d’un monde unifié autour des nouvelles technologies et l’affirmation empressée d’une mondialisation heureuse remplacent les antiques cités radieuses. De façon complémentaire la structure imaginaire millénariste tend à resurgir dans le cadre de discours politiques dont les aspects religieux ne se cachent plus. Un président américain, qui dans son allocution d’investiture, prétend donner à l’Amérique la mission de poursuivre sur toute la terre la tyrannie se situe, certes, dans l’héritage traditionnel des Pères fondateurs – la grande démocratie a la vocation d’être un modèle universel – mais il développe aussi de façon manifeste une pensée messianique et millénariste. C’est un bonheur qui doit survenir pour toute l’humanité lorsque la croisade contre le mal, voire le malin, sera achevée. Il est certainement possible d’interpréter cette toute-puissance et cet impérialisme par l’économie mais il est tout aussi évident qu’une telle interprétation ne peut se suffire à elle-même. Les actions individuelles et collectives trouvent leurs motivations dans une multitude de causes et les représentations imaginaires si elles n’expliquent pas la totalité de celles-ci produisent, malgré tout, des effets dans le cours des événements ou 10

dans les organisations sociales. Les thèmes messianiques, millénaristes ou utopiques ne disparaissent pas du champ des passions politiques. Ainsi, face au providentialisme affirmé par la puissance de l’Amérique du Nord se dresse une autre figure de l’imaginaire guerrier : les pays en voie de développement (les pays qualifiés naguère de pays du « tiersmonde ») découvrent dans un islam politique des raisons d’espérer et de sortir d’impasses politiques et sociales. La promesse d’un monde meilleur et d’un jugement exercé à l’encontre de tous ceux qui ne sont pas conformes à l’orthodoxie de la foi, la figure mythique d’un guide qui à l’instar du prophète chassera les infidèles et rétablira les prérogatives de la loi religieuse sont autant de thèmes qui découlent d’un corpus d’écrits religieux mais qui reproduisent aussi un ensemble de thèmes provenant de la source millénariste. De ce fait, même s’il n’y a pas lieu de les identifier, ces deux grandes tendances politiques contemporaines manifestent des éléments de contact et des ressemblances : l’une semble être la figure inverse de l’autre. Chacune des deux manifeste la volonté d’en finir avec le mal. Le but de cet ouvrage consistera donc à saisir des formes imaginaires qui proviennent du religieux mais qui en dépassent la stricte signification spirituelle. Il tente une enquête dans le monde particulier des images collectives qui s’imposent aux consciences sous des formes multiples (religieuses et séculières). Dans toute vie politique, il existe une imagerie qui renvoie aux représentations des idées ou des hommes. Sous cette catégorie il faut classer aussi bien le portrait du dirigeant (du portrait du roi à l’image de la télévision), les emblèmes (drapeaux et symboles en tout genre), les allégories (les images d’Épinal des grands rois), les gestes symboliques mémorables, que l’architecture comme manifestation sensible du pouvoir. À ces éléments il convient de rajouter ce qu’après Henri Corbin il faut nommer l’imaginal « au sens où l’imaginal désigne des images primordiales à portée universelle qui ne dépendent pas des seules conditions subjectives de celui qui les perçoit, qui y adhère mais qui s’imposent à son esprit comme des réalités men-

11

tales autonomes »2. L’imaginal est un ensemble d’archétypes qui joue un rôle psychique et intellectuel. Ainsi les cités idéales, l’âge d’or, le millénarisme, les schèmes de l’utopie constituent-ils ce monde. Dans ce monde de l’imaginal le sujet n’est pas directement libre de choisir les thèmes imaginaires auxquels il se réfère. Il intègre dans ses comportements et dans ses formes de pensées des éléments qui lui viennent de l’extérieur. Il reproduit un ordre, une espérance. Dans un premier chapitre nous examinerons le millénarisme chrétien pour tenter d’en saisir les thèmes les plus manifestes. Nous prendrons soin de distinguer millénarisme, messianisme et utopie (même si comme nous le verrons ces distinctions sont plus de degrés que de nature). Cette structure imaginaire posée nous étudierons la permanence du millénarisme et du messianisme dans le fondamentalisme américain et dans les thèmes du mahdisme musulman. Le lecteur comprendra aisément qu’une telle réflexion doit se situer par rapport au concept d’idéologie. Dans une perspective marxiste schématique ces éléments imaginaires ne seraient que l’expression d’une aliénation. Nous discuterons cette thèse en conclusion en nous inspirant du travail de Paul Ricœur sur la question.

2

p. 79.

Jean-Jacques Wunenburger, Imaginaires du politique, Paris, Ellipses, 2001,

12

chapitre 1 : nature et forMes du MillénarisMe

Le millénarisme a été l’objet d’une multitude d’études : théologiens, historiens et sociologues considèrent volontiers qu’il s’agit d’un courant de pensée digne d’intérêt. De Henri Desroche à Jean-Pierre Sironneau, de Karl Mannheim à Eugen Weber, de Jean Delumeau au père De Lubac le phénomène du millénarisme a fasciné les esprits. Il est vrai que les thèmes développés par la source millénariste se répandent dans l’histoire de la culture occidentale en la débordant largement. Pourtant si l’ensemble de ces études incite à la modestie, il n’en demeure pas moins que des précisions s’imposent sur la définition du terme millénarisme. Dans un premier moment nous examinerons avec Jean Delumeau et Henri De Lubac, la pensée de Joachim de Flore. Elle est essentielle pour comprendre le jaillissement en Occident d’une logique de la révolte et de l’espérance. Dans un second temps nous tenterons de répondre à une question simple en apparence : le millénarisme s’identifie-t-il au messianisme ? Enfin nous tenterons de différencier le millénarisme de l’utopie. a ) le millénarisme et la tradition chrétienne Comment tout d’abord définir le millénarisme et où convient-il d’en trouver les sources ? Dans un ouvrage intitulé Mille ans de bonheur, l’historien du christianisme, Jean Delumeau nous donne une définition du millénarisme. Le millénarisme, attente d’un royaume ici-bas qui serait une sorte de paradis terrestre retrouvé, est, par définition même, étroitement lié à la notion d’un âge d’or évanoui. Aussi bien a-t-il surtout existé chez les peuples et dans les religions qui ont affirmé l’existence d’un « monde

auroral et parfait tel qu’il était avant que le temps ne le ronge et que l’histoire ne l’avilisse »3. Cette structure mentale ne serait donc pas réservée au christianisme, l’islam voire le bouddhisme en connaîtraient des formes approchées. Pourtant, le christianisme en tant que religion trinitaire conserve sur cette question sa spécificité. Le millénarisme a tendance à être identifié avec le messianisme. L’attente du retour du christ étant une promesse de bonheur collectif. Après une période de catastrophe un âge d’or surviendrait. Pourtant d’après Jean Delumeau il convient de ne pas confondre millénarisme et messianisme.
En dépit de ces liens et de ces rapprochements, le millénarisme et le messianisme ne sont pas des concepts interchangeables, et c’est à tort qu’on les confond. Car on peut attendre un messie sans préciser la durée de cette attente ni celle de son règne et, surtout, sans croire qu’il s’est déjà manifesté : ainsi dans le judaïsme. Inversement, des millénarismes peuvent ne pas être tendus vers l’espérance d’un messie. En fait, s’agissant de l’histoire chrétienne – qui seule nous retiendra ici-, le millénarisme peut être distingué du messianisme sous deux aspects. D’une part, il repose sur la croyance en l’avènement d’un royaume conçu comme une réactualisation des conditions qui ont existé avant le premier péché. D’autre part, il affirme que le Sauveur s’est déjà manifesté et que l’attente se concentre sur le moment de son retour. Jean Séguy, bon connaisseur de ces questions, peut donc écrire : « Le millénarisme est la forme prise par un messianisme non réalisé en dépit de l’apparition (historique) du Sauveur, lorsque le groupe qui s’est formé autour du messie tente de réactiver l’urgence messianique pour maîtriser les effets de l’échec essuyé par le messie. »4

Le christianisme est millénariste lorsqu’il présente un certain nombre de schèmes récurrents : croyance à un règne terrestre à venir du Christ et de ses élus, règne qui doit durer 1000 ans, entre une première résurrection et une seconde résurrection. Le millénium s’intercale entre le temps de l’histoire et l’attente de la « Jérusalem céleste ». À cette logique

3 4

Mille ans de bonheur, Fayard, 1995, p. 15. Idem, p. 16 et 17.

14