//img.uscri.be/pth/c95b59493471f2caa578f9e9c7659627db74e719

Nouveaux enjeux théologiques africains

-

Livres
206 pages

Description

Des africains missionnaires en Europe? L'occident considéré par les africains comme des champs missionnaires! Les églises chrétiennes d'expression africaine, pafois qualifiées de "sectes" se situent résolument au coeur du combat des deux christianismes africain et occidental et des deux afriques, la colonisée et la conquérante. Dominique KOUNKOU décèle l'émergence d'une géostratégie nouvelle où l'africain ne sera plus le laissé pour compte.

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 septembre 2003
EAN13 9782296333307
Langue Français
Signaler un abus

NOUVEAUX ENJEUX THÉOLOGIQUES AFRICAINS
Combats d'Église, vie pour le monde

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5025-7

Dominique

KOUNKOU

NOUVEAUX ENJEUX THÉOLOGIQUES AFRICAINS
Combats d'Église, vie pour le monde

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

DU MEME AUTEUR:

Possible foi au cœur de la laïcité, l'Harmattan, La Religion, une anomalie républicaine?

2002

l'Harmattan,

2003

A Jeanne Ngo Mbenoun. Et ils verront que le christianisme

de grâce est l'avenir du monde.

REMERCIEMENTS

Au professeur Marc Spindler pour toutes les discussions qui ont précédé la sortie de ce livre. Au docteur Ange-Séverin fraternels. Malanda, pour les conseils

" Alors tu leur répondras: C'est que vos pères m'ont abandonné oracle de l'Eternel. Ils se sont ralliés à d'autres dieux. Ils leur ont rendu un culte et se sont prosternés devant eux. Mais moi, ils m'ont abandonné et n'ont pas gardé ma loi". Jérémie 16 : Il.

1 - LA GRANDE PEUR DE L'OCCIDENT Les Églises chrétiennes d'expression africaine jettent dans le tourment l'Occident" chrétien" tout entier. Ce n'est pas le moindre des paradoxes pour cet Occident qui s'ouvre, s'ouvre quotidiennement aux" prophéties" horoscopiques et à " l'évangile" bouddhique. Miroir de sa propre fragilité? L'Occident, pourtant, a un potentiel de croissance économique et politique qui semble immense! Mais on ne peut être surpris par le fait que cet Occident soit ébranlé par le kérygme de la Parole de Dieu - substrat de sa propre culture judéo-chrétienne - par ceux qu'il a dominés depuis des siècles et qu'il aide d'une façon si paternaliste: les Africains! On s'étonne! On se surprend à s'entendre dire: l'Occident est donc, malgré les apparences, demeuré d'une si extrême fragilité! Le colloque du C.R.E.D.LC fut tenu en août 1998 à Glay, (dans le Doubs, en France), et consacré aux initiatives ecclésiales des chrétiens d'outre-mer en Europe au XXe siècleI. Il révèle qu'en France, en Hollande, en Allemagne, en Italie, en Grande-Bretagne et aussi au Canada, il a permis de réaliser que les institutions ecclésiales soient de plus en plus créées par des Africains. Ces institutions se développent sans discontinuer. Elles sont accompagnées par un très fort taux de croissance. Il en résulte une très grande mutation de la place du fait religieux dans la société occidentale qui avait cru trouver son équilibre dans la laïcité politique et sociétale. Une mutation véritable à nos yeux se fait aussi dans la figure de l'ennemi que l'Africain incarne de manière multiséculaire. Voilà que la figure de l'ennemi, qui représente la pauvreté, et l' anomie de façon générale, représente soudain, mais alors très durablement, celle du puissant capable de désorganiser définitivement la société occidentale si stable et rassurante. Deux spécialistes internationaux de la missiologie l'ont compris avec une extraordinaire finesse. D'un côté, il y a Madame
1

Spindler (Marc) et Lenoble-Bart (Anne) dir., Chrétiens d'outre-mer en

Europe, Éditions Karthala, Paris, 2000, 297 pages.

le Professeur Gerrie Ter Haar2 de l'Institute of Social Studies de La Haye (Pays-Bas). La contribution de Gerrie Ter Haar dévoile la grande peur que l'Occident éprouve à l'égard des Églises africaines. De toutes les raisons que Gerrie Ter Haar met en lumière, la plus pertinente, à n'en pas douter, se trouve dans le conflit de pouvoir que génère la poussée des Églises africaines. Gerrie Ter Haar exprime si bien ce qui méritait d'être constaté qu'il importe de l'écouter: " On connaît bien le phénomène sociologiquequ'un pouvoir spirituel peut représenter un véritable contrepouvoir face aux pouvoirs établis, spirituels ou temporels, et ceux qui possèdent ce pouvoir spirituel sont capables de défier sérieusement les
autres pouvoirs "3.

La pertinence d'une telle argumentation serait relative et circonscrite si une telle position ne se vérifiait que sur le terreau hollandais sur lequel son étude trouve son assise. Or, ceci vaut aussi ailleurs. En France, sous la direction de Monsieur Ternisien4, le journal Le Monde a préparé un dossier sur les églises africaines. L'orientation générale de la consultation effectuée par le journal Le Monde, et plus précisément par son spécialiste des questions religieuses, Monsieur Ternissien, auprès de Monsieur Dominique Kounkou, le démontres. Le questionnement se place sur le terrain du danger que ces Églises représenteraient pour la France. Cas unique? Point du tout, puisque dans le courant du mois de décembre 1999, le Président du Conseil général de la région de Seine Saint-Denis rencontre les églises africaines en compagnie du Secrétaire général de la Fédération Protestante de France, Monsieur Christian Seytre. Il est clair que la raison de cette rencontre n'est pas typiquement religieuse. La démarche est politique et sécuritaire. La Seine Saint-Denis abrite la plus grande densité de lieux de célébration de ces églises: La Plaine Saint-Denis.
2 Gerrie Ter Haar, "Les théories de l'ecclésiogenèse et les diasporas d'outre-mer en Europe ", in Chrétiens d'outre-mer en Europe, ibid., pp. 49-66. 3 Gerrie Ter Haar, ibid., p. 63. 4 Temissien (Xavier), " Les Églises afro-chrétiennes font de la France une terre d'évangélisation ", Le Monde, Paris, 3 janvier 2001. 5 Kounkou Dominique, in Le Monde, Paris, 3 janvier 2001. 10

Leurs membres habitent en vérité souvent hors de la Région. Le siège juridique est souvent hors de cette région. Cependant moyennant un loyer fort à la journée, des locaux de la Plaine SaintDenis abritent, l'instant d'un culte, souvent ces Eglises les dimanches après-midi. Dans un tel contexte, on comprend très bien le sens de la rencontre. Par cette rencontre avec les Églises chrétiennes africaines, le président du Conseil de la région rend visible le pouvoir politique établi afin de limiter les prétentions politiques d'un pouvoir religieux africain qui s'institutionnalise souvent malgré lui. Ainsi l'acte religieux africain est invité à emprunter les codes parents de la pratique religieuse qui ne mettent en cause ni l'ordre public national, ni le pouvoir public national. Au vrai, il ne s'agit que des grandes peurs, puisque les Africains ne veulent qu'adorer Jésus-Christ! Quand ils le font, ils font peur au pouvoir! Or, Gerrie Ter Haar s'en rend bien compte. En continuité avec leurs traditions culturelles, les chrétiens africains croient généralement que le contrôle et la direction ultime de leurs Églises ne sont pas entre les mains humaines, mais relèvent de l'EspritSaint6. Voilà la clé de cette puissance spirituelle en transit par le culte africain, en destination de la puissance temporelle. Mais par-delà cette contextualisation cultuelle que fait cette puissance spirituelle, il s'agit au fond de la dynamite de l'Évangile et de l'action de l'Esprit-Saint. Pierre, l'apôtre de Jésus dans le livre des Actes, placé devant un choix entre obéir aux hommes ou obéir à Dieu, ne déclarera-t-il pas dans Actes 4, 19: "Est-il juste devant Dieu de vous obéir plutôt qu'à Dieu? A vous d'en juger ". C'est, d'autre part, Madame le Professeur Roswith Gerloffl de l'Université de Leeds (Royaume-Uni) qui sera plus résolue. Elle part du symposium organisé en Septembre 1997, à l'Université de Leeds par le département de théologie et des Sciences Religieuses, qui a examiné" La signification de la diaspora religieuse africaine en Europe ".

6 GerrieTer Haar, ibid., p. 63. 7 Gerloff (Roswith), "La diaspora africaine en grande Bretagne. Les variations, d'un continuum identitaire", in Chrétiens d'outre-mer en Europe, ibid., pp. 199-218. Il

Ce symposium a fait ressortir les valeurs communes vécues au sein des diasporas africaines de toute origine. Cela demeure vrai, après observation des variations, des nuances et parfois des conflits décelés par exemple entre les anglophones et francophones ou entre les ressortissants actuels des Caraïbes et ceux du Continent africain8. Il est, en outre, apparu clairement que" la dimension africaine de l'expérience religieuse, chrétienne en particulier, n'était plus limitée géographiquement à l'Afrique, mais couvrait désormais le monde entier, partout où les diasporas africaines sont maintenant présentes "9. Il n'est pas étonnant qu'après un tel constat incidemment exposé par une occidentale, Gerloff invite désormais les sciences humaines à faire leur travail. Puisque pour elle, il appartient aux sciences humaines et religieuses de prendre acte de cette nouvelle situation. Sa part à elle, cette infatigable intellectuelle, elle la fera en faisant avancer la doctrine sur les diasporas africaines par sa science. Elle le fera également en initiant le réseau international de " African Christian diaspora in Europe" à partir de la conférence tenue à l'Université de Cambridge (Royaume-Uni) en septembre 1999. La conférence fut intitulée" Open Space: The African Christian Diaspora in Europe and the quest for Human Community "10. Son" South has come North "11 a toujours conduit Gerloff à consacrer ses recherches à l'interaction entre le continent africain et les religions noires du Nouveau MondeI2. En somme: elle les a consacrées à ce continuum, fait de vestiges ou d'héritages, excellemment mis en lumière au début du siècle par des universitaires américains, William Bughardt Dubois, Zora Neale Hurston ou Melville HerskovitsI3.
8 Gerloff (Roswith),
9 10

ibid., p. 199.

Gerloff, ibid.,p. 199.

Actes publiés dans International Review of Mission, vol. LXXXIX, n° 354, July 2000. 11Gerloff, Éditorial IRM, ibid., p. 275. 12Gerloff, in Chrétiens d'outre-mer en Europe, ibid., p. 202. 13 William E.B. DuBois, The Souls of Black Folk Signet Classic, New York: Nal Penguin, 1969 (1905). 12

Mais du "South has corne North" de Gerloff, il faut bien évidemment arriver à notre pénétration missiologique des églises chrétiennes d'expression africaine dans le Nord qu'on traduit par le constat du " South builds in North ". Cette fois cependant, ce sud n'est pas invité. Il s'invite. Il n'est plus déporté, il s'impose. Stratégie de diaspora dans l'urgence. Mais aussi urgence dans la stratégie de l'accomplissement d'une mission de création d'Églises. Tout vient de l'Esprit-SaintI4. Et, devant le scepticisme de l'Occident sécularisé qui les considère comme des intrus sans mandat et sans argent, les Africains refusent de s'excuser pour leur ingérence, car" La terre appartientau Seigneuret tout ce qui s'y renferme ". (Ps. 24, 1)15. Une telle détermination a des racines très profondes. L'histoire impériale, la traite transatlantique puis l'histoire coloniale sont désormais consacrées par ce titre si lourd de signification que Basil Davidson donna à son livre The Black Man 's Burden. Quand l'auteur désigne du doigt ce fardeau de l'homme noir, c'est surtout par la désignation significative de l'enclosure coloniale, que cet auteur prend tout son sens. Le briser a toujours semblé impossible. Or, voilà que la détermination s'enracine à présent dans l'accomplissement salvifique d'une mission reçue directement de Dieu. Mission qui apporte enfin une certitude: l'enclosure peut être brisée. Soudain l'Africain voit les peuples occidentaux, dominateurs hier, en équilibre instable dans la vie, malgré leur puissance et leur domination politiques. Il suffit d'un coup du souffle de l'Esprit saint pour les précipiter en bas. L'espérance revient. Les Africains reprennent confiance. Ils progressent. Au total, l'Afrique chrétienne est de plus en plus active dans le monde. Elle crée ses Églises. Elle crée des

Gerloff, Chrétien d'outre-mer, ibid., p. 208. 15 P. Kalilombe Building Bridges, Reports of the proceedings of the consultation organised by the Center for Black and White Christian Partnership (Birmingham, U.K.) and the Organisation of African Instituted Churches (Nairobi, Kenya), 1995; Birmingham Center for Black and White Christian Partnership, 1996. 13

14

Églises. Celles-ci se peuplent. Ses Églises grandissent. Leur foi en l'Esprit saint devient inébranlable. Ce fond de changement est historique. Il arrête le complexe d'infériorité devant l'Occident. Il lance le progrès des Églises et des diasporas chrétiennes d'expression africaine. En face, il y a l'apparition de nouveaux comportements occidentaux de la défiance qui interrogent. Ces nouveaux comportements de défiance occidentale s'opposent à la confiance inébranlable de la foi africaine. Des positions nouvelles des acteurs ouvrent sur un autre horizon, une culture nouvelle. Des relations internationales entrent dans la mutation inévitablement. Celles-ci transforment le paysage de la coopération politique. Se créeront de nouveaux équilibres à l'entrée de ce millénaire, que le siècle aura le temps de confirmer.

14

2 - L'INVIVABILITE ET LA VIVABILITE OCCIDENT ALES On a laissé de côté, dans l'évaluation du bouleversement de la relation entre l'Afrique et l'Occident, l'ecclésiogenèse qui en est le moteur. Il est temps de l'évoquer. Quels que soient les excès qu'on lui reproche, l'ecclésiogenèse de ces acteurs bâtisseurs d'Églises en Occident témoigne d'un refus du fatalisme en matière religieuse et d'un déterminisme en matière politique. La foi absolue en Jésus-Christ est considérée comme la seule issue aux oppressions polyformes. La foi, ma foi me suffit! C'est en substance, la dynamique qui éclôt au réveil chaque membre de la diaspora. En même temps elle installe la diaspora entière dans le revivalisme. Celui-ci fait d'elle le siège de la prospérité totale du présent et de l'avenir de toute la communauté. On l'a dit plusieurs fois, parce que de la France au Canada, d'Italie en Allemagne, de la Grande-Bretagne aux Etats-Unis, le plus visible de ce réveil s'observe dans les comportements des acteurs. Qu'on en parle ainsi est plein de sens dans la conquête des positions dans l'espace transnational vécu: " But the term' 'unamed" alsopoints to the determinationto adapt the dynamic offaith to the strugglefor existence in inhuman conditions in a foreign country. To ye ko beta libanga (We came to break rocks) say
their immigrant members in Europe, describing their living conditions "16.

Qu'on choisisse aussi d'exprimer sur le mode narratif le témoignage17 de cette dame qui affronte l'anonymat coercitif de l'administration étrangère par sa foi seule, c'est toujours ce combat pour la Rédemption de l'espace vécu qui intéresse. Rien dans cette détermination ne doit osciller entre la terreur en face de la contrainte extérieure et l'assistanat dont plusieurs membres ont fait l'amère expérience de la perte de dignité.
1615Dominique Kounkou, A Missionary challenge: African Rite Christian Churches, I.R.M, Vol. LXXXIX, n° 354, July 2000, pp. 459-466; citation, p. 465. 17Dominique Kounkou, Les Églises chrétiennes d'expression africaine", " in Chrétiens d'outre-mer en Europe, op. cit.

Il est clair que cette conversion de l'espace vécu à la vision planétaire de la terre et toutes les œuvres qu'elle contient, qui sont à Dieu, déplacent les frontières de l'invivabilité en terre étrangère. La prise de conscience de la nécessité de ce combat fait entrer chaque acteur chrétien dans la vivabilité partagée des enfants de Dieu. Ce qui est une démarche non colonisatrice, parce qu'elle n'infère aucune dépossession. Mais au contraire, il s'agit de combattre les facteurs globaux qui rendent difficile la vivabilité des Nationaux eux-mêmes, et des nationaux avec leurs frères et sœurs en Christ, c'est-à-dire les étrangers chez eux. En citant la version du prophète Ezéchiel sur les ossements qui symboliquement pour les Africains représentent l'Occident malade de la foi, Gerrie Ter Haar18 a bien positionné le sens de ces réseaux missionnaires de ces Églises africaines. Cette vision est critique. Mais la critique appelle le kérygme de la Rédemption par la grâce. La dynamique de continuité et de changement dans le processus de cette ecclésiogenèse s'opère ainsi. Elle installe de la sorte progressivement les diasporas africaines dans la vivabilité globale conquise par la foi seule. Mais cette Rédemption de l'espace vécu de l' invivabilité à la vivabilité se fait au profit des nationaux, comme des étrangers qu'ils étaient et qu'ils cessent d'être dans cette appropriation de terre promise. La lutte bien évidemment est de longue haleine. Ce trait de lucidité et de génie politique dans l'acte africain, il fallait que ce soit des acteurs religieux qui l'aient.! L'acte religieux africain, dans la globalité qui gouverne désormais le monde, est normativement resté paresseusement à la périphérie de la vie des relations internationales dans leur manière de chercher à briser l'enclosure impériale et coloniale, même s'il est vrai que chacun, à sa façon, a contribué et contribue encore à faire un bout de chemin. D'ailleurs pouvaient-ils agir autrement? Usant des moyens avec lesquels ils ont toujours été enfermés dans l'enclosure impériale puis coloniale, ils ne sont jamais arrivés à effleurer les véritables racines de la société occidentale. Jamais le politique africain n'a fait et ne fera peur à l'Occident. Or, mettant en cause les racines mêmes de la société occidentale, l'acteur religieux seul
18

Gerrie Ter Haar, ibid., pp. 51 55. 16

arrive à faire douter l'Occident de lui-même pour, finalement, l'ébranler et briser cette enclosure coloniale multiséculaire. Or, jusqu'à présent, ce qui était essentiel n'était pas touché. Par le revivalisme, l'Africain touche la cible occidentale au centre. Tous ces acteurs religieux africains voient juste. L'Occident était chrétien. De plus en plus, il cesse de l'être. Mais tout, jusqu'à sa gouvernance, son ordre public, sa législation et son économie, trouve son fondement dans la culture judéo-chrétienne. Alors pour sortir de sa perte de sens politique, la quête de sens de l'Occident ne peut le ramener qu'à son centre: le christianisme. Inévitablement, il faudra réinterroger le christianisme, soit pour se le réapproprier soit pour définitivement le répudier. Les acteurs religieux africains, eux, ne sont pas des philosophes. Ce sont des chrétiens. A la manière de Paul à Athènes (dans les Actes), c'est sur le vif qu'ils observent l'impiété et l'abondance des dieux occidentaux. De cette irritation, on l'a bien compris, vient toute leur force et volonté d'évangéliser. Car il leur semble clair que chrétiens africains et occidentaux ont quelque chose de commun et d'essentiel entre eux, en Jésus-Christ. Ils savent que ce n'est pas par volontarisme étatique qu'on devient un Etat chrétien. Car il ne s'agit pas de vivre sur son héritage chrétien, mais de transformer tout un peuple par la foi en Jésus le Ressuscité. Et c'est une affaire grave. C'est cela même qui explique que leur mission est comprise comme une vision du monde qui a besoin de connaître Jésus. Pour eux-mêmes, tout monde cesse d'être terre étrangère et devient vivable, dès lors que par leur foi ils cessent d'être du monde. Par-là, ils négocient leur vivabilité citoyenne en terre d'accueil. Par-là aussi, ils inscrivent la vivabilité citoyenne dans une vivabilité mondialisée qui assure la prospérité de tous ceux qui s'inscrivent dans la perspective de pèlerin sur la terre, nationaux comprIS. Mais y a t-il quelque chose qui ne nous surprenne pas chez les occidentaux? De cette symbiose pourtant, faut-il se départir? Non, certainement pas. Mais quelle relation doit exister entre les Églises chrétiennes d'expression africaine et les Églises occidentales dites historiques?

17

3 - LA SECULARISATION EST-ELLE DE L'INCREDULITE? Des chercheurs lucides comme Jean Baubérot continuent, dans le cas français, à croire à un rôle de grand frère que le protestantisme peut jouer pour les nouvelles minorités. Jean Baubérot écrit: " Pour les nouvelles minorités, le protestant français peut être comme un grand frère. Un aîné qui sait que la route est longue, difficile. Un aîné qui permet d'apprendre des tas de choses. Un aîné sur qui se reposer quand vraiment c'est trop dur. Un aîné dont les propos donnent du courage" 19 . Mais le grand frère a-t-il vraiment pris la mesure du phénomène des Églises chrétiennes d'expression africaine? Certainement pas. Cependant, il faut sans doute se placer dans cette perspective pour comprendre l'explication de Monsieur le professeur Marc Spindler, qui écrit: "Nous constatons, que les chrétiens d'outre-mer continuent à vivre en Europe un christianisme souvent de type enthousiaste ou pentecôtiste: Ce n'est pas seulement l'effet d'un caractère culturel. C'est peut-être aussi la marque d'un héritage historique qui n'était pas inconnu en Europe et qui s'y réimplante "20.

Conseil de sagesse! Mais aussi fine plaidoirie. D'autant qu'une récurrence se dégage au sein de la doctrine. Gerrie Ter Haar21 fait le même constat et tire la même conséquence. Elle dit: " La plupart des Églises dont la création est due à l'initiative africaine appartiennentà l'une des toutes dernièresmouvances du christianismedit évangélique,la mouvancecharismatique" . Voilàle constat! Quelle conséquence Gerrie Ter Haar en tire-t-elle ? La voici: " Le caractère charismatiquede beaucoup d'Églises de fondationafricaine ne s'accorde pas facilement avec le caractère plus posé du christianisme établi ". Alors que faire? Faut-il reformuler la manière d'annoncer
Baubérot Jean, Le protestantisme doit-il mourir ?, Paris, Seuil, 1988, p. 257. 20 Spindler (Marc), "L'implantation d'Églises d'outre-mer en Europe: Aspects missiologiques ", in Chrétiens d'outre-mer en Europe, ibid., p. 32. 21Gerrie Ter Haar (2002 : 63).
19

l'évangile à l'Occident qu'on a identifié comme un peuple formé d'ossements desséchés? Question brûlante d'actualité que les Églises chrétiennes d'expression africaine ne pourront tôt ou tard éluder. Il est entendu que l'Évangile emprunte les voies des hommes. Son audibilité demande quelquefois, sans en édulcorer le fond, d'utiliser les signes que les destinataires comprennent. L'exaltation des merveilles de Dieu a besoin d'enracinement pour atteindre les objectifs de la conversion. Car les comportements qu'on découvre du côté occidental face à la floraison des Églises chrétiennes d'expression africaine, commencent à se caractériser par de la résistance, voire de la méfiance! D'un autre côté, il ne faut pas toujours faire dans la dentelle si l'on veut transmettre une parole sûre. Couler dans le moule du grand frère n'est-ce pas, quelquefois, entrer dans le conformisme de la sacralisation laïciste? Cela n'a jamais résolu le problème de l'incrédulité. Cela n'a jamais non plus été source de réveil ni de comportement de confiance par lesquels l'homme et la femme bâtissent durablement leur société. Par ailleurs, les Églises dites historiques, en se situant en position de grand frère, ne se dispensent-elles pas du devoir de révision de leur manière de vivre l'Évangile? Ne font-elles pas, du même coup, l'économie de la reformulation-reformation de leurs articles théologiques de foi, en accord avec leurs pratiques? D'autant que les Églises chrétiennes d'expression africaine ont une théologie de la louange comme centralité de la vie cultuelle. C'est parce que Dieu habite la louange de son peuple que toutes ces Églises investissent beaucoup dans le chant choral. Puis, par ailleurs, elles ont une théologie du partage. Elles donnent au diaconat toute sa place et, à la solidarité communautaire, une place fondamentale. Mais là où elles renouvellent l'Église universelle, c'est très certainement dans la théologie de la délivrance dont la pratique est au cœur même de la vie de ses membres. Il ne s'agit pas seulement d'une situation de fait religieux ou de sentiments typiquement africains qui seraient vécus au sein de ces Églises et qui ne se seraient pas exprimés. Bien au contraire, les Églises chrétiennes d'expression africaine s'expriment largement.

20