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Petit dictionnaire de la vie monastique

332 pages
Qu'est-ce qu'un moine ? Les clichés ne manquent pas pour répondre au questionneur pressé : le moine est ce personnage étrange, bizarrement accoutré, qui vit sous la clôture, s'adonne à la prière comme au travail manuel, aux études comme à la contemplation, pratique la pénitence et cultive l'obéissance, parle peu mais chante, et le plus souvent fait silence, etc. Mais tous ces caractères bien visibles de la vie monastique ne sont que les modalités extérieures d'une forme de spiritualité qui, en son essence, ne peut être représentée.
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PETIT DICTIONNAIRE DE LA VIE MONASTIQUE

Logiques du spirituel Collection co-dirigée par Elie During, Leyli Chenderoff, Shebli Anvar, Stéphanie Martin et Marc Piévic
Avant que les traditions religieuses n'en fassent leur objet privilégié, l'esprit désigne une dimension de l'expérience repérable dans les pratiques et les savoirs, au croisement de l'éthique, de la méthaphysique, de la mystique, de l'esthétique, de la psychanalyse et des sciences... Cette collection est ouverte à toutes les approches susceptibles de donner lieu à une élaboration rationnelle de la notion du spirituel. En mettant l'accent sur la construction des outils de la recherche (concepts, méthodes d'analyse et protocoles d'expérience) plutôt que sur les thèmes et les thèses des discours de l'esprit, elle accueille des travaux originaux et variés: monographies et témoignages, analyses de cas et de concepts, études historiques, enquêtes scientifiques, actes de colloques ou de séminaires de recherche. Les ressources de la philosophie, mais aussi celle de la psychologie, de la médecine, des sciences humaines ou réputées « dures », ne sont pas de trop pour cerner les formes diverses que revêt l'expérience du spirituel, et les nouvelles figures de vérité qu'elle fait surgir en se prolongeant dans la pensée.

Dernières parutions
Dieu a-t-il sa place dans l'éthique ?, collecti~ 2002.. La mystique, une éthique paradoxale ?, collectif, 2002.

Michel COVIN

PETIT DICTIONNAIRE DE LA VIE MONASTIQUE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-6144-5 EAN: 9782747561440

Le besoin de solitude prouve toujours en nous de la spiritualité et sert à la mesurer. s. Kierkegaard

Sommaire
AVANT-PROPOS A Abbé
Abstin e n ce.

17 21 21
24

..
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Acti 0 n Amitié
Am our. .. . . . . . . .. . . . .. . . .. .. . .. . . . . .. . . .. . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . ... ... . ... . . .. . . . . . . ..

28 31
33

Anachorète, Anachorétisme Anges Antoine (saint - 251-356) Apostolat Appel
Ascèse.

35 39

42
45 48
51

........... .. .. ....................................... .........................

Augustin (saint - 354-430) Auj ourd'h ui .. B Basile (saint - 329-379)

54 58
61

Beau
Benoît (saint - 480-547)
Benoît d'Aniane (saint - 750-821)

.... 62

61

65 69
70

Bernard (saint - 1090-1153) Boniface (saint - 716-754)

72

PETIT DICTIONNAIRE DE LA VIE MONASTIQUE

Bib

Ii oth

è que.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .72

c
Cassien (360-435) Catalogue. .. Cellule Charité
Chasteté.

77
...... 77 ... ... 79 82 .. ......86
93

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 90

Chrétien
Cilice

..

..........

94
97
100 102

Cîteaux, cisterciens

Clôture CIuny
Colomban (saint -540-615) Communautaire (vie)
Connaissance.

..105 .107
113 117 119 .123 .123

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .111

Contemplation Convers (frères) Conversion D Définitions

Degrés
Discipline Diurne (prière) E École Économie
Église. "

.

.....

.

...

.124
.128 130 .133 .133 135

. E1lte

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . ...

. . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . ... . . . . . . . . .. . . . . . . . . . .138

141

Engagement Enseignement Eschatologie

.144 .146 .149

12

SOMMAIRE

Esprit

" EvangI 1 .e " EvolutIon

.

.152

155 .158
161 161

F Famille

H Habit Hiérarchie
Horaire.

..165 .165 .169
171

H os

p Ita

.

. .,. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 11te. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

175

Humili té I Imitation du Christ Irlandais (monachisme)
L Lecture,
LI turgI e

179 .183 .183 .187
191 Méditation

... 191
195

............ ..........................................................

M Martyre Messe Ministère (pastoral) Missi on
Modération
Monde.
Mo rtifi cati 0 n

.199 .199 203 206

.

..............

209

213
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .218

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 214

Musique

222

13

PETIT DICTIONNAIRE DE LA VIE MONASTIQUE

N Nocturne (prière)

225 225

o Obéissance
Oblats. . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .

229 229
. . . . . . . . . .. . . . . . .. . . . . . .. .. .. . . . . . .. . .. . . . . . . . . . . . .. 233

Office divin
P

234
239

.............

. . . . . . .. . . . . . . . . . .. .. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Pachôme (saint - 286-346)
Pauvreté. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

239
243

Pénitence Pneuma
Prêtrise. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . .. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . ..

245 249
252

Prier. Prières des heures Psalmodie, oraison
R

..

....

........ 254 258 262

. .. .. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . ... .. .. . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . .. . . . . . .. 267

Règle
Renoncement
Repas. .. .. ..

.................................... 2 67
268
. .. . . . . . . . . . . . . .. .. .. . . . . . . .. . . . . . . .. . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...
272

Restriction Résurrection Ritualisme

.275 277 281

s Science (pratique) . Sens Service. Silence Solitude Somme (en)

285

285
287 ...291 294 297 300

14

SOMMAIRE

Sommeil Stab ilit é Surnaturel
T

302 30 6 309

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 313
Th é 010 gi e . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 313

Trappe

..

.
....

315

Travail. ..... ...... v
Vocation Vœux et profession Vigilance

..316 321
321 324 327

15

AVANT-PROPOS
Qu'est-ce qu'un moine? Selon les points de vue, plusieurs définitions se présentent à nous, qui toutes sont partielles, sinon partiales, et en tout cas insatisfaisantes. Veut-on le considérer sous son aspect le plus extérieur, physique, c'est un individu curieusement vêtu et bizarrement coiffé, hésitant entre la maigreur squelettique et l'embonpoint de ces figures replètes et joviales qui ont fait la popularité de certaines boîtes de fromage. Veut-on jeter un coup d'œil au-delà de ces

apparences un peu superficielles

-

car, comme chacun

sait, l'habit ne fait pas le moine - qu'on en arrive à une définition certes plus sérieuse, mais encore trop vague: le moine est celui qui mène une vie recluse. Soit. Est-ce à dire qu'il est prisonnier? Sans aucun doute, non! Mais enfin, nous voici déjà débarrassés de ces images littéraires, rabelaisiennes ou pas, qui nous cachent, en raison même de leur éclat, la réalité monastique. C'est un fait que le moine est une figure massivement investie par l'imaginaire. Il semble avoir rejoint, dans les esprits, la cohorte des stéréotypes un peu usés, figés pour l'éternité dans leurs caractéristiques toutes formelles, presque caricaturales. Le paramètre de la réclusion, à coup sûr, introduit plus de sérieux dans la représentation. Il ne saurait suffire lui non plus, car c'est encore un critère de définition formel. Il en est d'autres, qu'on pourrait

PETIT DICTIONNAIRE DE LA VIE MONASTIQUE

additionner sans jamais trouver l'essence de la vie monastique: ainsi la liturgie, le travail manuel, l'étude et l'érudition, la pénitence et l'obéissance, la méditation et la contemplation, la prière et le silence, etc.; ces points, assurément, méritent d'être examinés et le seront dans le cours de cet ouvrage. Mais toutes ces attitudes pourraient bien s'ajouter indéfiniment les unes aux autres qu'elles ne nous renseigneraient pas sur le sens intime de l'existence monastique. Ce sens n'est pas la somme de tous les phénomènes plus ou moins visibles dont on constate l'apparition dans l'enceinte des monastères. Il est vrai que le moine est un homme liturgique, travailleur, érudit, pénitent, obéissant, contemplatif et silencieux. Mais aucun de ces aspects n'épuise sa définition, et encore moins la signification de son idéal de vie. Cet idéal, qui seul confère leur sens à tous ces comportements extérieurs, est quelque chose de plus ténu, de plus impalpable - partant de plus profond, malgré son apparente volatilité, et qu'il est difficile d'approcher. Aussi bien ce livre n'a-t-il pas la prétention insensée de seulement même approcher cet inapprochable. Il espère simplement en suggérer l'existence, en réaction contre les clichés tyranniques et dépréciateurs qui accablent le véritable idéal monastique et le dissimulent aux yeux du profane. Au demeurant, la tâche ainsi conçue reste énorme, et devait être réalisée en bien peu de pages. Cent mots, voilà toute la latitude que, par défi et par jeu, nous nous sommes accordés pour développer ce thème: le moine est un homme spirituel. Car enfin, c'est ce qu'on veut dire, dès que l'on a relégué au vestiaire toutes les vieilles défroques dont l'imagination habille le moine, voire quand on a disqualifié quelque peu toute saisie de sa réalité par l'examen de comportements objectifs et quantifiables, qui sont pourtant tout notre matériau. Cela

18

AVANT-PROPOS

dit, et ce n'est pas les moines qui nous contrediront, la règle favorise l'écriture autant qu'elle la contraint. Après tout, si l'esprit est un objet trop exorbitant pour prétendre jamais l'enfermer dans les limites d'une description, aussi nuancée, aussi différenciée qu'on voudra, alors la règle des cent mots intervient comme la métrique en poésie: ses exigences mêmes préviennent la défaillance constitutive de la pensée dès lors qu'il s'agit de dire l'impossible; en avertissant le lecteur qu'elle a dû se soumettre à la loi des conventions, elle l'invite à chercher la vérité ailleurs que dans les mots. Tout texte confirme ainsi la faillite de l'écriture, de même que la description méthodique des aspects de la vie monastique ne nous rendra jamais l'esprit du monachisme. Celui-ci est néanmoins le véritable sujet de cet ouvrage providentiellement court. On n'y trouvera donc pas de considérations historiques,juridiques ou institutionnelles, sauf lorsque l'histoire, le droit et l'institution monastiques manifestent avec une exemplarité pédagogique la vie de l'esprit. On n'y trouvera pas non plus d'énumération des multiples ordres religieux: les encyclopédies, les dictionnaires courants nous renseignent suffisamment sur eux. Dans les limites ainsi fixées d'une évocation de la spiritualité monastique, on s'en est même tenu à ceux qui sont des «moines» proprement dits, savoir ceux qui suivent la règ le bénédictine dans sa pureté intacte, sans apports étrangers, et vivent strictement sous la clôture: bénédictins, cisterciens, trappistes... Cette réduction de notre champ s'avérait nécessaire pour avoir jamais la chance de faire sentir, ne fût -ce que faiblement, le parfum de la spiritualité monastique. Un mot pour finir sur la bibliographie. La littérature monastique est extrêmement abondante. Une simple bibliographie sélective, mais animée du désir d'être assez

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PETIT DICTIONNAIRE DE LA VIE MONASTIQUE

complète pour proposer au moins des échantillons de chaque grand courant théologique, de chaque pensée forte en la matière, aurait réclamé plusieurs volumes. Aussi les indications de lecture qui sont proposées au bas de chaque entrée ont -elles surtout pour but de parer au plus pressé, elles n'ont d'autre ambition que d'introduire à la bibliographie, le lecteur allant trouver, dans beaucoup des ouvrages cités, des listes de travaux sous chacun desquels il y a toute une bibliothèque... On ne nous en voudra pas, dans ces conditions, d'avoir omis bien des grands noms. Les meilleurs auteurs ne sont pas toujours les plus faciles d'accès. Enfin, la bibliographie du monachisme se devait, pensons-nous, de faire allusion au passé et à la toute puissance de la tradition dans la littérature religieuse. Elle devait accuser aussi, en quelque manière, le poids immense des siècles sur lesquels elle s'adosse, et c'est pourquoi nous avons voulu, ici et là, évoquer quelques titres anciens. Ces «classiques» ont d'ailleurs pu être préférés à des auteurs éminents, mais contemporains, et qu'il aurait fallu, par courtoisie, convoquer enfouIe dans nos colonnes.

20

A ~66é
L'importance de l'abbé dans la vie monastique est primordiale. La promotion de son rôle est surtout le fait de la règle de saint Benoît: celle d'Augustin, par exemple, paraît faire passer la relation horizontale des frères entre eux avant la relation verticale qui les relie au Supérieur. Pour Benoît, le monastère est avant tout cette « école» (scola) qui a besoin d'un « docteur» (l'abbé), et cette conception implique une sorte de secondarisation de la communauté des cœurs au profit de l'obéissance. De même qu'Augustin, Basile a tendance à reléguer au second rang la figure de l'abbé, mais les pachômiens, par contre, accordent à l'abbé et à tous les représentants de l'autorité monastique ce rôle de premier plan qui caractérise les règles bénédictines modernes. Enfin, la plupart des autres milieux cénobitiques égyptiens, tels que les ont décrits Jérôme ou Cassien, manifestent le plus grand respect pour la fonction abbatiale, mais on ne doit pas oublier cependant que le cénobitisme égyptien n'a jamais été conçu comme une fin en soi, mais devait préparer à l'érémitisme. L'érémitisme suppose certes l'émancipation finale de la tutelle de l'abbé, mais les choses sont plus

PETIT DICTIONNAIRE DE LA VIE MONASTIQUE

compliquées que cela, car l'anachorète voit également en l'abbé un modèle de référence dont l'intransigeance et la pureté sont pour lui un idéal à rejoindre. L'anachorète a donc besoin de l'abbé. Et paradoxalement, les pachômiens soucieux de vivre fraternellement dans la communion des cœurs attendent du Père un relatif effacement et une serviabilité humble, alors que leur idéal communautaire ne peut être réalisé que dans le respect d'une discipline assez sévère. Il est donc difficile d'établir ce que la fonction éminente de l'abbé dans la règle de saint Benoît doit à la tradition historique. Le nom même de l'abbé, dans la règle bénédictine, a des connotations christologiques évidentes, puisque le Christ, selon saint Paul (Rm 8, 15), est lui-même l'abba pater. C'est ce nom qui est attribué au chef du monastère, ainsi conçu comme un «vicaire du Christ ». Cette simple dénomination suffirait déjà à reconnaître l'importance du personnage. Vicaire du Christ, l'abbé doit agir en tous points comme lui, il doit l'imiter avec une fidélité plus parfaite encore que les autres membres de la communauté. Pour la règle du Maître, la fonction de l'abbé n'est pas si différente de celle des évêques dans l'Église. De plus, les abbés, ou « docteurs », ministres du Christ, répètent ce que fut la mission des prophètes, puis des apôtres,

auxquels le Christ avait adressé cette parole: « Qui vous
écoute, m'écoute» (Mt 28, 20). L'abbé prend donc le relais du message apostolique et le transmet de génération en génération, perpétuant la présence du Christ sur la terre. On conçoit que ce devoir l'oblige à la plus grande vigilance et à l'exercice constant et infaillible de toutes les vertus monastiques, qu'il doit porter à leur suprême perfection. La parfaite observation de la loi divine est d'ailleurs le critère auquel on se reporte pour l'élection de l'abbé. Mais l'ordination de l'abbé est effectuée par l'évêque, car la règle

22

A
du Maître subordonne de manière générale la « scola»
monastique à 1'« ecclésia » : la hiérarchie de l'Église prime la hiérarchie du monastère. On ne peut donc pas parler, en

raison de cette médiation épiscopale, d'un « charisme»
particulier de l'abbé, qui serait nommé directement par Dieu: le contrôle extérieur et objectif des actions et bonnes œuvres de celui qui a été choisi suppose au contraire quelque méfiance à l'égard de tout charisme personnel et original. Pour être vicaire du Christ, l'abbé n'en est pas moins homme: il doit prouver sa perfection spirituelle et morale par des actions quantifiables. La règle de saint Benoît elle-même appelle l'abbé «Dominus» et «Abbas », et celui-ci lui apparaît également comme le « représentant du Christ» (RB, 63, 13), « pour l'honneur et l'amour du Christ» (RB, 63, 14). Mais Benoît insiste plus que son prédécesseur sur le comportement particulier que l'abbé doit suivre en fonction de la personnalité de chacun. C'est sans doute un des traits les plus remarquables de la règle, correspondant d'ailleurs à des pratiques en usage aux époques primitives, que la diversité des traitements selon le caractère et les possibilités propres de chaque moine. Or, c'est à l'abbé que revient principalement la tâche de moduler le règlement dans le souci de respecter la personnalité de tous les membres de la communauté. Ainsi, l'autorité incontestée du supérieur va de pair avec un sens aigu du dosage, de la répartition et de la mesure dont celui-ci doit faire preuve dans l'organisation à la fois matérielle et spirituelle du monastère. Cela dit, l'abbé décide de tout. Le conseil des frères n'a qu'un rôle consultatif. L'abbé décide pourtant lui-même s'il convient de réunir ce conseil et choisit l'ordre du jour. En dépit de ce pouvoir absolu, l'abbé aura tout de même à cœur de prendre conseil de chacun et de ne pas prendre de

23

PETIT DICTIONNAIRE

DE LA VIE MONASTIQUE

décision avant d'avoir débattu généreusement avec la collectivité. Il doit être prévoyant et tout disposer avec justice. Surtout, il doit se référer constamment à la règle et, par-delà, à l'Évangile, car la règle n'est autre que cet abrégé de toute la doctrine de l'Évangile, de toutes les institutions des Saints Pères, de tous les conseils de perfection (Bossuet).

*Obéissance, hiérarchie, discipline, communautaire, apostolat, imitation, Église, Pneuma, esprit, école.

famille,

-

Collectif, L'Abbé aujourd'hui, colI. Cist., 31, 1969. L. Moulin, Le monde vivant des religieux, Calmann-Lévy, 1964. o. du Roy, Moines aujourd'hui. Une expérience de réforme institutionnelle, Édition de l'Épi, 1972.

?lbstinence
L'un des maîtres mots, sans aucun doute, de l'idéal monastique. L'abstinence, pour les législateurs, s'impose d'entrée de jeu: elle serait même l'une des notions les moins problématiques de la vie religieuse. Elle concerne le

jeûne et la chasteté. Saint Paul parlait déjà de « châtier son
corps», de « se détourner des friandises», de « ne pas s'adonner au vin » et de ne pas « manger beaucoup ». Aussi verra-t-on les fondateurs de règles, avec, au premier chef, saint Benoît, s'appliquer à rationner méticuleuse-

24

A
ment vin et nourriture, et à fixer rigoureusement l'horaire des repas. Aujourd'hui, le monachisme a sans doute largement oublié le sens des restrictions alimentaires et des interdits qui frappaient les communautés religieuses primitives. Chacun sait que le commun des fidèles ne s'impose guère plus de jeûnes hebdomadaires. Mais les moines euxmêmes, qui représentent tout de même l'élite du troupeau, ne respectent plus les interdits alimentaires avec la même ardeur qu'autrefois, et cela de l'aveu des moines euxmêmes: «Au lieu d'un ou deux repas par jour, écrit Dom Adalbert de Vogüé, selon les saisons, nous en prenons aujourd'hui trois tout au long de l'année, exactement comme les séculiers, à l'imitation desquels bien des communautés s'octroient en outre casse-croûtes et ,
goûters... » (Commentaire, VII, 321). S'il subsiste des vestiges de la règle d'abstinence, ils portent surtout sur la viande, mais pas plus qu'un ou deux jours par semaine. Le «jeûne» ne consiste plus qu'à supprimer certains plats aux repas du soir ou du matin, ou à diminuer quelque peu les rations. Bref, nous assistons, sur ce chapitre, à un recul de l'ascèse. À ce recul, A. de Vogüé apporte comme explication l'envahissement de la vie du moine par le travail, et l'extraversion qu'il suppose. Mais il y a aussi, peut-être, le souvenir du légalisme juif, dont le Christ avait voulu se détourner en rejetant toutes observances trop scrupuleuses des interdictions alimentaires. Les législateurs modernes, en effet, prennent grand soin de se « démarquer» du judaïsme, voire du manichéisme, en ce domaine. Pour eux, l'aliment n'est ni pur ni impur: il

est « neutre ». Ce qui est pur, ou impur, c'est le cœur de
l'homme; la souillure ne provient donc pas de quelque objet extérieur, mais de l'intérieur de lui-même. Aussi seul

25

PETIT DICTIONNAIRE DE LA VIE MONASTIQUE

l'individu peut, à lui seul, décider du sens à accorder à l'abstinence, et la régler comme il l'entend, à mesure du besoin qu'il éprouve de se purifier le cœur. C'est pourquoi l'abstinence alimentaire doit être mise exactement sur le même plan que toutes autres sortes d'abstinence: elle n'est pas spécifique, puisque le « mal» ne vient pas de l'aliment, mais du sujet qui l'absorbe. La gourmandise devient dès lors un vice qu'il faut combattre comme les autres, sans lui accorder de valeur privilégiée. L'idéal de tempérance affecte tous les aspects de la vie organique ou sensible, sans distinction de genre. Cependant, manger est notre principal besoin. Au contraire de la sexualité, par exemple, sa satisfaction ne souffre ni délai, ni rémission. Elle est, en quelque sorte, banale et, en raison de sa banalité même, expose le moine à toutes les défaillances. C'est pourquoi, exactement pour la même raison, la nourriture est le plus beau défi qui est lancé au moine.
«

De là, déclare de Vogüé, sa position clé et sa valeur de

test pour l'ensemble de l'effort moral» (Corn., VII, 325). Par sa valeur de modèle, l'abstinence alimentaire influence donc toute la vie spirituelle et décide de la puissance de l'ascèse personnelle. Qui a triomphé de son appétit est sûr de l'emporter sur toutes ses autres passions. Le jeûne est un épisode du combat de l'esprit contre la chair: on voit que la philosophie qui imprègne la règle de l'abstinence est d'une toute autre nature que celle qui soustendait les formes de légalisme judaïque ou manichéen, puisque le sens du mal est déporté de l'aliment sur le sujet lui-même, conçu comme une totalité âme-corps et qui, en outre, a besoin de la grâce pour mener à bien son combat. Ainsi naîtra cet idéal de frugalité, frugalitas ou parcitas, dont saint Benoît s'est fait le chantre. D'autres éléments spécifiquement chrétiens donnent à l'interdit alimentaire un sens nouveau: le devoir de chari-

26

A
té, tout d'abord, qui impose de nourrir les nécessiteux en restreignant soi-même ses propres besoins. Ensuite, le souci de partager les souffrances du Christ, notamment par le jeûne des mercredis et vendredis et celui du carême ; à l'inverse, on ne jeûnera pas le dimanche ni pendant le temps pascal, parce que ces moments sont ceux de la Résurrection. Bref, toutes ces choses font que, comme

l'écrit de Vogüé, « le jeûne et l'abstinence paraissent tenir à l'essence même du monachisme depuis toujours. « Chacun reçoit de Dieu un don qui lui est propre» : saint Paul le disait de la chasteté, Benoît le répète au sujet de l'abstinence. Dons personnels sans doute, mais qui définissent ensemble un certain type humain et chrétien: celui du moine. Il existe un don, une grâce, un charisme monastique, et ce charisme consiste précisément dans le renoncement. Renoncer au commerce sexuel et à l'alimentation délicate, à l'indépendance et à la parole, à la propriété et au prestige - on n'en finirait pas d'énumérer les diverses abstentions qui composent la manière d'être du moine [u.] : comment le plus puissant des appétits humains échapperait-il au charisme monastique du renoncement? » (Corn. VII, 331-332).

*Restriction, modération, charité, renoncement.

mortification,

pénitence,

économie,

-

-

J. Cassien, Conférences, E. Pichery éd., Éditions du Cerf, 1955 (notamment: 5,16-23 ; 5, 25 ; 5, 14 ; 3,6-10 ; 21, 20, 3 ; 21, 18-20). J. Cassien, Institutions cénobitiques, J.-C. Guy éd., Éditions du Cerf, 1965 (notamment 5,22 ; 5, 5, 1 ; 5, 8 ; 5, 22 ; 5, 1719 ; 10, 22 ; 5, 14, 4 ; 5, 10, 21, 22).

27

PETIT DICTIONNAIRE DE LA VIE MONASTIQUE

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A. Guillaume, Jeûne et charité dans l'Église latine, des origines au XIIe siècle, en particulier chez S. Léon le Grand, Paris, 1954. F. Debuyst, Bénédictins, un art de vivre, Centurion, 1985.

~ction
La vie monastique est une vie contemplative. Est-ce à dire que le moine doive renoncer à toute action? Bien entendu non. La règle de saint Benoît, et le monachisme en général, insistent sur la valeur à accorder à l'exécution des tâches de la vie pratique, et notamment au travail manuel. Certes, le travail manuel doit laisser l'esprit libre pour la contemplation, et est d'abord conçu comme un moyen de sanctification et d'ascèse. Mais justement, en raison de sa portée ascétique, le travail manuel est promu par la règle à un rang supérieur, qu'il ne saurait avoir dans le siècle: c'est du travail manuel spiritualisé, et c'est de l'Esprit qu'il tire sa remarquable fécondité dans tous les domaines, agricole, artisanal, technique, etc. Aussi doit-on se représenter le moine comme étant, sous ce rapport, un homme d'action éminent, et l'action elle-même, comme la pierre de touche de son progrès spirituel.
«

On garde invinciblement, écrit un moine, l'impression

que le Bénédictin est l'homme des grands travaux, des longues patiences, des réussites artistiques ou savantes. Son personnage serait-il complet si ces attributs lui faisaient

défaut? » (Moines, Cahiers de la Pierre-Qui-Vire, Desclée
de Brouwer, 1953, p. 123). Mais s'il est vrai que le bénédictin est l'homme des grands travaux, prouesses

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A
artisanales ou réalisations agricoles, c'est parce que le bénédictin conçoit le travail manuel comme un moyen de rechercher Dieu: c'est pourquoi l'action ne représente ici qu'une espèce de modulation de la contemplation, qu'elle s'intègre à la mystique. Qui voudrait dissocier le travail manuel de la vie contemplative en général se tromperait tout à fait sur le sens de l'un et de l'autre dans la vie monastique. De l'un et de l'autre, car la contemplation elle-même ne consiste pas en une pure attitude mentale ou affective au-dessus des contraintes de l'action. Les premiers anachorètes de l'Égypte le savaient déjà. Par là même, il faut se garder d'imputer aux moines toute intention d'efficacité bénéfique, de réussite terrestre. Si celle-ci survient, c'est en plus, de manière en quelque sorte automatique et sans avoir été désirée: en somme, un effet secondaire, dont le principal résultat historique a souvent consisté en une dégradation de la morale monas-

tique. Envisager le travail « dans une perspective exclusivement religieuse», voilà pourtant le but réel du

monachisme, « et c'est aux historiens à chercher comment
(son) rayonnement temporel a pu émaner d'une institution dont le but, et le but unique, était complètement autre» (ibid., p. 127-128). En un mot, Ie travail monastique est étranger à tout esprit de « rendement». Cependant des considérations un peu plus terre-à-terre interviennent pour rendre compte du travail manuel dans la vie monastique. D'abord - et cela Cas sien l'avait bien vu - un labeur continuel éloigne du moine cet ennemi qui le guette inlassablement: l'ennui, «ce malaise spirituel, divagation de l'imagination et dégoût de cœur, que les anciens appelaient l'« acédie » (ibid., p. 120). En ce sens, les bienfaits de l'action sont les mêmes pour le moine et le profane: ce sont ceux-là mêmes que Pascal reprochait au
«

divertissement ». Le paradoxe du statut de l'action dans

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PETIT DICTIONNAIRE DE LA VIE MONASTIQUE

la vie monastique est donc celui-ci: le travail, comme le voulait Voltaire, éloigne de nous ce grand mal qu'est l'ennui (partant le vice et le besoin) - mais cela ne saurait aller si loin que cet éloignement nous dispense de penser à soi, car la portée contemplative (voire spéculative) du travail ne saurait être perdue. La fatigue physique ellemême, après les travaux des champs par exemple, est-elle si favorable que cela à la contemplation de Dieu? Ensuite, l'un des principes fondamentaux de la vie monastique est 1'« autosuffisance » alimentaire et économique: le moine devra donc vivre du travail de ses mains, et sous ce rapport, une fois de plus, sa condition n'est guère différente de celle du profane. À tout le moins, il n'est plus exposé au risque de dépendre de celui-ci, qui posséderait dans le siècle la puissance matérielle - et, surtout, le voici en mesure de faire la charité. Sans doute est-ce le dernier mot de l'action monastique: elle est un « détour» qui permet l'exercice réel de la charité.
*Travail, contemplation, prier, Pachôme, Antoine.

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Collectif, Moines, Cahiers de la Pierre-Qui-Vire, Desclée de Brouwer, 1953, p. 126-138. Dom R. Tschudy, Les Bénédictins, Éditions saint Paul, 1963, p. 120-126. Dom J. Leclercq, L'amour des lettres et le désir de Dieu, Éditions du Cerf, 1963, p. 174-175.

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Ir. Hausherr,

«

Le moine et l'amitié », in Le message des

moines à notre temps, Fayard, 1958, p. 207-220. F. Debuyst, Bénédictins, un art de vivre, Centurion, 1985.

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A ~mitié
La règle monastique soumet les hommes à un protocole des relations affectives fondé sur le respect mutuel, l'obéissance, la discrétion. Chaque frère est tenu de reporter sur les autres le sentiment de crainte respectueuse qu'il doit entretenir à l'égard de l'Abbé, et s'adresser à chacun comme s'il avait le Christ devant lui. Mais ce formalisme extérieur de la conduite (impliquant certaines attitudes spectaculaires, comme par exemple tenir les yeux baissés, parler à voix basse, etc.) n'exclut pas l'amitié simple, cordiale et chaleureuse: s'il est vrai que la distance, au monastère plus qu'ailleurs, entretient la relation et la rend possible, cette distance peut être abolie dans les moments privilégiés de l'amitié. L'amitié est tellement une valeur recherchée par les moines, que Dom Jean Leclercq n'hésite pas à écrire que ceux-ci sont, historiquement, les initiateurs d'un nouveau type de relations amicales, lorsque, au Moyen Âge, il a fallu rompre avec une forme de rapports essentiellement conformés au modèle féodal, c'est-à-dire articulés tout d'abord sur le «service ». Les moines sont ceux qui, justement (et bien que la règle prévoie toute une institution codifiée des services), ont mis à l'honneur et en quelque sorte abrité derrière leurs murs, comme une plante rare qu'on fait pousser en serre, un type d'amitié gratuite. Qui voudrait écrire une histoire de l'amitié se devrait de prendre en considération l'immense apport des moines en la matière, et rassembler les innombrables témoignages que nous ont laissés leurs lettres.

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PETIT DICTIONNAIRE DE LA VIE MONASTIQUE

De ces lettres, Dom Leclercq rappelle qu'elles sont les premiers fruits, à l'époque médiévale, de cette émancipation des rapports affectifs en dehors du carcan féodal: l'amour du prochain, la charité, vertus évangéliques, trouvent dans les actes concrets de l'amitié ainsi conçue une application notable. Le souvenir d'une telle excellence est toujours présent aux yeux des moines d'aujourd'hui. Il est toutefois tempéré par l'exigence spirituelle de ne pas considérer le bien-être de la vie communautaire comme une fin en soi - mais comme un moyen de dépassement personnel qui, à la longue, conduit le moine au parfait isolement intérieur et au « face-à-face» exclusif avec Dieu.
*Communautaire, hospitalité. discipline, hiérarchie, abbé, serVIce,

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Dom J. Leclercq, L~mour des lettres et le désir de Dieu,
Cerf, 1963, p. 174-175.

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Ir. Hausherr,

« Le moine et l'amitié », in Le message des

moines à notre temps, Fayard, 1958, p. 207-220. F. Debuyst, Bénédictins, un art de vivre, Centurion, 1985.

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A

~mour
Les chrétiens vous diront que le sens de leur existence, c'est l'amour. Et certes on ne conçoit pas qu'il pourrait en être autrement sans trahir le Christ lui-même. Cet amour, bien évidemment, est celui de Dieu, tel qu'il est médiatisé en celui du prochain. Cela, c'est encore l'exemple du Christ qui nous le dit: en Christ, c'est une personne qu'il s'agit d'aimer; et tout amour humain est reproduction de l'amour du Christ, aussi bien que toute haine est une atteinte portée à la personne du Christ. Soit. Mais dans la mesure où le moine vit séparé du monde, et n'entend vivre

que pour « Dieu seul», que tout le sens de son ascèse est de préparer cette solitude finale qui le placera en tête à tête avec le Père, qu'en advient-il de cet amour du prochain qui fonde l'existence de tout chrétien? Est-ce à dire que le moine est un chrétien moins aimant que les autres? Ou bien est-ce un faux débat et n'y a-t-il pas lieu de distinguer entre deux sortes d'amour? Le mieux, sur un sujet aussi épineux, est de laisser la parole aux moines eux-mêmes, qui concluent décidément à l'unité de tout amour chrétien: «Faut-il, se demande celui-ci, choisir entre amour de Dieu et amour du prochain, deux amours complémentaires? Peut-être sur le plan naturel pourraiton aimer Dieu ou le prochain. Mais la charité, vertu théologale, est une. Il n'y a qu'un amour pour un chrétien, c'est Dieu. Si le deuxième commandement est semblable au premier, c'est parce qu'il n'en est pas séparé et qu'il tire de lui sa valeur. La charité est participation à l'amour de Dieu. Dieu s'aime en nous, par nous. Et l'on aime le prochain en Dieu et pour Dieu, en raison même de ce courant d'amour qui embrasse toute créature; ce qu'on

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