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Philosophie de la religion et théologie chez Xavier Zubiri

De
204 pages
Le grand penseur espagnol Xavier Zubiri n'est pas seulement l'auteur d'une remarquable trilogie sur l'intelligence; on lui doit également de nombreux travaux de philosophie de la religion. C'est cet aspect de l'oeuvre qu'a étudié Antonio Gonzales. Les textes présentés dégagent des problèmes de méthode et les enjeux métaphysiques majeurs de thèmes théologiques tels que la Création ou l'Incarnation. Ils introduisent également à un écrit de Zubiri lui-même portant sur un aspect particulièrement important de la théologie de Saint-Paul.
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Philosophie de la religion et théologie chez Xavier Zubiri

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Miklos VETO, Philosophie et religion, 2006. Petre MARE~, Jean-Paul Sartre ou les chemins de l'existentialisme, 2006. Alfredo GOMEZ-MULLER (dir.), Sartre et la culture de l'autre, 2006 Laszlo TENGEL YI, L'expérience retrouvée, Essais philosophiques I, 2006. Naceur Ben CHEIKH, Peindre à Tunis, 2005. Martin MOSCHELL, Nous pensons toujours ailleurs, 2006. Antonia RIGAUD, John Cage, théoricien de l'utopie, 2006. François Dagognet, médecin et philosophe, 2006. Jean-Marc LACHAUD (dir.), Art et politique, 2006. Jean-Louis CHERLONNEIX, L'esprit matériel, 2006. Michèle AUMONT, Ignace de Loyola et Gaston Fessard, 2006. Sylvain GULLO, Théodore de Cyrène, dit l'athée, puis le divin, 2006. Laurent BillARD, Penser avec Brel, 2006. Jean-Paul COUJOU, Philosophie politique et ontologie, 2 volumes, 2006. David DUBOIS (dir.par) Les stances sur la reconnaissance du Seigneur avec leur glose, composées par Utpaladeva, 2006. Christian DELMAS, Hannah Arendt, une pensée trinitaire, 2006. Stéphanie GENIN, La Dimension tragique du sacrifice, 2006.

Antonio Gonzalez

Philosophie de la religion et théologie chez Xavier Zubiri
Suivi d'un texte de Xavier Zubiri
Traduits de l'espagnol par Philibert Secrétan

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; FRANCE

75005 Paris

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Hongrie u. 14-16

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Fac. Sciences. BP243, Université

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de Kinshasa

BURKINA

Publié avec l'appui de la Fundacion X. Zubiri à Madrid

www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr

~L'Hannattan,2006 ISBN: 2-296-00694-9 EAN : 9782296006942

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR C'est à la fois en marge des œuvres de Xavier Zubiri, et du cœur même de la Fondation qui se consacre à la diffusion de sa pensée, que nous publions trois essais d'Antonio Gonzalez, actuellement secrétaire général de ladite Fondation. Antonio Gonzalez vient de la théologie et s'est particulièrement intéressé à la place de la religion - du théologal et du théologique - dans l'œuvre philosophique de Xavier Zubiri. Ses écrits privilégient, dans l' œuvre de Zubiri, un travail sur le problème de la «déification» selon saint Paul, qui témoigne d'une manière particulièrement insistante des préoccupations théologiques du philosophe, et de sa volonté constante de marquer les relation entre philosophie et religion sans toutefois enfreindre des limites perçues et énoncées. Ce travail sur saint Paul fait partie d'un ensemble, relativement ancien, intitulé Naturaleza, Historia, Dios, mais présente de nombreuses assonances aux problèmes soulevés par Antonio Gonzalez. D'où notre désir de l'adjoindre à ses commentaires. Il a été convenu avec les éditeurs que la traduction ultérieure de Naturaleza, Histoira, Dios contiendrait intégralement la partie que nous sortons ici de son contexte. Nous remercions vivement les éditions Alianza Ediorial, Fundacion Xavier Zubiri, à Madrid, d'avoir accepté cette arrangement. Il permet d'inscrire sans scrupule le nom de Xavier Zubiri sur la liste, longue et prestigieuse, des philosophes chrétiens, ou si l'on veut, des chrétiens qui ont trouvé dans la philosophie un langage parfaitement original et adéquat pour dire leur foi et témoigner de leur fidélité à cet «Absolu absolu» que nous appelons Dieu.

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PREMIÈRE PARTIE

ANTONIO GONZALEZ

PHILOSOPHIE DE LA RELIGION ET THÉOLOGIE
CHEZ XA VIER ZUBIRI

I. Problèmes de méthode II. Le problème de la théologie III. Nouveauté théologique de la philosophie de Zubiri

INTRODUCTION

Les trois essais que comprend la Première partie de cet ouvrage constituent une introduction à la philosophie de la religion et à la théologie du philosophe basque Xavier Zubiri. Comme on le sait, Zubiri fut un disciple de Husserl et de Heidegger, et l'on peut situer sa pensée, en un sens large, dans le mouvement phénoménologique. Pourtant, sa façon particulière de radicaliser la phénoménologie confère à sa pensée une grande originalité. Au delà du sens, affirme Zubiri, il y a la réalité. Il importe donc de comprendre correctement ce que Zubiri entend par «réalité». La réalité n'est pas une région de choses que caractériserait le fait d'être «en dehors de moi». Cela, en définitive, ne serait qu'une variante de la conception scolastique de l' ens reale en tant qu'ens extra animam, sans compter que cette vision du réel n'a cessé de peser sur toute la philosophie moderne et contemporaine. Pour Zubiri, la réalité n'est autre chose qu'un mode sur lequel les choses se trouvent dans l'appréhension. Présupposer un autre concept de réalité serait impossible à partir d'une phénoménologie conséquente. Avant le sens, avant l'être, avant le sujet et l'objet. il y a l'impression de réalité. Ce point de départ a permis à Zubiri de repenser les grands thèmes de la philosophie occidentale et d'interroger certains de ses concepts les mieux établis. Le logos, l'être, la substance, le sujet sont repensés rigoureusement à partir de nouvelles possibilités ouvertes par un nouveau point de départ. Ce nouveau point de départ devait nécessairement avoir des conséquences pour tout le champ du savoir où les concepts philosophiques jouent un rôle important. Pensons simplement aux sciences humaines et sociales, ou à l'épistémologie des sciences naturelles. Or, cela est également vrai pour la philosophie de la religion et la théologie. Il s'agit de domaines qui ont toujours été, pour Zubiri, d'une grande importance et dans lesquels il s'est illustré par d'important travaux. De fait, on peut parler de deux trilogies. A côté de la

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trilogie sur l'intelligence (L'intelligence sentante, son œuvre maîtresse), nous avons une trilogie «théologale» qui comprend les trois volumes El hombre y Dios (Madrid 1984) (L 'Homme et Dieu, Paris 2005), El problema filosofico de la historia de las religiones (Madrid 1993), et El problema teologal deI hombre: cristianismo (Madrid 1997).Ces trois volumes furent publiés à titre posthume, quelque peu indépendamment l'un de l'autre, car composés à partir de matériaux laissés par Zubiri à sa mort. Pourtant, le projet initial de Zubiri était bien celui d'une trilogie proprement dite, consacrée à l'étude de la dimension théologale de l'homme. Dans le premier volume il eût été question de la «religaci6n» et du problème de Dieu; le second aurait eu pour objet I'histoire des religions; et le troisième aurait étudié le christianisme. C'eût été le déploiement unitaire de ce que Zubiri considérait comme le problème «théologal» avant d'être théologique; c'est-à-dire un problème inscrit dans la réalité de l'homme antérieurement au sens religieux ou théologique qui s'y greffe. Il s'agit d'une approche conforme à la doctrine de Zubiri, pour qui la réalité est toujours antérieure au sens. Cela signifie que Zubiri lui-même a amplement réfléchi sur l'impact que ses innovations philosophiques, en général, ont pu avoir dans les domaines de la philosophie de la religion et de la théologie. En revanche, le style philosophique de Zubiri ne permet pas toujours au lecteur de prendre conscience de tous les tenants et aboutissants de ses thèses. Zubiri préfère souvent exposer rigoureusement sa position, alors qu'il se contente de quelques brèves allusions à d'autres auteurs, alors même que ceux-ci l'avaient largement influencé. D'autre part, la philosophie de la religion et la théologie ont continué à se développer bien au delà des années 70 du siècle dernier, qui est l'époque à laquelle il rédigea ces travaux, sans toutefois susciter une grande attention dans le milieu spécialisé. Ses oscillations entre linguistique, herméneutique et subjectivité se perpétuent à l'intérieur d'un système de coordonnées philosophiques qui suscite de nombreuses questions. Si l'on veut mesurer

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l'importance de la position de Zubiri et estimer ce que sa philosophie peut représenter pour la philosophie de la religion et pour la théologie, il faut être attentif au dialogue que Zubiri entretient avec les représentants de ces disciplines, se donner la peine de confronter sa positions à celle d'autres auteurs contemporains et de montrer quels sont les apports, effectifs ou possibles, de Zubiri tant au traitement qu'à la solution de certains problèmes fondamentaux. Cela signifie que les articles qui suivent ne sont ni ne peuvent être un simple exposé érudit de la position de Zubiri. Il s'agit de montrer comment s'exerce une pensée créative comme celle de Zubiri lorsqu'elle affronte d'une manière originale les problèmes intellectuels qui se présentent dans ces disciplines. Il ne s'agit pas de répéter Zubiri, mais de penser à partir des possibilités que nous a ouvertes sa philosophie. Cela, nous l'avons fait en trois étapes, ramassées dans les textes qui suivent. Le premier s'oriente principalement sur les problèmes propres à la philosophie de la religion. On y montre la pertinence que peut avoir la philosophie de Zubiri pour des problèmes tels que la définition de la religion ou les corrélations entre les études sur la religion et leur objet. Ce sont des problèmes qui peuvent difficilement se traiter à partir de positions herméneutiques centrées sur le sens, et qui reçoivent un nouvel éclairage lorsqu'on les considère à la lumière d'un projet philosophique plus radical. Ensuite, au delà des études sur la religion, on fait référence au problème de Dieu et à la perspective dans laquelle il est abordé dans la philosophie de Zubiri. Le second texte que nous présentons ici consiste en une tentative de déterminer ce qui est la nature propre des investigations de Zubiri dans des domaines que l'on appellerait normalement théologiques, mais que Zubiri préfère souvent appeler «théologaux». Là, nous présentons une réflexion critique sur la méthode «théologale» de Zubiri, où se découvrent les possibilités ouvertes par sa philosophie; nous signalons également des voies que, bien qu'elles eussent pu être pour lui des

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possibilités de penser, Zubiri n'a pas suivies. Pour ma part, j'ai modestement tenté de les suivre dans ma Teologia de la praxis evangélica (Santander 1999). Finalement, on aborde dans un troisième texte certains thèmes théologiques capitaux en tenant compte des perspectives ouvertes par la philosophie de Zubiri. C'est d'une certaine manière un texte fondamental, car il permet de mesurer les implications et les conséquences de tous les exposés antérieurs. Dans toutes ces questions, la position de Zubiri ne cesse d'être paradoxale. D'une part, la critique phénoménologique des thèses fondamentales de la philosophie occidentale le conduit à constater que la majeure partie de celles-ci ont une origine théologiques ou pour le moins qu'elles résultent de l'appropriation du monde grec par le christianisme. Sous cet aspect, Zubiri est absolument radical et sa critique ne cesse de s'approfondir, avec une grande rigueur métaphysique et systématique, et de continuer ce qui avait été commencé par les «maîtres du soupçom>,tels Nietzsche en particulier. D'autre part, Zubiri pense que cette critique n'invalide pas la religion en général ni la foi chrétienne en particulier, mais qu'elle oblige à rénover entièrement les formes dans lesquelles la pensée occidentale s'est exprimée dans ces domaines. Pour Zubiri, il était nécessaire de penser un nouvel horizon philosophique à partir de celui dans lequel ont été pensés les grands thèmes religieux et théologiques du passé. En ce sens, Zubiri représente un type très particulier de penseur postmoderne. Pour une part, sa critique de la modernité est si profonde qu'elle se confronte à toute l'histoire de la philosophie occidentale des Grecs jusqu'à aujourd'hui. D'autre part, Zubiri non seulement déconstruit mais également reconstruit, sous une forme originale, systématique et conséquente, un ample propos philosophique et théologique. Voila qui mérite d'être pris en considération.
Antonio Gonzalez

El Escorial, 10 février 2006.

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LISTE DES ABRÉVIATIONS CLF EDR EFM FM HD HR IL IRA IRE Cinco lecciones de filosofia (3e éd), Madrid 1980 ; Cinq leçons de philosophie, Paris 2002. Estructura dinamica de la realidad, Madrid 1989. El fundamento deI mundo, texte inédit. Filosofia y metafisica, en "Cruz y Raya" num. 30, (1935) p. 7-60. El hombre y Dios, Madrid 1984 ; L'homme et Dieu, Paris 2005. El problema filosofico de la historia de las religiones, Madrid 1993. Inteligencia y logos, Madrid 1982. Inteligencia y razon, Madrid 1983. Inteligencia sentiente *Inteligencia y realidad, Madrid 1984 ; Intelligence sentante * Intelligence et réalité, Paris 2005. Naturaleza, Historia, Dios, Madrid 1987. El problema teologal del hombre: cristianismo, Madrid 1997 "Reflexiones teologicas sobre la eucharistia", Estudios eclesiasticos, vol 56, num. 216-217, Bilbao (1981) p.41-59 Sobre la esencia, Madrid 1962 (1985). Sobre el hombre, Madrid 1986. Sobre el problema de la filosofia, Madrid, s.d. ; Sur le problème de la philosophie, Paris 2002. Sobre el sentimiento y la volici6n, Madrid 1992.

NHD PTHC RTE

SE SH SPF SSV

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PROBLÈMES

DE MÉTHODE

Quelle place la philosophie de la religion de Zubiri occupe-t-elle dans l'espace des savoirs philosophiques et théologiques traitant de la religion? En quoi consiste son originalité? Une étude systématique de la philosophie zubirienne de la religion exigerait que l'on abordât des thèmes tels que la religation, l'idée de Dieu, l'expérience religieuse!, l'histoire des religions ou la position du christianisme2. Mais avant de tenter une étude systématique de cette nature, il convient d'attirer l'attention sur l'originalité de l'approche zubirienne, comparée aux façons dont procède généralement la philosophie de la religion. Les grands thèmes de la philosophie de la religion ont été abordés par la phénoménologie de la religion, par la philosophie analytique, par la critique explicative de la religion, ou par la théologie naturelle classique. Une étude systématique de la philosophie de la religion de Zubiri tirerait avantage d'une étude
I

Voir à ce sujet:

Victor Tirado San Juan, L'expérience religieuse selon

XZubiri,

in X. Zubiri, L 'homme et Dieu, ( Paris 2005), annexe p. 343-364.

2 Cf à ces sujets, El problema jilosojico de la historia des las religion es, Madrid 1993, et El problema teologal deI hombre: cristianismo, Madrid 1997. Sur la philosophie de la religion, cf. Diego Gracia, "Religacion y religion en Zubiri", in Fraijo (ed), Filosojia de la religion, Madrid 1994; A. PintorRamos, Religacion y prueba de Dios en Zubiri, in "Razon y fe" 288 (1988) et "Une philosophie de la religion chrétienne", in Introductions à la pensée de X Zubiri, Ph. Secretan (éd), Paris 2002.

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préliminaire sur la situation de la pensée religieuse de Zubiri dans le contexte des savoirs, classiques ou modernes, sur la religion. Il convient d'abord de signaler que si l'étude de la religion selon Zubiri présente un caractère de nouveauté par rapport aux autres études du fait religieux, cela est précisément dû à l'originalité de sa méthode philosophique. Et la nouveauté de sa méthode, il faut finalement la chercher dans la nouveauté de sa philosophie de l'intelligence sentante (lnteligencia sentiente) exposée dans la Trilogie3. Zubiri s'avance dans l'étude de la religion armé d'une méthode philosophique qui se distingue d'une manière décisive de la méthode phénoménologicoherméneutique, de la méthode de l'analyse linguistique et des méthodes critico-explicatives en usage. Pourtant, cette originalité de la méthode zubirienne n'implique aucunement qu'il refuse de prendre en considération les résultats des autres approches du fait religieux. Au contraire, la méthode de Zubiri, de par son caractère extrêmement compréhensif et englobant, peut intégrer les résultats des autres méthodes. C'est précisément pourquoi Zubiri peut développer une magnifique synthèse de l'expérience religieuse de l'humanité, contenu dans les trois volumes consacrés à l'étude du problème «théologal» de l'homme4. 1. La phénoménologie de la religion. La philosophie de Zubiri se développa à partir de sa première formation phénoménologique. De ce fait, la différence entre la pensée religieuse de Zubiri et la phénoménologie de la religion fournit un bon point de départ pour comprendre l'originalité de la méthode zubirienne.
3 Inteligencia sentiente * Inteligencia y realidad, Madrid 1981, Inteligencia y logos,Madrid 1982, Inteligencia y razon, Madrid 1983. Intelligence sentante *lntelligence et réalité, (Paris 2005). 4 El hombre y Dios, Madrid 1984 ; L'homme et Dieu, (Paris 2005) ; El problema filosofico de la historia de las religiones, Madrid 1993 ; El problema teologal del hombre.' cristianismo, Madrid 1997.

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Zubiri qualifie ses études sur la religion d' «analyses de faits» (HD 93, 371). Cela distingue la méthode zubirienne de la méthode phénoménologique sur un point décisif. La méthode phénoménologique cherche à comprendre le «sens» des expériences religieuses, avant de décider philosophiquement de leur vérité ou de leur fausseté. Actuellement, cette compréhension prend fréquemment une tournure herméneutique, intégrant ainsi la redécouverte de la tradition, ce qui est le cas chez des auteurs comme Paul Ricœur ou H.-G. Gadamer. Avant d'expliquer les contenus d'une expérience, il faut en comprendre le sens. C'est la fameuse distinction entre expliquer et comprendre. La méthode de Zubiri prétend se situer à un plan plus radical que toute compréhension, et a fortiori de toute explication. C'est l'analyse de «faits» qui ensuite seront compris et expliqués. Concrètement, le fait qu'analyse Zubiri est celui de la «religation» comme acquiescement au pouvoir du réels. Et le pouvoir du réel est une donné de toute appréhension de réalité, indépendamment du sens concret que peut avoir chacune des choses appréhendées (IRE 196-200 ; HD 84-99). Ainsi comprise, la religation est antérieure à toutes les significations explicitement religieuses, telles que celles qu'étudie la phénoménologie de la religion. Avant que certaines choses puissent être considérées comme ayant valeur de sacré, de numineux, de fascinant, de mystérieux ou de terrifiant6, toute la réalité a de fait un pouvoir qui me (re)lie. En tant qu'analyse de faits, la méthode de Zubiri vise un domaine que la
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La définition de la religion en terme de pouvoir se trouve déjà chez 1.B. Pratt : "Religion is the serious and social attitude of individuals or communities toward the power or powers which they concieve as having ultimate control over their interests and destines", dans The Religions Consciousness, New York 1934, p.2. 6 On reconnaît ici les catégories essentielles de la phénoménologie de Rudolf Otto: Das Helige. Dans El problema de la filosofia de las religiones, Zubiri propose un commentaire critique de ces perspectives phénoménologiques.

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phénoménologie de la religion, en raison de sa propre méthode de compréhension, a jusqu'ici ignoré. Zubiri a fait état de la possibilité d'élaborer une définition universelle de la religion, face aux difficultés que rencontre la phénoménologie pour établir une définition de ce genre. Certaines religions ne disposent pas d'un concept du religieux, ni ne se sont jamais définies elles-mêmes face à d'autres domaines culturels non religieux, comme ce fut le cas dans la culture occidentale; mais cela ne signifie pas que cette conception occidentale du religieux puisse ou doive s'imposer aux autres cultures. Sur ce point, la phénoménologie de la religion doit procéder d'une manière comparable à la méthode des «variations» de Husserl, cherchant à ne pas imposer à toutes les religions les notions particuliers qui ont cours dans l'une d'entre elles. Il peut en résulter une définition du religieux en fonction de notions très générales, et de ce fait vides. Même lorsqu'il s'agit de notions apparemment universelles comme le «sacré», on pourrait objecter que ce ne sont pas toutes les religions qui se comprennent en fonction de la sacralité, et même que certaines refusent toute séparation entre le sacré et le profane. Face à ces problèmes, Zubiri put mettre en évidence la religation comme un «fait» universel antérieur à tout «sens»"? religieux. Et c'est précisément pourquoi il peut recevoir la multiplicité des données religieuses comme autant de formations concrètes de la religation, reconnaissables dans les différentes religions (HR 85-113). De cette façon, les différents sens religieux qui apparaissent dans les diverses religions n'ont pas à être ramenées au niveau d'un «sens» général, mais peuvent être référés à un «fait» plus radicale que tout «sens» particulier. Comme fait radical, la religation permet même d'y inclure certaines formes séculières qui ne relèvent
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Dans la philosophie de Zubiri, le «sens» n'est pas l'objet de l'appréhension

primordiale, comme la chose réelle ou le «fait», mais du logos. Il parle alors d'une appréhension de la «chose-sens» (IRE [fr.] 177).

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d'aucune manière du «religieux» au sens habituel du termes. La formation de la religion déborde les frontières des entités religieuses historiquement constituées. Un autre avantage de cette manière de poser le problème consiste en une certaine neutralité herméneutique. L'analyse des faits n'exige pas une sensibilité particulière au phénomène religieux. En revanche, la phénoménologie de la religion exige de celui qui l'étudie une sensibilité spécifique, ou comme dit Otto «un a priori religieux». L'idée a un fondement herméneutique: il est évident que tout le monde ne donne pas un sens religieux à ses expériences quotidiennes. Et l'herméneutique signale qu'il n'est pas possible de saisir le sens d'un vécu passé sans une quelconque appartenance (Zugehorigkeit) à la tradition dans laquelle ce vécu se formule.9 Tout cela est parfaitement clair du point de vue du sens. Sans une affinité avec le «champ» ou l'horizon de sens, il est impossible de comprendre le sens religieux du vécu des autres. I0 Mais dans son analyse de la religion, Zubiri se situe à un niveau plus radical que celui du sens. La religation n'est pas de l'ordre du sens; c'est une dimension accessible à une analyse de la réalité, telle qu'elle s'actualise en appréhension primordiale. Zubiri ne nierait pas la nécessité d'une affinité entre l'investigateur et le vécu religieux investigué. Mais il signalerait aussi que le fait de la religation,
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Cf. Luckmann, Das Problem der Religion in der Moderne, Freiburg i.B.,
à ces problème se trouve chez Zubiri en HO 88-89.

1963. Une allusion

Cf. H.-G. Gadamer, Wahrheit und Methode, Grundzüge einer philosophischen Hermeneutik, Tübingen, 1990, p. 165-166. ; de même, Wahrheit und Methode, Erganzungen, Tübingen 1993 p. 62-65.

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10 Dans la philosophie de Zubiri, le sens n'est pas l'objet de j'appréhension primordiale mais du logos. Cf. IS, 277. Pourtant Zubiri n'étudie pas le logos dans la perspective général du «sens» ; l'analyse du sens exige une terminologie beaucoup plus détaillée. Cf. IL 89-107.

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puisqu'il ne consiste pas dans une expérience du sens, se situe à un niveau accessible à tout chercheur, indépendamment de sa sensibilité religieuse particulière. Ainsi donc, Zubiri pourra parfaitement assumer tous les résultats de la méthodephénoménologico- herméneutique, comprise comme analyse du logos religieux (des différents logoi religieux) ultérieure à l'analyse de la religation. L'analyse peut porter non seulement sur le pouvoir de la réalité, mais également sur le logos religieux dans lequel la religation a pris forme dans les différentes religions. Comme en phénoménologie, on se situerait à un plan antérieur à toute explication théorique de la religion puisqu'il ne s'agit que de la décrire. De plus, l'analyse des faits, telle que la pratique Zubiri, partage avec la phénoménologie le souci du respect de l'originalité et de l'universalité du religieux. La religation et les «sens» religieux dans lesquels celle-ci prend forme ne se prêtent pas à une réduction forcée à des processus sociologiques ou psychologiques, mais commencent par être analysés dans leur facticité primordiale. Ainsi la méthode de Zubiri peut être une honnête alliée des sciences de la religion, telles que l'histoire des religions, la sociologie religieuse ou la psychologie de la religion. Zubiri peut fournir à ces sciences un concept du religieux antérieur à toute décision théorique sur sa vérité ou sa fausseté. Dans la mesure où sa définition du religieux paraît préférable à celle de la phénoménologie, son utilité pour la science des religions paraîtrait également supérieure. Zubiri luimême le démontre par une relecture du Traité d'histoire des religions de Mircea Eliade où prévaut le point de vue du pouvoir du réel (HD 89-91) et auquel il reprend presque littéralement la liste des manifestation du pouvoir du réel. 2. La philosophie analytique de la religion. La relation entre la méthode de Zubiri et la philosophie analytique est comparable à ce que l'on vient de dire au sujet de la phénoménologie. Zubiri peut montrer que la religion n'est pas primairement une question de signification, mais que sa racine se

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