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Religion et valeurs en France et en Europe

De
207 pages
Quelle influence la religion exerce-t-elle sur les valeurs ? Dans quelle mesure être catholique, protestant ou musulman favorise-t-il le développement d'attitudes singulières et des comportements originaux ? Dès ses travaux fondateurs, la sociologie s'est intéressée aux liens entre religion et valeurs. Il s'agit ici de prolonger ce souffle pionnier en questionnant les sociétés d'aujourd'hui, en France et en Europe, dans divers registres de l'activité humaine : sexualité, politique, morale, économie.
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Sommaire Claude Dargent, Raphaël Liogier, Introduction 7

1 Religion, politique et sexualité Pierre Bréchon, Intégration au catholicisme et valeurs politiques en France 23 Guy Michelat, Attitudes à l’égard de la sexualité, intégration religieuse et orientation politique 45 Martine Gross, Valeurs chrétiennes et stratégies identitaires homosexuelles 65 2 D’une confession à l’autre Claude Dargent, Croyances religieuses, dispositions morales et attitude face au travail : actualité de Max Weber 87 Yves Lambert, Des changements dans les liens entre religion et valeurs en Europe 111 Raphaël Liogier, Espace social des valeurs et adhésion religieuse 133 3 Migrations et changement culturel Fabrice Desplan, Valeurs adventistes et culture antillaise : une relation paradoxale 157 Sonia Tebbakh, L’islam et les Français d’origine maghrébine. Incidences du religieux sur le rapport au monde et l’adhésion aux valeurs 177 Bruno Duriez, Conclusion 197

Introduction : Religion et valeurs en question
Claude Dargent, Raphaël Liogier Voici trois ans, en 2005, on a célébré le centenaire de la publication de l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme de Max Weber. Ce petit livre, issu de deux articles de revue, a connu un destin tout à fait exceptionnel : on pourrait constituer une bibliothèque impressionnante de sciences humaines et sociales à partir des écrits qui l’ont commenté depuis un siècle – pour l’illustrer, le réfuter, le prolonger, le réinterpréter1. Mettant à profit le recul désormais acquis par rapport à ce texte, cet ouvrage entend apporter sa contribution à l’étude de la question qui en constitue le cœur : les liens entre appartenance religieuse et système de valeurs et de normes. En assumant toute la complexité de ces liens, dans la lignée du texte de Weber. Malgré ce précédent illustre, consacrer aujourd’hui un ouvrage aux relations entre religion et valeurs requiert toutefois une explication. Car il s’agit de s’intéresser ici à deux objets des sciences sociales dont la pertinence et l’avenir sont parfois questionnés. Commençons par les valeurs. Et puisque la référence à un des textes majeurs de Max Weber s’est déjà imposée, recourons à un auteur qui lui a consacré un des essais importants du dernier quart de siècle2, Gordon Marshall. Le sociologue britannique relève dans son Dictionnaire de sociologie que le terme de valeur a plusieurs sens
1 Ce centenaire était donc l’occasion de faire le point sur les perspectives d’analyse que ce livre a ouvertes. Parmi de nombreux événements, il a constitué l’occasion d’une journée d’étude intitulée Religion, valeurs et changement culturel, coorganisée par le réseau thématique Sociologie et religions de l’Association française de sociologie et l’Association française de sciences sociales des religions. Cette rencontre s’est tenue le 27 mai 2005 au Cevipof-Centre de recherches politiques de Sciences Po, et son intérêt nous a semblé justifier qu’un livre fût consacré au thème exploré, constitué sur la base des communications présentées. 2 Gordon Marshall, In Search of “The Spirit of Capitalism” : an Essay on Max Weber's Protestant Ethic Thesis, Aldershot, Gregg Revivals, 1993.

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assez différents. Parmi les définitions qu’il en donne, la plus proche de ce qui sera étudié dans cet ouvrage est la suivante : « Dans les recherches sur les attitudes, les valeurs renvoient aux idées répandues dans une population et portant sur les comportements conformes à l’éthique ou considérés comme appropriés, ce qui est jugé comme bien ou comme mal, qui doit être recherché ou au moins approché. Les valeurs peuvent être plus ou moins fortes, changeantes. « Les sociétés peuvent souvent accepter une grande diversité de valeurs, bien qu’elles aient tout de même besoin d’un certain degré d’homogénéité et de similitude dans les valeurs partagées en leur sein, susceptible de susciter un fond commun à l’origine du consensus social et politique – même si les théories du fonctionnalisme normatif en général, en particulier celles de Talcott Parsons, sont accusées de surévaluer la nécessité de partager des valeurs communes pour maintenir l’ordre social. » On aurait pu aussi bien utiliser d’autres dictionnaires de sociologie : le terme valeur y bénéficie presque toujours d’une entrée, et d’une définition analogue à celle qui vient d’être présentée. Pour autant, ce concept fait l’objet d’un tir croisé venant d’horizons par ailleurs très divers des sciences sociales. Ainsi Raymond Boudon reproche à cette notion d’occuper un statut de deus ex machina dans beaucoup d’études sociologiques, qui dispense trop souvent d’une véritable réflexion sur le fait social étudié3. Il a consacré un ouvrage entier à dénoncer le poids excessif accordé à cette notion dans les explications du changement social4 : son caractère « collectif » lui paraît peu compatible avec la méthodologie individualiste qui a ses faveurs. On avait pu croire que sa reconnaissance récente de l’existence d’une rationalité axiologique à côté de la rationalité instrumentale5 allait redonner une place aux valeurs. Mais cette deuxième version de la rationalité se trouve finalement absorbée pour l’auteur d'Effets pervers et ordre social dans une rationalité cognitive qui ne leur laisse plus une place véritable. Et sur la dernière période, sa dénonciation de la thèse du relativisme au profit d’une conception

3 Raymond Boudon, François Bourricaud, article valeurs, Dictionnaire critique de la sociologie, Paris, PUF, 1982, p. 601 (1ère édition). 4 Raymond Boudon, La place du désordre : critique des théories du changement social, Paris, PUF, 1984. 5 Raymond Boudon, Le sens des valeurs, Paris, PUF, 1999.

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universaliste des valeurs enlève d’ailleurs de facto à la culture une grande partie de son statut de variable sociologique de plein exercice6. Le jugement porté sur le concept de valeur n’est pas plus positif chez un auteur comme Pierre Bourdieu, même si c’est pour des raisons bien différentes. La notion de culture occupe cette fois une place centrale dans ses écrits. Mais c’est pour montrer la dimension fondamentalement sociale du goût, comme l’établit La Distinction7. Et certainement pas pour y voir un principe organisateur des conduites sociales sur le modèle de la définition générale énoncée plus haut. Ce principe organisateur, on le sait, reçoit chez l’auteur de La noblesse d’État le nom d’habitus. Mais ce système de dispositions n’est en rien vu comme le produit d’un apprentissage proprement culturel, via la socialisation : il est le résultat des conditions objectives qui sont celles du milieu social, depuis la prime enfance. D’ailleurs, le terme socialisation est absent des publications de cet auteur, sauf dans le sens qu’on trouve dans La Distinction où, bien loin donc de renvoyer à un apprentissage culturel, il désigne en fait le processus d’intégration sociale. Quant au terme de valeurs, il est réservé dans ce livre à la valeur sociale prêtée à telle ou telle conduite, dans le cadre des rapports de domination. Centrer ainsi la sociologie de la culture sur les rapports de domination comporte un inconvénient : nier en fait les cultures de classe, comme l’ont regretté Claude Grignon et Jean-Claude Passeron8. On peut ajouter pour notre objet qu’elle empêche de penser les effets culturels de l’appartenance religieuse. Et cette approche interdit également d’envisager d’autres régimes d’action qui ne s’inscrivent pas dans les processus de domination : on pense par

6 Voir par exemple : Raymond Boudon, « À propos du relativisme des valeurs : retour sur quelques intuitions majeures de Tocqueville, Durkheim et Weber », Revue française de sociologie, numéro spécial : Sociologie des valeurs : théories et mesures appliquées au cas européen, Olivier Galland et Yannick Lemel (dir.), 47(4), octobre-décembre 2006. 7 Pierre Bourdieu, La distinction, critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979. 8 Claude Grignon, Jean-Claude Passeron, Le savant et le populaire: misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard/Seuil, 1989.

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exemple aux économies de grandeur analysées par Laurent Thévenot et Luc Boltanski9. Bien d’autres sociologues, français ou étrangers, recourent volontiers au terme de valeur. Mais sa disqualification chez deux auteurs aussi importants en même temps qu’éloignés dans les sciences sociales du tournant du XXe siècle français10 constitue néanmoins une objection de poids. Arrêtons-nous un instant encore, dès lors, sur cette double disqualification, afin d’en rechercher l’éventuel commun dénominateur. Pourquoi deux sociologues – et, au-delà, bien d’autres – qui tiennent en haute estime Max Weber, le considérant comme un des plus grand sinon le plus grand des sociologues et considérant surtout que ses grilles d’analyses sont toujours en grande partie sociologiquement productives, trouvent tous deux suspect le concept de « valeur » pourtant au cœur de la sociologie de ce même Max Weber ? Sans analyse des valeurs l’édifice scientifique wébérien ne tient plus, car il s’agit bien, dans la perspective de la sociologie compréhensive, de décrire l’activité sociale à travers les valeurs produites, reproduites, diffusées et transformées. Reconnaissons qu’un tel paradoxe mérite quelque explication. On peut trouver un fondement de cette réticence dans un constat : le terme de « valeurs » peut être sociologiquement manipulé et devenir ainsi non plus l’objet d’une description de la réalité sociale mais l’occasion de normer cette même réalité. Ce glissement possible est d’ailleurs dénoncé dans les célèbres conférences prononcées par Weber lui-même vers la fin de sa vie, conférences popularisées dans un ouvrage devenu depuis une référence classique11. Weber y dénonce la tentation prophétique du savant consistant à juger le réel, à porter un jugement de valeurs, sous couvert officiel de maîtrise scientifique. Ceci étant rendu possible par ce que l’on pourrait appeler « l’effet de chaire ». Or, le risque est d’autant plus grand pour le spécialiste des valeurs – et d’abord parce qu’un tel glissement peut plus facilement passer inaperçu, permettant
9 Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991. 10 Observé ici sur l’attitude par rapport aux valeurs, le rapprochement inattendu de ces deux auteurs est également souligné par Alain Caillé, leur point commun étant à ses yeux l’utilitarisme. Alain Caillé, « La sociologie de l’intérêt est-elle intéressante ? », Sociologie du travail, n° 3, 1981 ; Alain Caillé, Splendeurs et misère des sciences sociales, Genève, Droz, 1986. 11 Max Weber, Le savant et le politique, Paris, Editions 10/18, 2002.

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de faire passer ses propres jugements de valeurs pour des analyses des valeurs. Dans ce cas, ce que le sociologue prétend décrire, il le construit et, ainsi, l’impose. Il présente, prophétiquement, comme inéluctables ou même naturelles, des situations générales, des évolutions allant dans le « bon sens » ou le « mauvais sens ». Les valeurs sont ainsi réifiées ou idéalisées (ce qui pour notre propos revient au même) existant intrinsèquement dans certains groupes, dans certains peuples, à certaines époques. C’est ce risque qui est tenu – chez Weber aussi ! – à juste titre, en haute suspicion par Pierre Bourdieu comme par Raymond Boudon. Pour ce dernier les valeurs sont ainsi fallacieusement, abstraitement surtout, déliées de leur intérêt, de la motivation des individus qui les portent, et pour le premier, cette perspective revient à l’illusion d’un ciel des valeurs ressemblant au ciel des idées de Platon, des valeurs qui seraient indépendantes des rapports de domination sociale. Pour chacun des deux auteurs, il faut absolument éviter que les valeurs apparaissent comme des entités vivant, flottant même, dans un éther indépendant de toute utilité ou de tout rapport social. Or, le mot même de valeurs signifie tout juste cela dans le sens commun : une sorte de vérité évidente, définissant des affinités ou des oppositions naturelles – partager ou pas les mêmes valeurs. Le discours politique s’est d’ailleurs saisi de « l’opposition des valeurs » ou de « l’affinité des valeurs » pour légitimer ses actions internes ou internationales, tandis que le discours journalistique s’en est emparé pour satisfaire aux besoins quotidiens de l’audimat consistant par exemple à provoquer ou à entretenir de grandes frayeurs. Cette situation de grande confusion rend donc effectivement suspecte l’utilisation, même sociologique, d’un outil pourtant précieux scientifiquement. Il faut donc revenir au texte originel, pour surmonter les suspicions légitimes face à la perspective wébérienne – et c’est cela aussi l’intention de cet ouvrage. Selon Max Weber les valeurs ne sont pas indépendantes du contexte social, évoluant selon leurs propres lois, mais constituent des principes justifiant l’action ; elles ne sont nullement des vérités à découvrir ou des essences à attraper. Il nous semble, paradoxalement en apparence, que les critiques de deux auteurs aussi opposés que l’ont été Pierre Bourdieu et Raymond Boudon peuvent là en l’occurrence être également profitables à un retour à l’analyse des valeurs non réifiées ou essentialisées par les statistiques ou l’ontologie. Leurs critiques peuvent être prises comme des prolégomènes à toute 11

appréhension scientifique des valeurs, nous permettant d’éviter certains écueils, par exemple celui conduisant à croire qu’une seule méthode peut donner aux valeurs un contour objectif, que ce soit la méthode statistique, phénoménologique, historique, etc. Ces critiques nous obligent à reconnaître que les valeurs ne sont pas des objets simples et solides reposant tranquillement dans l’espace social : ce sont au contraire des réalités relationnelles et dynamiques qui nécessitent de multiplier les méthodes d’analyse. Tenant compte de ces critiques, nous avons tenté dans cet ouvrage de diversifier les méthodes, sans considérer que l’une nous donne un sens plus ultime ou plus profond, bref plus essentiel, des valeurs. Les méthodes et les perspectives se concurrencent, s’affinent, se critiquent. Certains articles sont à base statistique, quantitatifs, d’autres plus phénoménologiques, qualitatifs ; certains plus généraux, englobants, et d’autres plus monographiques. S’agissant ensuite de la religion, on se trouve en face d’un objet dont la légitimité en sciences sociales a fait l’objet d’interrogations fortes. Bien sûr, son étude peut se réclamer d’illustres précurseurs, au premier chef comme on l’a vu Max Weber, mais aussi Émile Durkheim. Cependant, l’évolution intervenue dans bien des pays occidentaux depuis le tournant du XXe siècle est telle que l’on doit s’interroger : cet objet reste-t-il pertinent pour l’intelligibilité de nos sociétés, au vu de leurs transformations actuelles ? Dans la deuxième moitié du XXe siècle en effet, les indicateurs de pratique voire de croyances religieuses ont marqué un net déclin. Cela a largement justifié un véritable triomphe des théories de la sécularisation dans les années 1960 et 1970. Au-delà de leur diversité, le point commun de ces théories est de conclure au recul inéluctable de l’influence de la religion sur les sociétés avec le développement économique et la modernité. Certes, ces écrits ne sont pas monolithiques, circulant entre deux pôles : ceux qui tiennent pour une disparition inéluctable à terme de la religion via un processus de rationalisation de sociétés et des univers de représentation mentale12, et ceux qui soulignent plutôt que cette sécularisation se traduit essentiellement par une perte de monopole des grandes religions traditionnelles et une plus forte individualisation
12 Ainsi est parfois mis en cause en particulier le processus d’industrialisation et d’urbanisation (Sabino Acquaviva, L’éclipse du sacré dans la société industrielle, Paris, Mame, 1967).

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des croyances13. Mais ces théories se rejoignent largement dans un constat : la religion constitue une variable sociale dont l’étude présente de moins en moins d’intérêt. L’évolution d’un certain nombre d’indicateurs empiriques plaide bien pour la seconde voire la première de ces théories. Le plus classique est la pratique que constitue l’assistance aux offices. Et les réponses aux questions posées sur la croyance corroborent ces observations. Les années 1960 marquent en effet le début d’un décrochage notable de nombreux indicateurs, en particulier relativement à la pratique religieuse régulière, chez les jeunes particulièrement14. Ainsi, analysant l’enquête sur les valeurs des Européens (EVS : European Values Survey) de 1981, Jean Stoetzel souligne que plus on est jeune, moins on est religieux15. La seconde enquête du même type, réalisée en 1990, va dans le même sens. Le recul est spécialement accentué chez les jeunes16. Plus précisément, la déchristianisation se marque d’une double façon : un effet de période (toutes les catégories d’âge sont de moins en moins religieuses, enquête après enquête) et un effet de génération, chaque nouvelle génération étant moins religieuse que sa devancière17. Et, d’une façon générale, les sociologues qui ont étudié les deux vagues de l’enquête sur les valeurs en Europe arrivent aux mêmes conclusions18.

13 Peter Berger, La religion dans la conscience moderne, Paris, Le Centurion, 1967 ; David Martin, A General Theory of Secularization, Oxford, Basil Blackwell, 1978 ; on peut également ranger dans cette catégorie : Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, 2005 (nouvelle édition Folio). 14 Yves Lambert, Guy Michelat (dir.), Crépuscule des religions chez les jeunes ? Jeunes et religions en France, Paris, L’Harmattan, 1992. 15 Jean Stoetzel, Les valeurs du temps présent : une enquête européenne, Paris, PUF, 1983. 16 Yves Lambert, Guy Michelat (dir.), op. cit. 17 Yves Lambert, « Les jeunes et le christianisme : le grand défi », Le Débat, n° 75, mai-août 1993 ; Yves Lambert, « Vers une ère postchrétienne ? », Futuribles, n° 200, juillet-août 1995. 18 Sheena Ashford, Noel Timms, «The Unchurching of Europe ?» in Sheena Ashford, Noel Timms, What Europe Thinks. A Study of Western European Values, Darmouth, Aldershot, Brookfield, 1992 ; Karel Dobbelaere, Wolfgang Jagodzinski, «Secularisation and Church Religiosity» in Jan Van Deth, Elinor Scarborough (dir.), The Impact of Values, Oxford, Oxford University Press,

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En France19, la fréquentation de la messe (hebdomadaire ou mensuelle) est en recul ininterrompu jusqu’à aujourd’hui. Or, on sait que cette obligation canonique constitue le meilleur indicateur d’adhésion au catholicisme20. Il en va de même de la fréquence de la prière, ainsi que de la croyance en Dieu chez les jeunes. Et même si les niveaux de pratique sont très variables d’un pays d’Europe à l’autre, même si la confession chrétienne varie, on constate partout, peu ou prou, la même tendance. Cette thèse s’inscrit d’ailleurs dans la continuation des problématiques fondatrices de la sociologie concernant les rapports entre religion et modernité21. Faut-il alors consacrer un ouvrage aux relations entre un objet, la religion, qui semble en voie de disparition, et un concept parfois contesté comme les valeurs ? La journée d’étude du réseau Sociologie et religions de l’AFS que nous citions plus haut nous en a pourtant convaincus. Il faut dire que la perspective d’une sécularisation inéluctable se trouve envisagée aujourd’hui en des termes fondamentalement différents d’il y a quelques années. Ce virage de l’analyse est couramment résumé aujourd’hui par une expression : le retour du religieux. Cette mutation est d’abord avancée par Gilles Kepel au tournant des années 198022. L’auteur y voit le signe du renversement de la tendance précédente, sous l’empire de laquelle le lien entre les religions et l’ordre politique, l’ordre de la Cité, semblait se distendre. À l’analyse, il s’avère toutefois qu’on rassemble sous ce thème des évolutions de portée tout à fait variable, et de pertinence sociologique très inégale. Bien sûr, cette période est marquée par un certain nombre d’événements majeurs. Chronologiquement première, l’élection de Jean-Paul II en 1978, dont l’action contribua notamment à la chute du
1995 ; Loek Halman, Ole Riis (dir.), Religion in Secularizing Society, Tilburg, Tilburg University Press, 1999. 19 Yves Lambert, « La religion en France des années soixante à nos jours », Données sociales, Paris, INSEE, 2002. 20 Guy Michelat, « L’identité catholique des Français » : « I. Les dimensions de la religiosité », « II. Appartenance et socialisation religieuse », Revue française de sociologie, 31 (3) et (4), 1990. 21 Danièle Hervieu-Léger, Jean-Paul Willaime, Sociologies et religion : approches classiques, Paris, Presses universitaires de France, 2001. 22 Gilles Kepel, La revanche de Dieu : chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde, Paris, Seuil, 1991.

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rideau de fer, et dont les déplacements suscitèrent de grands rassemblements, particulièrement de jeunes, cadre mal avec la représentation d’Églises désormais condamnées à la marginalité et à l’impuissance. Il faut également ranger parmi ces mutations la nouvelle vitalité de l’islam. À la suite de l’installation du régime théocratique de la République islamique de Khomeiny, à partir de la fin des années 1970, les mouvements islamistes s’installent sur le devant de la scène dans de nombreux pays, majoritairement arabes (Algérie, Égypte, Maroc, etc.) ou non (Afghanistan, Pakistan, Malaisie, Sénégal, républiques ex-soviétiques d’Asie centrale), sous des formes différentes. Mais leur point commun est une conception traditionaliste voire fondamentaliste de cette religion. Beaucoup d’observateurs, qui prenaient les religions du tiers-monde pour des survivances folkloriques, sont alors contraints de prendre en compte ce vaste mouvement de fond qui entend réislamiser la vie quotidienne, les mœurs, en fonction des textes sacrés musulmans – ou plutôt d’une des lectures possibles de ces textes qui s’en donne comme l’unique lecture possible. Or, ce mouvement est souvent emmené par des diplômés, notamment dans les disciplines de sciences dites dures. Le néo-fondamentalisme musulman est d’ailleurs sociologiquement le produit de cette même modernité23, et il intègre nombre des critiques postmodernes contre la modernité, des thèses nietzschéennes sur la dégénérescence de la civilisation chrétienne, en passant par les thèmes heideggériens de l’inauthenticité de l’Occident moderne, et jusqu’aux critiques de la société de consommation et de l’aliénation modernes issues de l’École de Francfort. Khomeiny luimême fut un fervent promoteur par ses écrits de l’usage antimoderne et antioccidental des références intellectuelles postmodernes. Il n’est donc pas étonnant que ce soient les plus éduqués, en général formés dans les meilleures universités européennes et américaines, qui deviennent les têtes pensantes du radicalisme islamique. Ajoutons que même dans l’islam populaire s’est développée une fascination pour la science. Les ouvrages tentant de démontrer la scientificité du Coran, comme si la tectonique des plaques ou l’embryogénèse humaine étaient déjà métaphoriquement décrites par le texte sacré, ne se comptent plus et constituent parmi les plus gros best-sellers du monde musulman. Ces constats battent largement en brèche la thèse d’une

23 Bruno Étienne, L’islamisme radical, Paris, Hachette / Poche, 1989.

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incompatibilité culturelle entre religion, progrès scientifique et modernité. Enfin, aux États-Unis, après ses premiers développements en Amérique latine, le fondamentalisme protestant a fait une irruption marquée sur la scène politique et sociale. Et à la suite notamment des attentats contre le World Trade Center de New York en septembre 2001, Georges W. Bush inscrit la politique extérieure américaine dans une inspiration qui emprunte explicitement à ce type de fondamentalisme chrétien, en reprenant par exemple à son compte la thématique de l’axe du mal. Il est clair que le christianisme, à travers le néo-fondamentalisme aux États-Unis par exemple, ou encore à travers l’explosion des mouvements néo-évangéliques dans le tiersmonde surtout, connaît un véritable renouveau géopolitique24. Devant ces phénomènes, un certain nombre d’auteurs ont effectué ces dernières années un virage à 180 degrés. Ainsi, un des tenants de la théorie de la sécularisation, Peter Berger, parle-t-il désormais de désécularisation dans son livre dont le titre prend explicitement le contre-pied de celui de Marcel Gauchet25. Il y a dans ce revirement de l’analyse un aspect manifestement exagéré. C’était probablement déjà vrai de cette nouvelle version de la fin de l’histoire que représentaient les théories de la sécularisation. La démonstration des raisons de l’inéluctable déclin religieux qu’on rencontrait tant il y a quelques années est en effet souvent sommaire. Elle tourne fréquemment autour de l’incompatibilité entre la religion et un monde moderne dominé par la rationalité scientifique. Mais les jugements rapides et la tendance à la caricature se retrouvent aujourd’hui aussi dans bien des analyses sur le retour du religieux. Cependant, un certain nombre d’éléments solides semblent bien attester l’ouverture d’un nouveau cycle. Au-delà notamment de la mesure de la pratique religieuse, l’enquête sur les valeurs de 1999 a semblé confirmer ce virage en cela qu’elle montre non seulement la résistance mais les progrès de certaines formes d’adhésion spirituelle, tout particulièrement chez les jeunes, censés mieux refléter le sens du changement social26. Cette enquête montre par exemple que la
24 Raphaël Liogier, Blandine Pont, Géopolitique du christianisme, Paris, Ellipses, 2004. 25 Peter Berger (dir.), Le réenchantement du monde, Paris, Bayard, 2001. 26 Yves Lambert, « Religion : l'Europe à un tournant », Futuribles, n° 277, juillet-août 2002 ; Yves Lambert, « Des changements dans l'évolution

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croyance en une vie après la mort est plus élevée chez les 18-24 ans que dans la génération du baby-boom des 45-54 ans en France. On le voit, l’objet que constituent les religions suscite donc un regain d’intérêt. C’est peu dire qu’aujourd’hui, la religion n’est plus un objet disqualifié – même s’il reste à en convaincre encore certains sociologues… Mais qu’en est-il alors des valeurs ? Il faut l’accorder à Raymond Boudon : la sociologie des valeurs et de la culture paye le prix de bien des études qui se sont saisies de ces notions comme solution de facilité ; trop de travaux se sont limités à une approche tautologique où la spécificité de tel ou tel comportement est « expliquée » par le fait qu’il est valorisé, avec un définitif verdict : « c’est culturel » ! Ces analyses paresseuses sont un des travers fréquents de la sociologie des valeurs et de la culture du second XXe siècle. Raymond Boudon vise la sociologie du développement. Mais on peut prendre aussi comme exemple les béhavioristes américains d’après guerre27 : leurs ouvrages ne distinguent pas clairement les principes organisateurs des comportements des comportements eux-mêmes. Ils tombent alors dans une analyse circulaire, qui déduit la culture politique des simples comportements, puis explique les comportements par la culture politique, un peu comme si l'on disait d'un individu qu'il tombe amoureux parce qu'il éprouve le sentiment qu'on peut lui prêter en constatant qu'il est tombé amoureux. La règle d’or en la matière est pourtant simple : il est indispensable de recueillir indépendamment les données portant sur ces deux ordres de faits que sont les valeurs et les comportements avant de pouvoir s’interroger sur leurs relations. Or, la multiplication des grandes enquêtes internationales comparatives de collecte de données sur des échantillons représentatifs constitue une innovation majeure pour ce domaine de la sociologie, qui permet de rompre avec ce travers. Nous avons cité plus haut l’enquête européenne sur les valeurs (EVS) bientôt complétée de manière à déboucher sur une enquête mondiale sur les valeurs (World Values Survey). Mais il en est d’autres qui, même si elles ne sont pas
religieuse de l'Europe et de la Russie », Revue française de sociologie, vol. 45, n° 2, avril-juin 2004. 27 Gabriel Almond, Sidney Verba, The Civic Culture : Political Attitudes and Democracy in Five Nations, Princeton, Princeton University Press, 1963 ; Lucian W. Pye, Sidney Verba, Political Culture and Political Development, Princeton, Princeton University Press, 1965.

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explicitement centrées sur les valeurs, livrent des données en la matière : ISSP, ESS, voire Eurobaromètres28. Ces enquêtes se situent très loin des « sondages » auxquels la presse recourt régulièrement, qui ne s’intéressent qu’aux moyennes nationales, parce que leur intérêt économique tient à leur statut occulte d’anticipation des résultats des élections. Avec les enquêtes internationales, on pénètre dans un tout autre domaine : celui du recueil de données empiriques, selon des protocoles scientifiques longuement discutés dans les institutions de recherche qui en ont la responsabilité. Comme ces recherches, ces enquêtes peuvent permettre la mise à jour des mécanismes de domination dans les représentations des acteurs. Elles peuvent également aider à la caractérisation du changement culturel international, en y cherchant la vérification – ou la réfutation – de telle ou telle théorie29. On le voit, renouant avec la tradition illustrée avec brio par Max Weber il y a un siècle, il y a suffisamment d’éléments pour justifier qu’on examine aujourd’hui à nouveaux frais les relations entre religion et valeurs. Cet ouvrage, qui ne prétend évidemment pas à l’exhaustivité, se répartit en trois grands volets. Nous évoquerons tout d’abord les valeurs dans ce qu’elles ont de plus intime et à l’inverse de plus public, en montrant que ce qui semble relever de la plus profonde intimité (en particulier la sexualité) n’est pas sans lien, ainsi que le démontre Guy Michelat, avec l’orientation politique. Il semble très difficile, voire impossible, d’isoler le domaine de la pure intimité – les choix personnels confessionnels en particulier – des orientations
28 L'enquête ISSP (International Social Survey Programme) est l'une des grandes enquêtes sociologiques internationales. Elle est réalisée chaque année sur un thème différent. L'European Social Survey (ESS) est une enquête comparative européenne destinée à mesurer les comportements et les attitudes des citoyens des pays membres et de pays non-membres de l'Union européenne sur un ensemble de thèmes sociaux et politiques. L’Eurobaromètre est un dispositif d’enquêtes qui permet aux instances de l’Union européenne de mesurer à intervalles réguliers l’évolution des opinions dans les États membres. 29 La montée du postmatérialisme pour Inglehart, ou celle d’une rationalité cognitiviste chez Boudon ; Ronald Inglehart, The Silent Revolution : Changing Values and Political Styles among Western Publics, Princeton, Princeton University Press, 1977 ; Raymond Boudon, Déclin de la morale ? Déclin des valeurs ?, Paris, Presses universitaires de France, 2002.

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politiques (Pierre Bréchon) ou même simplement de stratégies identitaires, y compris de stratégies identitaires homosexuelles que l’on trouve dans les milieux et organisations chrétiens (Martine Gross). Quittant ensuite ces domaines de la politique et de la sexualité, nous adopterons ensuite un point de vue comparatiste, illustrant les liens entre valeurs et religion dans différents domaines. Claude Dargent a choisi de s’attaquer à un problème épineux : faire passer l’épreuve des faits contemporains à la vieille idée wébérienne suivant laquelle la foi protestante déterminerait des dispositions morales particulières et une attitude spécifique face au travail. Le regretté Yves Lambert, de son côté, nous démontre, chiffres à l’appui, qu’en contexte européen c’est la nature même des relations entre les religions et les valeurs qui a changé. Et Raphaël Liogier tentera de montrer que le choix d’adhérer à une religion plutôt qu’à une autre s’inscrit dans un espace social des valeurs, autrement dit que le contexte socio-économique, qui induit des valeurs particulières, est déterminant dans les choix religieux. Mais les valeurs ne constituent pas, ainsi que nous le répétions au début dans cette introduction, des essences stables et immuables : elles se font, se défont, se mêlent, elles évoluent dans le temps et les espaces qu’elles traversent. Une culture de « là-bas » se manifeste aussi « ici » à travers des valeurs, même si ce ne sont pas celles (les valeurs) qui existaient « là-bas », ce ne sont pas non plus celles qui dominent « ici ». Ainsi les populations migrent et se transforment au cours de leur migration, et leurs valeurs aussi. De même les cultures locales entretiennent parfois des rapports paradoxaux avec les nouvelles religions qui se développent en leur sein avec leur stock de valeurs (Fabrice Desplan). Les musulmans français, majoritairement d’origine maghrébine, partagent certaines valeurs, parce qu’ils sont musulmans sans doute, mais aussi parce qu’ils sont français, mais français d’origine maghrébine (Sonia Tebbakh). Ainsi, cet ouvrage vise à questionner la force des liens existant aujourd’hui entre religion et valeurs. Y compris dans des domaines qui peuvent apparaître éloignés de l’univers confessionnel, car relevant de l’intimité, ou des options politiques, ou encore des attitudes économiques. Quel rôle joue par ailleurs la toile de fond que constitue le contexte socio-économique ? Et comment ces liens sontils affectés par le changement social global, ainsi que par les jeux de

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miroir qui s’instaurent entre régions d’origine et régions de destination à l’occasion des migrations30 ?

30 Les contraintes d’édition font que les textes qui composent cet ouvrage ont été arrêtés à la date du 28 février 2008.

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