//img.uscri.be/pth/c38aa0ce8df39c7c6b82fa7f4cf6640780777463
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Renaître par les contes

De
224 pages
Conteur, romancier et essayiste, Henri Gougaud n'a cessé d'explorer la richesse des contes. Dans cet ouvrage, il se confie sur son rapport à ces récits qui savent transformer les menaces en miracles et qui, tout au long de sa vie, lui ont offert des réponses essentielles. Car le conte a le pouvoir de déplacer les frontières qui semblent hermétiques, et de nous faire prendre conscience d'un seul coup de réalités qui résistent au raisonnement. Mêlant humour et sagesse, truffé d'histoires surprenantes et de rencontres étonnantes, ce livre illustre ce qu'est une vie nourrie par les contes. Une véritable invitation à se transformer sans cesse et à accueillir l'imprévu.
Voir plus Voir moins
Première édition :
© Éditions Carnets Nord, 2008
Édition revue et augmentée :
© Éditions Le Relié, 2015
Nouvelle édition au format de poche :
© Éditions Albin Michel, 2017
ISBN : 978-2-226-42642-0
Collection « Espaces libres »
Pour AuréliEn
Nedésespérez jamais. Faites infuser davantage.
Henri Michaux
Avant-propos
Ce livre fut d’abord oral. Il est né de conversations avec mon ami Benoît Chantre. C’est lui qui en a eu l’idée. Il était curieux de savoir ce que les contes traditionnels, ces errants millénaires, avaient à dire à nos contemporains effrayés par les grondements sinistres qui semblent nous venir d’un plus ou moins proche futur. Avaient-ils amassé, au cours des siècles traversés, assez de sagesse pour apaiser nos peurs ? Pouvaient-ils nous donner, face aux périls apparemment inévitables, quelque conseil inattendu ? Bref, qu’avaient-ils à répondre aux prophètes catastrophistes qui nous font nous faire tant de souci ? Les contes, si longtemps méprisés des intellectuels, ont tout de même duré jusqu’à nos jours sans que le temps, étrangement, ne les abîme. Une telle obstination à vivre méritait peut-être que l’on s’attarde à les interroger. J’ai d’abord été surpris que ces questions me soient posées. D’autres que moi, ethnologues, anthropologues, psychanalystes, me paraissaient mieux armés que je ne l’étais pour y répondre. Je ne suis pas un spécialiste des littératures orales, je ne suis professeur de rien. J’écris des romans que je trouve assez beaux, quand il m’arrive de les feuilleter. Et je restaure des contes qui me semblent en mauvais état, je ramasse des paroles tombées des bouches, j’écoute des gens de toutes les couleurs, et je raconte ce que j’ai découvert, ou ce qui m’a été offert, à ceux qui veulent bien m’écouter. Je suis conteur. Ce n’est guère à la mode mais tout de même, je n’en suis pas peu fier. Moi, quand je dis une histoire, je me sens environné des milliers d’heureux fantômes qui lui ont donné assez de leur vie pour qu’elle ait la force de m’atteindre. Tous me poussent à la faire aussi belle que je peux, afin que d’autres aient envie de me la prendre et de lui faire un peu d’amour. Il me plaît d’imaginer que je ferai partie, un jour, des fantômes qui l’accompagneront. Ce n’est pas rien. Mais cela ne fait pas de moi un penseur, un savant, un expert en la matière. J’ai donc prévenu Benoît Chantre qu’à mon avis je n’avais pas les compétences requises pour traiter intelligemment de ces questions. Il m’a répondu qu’il ne me demandait pas un discours de spécialiste mais plutôt que je lui confie, moi qui ai longtemps vécu dans la familiarité des contes, ce qu’ils m’avaient dit du monde et de la vie. Connaissez-vous un homme qui, ainsi invité, ne se laisse pas aller à la tentation de s’exprimer librement ? Je ne suis pas un saint ermite. Et puis peut-être était-il vrai, après tout, que j’avais des choses intéressantes à dire. Bref, secrètement flatté de la confiance qui m’était faite, j’ai accepté. D’où ce livre. Il m’a poussé à pratiquer un exercice que je n’avais jamais tenté : parler à la première personne. En général, j’évite. Cela me gêne. Non pas que j’estime le « moi » haïssable. Après tout, il y a suffisamment de haine dans le monde pour ne pas en rajouter. Mais je n’aime pas exposer mon « je » sur les places publiques, voilà tout. Cela dit, j’ai pris beaucoup de plaisir à ces conversations et à leur écriture. Je m’y suis fait un ami. Et finalement je suis content que ce livre existe. Ce n’est pas un
produit d’usine. Il a poussé dans mon jardin. Il est peut-être un peu terreux mais il est franc et de bon cœur. Je vous souhaite bon appétit.
1.
J’imagine, dans une clairière de la forêt du temps, une troupe de pauvres gens accroupis au seuil d’une grotte. C’est le crépuscule. Le soleil vient de disparaître derrière les arbres. Comme chaque soir, ces hommes, ces femmes s’inquiètent. Et si cette fois il ne revenait pas, ce père lumineux qui tous les matins nous réveille ? Si cet être prodigieux qui fait toutes choses vivantes nous abandonnait à la nuit ? J’imagine, au milieu d’eux, une mère. Elle s’effraie, elle aussi. Elle serre contre elle son enfant. Il geint, il a froid, est mal. Et voilà que ce soir-là l’angoisse de ce fils, dans l’obscurité où ils sont, lui est soudain plus insupportable que celle qu’elle-même éprouve. C’est ainsi que lui vient l’amour, l’oubli de soi dans le souci de l’autre. Et l’amour lui inspire la première berceuse, le premier conte, la première parole dite pour attendrir la nuit, pour tempérer la peur. Sa voix n’est qu’un murmure imprécis mais rassurant, cahotant mais brave. Elle ne sait pas, personne ne sait que cette parole chantonnée à l’oreille de son enfant est le premier surgissement de la source qui deviendra, un jour, le vaste fleuve de toutes les littératures humaines. Rien de plus humble qu’un conte. Rien de plus anodin, si l’on s’en réfère à la définition du dictionnaire : « Récit d’aventures imaginaires destiné à amuser, ou à instruire en amusant. » C’est un peu court. De quoi s’agit-il, en vérité ? D’histoires plus ou moins brèves qui ne se préoccupent guère de ce que l’on appelle communément la réalité et qui n’est peut-être, après tout, que l’apparence des choses. D’histoires vagabondes, sans auteur identifiable, sans origine précise. D’histoires qui ont traversé les siècles, les millénaires même, sans bruit, sans effet mesurable sur le destin des peuples, portées, jusqu’aux abords de nos temps modernes, par la seule parole humaine. De fait, la définition du dictionnaire ne témoigne que de la méconnaissance, sinon du mépris dans lequel les lettrés tiennent ces histoires-là. « Sornettes, disent-ils, balivernes déraisonnables. » Et pourtant ! Imaginez : la plus ancienne mention écrite d uConte des deux frères, dont on a répertorié, en Europe, une quarantaine de e versions, a été dénichée sur un papyrus égyptien datant de la XIX dynastie (environ 1300 ans avant notre ère). Et le premier texte où apparaît une ancêtre deCendrillonfut e écrit en Chine au VIII siècle. Question : pendant que ces contes-là, et bien d’autres, traversaient allègrement les pestes, les grandes invasions, les guerres, les révolutions, les monts et les mers, portés par presque rien, la parole des gens, voyageurs, nomades, vagabonds, marchands, combien d’œuvres réputées immortelles se perdaient corps et biens dans les brumes du temps ? Comment ont-elles fait pour subsister, pour demeurer vivantes, ces « histoires imaginaires destinées à instruire en amusant » ? Et pourquoi elles, si négligeables, ne se sont-elles pas égarées ? Les Romains croyaient aufatum librorum, au destin des livres. Tant qu’une œuvre est nourricière, pensaient-ils, elle dure, quelles que soient les difficultés de son cheminement. Les contes ont duré. Ils sont là, toujours présents dans notre drôle de monde. C’est donc qu’ils ont encore à nous apprendre. À nous apprendre ou plutôt à nourrir en nous quelque chose d’essentiel, de vital peut-être ? Je pense à la parole
de Patrice de La Tour du Pin : « Les pays qui n’ont pas de légendes sont condamnés à mourir de froid. » Je pense aussi à cette génération d’histoires métisses nées du mariage des contes amérindiens et de ceux, africains, portés jusqu’aux Amériques par les esclaves noirs. On sait peu (on imagine mal) que ces gens-là, malgré les tourments et les massacres qu’ils subissaient, malgré leur dénuement, malgré leur détresse, ont tout de même trouvé le temps, la force, le désir de se raconter leurs contes, leurs vieilles choses imaginaires, leurs « balivernes ». On ne dit rien de cela dans les livres d’histoire. Comment pourrait-on parler de ces sortes de mystères miraculeux devant lesquels on ne peut que s’émouvoir en silence, et remercier je ne sais qui ? Il est temps de rappeler quelques évidences que l’on perd trop souvent de vue, submergées qu’elles sont par la cacophonie du monde dans lequel nous sommes bien forcés de vivre. D’abord, il faut se garder de confondre l’importance des choses avec le bruit qu’elles font. Une sottise, une futilité, un mensonge entendus par dix millions de personnes n’en restent pas moins ce qu’ils sont. À l’inverse, imaginez Jésus contant ses paraboles dans les villages de Palestine. Combien ont entendu sa voix, sur telle place publique, tel coin de rue, telle ombre d’arbre ? Je suppose qu’à vingt pas de lui des gens devaient tendre l’oreille, ne comprendre qu’un mot sur deux, mais ce qu’il disait, quoique à peine audible, avait assez de force vivante pour nourrir le monde entier, et le monde en a été nourri. L’importance d’une parole se mesure à la place qu’elle prend durablement en chacun de nous, à ce qu’elle fait bouger en nous, à la terre intime qu’elle remue et fertilise. Malheureusement nous sommes aujourd’hui harcelés par un incessant fracas de nouvelles, de modes, d’événements dont on nous affirme hautement, entre deux messages publicitaires, la catastrophique gravité avant que ne lui succède, dès l’aube du lendemain, l’annonce tout aussi démesurée du triomphe de tel chanteur, de la mort de tel couturier, ou des aventures conjugales de tel président. Nous ne nous entendons plus. Imaginez qu’un ange, qu’un Esprit d’arbre ou de rivière (à supposer qu’ils existent), veuillent nous dire quelque chose. Comment pourraient-ils y parvenir ? Toutes les lignes de notre entendement sonnent sans cesse occupé. Sans cesse nous sommes tirés hors de nous par mille bruits, lumières, images plus ou moins terribles dont nous ne pouvons rien faire, sauf de l’euphorie sportive et de l’angoisse de bombardés. Alors, que pèse le conte dans ce tumulte ? Ce que pèse une pomme face à la famine. Dans le monde, rien. Dans la vie, pour celui qui la mange, elle peut être un miracle, l’aube d’une renaissance. Entre l’ampleur et l’intensité, il faut choisir. Le goût de l’ampleur – surtout que rien ne nous échappe – disperse notre attention et nous condamne à naviguer à la surface des choses. L’intensité, elle, nous limite mais peut nous permettre d’aller profond. Ce qui nous pousse au monde est ample. Le désir de vie peut être intense. Le monde et la vie : ne pas confondre. Ce n’est pas parce que la bouteille prend la couleur du vin et le vin la forme de la bouteille qu’il nous faut prendre l’un pour l’autre. Je connais des adolescents qui découvrent autour d’eux le monde, qui s’indignent de ses injustices, de ses folies meurtrières, et qui décident que la vie est abominable. Ce ne serait qu’une confusion parmi d’autres si celle-là ne pouvait pousser les plus vulnérables de nos enfants au désespoir et au suicide. Le monde est certes un lieu inhospitalier dont nous faisons trop souvent, pour notre malheur, un dépotoir. La vie, c’est autre chose. Au coin de mon immeuble, sur le trottoir, une touffe d’herbe s’est frayé un passage dans une fente de béton. La vie, c’est ça. Une incessante poussée vers le haut