Serviteur de Dieu et de l'humanité

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409 pages
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Description

Benoît XVI partage son histoire pour la première fois depuis sa renonciation. Joseph Ratzinger est largement reconnu comme l'un des plus brillants théologien et dirigeant spirituel de notre époque. Il est né en Allemagne en 1929 et la montée du nazisme et de la guerre ont profondément marqué sa vie. Ratzinger a été élu pape en 2005, prenant le nom de Benoît XVI. Il a ouvert un chemin de purification pour l'Église catholique romaine à un moment où elle a été secouée par des scandales financiers et des scandales de violences sexuelles. Il a répété à plusieurs reprises que l'Europe devait retrouver ses racines chrétiennes et construire un nouvel humanisme pour le XXIe siècle.

Benoît XVI a été mal compris par beaucoup et, en 2013, il a étonné le monde en démissionnant de la papauté. Beaucoup ont vu dans ce geste comme un signe du déclin du catholicisme, mais c'était le contraire : c'était une graine nécessaire pour ouvrir l'Église à une dimension vraiment universelle et au renouvellement entrepris par son successeur.
Ce livre est préfacé par le pape François et contient le premier entretien de Benoît XVI depuis la fin de son pontificat.


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Ajouté le 18 août 2017
Nombre de lectures 8
EAN13 9782728924127
Langue Français
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Elio Guerriero
SERVITEUR DE DIEU
ET DE L'HUMANITÉ
LA BIOGRAPHIE DE BENOÎT XVI
Préface du pape François
Traduit de l'italien par Alexandre Joly
MAMETable des matières
Préface du pape François
Introduction

I. Dans l’Allemagne du Troisième Reich
II. En route vers le sacerdoce
III. L’adolescent en théologie
IV. À Rome pour le Concile
V. Le monde se détourne de Dieu
VI. Joyeuses retrouvailles avec la théologie
VII. Archevêque de Munich
VIII. Premières années à Rome
IX. Inquisiteur ou défenseur des plus simples ?
X. « Un tournant pour l’Europe ? »
XI. L’an 2000
XII. Que cette vie est rude !
XIII. L’ours de saint Corbinien restera finalement à Rome
XIV. Obstacles dans la gouvernance
XV. Le dernier pape de Vatican II
XVI. Nouvel humanisme pour le troisième millénaire
XVII. L’Église dans la tempête
XVIII. Je dois me retirer
XIX. Mater Ecclesiae
Entretien avec le pape Benoît XVI

Notes
Bibliographie
Page de copyrightP r é f a c e
du pape François
Cette ample biographie de mon prédécesseur Benoît XVI arrive à point nommé : elle
offre une vision d’ensemble de sa vie et du développement de sa pensée, une présentation
fiable et équilibrée.
Dans l’Église, nous avons tous une grande dette de reconnaissance à l’égard de Joseph
Ratzinger – Benoît XVI – en raison de la profondeur et de l’équilibre de sa pensée
théologique, toujours vécue au service de l’Église jusqu’aux plus hautes responsabilités de
préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi durant le long pontificat de
JeanPaul II et ensuite de pasteur universel. Sa foi et sa culture ont apporté une contribution
essentielle au magistère de l’Église, capable de répondre aux attentes de notre temps,
surtout au cours des trois dernières décennies. De plus, le courage et la détermination
avec lesquels il a affronté des situations difficiles ont montré le chemin pour y répondre
avec humilité et vérité, dans un esprit de renouveau et de purification.
Mais surtout, le lien spirituel établi entre nous tout au long de ces premières années de
mon pontificat est resté d’une grande profondeur. Sa présence discrète et sa prière pour
l’Église sont d’un grand soutien et d’un grand réconfort dans ma mission.
Je rappelle souvent sa dernière audience des cardinaux, le 28 février 2013, juste avant
de quitter le Vatican, où il prononça ces mots si émouvants : « Parmi vous se trouve le
futur pape, à qui je déclare aujourd’hui ma soumission et mon respect inconditionnels. »
Je ne pouvais imaginer qu’ils me seraient destinés. À chacune de nos rencontres j’ai pu
expérimenter non seulement le respect et l’obéissance, mais également une proximité
spirituelle pleine d’affection, la joie de prier ensemble, une véritable fraternité,
compréhension et amitié, ainsi que sa disponibilité pour donner des conseils. Qui mieux
que lui peut comprendre les joies comme les difficultés du service de l’Église universelle
et du monde d’aujourd’hui, et être spirituellement proche de celui qui est appelé par le
Seigneur à en porter le fardeau ? Sa prière m’est donc particulièrement précieuse et son
amitié appréciable.
La présence simultanée d’un pape émérite et d’un pape en fonction est une nouveauté
dans l’Église. Comme ils s’apprécient, c’est une nouveauté heureuse. Elle exprime d’une
manière particulièrement évidente la continuité du ministère pétrinien, sans interruption,
comme les maillons d’une même chaîne, scellés par l’amour.
Le peuple saint de Dieu en chemin l’a très bien compris. À chaque fois que le pape
émérite, répondant à mon invitation, est apparu en public et que j’ai pu l’embrasser devant
tout le monde, la joie et les applaudissements des personnes présentes se sont faits
intenses et sincères.
J’ai beaucoup de gratitude pour le pape Benoît XVI d’avoir bien voulu participer au
Jubilé de la Miséricorde, franchissant la Porte sainte juste après moi. Dans l’une de ses
récentes interventions (dans L’Osservatore Romano du 17 mars 2016), il reconnaît comme
un « signe des temps » le fait que « l’idée d’une miséricorde de Dieu soit de plus en plus
centrale et dominante » et que « l’homme moderne soit en attente de miséricorde » ; voilà
qui démontre encore une fois et de façon très claire que l’amour miséricordieux de Dieu
est le fil conducteur intime de ces derniers pontificats, le message le plus urgent que
l’Église doit porter à l’extérieur jusqu’aux périphéries d’un monde marqué par les conflits,
les injustices et le mépris des personnes humaines.
À travers toutes les évolutions naturelles des situations et des personnes, la mission de
l’Église et le service de Pierre sont toujours l’annonce de l’amour miséricordieux de Dieu
pour le monde. Toute la vie, la pensée et l’œuvre de Joseph Ratzinger ont poursuivi ce but,
et, avec l’aide de Dieu, je poursuis mes efforts dans la même direction.À mes maîtres
von Balthasar, de Lubac et RatzingerI n t r o d u c t i o n
Une biographie de Joseph Ratzinger – Benoît XVI – doit inévitablement commencer par
un regard historico-géographique. Il est né en Allemagne en 1927 alors que s’installait
malheureusement le nazisme qui a laissé tant d’horreur derrière lui. Comme de nombreux
catholiques allemands, il s’est appliqué à refuser toute forme de violence, tout en
cherchant à survivre à cette onde de barbarie qui est partie de l’Allemagne et a atteint
l’Europe tout entière.
Les événements de la guerre l’ont conduit, lors de sa formation, à s’intéresser à deux
théologiens, Augustin et Bonaventure, qui ont placé le temps au centre de leur réflexion.
Le Père africain avait situé l’amour de Dieu à l’origine de l’histoire et sa grâce, annoncée
par Jésus, comme un don offert à la faiblesse de l’homme. L’antique magister parisien, une
fois devenu ministre général des Franciscains, en lien avec ce tournant historique apporté
par le poverello d’Assise, a mis en lumière la continuité dans la révélation de Dieu qui,
ayant atteint son sommet en Jésus Christ, reste vivante, et agissante dans le temps, malgré
la faiblesse et la corruption des institutions. Cependant, malgré les illusions millénaristes
de Joachim de Flore et de ses admirateurs de tout temps, il n’est pas possible de faire sans
elles. Le règne de Dieu annoncé par Jésus s’approche certainement avec la présence de la
grâce et des sacrements mais, encore une fois, l’homme n’a pas la capacité de le réaliser ni
même d’en accélérer la venue.
En s’appuyant sur la pensée de ces deux docteurs de l’Église, et des deux théologiens
contemporains que sont Henri de Lubac et Hans Urs von Balthasar, Ratzinger a été un
adversaire tenace à Vatican II de la vision naturaliste scolastique qui prédominait encore
dans les congrégations et les universités pontificales romaines. Quelques années plus tard,
il a cependant pris fermement ses distances avec Rahner, Küng, les théologiens de la
libération et tous ceux qui, insistant avec excès sur la nouveauté, prenaient le risque de
rompre le fil de la tradition. Il s’agit pour Ratzinger d’un chemin ininterrompu qui remonte
jusqu’aux origines apostoliques et à Jésus lui-même.
À Munich, le cardinal a fait la connaissance de la Katholische Integrierte Gemeinde, un
petit mouvement de chrétiens qui, devant l’horreur du nazisme, en sont venus à retourner
vers l’Israël de toujours et à un sentiment de gratitude des chrétiens envers le peuple de la
promesse. Cette impulsion lui a permis de façonner sa pensée sur les différentes religions
et sur l’unique Alliance établie par Dieu avec l’humanité à travers les enfants d’Abraham.
C’est ainsi qu’a pris forme sa perception de la révélation enracinée dans l’Alliance au Sinaï
et conduite à son accomplissement en Jésus avec la nouvelle loi proclamée sur le mont des
béatitudes.
Préfet de l’ancien Saint-Office, Ratzinger s’est attaché à soutenir l’œuvre de
JeanPaul II, mettant un point final aux conséquences dramatiques du nazisme et de la guerre,
renvoyant l’Europe non seulement à ses origines chrétiennes mais également à l’amour, à
la beauté capable de façonner et de rendre accueillants les pays et les villes, à
l’environnement et aux paysages.
Devenu pape, Benoît xvi , comme il l’avait déjà fait à Munich, n’a pas vu sa mission
avant tout comme une réforme des institutions séculaires mais plutôt, posant son regard
plus loin, il a invité l’Église à la foi et à la conversion, au changement du cœur nécessaire
devant les scandales sexuels et économiques.
Il a rappelé à tous les hommes que le doute n’est pas l’apanage des croyants, sommés
d’expliquer les raisons de leur foi : le doute concerne tout homme qui regarde le créé avec
sympathie, il concerne celui qui gouverne le monde de manière responsable. L’ancrage de
Platon dans le monde de l’esprit demeure une option sérieuse pour l’homme qui
s’interroge avec conscience et loyauté, avec la raison qui le distingue des autres créatures.
Son héritage reste une infatigable défense de la vérité, précieux bien pour l’humanité toutentière, avec l’encyclique sur l’amour qui concerne tous les hommes en quête de sens,
d’une possible cohabitation dans la fraternité.
Sa renonciation au ministère pétrinien est un autre héritage de grande valeur. Après
avoir appelé l’Europe, à la suite de son vénéré prédécesseur, à retrouver ses origines et son
cœur, il a donné à l’Église de s’ouvrir à de nouvelles frontières géographiques et
spirituelles, la faisant entrer dans ce troisième millénaire dont Jean-Paul II parlait si
souvent.
Je n’ai pas écrit cet ouvrage pour contribuer à la cause de béatification de Joseph
Ratzinger. Au contraire, je suis convaincu que l’Église aurait tout intérêt à renoncer aux
canonisations des papes parce que, comme le rappelait Hans Urs von Balthasar, cette
pratique lui fait courir le risque de se canoniser elle-même ainsi que son histoire. La vie
des souverains pontifes se déroule au-devant de la scène, à la vue des hommes du monde
entier. Il faut laisser le jugement de leur action à la libre analyse des chercheurs. Cela
pourrait être un signe de l’ouverture si chère au cœur de son successeur.
En revanche, j’ai voulu présenter un homme honnête, amoureux de la Bavière et des
livres, qui a échangé à contrecœur sa chaire de professeur pour celle d’évêque. C’est dans
cet esprit qu’il s’est dirigé vers Rome, laissant paraître la joie sobre du semeur qui sème la
parole, dans l’espérance que beaucoup la récoltent. Accepter l’élection comme successeur
de Jean-Paul II fut à nouveau un acte d’obéissance devant la décision de ses frères dans
l’épiscopat. Il avait parlé de la dimension de martyre du ministère pétrinien dans un
célèbre écrit. Avec le langage sibyllin des théologiens, il voulait dire que la mission de pape
requiert la patience et la résistance à la souffrance d’un martyr. Mais il n’imaginait pas
l’expérimenter un jour.
Même sur le trône de Pierre il a montré qu’il était un homme et un chrétien convaincu
et cohérent. On lui a reproché un déficit dans le gouvernement mais il y avait chez lui un
appel à se réformer et à suivre le Christ qui aurait dû rencontrer un meilleur accueil. Sa
fermeté pour affronter les scandales sur lesquels on était resté trop longtemps silencieux
n’a pas trouvé le soutien de ceux qui les relativisaient trop facilement. Enfin, dans le
domaine politique, son projet d’un nouvel humanisme pour le troisième millénaire a été
accueilli au mieux avec scepticisme par cette Europe qui était l’objet des préoccupations
et de l’affection du pape allemand.
L’évaluation de la papauté de Ratzinger ne peut faire l’impasse sur le geste de sa
renonciation, mûrement réfléchie et communiquée juste après l’annonce de l’Année de la
foi. Il ne s’agissait pas d’un acte de rébellion ni d’une étape indolore, mais bien d’un geste
prophétique, accompli en présence de Dieu et avec son soutien. C’est ce qui permet de
comprendre la paix qui a succédé, la sérénité de celui qui sait qu’il a pris une décision
douloureuse mais juste. L’attitude de Ratzinger comme pape émérite est encore plus
significative. Son obéissance et sa proximité avec le pape François, surtout dans les
moments les plus délicats, ont coupé l’herbe sous le pied de ceux qui cultivent le soupçon,
et ont donné l’image d’un homme qui, après avoir très longtemps exercé l’autorité, n’avait
pas oublié la vertu d’obéissance.
Au cours de ces dernières années, le pape Benoît s’est rapproché de saint Benoît, le
père de l’humanisme monastique, capable de tenir l’unité entre la prière contemplative et
l’action dans le silence et l’harmonie. Dans son ouvrage Foi, vérité, tolérance : le
christianisme et la rencontre des religions, il rappelait que la mort de saint Benoît avait eu
lieu, selon saint Grégoire, dans un endroit élevé. Puis il commentait : « Il peut voir le tout
parce qu’il voit de haut, et il le peut parce qu’il est devenu intérieurement large. […] Alors
la lumière de Dieu peut le toucher, il est capable de l’y reconnaître et de recevoir de lui le
1
véritable regard global . »
Le monastère Mater Ecclesiae où se déroule la dernière étape de la vie du pape Benoît
se trouve justement en hauteur. Là, comme saint Augustin, le compagnon de voyage de sa
vie, il trouve la paix en Dieu, et il reste en communion avec son successeur et avec l’Église
tout entière. De là, il regarde l’humanité avec des yeux plus sereins, avec l’amour de Jésus,le bon Samaritain qui guérit toute sorte de blessure, avec la miséricorde dont parle son
successeur. Il laisse à tous la semence qu’il a semée avec tant de patience : à l’Église, une
invitation à une sequela Christi renouvelée et plus convaincue ; aux religions et à l’État,
l’exhortation à une collaboration réciproque qui s’appuie sur une saine laïcité.
Parvenu au terme de ce travail, je ne peux m’empêcher de remercier tous ceux qui
étaient à mes côtés tout au long de ces années de travail, avec leurs suggestions et leurs
conseils. La liste serait bien évidemment trop longue si je cherchais à la réaliser. Je me
limite donc à remercier plus personnellement les deux pontifes romains : le pape François
pour sa si gentille préface que je n’osais même pas espérer, le pape Benoît qui a accepté
de lire mon texte, répondant à mes nombreuses demandes de précisions et apportant
quelques remarques très précieuses. Je veux adresser également un merci tout particulier
à Son Excellence Mgr Georg Gänswein qui a souvent répondu à mes demandes avec
clarté et précision. Ma gratitude n’est pas moindre pour tous ceux qui ne sont pas
mentionnés ici. Je conclus en adressant ma reconnaissance à mon épouse, mes enfants et
mes proches qui n’ont jamais failli pour me soutenir et me comprendre.
à Monza, le 5 mai 2016I. Dans l’Allemagne du Troisième Reich
La famille Ratzinger
À Rickering, tout proche de Schwanenkirchen, dans le district de Basse-Bavière, on a
conservé une photo qui présente la famille Ratzinger au grand complet, réunie pour fêter
en 1931 le quatre-vingtième anniversaire de la grand-mère paternelle Katharina Schmid.
À cette époque, le grand-père du pape, qui s’appelait également Joseph Ratzinger, était
déjà mort alors que ses deux parents, Joseph et Maria, se tiennent à la droite du groupe
plutôt nombreux.
Joseph Ratzinger père est né à Rickering en 1877, deuxième de onze enfants dans une
famille d’agriculteurs. Il fréquente l’école élémentaire où il fait la connaissance de deux
personnes qui ont une influence significative sur lui : l’aumônier Rosenberger lui transmet
ses profondes expériences religieuses, et le maître Weber, qui dirige le chœur de l’église,
invite le jeune Ratzinger à entrer dans le groupe des chanteurs, commencement d’une
passion forte et permanente pour la musique et le chant. Une fois l’école élémentaire
achevée, Joseph continue, autant qu’il lui est possible, son instruction, fréquentant le
dimanche une sorte d’étude extrascolaire qui offre des cours d’approfondissement religieux
ainsi qu’une instruction générale. L’aînée de la famille est une fille, Anna ; il revient donc
au premier fils, Joseph, d’aider leur père dans les lourdes tâches de l’exploitation.
Le 20 octobre 1897, à vingt ans, il est appelé au service militaire à Passau. C’est un bon
soldat, se distinguant comme tireur d’élite. Après ses deux années de service, il est nommé
sous-officier et reste encore trois années dans l’armée avec ce grade. Il retourne chez lui
en 1903, où il apprend que ses parents ont décidé de transmettre l’exploitation à l’un de
ses jeunes frères et non à lui. Il doit alors concevoir sa vie autrement ; après s’être
renseigné, il décide d’entrer dans la police. Ses états de service le décrivent ainsi :
1
« 25 ans, catholique, célibataire, 1 mètre 64 . » Son premier poste est à Niederambach ; il
connaît de nombreux changements d’affectation car, à l’époque, les gendarmes sont
souvent déplacés pour éviter qu’en restant trop longtemps dans l’un des postes de police,
ils ne s’enracinent au point de ne plus pouvoir être déplacés par la suite.
Au début de ce nouveau siècle, la Bavière, tout particulièrement Munich, n’est pas un
lieu désagréable à vivre. C’est pour cela que certains s’y installent, Vassily Kandinsky de
Moscou, Paul Klee de Zurich, Rainer Maria Rilke de Prague. Cependant, Joseph n’a pas
le temps de penser à fonder sa propre famille : il faut assurer les besoins de sa famille
d’origine, et ses supérieurs lui conseillent d’attendre avant de se marier.
Pendant la Première Guerre mondiale, il réside à Ingolstadt où les forces de police sont
renforcées en raison de la présence de nombreuses industries et de la peur de l’agitation
parmi les ouvriers. La guerre dans laquelle l’Allemagne s’est engagée aux côtés de
l’Autriche contre la France, la Grande-Bretagne et l’Italie a fait s’écrouler l’Empire des
Habsbourg. La défaite qui a de lourdes conséquences dans toute l’Europe mène les pays
de langue allemande à une issue dramatique. En raison des tensions sociales de l’Empire
allemand, de l’incapacité à se réformer des classes dirigeantes et de l’incompétence dont
font preuve les responsables militaires, l’Allemagne et l’Autriche sont animées après la
défaite par des changements internes dangereux. La révolte commence par éclater en
Bavière où apparaissent en octobre 1918, avant même la fin officielle de la guerre, les
désordres qui mènent à la révolution spartakiste et à la dénommée République des
Conseils ou République des Soviets.
Après la terrible conclusion de la révolte, de nouvelles élections sont organisées l’année
suivante, et les électeurs donnent leur préférence au parti des catholiques qui devient la
première formation politique de la Bavière et l’unique parti régional représenté au
Parlement national allemand, le Reichstag. C’est alors que le gendarme Joseph Ratzingerestime qu’est venu le temps de fonder sa propre famille. À quarante-trois ans, il n’est pas
familier des mondanités et des femmes. Il a recours à quelque chose d’assez insolite pour
pouvoir se fiancer : une petite annonce dans le Liebfrauenbote, le journal catholique
d’Altötting : « Fonctionnaire d’État, célibataire, catholique, quarante-trois ans… cherche
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pour pouvoir se marier, dès que possible, une honnête jeune fille catholique . » Il fait
chou blanc la première fois, mais une femme du nom de Maria Rieger répond à la
deuxième annonce.
Née en 1884, la maman du futur souverain pontife est originaire de Rimsting, sur le lac
de Chiemsee, la « mer de Bavière », où Louis II avait fait construire son Versailles
bavarois. Le père de Maria, Isidore Rieger, est bavarois suisse ; sa mère s’appelle Maria
Peintner et est originaire du Tyrol. Ils tiennent une petite boulangerie qui ne suffit
pourtant pas à subvenir aux besoins de la famille qui s’agrandit rapidement. Maria, l’aînée
de sept frères et sœurs, doit prendre rapidement ses responsabilités. Au départ, elle veille
sur la croissance de ses frères et sœurs à la maison, suivant un cours pour devenir
cuisinière, juste après avoir franchi le seuil de l’adolescence, avant d’aller travailler auprès
d’un chef d’orchestre de Salzbourg afin de contribuer aux finances familiales. Pour elle
également, la proximité avec un artiste musicien a contribué à favoriser l’intérêt pour le
chant, jamais démenti par la suite.
Ce travail n’a pas duré très longtemps parce que le musicien n’est pas en mesure de la
payer. Maria cherche d’autres travaux, avec une ténacité à toute épreuve, jusqu’à ce
qu’elle arrive à l’hôtel Neuwittelsbach de Munich qui cherche une cuisinière spécialisée
en pâtisserie. Son père, Isidore Rieger, meurt en 1912, ce qui accroît le devoir de subvenir
aux besoins de toute la kyrielle de frères et sœurs, dont la plus jeune, Clothilde, n’a que
douze ans. En 1920, lorsque l’officier de gendarmerie Ratzinger publie son annonce,
Maria a trente-six ans. Elle demande certainement conseil à son curé qui lui donne un
avis favorable, et les deux jeunes gens commencent à se fréquenter.
Joseph est un homme sévère, autoritaire et juste, Maria une belle femme, généreuse et
de grand cœur. Les deux promis qui ne sont plus si jeunes apprennent rapidement à se
connaître et à s’aimer. Déjà, le 20 octobre 1920, Joseph fait sa demande officielle en
mariage. Après avoir obtenu le consentement de sa fiancée, malgré son âge, Joseph doit
demander l’autorisation de la gendarmerie. Les noces sont célébrées le 9 novembre 1920 à
Pleiskirchen, et c’est là également que naissent les premiers enfants : Maria en 1921 et
Georg en 1924.
La Bavière bien-aimée
Lors de l’élection de Joseph Ratzinger comme souverain pontife en 2005, les médias du
monde entier ont insisté sur la nouveauté d’un pape allemand qui succédait au pape
polonais. L’information est juste mais manque de précision. Avant d’être allemand, Joseph
Aloisius Ratzinger est bavarois de naissance et de culture. Alors qu’il s’apprête à visiter la
Bavière en septembre 2006, il déclare : « J’aime la beauté de notre terre où je faisais
volontiers de longues promenades. Je suis un vrai Bavarois, j’aime tout particulièrement la
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Bavière, notre histoire, et bien sûr l’art . »
4
Il est important maintenant, selon la reconstruction d’un célèbre historien , de donner
un coup d’œil à la culture et à la géographie de ce Land qui revendique justement, en
raison de son passé, une autonomie culturelle et économique au sein de l’Allemagne
e
fédérale. Les premiers documents historiques sur la Bavière remontent au vi siècle alors
que le duché est gouverné par une famille d’origine franque. Incorporé par la suite dans
e
l’empire de Charlemagne et de ses successeurs, il retrouve son autonomie au x siècle
lorsque les Carolingiens doivent se retirer de la région orientale de leur empire. Après
quelques siècles d’incertitude, le duché est remis en 1180 par Frédéric Barberousse àOthon de Wittelsbach dont la famille gouverne le pays sans interruption pendant près de
sept cent cinquante années, jusqu’à la nuit du 7 au 8 novembre 1918.
Comme nous l’avons déjà rappelé, alors que la guerre n’est pas encore officiellement
achevée, le lourd tribut en vies humaines exigé par le premier conflit mondial et les
privations dues à la défaite causent un tel mécontentement dans la population que
s’ensuivent des révoltes inattendues et violentes. Un observateur de grande valeur,
Eugenio Pacelli, à l’époque nonce en Bavière, écrit : « La révolution en Bavière a éclaté
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comme une traînée de poudre . » Sans se laisser abuser par les comptes rendus du
journal conservateur, le nonce attribue la responsabilité des événements non pas tant à un
complot extérieur qu’aux réactions psychologiques d’une population affamée et épuisée
après l’humiliation de la défaite et les nombreuses pertes humaines.
Conduite par un groupe dissident du Parti socialiste, les Spartakistes, la révolte déclare
le roi Louis III déchu et, sous la présidence de Kurt Eisner, donne naissance à une
république de type soviétique, la Räterepublik, la République des Conseils, qui s’effondre
lamentablement au bout d’un mois. Dans le même temps, le nonce Pacelli, sur le conseil
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du nouvel archevêque de Munich, Michael von Faulhaber , installé en ville en même
temps que le diplomate envoyé de Rome, quitte la ville pour ne pas avoir à rencontrer
Eisner et donner l’impression de reconnaître d’une manière ou d’une autre le chef des
insurgés.
Pourtant, les désordres ne sont pas terminés pour la capitale bavaroise. Le 12 janvier
1919, les élections régionales donnent une large majorité aux partis de l’ordre, le Parti
populaire bavarois et le Parti social-démocrate. Quelques jours plus tard, Pacelli estime
qu’il est temps de revenir mais, le mois suivant, l’assassinat d’Eisner par un jeune officier
de l’armée, noble et qui plus est catholique, laisse place à une nouvelle vague de violences
et de désordres qui aboutissent à la deuxième révolution de Munich. Une deuxième
République des Conseils est mise en place, aussi éphémère que la première. En
août 1919, les désordres prennent fin avec l’adhésion de la Bavière au Reich allemand et à
la République de Weimar. Le Land Bayern fait ainsi un pas de plus vers la pleine adhésion
à la Confédération allemande, tout en revendiquant une autonomie politique et culturelle,
notamment avec le Parti populaire catholique.
Reconnaître la spécificité de la région revendiquée et défendue avec tant de force ne
doit pas faire oublier que la Bavière moderne est constituée de trois régions d’origine
historique différente : la Souabe au sud-ouest, la Franconie au nord où dominait à l’origine
la confession protestante, alors qu’au centre et au sud-est il y a la Bavière antique et
profonde, l’Altbayern dont parle le pape dans ses mémoires avec des envolées souvent
lyriques, dictées par un amour jamais démenti. Depuis Passau et Salzbourg, cette Bavière
a les yeux tournés vers l’Autriche, la Bohême et la Tchécoslovaquie, vers la Pologne et le
monde slave sans aucune intention d’annexer et de conquérir à la manière d’Hitler et de
ses disciples fascistes mais en vue de conserver un dialogue à travers la culture et la foi qui
s’est maintenu pendant des siècles.
L’Église, lieu de vie
e
Engagée dans le Kulturkampf, l’Allemagne du début du xx siècle est restée plutôt
étrangère aux déchirements dans l’Église universelle provoqués par le modernisme et la
réaction acharnée de Pie X et de ses conseillers trop zélés. En contrepartie, ayant soin des
âmes, les théologiens et les évêques se sont rendus compte en premier du danger
occasionné par le subjectivisme et l’individualisme des temps modernes. Ils entament un
e e
virage déterminant de la théologie qui, à la fin du xix et au début du xx siècle, est
encore profondément marquée par la vision néoscolastique, pour laquelle la foi est liée à
l’assimilation de l’intelligence et à l’articulation formelle des vérités de foi.Parmi les premiers à réagir au rationalisme de ce mode de pensée, le moine bénédictin
Odon Casel (1886-1948), développant une théologie des sacrements et des mystères,
entrevoit l’aurore d’un nouveau jour qui, au-delà du rationalisme ou du matérialisme,
revient à l’extase et à la mystique. Le signal lancé par Casel est repris à l’intérieur du
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mouvement liturgique, notamment par Romano Guardini qui donne un nouveau souffle
au mouvement apparu en France et vite parvenu en Allemagne où il risquait de se limiter
aux monastères, à Beuron ou à Maria Laach.
Ces mêmes moines, en particulier l’abbé Ildefons Herwegen, prennent l’initiative
d’étendre le mouvement en dehors du cercle des monastères. En vue de cette extension,
l’abbé Herwegen publie une collection de livres, Ecclesia orans – « L’Église en prière » –,
et une recension annuelle des études liturgiques, Jahrbuch für Liturgiewissenschaft,
cherchant ainsi à inculquer le sens de la beauté, de l’esthétique des célébrations
liturgiques. Ce n’est pas un hasard si Guardini, de Mayence et de Bonn, commence à
fréquenter l’abbaye de Maria Laach où il fait la connaissance et devient ami du père
Kunibert Mohlberg. Guardini montre justement au moine bénédictin les copies de
certaines lettres où il explique à un ami l’origine de certaines vérités religieuses,
notamment le fondement de la liturgie elle-même, sans entrer dans les arguments
spécifiques mais en approfondissant le sens du tout.
À son insu, le père Mohlbert montre ces lettres à l’abbé Herwegen qui est enthousiaste.
Avec quelques petites modifications, les lettres deviennent les premiers chapitres de
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L’Esprit de la liturgie . L’œuvre connaît un succès immédiat, avec douze éditions en
moins de cinq ans. Il faut trouver la raison de cet accueil inattendu dans le langage
absolument pas clérical utilisé par l’auteur. Cherchant à s’adresser à tous, il s’efforce
d’expliquer chaque texte et chaque événement liturgique en se référant à toute la réalité
ecclésiale, à la catholicité de la foi et de l’Église. Max Scheler écrit à Guardini après avoir
lu le livre : « Je trouve que votre petit travail, étant donné son but, est d’une perfection
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classique, et je me réjouis en outre de ce qu’il ait trouvé autant de lecteurs . »
Le chapitre sur la liturgie comprise comme un jeu est tout particulièrement intéressant.
Voici ce qu’expliquait Guardini : la vérité ainsi que la pure œuvre d’art ne cherchent pas à
atteindre un but spécifique, même si elles ont un sens. Leur gratuité est à l’origine de leur
beauté. Un autre chapitre très important est celui sur la priorité du logos sur l’ethos, avec
lequel Guardini entend aller plus loin que Kant. Il écrit : « Le Vrai est le Vrai parce qu’il
est Vrai. Il lui est parfaitement indifférent de connaître l’attitude que prendra à son
1 0
endroit le Vouloir . » Ce que Scheler commente dans la lettre que nous venons
d’évoquer : « Le chapitre sur “Logos et éthos” était particulièrement nécessaire –
1 1
justement à une époque où le texte du Prologue de l’Évangile de Jean doit être rétabli . »
Mais avant tout, Guardini inscrit ses réflexions sur la liturgie à l’intérieur de la vie de
l’Église. Elle possède une richesse qui est issue du temps et qui peut donner forme et
unité. Elle est le lien à la vie de la réalité catholique et du dogme qui conduit vers la
liberté intérieure. « Seule la vérité, seul le dogme donnent à la prière la force, cette force
âpre mais vivifiante, salvifiante, sans laquelle elle risque de dégénérer en
1 2
s’amollissant . »
Cela n’empêche pas pour autant Guardini d’avoir beaucoup d’estime pour la piété
populaire. La référence au lien entre la liturgie et la vie de l’Église l’a conduit à s’éloigner
petit à petit de Maria Laach et à se rapprocher du mouvement de jeunesse Quickborn
(littéralement la Source jaillissante). En 1949, Guardini l’évoque ainsi :
En 1919, certains des nôtres avaient fait une randonnée et, à leur retour, ils nous parlèrent
d’un vieux château sur le Main, du nom de Rothenfels, où se passaient des choses passionnantes.
Là-bas, dirent-ils, personne ne commande et pourtant il y règne un ordre impeccable. On ytravaille et on y fait la fête ; garçons et filles s’y retrouvent dans la gaieté et pour des activités
1 3
sérieuses, mais tout est beau et propre. Aussi m’y suis-je rendu moi-même à Pâques 1920 .
Le mouvement Quickborn, né en 1909, attire rapidement de nombreux jeunes. Sa
croissance est ralentie par la guerre mais reprend avec vigueur après l’acquisition en 1919
du château de Rothenfels, sur la rive du Main, à l’ouest de Würzburg. La forteresse
devient le lieu de rassemblement le plus important pour les jeunes de Quickborn. Allant à
leur rencontre presque par curiosité, Guardini devient pour eux très rapidement le guide
incontesté, l’animateur capable de tenir en haleine les jeunes avec ses réflexions sur la
liturgie, sur la Trinité, sur la vie de l’Église. Joseph Pieper, un philosophe devenu célèbre
lui aussi, se souvient ainsi : « Ce fut alors, en août 1920, que j’aperçus Romano Guardini
pour la première fois, de loin, dans la Cour intérieure du Château Rothenfels […]. Ce qui
nous fascinait, c’étaient des choses que nous n’avions encore jamais entendues et que cet
1 4
homme sut nous dire dans un langage d’une simplicité presque incroyable . »
S’il sait parler, Guardini sait très bien écouter, percevoir les sentiments nouveaux qui se
forment dans les âmes. Entre 1920 et 1922, il est le père spirituel du couvent des sœurs
du Sacré-Cœur à Pützchen, près de Bonn. Là, il a le temps de préparer sa thèse
d’habilitation mais, rapidement, peu de temps après les premières rencontres de
Rothenfels, les visites et les rencontres se multiplient. Il donne alors une série de
1 5
conférences qui sont à l’origine d’un autre livre célèbre : Vom Sinn der Kirche . La
première des cinq conférences, point de départ de l’ouvrage, commence par une phrase
devenue rapidement célèbre : « S’est mis en route un mouvement religieux d’une portée
imprévisible : l’Église se réveille dans les âmes. » Le mouvement liturgique est ainsi situé
dans l’expérience de la réalité de l’Église et acquiert un fondement et une profondeur.
Jusqu’alors, les fidèles avaient du mal à se sentir une communauté dans la célébration
liturgique. L’Église était perçue avant tout comme une institution religieuse au caractère
fonctionnel et juridique. Cette nouvelle perception conduit à expérimenter l’Église
comme une communauté qui transcende et réunit les individus. Elle est la communion
vivante des fidèles, le corps mystique du Christ.
Les premières années de Joseph
e
Les vingt premières années du xx siècle ne sont pas tranquilles en Allemagne et en
Bavière. L’inflation grandit à vue d’œil, le pays s’appauvrit et les troubles se multiplient.
Georg Ratzinger s’en souvient : « Mon père touchait sa paie chaque jour, mais à peine lui
était-elle versée qu’elle ne valait déjà plus rien. Les prix avaient augmenté
entre1 6
temps ! » Malgré tout, Joseph et Maria ne se laissent pas abattre par ces difficultés.
Même si le salaire d’un fonctionnaire ne permet pas de gaspiller quoi que ce soit, le
responsable du poste de police est l’un des notables du pays, et Maria participe au budget
familial en cultivant le jardin qui permet de récolter des légumes variés. De plus, elle
tricote sans cesse et confectionne des bérets, des pull-overs, des chaussettes, des écharpes
et des gants. Avec son habileté de cuisinière, elle est capable d’organiser un délicieux
repas à partir d’ingrédients très simples. Toutes ces qualités, avec beaucoup d’humour,
donnent à la famille de mener une vie sereine en ces temps difficiles.
L’autre soutien de taille est l’adhésion convaincue des deux époux au catholicisme. Son
frère Georg se rappelle : « Chaque jour, on priait ensemble, avant et après chaque repas,
le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner. La prière principale avait lieu après le déjeuner,
1 7
quand s’exprimaient les principales demandes de la famille . » Les parents sont
fermement convaincus de l’aide de Dieu dans les circonstances joyeuses et tristes de la vie
et vivent leur foi non pas à part mais en union avec la vie de l’Église et de la communauté
de leur pays. Lors de leur mariage, le curé leur a donné un Schott. Le terme désigne enAllemagne, à ce moment-là, un missel pour laïcs conçu par le moine Anselm Schott de
Beuron, le grand monastère bénédictin de Bade-Wurtemberg. Précurseur du mouvement
e
liturgique, Schott a déjà publié à la fin du xix siècle un missel pour les laïcs où la
traduction allemande est juxtaposée au texte latin de la liturgie afin que les fidèles
puissent participer à la vie liturgique de l’Église. Par la suite, d’autres propositions de
missel pour laïcs portent le nom du précurseur. La famille Ratzinger vit donc depuis le
début dans ce mouvement liturgique et ecclésial dont Romano Guardini est le soutien et
le messager le plus efficace.
En 1925, le gendarme Joseph Ratzinger est transféré à Marktl am Inn, un village
d’environ 2 000 habitants presque tous catholiques. Sur la place du marché, le numéro 11
est encore aujourd’hui une grande maison construite en 1700 dans le style typique du Sud
de la Bavière. C’est là, au premier étage, que la famille Ratzinger vient habiter et c’est là
que, aux premières heures du 16 avril 1927, naît leur troisième fils, appelé Joseph
Aloisius. Le premier nom, selon la coutume familiale, est celui du père, alors que le
second, correspondant à Louis, lui est donné en hommage à un oncle qui est devenu
prêtre et a pris le nom du jeune jésuite italien saint Louis de Gonzague.
Son frère Georg se souvient :
Je me souviens seulement m’être réveillé et m’apercevoir que j’étais seul. Or je n’étais pas
habitué à dormir seul, en ce temps-là mes parents et ma sœur dormaient encore près de moi.
Mais ce jour-là, personne ne m’avait réveillé comme on le faisait d’habitude, et au lieu de cela
j’entendais les échos d’une activité fébrile. Des portes claquaient, des pas rapides résonnaient
dans l’entrée, on parlait à voix haute. Quand j’entendis la voix de mon père, j’appelai : « Père, je
voudrais me lever ! » Mais il répondit : « Non, il faut que tu attendes encore, un petit garçon
1 8nous arrive aujourd’hui ! »
C’est le Samedi saint, il neige et il fait très froid. C’est pourtant une occasion unique : à
cette époque, la liturgie pascale avec la bénédiction de l’eau et le baptême sont célébrés
dès le matin du Samedi saint. Laissant dans leur lit les enfants et la maman encore
souffrante après l’accouchement, le père se rend tout de suite à l’église avec le
nouveauné. Le petit Joseph est ainsi baptisé dans la nouvelle eau purifiante ; son baptême et sa vie
tout entière sont plongés dans l’ambiance pascale, l’heure pour les croyants où se réalise le
mystérieux passage de Jésus de la mort à la vie. Le pape Benoît le commente dans ses
mémoires : « Le fait que ma vie ait été ainsi plongée dès le début dans le mystère pascal
1 9
m’a toujours rempli de gratitude, car ce ne pouvait être qu’un signe de bénédiction . »
De constitution plutôt faible, le petit Joseph est l’objet de toutes les attentions de sa
maman et des voisins. Le pape confesse qu’il n’a aucun souvenir de ce village qu’il doit
quitter rapidement, mais il souligne la proximité avec Altötting, le sanctuaire marial de la
région où sa famille et lui-même se rendent très souvent en pèlerinage. Cette précision a
conduit un journaliste de la Süddeutsche Zeitung à faire observer, lors de l’élection de
Benoît XVI, que Marktl est justement à mi-chemin entre Altötting et Braunau, entre le
paradis et l’enfer, entre le sanctuaire de la Vierge Marie et le pays natal d’Adolf Hitler,
dont l’ombre funeste commence déjà à s’étendre sur l’Allemagne.
Le petit Joseph n’a pas encore deux ans au moment du premier des nombreux
déménagements de sa vie d’enfant. L’étape suivante est Tittmoning, une petite ville à une
vingtaine de kilomètres plus au sud, sur la rive du fleuve Salzach, dont le pont marque la
frontière avec l’Autriche. C’est ce lieu dont le pape se souvient comme « le pays des rêves
2 0
de mon enfance ». Restent gravés dans sa mémoire la grande place avec ses belles
fontaines, le magnifique hôtel de ville, les maisons imposantes dont celle destinée à la
famille du chef des gendarmes qui est située dans le centre historique et donne
directement sur la place. Si la maison est magnifique de par son emplacement, elle n’est
pas idéale pour une vie familiale. À l’origine propriété des chanoines de l’église collégiale,
la maison a besoin d’une restauration urgente. Le pavement est assez délabré, les escaliersen bois raides et grinçants. Cela concerne avant tout la maman qui doit se déplacer dans
un couloir et une cuisine étroits, et non les enfants qui trouvent tout mystérieux,
notamment la chambre à coucher établie dans l’ancienne salle du chapitre qui est
particulièrement spacieuse.
La belle et ancienne église de Tittmoning fascine également, objet de l’attention des
chanoines pendant plusieurs siècles. Leur fondateur, le mystique et visionnaire
Barthélémy Holzhauser, a écrit des œuvres apocalyptiques. Sa présence a laissé quelques
traces dans la manière dont sont nommés le curé, le doyen et les chapelains, les
e
chanoines. La forteresse du xii siècle qui domine la ville est une attraction ; elle a été la
résidence estivale des évêques de Salzbourg. Tout près, il y a le sanctuaire marial de
Ponlach ou de Maria Brunn, où la maman conduit souvent ses trois enfants en raison de
sa dévotion pour la Vierge Marie, mais également pour faire une promenade distrayante et
bienfaisante dans la forêt dominant la colline qui mène au sanctuaire. La ville est un peu
surélevée ; dans le bas, il y a le pont sur la rivière Salzach, frontière avec l’Autriche. Il faut
s’acquitter d’un petit péage mais la maman a lié amitié avec le douanier qui ferme souvent
les yeux. Il s’agit d’un pays étranger où l’on parle pourtant la même langue et le même
dialecte.
Dans cette belle ville frontalière, Joseph fait sa première expérience comme externe.
Alors que sa sœur et son frère vont à l’école, il est inscrit à la garderie gérée par les Dames
anglaises dont la directrice est une religieuse petite et énergique. Ce n’est pas une
expérience particulièrement joyeuse : le plus petit des frères Ratzinger aurait préféré rester
à la maison avec sa maman. Avec du recul, le pape reconnaît que l’effort pour s’habituer à
la vie commune lui a rendu service. C’est à Tittmoning qu’a commencé l’amour des deux
frères pour la musique, bien vite encouragé par les parents. Dans la ville frontalière, Georg
fait la connaissance d’un homme qui possède un harmonium et se rend souvent chez lui
pour pouvoir toucher ce mystérieux instrument qui l’attire. C’est au moment où la famille
va quitter la ville pour une nouvelle destination que le papa fait l’acquisition d’un
harmonium d’occasion pour ses deux fils, grâce à une annonce dans le journal. L’amour de
la musique conduit Georg à devenir musicien, et fait naître en Joseph un intérêt jamais
démenti, constamment cultivé au long des années.
La montée du nazisme
À la fin des années 1920, l’Allemagne est un pays vaincu, appauvri et divisé. Le traité de
Versailles aurait dû, aux dires des vainqueurs, garantir l’ordre international ; en réalité, il
est considéré en Allemagne comme « une absurdité internationale » tel que l’écrit Pacelli à
2 1
Gasparri en 1920 . En 1923, le gouvernement français confie au gouvernement
allemand son intention d’envoyer une mission de contrôle dans la Ruhr pour vérifier
l’application rigoureuse des programmes de réparations établis à Versailles. Après la révolte
spartakiste de 1919, la Bavière est justement devenue un lieu de refuge pour les forces
contre-révolutionnaires et c’est là qu’un certain Adolf Hitler commence à faire ses
premiers pas, désirant faire du Land méridional « un centre de renouvellement au sein du
2 2
Reich marxiste corrompu ». La tentative d’insurrection partie d’une brasserie de
Munich vers la fin de 1923 s’achève par l’arrestation d’Hitler, mais la semence
nationalesocialiste est désormais jetée en terre.
L’année suivante, en 1924, le concordat entre la Bavière et le Saint-Siège est confirmé,
garantissant aux catholiques l’enseignement de la religion dans les écoles d’État, la
reconnaissance des congrégations religieuses comme des corporations de droit public, et
toute une série de mesures favorables. Cela apparaît aux catholiques comme le début
d’une période plutôt positive. La crise économique de 1929 met fin à toutes ces illusions.
L’inflation galopante et les grèves à répétition contribuent à exaspérer les esprits. En 1930,
le parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) obtient six millions devotes aux élections pour le Parlement allemand. Ce n’est pas encore le premier parti du
pays, mais il le devient rapidement après l’échec des derniers gouvernements de la
République de Weimar, menés justement par un représentant du Parti catholique, appelé
Centre, qui est dirigé par un ecclésiastique, Mgr Ludwig Kaas, ami et collaborateur du
nonce Pacelli.
Devant l’avancée nazie, de plus en plus de fidèles se demandent s’il est possible pour
des catholiques d’adhérer à ce parti, ouvertement anticlérical et anticatholique. Le vicaire
général de Mayence répond par la négative et sa position est reprise par L’Osservatore
Romano qui écrit : « L’appartenance au Parti national-socialiste est incompatible avec la
2 3
conscience catholique . » Plus importante encore dans notre contexte, une déclaration
de la Conférence épiscopale bavaroise, présidée par le cardinal Michael von Faulhaber,
2 4
qui parle d’une incompatibilité fondamentale entre le Parti nazi et la foi chrétienne .
C’est ce qui explique pourquoi, aux élections fatales de 1933, le Parti national-socialiste
fait le plus petit score dans les circonscriptions catholiques de la Bavière en comparaison
avec les autres régions allemandes. Cependant, par la suite, les autorités vaticanes et les
évêques doivent inévitablement composer avec les nazis et les barrières cèdent petit à
petit.
Le Vatican perçoit aussitôt les premiers signaux venus de la chancellerie sur l’initiative
de von Papen, le vice-chancelier catholique d’Hitler. Il y a le modèle de l’Italie où a été
signé quelques années auparavant un concordat pour défendre les intérêts des catholiques
face à un parti d’État autoritaire, s’appuyant sur le concordat conclu avec la Bavière dont
l’architecte était le nonce Pacelli devenu depuis peu secrétaire d’État. Le 23 mars 1933,
Hitler déclare qu’il tient « beaucoup à continuer et à développer les relations amicales
2 5
avec le Saint-Siège ». Quelques jours plus tard, Cesare Orsenigo, nonce à Berlin,
annonce à Pacelli la venue à Rome de von Papen. Au même moment, les dirigeants du
Centre, après avoir voté les pleins pouvoirs à Hitler le 23 mars 1933, prononcent la
dissolution de leur formation politique le 5 juillet de la même année. Le Parti populaire
bavarois l’a précédé d’une journée seulement.
Agit-on trop rapidement ? Certains hommes politiques le pensent comme le professeur
de Cologne Benedikt Schmittmann venu explicitement de l’Allemagne à Rome pour
mettre en garde le secrétaire d’État qu’il a connu en Allemagne. Mais surtout, certains
évêques allemands en sont convaincus, parmi lesquels le cardinal von Faulhaber qui écrit
et confie à Pacelli un mémorandum où il distingue dans le programme des nazis « ce qu’il
fallait mettre en avant » et « ce qui ne convenait pas ». La partie positive (la référence au
christianisme, l’antibolchevisme) est plus largement dépassée par la partie négative : la
propagation de la haine et l’idée de race. En reprenant les expressions de la lettre pastorale
des évêques allemands, von Faulhaber dit clairement que le christianisme dont parle
Hitler n’a rien à voir avec le Christ, qu’il s’agit d’une religion différente, une vision du
monde (Weltanschauung) qui n’a de chrétien que le nom.
À Rome où parviennent des déclarations de tonalité différente, il semble avant tout
urgent de protéger les catholiques. Pour donner un exemple, l’évêque de Fribourg, Conrad
Gröber, écrit : « Une centaine de personnes sont sur le point d’être arrêtées pour des
raisons de sécurité publique, et se trouvent ainsi dans une situation de grave danger avec
leurs familles ; je serais très reconnaissant au Saint-Siège s’il pouvait leur éviter un tel
2 6
sort . » C’est justement ce qui conduit le secrétaire d’État Pacelli à bousculer le temps
alors que Pie XI, premier soutien de l’initiative au départ, commence à s’interroger sur
2 7
cette précipitation excessive .
Quoi qu’il en soit, la signature du concordat est saluée avec reconnaissance à Rome
notamment parce que les dangers liés à cet accord semblent être écartés au vu des
événements ; ces événements surviennent avec une telle rapidité qu’ils semblent justifier
la hâte avec laquelle on est parvenu à la signature. La dissolution du parti du Centre,
résultat d’un choix interne, semble réduire à néant la disposition qui empêche le clergé des’occuper de politique alors que, au contraire, le concordat peut devenir un rempart contre
les tentatives d’intrusion nazie dans le clergé. En outre, le concordat protège les
associations et les organisations catholiques, préserve les droits et la liberté de l’Église
dans le domaine scolaire. Cependant, comme pour l’Italie, les conflits commencent juste
après la signature. Le concordat est interprété en Allemagne comme une reconnaissance
implicite du gouvernement allemand ; à Rome, L’Osservatore Romano publie un article qui
exclut l’idée que le concordat signifie « la reconnaissance d’un quelconque courant de
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doctrine ou de conception politique ».
Les velléités de parvenir à un modus vivendi prennent fin après l’été 1933. Les violentes
attaques des nazis contre les organisations catholiques, contre les mouvements de
jeunesse et contre le clergé suffisent à montrer la valeur que les nazis accordaient à la
parole d’un concordat. Par la suite, surtout en Bavière, l’épiscopat revient à sa précédente
position de condamnation sans appel du régime. Parmi tous, le cardinal von Faulhaber se
distingue tout particulièrement lors de ses sermons d’Avent, élevant fortement la voix
contre les attaques nazies répétées antichrétiennes et antisémites. Comme ce qui s’est
passé en Italie, le principal lieu d’affrontement devient le maintien des écoles catholiques
contre lequel le régime s’élève dans les années 1935-1938.
La stratégie de l’officier de gendarmerie
Parmi les protagonistes du Kulturkampf – affrontement entre l’Église et l’État en
e
Allemagne et en Bavière à la fin du xix siècle –, il y a un oncle du papa du futur pape, le
docteur Georg Ratzinger (1844-1899). Prêtre et homme politique, il a été membre de la
Chambre des députés du Conseil régional entre 1875 et 1877, puis a fait partie du
Parlement allemand entre 1877 et 1878. De nouveau élu dans le Conseil régional en
1893, il y reste jusqu’à sa mort. Élève conservateur du célèbre historien de l’Église, Ignaz
von Döllinger, qui a adhéré aux vieux-catholiques hostiles à la reconnaissance de
l’infaillibilité pontificale proclamée lors du concile Vatican I, en 1870, il éveille des
soupçons auprès des autorités aussi bien politiques qu’ecclésiastiques. Ne pouvant plus
compter sur sa carrière académique, il s’engage dans le journalisme catholique engagé
socialement et se consacre à son activité politique. Son texte le plus célèbre est une
Histoire de la charité de l’Église.
Il semble pourtant qu’il y ait des écrits antisémites parmi ses ouvrages qu’il publie sous
2 9
un pseudonyme. Ni son neveu ni ses enfants ne sont au courant de ces écrits . Il
critique la prétention de la Prusse à devenir une grande puissance et pressent que le
militarisme aura des conséquences néfastes. Marqué par les enseignements de son oncle,
le gendarme Joseph Ratzinger est opposé à la politique d’inclusion de la Bavière dans une
fédération conduite par la Prusse, préférant un accord avec l’Autriche et surtout avec la
France. En tant que représentant de l’ordre à Tittmoning et observateur de la politique
bavaroise et nationale, il est en mesure de comprendre ce qui est en train de se réaliser
dans les années 1930 en Allemagne, autour de lui et de sa famille. Il lit le quotidien de
Munich, le Münchner Tagblatt, proche du Parti populaire catholique, qui s’oppose aux
nazis.
C’est aussi un lecteur du périodique Der gerade Weg (« La voie droite »), porte-voix des
catholiques engagés en politique. Le rédacteur en chef, le journaliste Fritz Michael
Gerlich, se distingue tout particulièrement dans la dénonciation des hitlériens et écrit déjà
en 1932 : « Le national-socialisme est une peste… Le national-socialisme, c’est l’hostilité
envers les nations voisines, le règne de la violence à l’intérieur, la guerre civile, la guerre
des peuples. Le national-socialisme, c’est le mensonge, la haine, le fratricide et une
3 0
détresse sans limites . » Il est inutile de préciser qu’après la prise du pouvoir il a été roué
de coups, torturé puis interné à Dachau où il trouva la mort.Joseph Ratzinger père sait bien que le régime a commencé à rassembler les forces à
Munich en vue de la prise de pouvoir. Il a dû intervenir plus d’une fois pour défendre les
personnes sans défense devant les attaques des troupes inféodées à Hitler et à la grande
Allemagne. Ces interventions répétées façonnent sa réputation à Tittmoning d’antinazi
invétéré ; certains attendent le moment du règlement de comptes. Ses supérieurs lui
conseillent alors de changer d’air, ce qu’il accepte volontiers. C’est donc un nouveau
déménagement mi-décembre 1932. De Tittmoning à Aschau, il laisse une ville frontalière
avec l’Autriche pour un village au bord du fleuve Inn.
Dans ses mémoires, Benoît XVI ne cache pas sa déception devant ce village avant tout
rural où les seuls lieux pour se rassembler sont une brasserie et deux auberges, alors que la
jolie petite église locale ne peut certainement pas rivaliser avec la basilique de Tittmoning.
En revanche, le logement de fonction du responsable du poste de police et de sa famille
est un pavillon d’allure moderne, appartenant à un riche paysan qui l’a loué à la
gendarmerie, et est nettement supérieur aux logements précédents. Au rez-de-chaussée il
y a les bureaux, au premier étage l’habitation plutôt confortable des Ratzinger qui
disposent également d’un jardin qui attire d’emblée les attentions de la maman, Maria.
Selon son habitude bien ancrée, la famille se présente tout de suite au curé Alois Igl qui
est assisté par Georg Rinser, oncle de l’écrivain Luise. Igl est très gentil et très accueillant,
comme sa gouvernante qui a toujours des petits cadeaux pour les visiteurs. Les frères
Ratzinger vont souvent la trouver. L’harmonium acheté à Tittmoning arrive quelques jours
après : Georg et Joseph passent volontiers du temps à s’entraîner à jouer. Georg montre
tout de suite un talent prononcé pour la musique, commençant à jouer à l’église du haut
de ses dix ans.
Quelque temps après l’arrivée à Aschau, Hitler prend le pouvoir. Le père de la famille
Ratzinger réagit à sa manière à cette nouvelle, avec curiosité et logique. Il dit à sa famille :
« La guerre va éclater d’ici peu, il nous faut une maison. » La même année, avec les
économies de toute une vie, il fait l’acquisition d’une maison à Hufschlag, tout près de
Traunstein. Il prend donc les moyens nécessaires pour organiser l’habitation et prendre sa
retraite au plus vite. À la même période, le plus jeune fils, Joseph, commence sa scolarité.
Une photo de l’époque décrit parfaitement la situation. Les enfants sur les bancs, tournés
vers l’appareil photographique, tournant le dos à la maîtresse. Derrière elle, sur le tableau,
une des premières additions et un exercice de lecture. Au centre du mur, le crucifix
entouré de deux photos : une de Hindenburg, le chef de l’État, et l’autre d’Hitler, le chef
de gouvernement.
Pour les enfants, aux yeux du pape, la vie continue quasiment sans changement,
organisée autour du cycle scolaire encore imprégné par l’esprit et l’enseignement
catholiques. Certes, parmi les enseignants, certains, notamment les plus jeunes, se
rangent du côté des nazis et prennent de temps à autre des initiatives pour modifier les
traditions du pays. Ainsi, un jeune professeur nazi organise une fête de mai qui doit être le
commencement du renouveau de la religion allemande. Pour cela, il hisse un mât en haut
duquel il fixe des saucisses. Il lit une prière qu’il a composée et ouvre un concours ;
cependant, les villageois rient devant cette cérémonie alors que les jeunes sont surtout
intéressés par la récompense à déguster.
L’année liturgique qui inscrit un rythme dans le temps, le sens d’un itinéraire riche de
signification et chargé de promesses est bien plus importante. Noël et Pâques sont les
pivots autour desquels sont organisés les temps de la vie et de la croissance. L’occupation
principale des enfants est l’école où l’étude est accompagnée d’une immersion progressive
dans la vie liturgique. Dès ses premières années, Joseph reçoit de ses parents un Schott
illustré dans lequel les dessins permettent de comprendre les gestes, les principaux actes
liturgiques. Lors de sa préparation à la première communion en 1936, ce premier livre est
remplacé par un nouveau Schott où sont résumées et expliquées les différentes parties de
la liturgie. Suivent le Schott pour le dimanche et finalement le missel quotidien complet.
« C’était une aventure passionnante de pénétrer lentement dans le monde mystérieux de