Transmission du savoir islamique traditionnel au Mali

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Français
192 pages
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Cet ouvrage est un regard croisé de professionnels avisés et de simples témoins s'interrogeant sur l'enseignement coranique dans un pays fier de sa tradition et soutenant la thèse selon laquelle une part des maux de l'Afrique serait d'ordre spirituel. Ils tentent d'appréhender la réalité au travers du regard des " talibés " déguenillés inondant les grandes villes en un temps où les structures anciennes s'effondrent sous l'impact de l'islam moderne.

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Date de parution 01 février 2012
Nombre de lectures 41
EAN13 9782296482050
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

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BP 414 - Lomé / gerry@taama.netElisa PELIZZARI, Omar SYLLA
(sous la dir.)
LA TRANSMISSION
DU SAVOIR ISLAMIQUE
TRADITIONNEL AU MALI
ENTRE SOUFISME TIJANI
ET ÉCOLES CORANIQUES
L’Harmattan Italia
via Degli Artisti 15 - 10124 Torino
L’Harmattan
5-7 rue de L’École Polytechnique - 75005 Paris
Tropique Éditions
23 rue Jean Moulin - 93220 Gagnycollana / collection “Africultura”
E se l’Africa rifiutasse lo sviluppo?, Axelle Kabou
Introduzione alle letterature africane: le origini
della negritudine, Pius Ngandu Nkashama
Il pensiero politico dei movimenti religiosi in Africa, Pius Ngandu Nkashama
Jean-Marc Ela sociologo e teologo africano con il boubou, Yao Assogba
Il grido dell’uomo africano. Domande ai cristiani e alle Chiese
dell’Africa, Jean-Marc Ela
Cheikh Anta Diop e l’Africa nella storia del mondo, Pathé Diagne
Partiti politici, elezioni e gestione del potere in Africa. Racconto
togolese, Sosthène de Vogan
Parlare cantando. Edizione bilingue francese-italiano delle opere
«La Vedova Diyilèm (dilemma)», «Il Bambino Mbénè»,
Werewere-Liking Gnepo (ediz. ital. a cura di N. Raschi)
L’arte contemporanea africana, Joëlle Busca
Istruzione, educazione familiare e condizione giovanile in Africa, Pierre Erny
Il cinema africano. Lo sguardo in questione, Olivier Barlet
Le radici del pensiero africano. Il dialogo tra la filosofia della storia
e la teologia in Engelbert Mveng, Filomeno Lopes
Il Magistero della Chiesa in Africa e il ruolo dei laici. Dal processo
di Kisubi (1953) ad oggi, Philippe Ezin Dantodji
Inculturation et évangélisation dans le Code
de droit canonique, Paul Mambe Shamba Y’Okasa
L’albero che nasconde la foresta: i segreti della (nuova crisi) nella Repubblica
Democratica del Congo, Mughanda Muhindo
L’evangelizzazione in Kä Mana, teologo congolese. Luogo e fermento per
la costruzione di un’Africa nuova, Sébastien Sasa Nganomo Babisayone
La dignité humaine. La réinsertion socio-juridique des “démunis” au Togo.
Une contribution des Sœurs Missionnaires de la Miséricorde Divine
à la lumière du Magister de l’Église, Akouawavi Mbonè Agnon
L’éclipse (roman burkinabé), Kouka Ouédraogo
L’assaut des “nouvelles” religions au Pays Dogon: islam, protestantisme et
catholicisme face aux croyances traditionnelles, Amadou Kizito Togo
L’évangélisation en Afrique. Approche théologico-spirituelle
de l’image de l’Eglise - Famille de Dieu, Léon Sirabahebda
La transmission du savoir islamique traditionnel au Mali entre soufisme tijani et
écoles coranques, Elisa Pelizzari, Omar Sylla (sous la dir.)
www.editions-harmattan.fr
harmattan.italia@agora.it
© L’Harmattan Italia srl, 2012SOMMAIRE
AVERTISSEMENT
Omar Sylla 7
1. Perspectives Historiques
CHEIKH HAMALLAH (1882-1943 ?),
LA CONFRÉRIE TIJANIA ET
LE MOUVEMENT HAMALLISTE AU MALI
Omar Sylla 9
ÉCRITURE ET TRANSMISSION DU SAVOIR
ISLAMIQUE AU MALI : LE CAS DU « ṢAḤRĀWĪ »
Mauro Nobili 35
2. Problèmes Actuels
ÉDUQUER PAR LA SOUFFRANCE : LES ÉLÈVES
DES ÉCOLES CORANIQUES AU MALI
Elisa Pelizzari 69
LE GARIBOU : UN MARABOUT EN PUISSANCE ?
PENSER LES ÉCOLES CORANIQUES SELON
UNE APPROCHE ETNOPSYCHIATRIQUE
Rita Finco 108
LES ÉCOLES CORANIQUES DANS LA RÉGION
DE MOPTI ET L’EXPÉRIENCE DES CANTINES
POUR LES ENFANTS CONTRAINTS À MENDIER
Mohamed El-Bechir T. Tall 142
53. Témoignages
MON MAÎTRE. MON PÈRE ET MON DJINN.
RABIA, UNE LETTRÉE MANDINGUE
(EXTRAITS DE CHRONIQUES MANDINGUES)
Ismaila Samba Traoré 147
ANDRÉ-MUUSAA OU DU BAPTÊME DIABOLIQUE.
HISTOIRE D’UN ÉCHEC
Elisa Pelizzari 156
SOUVENIRS D’UN ANCIEN ÉLÈVE
D’ÉCOLE CORANIQUE À BAMAKO
Ibrahima Ben Dabo 181
CONCLUSIONS
Elisa Pelizzari 186
6AVERTISSEMENT
Omar Sylla
(chercheur en histoire)
Cet ouvrage est un regard croisé de professionnels avertis et de
simples témoins : historiens, linguistes, anthropologues,
psychopédagogues et sociologues ont tous droit à la parole, à partir de
leur discipline d’étude. Maîtres coraniques, enseignants de
médersas ou simples élèves ont en outre pris une part active à
la collecte des informations sur la transmission du savoir
islamique traditionnel au Mali.
Comme le montrent les textes, chacun utilise les mots de sa
propre discipline. Chacun parle dans la langue qu’il maîtrise le
mieux, clairement, distinctivement ou en balbutiant, compte
tenu de la difficulté de l’entreprise. Que l’on ne s’étonne pas de
la diversité des méthodes d’approche : théoriques ou pratiques.
Car s’interroger sur l’enseignement coranique dans un pays fier
de sa tradition ancestrale, ouvert au modernisme et qui compte
près de 90% de sa population de confession musulmane, laïque
de surcroit, et renfermant une frange importante de chrétiens et
d’animistes, relève d’une véritable gageure. Il faudra trouver les
mots justes − ce qui n’est point aisé au moment où le silence
semble de mise comme règle à suivre pour ceux qui,
paradoxalement, entendent trouver un cadre adéquat pour s’exprimer.
C’est dans le regard de ces « talibés » déguenillés, qui inondent
les rues de Mopti, Bandiagara ou Bamako à la recherche de leur
pitance, que l’on appréhende la réalité ; c’est sur leurs lèvres
desséchées par le vent de l’harmattan que l’on perçoit leur parole
vivante, empreinte de chaleur et leur passion pour la vie. On
comprendra mieux le drame de ces enfants abandonnés de tous :
parents, maîtres, bref, de la société entière. Les textes ici
rassemblés disent clairement, ou de manière voilée, que les vrais
problèmes du monde des talibés se trouvent dans une
interprétation erronée de l’islam et de l’enseignement coranique dispensé
7depuis des siècles. Peut-être avons-nous toujours un rapport
ambigu avec la vérité et « le dévoilement » ; peut-être
devrionsnous, d’une manière ou d’une autre, être « sincères » avec
nousmêmes et abandonner résolument la voie du « mensonge », de
tout mensonge, quel qu’il soit, et de toute hypocrisie : « les
maux de l’Afrique ne sont pas seulement économiques et
politiques. Ils sont d’ordre juridique, mais aussi spirituel ».
Comment former alors l’esprit à résister aux épreuves
contraires au respect de la vie ? C’est en cela qu’il faut saluer
l’exemeple d’André-Muusaa, jeune chrétien converti à l’islam (III
partie du livre). Balloté entre le christianisme, l’islam et le
charlatanisme sans savoir pourquoi et comment, André-Muusaa est
l’otage vivant des intérêts de son entourage. Son cas n’est pas la
négation d’une religion au profit d’une autre, mais l’exploitation
éhontée des capacités incroyables d’un garçon par des
personnes sans foi ni loi, au nom de la religion, qui finissent par le
dévier vers le mal suprême. Heureusement qu’il a des
ressources incroyables en lui, qui lui ont permis de se « libérer », en se
confessant. C’est pourquoi nous disons, comme les soufis, que
la solution des vrais problèmes est en nous-mêmes.
Le soufisme, autre thème abordé dans l’enseignement
coranique, offre un « recours » (ghawth), en proposant à l’élève
(apprenant ou disciple) une morale sociale de rechange, en un
temps où les structures anciennes s’effondrent sous l’impact de
l’islam moderne. Cheikh Hamahoullah (1882-1943 ?) est le
dernier en date des grands fondateurs de la confrérie Tijania.
Son enseignement est riche et laisse la place au dialogue.
En somme, le débat entre les auteurs, de divers horizons, et
les témoins/acteurs constitue la quintessence de ce livre, même
si, selon le principe de la libre discussion, chacun est
responsable des idées qu’il a voulues exprimer et soumettre à
publication. Néanmoins, ceci est le résultat d’une œuvre commune.
C’est pourquoi les thèmes abordés sont aussi divers que
complémentaires. Une connaissance mutuelle des cultures est-elle
d’ailleurs possible sans éducation et sans volonté manifeste, de
la part de tout individu, de rencontrer d’autres humains ?
81. Perspectives Historiques
CHEIKH HAMALLAH (1882-1943 ?),
LA CONFRÉRIE TIJANIA ET
LE MOUVEMENT HAMALLISTE AU MALI
Omar Sylla
(chercheur en histoire)
Introduction
Enseignant de son état, Oncle D. fréquenta de manière
assidue, toute sa vie durant, la Zaouïa du Cheikh Hamallah. Il
vécut pour cela les brimades des inspecteurs d’académie, les
emprisonnements de la part de l’administration coloniale et des
hommes politiques, et même la réclusion.
Oncle D. a pris de nombreuses notes sur la vie de Cheikh
Hamallah. Anthropologue, historien et géographe, en plus de
son métier, il reconstitua minutieusement une nomenclature
des rois et des chefs traditionnels de la région du Sahel
occidental. En classe, Oncle D. aimait lire ses notes sur l’histoire
de Nioro et des royaumes africains.
Nous écoutions avec beaucoup d’intérêt le récit de la
légende de Soundiata de Soumangourou Kanté. C’est par lui qu’on
a appris que Damanguilé, l’ancêtre des Diawara, était un
chasseur émérite d’éléphant. Oncle D. espérait voir un jour ses
notes éditées et mises à la disposition du plus grand nombre :
l’histoire est un témoignage, aimait-il dire. En attendant, nous,
les élèves, constituions son seul et unique auditoire.
Oncle D. était fier d’être instituteur ; pour lui, le maître
d’école devait être un modèle. Il croyait en l’efficacité de
l’instruction, source de progrès. La transformation du monde passe
par la transformation de l’homme. C’est pourquoi il s’évertuait
9à inculquer à la douzaine de gamins déguenillés que nous
étions, se pressant sur les bancs étroits qui lui étaient confiés,
l’amour du travail.
Oncle D. était aussi maître coranique mais « en cachette »,
dans une case contigüe à son logement officiel. Armé de sa
longue chicotte, qui servait plus à dissuader qu’à réprimer, il
s’évertuait dans des conditions d’extrême dénuement à enseigner
le Coran à quelques élèves que nous étions. Il n’avait pour cela
aucune autorisation administrative. On comprend pourquoi il
avait longtemps fait l’objet de suspicion, de la part de
l’administration coloniale. Il a d’ailleurs fini par être muté au Nord du
pays, dans une école franco arabe où il a pu exercer ses
qualités pédagogiques. Pour se consoler de sa mutation dans une
région dont personne ne voulait, Oncle D. disait : « à vouloir
se débarrasser du crapaud, il finit par atterrir dans une mare
d’eau douce ! ».
L‘école française est l’ennemi de la religion, aimait-il dire,
parce qu’elle fait obstacle au développement spirituel.
Comment Oncle D. avait-il réussi à concilier l’école avec la
pratique religieuse ? En cette période coloniale, comment
rester en bonne intelligence avec des administrateurs tatillons, des
inspecteurs mesquins, des marabouts fourbes et pratiquer au
quotidien la religion musulmane ?
Je crois savoir pourquoi notre maître a choisi le soufisme en
général et le Hamallisme en particulier, comme modèle de vie.
À force de patience et de persévérance Oncle D avait réussi à
se forger un modèle de vie qui forçait l’admiration. Malgré ses
convictions, il a réussi à vivre dans la quiétude et la sérénité la
vie tumultueuse de Nioro du Sahel, sanctuaire de la confrérie
Tijania, dans toutes ses composantes. Certes il a eu des
rapports difficiles comme Tierno Bokar, dont il admirait le
courage et la sagesse, avec ses parents et l’administration mais le
maître ne renia jamais ses convictions et ses engagements, à tel
enseigne qu’il il a eu des conflits avec ses proches à la suite de
ses prises de position.
J’ai grandi avec Oncle D., mais je n’ai jamais pu savoir ses
10sentiments à mon égard, ni ses occupations. Oncle parlait peu
et, souvent, il se murait dans un silence qui agaçait son
entourage : c’étaient ses périodes de méditation. Il disait que le sage
ne s’ennuyait jamais. C’est pourquoi nous le surnommions le
« sage de Koulouba »
Je sais qu’il n’aimait pas beaucoup ma mère (sa sœur) à qui
il n’a jamais pardonné d’avoir abandonné le « Wird », le
chapelet, et surtout d’avoir épousé un « Minkri ». Mais il ne le
laissait jamais transparaitre, ni dans ses propos ni dans ses
rapports avec sa sœur, car il n’aimait pas l’intolérance religieuse.
C’est pourquoi je crois que ses rapports avec moi furent
ambigus. Il voulait faire de moi un fervent talibé mais, à cause de
mes parents, il se méfiait et ne me confiait sa science que par
bribes. Oncle D., que j’aimais beaucoup, disait avec un petit
sourire narquois : « Sache mon enfant qu’on ne devient pas
Hamalliste mais on nait Hamalliste ». Et comme mes parents
ne furent jamais Hamallistes il serait difficile pour moi de
devenir Hamalliste.
Oncle D. était un fervent adepte du Hamallisme. Chantre de
cette confrérie, en plus de ses notes, il écrivait des poèmes en
l’honneur du saint homme. Il n’a jamais réussi à éditer ses
nombreux manuscrits, qu’il avait toujours à portée de main
dans sa vielle mallette qui ne le quittait jamais.
Dans cet entretien qu’il m’a inspiré, enrichi de mes lectures
et de mes souvenirs, j’essaie de retrouver les réflexions de mon
Oncle (et mon maître) sur les origines du Hamallisme, donc les
racines de cette confrérie du Sahel occidental, qui a frayé la
echronique dans la deuxième moitié du XX siècle et marqué
d’un sceau la pensée religieuse et politique de toute l’Afrique
de l’Ouest. J’essaie aussi d’analyser le lien de cette confrérie
avec la grande confrérie Tijania de Tlemcen.
Ces conversations − où s’entrelacent trajectoire religieux et
parcours personnel − nous révèlent une toute autre histoire du
Hamallisme. Celle d’un homme longtemps désocialisé et en
partie autodidacte, qui vit dans le tourment, quand il retourne à
11Nioro, sa ville natale. Oncle D. dévoile ici le milieu modeste
d’où il est issu, son initiation au soufisme et son attachement
au Hamallisme. Par où l’on comprend le mieux le mouvement
et les étapes d’une pensée, le Hamallisme, qui a toujours
privilégié l’éthique de la responsabilité sur les peu-morales de
l’indignation comme de la contestation.
Vers la fin de son parcours, Oncle D. restait affalé sur son
vieux fauteuil rapiécé, dans le vestibule qui lui servait de
bibliothèque, dont les murs étaient tapissés de signes
cabalistiques et d’extraits du Coran, de citations de penseurs et de
dessins. Perdu dans ses méditations, il regardait dans le vide
toutes ces personnes qui ne cessaient d’entrer et de sortir dans la
grande cour commune.
Lors de cet ultime entretien, qui se veut un véritable parcours
initiatique à la vie et à l’enseignement de son maître, le Chérif
de Nioro, je lui ai présenté quelques photos sensées être les
rares prises de vue de Cheikh Hamallah, lors de sa détention à
Val-les-Bains en France : « Tonton, je t’apporte des photos
authentiques du Cheikh, la première a été prise par… qui s’est
occupé du Cheikh. Cette photo a été authentifiée et cette
seconde a été utilisée par Alioune Traoré qui a écrit l’histoire du
Cheikh de Nioro, qu’en penses-tu ? ».
Il est vrai que mon Oncle n’a jamais rencontré le Chérif de
Nioro. Dans ses conversations il regrette de ne pas avoir
rencontré son maître à penser. Néanmoins, il a réuni suffisamment
d’informations sur le saint homme pour avoir une idée de sa
physionomie, en plus de ses traits de caractère, qui − selon lui
− étaient un modèle inimaginable.
Le vieux maître prit les photos jaunies par le temps et mal
scannées, les tourna et les retourna dans tous les sens, puis les
déposa sur la table branlante qui lui servait de bureau. Son
visage s’illumina et après quelques minutes de silence il me dit
péremptoire : « Je ne crois pas à l’authenticité de ces photos.
Comme toi, j’ai lu le livre d’Alioune Traoré. Il connait peut
être la vie de Cheikh Hamallah à travers les archives des
12colons, mais il ne connait pas l’histoire authentique du Cheikh.
Cette histoire tu la trouveras dans cette mallette − qui contient
les récits des compagnons de Cheikh Hamallah – et non dans
les archives de ses adversaires. Vois-tu, mon fils, la vie de
Cheikh Hamallah ressemble étrangement à celle du prophète,
son modèle ».
Le Cheikh
Chérif Cheikh Hamallah Ould Mohamédou Ould Seydina
eOumar fut, dans la première moitié du XX siècle, un
personnage islamique de premier plan, non seulement dans tout le
Sahel, mais aussi dans toutes les collectivités musulmanes des
pays de l’Ouest africain. Pendant une quarantaine d’année
environ, il fut de jour en jour davantage une source
bouillonnante de nouvelles idées, de pratique religieuse dont le courant
− grâce à la vertu qui s’attachait de toutes parts à sa personne
et à la convergence des convictions voisines, c’est-à-dire des
petites sectes pratiquées çà et là − est devenu un grand fleuve
d’idéologie musulmane liée à la Tijania et de prosélytisme,
teinté d’une certaine nuance d’intolérance.
Le vieux maître fouilla encore dans sa mallette et me tendit
un document qui, selon lui était inédit et unique. C’était
l’arbre généalogique de l’illustre homme. Sa généalogie remontait
au prophète Mahomet et faisait de lui un authentique
« Chérif ». Puis, mon Oncle me montra un vieux cahier dans
lequel était consigné le témoignage des contemporains et des
compagnons du saint homme et, même, une lettre (l’unique et
la seule écrite de la main du Chérif de Nioro).
Je regardais avec curiosité tous ces documents inédits. Je
n’en croyais pas mes yeux ; or donc est-ce qu’il y avait des
témoignages édifiant sur cet homme qui eut, sa vie durant, tant
d’adversaires et dans son propre camp et dans celui de ses
adversaires ? Je sentis le regard du maître sur moi, scrutant mes
gestes et faits. Son intérêt pour moi se voyait à la lumière de
mon vif intérêt pour le sujet.
13Le Chérif avait, dit-on, des prédispositions peu communes,
frôlant même le surnaturel ?
- Les prédispositions au surnaturel sont des signes
annonciateurs de la sainteté. Un jour, raconte-on, le Chérif Moulaye
Idriss le Grand, de Banamba, l’aurait trouvé en train de
s’amuser avec des jeunes de son âge. Il se fâcha, le réprimanda et
l’incita à déployer enfin des efforts pour poursuivre ses études,
en vue d’acquérir les connaissances indispensables, sans
lesquelles il ne serait rien, malgré sa « haute naissance
chérifienne ». Il aurait écrit le début du verset coranique « Kakhdary »,
qu’il lui dit d’apprendre par cœur, après le lui avoir répété trois
fois de suite. C’est alors que le prophète Mahomet apparut à
Hamallah.
Une autre fois, c’était pendant la prière de 18 heures, après
les premières génuflexions, les fidèles seraient restés debout
derrière Cheikh Hamallah, qui remplissait l’office d’imam. Il
serait demeuré anormalement longtemps dans cette position,
pour enfin continuer la prière et la terminer. Intrigués de son
comportement, ses adeptes chargèrent l’un d’eux de demander
des explications au « maître » sur son agissement au cours du
Salam. « Si j’ai tant duré dans la position que vous connaissez,
ce n’était pas par distraction, ni à cause d’un malaise
quelconque : c’était à cause d’une personne qui se noyait dans le
fleuve à Kayes. Dans son désespoir, elle m’a appelé au
secours. Je suis allé à son aide et, grâce à Dieu, je l’ai sauvé des
eaux. C’est pendant cette intervention que vous avez pu
constater l’arrêt anormal au cours de notre prière, temps que j’ai
mis à profit pour opérer le sauvetage dont je viens de vous
parler » et il montra le pan de son boubou mouillé, la preuve.
Ce témoignage, mon Oncle ne manquait jamais d’occasion
pour la raconter, toujours avec la même ferveur et la même
passion. Ces anecdotes sur le Cheikh tous les natifs de Nioro
les savaient par cœur ; mais Oncle ne les citaient pas pour
s’amuser ; pour lui ils constituaient la preuve de la sainteté du
Chérif de Nioro, comme dans l’église catholique il faut un
miracle pour accéder à la béatification.
14Voyant mon intérêt grandissant et comme pour se rattraper, le
vieux maître me dit enfin : « C’est vrai que l’on nait Hamalliste
cependant si l’on n’est pas né Hamalliste on peut renaitre et le
devenir !»
Le soufisme
Ah bon ! Comment cela ? Dis-je perplexe.
- Par le soufisme, mon fils, c’est le soufisme qui permet à
l’homme de renaitre et c’est à l’âge adulte qu’il peut, en
l’adoptant de son propre chef, renaitre en prenant le « Wird ».
C’est dire donc que j’avais encore une chance de devenir un
adepte de Cheikh Hamallah. C’était l’occasion pour moi de
demander à mon maître plus d’éclaircissements sur le soufisme.
Maître, qu’est-ce donc qu’un soufi ? Le soufisme est-ce une
religion ?
- Le soufisme combat énergiquement l’extrémisme religieux,
favorisé ou toléré par la plupart des gens ; par l’accent qu’il
met sur le mystique et la modération, le soufisme est
synonyme d’une position très affirmée à la fois chez ses partisans et
ses détracteurs.
Le soufisme est le moyen idéal pour lutter contre le
fanatisme. Selon Jaouad Rehmani, un jeune marocain de 22 ans que
j’ai rencontré : « Au-delà de toute polémique, le soufisme est
l’expression de l’islam modéré, qui est loin de tout discours
politique, il purifie l’âme et permet de s’approcher en toute
quiétude de Dieu ».
L’islam soufi − selon D.C. O’Brien − se présente, en termes
de psychologie sociale, comme une solide barrière protectrice
contre deux formes assez différentes « d’arrogance », d’ordre
culturel et même racial. La première est la plus connue, en
partie grâce aux sentiments de culpabilité qu’elle a suscités plus
tard : c’est la pénétration culturelle européenne qui
accompaegna la conquête coloniale à la fin du XIX siècle. La seconde a
davantage été passée sous silence, en tout cas publiquement ; il
15s’agit de la prétention, bien entendu fondée sur une lecture
attentive du Coran, des Arabes à la suprématie dans le monde
de l’islam.
Certains n’hésitent pas à parler « d’islam africain » ou,
même, d’hérésie. En effet on pense beaucoup au Mouridisme
au Sénégal, qui est un mouvement récent, issu de la mystique
musulmane, sous son aspect « minimiste » de l’amour et de
l’imitation du prophète Mahomet. Cette confrérie a été créée par
Cheikh Ahmadou Bamba, un contemporain de Cheikh
Hammallah.
La particularité de ces deux soufis réside dans le fait qu’ils
ne quittèrent jamais l’Afrique subsaharienne et qu’ils reçurent
leur formation de maîtres, issus de cette même Afrique. Vécus
pendant la phase terminale de l’influence mystique, ils ne
purent jamais aller, comme c’était l’usage, accomplir au
Proche-Orient leur initiation ou y recevoir leur consécration.
Toutefois, ils demeurent des saints dans la définition stricte de
ce concept.
Oncle, certains parlent de déviationnisme en citant justement
les Mourides et les Hamallistes…
- C’est pourquoi on parle de « soufisme purement africain »,
mais c’est peut-être ce qui explique leur succès auprès des
masses africaines, en majorité analphabète. De cela
proviennent les positions critiques de Cheikh Hamallah, qui doit en
outre sa formation à un certain nombre de maîtres
mauritaniens, par lesquels il eut accès notamment à la pensée du
soufisme. Il n’est donc pas étonnant que la pensée du Cheikh
puisse paraitre éclectique.
Longtemps méprisé, parce qu’incroyants, et achetés comme
esclaves tant par les Européens que par les Arabes, les
Africains noirs sont demeurés, en entrant dans le monde de
l’islam, l’objet de la condescendance des Arabes, qui les ont
tout simplement invités à se considérer à peu près comme des
musulmans de deuxième catégorie ; cependant, les confréries
soufies (turuq), avec leurs activités culturelles centrées sur les
16mausolées des saints locaux et organisées par la hiérarchie de
leurs descendants, ont apporté une fin de non-recevoir à une
telle invite. Les turuq ont fourni à l’Afrique noire son propre
leadership religieux.
La version de l’islam propre aux turuq soufies permit en
outre aux Africains − en écartant de leur horizon toute
reconnaissance par trop explicite de la primauté et de l’hégémonie
arabe dans les affaires spirituelles et politiques − d’échapper
aux blessures psychologiques, qu’un état trop apparent de
subordination n’aurait pas manqué de provoquer chez eux.
Les confréries soufies autorisèrent l’Afrique noire à avoir ses
propres saints, rendirent ainsi possible une expansion de
l’islam bien au-delà des avant-postes arabes au sud du Sahara, et
firent que les Africains noirs pouvaient devenir, dans les faits
sinon dans la doctrine, leurs propres maîtres dans leur propre
maison de l’islam. Les saints soufis africains n’essayèrent pas
de dénier aux Arabes leur place particulière dans le monde
musulman, mais ils servirent à protéger leurs disciples de ce
qui aurait été jugé par eux comme une domination raciale.
Il suffit d’analyser le cas du héros musulman sénégalais
Amadou Bamba, pour s’en convaincre. Son rôle dans
l’expansion d’un islam modéré, issu de la grande branche de la Tijania,
est de ce point de vue exemplaire ; lui qui écrivait lors de son
exil en Mauritanie auprès de Cheikh Sidia (1903-1909) : « Ne
me méprisez pas parce que je suis noir ». Ses disciples finirent
d’ailleurs par rompre avec la confrérie-mère, la Qadiriyya, la
branche maure, pour créer la nouvelle confrérie des Mourides.
C’est donc aux soufis que l’on doit la renaissance de l’islam
et non au jihad, prôné par El Hadj Omar ou par Samory ?
- El Hadj Omar Tall fut un grand soufi de la pure tradition de
la Tijania. Rappelle-toi qu’il est le seul khalife qui reçut sa
consécration des premiers Moqadem de Cheikh Tijani
luimême. Samory, au dire de ses proches, disposaient de pouvoirs
acquis dans sa longue pratique religieuse. Il portait le titre très
envié de l’Almamy. Pour répondre à ta question, on peut dire
17que, en Afrique occidentale, il n’y a jamais de différence entre
les hommes et leur combat pour une société juste et tournée
vers Allah. Certainement, les moyens d’assoir leur conviction
a divergé, mais le résultat reste le même. Le jihad a toujours
été la dernière solution pour implanter l’islam.
Dès lors, on peut se demander si l’une des pistes de cette
renaissance, dépourvue de toute forme de violence, n’est pas
dans « le soufisme africain ».
Le soufisme africain parait avoir prospéré sur la
dissimulation d’une contradiction sociale et politique. Il profita de
l’attrait que pouvait représenter l’islam comme religion porteuse
de l’écriture et d’un ordre social global, donc comme symbole
de dignité pour des peuples qui subissaient l’humiliation de la
conquête européenne.
Les théologies islamiques de la libération
Durant la longue nuit coloniale, l’islam subsaharien,
notamment en Afrique de l’Ouest, a connu l’éclosion de courants
théologico-mystiques qui ont eu comme particularité d’unir
quête spirituelle et engagement politique anticolonialiste.
C’est pourquoi au moment actuel − où certains pouvoirs en
place, aussi bien au nord qu’au sud de la Méditerranée,
cherchaient à instrumentaliser les confréries soufies dans leur
stratégie de contrôle social et politique en vue de contrecarrer ce
qui leur paraît comme le danger du moment, à savoir le «
fondamentalisme » radical − il est important de se pencher sur
l’expérience de ce grand soufi africain que fut Cheikh
Hamallah, qui a su allier foi et résistance anticoloniale. Il a
marqué de nombreuses générations dans sept pays différents :
Mauritanie, Mali, Niger, Sénégal, Côte-d’Ivoire. Guinée et
Burkina-Faso. À ce personnage, l’historien africain, Alioune
Traoré, a consacré récemment une thèse remarquable.
Face au discours de mon maître, j’étais complètement
désarmé. Je croyais revisiter les travaux de recherche et de thèses
18des maîtres de la recherche religieuse comme Louis Brenner
dans West African Sufi. The Religious Héritage and Spiritual
Search of Cerno Bocar Saalif Taal (descendant d’El Hadj
Omar, il finit par abandonner la voie de son ancêtre pour
embrasser la Tijania « 11 grains » ou Hamallisme) ou La
filière musulmane confréries soufies et politique en Afrique noire
de D.C. O’Brien. Mon maître voulait me ramener à son sujet
favori, le Hamallisme.
L’objet de mon propos n’était pas de reprendre l’historique de
la Tijania, encore moins de retracer le cheminement du Cheikh
de Nioro. Deux thèses importantes ont déjà été consacrées au
Hamallisme de Cheikh Hamallah : celle d’Alioune Traoré, Islam
et colonisation en Afrique. Cheikh Hamallah: homme de foi et
résistant et celle de Seïdina Oumar Dicko, Hamallah. Le
protégé de Dieu. On peut en outre renvoyer à certains travaux, très
fouillés, comme le livre d’Amadou Hampaté Bâ, Vie et
enseignement de Tierno Bokar. Le sage de Bandiagara, l’essai de
Zidane Meriboute, Islam, soufisme, évangélisme : la guerre ou
la paix et l’ouvrage d’Amadou Ba, Histoire du Sahel occidental
malien des origines à nos jours.
Ce qui m’intriguait c’était de savoir ce que apportent
aujourd’hui les confréries soufis, considérées comme décadentes face
à des mouvements comme le Wahhabisme, les Frères
Musulmans ou Al-Qaïda.
Je me hasardais à poser la question, convaincu que le maître
me ramènerait à ses manuscrits. Je craignais que les écrits de
mon Oncle n’auraient été jamais publiés, non pas parce que
leur niveau qualitatif ne le permettait pas, mais par le fait que
mon Oncle avait perdu toute sa confiance en les hommes. Il
avait cette peur bleue qu’ont les soufis de voir leur idée
travestie ou mal interprétée. D’ailleurs, mon Oncle aimait prendre
exemple de ces grands hommes que furent Mahomet et Jésus
« qui n’ont jamais rien écrit et qui sont les plus lus au
monde! ». La mauvaise interprétation de certaines pratiques de
Cheikh Hamallah n’a-t-elle pas conduit ses adeptes à des
conflits dramatiques ?
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