Tusholi : la dernière déesse-mère du Caucase

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Tusholi, ou « Dame de Tush », est une des plus anciennes déesses-mères du Caucase, dont les racines remontent au néolithique et à l’âge de bronze. Arrivée dans le Caucase du Nord par des voies encore inconnues, en provenance de la ville hourrito-ourartéenne de Tush, cette déesse a trouvé un refuge sûr dans le panthéon des Ingouches (Galgaï) restés fidèles aux traditions multiséculaires de leurs ancêtres jusqu’au début du xxe siècle. Il y a un peu plus d’un siècle, l’Ingouchie des montagnes préservait encore un large panthéon bien structuré et peuplé d’une grande famille unie de dieux et de déesses, présidé par le dieu-père Diala et la déesse-mère Tusholi. Cette déesse a conservé des traits originels qui la lient aux déesses des premières civilisations de l’humanité : à la déesse sumérienne Inana, aux déesses hourrites H’ebat, Shaushka et Ninu, à l’Ishtar assyro-babylonienne... En reliant le peuple ingouche, qui a conservé jusqu’à très récemment un culte développé pour la Femme et la Mère, à son passé multiséculaire, Tusholi est restée avec lui jusque dans les années 1930.

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Date de parution 01 janvier 2011
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EAN13 9782849242162
Langue Français

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Tusholi La dernière déessemère du Caucase
Collection « Pensée » Dans la collection : Perspectives athéistes de l’Univers, de Bruno Munier L ’Islam et la Foi Baha’ie, de Rowshan Muhammad Mustapha Du réel à la vie intérieure, de Gérard Tiry É thique ou morale de l’éducation ?ayet, de Daniel G L ’amour pur hyperbolique en mystique musulmane, de Jad Hatem L a rosace : prolégomènes à la mystique comparée, de Jad Hatem A l Biruni, un génie de l’an mil, de Laurent Herz L es Trois Néphites, le Bodhisattva et le Mahdî, de Jad Hatem L ’homme et ses origines, de RobertJean Victor Satan : monothéiste absolu selon Goethe et Hallaj, de Jad Hatem Image de couverture :déesseL a Tušoli (Ibraguime Dakhkilgov.A nthologie du folk lore ingouche. Mythes. F olk lore rituel, T. 1, Naltchik, E lfa, 2003).© É ditions du Cygne, Paris, 2011 www.editionsducygne.com ISBN : 9782849242162
Mariel Tsaroïeva Tusholi L a dernière déessemère du Caucase É ditions du Cygne
Du même auteur : Peuples et religions du Caucase du Nordarthala, 2011., Paris, K Mythes, légendes et prières ancestrales des ingouches et tchétchènes, Paris, L’Harmattan, 2009. L es racines mésopotamiennes des ingouches et tchètchènes, Paris, Riveneuve, 2008. A nciennes croyances des Ingouches et des Tchétchènes, Paris, Maisonneuve & Larose, 2005.
I. É VOL UTION DE L’IMAGE DE L A DÉ E SSE MÈ RETUŠOLI1.L ’image deTušoli dans la mémoire des anciens Ingouches et Melkhistis  Selon lesA nnalesrois géorgiens " des Qartlis tsxovreba", les tribus des ancêtres des Ingouches et des Tchétchènes, qui s’appellent entre eux Vaïnakhs ("Notre peuple, nos gens"), étaient auparavant très nombreuses. E lles peuplaient les deux pentes du G rand Caucase. E lles commencèrent à se réunir vers la fin du premier millénaire avant notre ère. Chaque tribu des anciens Vaïnakhs avait sa 1 propre déessemère . À mesure de l’évolution de leurs croyances, ils mirent à la place principale de leur panthéon une de ces déesses, conservée chez les Ingouches –Tušoli. Les autres durent se contenter d’un rôle subalterne. E lles devinrent ses parèdres ou se transformèrent en divinités masculines, ou bien disparurent pour toujours.  Selon toute probabilité,Tušoliune des protégeait tribus les plus importantes vaïnakhes, les G algaï [H’alh’aï], qui étendirent leurs cultes avec leur influence. Ils donnèrent également, au fil du temps, leur patronyme à tout le peuple 2 ingouche . L’image de la déessemèreTušoli, ses caractéristiques essentielles et les témoignages de son culte, 1 Cf.infra: " De certaines déessesmères vaïnakhes oubliées". 2  Les Ingouches contemporains s’appellent entre eux ‘G algaï’ [H’alh’aï], les Tchétchènes, qui se désignent entre eux Nokhtchi [N oxtši], les désignent de la même manière. Les ethnonymes ‘Ingouche’ et ‘Tchétchène’ furent attribués à ces peuplesfrères par les Russes e e respectivement aux X VII et X VIII siècles. Ils sont dérivés des noms de grandes bourgades de ces peuples – Angouchte et TchétchèneAoul.
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se conservèrent chez les Ingouches des montagnes, qui continuèrent de vivre selon leurs anciens us et coutumes et restèrent polythéistes, avec des traces de Christianisme et des e emprunts à l’Islam, jusqu’au début du X X siècle.  Selon Djabraïl Tchakhkiev, historien ingouche,Tušoli3 fût vénérée aussi par les AkkiK araboulaks et les 4 Melkhistis . Il découvrit il n’y a pas longtemps une grande 3 A k k iune communauté vaïnakhe jadis très nombreuse et très est belliqueuse. E lle se subdivisait enA k k iorientaux ouA k k iA uxet en A k k ioccidentaux ouA k k iKaraboulak s. Les premiers habitaient à la frontière avec le Daghestan, dans la région d’A k hou, qui était transmise à la juridiction du Daghestan après la déportation des Tchétchènes et des Ingouches au K azakhstan du Nord le 23 février 1944. Après leur retour à la patrie, en 195758, les Daghestanais rendirent leurs habitations, mais le territoire resta sous la juridiction du Daghestan. LesA k k ioccidentaux, A k k iKaraboulak souOrxuštxoi, furent exilés, en partie, en Turquie, en 18611864, après l’installation du pouvoir russe dans le Caucase ; une autre partie s’assimila aux Tchétchènes et aux Ingouches. LesOrxustxoï ou lesN arteOrxustxoï, leur chefSosk aSolsaà leur tête, sont les héros principaux de l’épopée tchétchénoingouche, guerriers du plateau, adversaires éternels des géants pacifiques, des bergers montagnards N arteKaloï, guidés par leur chefKaloïKant. L’ethnonyme des tribusA k k i et les mythes et légendes où agissent lesN arteOrxustxoïpermettent d’avancer une hypothèse de leur appartenance à la population du nord de la Mésopotamie, des Akkadiens. Les cunéiformes hourrites livrent les formesA k k ate, A k k i, A k k ade[185, p. 4041], qui se traduit en hourrite, comme en vaïnakh, "le pays d’Akka" . Ces formes hourrites sont similaires à l’ethnonyme vaïnakhA k k i. Les sujets et même les noms de certains héros épique,Orxustxoï, qui proviendrait dearruh’uš("alliance de démons" ), emprunt hourrite à l’akkadien, soulignent également des parallèles avec ceux des héros mésopotamiens, dontGilgamešetE nk idu: Sosk aSolsa ressembleàGilgameš etKaloïKant àE nk idup. 105108]. [160, LesA k k iinsistent toujours sur leur particularité ethnique par rapport aux Tchétchènes et aux Ingouches. 4 Melxi, tribu montagnarde tchétchénoingouche. Les caucasologues font provenir cet ethnonyme, d’après sa phonétique, du motMalxaSoleil »), c’estàdire « adorateurs du Soleil », ou bienMelxi(« E au tiède »). Puisque tous les Vaïnakhs adoraient le soleil et que dans les hautes montagnes où habitaientMelxiil n’y avait pas de sources tièdes, on peut supposer qu’il s’agissait d’un toponyme importé par les tribus
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statue de quatre mètres de hauteur d’une déesse, taillée dans un rocher, près du bourg de Velakh, en Tchétchénie, où habitait un grand clan de Velkhis. Les habitants lui dirent qu’elle aurait été consacrée à la déesseTušoli[2, p. 1718].
e e Statue d’une divinité féminine des X I X III siècles (hypothétiquement Tušoli) taillée dans le rocher. Découverte par Djabraïl Tchakhkiev près du bourg de Velakh en Tchétchénie.  D’après l’image de laTušolion peut mieux ingouche comprendre comment les différentes tribus vaïnakhes vénéraient auparavant le culte de leurs déessesmères.Tušoliétait très respectée par les Ingouches, qui s’adressaient souvent à elle, y compris dans les prières adressées à d’autres divinités. Ils l’appelaient affectueusementDiala ïo’ Tušoli5 (Tušoli, fille deDiala )p. 166] ou [29, Diala ïuh Tušoli (Tušoli,
ourartéennes, contraintes de se replier dans les montagnes du Caucase du Nord sous les coups de différents envahisseurs. Les annales du roi assyrien Aššurnasirapal nous annoncent que, lors de sa campagne militaire contre l’O urartou (879 avant notre ère), il " a abattu avec son épée fâchée" cinq lions auprès de la localitéMalh’ina,et entra ainsi avec son armée dans le paysKatmuh’i[4, p. 80]. 5 Diala(ing.) etDela(tchétch.) était le dieu suprême du panthéon vaïnakh et père de toutes les divinités.
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6 face deDiala) [27, p. 100] . Car dans le panthéon elle s’occupait de l’une des plus importantes tâches de l’activité humaine : la consolidation des liens de famille et du clan élargi.
E lmarz K haoutiev (17661923), l’un des derniers prêtres de la déesseTušoli. Photo de L. P. Semenov, 1923, Ingouchie.  Longtemps encore après l’islamisation,Tušoli resta e dans la conscience du peuple. Au début du X X siècle même, la vieille génération des Ingouches conservait l’image de cette déesse dans sa mémoire. Plusieurs années durant, la fonction du prêtre deTušoli fut couverte par un centenaire du bourg de K ok en Ingouchie, connu dans les sources écrites sous le nom de "E lmourza K outiev". Il s’agit 6  O n appelait de la même manière la déesse de Quarthage,Tanit (visage deBa’al).
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probablement d’E lmarz K haoutiev, un des derniers prêtres de la déesseTušoli, devenu le prototype du prêtre païen dans le romanépopée d’Idris Bazorkine "Du fond des siècles" [12]. Il donna beaucoup d’informations sur l’ancienne Ingouchie à plusieurs chercheurscaucasologues, parmi lesquels: F. I. G orépekine, N.F. Yakovlev, L. P. Semenov… "E lmourza K outiev" partagea aussi ses connaissances sur le culte de la déesseTušoli avec E . M. Shilling, membre de l’expédition archéologique présidée par N. F. Yakovlev en 1921. "E lmourza K outiev" raconta à E . M. Shilling que "Tušoliavait l’image d’une femme… Les gens disaient qu’elle était la "Mère des hommes". "Ils priaient : OTušoli, fille de Dieu, tout ce qui respire sur Terre est ta création et dépend de toi. Augmente nos troupeaux et donnenous de bonnes récoltes !".  Les vieux Vaïnakhs, qui, selon leur âge, pouvaient être enfants et petitsenfants de polythéistes, vénérèrent Tušoli, déesse préférée de leurs ancêtres, jusque dans les années 1970. Une habitante octogénaire du bourg melkhisti de Bamout en Tchétchénie, Paskoche Makhaouri, raconte, en 1973, à Ibraguime Dakhkilgov [29, p. 179] :
l'islamisation des Melkhis, ils adoraient" Avant 7 aussi les divinitésTušoli,Tsuv. Chaque année, les gens se réunissaient près du sanctuaire deTušolisacrifiaient, et dans chaque famille, une brebis, une pièce de cinq kopecks ou de vingt kopecks. C’était alors beaucoup d'argent. On s'amusait lors du festin, on demandait à la divinité la prospérité. On offrait à la déesseTsuv une mesure de poudre, une balle, de l'argent, des bagues, des boucles d'oreille, des courroies et d'autres choses précieuses. Je me rappelle que ces offrandes se trouvaient dans des coupes devantTsuv, et que personne ne les touchait. Si quelqu'un prenait quelque chose, il devenait
7 Dieu, déesse.
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fou. Ces offrandes étaient faites d'habitude par ceux qui partaient en voyage" .  Saït Bogatyrev, un sexagénaire du bourg de Moujitchi en Ingouchie, raconte lui aussi en 1975 [29, p. 166167] : " Non loin de l'aoul d’E ghiK al se trouve un sanctuaire consacré à la déesseTušoli. Les gens l'appelaient « Fille de DieuTušoli». On l'appelait ainsi puisqu'elle était en effet fille de Diala. Je me rappelle que l'on vénérait la déesse au printemps, puis à l'automne. Dans le sanctuaire, il y avait une petite statue en argent de la taille d’un nouveauné figurantTušoli. Pendant les fêtes, le prêtretsaï 8 sagmontrait aux gens en prière cette statue et chacun des orants la touchait. Les jours de fête, les femmes sans enfants allaient demander pour elles des enfants. Pendant la sécheresse, on lui demandait aussi la pluie.  À côté de son sanctuaire, diton, nichait un oiseau tušolk utam, huppe. Quelqu'un détruisit son nid ; il n'était pas encore parvenu à sa maison qu'il devint aveugle ; la huppe fit de nouveau son nid au même endroit. Les gens décidèrent que ce lieu était marqué par la sainteté de la déesseTušoli, et ils le ceinturèrent avec des pierres.  Jadis, une femme travaillait dans un champ non loin de ce sanctuaire. Soudain elle vit une grande et belle femme s'approcher. Une huppe volait autour d’elle. E lle fit comprendre qu'elle était fille de DieuTušolidit : et « Fais un vœu, je le réaliserai ». C'était juste l'époque, où l'on avait semé de l'orge, et il ne pleuvait pas souvent. Voilà pourquoi la femme demanda ce dont elle rêvait à ce momentlà : de la pluie. Il plut tout de suite. La déesse disparut et la huppe rentra dans son nid. Cette femme n'avait pas d'enfants. Si elle avait demandé à la déesse des enfants, elle les lui aurait envoyés. Dans cet endroit, on construisit un sanctuaire pour la fille de Dieu" .
8 " Saint homme" ou " Homme de Dieu" .
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