//img.uscri.be/pth/d962cf24b361f7ee9c846db6054ebbef3749f392
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Utopie et franc-maçonnerie

De
247 pages
Cet ouvrage propose une approche différente de l'institution maçonnique. La naissance de cette société, aux contours fortement modernes, s'est préparée sur plusieurs siècles en Europe bien avant sa fondation en 1717, sur la base de l'humanisme de la Renaissance construit sur les décombres du monde féodal et conjugué à l'organisation du métier. Aujourd'hui, l'utopie concrète de la loge peut être un lieu pour repenser l'homme et le monde... Un "nulle-part" singulier qui découvre les valeurs qui fondent l'universel.
Voir plus Voir moins

AVANT-PROPOS
Par Alain GRAESEL* Grand Maître de la Grande Loge de France

Encore un ouvrage sur un sujet qui en compte déjà beaucoup. Pourtant sa parution dans une belle maison d’édition, réputée pour son sérieux, témoigne de l’originalité du point de vue choisi par l’auteur. L’histoire d’un ordre traditionnel comme la Francmaçonnerie ne se résume pas à une succession de dates, pas plus qu’à un imbroglio de stratégies obscures ou à des relations d’opposition ou de collusion avec les puissants de l’histoire. Cette histoire-là ne se trouve que dans “les histoires” parfois de mauvais goût qui ne valent que pour certains, soucieux de vente plus que de vérité. Elle n’est que l’écume qui couvre les bouillonnements et les effervescences des grands courants qui ont produit notre société. Le lieu commun de ces simplifications se fixe en général sur le siècle des Lumières, car le matériau historique présente des textes, des actes, des faits. Mais beaucoup s’accordent à reconnaître que le XVIIIe siècle de la raison triomphale, naît du grand mouvement rationaliste du XVIIe que Descartes porte au plus haut et que lui-même s’alimente à la source de la Renaissance du XVIe. C’est alors que se dessine la grande fracture qui inaugure la modernité. Une tectonique des plaques de la pensée est en mouvement, dans laquelle la vieille plaque scholastique et théologique s’enfonce peu à peu sous la plaque émergente d’un humanisme qui, par la faiblesse des hommes, ne tiendra pas toutes ses promesses.
* Alain GRAESEL a été Grand Maître de la Grande Loge de France de 2006 à 2009

7

C’est à ce moment que se structurent les fondements et les fondamentaux de la franc-maçonnerie. Le parallèle que Robert de Rosa, ancien Conseiller fédéral de la Grande Loge de France, établit entre les premiers textes spécifiquement maçonniques et ceux qui cherchent à anticiper le futur des hommes, permet de constater des convergences, des similitudes troublantes mais agaçantes, rien ne prouvant un lien direct. Depuis l’antiquité les hommes ont imaginé un monde idéal, selon leurs vœux, mais la voix des utopistes a souvent été étouffée par la superbe des puissants, l’arrogance des maîtres penseurs, le fracas des batailles et des guerres. Elle n’en était pas moins forte. Nos prédécesseurs, maçons perdus dans les oubliettes du passé, l’ont entendue et ont créé une méthode, ouvert un chemin, défriché un espace de réflexion et d’action et nous pouvons, légitimement, être fiers d’eux, aujourd’hui. Car un humanisme de lumière s’est naturellement coulé dans le moule des vieilles loges écossaises opératives, qui faisaient la part belle aux exigences morales de ces premiers maçons. L’obédience que j’ai eu l’honneur de présider de 2006 à 2009 s’inscrit dans ce courant écossais qui veut changer les hommes pour - dans le même temps - changer le monde. Dans la confusion du Journal quotidien de 20 heures, c’est une réalité cruelle qu’il faut affronter en plaçant au premier plan des valeurs morales trop longtemps oubliées. Mais l’intérêt de cet ouvrage n’est pas uniquement historique.
8

Les résonances aujourd’hui, de l’Utopie de Thomas More, sont saisissantes et devraient inciter chacun d’entre nous à relire le texte de cet ami proche d’Érasme, à le relire et à mesurer le temps qu’il faut pour que les idées prennent corps, s’incarnent dans les faits d’abord puis dans les institutions, car comme presque toujours dans l’histoire, le fait précède le droit. Le changement de dimension de l’utopie que l’auteur met en évidence au XVIIIe siècle, souligne la modernité et … l’avenir de ce passé. Le lecteur trouvera dans les parenthèses qui ferment les chapitres un approfondissement de la méthode pratiquée à la Grande Loge de France et constatera que cette voie humaniste et spirituelle à part entière est loin d’être dépassée. Elle est au cœur de nos enjeux contemporains. L’utopie peut-elle d’ailleurs être obsolète ? Pour ceux qui sont en quête d’un autre ou d’un ailleurs, la loge comme l’utopie – hors de tout espace et de tout temps – encouragent le pas vers l’inconnu de la connaissance et permettent de construire le « non-encore-advenu » dont nous parle Ernst Bloch. En réalité, la Tradition initiatique que veulent mettre en œuvre les Frères de la Grande Loge de France n’est pas démodée. Elle n’a jamais voulu être à la mode. C’est de cela qu’elle tire sa puissance. Car la Tradition …… c’est une urgence.

9

INTRODUCTION

« Dom Helder Camara a dit : quand on rêve seul, ce n’est encore qu’un rêve, quand on rêve à plusieurs, c’est déjà la réalité. L’utopie partagée est le ressort de l’histoire. » cité par Christian GODIN « Faut-il réhabiliter l’Utopie ?» Éditions Pleins Feux ( 2000)

La remarque d’une auditrice, mi-question, mi-affirmation, lors d’une conférence publique m’avait surpris et il m’avait fallu un peu de temps pour lui faire une réponse, qui ne m’a pas satisfait : « en somme, vous êtes des idéalistes… ». Oui… et non… réalistes aussi mais sans s’opposer à idéalistes ? Réponse ambiguë tant la relation entre les deux concepts philosophiques, que tout semble opposer est complexe. Il aurait fallu éclairer sous un angle particulier tout ce qui venait d’être dit. La réflexion a fait son chemin et je remercie cette auditrice inconnue qui ne savait sans doute pas toutes les interrogations qu’elle posait à travers cette simple question. Cet ouvrage est le bilan provisoire de l’exploration qui a commencé ce soir-là. Il propose donc quelques éléments de réponse a posteriori, qui n’engagent que moi-même. Utopie… un mot qui n’est plus utilisé qu’avec méfiance, tantôt sur le ton de l’invective, tantôt sur celui de la commisération. En ce siècle de raison triomphante, d’efficacité comptable et de réalisme économique, il n’y aurait ni la place, ni le temps pour rêver à une autre société, d’ imaginer un homme qui ne soit pas seulement une ressource, un objet de statistiques ou un consommateur. Pourtant l’affirmation, à tous moments et en tous lieux, des conditions nécessaires aux échanges mondiaux, de l’autorégulation libérale de ces échanges tente bien de nous conduire vers une société dont les rapports au réel posent problème. Quand l’incantation remplace les arguments, quand le raisonnable s’efface derrière l’hypothétique, quand la communication tient lieu de débat, c’est bien d’un rapport faussé à la réalité dont il s’agit. C’est justement par ce décalage que se constituent les utopies, et de façon plus pernicieuse, les idéologies. On est en droit de se demander si les réalités que l’on nous présente ne sont pas
13

les masques d’une idéologie sous-jacente, qui n’ose pas se reconnaître comme telle. Nous verrons comment le projet utopique diffère radicalement de celui de l’idéologue, et comment il présente des ressemblances avec le projet maçonnique. C’est une familiarité qui semble précéder la franc-maçonnerie de beaucoup, comme une gestation qui accoucherait à la fin du XVIIe siècle d’un enfant conçu au siècle précédent. La diachronicité des faits sera largement mêlée à la synchronicité des évènements, faits et évènements recouvrant surtout l’évolution des idées. Evolution pour ne pas dire révolution tant notre époque paraît pauvre en inventions au regard du passé. P.Y. Beaurepaire ouvre son livre, la République universelle des Francs-Maçons par cette remarque : « à l’évidence, l’utopie du village planétaire ne date pas de l’internet. La Franc-Maçonnerie moderne, portée sur les fonts baptismaux par les disciples d’Isaac Newton n’a pas manqué de répondre à l’appel des citoyens des Lumières. » Un cheminement dans les idées qui constituent la Renaissance et ses prémices permettra de découvrir les fondements de l’utopie et de les placer dans la perspective des loges à venir. Rapprochements aventureux ? Voire… Roger Bastide, anthropologue, cite dans son recueil Le proche et le lointain1 cette étonnante remarque d’Auguste Comte : « Aussi malgré l’état empirique de l’art politique, toute grande mutation y est précédée, d’un ou deux siècles, par une utopie analogue, qu’inspire au génie esthétique de l’humanité un instinct confus de sa situation et de ses besoins. » Les rapports seront plus évidents au XVIIIe siècle. Les Lumières et le projet maçonnique ouvriront sur les nécessités d’aujourd’hui et peut-être de demain, car la
1 Roger Bastide : Le proche et le lointain (L’Harmattan 2000 – page 248)

14

Franc-Maçonnerie, tant qu’elle reste fidèle à sa double vocation initiatique et humaniste, peut bien apparaître comme une utopie concrète.2 Le parallèle Franc-Maçonnerie/Utopie, ne peut rendre compte de la totalité des deux sujets, qui se limitent l’un l’autre. Un certain nombre de thèmes, abordés sous l’angle « utopique » laissent de côté des points importants de la méthode maçonnique. J’ai choisi de les traiter tout de même en introduisant des parenthèses, liées au chapitre les précédant et qui approfondissent les notions abordées.

2 Utopie concrète est une expression que j’emploierai souvent, tant elle colle à la réalité. La paternité de cet oxymore doit être attribuée à Ernst Bloch, philosophe marxiste (1885-1977), qui a développé ce thème dans plusieurs de ses ouvrages

15

CHAPITRE 1 Utopie, idéologie et messianisme.

« En outre, cette excentricité de l’imagination utopique n’est-elle pas le remède à la pathologie de la pensée idéologique qui se trouve précisément aveugle et étroite, en raison de son incapacité à concevoir un nulle-part ? » Paul RICOEUR L’idéologie et l’Utopie Seuil – 1997

Parler d’utopie aujourd’hui c’est risquer d’être pris pour un rêveur coupé des réalités, au mieux un aimable poète, au pire un dangereux idéologue. Il est nécessaire de mettre un peu d’ordre dans la confusion des mots qui génère l’amalgame des idées. L’utopie correspond à un concept bien spécifique ; elle n’est pas une forme de l’idéologie. De nombreux auteurs, philosophes, sociologues ou politiques engagés ont établi des parallèles, des comparaisons entre ces deux versants de l’aspiration à transformer le monde. (CF bibliographie succincte en fin d’ouvrage) Idée, idéalisme, idéologie Partir de l’Idée, ce serait refaire le parcours de la philosophie depuis Platon jusqu’à maintenant. Chaque philosophe en a modifié la signification en intégrant cette notion dans sa réflexion. C’est sans doute le terme le plus utilisé. Il peut évoquer aussi bien la forme sensible, la forme intelligible, que la représentation. Transcendantales, innées, absolues, adéquates, simples ou complexes, il y a des idées pour tous les systèmes. Ce qui peut les rassembler, c’est qu’il s’agit toujours d’une activité mentale, d’une construction de l’intellect. Il suffira, alors, de souligner la coupure entre les idées et le réel. Même réduite à l’idée de sensation chez Locke, elle est déjà, si peu que ce soit, une représentation du monde à partir des sensations brutes. Et comment faire autrement puisque pour exister dans le monde il nous faut le percevoir, le dire et le représenter. Ce n’est que lorsque ces trois actes sont accomplis que nous pouvons commencer à imaginer sa transformation. Le monde-réalité s’oppose, ou plutôt se pose face au monde-idée. Il faut y voir des directions opposées plutôt que des états stables et fixés. Il me semble que la plupart des philosophies se différencient par le choix qu’elles font
19

de pencher d’un côté ou de l’autre. Au fond nous n’aurions que deux éventualités : aller vers l’idéalisme ou s’ancrer dans le matérialisme…avec des dosages particuliers comme autant de coktails en ismes, et avec de subtils détournements. Ainsi le marxisme qui se voulait un socialisme scientifique est une forme d’idéalisme que, paradoxalement, on pourrait qualifier de matérialiste. Le livre de Marx et Engels : l’idéologie allemande qui paraît en 1846, inaugure ce terme d’idéologie. Il regroupe, selon les deux auteurs, un ensemble de représentations illusoires par lesquelles une classe assoit sa domination sur la société. L’idéologie a trois fonctions essentielles : justification, mensonge et dissimulation. La justification sert à légitimer l’exercice du pouvoir par un poids historique. Le mensonge présente les faits selon la perspective particulière qui sert les intérêts de la classe dominante. La dissimulation garde dans l’ombre tout ce qui peut contredire le système. L’idéologie est une abstraction qui constitue un écran entre la pensée et la réalité. Cette réalité, unique vérité, c’est le travail, une praxis historique et collective. On sait d’expérience que cette réalité indiscutable, après avoir transformé des sociétés, s’est enfermée dans les pièges qu’elle dénonçait avec tant de force et de persuasion. Le retour du réel, c’est la déroute de l’idéologie. Incapables de se remettre en cause, d’imaginer leurs propres transformations, les idéologies s’arc-boutent sur des valeurs et des analyses coupées de la réalité. Quand les faits apportent la contradiction, il faut les anéantir et peu importe que ces faits soient constitués d’hommes et de femmes qui souffrent et qui veulent sortir de l’esclavage dans lequel on les tient. J’ai pris l’exemple du marxisme car chacun connaît les soubresauts de sa fin, peut-être provisoire d’ailleurs.
20

Mais on peut faire la même analyse du capitalisme, qui, lui, a toujours cours. Il n’est pas plus capable que le premier d’entrevoir sa propre fin dans des changements qui seront, à terme, inévitables et sûrement douloureux. Edgar Morin associe Marxisme et Capitalisme comme deux idéologies de la fin de l’histoire : « ces deux idéologies de la fin de l’histoire ne savaient pas qu’elles étaient des idéologies de la fin d’un monde, et peut-être de la fin du monde »3. La glaciation des totalitarismes marque souvent la fin des idéologies, quand, ayant perdu la force d’accompagner l’histoire, elles ne servent plus qu’à construire des forteresses pour y préserver leur survivance. Idéologie, messianisme et millénarisme C’est un rapport faussé au réel et au temps qui se trouve au cœur des idéologies. Pour ne pas affronter le doute qui ne manque pas de naître de cette difficulté, il peut être plus accomodant de nier et l’un et l’autre, le réel et le temporel. Un idéalisme exacerbé, radical, anime les formes religieuses de l’idéologie. Leurs excès les ont déconsidérées très vite, mais ce penchant humain vers l’hubris, vers la déraison dans l’action, reste un risque qu’il ne faut pas ignorer. Vers 1523, Thomas Münzer, prédicateur luthérien, fonde à Alsted une communauté chrétienne sans clergé, sans hiérarchie, toute tournée vers la fin des temps imminente. Le retour du Messie est proche et pour l’accueillir il faut établir une cité terrestre à l’image de la cité céleste, parfaitement égalitaire, dans la liberté la plus totale. Ce projet rassemble contre lui catholiques, protestants et princes. Münzer s’associe aux anabaptistes suisses et dresse contre les pouvoirs les gens de peu, les paysans. C’est une
3 Edgar Morin : Pour sortir du XXe siècle (Seuil – 1981 – page 68)

21

révolte qui inquiète le Saint Empire. Le retour à l’ordre romain ou réformé se fera dans le sang. Dans son roman l’œuvre au noir Marguerite Yourcenar met en scène la tentative communautaire de Münster. Jean de Leyde y avait établi le Royaume de Sion grâce aux prophètes qui annonçaient l’incarnation du Christ-Roi : « l’extase donnait aux Saints une démarche titubante d’ivrognes. Le nouveau Christ-Roi ordonnait jeûne sur jeûne pour ménager les vivres… On tuait beaucoup ; le Roi faisait disparaître les lâches et les tièdes avant qu’ils en infectassent d’autres… ».4 Cette année-là, le printemps de Münster fut fleuri d’un rouge sang que les troupes du Prince Evêque mirent beaucoup d’ardeur à faire éclore. Ces folies collectives sont récurrentes dans l’histoire. Elles naissent et croissent de la misère d’un peuple et la faute en est également partagée par les Prophètes des Temps Nouveaux et par les gardiens de l’Ordre passé. Aucune religion n’a échappé à un moment quelconque de son évolution, à la tentation de réaliser sur terre la cité céleste. L’histoire abonde en exemples de ce manque de discernement qui empêche de délimiter la part des hommes et la part des dieux (voir le mythe de Prométhée). Le christianisme a connu de nombreuses prophéties annonçant le retour du Christ, le Jugement Dernier, la fin des temps. Des dates furent même avancées. Adventistes, Mormons ou Témoins de Jéhovah guettent toujours les signes d’une fin ou d’un avènement très proches. Les deux grands courants de l’Islam, sunnisme et chiisme, attendent et espèrent la venue du Mahdi qui rétablira la Véritable Religion. Récemment, le Président de l’Iran, Ahmadinejab annonçait dans un discours prononcé à l’ONU, le retour deJésus et du Prophète pour « effacer toute trace d’oppres4 Marguerite Yourcenar : l’œuvre au noir (Gallimard – 1968 – pages 67 à 69)

22

sion, de douleur et d’agonie à la face du monde ». Les Juifs, pourtant toujours dans une attente défiante, ont aussi connu des messies proclamés : Sabbabataï Zevi au XVIe siècle et Menahem Schneerson au XXe. Régulièrement des voix s’élèvent pour indiquer la date de la fin du monde, justifiant des comportements aberrants et parfois meurtriers. Aujourd’hui l’horloge de l’univers devrait s’arrêter en 2012.5 Entre les sectes à l’ésotérisme douteux et la mouvance New Age à l’irrationnel dangereux, la fin des temps fait recette. Le Grand Soir des utopies travesties, des espérances trahies annonce le crépuscule de la raison. Il signe le naufrage de l’intelligence, souvent au milieu des tempêtes de l’injustice. Notre XXe siècle en a connu de ces naufrages et de ces tempêtes orchestrés par un messie: le modeste peintre viennois, accoucheur de l’Homme Nouveau ou le prophète aux yeux bridés dont le petit « livre rouge » annulait tous les livres, ne sont que deux figures parmi celles qui ornent le Panthéon de l’Inhumanité… Les théocraties, avec ou sans dieu, fonctionnent toutes les deux sur le même modèle. Elles abusent du désir légitime au bonheur et détruisent tous les outils de la pensée. Les autodafés de livres ou d’œuvres illuminent les nuits de la conscience. Ce triste flamboiement s’allume vite tout au fond de la nuit des ignorances, car il s’agit bien de nier la loi qui est la source de toutes les lois, celle du Père proclamée par le Nom du Père. Les anabaptistes rejetaient la Bible et quelques communautés juives recommandaient de détruire la Thorah6.

5 Voir Le Monde des Religions : quelques sectes fondant leurs calculs sur une interprétation de la Bible, prévoient une nouvelle fin du monde en 2012, n°16 (mars-avril 2006) et n°26 (novembre-décembre 2007) 6 Gérard Haddad : les folies millénaristes (Seuil)

23

Ces exemples historiques, parfois récents, dévoilent dans leurs excès mêmes, la constitution des idéologies, leurs forces et leurs faiblesses. Elles reposent sur une coupure du réel que pratiquent toujours de nombreuses communautés sectaires. Dangereuse l’utopie ? Il y a deux façons de nier la réalité : en l’ignorant ou en la reconstruisant mais les deux aboutissent à une sorte d’autisme qui entretient une violence sous-jacente. Aucune de ces communautés ne correspondent à ce que nous appelons utopie. En Utopie il n’y a pas d’enjeux de pouvoir. Or comme le souligne Paul Ricœur : « c’est le rôle de l’idéologie de légitimer l’autorité »,7 et l’idéologie suppose toujours une contrainte, souvent une violence qui naît de la volonté de résoudre par la force, la fracture du réel vécu ou souhaité. On a pourtant tenté de construire, dans les faits, des sociétés utopiques. Des phalanstères de Fourier aux communautés hippies, en passant par les cités ouvrières de Godin, le rêve d’un monde juste, sans affrontements de classes, traverse l’humanité. Il est inséparable d’une vision globale de l’homme et n’est pas prêt de s’éteindre. Mais le totalisant n’est jamais bien loin du totalitaire… Et c’est bien par le rapport qu’elle entretient avec le réel que l’utopie peut être un ferment de changement ou devenir une prison sans barreaux. On mesure la facilité avec laquelle peut s’opérer le glissement vers une société fermée, repliée, dont la validité ne tient que par son isolement. C’est un reproche que l’on ne manque pas d’adresser à la francmaçonnerie en invoquant le secret qui scelle l’appartenance. Ce qu’un examen superficiel peut laisser croire ne tient pas devant une analyse approfondie. Mais il ne faut
7 Paul Ricœur : ouvrage cité pag 32

24