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L'ÉCOLOGIE AU QUOTIDIEN

De
353 pages
Dans cet ouvrage la question de l'aconsommation à savoir la possibilité de consommer moins ou de ne pas consommer dans une société soumise à la logique marchande est au centre. Après avoir abordé la naissance conjointe de la consommation et de la " vie quotidienne " dans le monde moderne et les enjeux de la transformation des modes de vie, cette étude aborde la réforme écologique des modes de vie et développe la construction sociologique de la notion de résistance ordinaire illustrant des formes d'action de la vie quotidienne.
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L'écologie au quotidien

Éléments pour une théorie sociologique de la résistance ordinaire

~L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-2891-X

Michelle DOBRÉ

L'écologie au quotidien
Éléments pour une théorie sociologique de la résistance ordinaire

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Sociologies et Environnement dirigée par Salvador JUAN
Le "progrès" est aussi progrès d'une menace de plus en plus exportée vers les pays les plus dépendants. Trop peu de travaux sociologiques émergent pour rendre intelligibles les tendances profondes d'une société à la fois plus inhumaine, plus dangereuse pour les équilibres du milieu et plus riche. La collection Sociologies et environnement est née de ce constat. Certes, selon le mot du poète Holderlin, avec la menace croît ce qui sauve, mais seule une conscience informée des risques et de ce qui provoque la dégradation tant de la qualité que des conditions de vie est susceptible de se concrétiser en réformes humainement supportables et socialement admissibles... Dans une' perspective socio-anthropologique et critique tant des questions d'environnement global que d'écologie urbaine, en articulant les interprétations théoriques et les résultats empiriques, la collection Sociologies et environnement entend participer à l'émergence de cette conscience sociale. Elle présente aussi les alternatives portées par les mouvements sociaux et les pratiques de résistance contestant le productivisme ou la domination des appareils technocratiques.

Prochains ouvrages à paraître dans la collection:

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Les paysans dans l'écologie politique (F. Lemarchand) Dictionnaire socio-anthropologique du risque et vulnérabilité (Collectif)

de

la

Écrits socio-écologiques 1984-1986 (S. Juan)

Du même auteur: L'opinion publique et l'environnement, En collaboration: avec C. Caraire, La sensibilité écologique des Français, Editions Tec&Doc, 2000 Ifen, Ifen, Bordas, 1995

Remerciements

Il m'est, hélas, impossible de remercier ici tous ceux qui, directement ou indirectement, contribuèrent à la naissance de cet ouvrage et de la recherche qui le nourrit. Que ceux que je n'ai pas nommés me pardonnent, et qu'ils sachent que ma reconnaissance sera toujours vivante à leur égard. Parmi ceux qui m'ont aidée au plus dur de la tâche, je remercie très chaleureusement Jean et Yvette Bréas, Jean.-Paul Deléage, Dominique Desjeux, Denis Duclos, Yves Dupont, Béatrice Hammer, Salvador Juan, Thierry Lavoux, Jacques Theys et mon infatigable éléphant. A ma fille Sorana, un grand merci pour sa patience.

INTRODUCTION
« Ce qui jadis méritait pour les philosophes de s'appeler la vie est devenu une affaire privée et ne relève plus finalement que de la consommation, et comme tel, tout cela est à la remorque du processus de la production matérielle, dépourvue d'autonomie et de substance propre. Celui qui veut savoir la vérité concernant la vie dans son immédiateté, il lui faut enquêter sur la forme aliénée qu'elle a prise, c'est-à-dire sur les puissances objectives qui déterminent l'existence individuelle au plus intime d'elle-même ».
Adorno, Minima Moralia, 1951

Est-il encore possible de changer de vie? Non pas de changer la vie de tous les autres, comme on pouvait le souhaiter il y a déjà trente ans, mais seulement la sienne propre? Certains le pensent, d'autres le tentent, malgré l'emprise chaque jour plus intense des contraintes techniques ou matérielles qui enserrent notre quotidien. Ceux qui veulent réellement choisir un style de vie à l'écart de la domination marchande se trouvent bien vite confrontés à un paradoxe: plus les «options» proposées aux consommateurs-individus se diversifient et se multiplient, moins les « choix» réels de vivre autrement lorsqu'on le décide sont réalisables. Il reste, comme il y a trente ans encore, la possibilité de se référer à un ensemble de valeurs et de convictions, à un ensemble idéologique et intellectuel cohérent, pour vivre en consommant

moins, alors que tout incite à vivre en consommant plus. C'est le rôle que peut jouer la sensibilité écologique, à travers l'alerte qu'elle lance à l'égard des modes de vie des habitants des pays riches, incompatibles désormais avec la survie de la planète et avec un monde vivable à léguer aux générations futures. Cette sensibilité aux questions écologiques est largement partagée en France, de nombreuses enquêtes l'ont montré (Dobré & Caraire, 2000). Encore faudrait-il pouvoir modifier ses gestes, ses choix, ses manières de faire, pour vivre en concordance avec l'inquiétude pour les problèmes écologiques, locaux ou globaux. C'est là toute la question des «capacités d'action », que l'on voudrait penser individuelles, et qui ne le sont pas. Même en s'appuyant sur un ensemble de valeurs constitué et cohérent, il ne va pas de soi que l'on puisse poursuivre des choix de vie individuels à l'écart des sentiers battus de la société marchande. Dans cet ouvrage, la question de l 'aconsommation, à savoir de la possibilité de consommer moins, ou de ne pas consommer, dans une société soumise à la logique marchande, est au centre. Le parti-pris théorique de lier ces attitudes de refus critique de la consommation marchande à l'hypothèse de la résistance ordinaire comme modalité d'action de la vie quotidienne surprendra. Toute l'argumentation de la première partie du livre vise à démontrer l'importance désormais capitale du quotidien comme lieu d'action et d'invention, à l'instar de l'importance de la production et du travail dans la période précédente de notre modernité. Non seulement le quotidien devient le théâtre d'action infra-politique d'un type nouveau, mais c'est précisément parce que le quotidien est traversé par les mêmes tensions de la rationalisation que le monde du travail auparavant, que l'on pourra y observer aujourd'hui des mécanismes propres au monde civil. Sous la menace d'instrumentalisation totale par le marché, apparaît la logique spécifique de la relation en société, qui est, outre de préserver sa propre possibilité et sa perdurance, de s'opposer à la logique contraire du calcul, de l'efficacité, de la rentabilité, de la puissance et de la domination. La résistance ordinaire ce sera cette opposition modeste et peu héroïque à la logique contraire au monde social et civil et à ses valeurs. L'adjectif «ordinaire» distingue cette 10

définition de la résistance de son homonyme historique et de l'appropriation ultérieure, en particulier par les intellectuels et les artistes, de cette fonction dont le prestige n'est plus à démontrer. Le consommateur peut-il résister? A cette question, la précision progressive de la notion de résistance ordinaire dans cet ouvrage permettra de répondre positivement. Parce que, en dehors du fonctionnement médiatique qui reprend une tâche historique d'héroïsation de la résistance à travers la figure réductrice du « résistant », le travail constant des raisons du « monde vécu» contre le « système» est le fait de millions de héros ordinaires, de cette « marginalité massive» dont parlait Certeau. Pourquoi chercher des traces de résistance, fût-elle ordinaire, dans le champ de la consommation, qui est considéré par la tradition sociologique comme celui de la plus infamante des aliénations? Je dois cette orientation à Adorno, dont la dialectique négative, après avoir semblé m'égarer, m'a conduite à rechercher la résistance là où précisément on ne s'y attendrait pas, dans les points de tension entre le monde marchand et le quotidien. Car c'est précisément là où la rationalité instrumentale se donne pour irrésistible, c'est-à-dire dans le champ de la consommation, de la vie matérielle, que des formes de résistance doivent pouvoir être observées. Alors que l'aliénation est un résultat redouté des conditions de vie imposées par le marché généralisé, la résistance se nourrit précisément du retournement en son contraire de ce qui s'impose et de ce qui contraint. Mais le projet de départ était plus vaste. La consommation, la circulation et la communication étaient les trois attributs de la modernité contemporaine dont les incidences sur la vie quotidienne ill' apparaissaient susceptibles de révéler, à travers les tensions exacerbées que produit leur rencontre avec le monde civil, les manifestations de résistance ordinaire dont je pressentais la nécessité. Je m'en suis tenue dans ce travail à la consommation, terrain d'une ampleur telle, qu'il justifie encore bien des travaux. Je suis loin d'en avoir épuisé l'intérêt. Il y a une autre raison pour laquelle la consommation (et la frugalité, qui est modération de la consommation) m'est apparue Il

comme un terrain pertinent dans l' hypothèse de la résistance ordinaire. Contrairement à ce que l'on croit, à ce que l'on sait, la consommation n'est pas simplement une activité économique. Quoi de plus ordinaire que la consommation? Quoi de plus inscrit dans le quotidien de chacun, que les actes presque inaperçus de la consommation? Et pourtant, peur ou démission, c'est surtout en économie que l'on s'intéresse à la consommation, quitte à déclarer forfait dès que la dimension sociologique ou anthropologique fait défaut à l'analyse. Si l'on ne parle pas de « comportement» de consommation, si l'on ne se contente pas de mesurer les achats et de les mettre en relation avec la position sociale, il est encore de nombreuses pistes sociologiques et anthropologiques à explorer du côté de la consommation au quotidien. L'accroissement de la dépendance par rapport au «Système », constaté par de multiples observations objectives, suscitet-il des réactions de réappropriation subjective de la part des individus et des groupes, et à quel niveau? De quel individu, de quel groupe s'agit-il, lorsque l'on suppose des capacités de résistance à la rationalité instrumentale? Est-ce le « sujet» ancien, condamné par l'histoire, l'agent inscrit dans la non-contemporanéité (Bloch, 1935) qui peut opposer à la logique marchande un refus d'ordre utopique et romantique? Ou bien, est-ce l'émergence d'un « sujet» nouveau, qui, s'appuyant sur l'ancien, se refuserait en toute connaissance de cause à devenir instrument d'une logique contraire à la « vie juste» ? Continuateur de la tradition critique de la modernité, c'est principalement le courant de l'écologie radicale qui, depuis quarante ans, a mis en avant les justifications théoriques de la nécessité de transformer les pratiques de la vie quotidienne pour rompre ici et maintenant avec la spirale productiviste, destructrice de la nature et des liens sociaux. Je suivrai les lignes tracées par ce courant de pensée (dans les travaux de Gorz principalement) et le mouvement social qui l'entoure, pour mettre en évidence ensuite les incidences de ce courant critique en termes de transformation des manières de vivre. Il ne s'agit pas ici de chercher les quelques gestes isolés qui pourraient servir d'exemple à mon propos, ni d'étudier l'engagement total dans une manière de vivre en rupture 12

avec la société de consommation, abordé dans leurs recherches par Hervieu et Léger (1983). La question qui l'emporte dans cet ouvrage est de saisir le degré de diffusion, à l'intérieur de pratiques dominantes « consentantes» au marché, des pratiques de refus de ce modèle, et des formes que ces conduites d'autolimitation peuvent prendre dans le champ de la consommation. Peut-on aujourd'hui prendre la mesure, dans la société française, de l'importance sociale de ces capacités de changement vers la reconquête de l'autonomie, supposées par le projet critique écologiste ? L'approche sociologique dispose-t-elle de moyens d'analyse et d'observation pour en rendre compte et pour en dire la signification? Même si de nombreuses démarches sociologiques peuvent être qualifiées de « sociologies de la résistance »1, il n'existe pas, à ma connaissance, de tentative de construction sociologique du concept de résistance - qui pourrait justement rassembler les travaux sur les formes de résistance de la culture ouvrière (Hoggart, Verret), sur les résistances à la rationalisation sur le lieu de travail (Coriat), en psychologie sociale sur la dissidence des minorités actives (Moscovici) - pour n'en citer ici que quelques uns. Ce n'est donc pas d'une «célébration purement performative de la résistance» (Bourdieu, 1997) qu'il s'agira dans ma démarche, mais bien d'une tentative de constituer théoriquement un cadre d'interprétation pour les conduites de résistance, dont les registres
1 Par ailleurs, le rejet de ces sociologies qui se contentent des restes de la grande sociologie (de la reproduction), peut se traduire par des envolées sarcastiques qui, à mon avis, ne parviennent pas à éliminer leur intérêt. Ainsi Bourdieu, dans son ouvrage consacré à la réflexion philosophique sur sa propre démarche sociologique, les balaye-t-iI d'un impitoyable revers de main: « Ainsi, la liberté de jeu que s'assurent les agents (et que les théories dites de la "résistance" s'empressent de célébrer, dans un souci de réhabilitation, comme des preuves d'inventivité, peut être la condition de leur contribution à leur propre exploitation» (Bourdieu, 1997 : 244) ; souvent dans ce livre, Bourdieu se bat contre les sociologies de la résistance, selon lui empreintes de « populisme », d'optimisme ou d'aveuglement, comme si elles étaient les véritables instruments de domination. Je reviendrai plus loin sur ce débat, qui montre pour le moins la nécessité d'une clarification théorique de la notion de résistance. 13

d'expression doivent dépasser le cadre particulier du champ de la consommation qui est ici mis à l'épreuve. Le marché avance aujourd'hui vers la mondialisation territoriale et idéologique, et ceci tout en continuant de « coloniser» au sein des sociétés acquises de longue date, de nouveaux domaines de la vie individuelle et sociale, sans lesquels il n'y aurait plus de justification de la « raison économique ». Le marché a besoin, plus que jamais, de la logique différente de la société pour légitimer une raison économique qui ne cesse de phagocyter le monde social qui la nourrit. C'est pour moi le sens qui se dégage de l'expression «colonisation du monde vécu par le système», expression employée par Habermas (1987) pour décrire ce processus d'emprise grandissante sur la vie civile de la rationalité instrumentale désormais renforcée dans la conjugaison historique des sphères qui soutiennent le marché (l'Etat, le droit, la science). Les interrogations et les inquiétudes suscitées par cette dynamique d'expansion de l'économie dans et contre la société à travers l'intensification de l'industrialisation, ont fondé les analyses sociales, depuis la critique de l'économie politique par Marx, aux théories sociales critiques de la modernité dont Max Weber est devenu la figure de proue. Le même questionnement quant aux conséquences sociales de la modernité industrielle et urbaine a traversé l'œuvre sociologique de Durkheim et s'est poursuivie avec Georges Friedmann pour constituer, sous des formes très variées, le cœur des travaux sociologiques sur le devenir des sociétés contemporaines. La critique de la modernité a accompagné depuis le XVlllème siècle le mouvement de la modernisation. A l'étendue de l'industrialisation et la promesse de progrès, d'amélioration indéfinie du bien-être matériel dont elle était porteuse, s'opposait, même pour les critiques internes de la modernité, la faillite des promesses de la modernité. L'individu est pris à son propre piège. Alors que l'individualité est une valeur centrale de nos sociétés, « maintenir un style de vie individuel contre le courant devient de plus en plus difficile» (Taylor, 1994). Les bienfaits de la rationalisation instrumentale ne 14

compensent pas la perte ou l'affaiblissement de la rationalité par rapport aux valeurs. Le repli sur la sphère intime et la désaffection politique en sont le résultat. Quelques siècles de modernité et de critique de la modernité ont amené les sociétés occidentales devant la nécessité de se confronter à la question de la promesse d'autonomie contenue dans le projet de la modernité. Le lieu de la production, lieu du conflit central des sociétés industrielles (Touraine, 1984), n'est plus aujourd'hui le terrain déterminant où se jouent les orientations futures de la société. C'est surtout dans le champ du horstravail que devrait pouvoir se déployer la quête d'autonomie susceptible de réveiller dans l'individu le « Sujet, » à travers les actes de résistance. Or, ce champ du hors-travail est aujourd'hui apparemment entièrement investi par la logique hétéronome de la consommation marchande, le règne incontesté de la dépendance croissante à l'égard des circuits de plus en plus concentrés, de plus en plus lointains, qui laissent à la société civile de moins en moins de possibilités de concevoir et développer des activités autonomes. L'aspiration même à l'autonomie peut être mise en doute, si l'on se fonde sur ce que montrent les statistiques de la consommation. Il apparaît nécessaire, pour une première esquisse de la genèse du consommateur atomisé, d'analyser les données statistiques disponibles sur la consommation, les pratiques quotidiennes et les modes de vie. Mais auparavant, la question de la signification du bien-être matériel et les théories des besoins édifiées en économie politique, et la critique de l'économie politique amenée par l'écologie radicale nous permettront de poser la question de l'auto limitation des besoins matériels, dont le « principe de suffisance» de Gorz (1992) indique la nécessité dans la perspective d'un changement de société devant la crise écologique. L'écologie radicale est à distinguer de l'environnementalisme qui, tout en s'appuyant sur une analyse critique du développement économique destructeur pour les ressources naturelles et pour les milieux, ne préconise pas, à la différence de l'écologie radicale, de bouleversement de l'organisation sociale et des manières de

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vivre dans les pays occidentaux2, Un bref aperçu historique de la société de consommation devrait porter un éclairage sur la civilisation matérielle dont sont issus les problèmes écologiques actuels liés aux « modes de vie» des habitants des pays riches. La première partie de cet ouvrage aborde la naissance conjointe de la consommation et de la « vie quotidienne» dans le monde moderne, pour aboutir aux enjeux actuels de la transformation des modes de vie. J'y examine deux ensembles de problèmes engendrés par l'expansion de la logique marchande à tous les aspects de la vie quotidienne: les conséquences écologiques des modes de vie basés sur la consommation intense de matières premières et d'énergie; les capacités d'action qu'il est possible de repérer dans la sphère de la vie quotidienne, pour résister aux exigences de rationalisation instrumentale portées par le système marchand (la résistance ordinaire). Le chapitre I replace la consommation dans I'histoire de la vie matérielle et la recherche du bien-être. Le développement des forces productives, en particulier depuis le XIXème siècle, a été accompagné de l'accroissement sans précédent du confort matériel pour les habitants des pays développés. Mais il semble bien que le prix a payer pour la démocratisation de la consommation ait été non seulement l'aliénation des personnes dans le repli individualiste, la fragilisation des liens sociaux et l'accroissement des inégalités, mais aussi la dégradation irréversible de l'environnement physique, condition de survie de I'humanité. Dans le deuxième chapitre, la question de la satisfaction des besoins, premier objectif de l'activité économique et objet central de l'économie politique, sera traitée dans une perspective historique. La référence aux besoins a entièrement disparu dans le modèle aujourd'hui dominant de l'économie néo-classique. El1e constitue cependant un pôle important de la critique écologiste des orientations du système productif et de la forme de société qui lui correspond. Dans
2 Nous laisserons complètement de côté le courant de «l'écologie profonde », qui relève plutôt d'un questionnement philosophique et éthique, sur les chances du biocentrisme à supplanter l'anthropocentrisme des valeurs occidentales. 16

le troisième chapitre, j'examinerai les rapports historiques entre consommation et production, en particulier en référence à l'éthique protestante; dans le quatrième chapitre quelques éléments chiffrés donneront un aperçu de l'ampleur des conséquences écologiques des modes de vie axés sur la consommation intensive de matières premières et d'énergie. Les effets sur la vie quotidienne de la métamorphose moderne du temps sont abordés dans la dernière section de ce chapitre. Le cinquième chapitre examine la question du rapport au temps dans les modes de vie conditionnés par le marché. La deuxième partie aborde la réforme écologique des modes de vie du point de vue des théories sociales, des discours critiques et de la sociologie de l'environnement. Le sixième chapitre traite de la question écologique dans le contexte de la modernité. Selon plusieurs théories sociales, les enjeux autour de la crise écologique mettent à l'épreuve les capacités d'adaptation et d'invention des sociétés démocratiques. Les approches sociologiques des questions environnementales se distinguent à la fois des théories sociales et de la critique écologiste en ceci qu'elles ne s'intéressent que très peu à la question des modes de vie et de la consommation, mais tentent plutôt de modifier le cadre épistémologique de la discipline en y incluant l'objet «nature» comme limite extérieure à l'action humaine. En partant des thèmes de la critique de la modernité dont elle est I'héritière, nous analysons ensuite dans le septième chapitre, les thèmes de la critique écologiste de la consommation. La troisième partie aborde, dans un premier temps, la construction sociologique de la notion de résistance ordinaire. Dans un second temps, l'observation des pratiques environnementales des ménages sera abordée dans la perspective de la transformation écologique des modes de vie. Le huitième chapitre examine la place possible de la résistance dans quelques théories sociologiques, et la relation avec les approches anthropologiques de la consommation. Cet examen est nécessaire pour déterminer de quelle manière y sont considérées les capacités d'action civile dans le registre de l'économie domestique.

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Le neuvième chapitre examine les problèmes posés par la mesure statistique des pratiques de consommation. Conçues pour rendre compte de la monétarisation de la satisfaction des besoins, les statistiques économiques de la consommation ne permettent que très indirectement d'aborder !'aconsommation. Les enquêtes d'opinion, qui tentent de saisir le versant « subjectif» individuel de la pratique, et de mesurer la satisfaction par rapport au niveau de vie ou de la « sensibilité écologique », se heurtent aux limites d'une même conception économiciste de la consommation. La suite de ce chapitre présente l'enquête auprès des ménages réalisée par l'Insee à la demande de l'Institut Français de l'Environnement (Ifen). Cette enquête aborde la difficile mesure de la diffusion des pratiques écologiques dans la société française. Les pratiques choisies pour indiquer le souci pour l'environnement ont toutes trait à la vie quotidienne, qui est le terrain privilégié où les ménages, aux prises avec la vie matérielle, sont amenés à être confrontés concrètement à la question des ressources et à celle de la pollution. Les pratiques quotidiennes liées à l'environnement sont étudiées dans le cadre des activités de «l'économie domestique» dont elles font partie. Dans le cycle de productionconsommation qui caractérise l'économie domestique par analogie à la grande économie institutionnalisée (le marché), les pratiques de consommation prennent de plus en plus de place en comparaison aux pratiques «d'auto-consommation », autrement dit de production propre des ménages. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l'auto-consommation ainsi définie a continuellement baissé pour ne plus représenter aujourd'hui qu'une part très faible de la consommation. J'ai donc retenu une série de choix de consommation déjà testé dans d'autres enquêtes, sans tenir compte du motif écologique affiché des choix déclarés. J'ai considéré que, tant au moment de l'achat qu'au moment final de la production de déchets, les choix tournés soit vers l'économie de ressources soit vers la moindre pollution, ou les deux à la fois, présentent en euxmêmes suffisamment de caractéristiques significatives pour être définies comme des «pratiques environnementales ». Les indicateurs confectionnés pour rendre compte des pratiques de « frugalité» à l'intérieur de l'économie domestique permettent de

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décrire le profil des catégories sociales susceptibles de s'orienter vers une autolimitation de la consommation. Cependant, malgré les informations précieuses sur la structuration des activités quotidiennes liées à l'environnement, les limites de ce type d'approche sont rapidement atteintes, et il s'agit alors de faire appel à d'autres fonnes d'observation pour approcher les représentations qui orientent les pratiques. Quelques exemples, issus de l'analyse d'une cinquantaine d'entretiens portant sur les représentations courantes de la qualité de la vie et de la pollution illustreront, du point de vue des «acteurs», la complexité de l'étude des conduites de la vie quotidienne lorsque les problèmes d'environnement sont en jeu, et permettront de compléter le tableau des modes de vie en relation avec l'hypothèse de la

« frugalité».

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Le dixième chapitre reprend et synthétise les caractéristiques de la notion de résistance ordinaire pour la compréhension sociologique des formes d'action de la vie quotidienne. Il opère un retour sur le cadre théorique nécessaire à l'emploi sociologique de la notion de résistance ordinaire, par comparaison avec son emploi dans d'autres contextes et dans l'autres disciplines. L'examen du potentiel politique des conduites de résistance ordinaire fait l'objet d'une dernière interrogation, qui s'ouvre sur les développements possibles des recherches à venir sur la quotidienneté et la résistance.

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Première Partie: LA CONSOMMATION, RÈGNE DE LA CONTRAINTE?

La civilisation industrielle du siècle dernier nous a légué une foi toujours renouvelée dans le progrès matériel. Certes, le progrès sous toutes ses formes a subi les plus âpres critiques. En revanche, nous pouvons le vérifier à travers les gestes les plus simples de la vie quotidienne, ces critiques n'ont en rien abouti à l'emporter sur le mouvement historique contraire, solidement porté par les institutions de la modernité, qui légitime les aspirations à un bien-être matériel sans cesse croissant. La mesure quantitative du bien-être (le niveau de vie par habitant mesuré en équivalent monétaire) est restée la boussole statistique des politiques nationales et internationales, et ce malgré de très nombreuses tentatives, issues précisément des courants critiques du progrès matériel dans les années 1950, d'inventer des indicateurs qualitatifs pour relativiser l'importance du Produit Intérieur Brut par habitant comme seul indice pertinent du bien-être (OCDE, 1974). Il s'agit d'une mesure moyenne du niveau de vie, qui dissimule le maintien des inégalités entre les catégories sociales en France depuis vingt ans et la persistance de la pauvreté malgré la croissance retrouvée (Insee, 1997, 2001). Cet héritage maintenu contre vents et marées nourrit aujourd'hui encore la tendance

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sinon la course

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à l'amélioration

perpétuelle des conditions de vie, ce qui se traduit en termes économiques par une augmentation constante et spectaculaire de la consommation marchande. Cette tendance, désormais réalisée dans les pays développés, est encore à l' horizon des aspirations de nombre d'habitants des pays en voie de développement. En même temps que son volume augmente d'année en année, la présence massive de la consommation marchande contribue par ses mécanismes propres à transformer profondément les modes de vie urbains au quotidien. Deux aspects de la consommation sont nécessaires à l'analyse des capacités d'action civile au quotidien dans le contexte de la question écologique: la place de la consommation dans la vie quotidienne, et les relations complexes entre consommation et environnement.

Le quotidien, entre la dépendance et l'autonomie
L'imbrication de plus en plus étroite de l'échange marchand et des activités de la vie quotidienne a pour conséquence la réduction à la portion congrue des activités non monétaires dans la sphère dite privée, que j'appellerai ici la sphère civile (Duclos, 1993 ; Pharo, 1985). L'emploi du terme « civil» est préférable à celui de «privé », dans la mesure où la plupart des activités qui constituent la fond de la vie quotidienne, y compris dans la sphère privée, sont essentiellement tournées vers autrui - même si pour la vie domestique hors travail le degré d'institutionnalisation est moindre que dans l'espace public. La notion de sphère privée évoque une séparation qui n'a de sens que par opposition à un « espace public », lui-même en pleine transformation, alors que la tendance au repli sur la sphère intime se poursuit (Sennett, 1979 ; Habermas, 1978). Du côté de la vie quotidienne, à savoir l'ensemble des activités de la vie en dehors de la sphère productive, l'importance de la consommation marchande atteint aujourd'hui des proportions inédites dans I'histoire. La satisfaction de la quasi-totalité des besoins est désormais régie à l'intérieur d'un « système» de production et de distribution de plus en plus concentré et gigantesque, 22

dont les circuits de décision sont « délocalisés » à l'échelle de la planète3 . Les effets de l'extension de la consommation à tous les aspects de la vie quotidienne ont donné lieu à deux sortes d' interprétations contradictoires, l'une critique et l'autre apologétique. La réduction historique du temps de travail, l'accroissement de ce que Sue (1994) appelle le « temps libéré », l'urbanisation intense et la généralisation à tous les lieux des lTIodes de vie urbains, sont des phénomènes qui s'accompagnent d'une accentuation de l'importance du quotidien. Ils participent de ce que Lefebvre (1968) a appelé « l'irruption de la quotidienneté ». Mais en même temps, ce quotidien partiellement libéré du travail est aussi le théâtre d'une rationalisation rapide et poussée, qui rappelle par certains côtés l'accélération de la rationalisation de la production opérée par le taylorisme au début du siècle. Si on lui ajoute la « technologisation du quotidien» (Gras, 1992) qui vise, par le biais des objets techniques « utiles» à transformer le ménage en véritable unité de production, il semble que la distinction relative entre logique du quotidien et logique de la production s'estompe en portant à un moment critique le processus de rationalisation du quotidien engagé depuis quelques siècles (Barbier, 1981). Comment, dans ce contexte, supposer qu'il subsiste dans la vie quotidienne des logiques distinctes de celle du marché et de la production, logiques qui puiseraient des ressources dans un « monde vécu» à l'écart de la rationalisation systémique accélérée? Même si l'individu demeure une valeur centrale dans l' idéologie moderne, les contraintes sociales ne cessent de s'exercer à son endroit, mais surtout cet individu est de plus en plus dépendant d'ensembles techniques et institutionnels publics et privés. Cela s'avère contradictoire avec le sentiment d'ouverture des possibles, entretenu par la diversification apparente des choix de vie avec
3 A ce propos, le débat juridique sur la « traçabilité » des produits alimentaires qui s'est déclenché en 1996 à l'occasion de la crise de la « vache folle» est significatif. Il a fallu inventer un terme qui révèle précisément l'absence de « trace» repérable immédiatement (pour les décisions et les produits), que favorise la circulation mondiale de plus en plus rapide de l'argent et des marchandises. 23

l'accroissement global de la richesse matérielle. En réalité, le nombre d'options pour des modes de vie effectivement réalisables est limité. Les conditions objectives d'existence, caractérisées par la position sociale, le revenu, le type de ménage, le niveau d'éducation, l'âge, etc., y jouent un rôle déterminant. Par ailleurs, le processus socio-historique d'individuation est source de contradictions exacerbées. Elles se manifestent fortement sur le terrain de la vie quotidienne, où elles se traduisent par un sentiment de dessaisissement devant la possibilité, somme toute réduite, de choix véritables en matière de conduites et de styles de vie. Le rythme cyclique du quotidien, scandé par la répétition et la routine, par I'habitude, par la constitution des relations humaines dans la longue durée, en vient à être profondément transformé. Le rythme du marché tend à subordonner le temps et l'espace aux impératifs de la circulation accélérée des signes abstraits de la marchandise et des êtres humains. Dans ce contexte, la question que s'est posée Foucault tout au long de sa réflexion historique (Revel, 1994), «comment se déprendre de son propre temps? », qui est aussi la question centrale de nombre de critiques de la modernité, demeure d'une actualité saisissante. Quelles seraient les éventuelles «poches» de non-contemporanéité (Bloch 1935), ou bien les enclaves temporelles hors du présent immédiat et de ses impératifs d'efficacité et de rentabilité qui pourraient constituer un frein à la logique marchande? Et suivant quelle autre logique? Les effets sensibles dans la vie quotidienne de l'extension systémique du marché se font de plus en plus intenses. Ils sont vécus sous la forme de tensions permanentes (Juan, 1995) entre les conditions objectives d'existence (où le « système» joue un rôle de plus en plus important) et les aspirations à une vie meilleure, que le progrès technique et l'enrichissement collectif ne cessent de promettre. Certains de ces effets étaient déjà perceptibles au tout début du processus de la «consommation de masse », lorsque Baudrillard (1970) critiquait sous tous les angles la nouvelle culture « sans valeurs» qui se profilait à l'horizon de l'abondance matérielle et de la profusion des objets. A la même époque, Wright Mills décrivait dans L'Imagination sociologique (1967) le sentiment de danger qui s'emparait de l'univers quotidien de l'homme 24

ordinaire, appelé à affronter dans la tourmente du changement socio-économique des épreuves qui lui paraissent insurmontables. Aussi I'horizon de la vie privée, en apparence limité, devient-il le seul théâtre où l'action ordinaire apparaisse maîtrisable face à un environnement incompréhensible et menaçant. Ce sentiment de danger permanent a été saisi par Beck (1986) comme la caractéristique principale de la société industrielle de la « modernité avancée », qu'il a appelée « société du risque». Une autre image, celle du « camion furieux» lancé à toute vitesse et sans connaître sa destination, est utilisée par Giddens (1994) pour définir la « modernité tardive ». Elle désigne le même sentiment de perte de contrôle et d'incompréhension qui imprègne désormais notre expérience quotidienne du monde social. Pour tenter de comprendre les enjeux du quotidien nous devrons renouer avec la question des capacités d'action autonome dans la vie sociale. L'autonomie est restée, au même titre que la réalisation de soi, l'une des promesses de la modernité (Taylor, 1994) dont l'accomplissement fait encore partie des valeurs centrales dans nos sociétés (Castoriadis, 1990: 11-24). L'action autonome s'oppose et échappe par définition au tissu serré des dépendances de tous ordres. Et, s'il est vrai qu'à l'accroissement des contraintes matérielles qui façonnent le quotidien correspond une multiplication des situations et des capacités d'action (Juan, 1995 : 181), il s'agit alors de repérer parmi les formes d'action ordinaire celles qui seraient susceptibles d'aller à contre-courant de la norme instituée de la consommation marchande généralisée.

Consommation,

environnement

et frugalité

Le deuxième aspect de la consommation qui nous intéresse ici concerne les effets sur l'environnement physique des modes de vie des habitants des pays riches. La consommation massive et croissante de matières premières et de ressources non renouvelables qui est une condition du développement à la manière occidentale est non seulement à l'origine de graves problèmes d'environnement, mais elle contribue par ailleurs à accuser les inégalités à l'échelle 25

de la planète. Les critiques de la consommation comme aliénation et danger pour la culture des années 1970 (Baudrillard, 1969), ainsi que la défense et l'illustration de la consommation comme source de libertés individuelles (Lipovetsky, 1987) pouvaient s' accommoder, au prix de quelques ajustements, des cadres établis de la discipline sociologique. Une approche comme celle de Bourdieu dans La Distinction (1979) érige même la consommation en analyseur privilégié de la stratification sociale et se situe en cela au cœur de la tradition sociologique. Il en va tout autrement des critiques qui prennent appui sur les conséquences écologiques néfastes des modes de vie dans les pays développés pour analyser le devenir des sociétés contemporaines. Ces tentatives critiques ont eu à pâtir du faible intérêt de la sociologie académique en France (mais aussi ailleurs) pour les questions d'environnement, longtemps considérées comme trop « idéologiques» ou trop en dehors des obj ets habituels de l'investigation sociologique. Face aux enjeux environnementaux locaux et globaux qui se dessinent (changement climatique, pollution de l'air en milieu urbain ayant des effets nocifs pour la santé humaine et pour l'environnement, pollution de l'eau, risques technologiques majeurs), les critiques du développement occidental mettent en avant la nécessité de s'orienter individuellement et culturellement vers une attitude de frugalité, qui implique de réduire drastiquement la quantité de ce qui est produit et consommé, et non de se limiter à un changement des manières de produire et de la qualité écologique des produits. Au reste, cette dernière proposition qui est celle des «technologies propres» ou de «l'écologie industrielle» constitue la réponse technique envisagée par les producteurs et les pouvoirs publics précisément en l'absence de changement significatif des manières de consommer. Par ailleurs, la réflexion sur les inégalités et les conflits internationaux qui en sont d'ores et déjà la traduction géopolitique à l'échelle de la planète prend appui surtout sur les réponses institutionnelles, en termes de politiques publiques ou de mécanismes du marché, pour affronter l'aggravation de la situation environnementale. L'intervention politique pour réduire le train de vie des habitants des pays riches est en revanche jugée impossible 26

dans son principe, en raison de son impopularité présumée. Pour Hans Jonas (1979), par exemple, le « despotisme éclairé» semble le seul régime politique capable d'imposer à la population des mesures de limitation de la consommation, et ce précisément parce que de telles mesures ne sauraient qu'être imposées et non librement consenties. Jonas a été abondamment critiqué pour ce partipris politique, sans que l'on ait pour autant résolu la question qu'il posait. Le rejet par les présidents successifs des Etats-Unis de toute mesure ou proposition internationale de réduction des gaz à effets de serre depuis dix ans pourrait donner raison à de telles analyses: dans les régimes démocratiques, il paraît impensable d'imposer des restrictions de la consommation (en particulier d ' énergie), alors même que les groupes de pression dont cela heurterait les intérêts immédiats sont bien organisés et actifs à proximité du pouvoir politique. Et les instances internationales, parcourues à leur tour par les mêmes rapports de forces géopolitiques, pourraient encore moins faire appliquer des décisions de restriction, à supposer toutefois qu'elles parviennent à produire de telles décisions. L'inacceptabilité sociale et culturelle d'éventuelles restrictions du confort acquis constitue, y compris dans l'analyse célèbre de Jonas, un a priori qui ne repose cependant sur aucune analyse sociologique des capacités endogènes des sociétés occidentales à changer d'orientation en matière de consommation. Ce pessimisme de principe est d'autant plus fort qu'il repose sur une idée implicite de la « nature humaine », qui serait de rechercher le confort maximal à chaque fois que cela est possible. Or, Mary Douglas l'a bien montré (1993), le goût du confort et du bien-être matériel ont été combattus avec succès dans d'autres cultures, sans que l'on sache très bien définir les conditions qui ont permis le succès d'une telle remise en question. Il faut donc interroger d'un point de vue socioanthropologique les acteurs possibles de la modification endogène de modes de vie actuels. En dehors du registre institutionnel gestionnaire, qui suppose également l'implication des mouvements politiques organisés, l'éventuelle nécessité de changer les modes de vie a été analysée par les sociologues comme l'une des réponses communicationnelles de la société à une crise écologique définie comme une 27

« construction sociale». Les approches sociologiques classiques ne sont, ni théoriquement ni empiriquement, préparées à aborder de front la question de l'état des forces sociales et culturelles4 capables de s'engager dans la direction de la modération volontaire de la consommation. Pas plus que les enquêtes statistiques, principalement tournées vers une connaissance parfois très détaillée des achats des individus et des ménages, ne permettent de saisir les variations qualitatives des pratiques de consommation. Au nom du caractère indissociable de la relation entre production et consommation souligné précédemment, les capacités d'action de la société civile en direction d'une auto limitation de la consommation, ainsi que les possibilités démocratiques de débattre des besoins sociaux légitimes dans l'état actuel de développement productif restent inexplorées. Les questions cruciales de ce qui doit être produit, de la manière de produire, de l'établissement des priorités, la discussion sur les modes de vie et de consommation souhaitables dans notre société, échappent aujourd'hui à tout débat politique, laissant l'impression bien exprimée par Gorz (1991 : 47) d'être désormais l'apanage exclusif des appareils technocratiques et économiques. Le rôle des mouvements sociaux classiques, tout comme l'engagement politique des citoyens sont en pleine transformation depuis quelques années (Filleule, 1993 ; Neveu, 1996). Quant au mouvement écologiste, plus spécifiquement concerné par cette thématique critique, les partis et les associations de défense de la nature et de l'environnement n'ont jamais suscité des engagements massifs, tout au moins en France. Mais le désenchantement à l'égard des engagements politiques et militants ne signifie pas automatiquement le retrait dans la sphère privée et le triomphe de l'individualisme (Galbraith, 1993). Ce retrait de la politique attire plutôt l'attention vers de nouvelles formes civiles d'action qui émergent parallèlement aux mutations des formes traditionnelles d'organisation politique, comme par exemple la multiplication des mouvements «autonomes» à côté des actions habituelles des
4 Pour une formulation théorique des enjeux culturels de la question écologique, cf. D. Duclos, Nature et démocratie des passions, Paris, PUF, 1996, qui interroge la nécessité de nature comme limite de l'action humaine. 28

grands syndicats de plus en plus «conservateurs », en perte d'adhérents. L'effet de ces formes d'action émergentes pourrait être politique, sans que les moyens mis en œuvre soient explicitement politiques, du moins au sens classique du terme. La résistance civile, en tant que ressource d'action au quotidien, devrait alors compter parmi les refuges ambivalents de l'action politique et civile en pleine mutation (Hardt & Negri, 2000). L'intérêt sociologique de la longue histoire de la consommation que j'évoquerai ici rapidement sera de reconstituer le processus d'institutionnalisation de cette activité sociale, qui a depuis longtemps été au cœur de l'organisation de la vie matérielle. Il s'agit de l'avènement, somme toute récent, de la consommation marchande comme forme unique de satisfaction des besoins. Il va sans dire qu'il n'y a pas de place dans ce raisonnement pour ce qui n'est pas consommé et qui échappe toujours à l'analyse, puisque la mesure de la consommation recoupe celle de la production de la richesse dans un mode de développement basé sur la croissance quantitative, non sur la qualité. La consommation, telle qu'elle se présente aujourd'hui, est une forme de « travail» institutionnel, très codifiée, décrite par les statistiques, en bref, une activité économique où le rôle de l'État est devenu très important. II n'en a pas toujours été ainsi même si, très tôt, par le biais des taxes, l'État s'est constitué partie prenante de ce qui est consommé. Mais la notion de consommation, tout comme celle de consommateur d'ailleurs, a été investie par la théorie économique plus que par la sociologie. Le processus de substitution de la consommation marchande à toute autre forme de consommation recoupe celui de la rationalisation de la sphère domestique, commencés avec la modernité et intensifiés depuis le XIXème siècle. La figure domestique de la ménagère a aujourd'hui cédé la place à celle de l'individu-consommateur. Cette transformation accompagne le changement de statut du quotidien avec la « démocratisation» des activités consacrées à l'entretien et au développement des personnes (à distinguer des activités dans la sphère de la production et du travail, consacrées à procurer les moyens monétaires de plus en plus indispensables à la subsistance ). 29

L'histoire de la consommation est également celle de l'affaiblissement progressif de la sphère de la nécessité, de l'affranchissement dans les économies « développées» de la dépendance à ce que les historiens appellent les «subsistances». Cette conception de la rareté a été abondamment critiquée par tout un courant anthropologique, dont les travaux de Sahlins (1976) et de Clastres (1974) sont parmi les plus connus. Si toutes les formes de société ne se sont pas édifiées sur une rareté par ailleurs indémontrable historiquement, il est certain que la rareté des ressources et la question des besoins marquent profondément les questions initiales de l'économie politique dans notre espace politique et culturel. Le développement ultérieur de la science économique, puis le triomphe sans conteste de la théorie néo-classique de « l'offre et de la demande» aboutissent à la disparition de la notion de besoin, qui constituait pourtant la principale source de légitimation de feu l'économie politique (Caillé, 1989). L'abandon de la référence aux besoins a pourtant des conséquences majeures pour la discussion sur le développement économique et social. L'ampleur des implications sociologiques de la question des besoins nous invite, au contraire, à l'examiner de plus près sous l'angle de la réforme écologique des modes de vie.

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Chapitre I
LA CONSOMMATION, FOND COMMUN DE L'EXPERIENCE QUOTIDIENNE

« La nation prise en corps sera moins brillante, moins glorieuse, moins forte peut-être; mais la majorité des citoyens y jouira d'un sort prospère, et le peuple s'y montrera paisible, non qu'il désespère d'être mieux, mais parce qu'il sait être bien ». A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique

Un certain sens commun sociologique, servi en cela par la tradition critique et par le schématisme de l'économisme qui règne dans ce domaine, a réussi à imposer une représentation de l'univers de la consommation comme monde de l'aliénation. Tout au moins, un certain degré de complaisance irréfléchie est généralement attribuée à l'acteur-consommateur, qui se laisserait aller à ce qui se transforme en emprise et dépendance irrésistible. Le consommateur dont on cherche à connaître «les motivations» serait-il un grand enfant qui s'ignore, ou bien un monstre rationnel mené par la soif de calcul, de capitalisation, d'accumulation? Les images courantes hésitent à qualifier ce nouveau «sauvage» que le marché n'a (toujours) pas achevé de civiliser. Or, il n'y a rien de particulièrement complaisant dans la recherche séculaire (et séculière) du bien-être matériel - sauf du point

de vue religieux, avec lequel la modernité a rompu. La critique la plus profonde de la consommation est dirigée plutôt contre l'exploitation de cette aspiration par un système productif qui poursuit ses visées propres au lieu d'être au service de la société. À moins de considérer qu'une bonne partie de l'histoire de I'humanité est insensée, nous devons admettre que l'amélioration des conditions matérielles d'existence correspond à un « besoin» même si, comme nous le verrons plus loin, la notion de besoin pose autant de problèmes qu'elle n'en résout. Retenons simplement pour l'instant que la référence aux «besoins» ne saurait reposer sur une notion encore plus floue de « nature humaine» en dehors de I'histoire. Certes, le « besoin» de bien-être matériel dans les proportions où notre civilisation le laisse supposer est contemporain de la démultiplication des capacités de production opérée par la révolution industrielle. Mais il n'en est pas pour autant moins «nécessaire ». Nous pouvons à ce sujet établir un parallèle avec le raisonnement de Durkheim (1930) sur la division du travail social. Pour expliquer le processus historique de division du travail, Durkheim examine en quoi la recherche du bonheur, admise d'emblée comme légitime, peut avoir été à l'origine de ce phénomène. L'objectif de la recherche du bien-être matériel, supposait Durkheim, c'est d'aller vers plus de bonheur. L'analyse sociologique de la division du travail s'initie sur un arrière-fond philosophique, une sorte de fondement incontestable des besoins humains, même s'il s'avère que l'orientation de ce «besoin de bonheur» est elle aussi historique, et qu'elle ne s'inscrit pas telle quelle dans une hypothétique nature humaine. La règle dans l'histoire serait plutôt que les sociétés se sont obstinées à valoriser tout autre chose que le bonheur - par exemple la puissance, la gloire ou le plaisir. Ceci souligne le caractère exceptionnel de notre civilisation, tout orientée vers l'accomplissement matériel. Les critiques de la consommation opposent, eux aussi, la recherche du plaisir immédiat à la poursuite du bonheur, but plus lointain mais bien plus précieux. La critique la plus ancienne porte sur la confusion, moralement condamnable, entre la fin et les moyens. Durkheim se demandait, dans le même contexte, si le plaisir peut apporter le bonheur. D'un point de vue biologique, 32

répondait-il, les capacités limitées de l'être humain pour accroître le plaisir posent des limites au bonheur obtenu par le moyen du plaisir. C'est l'état d'accomplissement moral qui constitue pour l'homme une source de bonheur supérieur, spécifiquement humain (à la différence des animaux, qui, une fois qu'ils ont atteint un état satisfaisant, cessent de chercher). Il n'est pas aujourd'hui plus aisé de prouver que «plus de bonheur» serait apporté par l'accroissement de la richesse matérielle, tout au moins pas de manière quantitative. Durkheim utilisait l'indicateur du taux de suicide pour conclure que la société industrielle et urbaine, où la division du travail atteint son maximum, n'a pas accompli son objectif. Aujourd'hui, on oppose la « satisfaction subjective» mesurée dans les enquêtes d'opinion aux données « objectives» sur l'accroissement du niveau de vie. L'écart entre les appréciations favorables du niveau de vie et la situation objective devrait indiquer la relative faillite de l' accroissement de la production matérielle. Entre 1959 et 1994, la consommation des ménages et leur pouvoir d'achat ont triplé en volume. Le confort mesurable s'est indubitablement accru: la surface des logements est passée en France de 64m2 en 1970 à 86m2 en moyenne en 1993 (Insee, 1997). Quatre logements sur cinq disposent aujourd'hui de «tout le confort », contre un sur trois il y a vingt-cinq ans. Il faudra revenir plus loin sur le rôle de la mesure statistique dans l'augmentation du caractère proprement marchand (c'est-à-dire monétaire) de la consommation. Malgré la bonne volonté institutionnelle en matière de mesure de la « qualité », il reste impossible de prouver, chiffres à l'appui, que les gens sont aujourd'hui trois fois plus heureux ou même plus « satisfaits» qu'il y a un quart de siècle. Ce que l'on peut constater, au contraire, sur la base d'autres observations, c'est l'intensification des tensions quotidiennes en même temps que des contraintes liées à la rationalisation des modes de vie urbains: l'organisation segmentée de l'espace selon des critères de rentabilité (Juan, 2001), la compression marchande et bureaucratique du temps social, l'accroissement de la dépendance au Système dans tous les registres de la vie courante, la pollution et les nuisances

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subies en milieu urbain, ne sont que quelques exemples dans la série de « revers du confort ».

Histoire de la vie matérielle: la révolution des objets
Le poids matériel des objets dans la vie quotidienne constitue une autre source de tension, apportant une contrepartie difficile à estimer au confort qu'ils sont censés fournir. Durant la même période, à peu près, on estime que le nombre d'objets qui gravitent autour d'un individu serait passé de 500 à 25005, Cela ne donne qu'une pâle idée de la mobilisation matérielle que suppose la « grande» consommation - alors même que les spécialistes en études de marché s'enthousiasment à propos des promesses de dématérialisation de l'économie, contenues dans la dimension, semble-t-il, de plus en plus « immatérielle» de la consommation. Et pourtant, malgré des inconvénients de taille cités précédemment, l'urbanisation et les formes de consommation qui lui sont associées constituent des tendances lourdes qui continuent à gagner du terrain en France et partout dans le monde. Il faut dès lors tenter de saisir l'attachement au confort matériel dans toute sa complexité et tenter de comprendre le sens de ces contradictions. La démarche des historiens est à ce titre riche d'enseignements. Dans le sillage de l'Ecole des Annales, tout un courant d'historiens a cherché à saisir le poids matériel du quotidien et entrepris d'écrire I'histoire de la vie matérielle à travers des éléments jusque là ignorés, tels que les comportements biologiques, les consommations alimentaires et vestimentaires, les maladies. Cette perspective historique a eu pour effet de placer la consommation au centre matériel de la vie quotidienne, en rupture avec les discours critiques de dénonciation de la « société de consommation de masse ».

5 Les objets se sont à tel point multipliés, qu'il arrive qu'ils soient considérés comme des « collectifs », voire comme des « sociétés» à part entière par tout un courant en anthropologie qui s'occupe de la vie sociale des objets (et particulièrement des objets techniques, autour de B. Latour). Ce n'est toutefois qu'un point d'entrée astucieux pour analyser les transformations sociales liées à la multiplication des objets (Desjeux & alii, 1998). 34

La notion de «culture matérielle» a été rarement définie. Comme le souligne l'historien D. Roche (1997 : 12), son emploi dans différentes disciplines, en archéologie et en anthropologie, permet cependant de relier le politique, le religieux, le social, l'économique, en autorisant l'interprétation des «réponses données par les hommes aux contraintes des milieux où ils vivent ». L'histoire des «choses banales» de la consommation s'oppose ainsi, de manière polémique, aux approches sociologiques et critiques de la société de consommation, qui ont contribué à vider la « vie matérielle» de son contenu significatif en se préoccupant exclusivement de la production symbolique liée à la consommation. Les critiques de la « société de consommation» des années 1970 ont jeté sur la consommation un voile de suspicion qu'il faut d'abord lever, pour comprendre les enjeux qu'elle implique au quotidien. Une autre conception des objets matériels est nécessaire, qui leur accorderait leur véritable place dans la culture: « Les objets, les relations physiques et humaines qu'ils entraînent ne peuvent se réduire à de simples instrumentsde communicationou de distinction sociale. Ils ne relèvent ni seulement de la cave ni uniquement du grenier, ou alors simultanémentdes deux, et il faut donc les replacer dans des réseaux d'abstraction et de sensibilité essentielsà la compréhensiondes faits sociaux» (Roche, 1992 : Il). La consistance retrouvée de I'histoire matérielle permet de donner un sens social aux activités économiques de production et de consommation, rejoignant par là les derniers développements de la sociologie de la vie quotidienne. L'histoire de la vie matérielle montre en effet comment les activités sont devenues exclusivement économiques (Polanyi, 1944), avec la multiplication et l'intensification des échanges qui annonce la modernité et le développement capitaliste. Braudel (1979) l'a amplement montré dans son histoire de la civilisation matérielle, le monde moderne entre le Xyème et le XYlllème siècles a progressivement quitté l'univers des objets rares pour aller vers une multiplication des consommations en même temps que s'organise et s'intensifie la production et la circulation des marchandises. Avant la révolution industrielle, la vie quotidienne dans un monde majoritairement rural se caractérise par la rareté des objets 35