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La forêt malade

De
296 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296294387
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LA FORET MALADE Débats anciens etphénornènesnouveaux
XVIIe-Xxe siècles

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@ L'Harmattan,

1994

ISBN: 2-7384-2794-4

sous la direction de

Andrée Corvol

LA FORET MALADE
"ET PHENOMENES NOUVEAUX XVIIe-XXe siècles

"-

DÉBA TS ANCIENS ,

INSTITUT D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE CNRS GROUPE D'HISTOIRE DES FORETS FRANCAISES
avec le concours financier du Ministère de l'Environnement Service de la Recherche, des Études et du Traitement de l'Information sur l'Environnement CS.R.E.T.LE.) Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris

«Le chêne énorme est dans le petit gland.» Paul Féval «Les forêts brûlent par leurs arbres, aussi.» Pierre Loti

LISTE DES OUVRAGES DU GROUPE D'HISTOIRE DES FORÊTS FRANÇAISES
- Aspects de la recherche sur L'Histoire des forêts françaises, éd. Institut d'Histoire Moderne et Contemporaine (CNRS), Paris, 1980, 51 p. (épuisé). _ Histoire des forêts françaises. Guide de recherche, éd. Institut d'Histoire Moderne et Contemporaine (CNRS), Paris, 1982, 194 p.

_ «Forêts», Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, t. 55, 1985. _ Jalons pour une histoire des gardes forestiers, co-éd. Institut d'Histoire Moderne et Contemporaine (CNRS) et Laboratoire d'Économie forestière et agricole (INRA), Paris, 1985, 154 p. _ «Du pollen au cadastre. Évolution des paysages forestiers dans le Nord-Ouest de la France», Revue Hommes et Terres du Nord, 1986, fasc. 2 et 3. _ L'Histoire des forêts du Massif Central, éd. Institut d'Études du Massif Central, Revue d'Auvergne et des Pays du Centre, 1987, t. 30, 199 p.

_Quarante
_

ans de législation forestière (1945-1985), préface de Roger BIais, co-éd. CNRSENS de Saint-Cloud, Paris, 1987, 128 p. Révolutions et Espaces forestiers, textes réunis et présentés par Denis Woronoff, préface de Michel Vovelle, éd. L'Harmattan, Paris, 1989, 264 p. - Forges et forêts. Recherches sur la consommation proto-industrielle, Denis Woronoff, éd. EHESS, Paris, 1990, 261 p. sous la direction de

- La Forêt et L'Eau, textes réunis et présentés par Andrée Corvol et Frédéric Ogé, éd. G.H.F.F., Paris, 1990, 113 p. - Le Bois et la Ville du Moyen Age au XXe siècle, textes réunis par Jean-Claude Biget, Jean Boissière et Jean-Claude Hervé, préface de Daniel Roche, co-éd. ENS de Saint-CloudG.H.F.F., Hors collection Cahiers de Fontenay, Paris, 1991,316 p. - La Forêt, textes réunis et présentés par Andrée Corvol, éd. C.T.H.S., Paris, 1991,380 p. - La Nature en révolution, 1760-1850, sous la direction de Andrée Corvol, éd. L'Harmattan, Paris, 1993, 240 p. - Enseigner et apprendre la Forêt, XIXe-XXe siècles, textes réunis et présentés par Andrée Corvol et Christian Dugas de la Boissonny, éd. L'Harmattan, Paris, 1993, 240 p. - Forêt et Guerre, textes réunis et présentés éd. L'Harmattan, Paris, 1994, 352 p. o o par Andrée Corvol et Jean-Paul Amat,

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PRÉFACE
par Andrée COR VOL

En parlant des forêts et de leur prétendu dépérissement, le terme «médicalisation» surprend et, pourtant, c'est lui qui s'impose. Cette médicalisation du regard ne s'applique pas qu'à l'arbre des villes et au couvert des forêts. Tout ce qui ressort d'une représentation consensuelle, devenue normative, en est justiciable. Ne dit-on pas que les cités, saturées d'automobiles et drainant marginaux et déracinés, sont «malades» ? Idem des campagnes, gagnées par une nouvelle lèpre, la friche; des entreprises agricoles, qui nourrissent mal patrons et exploitants. Tout serait, dans ce XXe siècle qui s'éternise, en piteux état, dont l'univers des plantes, grandes et petites, cadre et garant de la survie des espèces: sans le Végétal, les êtres, du plus rudimentaire au plus évolué, ne pourraient demeurer, encore moins croître et se multiplier. Les titres de la presse, écrite et audiovisuelle, indiquent tel massif «malade» de l'incendie, «malade» des vacanciers négligents, «malade» des promoteurs avides et signalent que telle forêt «souffre», «dépérit», «décline», voire «agonise» et «meurt». On assimile volontiers ces clichés de style à des abus de langage. Erreur! A travers ces mots, lâchés sans y trop penser, se profilent l'iconographie du XIXe siècle et les récits de science-fiction. Ces images montrent une sphère qui n'est plus - ou qui nous est promise. Dans la version passéiste, la planète affreuse vient de ce que les habitants ignoraient les charmes de la Civilisation. En version futuriste, de ce qu'ils les' ont anéantis... Terminés, les verts horizons! Il n'y a plus ni herbe ni arbrisseau ni bois: l'Arbre figure en tête des trépassés. L'Homme moderne réside et travaille en ville, territoire minéral s'il en est. Le vert, il en est frustré. La quête du vert est un substitut; se mettre au vert, une aspiration; habiller de vert les villes et les déserts, espaces qui s'opposent aux champs et aux bois, une utopie. La défense de la Forêt et la survie de l'Homme ne se dissocient pas pour qui refuse l'horrible cauchemar qu'est la fin du monde - du Meilleur des Mondes, s'entend. L'ensemble est paradoxal mais cohérent. Précisément parce que l'alliance Homme-Forêt va de soi. Or cette alliance est propre aux sociétés contemporaines, pas à toutes du reste, uniquement aux hyper-sophistiquées. Dire qu'hier, ce mariage aurait été taxé, sinon d'exaltation juvénile, du moins de romantisme désuet! L'historique du dépérissement révèle ainsi deux lignes directrices. La première cerne la place qu'occupe la Forêt dans l'imaginaire de l'Homme. La seconde souligne combien les préjugés gênent ou encouragent l'appréhension des évolutions sylvicoles et la nécessité de les bloquer ou de les accélérer. L'enjeu n'est pas mince. La situation actuelle livre le fil conducteur. Dans les années 1980, il a été beaucoup écrit sur les ravages qu'opéraient les «pluies acides» sur les peuplements forestiers, ceux, notamment, du nord-ouest européen.

LA FORÊT MALADE

L'expression détenait un fantastique pouvoir: elle mettait en cause la Pluie, bienfait du ciel, pour en faire une malédiction chimique. Ces pluies, en détruisant les arbres, ne nuisaient-elles pas aux hommes, directement ou indirectement? Dans un cas, en minant leur santé. Dans l'autre, en altérant leur environnement. Et dans les deux, en amenuisant l'espérance de vivre bien, de vivre vieux. L'expression «pollutions atmosphériques», due aux scientifiques l'invention date non des années 1990 mais du début XXe siècle - traumatise moins que les fameuses «pluies acides». Ayant triomphé tardivement, cette expression n'a pas gommé l'impact antérieur. Résultat? Une cohorte de fantasmes qui ont plus d'une fois poussé journalistes avertis et citoyens passionnés dans les contre-allées de la recherche. Certaines ne manquaient pas de piquant. La plupart étaient des impasses. N'empêche que leurs tracés résistent. Pourquoi? La question débusque des faits que reléguait dans l'ombre un projecteur braqué sur les seules «pluies acides». Ces faits aussi participent au jugement général, à savoir que, partout dans le monde, les forêts iraient mal. Les raisons ne dépendent pas, tant s'en faut, des spécialistes: ils ne modèlent pas l'Opinion; ils en sont tributaires. Le XIXe siècle, indifférent, a laissé les scientifiques s'agiter et quémander (en vain !) des fonds. Le XXe siècle, terrifié, leur a ordonné d'accorder leurs violons (en vain !). Tout l'orchestre s'est retrouvé nanti d'un budget inespéré... o Le chercheur, à mesure qu'il approche du phénomène - le dépérissement forestier -, distingue les mécanismes du pouvoir et note leurs degrés d'efficacité et de transparence. L'analyste pénètre alors le domaine du politique. Il est clair que, même sans machiavélisme, les autorités trouvent dans la défense de l'Arbre des à-côtés non négligeables. Parce que la qualité des forêts régit leur rendement financier. Parce que les bois constituent une parure régionale, condition essentielle de réussite touristique. Parce que, enfin, en Europe, le projet fait l'unanimité. Hormis le slogan «Sauvons la Forêt», peu obtiennent pareil consensus, bien qu'ici l'enthousiasme semble plus intentionnel qu'effectif. Ce propos vinaigré entre parenthèses, il faut dire, pour ne pas sombrer dans la béatitude écologiste qU,e, d'un pays à l'autre, le syndrome «fièvre verte» frappe différemment. L'Etat qui ~eut sauver le patrimoine planétaire n'est pas forcément modèle de vertu. L'Etat où les citoyens sont conscients du problème ne le ressort souvent qu'à la prochaine échéance électorale. Cela vaut au XXe comme au XIXe siècle. Ainsi, les difficultés de régénération: discutées Outre-Rhin dès 1860, elles ne suscitent ici aucun écho. Les Français compatissent au drame du voisin tout en se gaussant de sa gestion: l'imprudent aurait juxtaposé des essences rivales et amoindri la valeur nutritive des sols. Quant aux usines de l'hexagone, nos compatriotes les mettent d'emblée hors jeu: elles le resteront un siècle durant...

PRÉFACE

La lecture du phénomène diverge pour le moins de part et d'autre des frontières, ce qui suggère deux questions: - Premièrement, comment le thème «dépérissement» s'enracine-t-il en terre germanique? Quelle part lui est empruntée? Sous quels déguisements? - Deuxièmement, ces renseignements glissent-ils des «experts» vers les «vulgarisateurs» ? L'inverse n'est-il pas concevable? Cela a-t-il eu lieu? La seconde moitié du XXe siècle, submergée par un phénomène d'apparence ou d'envergure nouvelle, le ressent au travers d'une grille ancienne et populaire. En effet, Pierre de Crescence (1230-1320), dans Le Livre des Prouffitz champestres et ruraulx, évoquait déjà l'action débilitante de «pluyes amères». Selon lui - et d'autres avant - l'eau, dont la fonction liturgique consiste à rafraîchir l'âme, purifier le corps, élever l'esprit, deviendrait, en certaines circonstances, poison redoutable, desséchant et brûlant les organes irrigués. Ce que sélectionnent les photographes chargés d'illustrer tout article «pluies acides». Moyennant, si besoin, une entorse à la vérité: il est fréquent que l'arbre choisi ait des aiguilles roussies ou des feuilles ratatinées par l'incendie, non par la pollution... Un principe pédagogique bien connu: pour traduire le neuf, l'inhabituel, le déconcertant, vive les images familières et non l'ennuyeuse rationalité! Et puis, le XIVe siècle, est-ce vraiment si loin des années 1990 ? Pas sûr! Les maladies des plantes, ligneuses ou pas, ont toujours préoccupé forestiers, arboriculteurs et agriculteurs: ou elles se déclenchent suite à une intempérie spécifique, châtiant les hommes de leur outrecuidance; ou elles dérivent d'un élément particulier contenu dans ces pluies, élément engendré par mépris des lois naturelles. Très tôt, la santé du Végétal a donc reflété la salubrité des Eaux. Autrefois, on craignait la malfaisance des pluies. Aujourd'hui, on se méfie des eaux souterraines que pompent hommes et arbres. Jadis, le mal était précipité sur terre. Il gît maintenant dessous. Hier, il n'avait qu'une cause: le péché d'orgueil. Maintenant, il condamne toutes percées technologiques, énergétiques, agricoles, industrielles. La médicalisation du regard représente un point de passage obligé pour défendre l'environnement, notre environnement. Cette volonté exprime deux besoins: l'envie de maîtriser une évolution alors que s'emballe le rythme des progrès; l'envie de compenser dans une société laïcisée l'absence de Dieu. Conséquences? La nature fournit un objectif, la Nature incarne un idéal. L'homme moderne a récupéré l'héritage des grands-parents, et, dans le legs, figurent des météores issus de la nuit des temps - admirable permanence que la modernité renforce! Exemple: la forêt vierge, forêt mythique s'il en est. Au milieu du XIXe siècle, les botanistes l'imaginaient à l'abri des attaques entraînant la dégénérescence, voire la disparition de certaines espèces. Cela tenait, écrivaient Decaisne et Naudin, à «l'entremêlement des espèces qui corrigent mutuellement leurs mauvais effets sur la composition du sol; et à ce que tous les déchets de la végétation retournent à la terre». D'après eux les forêts «industrialisées», c'est-à-dire à rendement intensif, étaient seules soumises aux risques. N'est-ce pas là le discours des «écolos», purs et durs, persuadés que la forêt sera épargnée s'il ne lui est réclamé aucune récolte? Le

LA FORÊT MALADE

raisonnement cache Adam l'Expulsé: privé du céleste jardin, l'Homme songe à une forêt magique où nul ne travaillerait, que personne ne façonnerait. En rêvant de la sorte, il ne se doute pas qu'au réveil, la vue du chaos, arbres renversés et souches pourries, pourrait bien l'épouvanter. La Forêt est depuis longtemps cultivée. L'Homme n'y voit que la Nature à l'œuvre et panique lorsque cette illusion lui est ôtée. Comment en est-il arrivé là, c'est le sujet du livre.

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PREMIÈRE

PARTIE

" " VOIR LE DEPERISSEMENT

CHAPITRE I LA DÉCADENCE DES FORÊTS. LEITMOTIV Confronté au «mal des forêts», chacun s'exclame: «XXe siècle !». La catastrophe, incommensurable, définirait le monde actuel. Les uns songent aux abatis immenses qui saccagent les massifs tropicaux. Les autres, aux fûts squelettiques dont l'image colle à l'Europe centrale. Tous ont en tête une déforestation rapide (exploitation anarchique) ou insidieuse (pollution acide). Tous sont étonnés d'apprendre que la déforestation n'effleure aucunement les pays industrialisés et ne ravage la zone intertropicale que là où le dynamisme démographique impose prélèvement accru en bois de chauffe et mise en culture de terres fragiles. L'amalgame est patent. Il se constate même en France. L'exemple montre les réalités déformées. La distorsion ne caractérise ni l'époque ni une époque. Cela date d'hier, d'avant hier. Le scénario est rodé mais non éculé. Est-ce pour avoir circulé en plusieurs versions? Celles-ci se sont succédées au plan chronologique. Aucune n'a absorbé ou évincé les précédentes même si leur apparition ne provient pas d'événements analogues. Toutes sont sous-tendues par une peur commune née d'une convergence de faits. Dans la recette il entre du Politique, du Financier, du Social et de l'Administratif. Les dosages varient mais l'effet est là : la crainte qu'un jour le monde n'ait plus assez d'arbres pour satisfaire aux exigences de la vie. 1- L'AMBIANCE DU XVIIe SIÈCLE La panique submerge l'individu. Elle est, dit-on, incontrôlable. L'individu, lui, peut être manipulé. Les frayeurs, fondées ou non, traînent dans l'inconscient collectif. Les ans qui passent ne les évacuent pas. Ils les décantent. Ils les stratifient. Au fond des mémoires gît l'expression «crise forestière». Continûment maniée, celle-ci a influencé la mentalité des contemporains. Elle forge la grille d'où ils entrevoient l'univers de leurs enfants. Quelle est, au XXe siècle, la nature des résidus légués par ces préoccupations ancestrales? Question complexe! D'autant plus complexe que l'Homme des Temps Modernes puisait ses références aux sources d'antan et que l'Homme du nouvel âge l'a imité. En ce cas, pourquoi labourer le Grand Siècle plutôt qu'un autre? Parce que, pour la première fois, les hommes ont télescopé deux idées, la crise enfle, le remède existe. Parce que, pour la dernière fois, ils ont été optimistes: la solution, réformer l'administration, semblait à portée de gouvernement. Espoir déçu. Espoir trahi: le traumatisme sera proportionnel à l'illusion. 1) Crise en forêt Effectivement, dans les années 1680, les propos tenus sonnent triomphants et semblent justifiés, vu l'état des lieux vingt ans auparavant. Barillon d'Amoncourt, député à la réformation des forêts (Département 3

LA FORÊT MALADE

d'lIe-de France, Perche, Brie, Picardie et pays reconquis), n'estimait-il pas les bois «ruinés par la licence que leurs propriétaires se sont donnée de les faire couper et abattre à volonté, sans aucun ordre» (1) ? En 1661, l'opération réformatrice est amorcée. Elle constitue une phase liminaire. Elle s'attache aux forêts domaniales. Leur restauration accomplie, le processus destiné à encadrer la propriété collective reprendra, d'où l'allusion de Barillon : elle vise expressément le Clergé. Les autorités en gèreraient volontiers les biens, dont ceux en nature de bois, moyennant rémunération convenable pour service éminent. La formule «les ecclésiastiques jouissent immodérément» (sic), apparue au XVIe siècle, refait surface. Elle mène droit à la loi de 1790, réquisitionner, puis, disperser les possessions soi-disant gaspillées par le Premier ordre du royaume: l'argent des privatisations doit éponger - déjà! - les dettes du pays (2). Le projet se matérialisera tardivement. Il était dans l'air depuis longtemps. Il est remis en chantier milieu XVIIe siècle. Il explique les appréciations des hommes du Roi, à commencer par ce grand commis qu'est Barillon. Pour lui, la «crise» relèverait de l'évidence. Elle serait l'ennemi public numéro un. Elle rongerait le patrimoine sylvicole: peuplements pillés et défrichis imbéciles, deux «maux», vol de bois et essartage des bois, à combattre résolument. L'état des forêts l'inquiète, lui qui est intendant de la Généralité de Paris et, à ce titre, intéressé par leur contribution aux Finances. L'analyse est partagée. Les verts ombrages sont observés par tous les gens de son rang, de sa culture et de son milieu. Ils s'effraient mais d'un frisson quelque peu rétro-actif! Ils conjuguent la gabegie au passé comme si 1661 en avait tourné la page. Les croire, c'est admettre qu'au début du règne personnel de Louis XIV la forêt française - qui allait à la dérive - était en passe de disparaître. Loué soit le coup de barre magistral! La sagesse du capitaine est célébrée vers 1680. Le navire, hors de danger, peut être dérouté: c'est la fin de la Réformation et l'astre de Versailles brille de mille éclats (3). Inutile d'être enclin au scepticisme pour remarquer que le salut miraculeux fut brève embellie. Sous Louis XV le Bien-Aimé (1715-1774) le malaise perdure et anime les conversations, dans les salons comme dans les ministères. Qu'est-ce alors que la «crise» et le «mal» des forêts? Une seule et même chose: l'incapacité des politiques à faire que les bois, sans régresser ni s'appauvrir, comblent des demandes convergentes et contradictoires. Quadrature du cercle! L'impuissance est-elle vraie? est-elle fausse? est-elle exagérée? La caméra doit reculer, filmer à distance, non au contact car, depuis que les nuées gonflent au-dessus des forêts françaises - on en a parlé second XIIIe siècle, re-parlé premier XVIe siècle, etc. -, le leitmotiv «crise prévisible, crise imminente», c'est clair, ne fleurit qu'une fois l'orage apaisé. La forêt et ses malheurs n'ont la vedette que par beau temps. Comment, dès lors, enchaîner une situation de crise à une situation de non crise, sachant que l'abolition du mal est moins en cause que le couvercle qui soudain claque sur lui?

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LA DÉCADENCE DES FORÊTS. LEITMOTIV

La coïncidence entre la Paix et l'émergence de la crise, la Guerre et l'étouffement de la crise a de quoi troubler tout esprit impartial. La décennie 1660 correspond à la première séquence, Paix-Vue sur Crise. Ces années bénéficient des rayons du Soleil levant. Les hostilités s'interrompent. La trêve se prolonge. Le Traité des Pyrénées (1659) réconcilie la France avec l'Espagne. Louis épouse Marie-Thérèse. Le royaume annexe Artois et Roussillon. La liesse est générale. Mazarin tire encore les ficelles: l'Infante lui doit le Prince. Le Cardinal sait pourtant la fin prochaine. En 1661, De Profundis! L'âme de Giulio n'emporte pas au paradis les pleurs de la nation, les Français ayant détesté cet Italien retors et avide (4). Le filleul débarrassé du parrain, le souverain marié et bien marié, le peuple qui danse et qui rit, qu'espérer de mieux? Tant de bonheurs redressent la courbe des mariages et la courbe des naissances. Le nombre des baptêmes éclipse enfin celui des décès. La population recommence à croître. Le schéma, bien sommaire en vérité, décalque le «beau XVIe siècle», qualificatif signé Jean Jacquart (5). Il est valable pour le suivant mais en nuançant d'une province, l'autre: la proximité du front, la présence des troupes, la carence des greniers, la vulnérabilité des productions, la coupure des échanges ou l'âpreté des saisons sont autant de correcteurs qui ajournent ou atténuent la reprise. Bref, la Pax est impérative mais insuffisante. Elle doit pour agir s'enraciner. Le Grand Siècle ne lui en donne pas le loisir: la guerre prépare la guerre et la sollicitude envers les étendues forestières n'éclôt qu'entre deux passes d'armes. Cette attention subite recèle quelque ambiguïté. Va-t-elle aux arbres ou à leurs éducateurs? Elle affectionne davantage les seconds que les premiers, quoique le verbe «affectionner» ne soit pas très approprié. 2) Fin de guerre On raconte en effet pis que pendre sur le personnel des Eaux et Forêts et cela, sans désemparer. On l'inculpe, la paix rétablie, pour ses désordres, désordres qui auraient écorné le patrimoine sylvicole: il faut bien un coupable quand le crime fait l'affiche. En effet, que ce personnel persévère dans l'égarement et demain, après-demain verra un malheur effroyable, la pénurie en bois. Tous les Français en pâtiront. La décadence des forêts amenant celle de tout un peuple appelle incontestablement une entreprise d'envergure nationale, une œuvre de salut populaire. Les crises, avons-nous dit, sont cycliques. Elles vont, de plus, crescendo, ce qui braque l'éclairage sur les leçons du «beau XVIe siècle». Colbert s'en inspire lorsqu'il décrète, en 1661, une révision intégrale et de l'organigramme gestionnaire et des principes sylvicoles et des structures répressives. Aurait-il mal posé le diagnostic en se fiant par trop à l'équation
défaillance administrative

= crise

forestière?

Aurait-il

eu la déveine

que

d'autres facteurs relayassent la cause originelle pour dévaster la ressourcebois? Les deux questions sont lourdes de conséquences. Répondre par l'affirmative signifie que le Grand Siècle, de par ses composantes internes, recrée un problème qui était, ou résolu, ou imaginaire. L'administration, paralysée, ne remplirait plus sa mission. Elle ne saurait être condamnée pour infractions individuelles. Elle agirait dans un contexte qui lui échappe. La 5

LA FORÊT MALADE

médecine qui réforme après coup est cautère sur jambe... de bois! Elle a en tout cas l'avantage de désigner à la vindicte publique un bouc émissaire. Il n'est certes pas d'une blancheur immaculée mais n'est pas coupable pour autant. Il dévie les regards de ce que sont devenues les forêts avant 1661 et de ce qui leur adviendra après 1672. Au reste, quand bien même l'emplâtre de 1661 aurait été magique, nul ne le conseillerait, dernier quart du XVIIe siècle, non parce que Colbert n'est plus (1683), mais parce que les années 1675-1715 défilent sans que le Trésor puisse distraire le moindre sol pour semblable ordonnance: la guerre consomme tout ou presque (6). Dans une période tout entière placée sous l'égide de Mars, les armes ne rouillent pas. Excepté de 1659 à 1672. Treize ans de répit, répit que dérange assez peu la Guerre de Dévolution (16671668). Treize ans qui feront de Jean-Baptiste le Ministre intègre, celui qui terrasse les méchants et piétine les corrompus. L'entr'acte n'a cependant guère amendé l'administration: les mêmes familles fournissent aux Maîtrises et Grueries le gros des officiers, conséquence de la vénalité des charges. Il ne l'a pas non plus rénovée: les inégalités entre France septentrionale et France méridionale, entre les forêts royales et les autres perdurent. Les tares, si tares il y a, sont seulement occultées par l'excellence de la conjoncture que fragilisent les débuts de la Guerre de Hollande (1672), conjoncture qui se renverse après 1690. Confronté à l'événement, guerres maritimes et continentales, le Rémois ne bloque pas l'infernale spirale des dépenses. Le gouffre n'a pas besoin des constructions et réfections royales pour se creuser. Versailles - 80 à 82 millions de livres étalées sur 25 ans - n'est que goutte d'eau dans le déluge. Les exigences militaires engloutissent grosso modo 300 millions de Iivres par an ! L'appétit des Finances paraît illimité. A côté, les ennuis personnels font mesquin. Ils comptent néanmoins. Colbert jette un voile pudique sur les «affaires» qui, lui disparu, éclateront au grand jour, scandales politiques, malversations diverses, agiotages déplorables. Même couvertes, elles empoisonnent l'atmosphère, elles accentuent les incertitudes. La morosité du climat, liée aux difficultés de guerre, altère l'humeur de ceux qui engrangent les espèces sonnantes et trébuchantes. Ce n'est pas nouveau. Cette réaction s'était manifestée dans les mois précédant le sacre d'Henri IV (1589). Itou lors des deux Frondes (1648-1653) (7). L'enseignement porte ses fruits: le réflexe qui pousse à planquer la bonne monnaie peut être contrarié. Pour drainer les liquidités des personnes fortunées via les traitants, il n'est qu'une recette, consentir des taux alléchants. Avec ces soutiens, le royaume vit l'immédiat au goutte à goutte et, sorti de perfusion, reste dépendant des lustres durant. Les dirigeants ne retrouveront les coudées franches qu'en remboursant les emprunts ou en spoliant les prêteurs, en totalité ou en partie, indistinctement ou nominalement.

II - LE DESSOUS DES CARTES
Les deux voies, étaient possibles après le règlement du conflit francoespagnol. Colbert avait opté pour la dernière, la plus tortueuse. La 6

LA DÉCADENCE DES FORÊTS. LEITMOTIV

banqueroute de 1661 fut de la sorte partielle et orientée. Quelques quidam y laissèrent plumes et duvets, ce qui écarta ipso facto financiers et cautions politiquement indésirables. L'astuce procurait au nouvel argentier de France le moyen d'asseoir sa position personnelle et d'alléger la dette publique. Ce faisant, il exposait dangereusement la poule aux œufs d'or, c'est-à-dire la confiance, un joli sentiment que devraient cultiver les ministres prévoyants. Les imprévoyants préfèrent, quant à eux, parier sur le goût du risque et la propension à l'amnésie propres aux manieurs de fonds. Ce sont là des penchants auxquels ne s'adonne point le vulgum pecus. Il a d'autres faiblesses. Le Pouvoir s'en sert à l'occasion. Celle-ci lui est fourni en 1672, avec la reprise des hostilités. 1) Retour des guerres... Le redressement national, objectif sacré qui avait hissé Jean-Baptiste au poste de contrôleur des Finances (1665) et de surintendant des Bâtiments (1664), était construit sur du sable et sur du vent: la confiance glisse vite quand la paix s'envole... Des réalisations se fissurent. La plupart s'effondrent. L'échec est flagrant puisque, face aux contraintes de la guerre, resurgissent les tours de passe-passe inventés par la fine équipe, les duettistes Giulio Mazarini et Nicolas Fouquet, dit l'Écureuil. La disgrâce, puis le renvoi de Colbert la Couleuvre - les armoiries vont avec les caractères - ne sanctionneront pas, comme l'espéraient les méchantes langues, revers de fortunes et coups du sort. Louis consultera d'autres experts mais gardera son ministre. C'est que, dans les années 1680, tout fonctionne à l'envers de Vingt ans Avant. En 1661, les cœurs étaient en joie, pas en deuil; Colbert prétendait innover, personne n'a plus ce culot. Résultat: faute d'audace ou d'outrecuidance, pas l'ombre d'une contreproposition! Cette fois, la boucle est bouclée. Les responsables avouent maintenant que le salut réside dans la fuite en avant: le déficit sera à sonder après victoire. Pourtant, le marasme est plutôt moindre que sous Mazarin. Le Cardinal affrontait, lui, simultanément l'Espagnol (1642-1659) et le Frondeur (1648-1653), tous deux s'acoquinant volontiers au gré des combats. Quant aux caisses, elles se sont un peu emplies dans l'intervalle 1661-1672. Giulio les avait tant et tant vidées! Prudent jusqu'au hoquet final, le Mazarini, par un faux don en faveur du très cher Louis, espérait que cette générosité éviterait aux siens les ennuis d'un inventaire et forcerait le filleul à ne les point léser: les richesses des gouvernants ne font pas toujours celles des pays (8)... Malgré ces circonstances, apparemment plus commodes, le fruit des rapines récupéré et une pause de treize années, les mâchoires du piège fisco-financier ne s'entr'ouvriront pas, ni pour Colbert ni pour ses successeurs. La monarchie s'est fourvoyée. Elle a confectionné l'étau en optant pour la guerre à outrance. Cette persévérance dans l'erreur - la France s'active dans tous les conflits ou presque depuis le premier tiers du XVIIe siècle! - génère des tensions excluant toute refonte de l'assiette fiscale. Les gens qui sont peu ou prou démunis ne sauraient remuer la pompe à finances. Les gens qui ont stocké l'or et l'argent ne regroupent, eux, qu'une très petite minorité. 7

LA FORÊT MALADE

Ce fait de société rejaillit sur les forêts royales, fleuron du patrimoine national. Certaines, par contrat d'aliénation, sont «gagées» (sic) auprès de qui aide l'État en détresse. Non, l'assistance n'est pas gratis. Non, les fonds ne sont pas cédés. Oui, les peuplements qu'ils portent sont abattus et vendus car la méthode est compatible avec les lois fondamentales du Royaume - dont l'inaliénabilité domaniale. Elle est même dernier recours quand tout va mal. Dans les forêts engagées, le produit des ventes (le calendrier fixé lors de l'aménagement est respecté) revient aux sociétés concessionnaires. Leurs membres versent d'avance et d'un coup une somme forfaitaire aux comptables du Domaine, somme qui entre de suite dans les caisses du Trésor. Les investisseurs tablent sur le fait que ce produit, cumulé sur x années, excédera et de beaucoup ladite somme. Ils ont intégré dans leurs calculs les coûts d'amortissement, les reports d'intérêt, les factures de gardiennage, les possibilités de détournement et les fréquences de chablis. En vérité, l'opération a toutes les chances d'être fructueuse. Elle comporte un préalable, la mise en coupes réglées. L'expression sylvicole «mettre en coupes réglées» n'a aucune connotation péjorative (9). Le langage populaire se l'approprie et la rhabille. Les sous-entendus qu'elle véhicule alors en disent long sur la réputation du système! L'acte, obligatoire, que la futaie soit royale ou non, que la forêt soit engagée ou pas, est désormais associé à ces contrats. Les conséquences de ce captage sémantique seront tout à fait dommageables, en forêts communales notamment. Les populations craignent que les autorités, commandant l'apposition du quart de futaie et la mise en coupes réglées, confisquent leurs bois afin que la Couronne en use pour alimenter le Trésor. Le quiproquo se dissipera lentement. Il est vrai que les Eaux et Forêts n'ont rien fait pour qu'il en aille autrement. Dans les forêts engagées, le rafraîchissement des limites de triages visualise les portions boisées temporairement privatisées. Cette privatisation n'implique pas, bien sûr, l'expulsion des officiers royaux. Or plus d'un assimile l'engagement financier à un désengagement administratif. L'interprétation enchante fainéants et prévaricateurs: ils se croisent les bras ou s'emplissent les poches, selon le tempérament. Qu'il y est des malfaisants, c'est évident. Que ces forêts soient négligées, c'est faux. 2) ... Et aliénation du domaine Le contrat maintient en effet toutes les règles prévues en matière d'exploitation, y compris la part des usages et les normes de balivage. Il ne suspend que celles relatives à la vente, c'est-à-dire à l'écoulement des marchandises et à l'organisation des enchères. Les engagistes font façonner comme ils l'entendent et vendent à qui leur plaît, c'est-à-dire à qui offre le plus. L'adjudication publique, avec ses trois feux et le coup de marteau final au mieux disant, est périmée. Finie la publicité, le cahier consultable du greffe et les placards cloués sur les bâtiments officiels! Tout se déroule sous seing privé. Normal: les engagistes possèdent le matériel sur pied, ils ont payé recta pour ça. Il y a transfert de jouissance, la durée étant fonction du besoin. Ce transfert cesse sur ordre: quand les autorités disposent d'assez d'argent pour 8

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exercer la faculté (inaliénable) de rachat, rappelée noir sur blanc dans l'introduction du contrat; quand elles décident que ces forêts profitant trop aux mêmes, ceux-ci doivent ou céder la place (on fait leurs comptes) ou accueillir d'autres associés (on perçoit sur eux un droit d'entrée) ou revenir à la case départ (on les taxe d'un copieux complément). En période faste, la monarchie recouvre les biens aliénés. En période néfaste, la soif de liquidités éclipse toute autre considération. Le procédé ne manque pas à cet égard de possibilités... Que le courant soit porteur ou non, la concurrence joue toujours. Les ententes illicites ne sont cependant pas rares. Elles régulent la compétition entre candidats, qui, trop vive, secréterait «accrues» de concession (reprise de course !) et arbitraire en «surtaux» (désagrément de parcours I). L'ardeur des prétendants est ainsi refroidie. Ils prennent rang, ont un secteur déterminé et ménagent qui y règne. Les affaires de bois sont trop sérieuses pour tolérer l'ingérence d'opérateurs indélicats. Elles se font entre gens du même monde, du beau monde, diraient les historiens contemporanéistes. Au XVIIe siècle, la faille est immense entre «élite» et «populace». Et la çuée «engagière» n'exprime pas, tant s'en faut, l'élan patriotique, secourir l'Etat en difficulté. Ce qui s'effectue par ailleurs: certains expédient à l'Hôtel de la Monnaie leur vaisselle d'or, d'argent et de vermeil, tout comme Sa Majesté. L'engagement est un montage financier tout à fait adapté aux personnes en quête de placements hautement rémunérateurs et facilement convertissables. Primo, parce que le bois d'alors équivaut au pétrole de maintenant. Secundo, parce que le bois d'œuvre est très recherché. Tercio, parce que les forêts royales en contiennent plus que tout autre, taillis composés ou taillis simples à courte révolution et à médiocre densité. Ce sont là de bonnes, de formidables raisons. Ces données structurelles sont renforcées par une autre qui, elle, est provisoire (mais il est des provisoires qui durent...) : les trous du budget! Les hommes du Roi doivent abaisser la
barre et hâter la conclusion. Les initiés renseignent leurs commanditaires sur

le pouls du marché. Ils reçoivent pots de vin et prises de participation. L'ambiance stimule affaires... et «affaires» ! En effet, que les autorités aliènent ou rachètent, que les spéculateurs s'engagent ou soient «dégagés» (sic), le capital en jeu, c'est;à-dire le matériel sur pied, doit être soigneusement évalué. Cela concerne l'Etat qui restaurera un jour - mais quand? - le Domaine en surface et en valeur. Cela concerne la Finance qui s'enquiert du prix le plus bas pour les forêts les plus prometteuses. Les sommes qui transitent lors de la passation des contrats se chiffrent par centaines de milliers de livres. Dans les deux cas, récupérer ou rafler une forêt, ceux qui ont le dernier mot, les autorités quand la conjoncture est bonne, les spéculateurs quand la catastrophe est là, décrient la marchandise afin de l'avoir en solde. Tous les coups sont bons, même l'intox : on décourage les adversaires potentiels, on rabat les prétentions administratives en exhibant un procès-verbal de visite ad hoc. Le document d~peint les bois dégradés par les voisins, les arbres ou malingres ou vétustes. Les officiers du crû ne se font pas prier pour brosser l'apocalypse, surtout si leur supérieur, grand maître du Département, est de la société! Ils compensent ainsi les préjudices pécuniaires que leur cause 9

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l'engagement deAs forêts (ils touchaient un pourcentage sur les adjudications...). Etre juge et partie, chacun sent l'anomalie, chacun sait qu'elle est blâmable. Les textes proscrivent la double casquette mais sont d'une application périlleuse car, en l'occurrence, expert et officier ne font qu'un. Le responsable Eaux et Forêts, auteur du rapport, se camoufle aisément: un comparse signe à sa place; lui n'apparaît pas comme membre de la compagnie (10). La pratique du paravent existe en bien d'autres domaines que celui des contrats d'aliénation. Elle n'empêche pas les rumeurs. Celles-ci font donc leur chemin. Elles restent un temps souterraines. Les subalternes feignent l'ignorance, monnayent leur silence mais protègent les arrières. Aussi, le réseau des complices crûment mis à jour, les pièces ressortent-elles des armoires. Les notaires montrent leurs registres sur sommation. La pile des dossiers grandit à vue d'œil. Les lettres de dénonciation, anonymes ou non, affluent. Le masque des hommes de paille tombe. Le sauve-qui-peut secoue tout l'édifice, c'est-à-dire les amitiés nouées dans l'exercice des fonctions. III - LA DÉNONCIATION DU DÉLIT Les hommes du Roi fustigent pareils agissements. Ils seraient fous de ne pas les dénoncer, eux qui se sont échinés à remplir le tonneau des Danaïdes. Ils ne sont pas pour autant sans reproches ni remords. Les plus vertueux se dopent le moral en dégustant par avance la vengeance qu'ils mitonneront, la paix conclue. Les soubresauts de 1661-1669 résultent des «mic mac» en cuisine. Le mot, ô combien évocateur, date de la période Mazarin! La complainte «tristes forêts», que chantaient les candidats engagistes, retentit alors sous leurs fenêtres. L'Etat réclame des comptes à la Finance, leurs comptes aux concessionnaires. Les pénalités pleuvent sur ceux qui ne furent pas d'assez «bons pères de famille». 1) Débusquer la fraude En calquant le montant des pénalités sur la valeur des peuplements, valeur définie lors de l'engagement, les forêts aliénées peuvent retourner au Domaine et le Trésor, ne pas débourser un fifrelin. Evidemment, les réintégrations consécutives aux sentences de la Chambre de Justice, massives, éberluent. Elles sont au crédit de Colbert, à deux restrictions près: elles examinent des dossiers qui traînent depuis 1625 et elles préludent à... leur redistribution. La prochaine Chambre se réunira en 1716. Là, les biens revenus au Domaine n'en repartiront pas d'ici les années révolutionnaires, et encore! : au XVIIIe siècle, les investisseurs chassent ailleurs qu'en forêts royales, la banque de Law et le commerce des Indes par exemple (11). Certains y perdront autant que d'autres, plus tard, avec les emprunts russes... Les ré-intégrations par voie judiciaire, en 1661-1664 comme en 17161718, traduisent les débordements de plus d'un adjudicataire qui, se déclarant au-dessus des lois, a pressuré le bien concédé en dépit des clauses du contrat, véritables gardes-barrières. Gare à qui les enjambe! Tous ceux qui le font dans l'indécence n'ont pour leurs vieux jours que la charité de leurs enfants, de leurs parents ou des couvents (12). 10

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Ce sera le cas de Louis Berryer, déjà secrétaire du Roi et bientôt partisan de Colbert, qui ponctionne les forêts normandes grâce à la compagnie fondée avec son compère Louis de Bechameil (1657). Idem en Bourgogne, avec Bénigne Duguay, président du Parlement de Dijon, nommé aux approvisionnements maritimes, lui aussi client de Jean-Baptiste. Lui étiquetait «bois de marine» les arbres à commercialiser, une finalité qui excluait leur détaxe (1678). Les indélicats grouillent dans la sphère politique. Ils ne sévissent pas que là. L'ennui, c'est qu'ils y sont très, très voyants, ce qui occasionne malentendus déplaisants et préjugés tenaces. Les deux «affaires» soulignent quoi? Que la fraude dans le cadre d'une régie existe. Que la surexploitation des forêts engagées existe également. Est-ce suffisant pour invoquer la «dilapidation générale» ? L'accusation est grave, récoltes ligneuses amoindries et réserves forestières insuffisantes. Tout cela est pure conjecture. La gestion des forêts au quotidien est toujours discrète, contrairement à celle de l'extraordinaire, de l'extravagant, car les méfaits que débusquent les procureurs du Roi engendrent une paperasserie sidérante. Le déséquilibre entre l'ordinaire et le contentieux, habituel, sera de plus amplifié par les restructurations de 1790 (abolition des Tribunaux spéciaux) et de 1803 (liquidation des défuntes Maîtrises). Ces années de grand chambardement provoqueront dans les locaux des Eaux et Forêts... un grand nettoyage. On devait déménager et reclasser des monceaux d'archives? On les déficela afin de les reficeler. On détruisit à la va-vite tout ce qui paraissait sans histoire (le banal et le répétitif), tout ce qui était évacué de l'histoire (les anciennes juridictions), tout ce que l'histoire récente rejetait (les chartes seigneuriales). La fournaise qui s'en suivit dévora par conséquent plus d'actes administratifs que d'actes judiciaires. A ces motifs, qui invitent déjà à la modération, s'ajoute le fait que les inconvénients de l'engagement, non contents de ne toucher que les forêts de Sa Majesté (11 % de la superficie totale), ne les affectent pas toutes. Les inconvénients ne pèsent que sur quelques-unes, en Normandie, en Bourgogne, en Ile-de-France surtout. Ils les englobent rarement en entier, la plupart des contrats spécifiant les cantons concédés, cantons qui, assurément, ne sont pas les plus vilains. La règle connaît pourtant des exceptions. L'attitude administrative, gêner la mainmise des particuliers sur les meilleurs bois de la contrée, reviendra, premier XIXe siècle (13). Ces aliénations - des vraies, celles-là! - devaient, elles aussi, renflouer le Trésor, malmené cette fois par les frais de l'Occupation (1815) et le Milliard aux émigrés (1825), en attendant les Trois Glorieuses (1848) et la Guerre de Crimée (1854). Dans le système, les déboires sont concomitants aux mésus, ce qui n'est pas si courant. Les contrats d'engagement postulent un partenariat publicprivé qui n'induit pas automatiquement la malhonnêteté des concessionnaires et la naïveté des autorités. C'est qu'avant de «s'engager» (sic), en paraphant chaque page, les uns et les autres ont consulté spécialistes en droit et maîtres ès sylviculture. Le luxe des précautions n'est jamais superflu. Tous appréhendent les complications qui surviennent à l'expiration du bail lorsqu'il y a outrepassement, c'est-à-dire non coïncidence entre les 11

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arpentages d'avant et d'après exploitation ou non retrouvaille des sujets martelés en réserve. La cession des grumes, surtout celles des futaies royales, est très surveillée. Les quittances sont épluchées et même si les commissaires aux Comptes ont l'allure sénatoriale - le procès à l'encontre des héritiers Berryer durera quarante ans! - l'État ne lâche sa proie qu'après lui avoir cassé les reins. On ne lui rend pas justice. On a tort de dénigrer ceux qui concoctent les cahiers de charge et ceux qui supervisent les récolements. Un puissant personnage peut ralentir, voire bâillonner les magistrats mais la pression, amicale ou furieuse, stoppe net à la mort du bonhomme: le protégé se retrouve tout nu. 2) Exploiter la fraude La machine a, de fait, quelques ratés à l'allumage. Elle n'en démarre pas moins. Le bail court sur dix ou vingt ans, parfois sur trente, cinquante, soixante ans, mais ce n'est qu'à sa clôture que commencent mesurage des arpents et décompte des baliveaux. Les inspections, dirigées par le grand maître du Département en personne, ont beau n'être que des sondages, elles importent beaucoup. Dans le procès-verbal, qui parachève toute visite, l'énumération d'impardonnables bévues conduit infailliblement à raccourcir, voire à résilier la jouissance des lois. Adieu, alors, les sommes versées et les dividendes prévus! Certains engagistes regretteront fort, parfois, de n'avoir pu graisser la patte d'un grand maître qui ne badinait pas avec les devoirs de la charge. Méfiance, donc: les fraudes tardent peut-être au plan juridique; les traces, elles, demeurent visibles sur le terrain, les «blancs» et les «vides», pieds d'arbres en moins et espaces clairiérés en plus. Quand le bilan de gestion est enfin rédigé, contre-signé et enregistré, il n'est plus de faux-fuyants. Le descriptif des bois avec les mesures réglant leur révolution figure au procèsverbal et au plan d'aménagement, deux actes infalsifiables: ils sont reproduits en plusieurs exemplaires, répartis entre cinq bureaux. Le châtiment est toujours très spectaculaire car les jalousies entre clans rivaux affûtent les couteaux sur le fil du temps. Le procès du surintendant général des Finances Nicolas Fouquet torpilla bon nombre de fidèles. Le décès du contrôleur des Finances Jean-Baptiste Colbert fit sangloter tous les Colbertides (14). ln memoriam! Vains repentirs! La perte d'un être cher est toujours source d'affliction, surtout quand le défunt emporte dans sa tombe le revenu qu'il procurait... Le système, par ses rouages, par ses excès, conforte l'impression que les forêts, toutes les forêts, sont «saignées à blanc» (sic), image choc. L'opinion est persuadée qu'aux bois, les riches se gobergent et que l'addition, ce sont les manants qui l'acquittent. Cette ,conception malveillante ne tourmente nullement les bons serviteurs de l'Etat - tout au contraire: les deux clichés, délits de riches, délits de manants, font la paire et traduisent magnifiquement la «dévastation forestière». L'ensemble leur facilite la besogne. Comment résister à l'envie de présenter les forêts à demi-anéanties par d'infâmes profiteurs de guerre afin d'accroître l'efficacité des menaces lors des partages de dépouille? Comment résister à l'envie d'adjoindre au 12

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vieux couplet «crise forestière» le refrain «alerte générale» afin de comprimer les prélèvements affouagers ? Le programme, brider les usagers, exige autant de doigté que l'autre, trier les financiers - surtout si les riverains détiennent chartes authentiques ou copies certifiées conformes! Les Français ont le goût de la chicane, de la révolte aussi. L'espèce est dure à museler, les Paysans tout particulièrement, leur mode de vie dépendant de l'accès aux bois. Les élites du XVIIe siècle n'osent pas trop les bousculer: les gueux se sont beaucoup agités entre 1623 et 1648 et ces épisodes, le gouvernement ne veut pas les revivre alors qu'il brigue la domination européenne... Les Parlements, à Paris comme en province, témoignent quelque tiédeur à l'égard de l'Ordonnance d'août 1669, dite code des Eaux et Forêts. Ils jugent bien draconiennes les dispositions visant les Communautés d'habitants. L'argumentation des robins n'est pas exempte d'arrière-pensées. Le Code contient des mesures qui entravent la liberté de tout propriétaire forestier - dont la leur. La parole, qui défend les culs-terreux (encore un mot d'époque !), ressemble étrangement à un plaidoyer pro domo. Toujours la pratique du paravent! Les autorités épaississent le trait en conséquence. La forêt d'autrefois étant liée au travail des champs, elles montrent les villageois allant et venant des parcelles aux bois, massacrant les arbres, mêlant bois vert et bois sec et y lâchant bêtes à corne et à laine. La tactique justifierait la publication d'un gros in folio: «De l'Art d'utiliser la délinquance, grande ou petite». - La dégradation des forêts peut être réelle, due à des conditions extrêmes, là où se recoupent aires d'approvisionnement sidérurgique et zones d'alimentation urbaine. Peu de régions sont en ce cas. En général, la vocation économique est antérieure au XVIIe siècle - les dés ont roulé premier XVIe siècle - et les rectifications n'interviendront que sur le tard (dernier tiers du XVIIIe siècle) et encore, uniquement au nord-ouest et à l'ouest de la capitale (15). - La dégradation des forêts peut aussi être fictive, tout simplement parce que cette perspective en arrange plus d'un. Ainsi, réduire le montant des volumes auto-consommés en vertu des pratiques usagères convient, bien entendu, aux propriétaires, qui possèdent des forêts grevées de servitudes, mais aussi aux acheteurs. Les citadins, par exemple, entendent réceptionner assez de chauffe pour conjurer une carence en combustible et l'envol des pnx. IV - LA RELECTURE DES ÉTATISTES

Le délit forestier, qu'il émane d'engagistes sans scrupule ou de paysans sans conscience, fonde la propagande officielle orchestrée par les autorités gouvernementales et les élites possessionnées. Au XVIIe siècle, la propriété forestière est essentiellement le fait du Monarque, de la Noblesse, du Clergé et des Communautés laïques et religieuses. Au demeurant, le terme même de «propriété» grince parfois tant la multiplication des droits d'usage, notamment en France méridionale, rétrécit la marge de manœuvre des gestionnaires (16). Le phénomène, exagérer le délit afin de resserrer les 13

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usages, se retrouvera au XIXe siècle. L'époque hérite d'une Révolution qui a momentanément séduit, en morcelant les biens nationaux, paysans cossus et bourgeois nantis, maîtres de forge inclus. Tous ont promptement saisi l'opportunité des privatisations pour avoir une réserve de bois qui éloigne les mauvaises surprises générées en des temps incertains. Ils préfèrent économiser sous forme d'arbres plutôt que sous forme d'assignats: les premiers assurent contre la hausse des combustibles, tandis que les seconds, dépréciés, finiront par encombrer les tiroirs (17). 1) Les maux véritables Derrière l'évaluation quantitative et qualitative des infractions, l'objectif capital: diminuer les prélèvements en nature. Cela va de soi pour qui possède le bois. Il n'en est pas de même pour les pauvres dont le nombre ne diminue évidemment pas en période de guerre. A leurs yeux, dérober ce qu'ils ne peuvent acheter n'est pas un acte répréhensible mais l'expression d'un besoin. Or, entre l'expression d'un besoin et la revendication d'un droit, il n'y a qu'un pas franchi allègrement : le vol de bois représente ainsi les

deux tiers des agissements délictueux sous l'Ancien Régime!

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Alors, la floraison des larcins, serait-ce cette huitième plaie d'Egypte comme on le serine complaisamment? serait-ce ce mal absolu qui mine les forêts de France et de Navarre? A la lecture de maints travaux, dont certains récents, le verdict semble définitif. Oui, le délit forestier fait la crise des forêts et y obvier fut un des mérites du Rémois. Le contrôleur des Finances n'y parvint point totalement, problème de temps et d'argent. Personne, néanmoins, ne frôla d'aussi près la perfection, discours archi-rabattu. Le discours n'a qu'un défaut mais de taille: la désynchronisation. Il ne colle pas aux données démographiques du XVIIe siècle! En effet, pas de pression rurale sans bras pour l'exercer. Le drame du Grand Siècle, c'est que ces bras font défaut! Ils font même tellement défaut que, la Guerre de Trente Ans paraissant s'éterniser (1618-1648), les seigneurs remédient tant bien que mal à l'insuffisance de la main d'œuvre en attirant, en retenant les. familles qui fuient la peste, le soldat, la famine. Ils accordent pour cela un surplus d'«aisance» (sic) en matière de pacage notamment. Le toilettage des chartes usagères au XVIIe siècle n'est donc pas le signe d'une réaction féodale, au sens que lui donneront les auteurs des cahiers de doléances. Du moins, dans les régions exsangues du Nord, du Nord-Est, du Bassin parisien et du Centre. En alléguant cela, on raye d'un trait de plume cent ans d'histoire, dont un tiers qui fut épouvantable. Le Grand Siècle n'est pas celui de 1789 mais celui des noires misères comme le démontre Marcel Lachiver. Certes, la production vivrière, que la récolte soit moyenne, voire médiocre, pourrait nourrir toute la population française mais cette arithmétique défaille quand crachent les canons. La guerre, priorité des priorités, culbute la balance agro-alimentaire. Elle est si fragile! Elle l'est, parce que reposant sur le secteur céréalier. Or les relations de province à province sont étriquées et les systèmes de stockage et de conservation, aléatoires (18). Le Louis XIV des années 1680, qui n'est plus le fringant jeune homme de 1660, découvre que les faits sont têtus. Alors, Colbert ou un autre ... Le 14

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décès de Jean-Baptiste, en 1683, fait le bonheur des Louvois-Le Tellier, d'où apurements de succession, à l'amiable ou non. Colbert de Seignelay, fils aîné du ministre, étaye les positions léguées par le père mais de justesse, abandonnant parents et clients par trop compromis. Seuls, les meilleurs supportent le coup de torchon. Ces Colbertides-Ià se cramponnent aux instances dirigeantes. Certains gravissent même quelques échelons de plus, atteignant les postes clefs car leurs talents étaient déjà connus et reconnus. Les autres, pftt ! La machine gouvernementale, ayant débarqué vraies et fausses brebis galeuses, repart vaille que vaille et cahin cahan. Exit Colbert. Les sacrifices consentis ne calment pas la tempête: hésitations et revirements sont autant de brèches qu'élargissent les adversaires. Les calamités redoublent de violence. Cortège familier: les épidémies que véhicule la soldatesque, les fermes et les hameaux qu'elle pille au passage, les prélèvements et les réquisitions qui substantent tant bien que mal l'armée, les blés que l'on mange en herbe, les espérances qui se volatisent. Ces malheurs, épis couchés, moissons gâchées, grains noircis, farines moisies, sont inhérents aux opérations militaires, inhérents aussi et surtout aux perturbations météorologiques qui harcèlent la fin du siècle et l'aube du prochain (19). L'acharnement dans le sinistre fait que la France ne récupèrera les densités relevées sous François 1er (1515-1547) qu'à l'avant veille du couronnement de Louis XVI (1774). Le désastre de 1693-1694, eu égard à la brièveté de l'épisode et au niveau de la population, lui enlève deux fois plus d'hommes que le Premier Conflit mondial (1,3 million de morts en sus de la «normale» et un déficit de plus de 200 000 naissances). L'hiver de 1709-1710, avec 560 000 victimes décomptées et des naissances en moins, lui en prend davantage sur deux ans que le Second Conflit mondial en six! Certes, les guerres du XXe siècle n'auront pas sur la pyramide démographique l'impact des guerres des XVIIe et XVIIIe siècles. La réparation du tissu social est fonction des cellules familiales et l'abaissement de la natalité, la décimation des jeunes attentent à leur vigueur. Ces pesées, toutes rudimentaires soient-elles, montrent l'ampleur de l'hécatombe. Et ce, dans une France qui, avec vingt millions d'habitants, est moitié moins peuplée que la France de 1914. Même les vingt trois années de guerre, dues à la Première République et au Premier Empire, n'affaibliront pas la France comme cette «cherté» de 1693-1694, ces «rigueurs» de 1709-1710 ! Le pays, en deux ans, enfouit 7 % des siens; quinze ans plus tard, encore 3 %. La terre garde leur empreinte. Les cicatrices ne s'effaceront pas (20). Ces années terribles hantent la mémoire bien après que les rescapés aient rejoint au cimetière parents, amis et enfants morts de faim, de froid, de fatigue. La maladie balayait alors trop vite les hommes pour que ceux-ci s'occupassent de la santé des arbres. 2) L'illusion permanente Et le mythe de Colbert dans ce cataclysme? Eh bien, il lui doit beaucoup, bien que le Rémois y ait collaboré de par l'auto~satisfaction qui oint ses Mémoires et ses Lettres. Ce n'est pas tailler des croupières au vivant que d'ironiser sur ses statues posthumes. Après tout, le prurit de gloire post mortem, d'autres l'ont eu, qui ne le valaient pas. Non, la personne de Colbert 15

LA FORÊT MALADE

n'est pas en cause. Ce qui l'est, c'est le comportement des hommes ou, plus exactement, leur réflexe, un réflexe qui naît dans toute période où une majorité d'hommes flaire le bout du tunnel. Ils avaient vu juste? L'horreur s'estompe. Elle n'est pas gommée. L'instinct vital triomphe. Une euphorie délicieuse perce. L'«état de grâce», François 1er l'a goûté, Henri IV, aussi. Cela touche les rois. Cela touche les ministres. Sully, Richelieu en sont de brillants exemples. Les sujets du royaume, traumatisés, font une idole du conducteur qui tint les rênes jusqu'au bord de l'abîme. Ils y ont chu à cause de lui ou malgré lui? Aucune importance! L'œuvre du grand homme sera parée de mille attraits. La métamorphose enjolive les parties qui méritaient l'hommage comme celles qui ne le méritaient pas. Louis XIV n'est pas décédé (1715) que le replâtrage du bon ministre est prévisible. Colbert défenseur des forêts n'appelle ni critique ni louange. Il approfondit les pistes qu'avait dessinées le XVIe siècle. Certains s'indigneront de la banalisation d'une politique ordinairement fort prisée. D'autres y subodoreront, sinon un complot, du moins un parti pris. On renverra le compliment car, enfin, ceux qui sont allergiques au principe même du réexamen récusent par avance l'idée qu~ l'homme pourrait décevoir, que la réalité serait inférieure à l'image d'EpinaI fabriquée par l'enseignement laïque, gratuit et obligatoire de Jules Ferry. Un fils de drapier à la cour de Versailles, n'est-ce pas tous les élèves appliqués qui sont enfin honorés? Aux XIXe, XXe siècles, Colbert a des thuriféraires. Dans la France pré-révolutionnaire, il n'avait guère d'admirateurs, tout juste quelques disciples, recrutés au sein des hauts dignitaires français. Les écrits d'un Tellès d'Acosta, grand maître des Eaux et Forêts de Champagne, ne furent ainsi lus et commentés que sous Louis XVIII (1814-1824), la famille s'étant pour cela beaucoup dévouée. La levée de boucliers, qui surgit au XXe siècle dès que la personnalité du Rémois est dénigrée, exprime donc une glorification réussie il y a cent, cent cinquante ans, maximum. En ce temps-là, Colbert devint un héros. Comment, en effet, ne pas féliciter qui extirpa l'immoralisme des Eaux et Forêts et insuffla la moralité aux Finances? Le tout en redressant la maison de France et en lui restituant l'intégralité du Domaine que d'aucuns avaient follement gagé! Que JeanBaptiste ait fait tout l'opposé est au fond assez secondaire. Désormais, ce qui importe, c'est ce qu'il a écrit, ce qui en est retenu et la manière dont le tout va être empaqueté. Brader les forêts du Domaine afin de garnir les caisses de l'État est le péché suprême commis par les prédécesseurs et par les successeurs. Et pour que cette faute soit inexpiable, là aussi, le tableau est noirci: forêt vendue égale forêt perdue, perdue parce que défrichée. Nul n'objecte, début XIXe siècle, que cette révision de l'Histoire est grotesque, que les nouveaux propriétaires conservent en bois les forêts acquises (21). Le bois est plus que jamais «l'or vert». Cette logique, éduquer les arbres dans les forêts existant, forêts achetées au Domaine ou à la Noblesse, reste valable jusque vers 1860. Là, il y a mieux à faire avec les produits des nouvelles forêts (plantations résineuses) et les extensions dues aux nouveaux transports (lotissements immobiliers). 16

LA DÉCADENCE DES FORÊTS. LEITMOTIV

L'incongruité, déboisements et défrichements tout azimut, passe inaperçue. C'est que le libéralisme économique s'adapte à tout: il cohabite donc avec nostalgies absolutistes et orientations étatistes. Dans le climat de la Restauration, Lumières et Révolutionnaires sont haïs. Aux Eaux et Forêts, les prérogatives d'antan éveillent la nostalgie. La France, vaincue et humiliée, se remémore dans ces années 1820 et le Roi-Soleil et l'Empereur Napoléon: le premier est, bien sûr, mieux coté que le second. Il n'y a qu'en Histoire où les rides s'envolent avec le Temps... La personne de Colbert et les théories du Colbertisme constituent ainsi le plus petit dénominateur commun entre politiques et administrateurs. Aussi Jean-Baptiste est-il, aux Eaux et Forêts, l'unique ministre des Finances tenu en odeur de sainteté. Quel soulagement quand la spécificité de leur administration fut admise (1820) et quand les Forêts passèrent du giron des Finances à celui de l'Agriculture (1877) ! Et pourtant, que de contre-sens et que de désappointements! Le nouveau ministère ne cajola pas davantage les forestiers que l'ancien. Les forêts n'allèrent pas mieux avec l'un qu'avec l'autre (22). o Le déclin du pastoralisme permit seul l'œuvre utile des forêts de protection en haute et moyenne montagne, ceci dans le cadre de la lutte antiérosion. Quant à la délinquance, c'est l'exode du second XIXe siècle qui l'éteignit. Les bois ne souffrirent plus des exigences rurales le jour où, des ruraux, il n'yen eût plus guère, la majorité ayant été en ville voir si le pain et le feu ne s'obtenaient pas plus facilement qu'à la campagne. Ces vérités sont bonnes à prendre, lentes à digérer si bien que, depuis Napoléon 1er, il n'est qu'un slogan: bois et forêts fondent quand la main n'est pas de fer. Et d'avancer une preuve irréfutée car sa réfutation déplairait à trop de monde: grignotages et mitages auraient proliféré dès que Colbert, ulcéré par l'ingratitude de son Roi, s'alita et mourut. Le beau stéréotype que voilà, truqué et arc hi-truqué ! Au hit-parade des méfaits imaginaires, le défrichement cultural talonne la délinquance forestière. Il est le second des maux. Il est, lui aussi, préoccupant puisque, année après année, le périmètre des bois se contracterait. Un jour, comme dit la chanson, «nous n'irons plus au bois». Ce ne sera pas parce que les lauriers seront coupés. Ce sera parce que, des arbres, il n'yen aura plus!

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CHAPITRE II LES BELLES FUTAIES D'ANTAN La crise forestière du XVIIe siècle dissimule plus d'un tour et détour. Un moment, les contemporains l'ont cru jugulée. Ils en avaient trouvé l'origine, les carences de l'administration. Ils en avaient compris le mécanisme, les fraudeurs qui prospèrent et les délinquants qui prolifèrent. Force est de reconnaître qu'ils n'avaient ni trouvé ni compris! La réformation des forêts royales, lancée en 1661, coûte mais ne guérit pas. Les excellentes dispositions contenues dans le Code de 1669 restent vaines jusqu'au début du XVIIIe siècle. Le mal ne désarme pas. Il sévit dans les bois des communautés comme dans ceux des particuliers. Il est au mieux cyclique, au pire endémique. En fait, il ne mobilise les consciences qu'à l'issue des conflits. Il est alors largement étalé, morceau de choix qui captive les regards: ce n'est pas en place publique qu'on bat et rebat les cartes... La lutte contre les malheurs forestiers sert ainsi de dérivatif. Elle est tellement utile que ces malheurs sont, ou inventés, ou hypertrophiés. XVIIe siècle, Colbert met l'administration sur la sellette. XIXe siècle, pas rancunière, l'administration le remercie et fait de lui, non seulement son sauveur, mais encore celui des forêts. Naissance d'un mythe. Voilà cristallisées autour de Jean-Baptiste convictions politiques, conceptions administratives et représentations populaires. Les milieux forestiers sont des fervents de Colbert. Cette dévotion est un des piliers, pas le moindre, du culte louisquatorzien. La France illuminée par le Roi-Soleil, c'est la France qui gagne, la France qui ne saurait perdre parce qu'elle entretient la plus précieuse des richesses: le bois. Comment la trilogie Roi, Peuple, Arbre, se met-elle en place? En quoi influe-t-elle sur la perception des forêts?
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«LA FRANCE

PÉRIRA...»

L'aura du contrôleur des Finances resplendissait. Qu'un jour puisse la voir ternie était inimaginable. Cela arriva pourtant avec la commémoration du Tricentenaire (1983). Pareilles cérémonies attisent souvent les passions. Certaines finissent tragiquement. Ce fut le cas du Colloque Colbert. Le pauvre Jean-Baptiste fut palpé sous toutes les coutures. L'œuvre dont il était si fier fut passée au peigne fin (1). L'un et l'autre sortirent de là méchamment égratignés. Rude traitement pour un homme qui, d'après Michel Devèze, faisait merveille à bon marché, thèse datée de 1960 et reprise dans le livre Les Eaux et Forêts du X/le au XXe siècle, parue en 1987. 1) Drame pour une nation De la merveille, les chercheurs doutent maintenant. Quelques insolents susurrent même que la montagne a accouché d'une souris! L'animal n'est pas insignifiant, entendons par là que les efforts colbertiens ont perfectionné l'administration forestière et précisé les règles domaniales mais qu'ils n'ont ni purgé le système ni reconstitué le domaine, deux buts proclamés urbi et 19