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Le développement durable dans l'espace méditerranéen : une gouvernance à inventer

De
299 pages
Ces contributions alimentent la réflexion sur les pistes et leviers d'action pour répondre aux défis d'un développement durable en Méditerranée. Les voies du développement, la législation, les modes opératoires, les formes de coopération et de coordination sont interrogés dans la perspective d'avancer vers une société plus harmonieuse entre les humains et d'un point de vue environnemental.
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SOMMAIRE
Sommaire .......................................................................................................... 5 Introduction générale......................................................................................... 7 (Yvette Lazzeri et Emmanuelle Moustier) Partie 1 Enjeux et défis du développement durable en Méditerranée : la nécessité d’une approche globale ............................................................. 13 Chapitre 1. Le développement durable à l'épreuve des territoires méditerranéens : l'utopie d'un modèle global ? ............................................... 15 (Charlène Arnaud et Magalie Marais) Chapitre 2. Accès aux services de base, accès à la terre et Droits de l'Homme ..................................................................................................... 33 (Yves Berthelot) Chapitre 3. Sécurité et développement durable dans l'espace méditerranéen .................................................................................................. 43 (Oriane Barat-Ginies) Chapitre 4. Changement climatique et transformation des activités économiques au sud de la Méditerranée ........................................... 59 (René Teboul) Chapitre 5. La métropolisation dans l'espace méditerranéen .......................... 79 (Nicolas Douay et François Moriconi-Ebrard) Partie 2 Vulnérabilité et adaptation au changement climatique ............................. 97 Chapitre 6. Gestion intégrée des zones côtières et adaptation au changement climatique en Méditerranée......................................................... 99 (Julien Rochette, Alexandre Magnan et Raphaël Billé) Chapitre 7. Le plan solaire méditerranéen : un projet de l'Union pour la Méditerranée ..................................................................................... 121 (Jean-Yves Moisseron) Chapitre 8. Le mécanisme pour un développement propre du protocole de Kyoto : un vecteur de développement durable pour le bassin méditerranéen ? .............................................................................. 139 (Marion Lemoine)

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Le développement durable dans l’espace méditerranéen

Chapitre 9. La gestion territoriale du changement climatique en Méditerranée.................................................................................................. 159 (Christophe Alaux et Anne Ged) Partie 3 La problématique de l’eau en Méditerranée............................................. 177 Chapitre 10. Israël-Palestine : l’eau, source de conflit ou de coopération ? ................................................................................................. 179 (Gilbert Benhayoun) Chapitre 11. La recherche de ressources alternatives à l'eau potable urbaine : le cas du Grand Sousse en Tunisie .................................... 207 (Nadia Sahtout) Partie 4 La protection des ressources et des milieux naturels ............................... 227 Chapitre 12. La fiscalité touristique insulaire : un outil efficace au service du développement durable en Méditerranée ?.............................. 229 (Jeanne Laleure) Chapitre 13. Co-construire le développement durable : le cas de l'aquaculture méditerranéenne....................................................................... 253 (Syndhia Mathé et Hélène Rey-Valette) Chapitre 14. Les énergies renouvelables pour un tourisme durable dans les îles méditerranéennes.......................................................... 269 (Evanthie Michalena, Jérémy Hills et Jean-Paul Amat) Quelques mots sur les auteurs ....................................................................... 289 Table des matières ......................................................................................... 291

"La source est là, dans l'espace méditerranéen, la source profonde de la haute culture dont notre civilisation se réclame (…). Quand nous rêvons d'accomplissement humain, de la fierté et du bonheur d'être homme, notre regard se tourne vers la Méditerranée". La Méditerranée : les hommes et l'héritage Georges Duby

INTRODUCTION GÉNÉRALE
Yvette LAZZERI et Emmanuelle MOUSTIER
L'ouvrage est issu du colloque "Le développement durable dans l'espace méditerranéen", organisé les 11 et 12 juin 2009 à Aix en Provence et premier évènement du Pôle Développement Durable et Territoires Méditerranéens de l'Université Paul Cézanne – Aix-Marseille III. L'objectif de l'ouvrage est d'alimenter la réflexion sur les pistes et leviers d'actions à explorer pour répondre aux défis d'un développement durable en Méditerranée. Les voies de développement, la législation, les modes opératoires, les formes de coopération et de coordination… sont interrogés dans la perspective d'avancer vers une société méditerranéenne plus harmonieuse dans ses relations entre humains mais aussi entre les hommes et la nature. L'ouvrage se compose de 14 chapitres, organisés autour de quatre thèmes. 1. Enjeux et défis du développement durable en Méditerranée : la nécessité d'une approche globale. Le développement durable renvoie aux tendances lourdes auxquelles sont confrontés les territoires méditerranéens, à savoir des déséquilibres, non seulement écologiques (stress hydrique, menaces sur la biodiversité, changement climatique, compétition dans l'usage des sols…) mais aussi économiques (concentration de la richesse au nord et de la population au sud, déséquilibre des échanges commerciaux…) et sociaux (inégalité d'accès aux services de base et à la terre, retard d'alphabétisation au sud et à l'est, maintien de zones de grande pauvreté…). De nombreux travaux (Prospective du Plan Bleu, Forum de Paris de 2009…) invitent à l'urgence dans l'action, pour éviter que la Méditerranée s'installe dans une spirale de déclin, perdant les atouts qui font sa richesse et abandonnant une partie de sa population dans un mal de vivre de plus en plus difficile à supporter. Ces perspectives imposent d'engager une réflexion un peu globale sur l'espace méditerranéen, objet des premiers chapitres. L'article de Charlène ARNAUD et de Magalie MARAIS, Le développement durable à l'épreuve des territoires méditerranéens : l'utopie d'un modèle global ? (Chapitre 1) introduit cette première partie en s’interrogeant sur la

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Le développement durable dans l'espace méditerranéen

pertinence d'un modèle méditerranéen de développement durable. Si l'universalisme dans la manière de définir les problèmes et d'envisager des solutions est peu réaliste, compte tenu de la singularité des situations nationales et locales, la prégnance d'une culture méditerranéenne et le partage d'enjeux communs (réduction des pollutions, adaptation au changement climatique, amélioration des conditions de vie et des rapports sociaux, dynamique des échanges…) sont néanmoins propices à l'exploration de nouveaux modes de coopération et de coordination, propres à construire une vision partagée du développement durable. L'article d'Yves BERTHELOT, Accès aux services de base, accès à la terre et droits de l'homme (Chapitre 2), pose l'accès aux services de base et à la terre comme une condition nécessaire pour une vie décente des populations mais aussi pour la protection de l'environnement, le développement des pays et la sécurité au sein du bassin méditerranéen. Or, les droits aux services de base ne sont que partiellement reconnus et formalisés (simples recommandations dans les Lignes directrices du Conseil du Programme des Nations Unies de 2009, UN-Habitat) et le droit à la terre est encore à concevoir. L'auteur invite à une approche en termes de droits de l'homme qui amènerait de la transparence et une perspective de long terme, susceptibles d'éviter conflits et violences. L'article d'Oriane BARAT-GINIES, Sécurité et développement durable dans l'espace méditerranéen (Chapitre 3), décrit les fractures dont souffre la région (démographiques, économiques, politiques, culturelles) et qui contribuent à l'enlisement du processus de rapprochement euroméditerranéen. L'auteur présente ensuite un cadre de propositions, issu des travaux du Groupe de Recherche sur l'Union pour la Méditerranée (GRUM) créé à l'Ecole Militaire, propre à initier un climat de confiance, de solidarité et de sécurité et à jeter les bases d'un projet méditerranéen. René TEBOUL, dans son article Changement climatique et transformation des activités économiques au sud de la Méditerranée (Chapitre 4), montre les limites du modèle de développement actuel dans ses effets négatifs sur l'environnement et les rapports humains et met en avant la nécessité, notamment pour les pays du Sud, d'introduire des changements majeurs : accélération de la transition démographique, réduction de la dépendance alimentaire, orientation vers une agriculture respectueuse de l'environnement, gestion maîtrisée des ressources aquifères, etc. Nicolas DOUAY et François MORICONI-EBRARD dans La Métropolisation dans l'espace méditerranéen (Chapitre 5) dressent, à partir d'une étude comparative de 16 grandes villes méditerranéennes, un portrait du processus de métropolisation. L'analyse invite, dans une approche de développement durable, à dépasser la vision traditionnelle du clivage Nord-Sud, pour prendre en compte les nouvelles lignes de fractures, à l'échelle interne des métropoles et entre les aires métropolisées et les espaces résiduels (ruraux ou petites villes), du nord comme du sud. En effet, l'étalement de l'urbanisation en périphérie des métropoles conduit à la formation d'un arc méditerranéen quasi ininterrompu, conduisant à des enjeux importants tels que la compétition économique, la

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ségrégation sociale, la dégradation de l'environnement… Les défis pour le bassin méditerranéen consistent à se raccrocher aux grandes dynamiques de globalisation de l'économie afin de réduire les phénomènes de marginalisation. A l'échelle locale, ils renvoient aussi à la maîtrise du développement urbain pour améliorer la cohésion sociale et territoriale et promouvoir des modes de vie moins gaspilleurs et moins pollueurs. 2. Vulnérabilité et adaptation au changement climatique. Selon les experts du GIEC (Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'évolution du Climat), le changement climatique est en marche et ses effets dans le demi-siècle à venir sont pour partie inévitables. La région méditerranéenne est désignée comme l'un des endroits au monde où les modifications du climat seront les plus immédiatement visibles (incendies, inondations…). Bien entendu, les impacts n'affecteront pas à l'identique, ni avec la même intensité, les régions méditerranéennes. Néanmoins, l'homme et ses activités doivent faire face aux incertitudes climatiques. Il s'agit à la fois d'agir contre le changement climatique (réduction des gaz à effet de serre) et de s'y préparer (anticipation, gestion des risques). L'approche doit être globale, mondialisée et prospective. L'article de Julien ROCHETTE, Alexandre MAGNAN ET Raphaël BILLE, sur la Gestion intégrée des zones côtières et l'adaptation au changement climatique en Méditerranée (Chapitre 6), fait état des pressions et des menaces naturelles et anthropiques qui pèsent sur le bassin méditerranéen. Les auteurs montrent ensuite en quoi les effets du changement climatique (sur les températures de l'air et de la surface de la mer, le régime des précipitations et le niveau de la mer) imposent des stratégies de mitigation et d'adaptation, du fait de l'urbanisation forte et croissante du littoral. Dans cette perspective, ils proposent le recours à la Gestion intégrée des Zones Côtières (GIZC) comme un moyen efficace de mettre en œuvre l'adaptation, en donnant aux autorités un cadre d'action concret et utilisable (le Protocole GIZC). J.Y. MOISSERON porte un regard critique sur Le plan solaire méditerranéen : un projet de l'Union pour la Méditerranée (Chapitre 7). Alors que la contribution potentielle du plan solaire à une diminution des émissions de gaz à effet de serre et à une réduction de la vulnérabilité du système énergétique fait consensus, sa mise en œuvre se heurte aujourd'hui et au-delà du défi technique, à des enjeux de gouvernance qui questionnent le devenir du plan : faible dynamique de l'Union pour la Méditerranée ; besoin de financements et d'investissements importants en matière de recherche, d'infrastructures de production et de transport ; incertitude sur l'horizon de rentabilité ; nécessaire partage des risques privés publics ; adaptation des législations ; unification du marché transméditerranéen de l'énergie électrique… Marion LEMOINE s'interroge sur Le Mécanisme pour un Développement Propre du Protocole de Kyoto (comme) vecteur de développement durable pour le bassin méditerranéen ? (Chapitre 8). Le MDP est un cadre incitatif, permettant aux pays industrialisés d'acquérir des crédits d'émissions de carbone, en contrepartie de financements de projets technologiques ou industriels "propres" dans les pays en développement. S'appuyant sur une analyse des documents

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internationaux d'enregistrement, de suivi et de validation des projets MDP en Méditerranée, l'auteur souligne le peu d'enthousiasme suscité par le mécanisme dans la région, et une référence limitée au développement durable qui apparaît davantage comme un label pour faire valider les projets, qu'un véritable objectif préalable. Ainsi, le développement durable ne correspond pas encore à un principe juridique autonome dont le MDP serait un vecteur de réalisation. Face aux enjeux liés au changement climatique, C. ALAUX et A. GED proposent, dans La Gestion territoriale du changement climatique en Méditerranée (Chapitre 9), la voie de la coopération décentralisée entre les collectivités territoriales des Pays du Nord de la Méditerranée et des Pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée, pour co-construire un système d'évaluation afin d'améliorer la connaissance sur le changement climatique et de ses effets, et aboutir à une vision collective et partagée des enjeux, des objectifs et des actions à mettre en œuvre. 3. La problématique de l'eau en Méditerranée. L'eau, ressource majeure de l'espace méditerranéen, fait l'objet d'initiatives notables tant dans la lutte contre la pollution, que dans l'accès des populations à cette richesse. L'eau, de part sa nature même à dépasser les frontières institutionnelles, offre des potentialités majeures (même si délicates à atteindre) pour le dépassement des conflits et la création d'alliances entre les territoires méditerranéens. Dans cette perspective, établir de nouvelles règles participatives et coordinatrices (législatives, incitatives…) semble fondamental. En témoignent les articles de G. BENHAYOUN et de N. SAHTOUT. L'article de G. BENHAYOUN, Israël – Palestine : l'eau, source de conflit ou de coopération ? (Chapitre 10) décrit bien tous les enjeux liés à l'eau en Méditerranée. Le changement climatique au Moyen-Orient risque de redéfinir la carte des disponibilités en eau, d'influencer la sécurité alimentaire, d'altérer les conditions sanitaires, de modifier la distribution spatiale des populations et finalement d'affecter la sécurité de l'ensemble des pays de la région. Dans ce contexte, l'auteur met en avant que seule une coopération active régionale peut aider à gérer la crise de l'eau, visant soit à accroître l'offre (dessalement, importation, eau virtuelle…), soit à réduire la demande (rationnement, campagne de sensibilisation, action sur les prix…). Le partage équitable de l'eau qui tiendrait compte des droits des Etats et des besoins humains, ainsi que de la protection de l'environnement, pourrait contribuer au processus de paix dans cette partie du monde. L'article de Nadia SAHTOUT, La recherche de ressources alternatives à l'eau potable urbaine : le cas du Grand Sousse en Tunisie (Chapitre 11), témoigne de la problématique de l'eau en Tunisie. Le stress hydrique, la cherté de l'eau et les conflits d'usage qui en découlent, imposent de trouver des solutions alternatives, au risque de voir à terme le développement économique des régions urbaines littorales les plus dynamiques, compromis. La politique de gestion de l'offre doit laisser place à une approche plus intégrée de la gestion. Des pistes sont explorées (recours à une ressource additionnelle écologique, limitation des

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pertes, maîtrise de la consommation…) qui, de toute évidence, appellent à une démarche participative et plus responsable des usagers. 4. La protection des ressources et des milieux naturels. Le littoral méditerranéen est un espace convoité où se concentrent les infrastructures de transports, de tourisme et quantité d'installations industrielles, conduisant à un bétonnage important au détriment des paysages et de la biodiversité, et à une dégradation de la qualité de l'air et de l'eau. Les zones littorales doivent être mieux protégées. Des efforts doivent être engagés pour réduire les pressions des activités humaines sur les rivages et la mer, tout en conciliant préservation des milieux et développement. L'article de Jeanne LALEURE, La fiscalité touristique insulaire : un outil efficace au service du développement durable en Méditerranée ? (Chapitre 12), s'interroge sur la pertinence de l'outil fiscal comme vecteur de développement durable pour les îles méditerranéennes, soumises à de fortes pressions environnementales (pollution, tourisme de masse…). L'expérience des Baléares et de la Sardaigne témoigne qu'une fiscalité écologique, bien que peu contestable sur le plan éthique, n'est cependant pas simple à mettre en œuvre, lorsque cette fiscalité est instituée à un niveau régional de gouvernance. Les taxes sont décriées par les populations résidentes et le secteur touristique qui se considèrent pénalisés, elles sont aussi contestées par la justice pour les discriminations qu'elles introduisent et l'interrogation sur leur efficacité réelle en matière de protection de l'environnement. Syndhia MATHÉ et Hélène REY-VALETTE, dans Co-construire le développement durable : le cas de l'aquaculture Méditerranéenne (Chapitre 13), montrent l'importance de la gouvernance pour le développement durable de l'aquaculture en Méditerranée. A partir d'une étude expérimentale conduite sur deux pays (France et Chypre), les auteurs élaborent le cadre (principes, critères et indicateurs) d'une aquaculture durable et mettent en avant l'importance des démarches participatives de co-construction pour l'appropriation du développement durable. L'article d'Evanthie MICHALENA, Jeremy HILLS, Jean-Paul AMAT, Les énergies renouvelables pour un tourisme durable dans les îles méditerranéennes (Chapitre 14), met l'accent sur les ressources énergétiques naturelles et les potentialités d'un développement touristique durable autour des énergies renouvelables. A l'aide d'une analyse multicritères appliquée à plusieurs îles méditerranéennes, les auteurs montrent l'articulation possible entre des projets d'énergie renouvelables et les spécificités touristiques des territoires. Yvette LAZZERI Centre d'Etudes et de Recherches Internationales et Communautaires, Université Paul Cézanne yvette.lazzeri@univ-cezanne.fr Emmanuelle MOUSTIER Centre d'Etudes et de Recherche en Gestion d'Aix-Marseille, Université Paul Cézanne emmanuelle.moustier@univ-cezanne.fr

PARTIE I ENJEUX ET DÉFIS DU DÉVELOPPEMENT DURABLE EN MÉDITERRANÉE : LA NÉCESSITÉ D'UNE APPROCHE GLOBALE

LE DÉVELOPPEMENT DURABLE A L'ÉPREUVE DES TERRITOIRES MÉDITERRANÉENS : L'UTOPIE D'UN MODÈLE GLOBAL ?
Charlène ARNAUD et Magalie MARAIS INTRODUCTION "La Méditerranée constitue un ensemble de deux cent cinquante millions d'habitants, berceau plusieurs fois millénaire de grandes civilisations, qui a historiquement constitué une aire naturelle de communication entre les peuples, les cultures et les nations. Terre de contrastes, parfois de dangers, elle est incontestablement celle de toutes les potentialités […].1" Penser le développement durable territorial impose de s'interroger sur les notions de patrimoine, d'identité (Nieddu et al, 2009) et de culture. A l'heure de l'Union pour la Méditerranée2 (2008), un nouvel espace de collaboration se dessine, voire même se renforce, entre l'ensemble des pays appartenant à ce territoire. Ainsi de préciser que "depuis une vingtaine d'années la Méditerranée est devenue, chez une partie des élites politiques et économiques, un espace de projet indispensable" (Cavallo, 2009). Le développement durable semble bénéficier d'une place privilégiée parmi les voies de développement envisagées. "Le développement durable est souvent appréhendé par le biais des problématiques de transmission d'héritages et de patrimoines entre générations : éléments qui nous ont été légués par les générations précédentes, certains étant visibles, d'autres invisibles, certains voulus, d'autres non désirés, constitués de traits culturels, d'institutions, d'infrastructures, d'impacts environnementaux, de pollution de longue durée, etc., mais aussi éléments offrant des capacités de produire du bien-être qu'il convient de léguer aux générations futures" (Nieddu et al, 2009). Il apparaît, en effet, comme un chemin possible vers la lutte contre les vulnérabilités des états et il vise, notamment, le respect d'un principe d'équité temporelle et spatiale entre les individus des territoires concernés. Au-delà des principes idéologiques qu'il sous-tend, l'enjeu n'est autre que la transposition de ceux-ci à des territoires disparates pour la mise en œuvre effective d'actions de durabilité (niveau opérationnel) sur le bassin méditerranéen. Se pose alors la question de la
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Fouchet R. Directeur de l'IMPGT et Président du Comité Organisateur du Premier Dialogue Euro-Méditerranée de Management Public, 10 & 11 octobre 2008, extrait du discours de bienvenue. 2 La conférence ministérielle du "Processus de Barcelone : Union pour la Méditerranée", qui s'est tenue à Marseille les 3 et 4 novembre 2008, a regroupé 43 pays partenaires autour d'un nouvel élan pour la relation entre ces pays en adoptant une déclaration sur la gouvernance, les projets et le dialogue politique régional. Les enjeux de durabilité (dépollution de la Méditerranée, énergies de substitution…) sont au cœur des défis communs que souhaite relever l'ensemble des pays partenaires.

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Le développement durable dans l'espace méditerranéen

transférabilité et de l'applicabilité d'un modèle occidental de durabilité (Di Maggio, Powell, 1983). Notre réflexion s'articule, donc, autour de la problématique suivante : "Peut-on penser un modèle territorial de développement durable euroméditerranéen ?". Pour tenter de répondre à cette problématique, notre papier s'articulera comme suit : nous tenterons, tout d'abord, d'appréhender la dimension spatiale du développement durable au sein du territoire méditerranéen en interrogeant les enjeux inhérents à la transposition d'un concept global à des ensembles locaux (première partie). Dans un second temps, et dans la continuité des réflexions relatives à la possible existence d'un modèle méditerranéen de développement durable, nous aborderons plus en profondeur le rôle et la place de la culture en Méditerranée (seconde partie). 1. LE DÉVELOPPEMENT DURABLE A L'ÉPREUVE DU TERRITOIRE MÉDITERRANÉEN : DU GLOBAL AU LOCAL Cette première partie a pour ambition de réfléchir à la transposition territoriale du concept de développement durable en Méditerranée. Nous questionnerons, dans un premier temps, les modalités de cette transposition ainsi que sa pertinence et sa faisabilité au sein du bassin méditerranéen. Plus précisément, seront abordés des concepts centraux tels que l'équité, la vulnérabilité ou encore la gouvernabilité territoriale. Nous prolongerons cette réflexion en nous intéressant de manière plus fine aux enjeux de gouvernance, voire même de gouvernementalité, sous-tendus par l'intentionnalité même d'orchestrer un projet de développement durable en Méditerranée. 1.1. Equité, vulnérabilité et gouvernabilité : des enjeux prégnants pour la construction d'un projet méditerranéen de durabilité ? Le concept de développement durable ou "sustainable development", fut entériné par le rapport Brundtland en 1987 et défini comme "un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs" (CMED3, 1987). Nous nous proposons, dans cette première partie, de questionner les enjeux et les limites de la territorialisation de la durabilité sur le bassin méditerranéen. Les travaux à ce jour menés sur le développement durable au niveau du territoire insistent sur la prégnance de deux principes centraux : un principe d'équité et un principe d'interdépendance (Lagagnier, Villalba, Zuideau, 2002). L'équité se trouve au cœur de la définition du développement durable, puisque ce concept défini comme un outil de redistribution et de solidarité (Kéramidas, 2005), suppose une réduction des inégalités entre individus dans le temps et dans l'espace. Ce principe prend tout son sens au niveau du territoire par son imbrication avec un principe d'interdépendance supposant un non décloisonnement et une prise en compte conjointe de différents ensembles
3 Commission Mondiale pour l'Environnement et le Développement.

Le développement durable à l'épreuve des territoires méditerranéens…

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territoriaux. L'interdépendance supposée par le développement durable au niveau territorial fait référence à la fois à l'intérieur du territoire comme à l'extérieur. En interne, l'interdépendance se décompose en trois niveaux : l'interdépendance temporelle (principe d'équité intergénérationnelle), l'interdépendance entre des sous-ensembles territoriaux, mais également l'interdépendance entre domaines (réconcilier l'économique, l'environnemental et le social). Cette interdépendance se manifeste également en externe puisque le développement durable territorialisé suppose une interdépendance du territoire avec ses "voisins", mais aussi avec son "reste du monde" (Lagagnier, Villalba, Zuindeau, 2002, §7). Ainsi, au regard de ces principes, une durabilité effective ne pourra être observée sur un territoire, que si celui-ci atteint ses objectifs sans pénaliser la durabilité des territoires qui l'entourent. "Ce principe d'équité spatiale n'est pas toujours respecté. Aujourd'hui encore, un territoire ne sera a priori pas pénalisé s'il exporte ses nuisances environnementales vers d'autres. Au contraire, il pourra même en retirer des effets positifs en termes d'image et d'attractivité" (Soldo, Marais, Hernandez, 2008). A travers ce principe d'interdépendance spatiale, la notion de "territoire pertinent" devient tout à fait centrale pour le développement durable (Theys, 2002), plus encore que pour les autres politiques publiques. En effet, l'espace territorial retenu conditionne l'appréhension et l'évaluation des enjeux en matière de durabilité. Car enfin, comme le souligne Mancebo (2007), "Le développement durable n'est pas fractal. Des contraintes qui peuvent avoir une dimension absolue à l'échelle planétaire, souvent appréhendée en termes de survie, prennent une valeur relative aux niveaux locaux ou régionaux dans lesquels, sauf exceptions historiques ou géographiques, aucune ressource ne fait l'objet d'une rareté absolue (…). Il n'y a donc pas lieu de vouloir appliquer à ces espaces des conceptions qui ne leur sont pas adaptées, ni leur imposer une manière uniforme de définir les problèmes et d'envisager les solutions". Nous sommes, ici, au cœur d'une réflexion sur l'importance de la prise en compte des contingences locales dans la formulation et la mise en œuvre de politiques territorialisées de développement durable. L'importance de la contextualisation a, d'ailleurs, été soulignée par de nombreux auteurs dont Perez (2006) qui défendait l'hétérogénéité des référentiels, des lieux, des histoires et par là même l'hétérogénéité nécessaire des réponses, compte tenu des forces et des vulnérabilités locales. On peut considérer, notamment, qu'un territoire est vulnérable lorsqu'il est constitué d'éléments non durables (risques écologiques, humains, sociétaux). Se pose alors la question de la réversibilité de cette vulnérabilité et du rôle des politiques de durabilité pour la réduction de celle-ci. Cela conduit à se poser la question de l'universalisme potentiel de telles politiques et du rôle alors accordé aux spécificités locales. En effet, peut-on parler de vulnérabilité de manière globale ou doit-on parler de vulnérabilités disparates propres à chacun des ensembles territoriaux concernés ? Peut-on et doit-on penser une politique globale et/ou locale de durabilité ? Deux théories essentielles semblent s'affronter pour répondre à cette problématique (Angeon, Caron, Lardon, 2006). La première théorie défend un point de vue selon lequel le lien entre territoire et développement durable

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Le développement durable dans l'espace méditerranéen

renverrait à l'application de principes généraux de durabilité à l'échelle locale. Le développement durable des territoires serait donc une déclinaison locale des principes du développement durable. La seconde théorie, a contrario, précise que seule l'échelle territoriale permettrait de mieux appréhender le socle de développement durable. Il semble, dans ce cadre, nécessaire d'analyser en profondeur les facteurs de contingence spécifiques aux différents pays mondiaux, méditerranéens, ainsi qu'aux contextes locaux pour l'élaboration de ce type de politique. En effet, le développement durable ne serait autre "qu'une construction d'acteurs visant une trajectoire particulière intégrant notamment l'évolution conjointe des systèmes économiques, sociaux et écologiques" (Lagagnier, Villalba, Zuideau, 2002, §7) dans un espace donné. Le concept de gouvernabilité, se définissant comme la réaffirmation, la singularité des situations, et portant une critique des solutions dites "universelles", prend ici tout son sens. L'idée même d'outil universel serait rejetée et "les styles de "gouvernement", et donc les processus à mettre en place, seront la nature des problèmes en jeu et les contextes institutionnels" (Theys, 2003). Ces univers locaux de décision (univers stabilisé versus univers controversé [Godard, 1993]), ainsi que la proximité des acteurs en présence (proximité en termes d'objectifs et de valeurs [Meny, Thoenig, 1989]) dans l'appréhension de certains problèmes induiraient naturellement des modalités de coopération et de coordination spécifiques sur les territoires. Les problématiques de contextualisation et de prise en compte des contingences locales deviennent donc centrales dans le cadre d'une réflexion sur un modèle de développement durable méditerranéen unique. Ainsi, l'émergence de l'Union pour la Méditerranée et la volonté de coopération des acteurs en présence ne doivent cependant pas occulter les contextes différenciés des Etats concernés. Car enfin, le processus de rapprochement méditerranéen se heurte à des disparités dans les modèles de développement et à des situations sociales et politiques extrêmement instables des économies du sud. En effet, il semble difficile d'envisager le développement durable de manière uniforme dans des pays aussi différents que peuvent l'être le Liban ou l'Italie, la Bosnie ou l'Espagne… Finalement, l'importance ne serait probablement pas de parvenir à l'élaboration d'un modèle de développement durable unique, mais tout l'enjeu résiderait dans la capacité d'un bassin de population à se mobiliser autour de la prise en compte de situations de vulnérabilités mais nécessitant une action collective. Il s'agirait notamment, par la création de "grandes régions économiques", de sortir ou de s'éloigner d'un modèle d'action centré sur les Etats-Nations "progressivement encadrés, contraints, désormais, de négocier ou de s'ajuster avec une pluralité diffuse d'acteurs influents intervenant à toutes les échelles, du global au local" (Theys, 2003). Des enjeux de gouvernance voire même de gouvernementalité, apparaissent alors prégnants.

Le développement durable à l'épreuve des territoires méditerranéens…

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1.2. Penser un modèle unique de développement durable en Méditerranée : une ambition aux enjeux de gouvernance, voire même de gouvernementalité, prégnants4 La traduction des enjeux portés par le développement durable dans un contexte territorialement défini impose, comme nous l'avons vu précédemment, une réflexion sur l'espace des problèmes sous-tendus par les enjeux de durabilité (problèmes environnementaux, sociaux, sociétaux…) et sur l'espace des réponses. Cela semble d'autant plus prégnant que, comme le souligne Mancebo (2007), "différentes personnes vivent des territorialités multiples (territoire d'appartenance, territoire que l'on possède, espace ordonné et géométrique) qui peuvent chacune être concernées par des enjeux de durabilité différents". Ainsi, le développement durable suppose, pour la résolution de certains problèmes lui étant liés, une réflexion sur le périmètre d'action ainsi que sur l'espace et les mécanismes de coordination à l'œuvre. En étudiant le cas de la gestion transfrontalière de l'eau, Scarwell et Laganier (2003) se demandent "si les habitudes de fragmentation du pouvoir qui s'inscrivaient dans une indépendance des territoires pourraient évoluer vers une coopération inter- et trans-institutionnelle, reconnaissant ainsi l'interdépendance des territoires et aboutissant finalement à une gouvernance de l'espace transfrontalier (Gaudin, 1996 ; Le Galès, 1995)". Le développement durable vient donc finalement questionner les modes d'organisation et de gouvernance territoriale. Tout d'abord, les périmètres institutionnels ne correspondent pas toujours aux territoires d'action. De plus, la complexité des politiques dans ce domaine appelle de nouveaux modes de relation entre les individus qui composent le système territorial. Les interventions en faveur du développement durable nécessitent, comme toute action publique, une coordination inter-organisationnelle. Mais elles exigent, en outre, une coopération intra et inter-territoriale forte. Elles apparaissent ainsi comme un possible vecteur de modification de la gouvernance territoriale. Généralement, la gouvernance désigne un mode de gestion (De Senarclens, 1998 ; McLagan, Nel, 1995), un mécanisme de décision politique territorial (Goux-Baudiment, 2000), c'est-à-dire un processus de décision impliquant des acteurs multiples et surtout interdépendants. Brodhag (1998) évoque "un processus de décision collective alliant démocratie participative (…), partenariats publics-privés, procédures contractuelles, et diffusion d'informations entre les différents acteurs". La notion de gouvernance s'est peu à peu imposée pour désigner les modes de décision collective élargie au-delà du cadre institutionnel (Casteigts, 2003). Comme le soulignent Scarwell et Lagagnier (2003), la question posée par le développement durable "concerne les dynamiques de proximité qui mettent l'accent sur l'analyse des conditions de la participation et sur l'appropriation et/ou la réappropriation par la société civile et les élus locaux des pratiques mises en œuvre pour assurer un développement
4

Cf Annexe 1 – Schéma intégrateur de l’ensemble des concepts, p. 28.

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durable (…). L'enjeu est alors une mobilisation plus large des acteurs, la construction de nouveaux lieux de rencontre et d'organisation des politiques (Assouline et Blancher, 2003), une meilleure articulation entre recherche et décision, afin de mieux valoriser le capital cognitif et/ou le recours à des stratégies innovantes". Et finalement, de manière plus large, il semble que les enjeux de pouvoir, d'orchestration et de contrôle sur les politiques implémentées soient au cœur de la territorialisation de la durabilité. La problématique de la gouvernementalité posant "la question de la centralité de l'Etat, de la démocratie et de la citoyenneté sous l'angle de l'identification des espaces de débats et de participation politique" (Joye, Leresche, 1997) prend, ici, tout son sens. Il semblerait, ainsi, que réfléchir sur l'organisation d'une démarche de durabilité au niveau méditerranéen ne puisse se faire sans une réflexion préalable sur les objectifs politiques sous-jacents à ces pratiques. Comme le souligne Theys (2003), en reprenant les développements de Michel Foucault, il semblerait impossible de "comprendre les pratiques pragmatiques, les arrangements collectifs, le fonctionnement des outils ou des procédures en les isolant des objectifs et des valeurs assignés à l'action publique ; mais surtout en oubliant les formes de rationalité qui structurent en profondeur ces arrangements". Les discontinuités historiques, le pouvoir et les visées politiques deviennent centraux. Ces enjeux de pouvoir apparaissent tout d'abord marquants au niveau du rapport de force entre les différents Etats. En nous positionnant plus spécifiquement sur le bassin méditerranéen, il apparaît que les standards internationaux en matière de développement durable portés par les pays de la rive nord ne sont pas toujours en adéquation avec les spécificités locales et culturelles des pays de la rive sud (Visele, 2006). Mancebo (2007) souligne les risques de création de rentes de situation pour les pays développés ou pour certains pays pauvres (la pauvreté devenant une ressource monnayable pour les dirigeants de certains pays qui s'enrichissent personnellement de cette manière). En effet, "la tentation est forte d'évacuer les difficultés à faire coïncider ces différents aspects en imposant des démarches normatives, des critères arbitraires au mépris des réalités locales et au prétexte de leur "objectivité"" (Mancebo, 2007). Se pose alors la question de la transférabilité et de l'applicabilité d'un modèle occidental de durabilité (Di Maggio, Powell, 1983) au sein du bassin méditerranéen. Cette réflexion au niveau des Etats peut d'ailleurs être étendue à différents ensembles territoriaux de plus petite taille. Notamment, les régions, les identités et les spécificités de celles-ci, apparaissent également à prendre en compte dans la territorialisation de la durabilité. Ainsi, il semblerait que la transposition spatiale du développement durable au niveau méditerranéen ne puisse s'affranchir d'une connaissance fine des spécificités des espaces concernés ainsi que d'une orchestration et d’une coordination intelligente et équitable. Car enfin, "le pouvoir de proposition et l'organisation du cycle d'élaboration, de mise en œuvre et d'évaluation des politiques publiques sont au cœur de la gouvernance" (Calame, 2003). En ce sens la légitimité de la gouvernance dépend de son enracinement culturel ; il appartiendra donc à chaque Etat de dire

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comment il s'organisera pour atteindre les buts qu'il se sera fixé et comment sera organisé le partenariat entre les acteurs en matière de durabilité. 2. LE DÉVELOPPEMENT DURABLE EN QUÊTE D'UNE CULTURE MÉDITERRANÉENNE UNIFICATRICE Si l'on considère le développement durable comme une construction sociale (Sauvé, 2007), on admet alors qu'il nécessite une appropriation spécifique à chaque contexte d'action. Ainsi, cette seconde partie a pour objet une réflexion autour du concept de culture et plus précisément de la culture méditerranéenne avec, comme toile de fond, un questionnement quant à l'impact de la culture (des cultures) méditerranéenne(s) sur la mise en place d'un modèle global de développement durable. 2.1. Du global au local, la nécessaire territorialisation du concept de culture5 Dès lors que l'on souhaite parler de la culture, nous sommes confrontés à toute la complexité sémantique inhérente à la nature même de ce concept : sa polysémie. La notion de culture est inhérente aux sciences sociales ; c'est une donnée ethnologique. Ainsi, on différencie le naturel (instincts) du culturel (adaptation imaginée et contrôlée par l'homme). "Depuis les origines, l'homme a inventé une histoire et produit de la culture, ce qui a rendu possible la transformation de son environnement naturel. L'homme est donc dès l'origine un être de culture." (Dupriez, Simons, 2002). Nous devons la première véritable définition de la culture à E.B. Tylor, anthropologue britannique qui la définit comme telle : "dans son sens ethnologique le plus étendu, [la culture] est ce tout complexe qui comprend les connaissances, les croyances, les arts, la morale, les lois, les coutumes, ainsi que toutes les autres facultés et habitudes acquises par l'homme en tant que membre de la société" (Tylor, 1871). Et d'ajouter que la culture consiste en des "modèles de comportement ; modèles qui sont explicites et implicites, acquis et transmis par des symboles et constituant les réalisations distinctives des groupes humains, leur incarnation dans des artefacts. Au cœur même de la culture, il y a les idées traditionnelles (c'est-à-dire historiquement dérivées et sélectionnées) et spécialement les valeurs qui s'y attachent" (Kluckhohn et Kroeber, 19526). Cette synthèse met en avant deux notions essentielles qui sont au cœur du développement durable d'un territoire.

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Il ne s'agit pas pour nous de rentrer dans la polémique autour de la déterritorialisation des identités culturelles qui remet en cause le lien indissociable jusqu'alors entre culture et territoire (Huet A., Saez G., 2002). Nous voulons simplement pour notre part définir la culture dans son rôle de levier/blocage face à l'appropriation du concept de développement durable et des actions qui en découlent. 6 En 1952, Kluckhohn et Kroeber recensent l'ensemble des définitions de la culture depuis celle de Tylor afin de les synthétiser.

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On y retrouve une première acception de la culture au sens large du terme, à savoir la culture comme mode de vie acquis, spécifique à un groupe reposant sur des valeurs propres. Selon Hofstede (1991), les valeurs sont "issues d'un processus expérientiel qui leur fournit du sens". Elles sont produites par "un système social de croyances, de standards normatifs", d'un processus fait des "expériences qui ont un impact sur notre vie" (Mathieu et Laghzaoui, 2007). L'expérimentation des valeurs fait que "elles nous fournissent une interprétation et une signification des expériences que nous vivons" (Hofstede, 1991). Et d'ajouter que, selon Rokeach (1973), "une valeur est une croyance durable qu'un mode de conduite est personnellement ou socialement préférable à son opposé". La synthèse de Kluckhohn et Kroeber met également en exergue une acception plus étroite de la culture définie alors comme un "type d'activités économiques, ainsi que leur réalisations formelles, en lien avec les aspects intellectuels, moraux et artistiques de la vie humaine" (Soldo, 2007) dont la spécificité réside dans une forme de créativité toujours présente à l'origine du processus. La culture est alors considérée comme partie prenante de la vie d'un territoire, de son fonctionnement à son positionnement. En témoigne l'engouement des villes de la rive nord méditerranéenne pour les manifestations culturelles en tout genre qui leur ont permis d'accroître leur visibilité internationale, leur attractivité, et ainsi de se positionner sur le marché des territoires. Or, on constate aujourd'hui des mécanismes de convergence et de mimétisme qui poussent l'ensemble des villes méditerranéennes à reproduire des modèles tels que Barcelone qui voue un culte à l'innovation et à la créativité dans tous les domaines7. Ainsi, la créativité est une notion qui semble être au cœur des problématiques de durabilité territoriale. Elle permet, en effet, d'insuffler une dynamique, une réponse active des êtres humains face à des potentialités innovantes. Or, le niveau de créativité d'un territoire se définit par son socle de culture. En effet, tout comme dans le management de la créativité, le facteur clé de succès réside dans cette capacité à créer un climat, une culture favorable au développement de cette créativité (Auger, 2008), "les ressources patrimoniales naturelles, historiques et socioculturelles peuvent, aussi bien que le progrès technique, générer de nouvelles formes de développement local à long terme et même de développement durable, lorsqu'elles sont mises en valeur en terme de milieu innovateur" (Perrin, 2007). Ainsi, Suire (2004) développe une thèse autour d'un double encastrement de l'innovation disruptive, socio technico-économique et territorial. L'auteur détermine la performance du territoire par sa capacité à mettre à disposition des individus créatifs et innovateurs à la fois des actifs relationnels, des institutions économiques, ainsi que des institutions sociales ; permettant ainsi une mise en confiance, tout en limitant au maximum les entraves à la créativité.

7 Argumentaire développé dans un appel à contributions de la revue Méditerranée pour la journée "Villes et cultures en méditerranée", n° 113, à paraître en juin 2010.

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Enfin, il convient de rappeler que la culture permet à la fois de renforcer la cohésion entre les membres – en créant une identité collective qui permet de les mobiliser autour d'objectifs communs – et de servir de référence dans la résolution de problèmes complexes et nouveaux ainsi que dans l'évaluation des résultats d'une décision (Sachet-Millat A.). Parce qu'elle façonne les attitudes et comportements des individus en s'efforçant de susciter leur adhésion aux valeurs, elle est au cœur de la problématique de l'appropriation territoriale du développement durable. Il convient à ce titre de rappeler ce que nous entendons par identité. Dans son acception individuelle, cette notion renvoie au fait "d'être soi" (subjectivité) et de "se savoir soi" (réflexivité). Elle donne la capacité de s'identifier, d'identifier les autres, et par là même de se reconnaître (Ménissier, 2007). Dans un sens collectif, elle renferme une dimension culturelle forte : "“Culture” désigne en effet l'ensemble des principes d'une civilisation ou ensemble homogène de sociétés humaines ; parmi ces principes, le langage occupe une des premières places, en tant qu'il est le moyen de rassembler les hommes (il est donc une condition de la civilisation elle-même) et le vecteur des valeurs dont l'affirmation permet aux membres d'une même culture de s'identifier et de se distinguer" (Ménissier, 2007, paragraphe 3). Or, le territoire est perçu par ceux qui l'habitent "à travers les grilles de leur culture" (Bonnemaison, 1981). Ainsi, selon cet auteur, la culture crée le territoire qui devient alors un "géosymbole" fort d'une "dimension symbolique et culturelle" où s'enracinent valeurs et identité (Bonnemaison, 1981). D'ailleurs, mobiliser la notion d'identité à l'échelle territoriale sous-tend l'envie de "mettre en évidence les données concrètes d'un espace géographique, son site, son patrimoine, les caractéristiques culturelles partagées de ses habitants" (GuérinPace et Guermond, 2006). Selon Lecoq et Maillat (1990) : "Le [territoire] ne correspond pas à une unité géographique précise : c'est un cadre organique dans lequel s'inscrit un ensemble territorialement intégré de relations […]. Il se construit et prend forme autour de réseaux qui sont la double expression des stratégies des acteurs localisés et de l'histoire d'un territoire, de sa culture, de son identité, dans lequel ils se développent" (in Bros-Clergue, 2006). Ainsi, les limites des stratégies territoriales ne sont pas que matérielles. Au-delà des différences spatiales, ce sont les dimensions culturelle, sociale et psychologique qui peuvent constituer des contraintes à l'ancrage territorial et à l'appropriation d'une idéologie telle que celle du développement durable. La dernière partie de cette communication s'articule donc autour de la culture méditerranéenne et de son rôle dans l'élaboration et la mise en œuvre d'un modèle global de développement durable méditerranéen. 2.2. La Méditerranée : un substrat de culture commune suffisamment robuste ? L'espace méditerranéen, comme tout espace culturel, se détermine à la fois par une dimension temporelle et par une dimension territoriale. "Territoire et culture ne peuvent être saisis qu'à l'intérieur d'une durée et en tant que réalité mobile et conjoncturelle" (Bonnemaison, 1981). "Les grandes parties du temps présent ont ainsi souvent été jouées, gagnées ou perdues, au temps jadis."

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(Braudel, 1985). Ainsi, comprendre la Méditerranée d'aujourd'hui passe nécessairement par un retour historique et culturel. Or, force est de constater que l'histoire méditerranéenne est plus qu'agitée, tourmentée, et que ces civilisations, que Braudel nomment monstres, ont marqué territoires et individus. Doit-on alors parler d'une culture méditerranéenne ou des cultures méditerranéennes ? Car enfin, la gestion des diversités culturelles et contextuelles est un enjeu majeur aujourd'hui, alors qu'émerge un espace euroméditerranéen (Frimousse et Storaï, 2006). Et pourtant, c'est là que réside tout le paradoxe de la Méditerranée. En témoignent, pour exemple, les modalités culturelles et sociales de la famille qui, si elles peuvent être considérées comme multiples et variées, constituent tout de même "une matrice unique […] avec des points de convergence qui contribuent à créer un domaine culturel apparemment bien distinct par rapport aux zones limitrophes de la Méditerranée, soit d'Europe, soit d'Afrique et d'Asie." (Solinas, in Braudel, 1986). Ainsi, malgré des rapports conflictuels nord/sud et est/ouest, des patrimoines communs ont connu le jour en Méditerranée : naturels8, sociaux, économiques, artistiques, etc. Or, "le patrimoine est un ensemble d'éléments symboliques et matériels qui font qu'une communauté humaine s'inscrit dans le temps et dans l'espace" (Nieddu et al, 2009). Ainsi penser les stratégies territoriales dans une logique de durabilité sous-tend l'idée de la conservation du patrimoine collectif qui fonde l'identité des communautés humaines et leurs rapports au territoire (Nieddu et al, 2009). Le patrimoine devient un point fixe, un repère pour les individus (Landel et Senil, 2009). Au début du deuxième millénaire avant J.C. naît "un espace économique unitaire, où bientôt tout s'échange, les objets, les techniques, les modes, les goûts, les hommes bien entendu et même les correspondances diplomatiques. […] Ainsi se crée un phénomène d'une extraordinaire nouveauté, une culture cosmopolite se met en place où l'on peut reconnaître les apports des diverses civilisations construites en bordure ou au milieu de la mer." (Braudel, 1985). Ainsi, la mer qui fût vide pendant si longtemps prend cette place centrale qu'elle ne quittera plus9. Les premières réflexions autour du développement durable méditerranéen seront d'ailleurs dédiées à la pollution de l'eau10. L'environnement qui semble être un combat commun permet de poser les bases d'une réflexion autour du développement durable. La question de l'environnement doit alors être replacée dans l'interrogation plus large de "l'évolution et de la pérennité de l'habiter méditerranéen et son agencement

"L'unité essentielle de la Méditerranée, c'est le climat, un climat très particulier, semblable d'un bout à l'autre de la mer, unificateur des paysages et des genres de vie" (Braudel, 1985). Même si la mer connaît un déclin en tant que "support de pratiques et de représentations imaginaires" (Albera et al, 2001). 10 "Lorsque, en 1975, inquiets de voir se dégrader la mer qui constitue leur lien naturel et leur bien commun, les Etats méditerranéens signèrent la Convention de Barcelone et mirent en place leur "Plan d'Action pour la Méditerranée" (PAM), ils souhaitèrent que ce Plan comprenne un volet d'étude et d'exploration des futurs possibles du bassin méditerranéen afin d'aider à la décision en faveur d'un développement socio-économique n'entraînant pas de dégradation de l'environnement" (Margat, Vallee, 1999).
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dans un contexte climatique changeant et dont les effets remarquables méritent d'être mieux élucidés11". Cette histoire commune ne doit pas cacher toutes les divisions inhérentes au monde méditerranéen : linguistiques, religieuses, politiques, économiques. En effet, seul l'Empire romain sut réaliser l'unité politique de cet ensemble dont "l'histoire est faite de guerres, d'invasions, de schismes, d'oppositions entre blocs" (Albera, 2001). Dans quelle mesure un ensemble territorial au sein duquel les problématiques économiques sont si différentes peut-il alors envisager la construction d'un socle commun ? (Sauvé, 2007). La démarcation nord/sud est et a toujours été marquée par des rapports conflictuels, de confrontation. "Ainsi deux Méditerranées, comme si souvent : la nôtre et celle d'autrui." (Braudel, 1985). Et c'est par un effet miroir permanent que chaque rive appréhende sa voisine, ce qui, dans les meilleures périodes, s'est traduit par "une coexistence pacifique et empreinte de curiosité sympathique" (Albera et al, 2001). Pourtant, prise dans son acception large, la zone méditerranéenne devrait être regardée comme un espace d'échanges. La Méditerranée, un espace où cohabitent des écosystèmes fragiles, vulnérables et en prise à certaines formes de dégradation ; et où les disparités économiques et de développement se creusent entre le nord et le sud. Pour autant, il s'agit bel et bien d'un espace en action, en pleine construction, d'un espace d'action12. De plus, la période difficile dans laquelle nous nous trouvons ne fait que renforcer les problèmes d'immigration dont tout un chacun a une "lecture culturelle". L'immigration et la clandestinité en Méditerranée reflètent à un échelon régional des problématiques propres à la mondialisation : l'espoir d'un ailleurs meilleur, un antagonisme fort entre la libéralisation et la fermeture des frontières et des territoires aux individus. Pourtant, "pendant trois ou quatre millénaires, les migrations avaient fait l'histoire et l'unité de la Méditerranée : elles menacent aujourd'hui de la défaire." (Aymard, in Braudel, 1986). Cette vision culturelle conduit également à des raisonnements selon lesquels "les facteurs dits objectifs d'une culture ressentie comme irréductible (en particulier la religion) seraient la cause de l'impossible intégration" (Visier, 2005). Cela nous permet de rappeler combien l'histoire de la Méditerranée est marquée par les guerres de religion qui ont sillonné espace et temps ; alors que l'une des fonctions fondamentales de la religion est de créer du lien social. "La communauté des croyants est liée par la référence commune à un invisible transcendant et par des pratiques, des interdits, des rituels qui en découlent. Dès lors, la religion participe de manière déterminante à l'identité et à la culture d'une tribu, d'un peuple, d'une civilisation" (Lenoir, 2008). Les barrières de la foi ainsi que celles des origines sont difficilement franchissables. Et de conclure en disant que le bassin méditerranéen est spécifique en ce qu'il permet
11 Appel à contribution "Espace d'action, espace en action : la Méditerranée à l'invite de la géographie", 31 mai 2009, Sousse, http//:calenda.revues.org/nouvelle12036.html/. 12 Idem

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d'appréhender l'autre "qui n'est ni ici, ni trop proche, ni trop lointain, ni trop petit, ni trop grand" (Albera et al, 2001). Finalement, plutôt que de tenter de trancher entre un substrat de culture commune et une superposition de cultures qui ne peuvent accueillir un modèle global de développement durable, nous aimerions rappeler combien les années 1990 ont été marquées par la contradiction et l'imbrication de deux idéologies aux antipodes. Comme nous l'avons exprimé précédemment, l'opposition nord/sud est fortement marquée par les différences culturelles et le conflit, par le fameux "choc des civilisations". Pour autant, en parallèle "un discours identitaire fondé sur la notion de "Méditerranée" […] (qui) tente d'élaborer un contre-modèle à l'idée dominante" (Visier, 2005) se développe. Cela se traduit par le développement de colloques, débats, relations et coopérations ; manifestations culturelles en Méditerranée. Ce discours méditerranéen vise "à replacer la fracture actuelle entre le nord et le sud dans une histoire longue, afin de la relativiser et d'opposer à son irréductibilité l'idée de contingence, de possible dépassement" (Visier, 2005). Plutôt que de parler de choc culturel, le discours méditerranéen puise dans un registre culturel commun. Il ne s'agit plus alors de nier l'existence de diverses cultures en Méditerranée, territoire alors capable d'assurer des références identitaires communes. Cette réflexion rejoint celle menée autour de l'identité territoriale par Guermond (2006) qui affirme qu'il s'agit finalement d'une notion, à l'origine née d'un sentiment individuel et donc subjectif et personnel, qui se veut rapidement instrumentalisée politiquement afin de permettre la construction d'ensembles territoriaux abstraits. Et d'ajouter "la "race", la langue, la géographie, l'histoire et l'exaltation des origines ne suffisent pas à créer le besoin de vivre ensemble. Plutôt que d'émotions superficielles, c'est de l'adoption d'un projet pour l'avenir, notamment de principes caractérisant une culture démocratique, que peut naître une identité politique partagée (Lacroix, 2004)" (Guermond, 2006). CONCLUSION Penser le développement durable sur le territoire méditerranéen suppose de questionner certains concepts majeurs qui matérialisent, finalement, la substance même de ce projet. La notion d'équité apparaît, tout d'abord, centrale. Elle sous-tend, en effet, des principes de solidarité et de redistribution qui s'avèrent prégnants sur un territoire tel que le bassin méditerranéen, caractérisé par la diversité des situations économiques, sociales et politiques en présence. Il n'existerait donc pas une vulnérabilité méditerranéenne, mais des vulnérabilités locales. Celles-ci nous amènent, ainsi, à réfléchir sur le bien-fondé et sur la pertinence de solutions globales sur ce territoire. La gouvernabilité et les principes s'y rapportant sont alors à questionner. Car enfin, comme le précise Mancebo (2007), "il semble nécessaire, lorsqu'il est question de développement durable, de bien distinguer le niveau local, régional, national, européen concerné (…) Le slogan bien connu du développement durable selon lequel il convient de "penser globalement et agir localement" est donc très difficile à

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appliquer ou tout simplement à concevoir". Cette assertion est également renforcée par les enjeux de gouvernementalité forts, présents entre les ensembles territoriaux considérés. S'il semble, donc, difficile de plaider pour un modèle de développement durable unique sur le bassin méditerranéen, comment la durabilité peut-elle, alors, être imaginée et se matérialiser en son sein ? Il apparaît que la Méditerranée est, audelà de ses disparités contextuelles, un territoire marqué par un socle de culture commune qui justifie, notamment, la volonté des acteurs de celui-ci de coopérer et de réfléchir ensemble à un modèle de développement qui, à défaut d'unicité, serait, a minima, partagé. L'essence même du développement durable en Méditerranée reposerait alors sur l'exploration de nouveaux modes de coopération et de coordination entre les territoires concernés : nous sommes, ici, au cœur des enjeux posés par la gouvernance. L'enjeu est, d'ailleurs, de taille car malgré l'existence d'un référentiel de culture commun, l'interdépendance entre les acteurs, leurs identités spécifiques et leurs intentions différenciées devraient, potentiellement, susciter des difficultés importantes dans la concrétisation de cette ambition. Il s'agirait, alors, de s'affranchir de modes de gouvernance traditionnellement ancrés (et notamment de principes dangereux tels que des principes de type "command and control") ainsi que de dépasser des frontières institutionnelles encore fortement marquées. Ce projet, source de revitalisation et d'innovation sur le bassin méditerranéen, ne semble cependant pas utopiste et cela d'autant plus que les socles culturels et identitaires forts de certains territoires de cet espace en font des berceaux privilégiés de créativité, propices à l'invention de solutions inédites. Ces réflexions mériteraient, cependant, pour prendre de l'importance et du relief, d'être appliquées plus concrètement à des espaces territoriaux spécifiques du bassin méditerranéen. Notamment, la critique de l'universalisme des solutions proposées pourrait être enrichie d'une réflexion sur les territoires d'action pertinents en Méditerranée. Même si à l'instar du groupe d'étude sur la prospective territoriale et l'action publique mis en place dans le cadre du label "Territoires 2020", nous considérons que la porosité croissante des frontières territoriales (physiques, économiques, sociales, etc.) induit une certaine impertinence avec la notion de territoire pertinent (Bailly, 2005), la question des territoires d'action reste centrale. A ce titre, au-delà de la démarcation nord/sud présentée dans cette communication, la démarcation est/ouest pourrait également être envisagée. "Dans ce dessin d'ensemble, se détache une ligne majeure, essentielle pour comprendre le passé de la mer, depuis l'époque des colonisations grecques et phéniciennes jusqu'aux temps modernes. La complicité de la géographie et de l'histoire a créé une frontière médiane de rivages et d'îles qui, du nord au sud, coupe la mer en deux univers hostiles." (Braudel, 1985). Ces démarcations ne sont pas les seules possibles et l'on pourrait imaginer d'autres possibilités de différenciation spatiale pour la mise en œuvre du développement durable en Méditerranée. Il s'agirait, alors, de créer artificiellement, avec tous les risques et limites que cela comporte, de nouveaux espaces d'actions publiques. La problématique centrale serait, alors, celle de l'articulation entre des idées/croyances, des contextes et des politiques publiques

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afin de donner du sens à ces dernières. Ainsi, même si l'on peut considérer qu'"il y a toujours de l'idéologie dans l'action publique" (Arnaud et al, 2005), cette dernière, dont les marges de manœuvre tendent à se restreindre, peut et doit être conciliée avec ce socle de nouvelles valeurs et idéologies (notamment celles portées par le développement durable) qui "ont la force du mou et de l'implicite" (Arnaud et al, 2005), ce qui leur permet de s'adapter à différents contextes d'action. Et que dire aujourd'hui des notions de bien-être et de bonheur qui semblent les "catéchismes" de nos temps modernes (Bruckner, 2008) ? Ne pouvons-nous pas considérer qu'ils pourraient à leur tour devenir des leviers contre les vulnérabilités territoriales ? De manière plus large, le concept de développement durable interpelle sur la place de la Méditerranée et de ses territoires dans le 21ème siècle ainsi que sur les modes de développement à privilégier pour cet espace. Il convient, notamment, de mettre en avant la non exclusivité du développement durable comme vision du monde. En effet, d'autres modèles intégratifs, non dualistes (société/nature) mais ressourcistes, peuvent être porteurs des meilleures intentions du monde (Sauvé, 2007). Si, selon Visier, "La "Méditerranée" ne fonde pas une vision du monde et un projet politique susceptibles de produire de la légitimité politique et de structurer la conflictualité" (2005), le débat reste pour nous plus que jamais ouvert. C'est probablement là que résident tous les enjeux d'une identité et d'une culture méditerranéennes. ANNEXE : SCHÉMA INTÉGRATEUR DE L'ENSEMBLE DES CONCEPTS
ACTION

L’ESPACE

CONTEXTE

LE TERRITOIRE
Gouvernance Boîte à outils, mode de décision, de coopération et de collaboration collectives

Culture et contingences locales

Vulnérabilités écologiques, humaines et sociétales : réversibilité ?

Développement durable

Créativité Possibilité d’un universalisme ?

Gouvernabilité Prise en compte des univers de décision, de la nature des problèmes et des contextes institutionnels

Gouvernementalité Visées politiques, enjeux de pouvoir espaces de débats et de participation L’équité au cœur de l’interdépendance territoriale (interne et externe)

L’impertinence face au "territoire pertinent"

Territoire vécu # territoire institutionnel

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