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Pas de visa pour les déchets

224 pages
Rencontre Europe/Afrique (1989, Paris).
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PAS DE VISA POUR LES DÉCHETS
Vers une solidarité Afrique/Europe en matière d'environnement

RENCONTRE EUROPE/AFRIQUE

PAS DE VISA POUR LES DÉCHETS
Vers une solidarité Afrique / Europe

en matière d'environnement
La rencontre s'est tenue au Palais du Luxembourg, à Paris, les 14et 15 octobre 1989. A l'initiative de mouvements et d'associations écologistes et de solidarité avec le Tiers-Monde

..

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1990
ISBN: 2-7384-0678-5 ISSN : 1142-6772

LES INITIATEURS:
Yves BERANI, Guy LABERTIT

LE COMITÉ D'ORGANISATION:
Joseph BALlMA 1, Yves BERANI2, Frédéric BRUN, Fabienne DEHAIS 2, Anne DELAFLOTTE 2, Guy LABERTIT 2, Samuel MACKKIT \ Félix MBALLA 3, Martine SAMY, Tom TAYLOR 3.

LE COMITÉ DE PARRAINAGE: Adebayo ADEDEJI(Secrétaire général de la Commission Économique pour l'Afrique - ONU-)
Samir AMIN Didier ANGER (Député Européen) Dieudonné BONANET(Ministre de l'environnement - Burkina Faso -)

et du tourisme

Jean-Pierre BOUM Jean CHESNEAUX Blaise COMPAORE (Président du Burkina Faso) Jean-Paul DELEAGE René DUMONT Jean-Marie FARDEAU Laurent GBAGBO Massimo GIACCHETT A (Conseiller Régional - Gênes -) Pierre JUQUlN Jean-Claude LE SCORNET Alain LIPIETZ Paul LORIDANT (Sénateur Maire des Ulis) Amadou MAMADOU (Conseiller pour l'Afrique de l'Ouest l'Union Internationale pour la Conservation Gustave MASSIAH Michel N'DoH Philippe OUEDRAOGO Dorothée PIERMONT (Député Européen) de la Nature)

de

1. L'Afrique développement, coopération Nord/Sud (ADCNS). 2. Rencontre Afrique-Europe. 3. Collectif Africain de défense de l'environnement (CADE).

Eva QUlSTORP (Député Patrick PETITJEAN Pierre RAD ANNE Bernard RAVENEL Alain de Sw ARTE Jean-Paul SCHAPIRA Dominique V OYNET

Européen)

AVERTISSEMENT
La conception, la coordination et la réalisation de cette publication ont été assurées par Yves BERANI, Fabienne DEHAIS, Anne DELAFLOTrE et Guy LABERTIT.

PRÉFACE
PAR MONSIEUR ALBERT TEVOEDJRE Ancien directeur général adjoint du Bureau international du Travail Directeur du Centre Panafricain de prospective sociale (Porto Novo - Bénin)

Les relations entre les pays du Nord et les pays du Sud dont on a souvent souligné les défauts se sont « enrichies» ces dernières années d'un nouveau travers pour lequel on se serait contenté des critiques classiques s'il ne s'était agi de quelque chose de dramatique. . Le trafic des déchets toxiques est en effet l'atteinte suprême portée au cadre de vie des populations africaines en cette fin de siècle; et il n'est pas exagéré d'affirmer que c'est une sorte de génocide contre ces pays qui connaissent déjà de graves problèmes. L'on ne peut donc que saluer toutes les actions entreprises pour dénoncer, arrêter, combattre et prévenir ce commerce macabre. C'est le cas de la Rencontre Europe~Afrique sur les déchets toxiques organisée à Paris les 14 et 15 octobre 1989 à laquelle j'ai eu la chance de participer et dont je suis très heureux que les résultats soient aujourd'hui publiés. Peut-on vraiment être indifférent à tout ce qui concerne le biotope, l'environnement naturel de l'Homme?

L'environnement, sujet de grave inquiétude
L'Environnement est en effet devenu un sujet de grave 9

inquiétude dans les problèmes de développement des pays du Sud et c'est certainement le premier domaine où doit s'imposer un Contrat de Solidarité non seulement entre le Nord et le Sud mais entre les générations d'aujourd'hui et celles de demain afin de sauvegarder un avenir chaque jour compromis par le comportement de l'Homme. Ce n'est pas par hasard qu'après avoir suscité et fait élaborer le rapport dit Brundtland de la Commission mondiale sur l'environnement, les Nations Unies ont encore inscrit à l'ordre du jour de leur dernière Assemblée générale la question de l'Environnement. De la destruction de la couche d'ozone à la disparition provoquée des forêts en passant par les pollutions atmosphériques dues aux divers gaz produits par les industries et .les moteurs des diverses machines, les défis sont nombreux qui menacent notre vie quotidienne et compromettent irréversible ment l'avenir. Les mouvements transfrontaliers de déchets dangereux au moyen de ce que François Roelants Duvivier a appelé «Les vaisseaux du poison» constituent certainement la forme la plus abjecte d'un commerce destiné à détruire les pays pauvres aujourd'hui et demain.

Un commerce de la mort
Ainsi qu'il a été souligné plusieurs fois au cours de cette Rencontre Europe-Afrique, depuis quelques temps certains milieux du Nord proposent aux pays africains confrontés à une faillite financière et économique le transfert de déchets produits par les industries. Ce véritable commerce de la mort présente l'originalité d'une certaine unilatéralité puisque le pays acheteur reçoit à la fois la marchandise et l'argent. On a eu raison au cours de ces assises de flétrir l'attitude non seulement des vendeurs mais aussi celles des acheteurs, dirigeants mal informés ou irresponsables, qui ne mesurent pas la portée réelle des conséquences dramatiques de ce trafic pour la santé des populations et l'existence des écosystèmes. L'épopée macabre de certains navires, dont les plus célèbres furent le Zanoobia ou le Karin B est encore hélas bien présente dans nos esprits. 10

Des réactions, une Convention mais...
La communauté internationale a fini par réagir après les pressions et les diverses actions concertées des milieux écologiques et autres. Des alliances Nord-Sud se sont constituées pour dénoncer cette pratique. L'action menée à partir du Parlement Européen par l'Entente Européenne pour l'Environnement en liaison avec des milieux du Sud et qui a permis de surseoir l'exécution de quelques contrats mérite d'être rappelée. Les nombreuses réactions qui ont convergé et ont hâté la signature de la Convention de Bâle sont positives mais on ne peut pas aisément en dire autant de cette Convention elle-même: ses grands mérites ne nous apportent pas la vraie réponse mais le plus inquiétant reste certainement l'absence d'une stratégie concertée des pays du Sud.

L'absence d'une stratégie concertée au Sud
Les pays en développement en général et ceux de l'Afrique en particulier ont manqué d'être en première ligne dans ce combat qui est avant tout le leur. Cert~s l'Organisation de l'Unité Africaine a adopté une résolution importante et un appel a été lancé par la CEDEAOqui invite ses Etats membres à « promulguer dans leurs pays respectifs des lois déclarant coupable de crime toute personne, groupe de personnes, entreprise ou organisation qui prendrait part à tout acte qui faciliterait le dépôt de déchets nucléaires et industriels dans l'un quelconque de leurs territoires ». Mais à part cela et quelques mesures annoncées par certains gouvernements, on n'a pas pu observer une véritable stratégie d'action concertée des Etats, ni de manifestations populaires dénonçant ce médiocre trafic. Il est pourtant clair que des résolutions ne suffisent pas à régler un problème aussi grave. Tout se passe comme si encore une fois l'Afrique attendait que les solutions pour sa survie viennent de l'extérieur. Finalement, en ne réagissant souvent que lorsque l'irréparable est commis, comme ce fut le cas pour l'île de Kassa près de Conakry, les Etats africains essaient de résoudre chaque jour les problèmes de la veille. Le besoin d'une véritable 11

prospective dans un cadre démocratique où les populations sont informées de tout ce qui se fait en leur nom apparaît désormais comme un impératif.

Nécessité d'une action continue
Le grand mérite de la Rencontre Europe-Afrique sur les déchets toxiques est d'avoir remis à jour ce problème moins d'un an après la signature de la Convention de Bâle qui semblait l'avoir relégué au second plan. L'idée plusieurs fois évoquée de la création d'une structure de prévention, d'alerte, de contrôle et d'expertise, une sorte de
« Haute Autorité Paritaire Nord-Sud» mérite d'être bien analysée

et rapidement concrétisée. Il en est de même pour les autres propositions pertinentes de ce rapport. L'enjeu - c'est-à-dire la survie de l'espèce humaine aujourd'hui et demain est trop grave pour que nous ne nous mobilisions pas dans une action continue. Déjà le Centre Panafricain de Prospective Sociale a proposé d'abriter prochainement une concertation sur le sujet. Non, la solution à l'inégal développement entre le Nord et le Sud n'est pas dans le trafic des déchets toxiques mais dans la mise en place d'une véritable coopération entre partenaires engagés dans un Contrat de Solidarité pour appuyer les efforts communs

-

des « Bâtisseurs d'Avenir ».

12

SAMEDI 14 OCTOBRE: PREMIÈRE DEMI-JOURNÉE

DISCOURS DE BIENVENUE
FONDEMENTS ET RÉALITÉ

PAR M. GUY LABERTIT.
ET RISQUES ÉCOLOGIQUES.

DU TRAFIC

PRÉSIDENCE:

M. AMADOU

MAURICE

GUlAO,

Burkina

Faso,

secrétaire d'Etat à l'élevage.
SYNTHÈSE: M. ROGER DE DIESBACH, Suisse, tage et de Recherche d'Information. Bureau de Repor-

INTERVENANTS:
ASPECTS GÉNÉRAUX.

M. JEAN-PAUL DELEAGE, physicien: Les risques écologiques sociaux de J'exportation des déchets toxiques.

et

M. AMADOU MAMADOU, Niger, Conseiller de l'Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UlCN) pour l'Afrique de l'Ouest: Les tentations économiques et géographiques en matière de transferts de déchets toxiques.

EXPOSÉS DES CAS

M. JACKY BONNEMAINS, « Association Robin des Bois» te) : le syndrôme « nimby » en Mayenne (France).

(écologis-

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M. MASSIMO GIACCHETIA, talie, Conseiller régional de Ligurie: I
le trafic des déchets toxiques entre l'Italie et les pays extraCommunautaires. M. GAD GODONOU, animateur de «Bénin-Solidarité- Vie» : l'exemple caricatural du Bénin. M. FÉLIX MBALLA, Collectif Africain pour la Défense de l'Environnement: les réalités du trafic de déchets toxiques. M. MILADJARJOUI,professeur à l'Université libanaise, délégué du Liban à la Convention de Bâle: « La mort a été exportée en barils vers le tiers-monde ».
M. BRICE LALONDE,France, secrétaire d'Etat à l'Environnement: La position de la France.

14

DISCOURS DE BIENVENUE M. GUY LABERTIT

Honorables invités, Mesdames, Messieurs, Chers amis, Au nom du comité d'organisation de cette rencontre EUROPE! AFRIQUE les déchets toxiques, je souhaite tout d'abord à tous sur les invités venus des deux continents pour participer à cette rencontre une très cordiale bienvenue. Nous comptons sur votre indulgente bienveillance et votre compréhension si vous avez à souffrir de quelque défaillance en matière d'accueil et pendant le déroulement de nos travaux. Nous saluons l'ensemble des participants à cette rencontre et les remercions vivement de l'intérêt qu'ils ont porté à notre initiative. Nous souhaitons que les conclusions des échanges de ces trois demi-journées soient à la hauteur des aspirations de tous. C'était un pari difficile pour nous, militants associatifs, écologistes, le plus souvent engagés dans une solidarité active avec le Tiers-Monde, que d'organiser une telle réunion. Je remercie au nom de tous Monsieur le Sénateur-Maire des Ulis, Monsieur Paul Loridant, à qui nous devons de pouvoir vous proposer ce cadre assez solennel pour nos discussions. Ne craignons pas d'affirmer que cette initiative nongouvernementale euro-africaine sur les déchets toxiques est une première en France. Elle a séduit mais elle a aussi peut-être surpris: nous avons peu de moyens mais nous sommes des gens de conviction. Elle a peut-être aussi un peu dérangé car nous restons attachés à une radicalité responsable qui empêche parfois de gérer en rond. 15

A la suite des scandaleux trafics de déchets toxiques entre les Etats-Unis, l'Europe et l'Afrique, dénoncés en 1988par l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA),des réunions inter-étatiques tenues à Dakar en janvier 1989 puis à Bâle en mars ont mis à jour de singulières divergences entre les Etats africains et les pays industrialisés. La poubellisation de l'Afrique mais aussi la poubellisation des régions les plus déshéritées d'Europe, à l'ouest comme à l'est de ce continent, sont des affaires trop sérieuses - et toujours très lucratives - pour que nous fassions confiance aux pouvoirs économiques et politiques établis, lorsqu'ils entendent endiguer ce processus. C'est pourquoi nous avons lancé cette initiative nongouvernementale et nous nous réjouissons que des représentants des autorités officielles et d'institutions internationales aient accepté de participer à ce cadre original de discussion. La souplesse de ce cadre nous permettra d'aller plus loin et plus librement dans notre réflexion commune, dans notre recherche de solutions, dans nos propositions. Mais ce cadre inédit traduit aussi la volonté manifeste du comité d'organisation d'établir une nécessaire liaison à cette fin entre l'expression des sociétés civiles traduisant les aspirations profondes des populations et les autorités politiques absorbées par la gestion souvent routinière de la machine d'Etat. L'écologie peut être un puissant levier dans les années à venir pour une authentique expression démocratique. Le trafic des déchets toxiques est une des manifestations, une des traductions mais aussi une des conséquences du rapport de domination des pays du Sud par le Nord, pour reprendre la terminologie la plus traditionnelle. La recherche en commun de solutions à cet aspect de la crise écologique qui frappe notre planète ne peut aboutir dans notre esprit qu'à une remise en cause de ces rapports inégalitaires à l'échelle mondiale. Si nos travaux étaient un pas dans cette direction, l'horizon nous semblerait plus clair.

16

M. JEAN-PAUL DELEAGE LES RISQUES ÉCOLOGIQUES ET SOCIAUX DE L'EXPORTATION DE DÉCHETS TOXIQUES

La quantité annuelle de déchets dangereux produits sur notre planète serait de l'ordre de 500 millions de tonnes, selon François Roelants du Vivier, qui a fait beaucoup, avec l'Entente Euro~ péenne pour l'Environnement, dans la dénonciation de leur trafic. 500 millions de tonnes, soit lOOkglanpour chaque habitant de la planète. Un cargo comme le Zanoobia, surchargé de déchets, avait à son bord environ 2000 tonnes de fûts suintants. Il faudrait 250 000 cargaisons équivalentes pour transporter les détritus toxiques produits chaque année dans le monde. Mais 99 % d'entre eux proviennent des pays industrialisés, 10 % peut-être font l'objet de mouvements transfrontaliers, officiels ou clandestins. Les événements de Love Canal aux Etats-Unis, de Lekkerkerk aux Pays-Bas, et surtout, plus récemment, les interminables odyssées du Zanoobia et du Karin B et de bien d'autres navires ont fait éclater publiquement le scandale du trafic des déchets toxiques vers les pays du Tiers Monde les plus démunis. Elles ont projeté sur le devant de la scène des hommes d'affaires douteux et industriels sans scrupules, entremetteurs entre les Etats les plus pauvres de la planète et responsables des multinationales soucieux de se débarrasser de leurs déchets au moindre coût.

Problèmes écologiques Je ne reviendrai pas ici sur l'évolution du contexte économique et social à l'origine de l'augmentation de ce trafic. Je ne ferai 17

qu'évoquer les dangers écologiques de ces déchets, dangers pour l'environnement et pour la santé humaine. L'océan mondial a été probablement la première victime: il a fallu, par exemple, attendre 1972 pour la signature de la Convention d'Oslo qui contrôle n'interdit pas, mais contrôle - l'immersion d'une liste impressionnante de déchets: arsenic, zinc, cuivre, cyanures, pesticides, acides, etc. On connaît les problèmes de la mer du Nord aujourd'hui. Entre 1969 et 1978, on y a incinéré 600 000 tonnes de déchets provenant d'Europe occidentale, surtout des hydrocarbures chlorés. Aujourd'hui, 100 000 km2 de cette zone, sur une surface de 142 000 km2, sont considérés comme biologiquement morts par Greenpeace. C'est en 1988, l'an dernier, que 63 pays sont tombés d'accord pour stopper tout rejet et toute incinération, mais pas avant 1994 ! Ces conséquences de la mise en décharge de déchets hautement toxiques ont été soulignées depuis des années. En 1984, Edith Wenger lançait un véritable cri d'alarme à propos de l'exportation des déchets industriels dans les pays en voie de développement. Selon elle, les risques écologiques, leur

ampleur et leur nature, étaient complètementsous-estimés:

«

me-

naces sur les récifs coralliens, les prairies de zoostères, les forêts de palétuviers, l'habitat des crustacés, des poissons et des tortues. Les eaux de surface et souterraines, la faune aquatique sont atteintes. La végétation disparaît ou devient malade, les lacs s'eutrophisent ». Les multiples problèmes qui se posent déjà en zone tempérée sont majorés par les caractéristiques climatiques des zones tropicales: les produits entreposés sont soumis à un lessivage

intensif des eaux de pluie « et il n'est pas rare que les décharges
elles-mêmes débordent, par suite de pluies torrentielles ». On imagine facilement les effets toxiques d'une décharge près d'un cours d'eau où viennent s'approvisionner des consommateurs qui ne disposent pas d'un réseau de distribution d'eau potable (ce qui est une situation très courante dans la plupart des pays du Tiers Monde f). Voilà un problème à court terme. Pour le moyen terme, la diffusion lente des produits toxiques affectera la qualité des eaux et des sols, donc constituera une menace pour la productivité biologique, agricole et marine. 18

Il faut ajouter que les milieux aquatiques les plus productifs (zones côtières, estuaires) sont particulièrement touchés. De plus, les phénomènes bien connus de concentration le long des chaînes trophiques peuvent poser de graves problèmes d'intoxication en bout de chaîne...

Élargir la perspective Pour aller plus loin dans la réflexion sur les menaces écologiques des déchets toxiques, permettez-moi d'élargir le problème à un ensemble de questions qui prennent aujourd'hui une dimension réellement dramatique et -quine sont pas d'une essence différente de celle de l'exportation des déchets toxiques. Cette exportation n'est en effet que l'aspect le plus visible, le plus spectaculaire, d'une nouvelle forme d'oppression et d'exploitation des populations du Tiers Monde par la contamination de leur environnement. On ne pourra trouver des solutions viables dans le long terme que d'ensemble, globales, s'attaquant vraiment à la racine des problèmes. Les menaces sont les suivantes:

- l'exportation dans le Tiers Monde de produits pharmaceutiques, agrochimiques interdits ou à usage très restreint dans les pays industrialisés; - la délocalisation vers le Tiers Monde d'industries ou de produits jugés trop polluants et dangereux.
Prenons la première de ces menaces. Lors de l'incendie, il y a trois ans (le l"r novembre 1986), de l'usine Sandoz à Bâle, la Halle en feu contenait entre autres 983 tonnes de pesticides (dont 360 tonnes appartenaient à la liste de l'ONU des substances particulièrement dangereuses et qui font l'objet d'interdiction ou de restriction dans les pays industrialisés, et qui sont malgré tout destinées à l'exportation vers le Tiers Monde, soit: endosulfan (2 tonnes), parathion (13 tonnes), disulfoton (333 tonnes), phénylacétate de mercure (1,5 tonne), captofol (0,16 tonne). Dans le Tiers Monde, l'OMS estime le nombre annuel d'empoisonnements entre 1 et 1,5 millions et à 30000 le nombre de cas mortels. Au Mexique, la vente dans les pharmacies, qui 19

représente 2/3 des médicaments consommés, est le domaine des multinationales. Parmi ces médicaments, de nombreux sont d'une efficacité douteuse, voire franchement nocifs. Un cas exemplaire est celui de l'Enterovioform, antidiarrhéique de Ciba Geigy (qui a de graves effets secondaires s'attaquant au système nerveux - ayant plusieurs fois entraîné la mort). Produit retiré de la vente au Japon à la fin des année 70, toujours en vente au Mexique en 1987. Comme deuxième exemple des menaces annoncées, nous évoquerons seulement ici celui de l'amiante. Alors qu'on approche, trop lentement, mais néanmoins réellement, d'une interdiction dans les pays riches, son usage est en plein essor dans le Tiers Monde. Les exportations du plus grand producteur mondial, le Canada, chutent en direction des USA et de l'Europe, mais elles augmentent vers l'Asie, l'Afrique et l'Amérique du Sud. La production croît en Turquie, au Brésil, au Zimbabwe. En Afrique du Sud, l'extraction a baissé depuis une dizaine d'années. Néanmoins la quantité d'amiante bleue ou crocidolite a progressé sur le marché sud-africain. La majorité noire se voit en effet proposer pour construire ses « maisons» dans les townships des plaques d'éternit utilisées sans aucune isolation. Les constats médicaux indiquent que l'asbestose frappe aveuglément: 26 % en moyenne dans les mines, 30 % au Swaziland, 30 % pour les dockers qui manipulent l'amiante bleue. Mieux, ou plutôt pire: pour une pneumoconiose avec perte de la capacité de la fonction pulmonaire, le dédommagement est de 33 207 rands pour un blanc, 17711 rands pour un coloured (métis), 2461 rands pour un noir, 1 641 rands pour le décès! L'ensemble de ces exemples démontre une fois de plus l'indissociabilité des choix sociaux et des processus écologiques. Les déchets - toxiques ou non - ne constituent au fond que la dernière phase de tout processus de production. Extraits de l'environnement dans la première phase de la production, ils y sont souvent rejetés sous des formes (ou dans des conditions) où ils ne peuvent être recyclés. Qu'il s'agisse de l'exportation de déchets toxiques ou de produits interdits dans les pays industrialisés, de la délocalisation de productions dangereuses, il s'agit toujours, pour les pays plus pauvres des conséquences écologiques de systèmes de production irresponsables. Empêcher une contamination durable et dangereuse des écosys20

tèmes conduit à poser le dilemme, à mon sens fondamental point de vue écologique, entre contrôle et prévention.

du

Contrôle ou prévention?
Le 19 janvier 1989, le responsable de l'EPA (Agence pour la Protection de l'Environnement, aux Etats-Unis) déclarait: « l'EPA réalise combien sont limitées toutes améliorations dans le domaine de l'environnement fondées sur des programmes de contrôles, ayant pour fonction de résoudre un problème après que les nuisances ont été produites ». Cette déclaration est précisément vérifiée par un constat: les progrès décisifs en matière d'environnement n'ont eu lieu ces vingt dernières années que lorsque la pollution a été supprimée au niveau de la production: DDT et pesticides liés, strontium 90, plomb dans l'essence. Il est clair qu'une fois l'agent polluant éliminé au niveau de la production, tout système complexe de vérification des risques, de détermination des normes, de débats et de controverses inévitables (et dangereusement prolongés) liés à une législation de protection fondée sur le contrôle, tout cela devient inutile. Il est donc difficile d'imaginer une harmonisation entre prévention et contrôle, il faut choisir une voie ou l'autre! Par exemple, l t culture biologique - qui minimise, voire supprime les

intrants r"limiques

-

est une alternative possible. Pour les

agriculteJ\rs, le choix est inévitable entre contrôle et prévention. S'ils fon: le choix biologique, tout système de contrôle devient pratiqu( ment caduc. Dans la plupart des stratégies productives, un aspect important de la prévention réside dans le recyclage. A nouveau, il s'agit de décider entre une stratégie de contrôle ou de prévention. Une récente étude pilote aux Etats-Unis indique que les déchets domestiques peuvent être recyclés à 84 %, soit un potentiel d'élimination bien supérieur à celui de l'incinération, qui, dans le meilleur des cas, atteint 87 % et en moyenne 55 %. Le système de la prévention évite enfin la limite de toutes les stratégies de contrôle, qui, en réalité, consistent à déplacer la pollution d'un compartiment de l'environnement à un autre, comme cela se passe actuellement avec l'exportation des poubelles des pays industrialisés vers le Tiers Monde.

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La convention signée en mars dernier à Bâle contient une seule disposition contraignante à cet égard, une disposition non négligeable, mais seule, formalisant la demande de transit de déchets toxiques. La Convention de Bâle ne va pas arrêter l'exportation de déchets toxiques vers les pays vulnérables, «bon marché ». Gianfranco Ambrosini, l'un des magnats du trafic des déchets toxiques, déclarait d'ailleurs cyniquement à la veille de la

Convention de Bâle: « La Convention de Bâle visant à interdire
l'exportation de déchets toxiques? Un rêve! Vous verrez bientôt les terribles conséquences. De toute façon, les Etats ne respecteront pas leur signature ». Déclaration cynique, mais lucide, car les pays industrialisés ont refusé d'inclure dans la portée de la Convention les déchets toxiques exportés pour être recyclés, alors qu'on a déjà vu aboutir dans les décharges du Tiers Monde nombre de déchets exportés pour soit-disant être recyclés! Que l'on me comprenne bien: l'établissement d'un cadre juridique interétatique cohérent, le rôle de l'opinion publique dans le refus d'accepter n'importe quel déchet, l'exigence démocratique d'une réelle transparence des choix technologiques sont des moments importants de la prise de conscience des menaces écologiques qui pèsent sur notre devenir commun. Je pense néanmoins que ce qui est escamoté dans tout cela, et que le mouvement écologiste ne se lassera pas de répéter, c'est que les solutions durables ne passent pas par une meilleure élimination des déchets, mais par une forme de la production industrielle et agricole qui en minimise la quantité et la toxicité à la source. D'où des formidables programmes de reconversion des industries chimiques, nucléaires, automobiles, qu'il faudra bien finir par mettre en œuvre dans les pays industrialisés. Programmes dont la mise en -œuvre rencontrera nécessairement l'opposition acharnée des groupes sociaux dominants, mais qui exigera aussi de la part des sociétés, des peuples, des trésors d'imagination et d'innovation. Et cela nous concerne toutes et tous!

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