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Biographie de Jean-Baptiste-André Dumas

De
76 pages

Traduit du journal anglais « Nature, » par M. Charles BAYE

Ce qui distingue surtout le siècle où nous vivons, c’est l’étendue des domaines scientifiques explorés ; ce sont spécialement les recherches pratiquées dans les sciences dites naturelles, selon la signification la plus large. Partout de hardis pionniers frayent des voies nouvelles ; jamais, à beaucoup près, ils ne furent aussi nombreux. Mais, pendant que la science élargit son horizon, l’individu voit le cercle de son activité se rétrécir.

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August Wilhelm Hofmann

Biographie de Jean-Baptiste-André Dumas

LES SAVANTS ILLUSTRES JEAN-BAPTISTE-ANDRÉ DUMAS

PAR M.A.-W. HOFMANN

Traduit du journal anglais « Nature, » par M. Charles BAYE

« Qui vero utraque re excelleret, ut et doctrinæ studiis et regenda civitate princeps esset, quis facile præter hune inveniri potest ? »

CICÉRON.

 

Ce qui distingue surtout le siècle où nous vivons, c’est l’étendue des domaines scientifiques explorés ; ce sont spécialement les recherches pratiquées dans les sciences dites naturelles, selon la signification la plus large. Partout de hardis pionniers frayent des voies nouvelles ; jamais, à beaucoup près, ils ne furent aussi nombreux. Mais, pendant que la science élargit son horizon, l’individu voit le cercle de son activité se rétrécir. Maint investigateur contemporain ne se fait remarquer que dans une seule région de la science, souvent même c’est dans une seule zone de cette région qu’il concentre ses efforts ; des découvertes faites dans d’autres zones, il ne se préoccupe pas, évitant même d’en prendre connaissance. Le souci des faits nouveaux, étrangers à ses études spéciales, ne pourrait-il pas l’empêcher de s’absorber exclusivement dans ces dernières ?

Nous sommes loin de refuser notre reconnaissance et notre sympathie à ceux qui travaillent pour l’avancement de la science dans ces étroites limites, prescrites par les circonstances ou tracées par eux-mêmes ; c’est, au contraire, à ces hommes sachant restreindre leurs travaux que nous attribuons le merveilleux développement de la science moderne. Cependant, nous regardons avec un intérêt incomparablement plus grand ceux qui, ayant atteint les cimes les plus variées et les plus hautes de la science, peuvent embrasser du regard tout le champ des recherches humaines. Et lorsqu’un homme, parvenu à une position aussi élevée dans la science, a montré un profond intérêt pour les affaires publiques de son pays ; lorsqu’il n’a pas dédaigné de descendre dans l’arène de la vie journalière ; qu’il a voué, au service de ses concitoyens, son temps et ses forces, le trésor de ses connaissances et toutes les facultés de son jugement mûri par une longue expérience, il est assuré de notre admiration sans bornes ; et nous suivons le cours de sa vie, ainsi que celui de ses travaux, avec un vif intérêt, non-seulement en raison du plaisir que nous trouvons aux conquêtes qu’il a faites au profit du genre humain, mais aussi parce qu’un coup d’oeil jeté sur les obstacles qu’il a surmontés dans sa carrière nous donne le courage nécessaire pour persévérer, pour continuer notre route avec plus d’ardeur, à quelque distance que nous restions en arrière et quelle que soit notre lenteur à suivre les traces de notre grand précurseur.

Tel Dumas, le célèbre chimiste.

Tout jeune homme, il commençait par étudier la pharmacie et participait, dès son apprentissage, à des recherches physiologiques qui sont regardées comme des modèles d’observation exacte et profonde. Mais bientôt, renonçant à ces travaux, il s’adonnait la chimie, qui lui doit l’établissement d’une série de vérités fondamentales ; il l’enrichissait d’admirables méthodes de recherche adoptées aujourd’hui dans tous les laboratoires ; il la faisait progresser dans les voies où sont encore engagés les chimistes de ce jour. Pendant plus de trente ans, il a été le principal représentant de cette science dans les grandes écoles de Paris. Cette position scientifique éminente ne l’a pas empêché d’exercer une puissante influence sur les affaires publiques de son pays. il a été sucessivement député à l’Assemblée législative, ministre de l’agriculture, sénateur, président du Conseil municipal de Paris, président de la Commission des Monnaies. De bonne heure, il a été membre de l’Académie des sciences, et plus tard, par une rare coïncidence, membre aussi de l’Académie française. Aujourd’hui même, au seuil de sa quatre-vingtième année, en pleine possession de ses forces et conservant encore presque toute la verdeur de la jeunesse, il remplit les fonctions de secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences. Identifié, dans ces diverses positions, avec les progrès de la science dans son pays natal pendant plus d’un demi-siècle, Dumas s’est livré à un labeur si actif et si varié que peu d’hommes de science encore vivants peuvent se vanier d’en avoir fait autant.

 

Jean-Baptiste-André Dumas est né à Alais, dans le département du Gard, le 14 juillet 1800. Son père descendait d’une ancienne famille qui, à la révocation de l’Édit de Nantes, s’était séparée en deux fractions. Les protestants avaient émigré, tandis que la partie catholique, à laquelle il appartenait, était restée en France. C’était un homme accompli, aimant la littérature et les arts. Il avait un grand talent de dessinateur, et même il pratiquait la peinture avec beaucoup de succès. Un séjour de plusieurs années à Paris l’avait mis en rapport avec une grande partie de la société de son temps. Plus tard, il s’était retiré dans sa ville natale, où il exerçait les fonctions de secrétaire de la mairie. La petite ville d’Alais était presque inconnue au commencement de ce siècle. Elle n’avait pas plus de quelques milliers d’habitants.

Néanmoins, le jeune Dumas y trouva toutes les ressources nécessaires à l’expansion de sa vive intelligence et au développement de son heureuse constitution physique.

Un collége qui ne manquait pas alors d’élèves répondit aux exigences de la première éducation de l’enfant, l’initiant à l’étude du latin, si conforme aux traditions classiques de la contrée. En effet, il serait difficile d’imaginer un pays plus apte que la province dans laquelle Alais est situé à faire naître et entretenir le goût de l’antiquité romaine, de son histoire et de son langage. On sait que le midi de la France était une conquête chérie des Romains. Des monuments nombreux de la longue occupation du pays subsistent encore ; mais il y a peu d’endroits, même dans cette région, où so puissent montrer des ruines plus nombreuses et plus belles que dans le pays environnant la ville natale de Dumas. En effet, le jeune écolier n’avait qu’à effectuer un pèlerinage, sur une distance relativement courte, pour contempler une des ruines les plus imposantes de l’antiquité, le noble pont du Gard, avec ses trois étages d’arches majestueuses qui, jadis, conduisaient à travers la vallée les eaux des sources de l’Airon. Ceux qui ont vu le célèbre aqueduc n’oublieront jamais les lignes magnifiques de cette grande construction dont la majesté solitaire domine la morne vallée. Non loin d’Alais se trouvent les villes de Nîmes et d’Arles, la Nemausus et l’Arelate des anciens. La première, avec son splendide amphithéâtre et son temple corinthien (la célèbre Maison carrée), dans un rare état de conservation ; la seconde, fière d’une arène glorieuse et des ruines d’un théâtre romain.

Les chemins de fer qui, depuis, ont rapproché ces villes d’Alais, n’existaient pas, il est vrai, au commencement du siècle. Cependant, elles n’étaient pas assez éloignées pour être inaccessibles à l’ardent jouvenceau pendant ses courses de vacances.

Ces circonstances ne pouvaient que provoquer à l’étude du passé l’esprit du jeune Dumas ; mais d’autres influences, non moins puissantes, le rappelaient continuellement au présent. En effet, la ville d’Alais, par sa situation unique, lui fournissait des occasions d’observer la nature et les procédés que l’on emploie pour en adapter les produits à l’usage de l’homme, ce qui n’offrait pas moins d’attraits à notre futur académicien. Dans ses discours et dans ses écrits, il remémore souvent avec reconnaissance ces impressions variées de sa première jeunesse.

On savait, au commencement du siècle, que des gisements de charbon existaient aux alentours ; quelques houillères étaient même exploitées, bien que le mauvais état des routes ne permit pas de transporter le charbon bien loin. Le commerce de ce produit, tel qu’il se pratiquait dans cette partie du sud de la France, était donc loin d’offrir une activité comparable à celle qu’il présente aujourd’hui. Cependant, la possession du charbon, cette source de puissance, avait déjà fait surgir de nombreuses Industries locales. Aux portes mêmes d’Alais, des verreries montraient aux curieux les diverses phases que traverse la fabrication du verre. Dans le voisinage se trouvaient des briqueteries, des tuileries et des potories ; il était donc facile de se familiariser avec le travail de l’argile et avec les autres opérations de l’art céramique. Plus près encore de la ville, de grandes quantités de chaux étaient produites dans des fours, où l’on calcinait le calcaire arraché par la mine aux carrières, tandis que les fabricants de sulfate de fer venaient s’approvisionner plus haut, aux mines pyriteuses du Gardon. Non loin de la ville étaient exploitées des mines d’antimoine sulfuré, fournissant une matière qui était fondue et coulée en pots, destinés au marché d’Alais. En plusieurs endroits, des mines de plomb argentifère étaient en activité. Les minerais de fer abondaient, n’attendant que la main entreprenante du fondeur. L’or, enfin, se trouvait dans le lit du Gardon et de la Cèze. Les pluies d’orage le détachaient du flanc des montagnes ; les remous l’arrêtaient. Procédé naturel de lixiviation, utilisé probablement de toute antiquité. Les chercheurs d’or venaient, après la pluie, fouiller avec ardeur certaines places qui leur étaient désignées.

Placé aux confins des Cévennes, le territoire d’Alais fournit tous les produits variés des pays méridionaux. Au bas de la ville, vers la plaine, Inondée à l’automne, et au printemps par la rivière, que gonflent des pluies diluviennes ou les eaux des montagnes, à la fonte des neiges, on voit de vertes prairies célébrées par Florian et de riches pâturages rivalisant de croissance luxuriante avec ceux des régions septentrionales ; les pentes des collines sont couvertes de vignes, de mûriers, de pins et d’oliviers ; au flanc des montagnes se dressent noyers et châtaigniers.

Des scènes de récolte variées et pittoresques se succèdent de mois en mois, dans ce charmant pays. L’élevage du ver à soie et le dévidage des cocons, la fenaison, la moisson, la vendange, la cueillette et le pressurage des olives, le gaulage des noix, l’abattage et le séchage des châtaignes, excitent tour à tour la curiosité, invitent à l’observation. La variété de la végétation d’un pays qui touche à la Provence, s’étend jusqu’à la Méditerranée, et constitue comme l’avant-garde des monts de la Lozère, à couronne de neige, permet de comparer, en quelques courtes excursions, une flore purement méridionale, avec la flore du littoral maritime, et celle des hauteurs alpines. Aussi, n’est-il pas étonnant qu’un ami de Linnée, l’abbé de Sauvages, sans avoir jamais quitté ce petit coin de terre, ait trouvé le moyen de prendre une place éminente parmi les botanistes de son temps.

Il serait difficile d’imaginer un complément plus heureux d’éducation classique, que les leçons qui se présentent à chaque pas dans ce délicieux pays. Et ces leçons n’étaient pas perdues pour le jeune Dumas, qui, à quatorze ans, avait ajouté à ses rares acquisitions en littérature classique une connaissance rudimentaire des diverses sciences naturelles.

Décidé à entrer dans la marine, il se serait présenté de suite aux examens, s’il n’avait été empêché par l’insuffisance de ses études mathématiques ; il ne possédait que les éléments de ces sciences, dont l’enseignement était, au collège, restreint à fort peu de chose.

Heureusement, toutefois, un jeune homme, qui venait de quitter l’École polytechnique, vint se fixer à Alais, et ainsi le jeune Dumas fut mis à même de combler cette lacune de sa première éducation.

Pendant qu’il se préparait ainsi à ses examens de la marine, les événements de 1814-1815 et les troubles qui, dans ces tristes jours, firent couler le sang des citoyens du Gard, obligèrent sa famille à lui choisir une carrière exigeant moins de sacrifices.

Dumas commença son apprentissage chez un pharmacien d’Alais. Cette position lui permit de commencer ses études pratiques, mais elle ne lui offrit pas beaucoup d’occasions de faire des progrès dans la science. Eu outre, les divisions politiques et religieuses qui troublaient le pays, et les scènes sanglantes dont il était le théâtre inspirèrent à Dumas un violent désir de quitter sa ville natale. Ce sentiment ne fit qu’augmenter d’intensité. tes angoisses du jeune homme étaient visibles. Les parents, émus, cédèrent à ses vœux.

Bientôt après, au printemps de 1817. Dumas se rendait, à pied, d’Alais à Genève. Souvent, conversant avec des amis, il a rappelé les impressions pénibles que ce premier voyage a laissées dans son esprit. Tout le long du chemin, les traces des longues guerres du premier Empire. Par surcroît, des pluies continuelles avaient dévasté le pays et détruit les récoltes. La famine, avec toutes ses horreurs. L’auteur de ces lignes a suivi dernièrement cette route. Quel contraste ! Quels changements depuis longtemps accomplis ! Des maisons bien bâties, des paysans heureux. Rien ne rappelait cette population hâve, émaciée, à peine abritée sous les restes de ses chaumières, ni cette misère universelle, sinistre aspect qui affligeaient Dumas, il y a plus d’un demi-siècle.

A Genève, Dumas trouva tout ce qu’il lui fallait pour élargir ses idées, pour stimuler son émulation et pour le préparer ainsi à sa carrière future. Il y avait des cours de botanique, par M. de Candolle ; de physique, par M. Pictet, et de chimie, par M. Gaspard de la Rive. Dumas, en outre, était préposé à la surintendance d’un laboratoire assez vaste appartenant à la pharmacie de M. Le Royer, laboratoire qui avait servi autrefois pour les cours de chimie appliquée de M. Tingry.

Les étudiants en pharmacie, qui se réunissaient fréquemment pour des excursions botaniques pendant l’été, émirent l’idée de réunions d’hiver pour des études scientifiques. Voyant que Dumas avait un laboratoire à sa disposition, ils lui suggérèrent de leur faire un cours de chimie expérimentale. Ce fut là son début dans la carrière du professorat. La tâche était loin d’être aisée, car le laboratoire, quoique bien approvisionné pour toutes les opérations pharmaceutiques et même pour quelques expériences chimiques de l’ancienne école, ne possédait aucun des modestes appareils qu’un professeur exigeait même à cette époque. La privation la plus sensible était celle de tous les instruments nécessaires pour préparer et recueillir les gaz. Mais les moyens de combler ces lacunes furent rapidement improvisés. Des verres de lampe, que des verres de montre, fixés au moyen de la cire, fermaient à un bout, firent l’office d’éprouvettes. Une vieille seringue de bronze se transforma en machine pneumatique, et des tubes barométriques, courbés à la lampe, complétèrent l’assortiment. Le laboratoire se perfectionna peu à peu. L’ambition du jeune professeur augmenta et il désira une balance de précision. Ce vœu fut aussi satisfait : avec l’aide de quelques ouvriers horlogers, il construisit un instrument qui lui permit de commencer ses recherches analytiques.

Cependant, la bienvenue amicale qu’il avait reçue, à son arrivée à Genève, à la recommandation de son parent, M. Bérard, ancien associé de Chaptal, commença à porter ses fruits. Bérard l’avait adressé à Théodore de Saussure et à de Candolle, et chacun d’eux, dans sa spécialité, commença à lui porter un vif et durable intérêt ; ils encouragèrent ses études et l’aidèrent dans la réalisation de ses projets. Ce fut très-probablement à l’instigation de ses nouveaux amis que Dumas, revenant à ses anciennes prédilections navales, commença sérieusement à penser à un voyage d’exploration dans une lointaine partie du monde et à s’y préparer. Une monographie des Gentianées, qu’il écrivit surtout pour se familiariser avec le langage et les idées de la science botanique, fut le résultat de ces aspirations.

Mais telle ne devait pas être sa mission. Le grand traité de Biot, ouvrage qui, pendant un demi-siècle, devait rester le modèle des traités de physique, venait de paraître, et Dumas avait trouvé, surtout dans le premier volume, nombre de sujets attirant son attention sur l’art d’expérimenter, de faire des observations, de consulter la nature et de découvrir les lois de ses phénomènes. Les Annales de chimie lui offraient, en outre, de splendides modèles, dans les mémoires de Berzélius, Davy, Gay-Lussac et Thénard. En même temps, il étudiait avec un zèle infatigable les ouvrages de Lavoisier et la Statique chimique de Berthollet.

Il fut ainsi conduit à agir de son propre fond et à faire deux petites découvertes. Si aucune d’elles ne fut un grand succès, elles servirent, en tout cas, à mettre le jeune homme en relation d’amitié avec un des hommes qui dirigeaient la science à Genève. L’auteur de cette esquisse a entendu de la bouche de M. Dumas lui-même le singulier destin de ces premières découvertes. Analysant divers sulfates et d’autres sels du commerce, il avait observe que l’eau qu’ils contenaient s’y trouvait en équivalents définis. Il n’avait vu ce fait indiqué nulle part, et, en conséquence, il s’était donné beaucoup de peine pour établir la vérité de ses observations. Lorsque la recherche fut terminée, Il alla, un matin, trouver M. de la Rive, et lui soumit timidement le manuscrit renfermant les résultats de ses recherches. Tout en le parcourant, M. de la Rive ne pouvait cacher sa surprise. Parvenu à la fin, il dit au jeune étudiant :

  •  — « C’est vous, mon enfant, qui avez fait ces expériences ?
  •  — « Certainement.
  •  — « Et vous avez mis beaucoup de temps à les exécuter ?
  •  — « Naturellement.
  •  — « Alors, je dois vous dire que vous avez eu la bonne fortune de vous rencontrer avec Berzélius. Il vous avait précédé sur le même champ de recherches, mais il est plus âgé que vous ; aussi ne devez-vous pas lui garder rancune. »

Dumas, fort embarrassé, ne trouvait rien à répondre. C’était, en effet, sa première entrevue avec M. de la Rive, dont il avait suivi les cours, mais auquel il n’avait jamais parlé. Toutefois, sa perplexité ne devait pas durer longtemps. M, de la Rive, avec sa rondeur affable, mit un terme à ses réflexions en lui prenant le bras et lui disant :

  •  — « Venez déjeuner avec moi. »

Bientôt, la conversation était devenue animée et gaie. La connaissance était faite. Dumas se concilia, à ce déjeuner, la bienveillance de son professeur, bienveillance qui ne se démentit jamais. De la Rive la manifesta, surtout quand, un peu plus tard, il permit à Dumas de prendre part à des expériences instituées pour vérifier, commenter, amplifier les idées d’Ampère, et développer les lois sur lesquelles elles étaient fondées.

Mais ne perdons pas de vue la seconde découverte du jeune philosophe. Il pensa que, connaissant le poids atomique et la densité d’un solide ou d’un liquide, on devait arriver facilement à trouver le volume de l’atome solide ou liquide. Il fut ainsi conduit à déterminer avec une grande exactitude la densité d’un grand nombre de substances simples et composées, de la pureté desquelles on pouvait être sûr. Ayant opéré pendant quelque temps, il écrivit sur ce sujet un mémoire qui, en temps opportun, fut présenté à M. de la Rive. Mais ce physicien, bien qu’admettant la nouveauté du point de vue auquel la question était traitée, n’encouragea pas son jeune ami à poursuivre cette ligne de recherches. Dumas était presque découragé quand il quitta son patron.

« La première fois, » lui dit-il, « mes expériences étaient bonnes, mais elles n’étaient pas nouvelles ; aujourd’hui, elles sont nouvelles, mais elles ne paraissent pas bonnes. C’est à recommencer. »

Cette recherche, continuée ultérieurement avec le fils de Le Royer, fut néanmoins communiquée à la Société physique de Genève et publiée plus tard dans le Journal de physique de Paris, bien que cruellement défigurée par de nombreuses erreurs typographiques. Ce qui reste de ce travail, c’est la méthode actuellement usitée, sauf de légères additions, pour prendre la densité des corps solides. C’est surtout le principe sur lequel sont basées toutes les recherches ultérieures relatives aux volumes atomiques et aux volumes équivalents des corps. On sait que, vingt ans plus tard, le sujet fut repris par Hermann Kopp, dont les remarquables résultats ont rendu un grand service à la philosophie chimique.

Dumas avait alors dix-huit ans. C’est vers cette époque qu’il eut la bonne fortune de se rendre utile à un des principaux médecins de la ville, circonstance qui ne contribua pas médiocrement à le faire avantageusement connaître dans les cercles où il avait vécu jusqu’alors. Un matin, le docteur Coindet vint, en toute hâte, chez Le Royer :

  •  — « Vous vous occupez de chimie, » dit-il à Dumas ?
  •  — « Un peu, » répondit Dumas.
  •  — « Alors, vous pouvez me dire si l’iode existe dans les éponges, et spécialement s’il se trouve dans les éponges carbonisées ?
  •  — « J’examinerai la question. »

Ayant, quelques jours plus tard, reçu une réponse affirmative, le docteur Coindet n’hésita pas plus longtemps à regarder l’iode comme un spécifique contre le goître. Dumas fut alors prié de porter son attention sur ce sujet et de signaler les préparations au moyen desquelles l’iode pouvait être convenablement administré. Il suggéra la teinture d’iode, l’iodure de potassium et l’iodure de potassium ioduré. Peu de temps après, ces nouveaux remèdes étaient mentionnés dans un journal allemand publié à Zurich ; c’est à cette occasion que le nom de Dumas se rencontre pour la première fois dans la presse scientifique. Le même journal donnait les formules proposées pour ces remèdes, ainsi que le mode de préparation. Inutile de faire observer qu’à cette époque, si peu de temps après la découverte de l’iode par Courtois, l’iode se trouvait bien dans le commerce, mais qu’aucun iodure n’y était connu. La découverte du docteur Coindet fit grande sensation dans le monde, et les préparations d’iode procurèrent longtemps bénéfices et célébrité à la pharmacie Le Royer.

 

Ce fut à cette époque que le docteur J.E. Prévost, après une absence de plusieurs années, retourna à Genève. Il avait résidé longtemps à Edimbourg et à Dublin, s’adonnant à de vastes études dans les diverses branches de la médecine. Il s’était plus particulièrement occupé de l’examen des effets physiologiques de la digitale, et il désirait naturellement obtenir le principe actif de la plante, exempt de toutes les matières étrangères qui l’accompagnent. Il invita Dumas à se joindre à lui dans cette recherche. Le problème à résoudre consistait à éliminer successivement tout ce qui paraissait inerte, de manière à concentrer le principe actif qui resterait finalement à l’état de pureté. Les propriétés chimiques de ce principe étant inconnues, le seul moyen d’apprécier la concentration était d’observer l’effet de la substance concentrée sur les animaux. Ce procédé lent et incommode ne conduisit à aucun résultat : la digitaline, on le sait, ne fut isolée que beau-plus tard. Mais ces travaux, bien que stériles, donnèrent lieu à une collaboration grandement fructueuse.