Éléonore : Une aventure moderne de chercheurs d’or
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Éléonore : Une aventure moderne de chercheurs d’or

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L’or était là. Des milliards de dollars d’or enfoui, invisible, en pleine taïga, 200 kilomètres à l’est de la baie James. Un complexe minier grand comme un village s’y dresse aujourd’hui, construit au coût de deux milliards de dollars. Auparavant, il n’y avait rien : que des épinettes rabougries, du lichen et de l’eau. À perte de vue, de l’eau. Au milieu de nulle part, comme le veut l’expression consacrée? Non, c’était quelque part, très précisément quelque part. En mêlant vision, acharnement, entrepreneuriat, intuition, science… et un peu de chance aussi, une poignée d’hommes et de femmes se sont lancés en quête de ce trésor caché, et l’ont trouvé. Leur histoire est à la fois celle d’une chasse au trésor, d’une palpitante enquête et d’une aventure de survie au cœur de la nature impitoyable. Au gisement, ils ont donné le nom d’Éléonore, inspiré d’une chanson de Georges Brassens.

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Informations

Publié par
Date de parution 02 avril 2020
Nombre de lectures 3
EAN13 9782764440056
Langue Français
Poids de l'ouvrage 22 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Des mêmes auteurs
Isabelle Massé et Hugo Fontaine, Passez au salon , Québec Amérique, Hors collection, 2014.
Hugo Fontaine, La Grenade verte , Éditions La Presse, 2011.



Projet dirigé par Éric St-Pierre, éditeur en collaboration avec Audrey Chapdelaine

Conception graphique et mise en pages : Nathalie Caron
Révision linguistique : Isabelle Pauzé
En couverture : ontage fait à partir de la photographie de Roman Bodnarchuk / shutterstock.com et de la carte du réservoir Opinaca d’Annie Brisebois et d’Alain Cayer
Conversion en ePub : Fedoua El Koudri

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts.
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : Éléonore : une aventure moderne de chercheurs d’or / Hugo Fontaine et Marc Tison.
Autres titres : Aventure moderne de chercheurs d’or
Noms : Fontaine, Hugo, auteur. | Tison, Marc, auteur.
Collections : Dossiers et documents (Éditions Québec Amérique)
Description : Mention de collection : Dossiers et documents | Comprend des références bibliographiques.
Identifiants : Canadiana (livre imprimé) 20200072420 | Canadiana (livre numérique) 20200074229 | ISBN 9782764440032 | ISBN 9782764440049 (PDF) | ISBN 9782764440056 (EPUB)
Vedettes-matière : RVM : Or—Gisements—Québec (Province)—Opinaca, Région du réservoir. | RVM : Prospection—Québec (Province)—Eeyou Istchee Baie-James. | RVM : Opinaca, Région du réservoir (Québec)— Découvertes d’or. | RVM : Mine Éléonore (Québec)
Classification : LCC TN424.C32 O65 2020 | CDD 622/.184109714115—dc23

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2020
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2020

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2020.
quebec-amerique.com









À Isaac, Christophe et Éléonore (!), en souhaitant que vous manifestiez toujours la même curiosité que les chercheurs d’or.
Hugo
À ma Claudette, pour son soutien sans faille (géologique ou autre).
Marc


Introduction
QUELQUE PART, DE L’OR
L’or était là.
Des milliards de dollars d’or enfoui, invisible, en pleine taïga, 200 kilomètres à l’est de la baie James.
Un complexe minier grand comme un village s’y dresse aujourd’hui, construit au coût de deux milliards de dollars. On a buriné une piste d’atterrissage dans le roc du bouclier canadien afin d’en faciliter l’accès. Plus de 700 personnes y travaillent et y dorment. On y extrait, littéralement, des tonnes d’or chaque année.
En 2005, André Gaumond, le président de la petite société d’exploration minière Mines d’or Virginia, a vendu le gisement aujourd’hui exploité par le géant Newmont pour un demi-milliard de dollars.
Il y a 15 ans, il n’y avait rien : que des épinettes rabougries, du lichen, et de l’eau. À perte de vue, de l’eau.
Au milieu de nulle part, comme le veut l’expression consacrée ?
Non, c’était quelque part, très précisément quelque part.
André Gaumond cherchait ce « quelque part ». Pour le trouver, il lui fallait dénicher un indice à peine plus gros que la proverbiale aiguille, dans une botte de foin grande comme le quart de la France. Ce territoire délaissé des prospecteurs était plutôt, depuis des siècles, le royaume de générations de trappeurs cris.
En mêlant vision, acharnement, intuition, science… et un peu de chance aussi, une poignée d’hommes et de femmes se sont lancés en quête de cette aiguille, et l’ont trouvée.
Leur histoire est à la fois celle d’une chasse au trésor, d’une palpitante enquête et d’une aventure de survie au cœur de la nature impitoyable.
Au gisement, ils ont donné le nom d’Éléonore, inspiré d’une chanson de Georges Brassens.


Prologue
L’INDICE
Le bloc rocheux se dressait comme un menhir, peut-être de la taille d’un gros réfrigérateur. D’autres rocs semblables parsemaient çà et là le sol dégagé, sur une superficie comparable à celle d’un terrain de banlieue, mais c’était de celui-là que s’était approché Pietro Costa, à 500 mètres au nord du lac Ell, au cœur du territoire de la Baie-James.
Il avait marché depuis le lever du soleil, cherchant des affleurements rocheux au milieu du lichen, au travers des bosquets de résineux, au bord des étendues d’eau qui zèbrent le territoire vaguement vallonné. Le sol moussu était baigné dans la lumière d’un soleil cuisant, en ce début juillet 2002.
Était-ce le flair ? Une teinte subtile qui avait attiré son regard ? Un prétexte pour reprendre son souffle ? L’exaspération de ne rien trouver, alors que la campagne de prospection de trois semaines tirait à sa fin ? Costa a saisi le marteau de prospecteur accroché à son sac à dos et, d’un coup sec avec la panne de l’outil, a prélevé un échantillon de pierre sur le bloc que rien ne semblait distinguer des autres monolithes.
Une très subtile odeur d’ail s’est dégagée de la fracture. Le bloc erratique, déposé par un glacier qui s’était retiré des milliers d’années plus tôt, contenait de l’arsénopyrite, dont la fine odeur aillée est la signature. Bon signe : sur le territoire de la Baie-James, la minéralisation aurifère est souvent associée à ce composé d’arsenic et de sulfure de fer. Costa a déposé l’échantillon dans un sac de plastique, en notant la date, la description du lieu et ses coordonnées approximatives. « Le bloc avait l’air de la chienne à Jacques, et personne d’autre ne l’aurait cassé », commenterait plus tard un éminent géologue.
En effet, Pietro Costa, tout juste trentenaire, était déjà un phénomène, et deviendrait bientôt une légende dans le milieu de la prospection. Avec les autres pièces recueillies par les quatre hommes durant la campagne de 2002, le petit morceau de pierre a été acheminé pour expertise à un laboratoire géologique de Rouyn-Noranda.
Quelques jours plus tard, le rapport tombait chez la petite société d’exploration qui faisait campagne dans cette région lointaine : l’échantillon montrait une teneur de 22 grammes d’or par tonne, une concentration qui, si elle se confirmait dans un volume suffisamment étendu, justifierait l’énorme investissement d’une exploitation minière. Il s’agissait, enfin, d’un indice concret de présence d’or, quelque part.
Mais où, exactement ? D’où provenait ce qu’on appellerait dorénavant « le bloc à Pietro » ? Sur quelle distance l’ancien glacier l’avait-il charrié ? De quel riche emplacement du bouclier canadien l’avait-il arraché ?
Pour la petite entreprise et ses chercheurs d’or, il y avait un trésor à la clé. Un trésor enfoui de plusieurs milliards de dollars. Mais ils n’en avaient encore aucune idée.


PARTIE I
LE CUIVRE


Chapitre 1
SHERLOCK HOLMES ET NAPOLÉON
Le 14 juillet 1996, un hélicoptère survole le réservoir Opinaca, qui s’étend à 150 kilomètres à l’est de la baie James. À son bord, les géologues Jean-François Ouellette et Michel Gauthier surveillent attentivement les affleurements rocheux, à travers une végétation qui s’accroche avec acharnement au sol peu hospitalier.
Le territoire de la Baie-James ressemble à un vieux trottoir après la pluie, dont les moindres lézardes et crevasses sont remplies d’eau. La rude surface du bouclier canadien a été rayée par le retrait des glaciers, dont les griffures parallèles ont formé autant de petits lacs et d’étangs d’un bleu profond qui tranche avec le camaïeu vert de la maigre végétation. Les plus grandes étendues d’eau sont les réservoirs qui alimentent les barrages hydroélectriques construits à l’est de la baie James depuis les années 1970.
Le réservoir Opinaca est du nombre.
Il est alimenté par la rivière Opinaca, dans sa partie nord, et la rivière Eastmain, dans sa section sud. La rivière Opinaca se jetait auparavant dans la rivière Eastmain, mais son cours, contraint par plusieurs digues et barrages, a été dévié vers la rivière La Grande pour alimenter les grandes centrales hydroélectriques de la Baie-James.
La montée des eaux a noyé les creux du relief et relié une série de lacs, pour former un labyrinthe aquatique qui étend ses corridors tortueux sur une superficie de 1040 km 2 .
Tôt ce matin-là, Ouellette et Gauthier ont décollé de la base d’Auclair, un petit camp d’exploration situé une centaine de kilomètres plus au sud, pour aller examiner le seul indice aurifère connu à l’époque sur le réservoir Opinaca.
Âgé de 33 ans, Jean-François Ouellette est le président de la petite firme de consultants Services Techniques Géonordic, qu’il a fondée trois ans plus tôt à Rouyn-Noranda. Il vend ses services d’exploration et prospection aux sociétés minières. Dans les faits, la société pour laquelle il vole actuellement avec Gauthier est son client quasi exclusif.
À ses côtés, dans le petit hydravion à flotteurs, est assis Michel Gauthier, son ancien professeur de géologie à l’Université du Québec à Montréal. Ils sont devenus collègues, puis amis, et enfin coéquipiers dans cette longue quête d’indices minéralogiques sur les terres désolées qui s’étendent à l’est de la baie James.
De taille légèrement au-dessus de la moyenne, Ouellette est solidement charpenté, le visage plein, les yeux marrons inquisiteurs. Il est originaire de Mont-Laurier, dans les Hautes-Laurentides : un pays fait d’arbres et de racines, où la forêt procure encore l’essentiel du travail. Son grand-père était bûcheron ; son père, médecin. La nature et la science se sont conjuguées chez lui. Il s’était inscrit à un baccalauréat en géologie, sans savoir précisément ce qui l’attirait, outre la certitude qu’il ne voulait pas passer sa vie dans un bureau.
Son professeur Michel Gauthier lui a inoculé sa passion, comme à tant d’autres étudiants.
Souvent coiffé d’un béret, les sourcils en broussaille, la mâchoire bien découpée, Gauthier est quant à lui un scientifique de terrain. Sa passion pour la géologie a germé quand il avait 13 ans, lorsque son père lui a offert deux ouvrages, l’un sur la prospection minière au Canada et l’autre sur les gisements d’or filoniens, c’est-à-dire présents sous forme de filons. Rien pour intéresser un jeune adolescent, pourrait-on croire.
Mais la légende familiale enflammait déjà son imagination.
Une jolie histoire…
Son grand-père paternel, un Métis de Maniwaki, a fait la Première Guerre mondiale en France comme volontaire dans le corps des bûcherons canadiens. Revenu au pays, il a prospecté le bassin de la rivière Gatineau. Il a transmis le gène de la prospection à sa descendance. À 18 ans, le père de Michel Gauthier s’est installé en Afrique du Nord. « En arrivant dans les forêts de pin du nord de la Tunisie, il a travaillé à la récolte de la résine pour faire de la térébenthine, narre Michel Gauthier. Il s’est également mis à chercher de la galène, le sulfure de plomb, dont la région est reconnue pour ses gisements. » La Seconde Guerre mondiale l’y a surpris. Conscrit par les Forces françaises libres, il est devenu guide et interprète pour les militaires américains qui combattaient sur le pourtour africain de la Méditerranée. « Lors de reconnaissance dans le bled avec les Américains, son rôle était d’interroger les Bédouins en arabe, puis de traduire en français aux soldats américains d’origine italienne qui eux-mêmes traduisaient aux officiers unilingues anglais, décrit Gauthier. C’est ce qu’il m’a expliqué à 90 ans lorsque je lui ai demandé comment il pouvait guider les Américains s’il ne parlait pas anglais. » Plus tard, la mère de Michel Gauthier travaillera elle-même pour le service des mines de Tunisie.
La jeunesse de Michel a été bercée par le récit de leurs aventures. « J’avais sept ans, en 1959, quand mon grand-père me racontait ses récits de prospection, comment il cherchait des dépôts de mica dans la Gatineau avec son ami, relate-t-il. Ils ramassaient du mica qu’ils mettaient dans des poches de jute, puis ils les descendaient à Ottawa pour payer leur tabac. C’est pour ça que mon père m’a acheté les deux livres, et j’ai décidé que je ferais le travail de mon grand-père. »
Encore étudiant, dans les années 1970, Michel Gauthier avait participé à des campagnes de prospection pour l’uranium à la Baie-James, ce qui lui avait permis d’acquérir une connaissance approfondie du territoire. En 1995 et 1996, le gouvernement du Québec l’a mandaté pour réaliser une synthèse géologique de la région. Il a alors réuni et organisé toutes les données géologiques et géophysiques disponibles pour préparer les grandes campagnes de cartographie que le gouvernement s’apprêtait à mener.
« Ça lui a donné des idées, explique Jean-François Ouellette. On est allés les vérifier au fur et à mesure. »
Michel Gauthier avait compris que les traditionnelles stratégies de prospection d’or qui avaient cours depuis la fin du XIX e siècle dans le nord du Québec ne mèneraient nulle part.
La découverte de l’important gisement aurifère de Hemlo, en 1983, au nord du lac Supérieur, a prouvé que l’or pouvait résider en dehors des ceintures de schistes verts, comme celle de l’Abitibi. Sur le territoire de la Baie-James, « les roches n’avaient rien à voir, il ne fallait pas chercher la même chose qu’en Abitibi, observe Michel Gauthier. Ce qui m’a fait me rendre compte de ça, ce sont mes séjours à l’étranger. Il fallait établir une stratégie nouvelle pour la Baie-James. »
Les anciens rapports de prospection lui ont permis de resserrer la cible autour de la région du réservoir Opinaca.
L’indice aurifère qui attire Ouellette et Gauthier sur le réservoir provient d’un forage effectué en 1980 par la société paragouvernementale SDBJ-Mines. Gauthier avait appris son existence lors d’une conversation anodine avec un haut dirigeant du groupe d’exploration minière Vior-Mazarin, qui avait travaillé pour la SDBJ-Mines à l’époque.
Dans la bibliothèque géologique de sa prodigieuse mémoire, chaque bribe d’information vient rejoindre d’autres données en apparence disparates, pour former peu à peu un réseau significatif de fils conducteurs. C’est au bout d’un de ces fils, sur la berge du réservoir, que l’héli coptère pose délicatement ses patins. Aussitôt descendus, les deux hommes scrutent les roches dénudées. À quelque 100 mètres au nord de l’ancien forage, Jean-François Ouellette prélève un petit échantillon où s’emmêle un réseau de minuscules filons de quartz tourmaline.
Ils ne peuvent s’attarder plus longtemps : chaque heure d’usage du gros coléoptère à turbine coûte 2000 dollars.
Aussitôt de retour dans la civilisation, ils envoient l’échantillon au laboratoire. L’analyse révélera qu’il titre à 1 gramme d’or par tonne de roche. Rien pour célébrer, mais au cœur de cette grande opération de reconnaissance qu’ils mènent pour le compte du client exclusif de Géo nordic, c’est suffisamment intrigant pour ne pas abandonner la piste.
• • •
Ce n’est que trois ans plus tard que les deux hommes, encore mandatés par le client de Ouellette, auront l’occasion de reprendre le fil de l’enquête. Le 13 juin 1999, ils mettent une chaloupe à l’eau sur la berge ouest du réservoir, et sillonnent le bassin durant plusieurs heures à faible vitesse. Ils dressent leur tente de prospecteur sur une petite île, à proximité de l’ancien forage de SDBJ-Mines. Ils sont en place pour mener une campagne plus intensive, qui s’étendra jusqu’au 19 juin 1999.
Le temps, glacial pour la saison, inspire le nom du projet : Yfafrette.
La neige recouvre bientôt le sol et leur tente. Par optimisme et pour alléger l’équipement, ils n’ont pas apporté de système de chauffage. Durant la nuit, le mercure plonge largement sous zéro, au point où Ouellette frôle au matin l’hypothermie. « C’était rough , mais on n’avait pas d’argent », racontera plus tard Gauthier.
Ouellette a l’expérience du terrain, connaît la logistique, sait organiser une campagne. Gauthier, lui, a parcouru la planète pour visiter des gisements connus. S’ils trouvent une formation intéressante ou originale, l’universitaire peut – avec une impressionnante facilité – établir un rapport avec des observations géologiques mémorisées de longue date, et « traduire ça en une prochaine étape de stratégie ».
Ils prospectent tous les affleurements rocheux dans le périmètre de l’ancien forage. Ils en concluent que l’intersection aurifère retrouvée trois ans plus tôt se situe – il vaut la peine de citer la poésie du rapport de Gauthier – « le long d’un corridor tectonique nord-sud séparant une séquence de volcanites felsiques, de conglomérats, de wackes, de silt stones et de métabasaltes ». L’infiltration minérale forée par la SDBJ s’explique par « une brèche siliceuse et graphiteuse, dépourvue de sulfures, dans des wackes lithiques ». Il n’y a rien à y comprendre pour le profane, sinon qu’il s’agit d’une faille par laquelle s’est infiltrée une projection de matériaux volcaniques, et au travers d’eux, peut-être, quelque part… de l’or.
D’affleurement en affleurement, les deux Sherlock Holmes suivent cette faille à la trace, jusqu’à l’extrémité septentrionale d’une île, un peu plus au nord sur le réservoir. Hélas ! la faille s’enfonce sous l’eau d’une vaste anse. Où réapparaît-elle ? Se prolonge-t-elle loin au nord ? Bifurque-t-elle vers l’est, vers l’ouest ?
À court de temps et de fonds, ils doivent mettre un terme à leur enquête. Ils ne la reprendront que deux ans plus tard.
• • •
En juin 2001, Gauthier et Ouellette trouvent l’occasion de se réunir à nouveau pour se remettre en piste. Cette fois, les deux limiers utilisent l’hydravion que Ouellette a acquis depuis peu. Les deux partenaires se sont informés du niveau des réservoirs et profitent des basses eaux pour survoler systématiquement les berges dégagées.
Le niveau d’un réservoir varie selon les précipitations dans son bassin versant et la demande en électricité, au sud. Une année pauvre en précipitations, suivie d’un hiver très rigoureux à Montréal, oblige à turbiner davantage d’eau que le réservoir en recueille.
À l’été 2001, la récente baisse des eaux a dégagé les rives du réservoir Opinaca sur quelques mètres. Des roches submergées les années précédentes ont été lavées de leur gangue de terre. C’est une occasion inespérée pour repérer des indices minéralogiques, observer la structure du sol, observer les plis de terrain, reconstituer l’histoire géologique du territoire. « Et tu vois du haut des airs les zones de rouille et les types de roches », expliquera Jean-François Ouellette.
Ils s’intéressent aux roches plissées comme des accordéons, résultat du lointain travail d’une intense pression et d’une température élevée. Des centaines de millions d’années plus tôt, ce creuset, sous la poussée des plaques tectoniques, a exprimé vers le haut des fluides hydro thermaux, qui ont emporté dans leur sillage des particules d’or.
Du haut des airs, les deux limiers cherchent à repérer des quartz et autres roches qui témoignent d’une importante perfusion d’eau : en d’autres mots, la plomberie géologique qui a guidé les fluides hydrothermaux vers la surface.
Peu à peu, sur la face ridée du bouclier canadien, ils remontent ainsi vers la cime de ces anciennes montagnes aurifères, que les mouvements telluriques ont laminées, tordues et couchées dans la croûte terrestre.
Pendant les longues heures de vol au-dessus de la taïga, ils discutent de tout – d’histoire surtout, de Napoléon particulièrement. Michel Gauthier aime décrire l’exploration minière comme une campagne militaire : la planification stratégique d’abord, la mise en œuvre tactique ensuite. « La phase stratégique de l’exploration minière, c’est la pensée et l’organisation pour arriver à choisir le champ de bataille, décrit-il. Le meilleur exemple, c’est Napoléon, comme à Austerlitz. Il choisissait toujours son terrain. »
À l’instar de l’empereur, Gauthier et Ouellette repèrent leur terrain, sous un soleil aussi vif, peut-être, que celui d’Austerlitz.
Ils quadrillent le secteur nord-est du réservoir Opinaca, selon des lignes de vol parallèles, espacées de 10 kilomètres. Ils amerrissent près des affleurements, font des relevés géologiques, redécollent. Pas de trace de la faille. Sur le vol du retour, ils écoutent des chansons de Georges Brassens, dont tous les deux sont de fervents admirateurs.
Le 17 juin 2001, ils retrouvent enfin la piste, sur les berges du réservoir. La faille se prolonge bel et bien vers le nord.
Mais la surprise vient trois jours plus tard. Toujours en train de suivre la faille à la trace, Gauthier aperçoit du haut des airs, sur une plaque rocheuse de la berge, de profonds traits réguliers, parfaitement parallèles. Il comprend immédiatement.
— Ce n’est pas inondé !
La zone qu’ils survolent aurait dû se trouver noyée par les eaux du réservoir. Les cartes et rapports qu’ils ont consultés portaient les lignes de hautes eaux, alors qu’aujourd’hui, le niveau du réservoir est encore plus bas que ce qu’ils escomptaient.
Sous leurs yeux s’alignent les traits de scie des prélèvements effectués par Noranda, en 1960.


Chapitre 2
LA NORANDA
La compagnie et la ville portaient le même nom. Et comme c’est souvent le cas dans l’industrie des ressources naturelles, la compagnie a précédé la ville. Et si la compagnie s’est installée dans ce pays d’épinettes, la faute en incombe à Edmund Horne.
En 1922, le prospecteur Horne a découvert, au nord du lac Osisko, en Abitibi, un immense gisement de cuivre et d’or. Originaire de Nouvelle-Écosse, Horne ne s’était pas retrouvé là par hasard. On entendait dire à l’époque que le Nord-Ouest québécois pouvait cacher d’intéressantes richesses minérales.
Ce n’était pas totalement nouveau. Les Amérindiens connaissaient l’existence de certains gisements. À la fin du XVII e siècle, déjà, une expédition française menée par le chevalier de Troyes – et à laquelle participait Pierre Le Moyne d’Iberville – avait quitté Montréal pour remonter jusqu’à la baie d’Hudson afin d’en chasser les Anglais, qui y avaient établi des postes de traite. Sur les rives du lac Témiscamingue, les Fran çais avaient rencontré un Amérindien nommé Coignac. Il avait conduit leur expédition à un site, un peu à l’est du grand lac, où se trouvaient des traces de plomb et d’étain, des minéraux précieux pour l’époque. Le site avait capté l’attention des Français, mais comme souvent, l’éloignement tuerait dans l’œuf tout espoir d’exploitation 1 . Pendant encore deux siècles, seules les fourrures allaient attirer quelques rares Blancs dans la région, avant que la forêt ne dévoile son potentiel.
Vers la fin du XIX e siècle 2 , Edward Wright travaille sur sa concession forestière du « bout du monde » quand il redécouvre par hasard les indices pointés par Coignac. Une mine à la production très marginale sera exploitée pour le plomb, le zinc et l’argent dans les années 1890.
Plus au sud, la Beauce connaît une ruée vers l’or des ruisseaux ; l’Estrie produit du cuivre pour les obus nordistes de la guerre de Séces sion, et on commence à creuser le sol de la région pour exploiter l’amiante ignifuge.
Le Nord-Ouest québécois recèle lui aussi quelques belles promesses, notamment signalées dans les années 1870 par la Commission géologique de ce tout nouveau pays qu’est le Canada 3 . Mais ce sont les découvertes du côté ontarien qui aviveront indirectement l’intérêt pour le secteur.
En effet, au début des années 1900, les constructeurs d’un chemin de fer trébuchent sur un important gisement d’argent dans le secteur de la petite ville de Cobalt la bien nommée, jusqu’alors reconnue pour ses réserves de… cobalt. Cobalt est située en Ontario, juste un peu à l’ouest du lac Témiscamingue, qui marque une frontière naturelle avec le Québec.
Dans la décennie 1910 apparaît plus au nord, mais toujours en Ontario, le camp de Kirkland Lake, riche en or. Durant cette période, la plupart des prospecteurs (et dans plusieurs cas leurs financiers) préfèrent se cantonner du côté ontarien, où la géologie semble prometteuse. Certains vont cependant choisir d’explorer le terrain québécois, car la géologie n’a que faire des frontières politiques 4 .
C’est ainsi que l’Abitibi, encore bien plus au nord que le lac Témis camingue, montre véritablement ses premiers scintillements. Ils miroitent d’abord aux yeux d’Alphonse Olivier et Auguste Renault, un peu à l’ouest de ce qui est aujourd’hui la ville de Rouyn-Noranda. Ils y localisent le premier gisement d’or de la région. Les deux prospecteurs donnent au lac le nom évocateur qui le désigne encore aujourd’hui : le lac Fortune. Mais le gisement ne fera pas la leur.
Edmund Horne ne reste pas insensible à cette découverte.
Par rivières et par lacs, le prospecteur s’enfonce toujours plus profondément en terre québécoise. En 1911, puis en 1914 et en 1917, il mène sa barque dans un secteur à l’est du lac Fortune. Il porte son attention sur les rives d’un autre des innombrables lacs de la région, le lac Osisko – un mot d’origine algonquienne qui signifie « rat musqué ». Mais ses ressources financières s’épuisent. Il rassemble un petit groupe d’investisseurs qui lui permettent de poursuivre ses aventures, le Tremoy Syndicate – le lac Osisko deviendra aussi connu pour certains sous le nom de lac Tremoy.
Au début des années 1920, la persévérance de Horne finit par porter ses fruits. Il découvre un gisement s’annonçant très riche, qui révèle beaucoup de cuivre, un peu d’argent, et de l’or. Horne plante ses piquets pour jalonner le terrain. Il prend ainsi un « claim » (littéralement : « réclamer », ou « revendiquer »), pour reprendre le mot de sa langue d’origine, une façon de signaler sa propriété de chaque parcelle qui lui apparaît prometteuse. Cette démarche lui donne un droit exclusif d’explorer le sous-sol de ce terrain pour une période de temps déterminée.
L’origine de la pratique du claim, pour la petite histoire, est directement liée à la recherche d’or. Le principe a été défini empiriquement lors de la ruée vers l’or de Californie, en 1849. La région avait été arrachée au Mexique l’année précédente, et aucune législation n’avait encore cours sur le territoire. Pour protéger leurs droits, les 40 000 prospecteurs se sont donné des règles, largement inspirées de la pratique mexicaine qui avait cours jusqu’alors. Le premier arrivé pouvait s’arroger le droit d’exploration sur un terrain dont la superficie correspondait à ce qu’un homme seul ou un petit groupe était capable d’exploiter. Cette parcelle était délimitée par des piquets – des jalons – et identifiée au prospecteur par un écriteau.
Ce système tout simple a rapidement été adopté ailleurs dans l’Ouest, puis en Australie, qui connaissait elle aussi une ruée vers l’or au milieu des années 1850, et enfin au Canada. De nos jours, l’appropriation se fait principalement par désignation sur carte, devant son ordinateur, ce qu’on appelle le click & claim .
Généralement, les dimensions du claim mesurent 30 secondes de longitude sur 30 secondes de latitude, soit environ 0,54 km 2 à la latitude de la Baie-James.
En 1922, Horne réunit un lot de claims assez convaincant pour intéresser un groupe d’investisseurs mené par deux ingénieurs miniers américains et soutenu par des financiers new-yorkais. Conforté par un rapport du bureau ontarien des mines, qui suggère que la ceinture minéralisée qui contient les riches mines d’or de Kirkland Lake se poursuit jusqu’au Québec, le groupe achète la propriété de Horne 5 .
Une compagnie naît. Son nom doit bien marquer la géographie de l’endroit. Après tout, l’industrie minière s’incarne dans une mine, un lieu, un espace. L’entreprise s’appellera Norcanda, pour « Northern Canada ». Mais le nom ne vit pas longtemps. Grâce à l’erreur bien inspirée d’un imprimeur, selon la légende, un « c » disparaît sur les en-têtes de lettres et les enveloppes de la compagnie pour laisser un nom beaucoup plus doux en bouche : Noranda 6 . Noranda la compagnie, et Noranda la petite ville industrielle, enroulée autour de la mine Horne, qui traite ses premières tonnes de roches chargées de cuivre et d’or à la fin de 1927.
La construction de la mine prend du temps, car apporter le matériel dans ce coin du pays relève de l’exploit. Aucune infrastructure digne du XX e siècle ne dessert ce territoire sauvage. L’entreprise trace des chemins forestiers et fait transiter son équipement par ce même réseau de lacs et de rivières sur lequel d’Iberville avait déjà navigué, plus de deux siècles auparavant. Repassée sous contrôle canadien grâce à un homme d’affaires ontarien nommé Timmins, Noranda finit par convaincre le gouvernement fédéral de construire des routes, des chemins de fer et quelques lignes électriques 7 .
C’est sur l’assise de cette mine, l’une des plus importantes du Canada, que s’érige le camp minier de l’Abitibi. La découverte de Horne incite les prospecteurs à s’établir le long de ce qu’on l’apprendra à connaître comme la faille géologique Cadillac : l’une des zones aurifères les plus riches au monde. Dans toute la région de l’Abitibi et du Témiscamingue, le nombre de terrains miniers enregistrés passe de 575 à 12 500 entre 1922 et 1928, ce qui représente 90 % du total québécois 8 . Le bond du prix de l’or, de 20 à 35 $ US l’once au milieu des années 1930, va pousser encore davantage les chercheurs d’or vers l’Abitibi 9 .
Entre 1927 et 1950, l’Abitibi-Témiscamingue comptera plus d’une quarantaine de mines notables, essentiellement réparties entre le secteur de Rouyn-Noranda, et celui de Val-d’Or et Malartic. Elles produiront pas moins de 923 millions de dollars en minéraux au cours de cette période, soit plus de 10 milliards en dollars de 2020 10 .
Le secteur minier devient une véritable industrie et, peu à peu, les grandes entreprises minières, qui disposent des plus récents outils technologiques, vont supplanter les prospecteurs individuels dans l’exploration de la région 11 .
L’entreprise Noranda figure en tête de liste de celles-ci.
Il n’y a pas que le camp minier de l’Abitibi qui se développe grâce à la mine Horne. Sur le socle du puits de la Horne, de son cuivre et de son or, se construit aussi une gigantesque entreprise minière, intégrée verticalement dans l’extraction, la fonte et jusqu’à la transformation du cuivre dans ses usines montréalaises. Elle s’enfle bientôt en une multinationale diversifiée jusque dans le secteur du bois et du pétrole 12 . Elle sera éventuellement dissoute entre les mains de géants étrangers, mais la fonderie de Rouyn-Noranda, toujours en activité, en marque la présence indélébile.
Toutefois, les mines ne sont pas éternelles. Celle de Noranda s’épuisant, il faut chercher du nouveau minerai pour assouvir l’appétit de la fonderie qui, elle, ne voit pas le bout de sa vie. La mine Horne livre ses dernières richesses dans le milieu des années 1970 – du moins les richesses exploitables avec les technologies de l’époque.
Sans attendre la lente extinction des ressources de la mine originelle, l’entreprise poursuit l’exploration dans la proche région, puis un peu plus loin encore. Il faut nourrir la bête.
En 1957, un groupe de petites entreprises minières découvre d’importants gisements de zinc et de cuivre près du lac Matagami, à 200 kilomètres au nord-est de la ville de Noranda. Noranda – l’entreprise – voit l’occasion et en profite : une première mine entre en exploitation six ans plus tard 13 .
Au début des années 1960, une équipe de la Noranda Mines Limited Quebec Prospecting Organization est à l’œuvre autour de la rivière Eastmain, 450 kilomètres au nord de Noranda. Un monde radicalement différent s’y déploie, où la forêt boréale cède la place à la rude taïga clairsemée. Au contact des autochtones de l’endroit, l’équipe dépêchée par l’entreprise entend parler de cuivre repéré environ 130 kilomètres plus au nord. Noranda y envoie un nouveau détachement, mené par un certain G. P. Leclair.
Le groupe aboutit aux abords du lac Ell, dont l’eau alimente la rivière Opinaca, un affluent de la rivière Eastmain, qui elle-même se jette dans la baie James. Le lac se trouve au cœur du territoire de la Baie-James, à 350 kilomètres au nord-ouest de Chibougamau, et à 172 kilomètres à l’est de la grande baie. Nous sommes dans ce vaste monde qu’on appelle alors Nouveau-Québec.
Au cours de l’été 1964 et de l’hiver suivant, l’équipe d’explorateurs quadrille le territoire, le cartographie. Elle y met la gomme : elle creuse des tranchées, procède à des sondages électromagnétiques et même à trois forages avec une foreuse au diamant « sac à dos », c’est-à-dire aisément transportable. Un camp est construit à l’été 1965. Des géologues de Noranda examinent le terrain et en étudient les structures géologiques. C’est un territoire vierge : aucune carte scientifique n’existe encore pour ce secteur.
À peine vallonné, le paysage est parsemé de rondes collines hautes de quelques dizaines de mètres. Les géologues peuvent s’estimer chanceux : « Normalement, dans cette portion du Nord, les affleurements sont relativement rares, mais autour du lac Ell, ils sont assez abondants, avec peut-être 10 à 20 % de roches exposées, principalement situées sur les collines ou sur les berges des lacs », lit-on dans le rapport du géologue R. J. M. Miller, daté de septembre 1966 14 . Un affleurement est une partie visible de la carapace rocheuse, qui n’est pas recouverte par de la terre ou de la végétation.
Quelques bosquets d’épinettes s’élèvent ici et là, mais la surface du sol est largement couverte par de denses broussailles de thé du Labrador et d’aulnes, écrit encore Miller.
L’équipe de Noranda découvre finalement des traces de cuivre dans une petite vallée entre les collines. En septembre 1966, l’entreprise jalonne le territoire pour marquer sa prise de contrôle sur 32 claims à l’ouest du lac, qui couvrent un territoire de 1280 acres, ou 5 km 2 .
Tous ces efforts restent cependant vains. Le géologue écrit : « Les occurrences sont d’une étendue très locale et ne sont d’aucune valeur économique. » La phrase ne traduit que de très faibles espoirs.
Noranda abandonne ses claims et passe à autre chose.
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Ce n’est pas parce qu’une compagnie abandonne un terrain qu’une autre ne voudra pas tenter sa chance. Un indice peut être réinterprété par d’autres géologues. D’autres types de travaux ou de nouvelles technologies peuvent jeter une nouvelle lumière sur les mystères du sous-sol.
À l’hiver et au printemps 1969, une petite société appelée PCE Explo ration s’engage donc dans une nouvelle campagne sur les mêmes claims. L’entreprise installe elle aussi un petit camp qui accueille dix personnes sur les rives du lac Ell, qui n’est accessible que par voie aérienne 15 .
PCE procède à des analyses géophysiques, géochimiques, et à deux forages. L’équipe recueille aussi une série d’échantillons de sol, qu’elle fait tester, sans succès. Les analyses électromagnétiques donnent quelques résultats positifs sous la forme d’une « anomalie » par rapport au sol environnant – le magnétisme de certains métaux comme le cuivre peut être détecté depuis la surface. Les forages totalisent 170 mètres, mais les carottes – ces tiges de roche extraites du sous-sol par la foreuse – ne montrent en aucun endroit une minéralisation suffisante. Les forages détectent toutefois la présence d’eau dans une faille, à laquelle l’équipe attribue la cause de l’anomalie électromagnétique.
PCE n’a donc pas plus de succès que Noranda, quatre ans plus tôt. Le rapport de l’opération est déprimant : « Aucune minéralisation économiquement significative n’a été décelée […], aucun résultat concluant obtenu dans les relevés au magnétomètre […], le sondage géochimique n’a donné que des résultats négatifs. »
La recommandation finale : « D’après les résultats obtenus jusqu’à maintenant, il ne semble pas que ce groupe de claims mérite davantage d’attention. »
PCE tire un trait sur l’aventure. Elle aura coûté un total de 14 223 $ (ou l’équivalent d’environ 100 000 $ aujourd’hui), dont 40 % en coûts de transport, et surtout une vie : le foreur R. Thereault – le nom est indiqué ainsi dans le rapport – meurt d’une crise cardiaque pendant l’expédition. Son corps est rapatrié en avion à Matagami.
C’était la dernière chance pour les titres du lac Ell.
Au tournant des années 1980, on inonde le territoire afin d’alimenter les gourmandes centrales d’Hydro-Québec. Comme le site prospecté par Noranda et PCE doit être noyé, il demeurera oublié des hommes pendant 30 ans, jusqu’à ce que deux géologues s’y intéressent à nouveau, un peu par hasard.
Mais ceux-là ne sont plus en quête de cuivre.
Ils pistent l’or.
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Ce sont les traces des travaux d’exploration de Noranda que Michel Gauthier et Jean-François Ouellette, heureux comme deux archéo logues devant des ruines mayas, repèrent du haut des airs, le 20 juin 2001. Contre toute attente, ce n’est pas inondé.
Ouellette prend soin d’amerrir à distance respectueuse des rives, sur la surface de l’ancien lac, pour éviter que des troncs immergés ne crèvent les flotteurs de l’appareil. Ce n’est qu’ensuite, à basse vitesse, qu’il approche le monomoteur d’une grève dégagée. À leurs pieds s’élève en pente douce un lit de roches métamorphiques.
Les deux hommes parcourent le site, Gauthier observe attentivement la pierre. Sa composition lui rappelle quelque chose.
« Mon Dieu, ça ressemble à la mine Troïlus ! » s’exclame-t-il soudain.
Troïlus est un riche gisement de cuivre et d’or découvert en 1987 à environ 125 kilomètres au nord de Chibougamau. « Si on pouvait avoir une mine Troïlus, mon Dieu que ce serait extraordinaire ! »
S’il y avait eu des indices aurifères, sans doute les géologues de Noranda les auraient-ils signalés, en 1960. Eh non : ils ne cherchaient que du cuivre. Le prix de l’or était alors tellement bas que le métal jaune était quantité négligeable, dans une région qui, de toute manière, ne devait pas en receler.
« Je suis certain qu’ils n’ont pas analysé ça pour l’or ! » se réjouit Gauthier.
Il prélève un échantillon. La tradition veut qu’on donne un nom à un indice sur lequel on fonde des espoirs. Amateurs de Georges Brassens, qu’ils écoutent durant leurs longs vols exploratoires, Ouellette et Gauthier ont pris l’habitude de donner à leurs indices des noms tirés des chansons du poète. Sa gaillarde chanson Fernande en a fourni plus d’un.
Quand je pense à Fernande Je bande, je bande Quand j’pense à Félicie Je bande aussi Quand j’pense à Léonore Mon dieu, je bande encore
Margot (qui donnait la gougoutte à son chat) et Fernande prêteront leurs noms à des indices de cuivre, Félicie à un indice de cuivre et de zinc. Pour l’indice du réservoir Opinaca, c’est au tour de Léonore, qu’ils entendent « Éléonore », de céder son prénom.
Lulu deviendra pour sa part synonyme d’indice aux promesses déçues : quand Brassens (ou son narrateur) pense à Lulu, hélas, il ne bande plus.
« Il va sans dire que l’exploration minière étant ce qu’elle est, il y a eu des tonnes de Lulu ! » exprimera Michel Gauthier.
Quelques jours plus tard, Gauthier quitte le pays en congé sabbatique et se rend en Belgique. Là, il reçoit un courriel de Ouellette, qui vient d’obtenir les résultats d’analyse de l’échantillon.
« Éléonore est en famille ! » lui écrit-il. L’indice montre des traces de cuivre, d’or et d’argent. Suffisamment pour poursuivre la quête.
De son côté, Gauthier a appris en Belgique qu’ils se sont trompés et que la chanson de Brassens parle plutôt de « Léonore ». Il en avise Ouellette. Trop tard, répond celui-ci. L’indice Éléonore est déjà porté dans les rapports.
— L’orthographe est là pour rester, c’est inscrit comme ça.


1 . Une histoire minière qui remonte à loin ! , Musée virtuel du Canada, [en ligne], [http://www.museevirtuel.ca/community-stories_histoires-de-chez-nous/rouyn-noranda-une-histoire-de-mines_a-mining-story/histoire/une-histoire-miniere-qui-remonte-a-loin/]. Consulté le 24 novembre 2019.

2 . En 1885, selon Normand Paquin, Histoire de l’Abitibi-Témiscamingue , Cahiers du Département d’histoire et de géographie, Collège du Nord-Ouest, 1981, p. 80.

3 . Ibid. , p. 80-81.

4 . Benoît-Beaudry Gourd, « L’Abitibi-Témiscamingue minier : 1910-1950 », Histoire de l’Abitibi- Témiscamingue , sous la direction d’Odette Vincent, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995, p. 285-287.

5 . Noranda Incorporated History (1922 – 2004) – by International Directory of Company His to ries , [en ligne], [ http://www.republicofmining.com/2011/06/17/noranda-incorporated-history-1922-2004-by-international-directory-of-company-histories/ ]. Consulté le 24 novembre 2019. Et Benoît-Beaudry Gourd, op. cit. , p. 289.

6 . Rouyn-Noranda , Commission de toponymie du Québec, [en ligne], [ http://www.toponymie.gouv.qc.ca/ct/ToposWeb/fiche.aspx?no_seq=325861 ]. Consulté le 24 novembre 2019. Et Sébastien Tessier, La légende d’Edmund Horne ou la naissance de Noranda , Bibliothèque et Archives nationales du Québec, [en ligne], [http://blogues.banq.qc.ca/instantanes/ 2018/04/04/legende-dedmund-horne-naissance-de-noranda/]. Consulté le 24 novembre 2019.

7 . Noranda Incorporated History… , op. cit. , et Normand Paquin, op. cit. , p. 101.

8 . Benoît-Beaudry Gourd, op. cit. , p. 290.

9 . Normand Paquin, op. cit. , p. 78.

10 . Benoît-Beaudry Gourd, op. cit. , p. 297-298.

11 . Ibid. , p. 291.

12 . Ibid. , p. 294.

13 . François Huot et Jean Désy, La Baie-James des uns et des autres , Les Productions FH, 2010, p. 168.

14 . R. J. M. Miller, Report on the Ell Lake Claim Group Opinaca Lake, Ell Lake Area, New Que bec , ministère des Richesses naturelles du Québec, 1966, p. 2.

15 . John R. Graham, A Report for PCE Explorations on their Ell Lake Claims, East Main River Area of Quebec , ministère des Richesses naturelles du Québec, 1969.


PARTIE II
L’ARGENT


Chapitre 3
LA VACHE
Le petit André Gaumond a une dizaine d’années et comme tous les gens de son quartier, il appelle ce pré « le champ des vaches ».
L’endroit est situé à un peu plus d’un kilomètre de la maison de ses parents, à Montmagny, petite ville accolée à la rive sud du Saint-Laurent, non loin de Québec. Le grand champ donne directement sur le fleuve.
Un petit cours d’eau que les habitants du coin ont baptisé d’un nom évocateur, la rivière aux Vases, longe le champ avant de se jeter dans le fleuve, dont il subit l’effet des marées. Un étang s’étend en arc au milieu du terrain. Un endroit parfait pour la chasse aux papillons. Ou pour observer la faune : la toponymie communautaire l’a relié aux ruminants, mais le champ est fréquenté par une population de canards, d’oies, d’outardes et de rats musqués. Et quelquefois de harfangs des neiges. C’est l’oasis quatre saisons du petit garçon maniaque de plein air.
Tous les étés, il savoure la belle saison dans sa tente plantée derrière la maison. L’hiver, il pose son sac de couchage directement sur le fleuve gelé – à une certaine distance de la grève, mais assez loin de l’eau libre pour que ça reste sécuritaire. Il sent néanmoins sous lui la banquise s’élever et descendre au rythme des marées. « J’entendais les glaces craquer, et le lendemain matin, je voyais les pistes de renard tout autour. J’adorais ça. »
À la maison, Gaumond dévore des livres sur l’archéologie, la paléontologie, les dinosaures – autant de choses enfouies à découvrir.
« Les squelettes, j’haïssais pas ça. Mais mon père était découragé. » Si l’enfant trouve une bestiole morte – une corneille, un rat musqué, un coyote –, il met le cadavre dans un sac, attend la décomposition, en ressort les os et s’amuse à réassembler le squelette. Il profite parfois de l’aide des harfangs des neiges pour assouvir sa passion. Lorsqu’un harfang mange une proie, il l’avale au complet, puis recrache un jour ou deux plus tard de petites boulettes qui comprennent à la fois la fourrure et les os de sa proie. « Pour avoir le squelette complet d’un mulot, tu ne peux pas trouver mieux qu’un régurgitage de boules de poils d’un harfang des neiges ! » conseille Gaumond avec sagacité.
Il a environ 12 ans quand il entend parler d’une vache enterrée quel ques années auparavant dans le voisinage. Il se sent aussitôt investi d’une mission : trouver la sépulture du mammifère, puis rebâtir le squelette. Il enrôle un de ses grands amis dans l’aventure.
Première étape : la cueillette d’informations. Les deux compères frappent aux portes de tout le voisinage pour savoir si quelqu’un se rappelle le drame bovin. Peu s’en souviennent. À l’exception de la femme du dentiste Poitras. Aux deux petits bonshommes debout devant sa porte, elle dit se souvenir d’une vache portée à son dernier repos quelque part dans un coin du vaste champ, là-bas.
Deuxième étape : la recherche. Chacun armé d’une pelle, André et son ami commencent à fouiller la zone désignée par la dame. Ils creusent et sortent la terre sur une surface de plusieurs dizaines de pieds carrés. Ils atteignent par endroits les quatre pieds de profondeur. Ils s’y attellent depuis plusieurs jours, quand une pelle touche quelque chose de dur, qui s’avère être le crâne d’un bovidé. Eurêka ! Les deux copains déterrent un os, puis un autre, puis un autre, jusqu’à l’effarant total de 208.
Troisième étape : l’assemblage. Gaumond nettoie les os à la brosse, les numérote, puis les range chez lui dans plusieurs boîtes, au grand découragement de sa mère. Chaque recoin de sa chambre est mis à profit pour ranger… un paquet d’os. Mais ne devient pas spécialiste de l’anatomie bovine qui veut. Le jeune Gaumond va à la source : chez le boucher. « Z’auriez pas un document qui montre un squelette de vache ? » Le boucher refile une feuille au jeune garçon curieux. Et voilà Gaumond en possession d’un guide pour assembler le plus gros squelette de sa vie.
« Pour moi, c’est ma première découverte. Tu cherches quelque chose et tu trouves. Ça ne valait rien, mais pour moi, c’était un grand trésor. »
Son père en a pleinement conscience : il lui fabrique une boîte vitrée pour exposer le squelette animal, avec en prime un espace pour les collections de roches du garçon. Le Rodin rural assemble sa sculpture avec des tiges de métal qu’il insère dans des trous percés aux extrémités des os et qu’il plie pour respecter les angles de l’assemblage d’origine. L’œuvre est exposée dans la chambre de l’enfant.
Vu sa passion pour le plein air, la découverte, les roches, la nature, c’est sans trop de surprise que Gaumond se dirige vers la géologie. Il devient le premier membre de sa famille élargie à accéder à l’université.
Au premier jour de son baccalauréat à l’Université Laval, à Québec, il entre dans la classe avec quelques minutes de retard et repère une place libre à côté d’une jolie blonde. Ou repère une jolie blonde à côté de laquelle se trouve une place libre : l’histoire n’est pas claire. « Salut, je m’appelle André », se présente-t-il à celle qui deviendra son épouse.
Native de Saint-Lambert, sur la Rive-Sud de Montréal, Joanne Boucher est l’aînée d’une famille de cinq enfants et, comme plusieurs étudiants en géologie, elle est à la fois passionnée de plein air et de sciences.
Les liens entre Gaumond et elle se resserrent particulièrement lors de leur première expérience sur le terrain, durant l’été qui suit leur première année d’études, à Gaspé. Une trentaine de personnes, incluant une vingtaine d’étudiants, y sont dépêchées par le gouvernement afin de caractériser le sous-sol. L’objectif consiste à recueillir des échantillons de sédiments de lits de ruisseaux (d’aucuns diraient de la boue) afin d’en réaliser une analyse géochimique. Le groupe est logé au chalet du centre de ski alpin de Gaspé, loué pour l’été. Les étudiants aménagent des chambres de fortune avec des paravents, comme autant de petites cellules monacales. Certains, comme André, préfèrent dormir sous la tente.
Chaque matin, le groupe se divise en équipes de deux. Un hélicoptère dépose chacun des duos au bord d’une rivière pour faire une « traverse ». Il s’agit de parcourir une distance donnée, à partir de la rivière, en comptant ses pas le long d’un ruisseau, et en amassant des échantillons dans son sac à dos tous les 500 mètres, approximativement. Il n’y a pas de sentier, et pas de GPS. À force d’enjamber les arbres ou de frapper les branches, les jambes des apprentis géologues se couvrent de bleus. Une bonne manière de tester l’amateur de plein air, au moins six jours par semaine.
Joanne et André sont jumelés un jour de cet été 1981. « Il m’avait raconté toutes sortes d’histoires, dont son histoire de vache, relate Joanne. Je voyais qu’il était un passionné ! »
Il a fallu encore quelques mois avant que l’histoire d’amour ne se concrétise. Puis André a emmené sa douce dans la maison familiale de Montmagny. Joanne n’a rien oublié du romantique moment : « Y’avait la vache qui nous regardait dans sa chambre ! »
• • •
Parallèlement à sa passion pour la géologie, Gaumond entretient une curiosité pour la Bourse. Ne se satisfaisant pas de demi-mesures, il lance un petit club d’investissement à l’université, essentiellement un endroit où des néo-boursicoteurs peuvent se réunir et échanger sur les occasions du marché, à l’époque où l’autoroute de l’information n’était même pas encore en voie d’être construite.
Gaumond fait son premier investissement dans une entreprise d’exploration nommée Golden Knight. Il achète quelques centaines de dollars d’actions, un montant important pour un jeune universitaire sans le sou. Gaumond y voit autant une source potentielle de revenus qu’une manière d’apprendre les rudiments de la Bourse. De fait, il gagne plus de 500 $ avec son premier placement, avant de voir s’évaporer ses gains et ses illusions. N’empêche, il a accompli la seconde moitié de ses objectifs et il n’oubliera pas la leçon. Golden Knight représente un moment important pour Gaumond, qui ouvre ainsi son premier compte de courtage.
Les années universitaires de Gaumond révèlent également ses talents de gestionnaire. Élu président de sa promotion, en dernière année, il assume de surcroît les responsabilités non officielles de vice-président finances : c’est lui qui s’occupe d’amasser les fonds nécessaires aux activités sociales. « On avait de l’argent qui nous sortait par les oreilles, pour le bal ! » résume Joanne Boucher. S’il va cueillir des pommes avec la belle- famille, il en rapporte quelques kilos pour les revendre sur le campus et engraisser la caisse du bal. Il vend des beignes, diffuse des films. Et il aime ça. Quel que soit le projet, il le mène avec intensité et passion.
La promotion de Gaumond compte 40 diplômés et personne n’ignore son nom. Son dynamisme saute aux yeux.
Pour se déplacer entre la maison et l’université, il roule dans une Renault 5 offerte par son père. Le « Chameau », comme l’appelle la publicité de l’époque, avalera les kilomètres jusqu’aux premiers emplois de Gaumond.
Sur le marché du travail, il fait ses premières armes en Estrie, autrefois le berceau de l’industrie minière québécoise avec ses gisements de cuivre, mais qui n’a pratiquement plus à offrir que le dangereux amiante – et d’infimes traces d’or. À titre de géologue junior, Gaumond travaille à faire de la cartographie pour une entreprise qui cherchait de l’or dans les ruisseaux de la région.
Gaumond et sa conjointe s’installent dans une belle maison ancestrale de Notre-Dame-des-Bois, dans la région du mont Mégantic. Le géologue se déplace toujours dans sa Renault 5, remplie de pelles, de chaudières, de masses et de marteaux.
En plein cœur de l’hiver, alors qu’il descend une pente glacée sur une route rurale du coin, Gaumond sent sa voiture se dérober à son contrôle. Les freins ne répondent plus. Il parvient tant bien que mal à diriger la voiture vers la congère, seule façon d’arrêter la course du véhicule. Mais la manœuvre ne se déroule pas si simplement. La voiture capote, rebondit au milieu de la chaussée, les outils sont catapultés partout dans l’habitacle, les fenêtres cassent et la voiture termine sa cascade sur le toit. Gaumond sort par une fenêtre, sonné, mais miraculeusement indemne. Il observe la carcasse de son véhicule. Il constate l’étendue de sa chance – il ignore que ce ne sera pas la dernière fois.
Autre chance : une voiture apparaît au loin, s’approche puis s’arrête. Un homme en sort, discute un peu avec Gaumond, qui lui raconte l’incident. Ayant repris ses esprits, Gaumond demande de but en blanc :
— Le char t’intéresserait-tu ?
— Le moteur est encore bon ?
— Oui, le moteur est encore bon.
— Tu me vendrais ça combien ?
— Je te vendrais ça 200 piasses si tu viens me porter chez nous avec mon matériel, pis que tu me ramènes les quatre pneus du char.
Quelques minutes plus tard, Gaumond est chez lui avec son matériel. Le surlendemain, l’acheteur livre les quatre pneus et son paiement de 200 $. Et 35 ans plus tard, Gaumond, pas peu fier, prend la mesure de son bon coup d’affaires : « Le char était dans le milieu de la rue, estie, les quatre fers en l’air ! »
Gaumond et son épouse vivent peut-être au plus profond des Cantons-de-l’Est, mais ils jouissent d’excellentes conditions d’emploi. Le logement est fourni, l’épicerie ne leur coûte rien, Joanne n’a qu’à signer un bon pour régler les courses, même les couches du bébé sont gratuites. Le salaire est à l’avenant : pas moins de 75 000 $ par année, ou environ 160 000 $ en dollars d’aujourd’hui.
C’est dans ce contexte que Gaumond reçoit l’appel de Gaétan Morin, qu’il a connu à l’université et avec qui il a travaillé sur le terrain. Morin, futur PDG du Fonds de solidarité FTQ, est analyste minier chez le courtier Bell Gouinlock, celui-là même chez qui Gaumond avait ouvert son premier compte de courtage pour acheter ses actions de Golden Knight.
Lui aussi géologue, Morin a appris sur le tas les subtilités de la finance du secteur minier. Maintenant appelé à faire plus de financement traditionnel, il s’est fait demander s’il connaissait quelqu’un qui pourrait s’occuper de ce secteur. Il s’est alors souvenu de Gaumond, de son intelligence et de son énergie.
« Ça te tenterait-tu, André ? »
Grâce à un programme mis sur pied par la Caisse de dépôt et placement du Québec pour aider les firmes à former de nouveaux analystes, Bell Gouinlock, une firme de Toronto, peut se permettre un nouvel analyste à son bureau de Montréal au salaire de… 25 000 $ par année. Gaumond gagne trois fois plus dans les Cantons-de-l’Est. Il a un enfant, sa femme est enceinte d’un deuxième. Bref, il a toutes les raisons de refuser.
« Quand est-ce que je commence ? »
Gaumond n’hésite pas une seconde. Il a cette ambition latente d’explorer le côté business de l’exploration minière.
Gaumond, son épouse et leur bébé arrivent à Montréal en février 1987. Pour compenser la perte de revenus, le couple décide d’acheter un duplex à Saint-Lambert, non loin des parents de Joanne. Morin les aide à déménager dans leur nouvelle demeure.
Mais le couple n’a pas eu le temps d’accumuler suffisamment d’épargne. Le loyer du logement à l’étage supérieur ne suffit pas à boucler le budget. Gaumond calcule qu’il doit construire et louer un autre logement dans le sous-sol de l’immeuble avant la fin de l’été, sans quoi il fera faillite. Tous les soirs, tous les samedis, tous les dimanches, Gaumond donne du marteau dans le sous-sol – jusqu’à l’écœurement total. Jamais plus il ne s’attaquera à des rénovations intérieures significatives. Mais il gagne son pari et la famille peut souffler un peu.
À titre d’analyste minier, Gaumond doit étudier le profil de compagnies minières cotées en Bourse et évaluer leurs propriétés. Les courtiers de la firme se basent sur ce type d’analyse pour recommander – ou déconseiller – à leurs clients d’acheter un titre donné. C’est là que l’expertise d’un géologue est capitale. De géologue d’exploration, il devient en quelque sorte géologue financier.
En même temps, il s’inscrit à un cours de valeurs mobilières, et Joanne reste à la maison avec un, puis deux bébés.
Les temps sont durs. La vie est intense. Les cordons de la bourse familiale sont serrés. Malgré tout, Gaumond garde ouvert un compte de courtage pour acheter des actions de compagnies qu’il connaît.
En octobre 1987, Gaumond se trouve dans le nord du Mali pour visiter des propriétés minières quand il entend vaguement parler de « secousses » sur les marchés financiers. Un krach, disent certains, à l’ère où l’information prend encore quelques heures à se répandre partout sur la planète.
La Bourse de New York implose. Quand il revient au pays, quelques jours plus tard, il a perdu tout le profit de ses investissements récents, une affaire de 65 000 $. Gaumond voulait connaître la Bourse : les cours coûtent cher, apprend-il.
Après trois ans chez Bell Gouinlock – sous pas moins de quatre propriétaires différents –, Gaumond accepte une offre pour se joindre à l’équipe de Gestion Corpomin, un regroupement de sociétés minières établi à Montréal. Il y combine deux rôles : il devient le chef de l’exploitation d’une des compagnies du groupe et vice-président exploration d’une autre.
Gaumond ajoute ainsi des cordes à son arc. Il saisit comment travailler avec un conseil d’administration. Il noue des relations avec la Bourse et la Commission des valeurs mobilières. Responsable des relations publiques, et plus spécifiquement des relations avec les investisseurs, il apprend à écrire des communiqués de presse, et non plus seulement à les lire et les interpréter. Analyste, il avait développé son réseau dans les compagnies, parmi ceux qui conçoivent et mettent en œuvre des projets. Maintenant cadre supérieur d’une entreprise, il peut se bâtir un réseau chez ceux qui ont l’argent.
« Quand j’ai connu André, il me disait que jamais de la vie il n’allait travailler dans un bureau avec une cravate, constate aujourd’hui son épouse Joanne. Je pense que ça a pris cinq ans et il avait la cravate chaque jour. Il ne l’a jamais regretté. Il a aimé le bois, mais il sentait qu’il pouvait plus mettre son talent à profit dans le bureau que sur le terrain. »
Mais s’il faut se contraindre au port de la cravate, aussi bien le faire pour un enjeu à la hauteur de ses capacités. Gaumond se sent prêt à faire un autre pari : celui de diriger sa compagnie.
Il veut être celui qui dirige la grande stratégie d’exploration, comme lors de la chasse à la vache morte de son enfance. Encore une fois, il devra chercher de l’information, rassembler des indices, creuser au bon endroit. Mais cette fois, le trésor n’aurait pas qu’une valeur sentimentale.


Chapitre 4
LA COMPAGNIE
Avant de chercher de l’or, André Gaumond cherchait de l’argent.
De l’argent sonnant.
Il faut faire vivre une compagnie naissante, donc chancelante.
L’homme de 31 ans est petit, mince et vigoureux. Dans son visage osseux, taillé à la serpe, brillent deux yeux bleus qui s’écarquillent lorsque la passion l’anime, ce qui survient souvent.
Quand il prend la tête de son entreprise, en 1992, l’homme d’affaires estime qu’on dénombre bien 1500 compagnies minières dans le monde. La sienne est certainement parmi les plus minuscules, et c’est à lui de la faire prospérer.
« Joanne, résume-t-il à son épouse, j’ai récolté 100 000 $ pour la compagnie, j’en ai pour trois mois, après ça on est morts. »
Or (il s’agit ici de la conjonction et non du métal), il n’a à peu près aucun projet d’exploration valable. Il lui reste sa passion de la géologie. Et un enthousiasme contagieux pour la découverte.
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Après quelques années dans le monde minier, affecté à des missions tantôt géologiques, tantôt financières, André Gaumond a souhaité prendre lui-même les rênes d’une compagnie d’exploration. Sa compagnie. Il en déniche d’abord une qui pourrait convenir, dans le groupe où il travaille à Montréal. C’est une coquille , c’est-à-dire une entreprise légalement constituée, prête à usage, mais inactive. Elle porte un nom on ne peut plus discret : Cache Exploration. Ne manque que de l’argent pour la dynamiser.
Il appelle son ami Louis Paquet, de la firme de gestion de portefeuille Lévesque Beaubien, qu’il a connu quand il était analyste minier. Louis Paquet, établi à Québec, s’est développé une certaine expertise dans l’investissement minier et il contribue fréquemment au financement de petites sociétés d’exploration, notamment pour servir la mince portion spéculative du portefeuille de ses clients.