//img.uscri.be/pth/0197c62b169c5e05b9322b68251f843b684f3f3f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

ÉPOPÉE DU MÈTRE À TRAVERS LA DÉCOUVERTE DU MONDE

De
206 pages
Qui pourrait imaginer que le novateur, à l'origine d'un système de mesure cohérent à partir d'éléments disparates, fût en réalité le premier Empereur de Chine il y a vingt-deux siècles ? Qui pourrait concevoir que la relativité d'Enstein perturbât la définition du mètre ? Et pourtant… Nous découvrons Eratosthène et sa colonne, Magellan et son périple, Maupertuis avec ses aventures au cercle polaire et sa maîtresse lapone, Einstein et la relativité, Max Planck et la mécanique quantique…
Voir plus Voir moins

"" " L'EPOPEE DU METRE

À TRAVERS LA DÉCOUVERTE DU MONDE

@ L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0498-0

Paul G. DUMAS

L'ÉPOPÉE DU MÈTRE
À TRAVERS LA DÉCOUVERTE DU MONDE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

À Saskia et Sébastien, mes petits-enfants du bout du monde.

PREMIÈRE PARTIE

LE NOVATEUR

- 1L'EMPEREUR QIN SHIHUANGDI

Par un matin de mars 1974, malgré le froid vif qui régnait sur le district de l'ancienne capitale chinoise de Xi' an, l'agriculteur Yang Zhifa forait un puits en compagnie de deux voisins au pied de la colline Li. Soudain un coup de pic découvrit une cavité d'où surgit un bloc de terre cuite ressemblant à une tête humaine, accompagné de pointes de flèches en bronze.

Continuant sa progression, Yangmit à jour à deux mètres de profondeur,dans une terre rouge et durcie au feu, des fragments de guerriers en argile cuite au four, d'autres pointes de flèches en bronze, ainsi que des briques intactes. Devant cette découverte insolite, les agriculteurs ne réagirent pas, même par la surprise. Ils rejetèrent tous les produits en terre cuite à côté de l'ouverture du puits.
Cependant, la trouvaille s'ébruita à travers le village et les villageois vinrent ramasser ces briques sans valeur marchande pour les utiliser comme appui-tête, conformément à la tradition. Yang céda les flèches pour une poignée de yuans, quelques francs, à la centrale d'achat du village. Un cadre hydraulicien, qui œuvrait

dans les environs, conseilla aux agriculteurs de vendre ces objets à la Maison de la Culture du district. Yang et ses voisins chargèrent trois charrettes d'objets brisés en argile et les poussèrent jusqu'à la Maison de la Culture sise à deux kilomètres de là. Ils perçurent une dizaine de yuans pour prix de leur découverte et de leur peine. Creusant plus profondément, ils perforèrent le plafond d'une salle souterraine et découvrirent en assez bon état de conservation un guerrier grandeur nature recouvert d'une cuirasse. L'homme dépassait Yang d'une bonne moitié de tête. Ils se rappelèrent alors une légende locale: la colline Li constituait un tumulus consacré à la mémoire d'un grand empereur depuis longtemps disparu et dont les guerriers montaient la garde autour du tombeau. Ce n'était pas la première fois qu'un tel événement se produisait. Les tentatives de pillage remontaient à la période de la dynastie des Han, soit à près de deux millénaires. Mais contrairement aux pratiques égyptiennes similaires, presque toujours couronnées de succès, ce mausolée était resté inviolé. Quelques années avant cette date mémorable, une grande fosse mise à jour avait livré deux têtes d'argile intactes et des membres mutilés, dans un village voisin un peu au nord de l' emplacement du puits. Devant cette exhumation, les paysans demandèrent conseil aux anciens, mais même la doyenne du lieu, dont l'âge ne se comptait plus, n'apporta pas d'information complémentaire. A cette époque, personne dans le village n'osa toucher à ces deux têtes de statues entières et à ces membres fragmentaires abandonnés sur place, mais un jour, les vestiges disparurent, ne laissant deviner qu'un amas de cendre. La légende s'empara de l'histoire. Une vieille dame aurait enterré ces reliques et leur aurait rendu un culte en brûlant de l'encens.

10

Au début de la Révolution Culturelle, le district souffrit de sécheresse. Lors du forage d'un puits, on vit apparaître des fragments de guerriers en argile cuite et disparaître de l'eau, par infiltration dans des cavités sous-jacentes du sol. Le village attribua ce phénomène d'assèchement aux maléfiques vestiges exhumés. Pour punir ces guerriers, les villageois leur infligèrent de mauvais traitements : on les exposa au soleil, on les pendit à un arbre, on les battit à coups de verge. Ils se brisèrent, ils s'émiettèrent, ils tombèrent en poudre. La trouvaille de Yang en 1974 ne resta pas confidentielle. En deux mois, la nouvelle déborda le village, puis le district et se répandit à Xi'an et jusqu'à Beijing, capitale actuelle de la Chine. Les autorités dépêchèrent une équipe d'archéologues et comme le règne de Mao Zedong arrivait à son terme et que la Révolution Culturelle s'essoufflait, la raison reprit ses droits. Alors s'ouvrit, sans crainte de destruction par les gardes rouges, le plus grand chantier archéologique du siècle. Ce chantier déboucha sur une des œuvres grandioses du premier empereur de Chine, Qin Shihuangdi, qui vécut au troisième siècle avant notre ère.

Quant à Yang Zhifa, il retourna dans le rang des anonymes. Il s'incorpora à une Maison de l'Amitié, vendeuse de livres aux touristes chinois et étrangers qui ne manquentpas d'accourir pour contempler la huitième merveille du monde. Quand nous le vîmes à Xi'an, son rôle consistait à parapher des volumes en toute langue et à percevoir des droits d'auteur qu'il avait bien mérités.
***** Au temps des Royaumes Combattants, sept états féodaux se disputaient sauvagement 1'hégémonie et dominaient la Chine. C'étaient Chu, Han, Zhao, Wei, Yan, Qi et naturellement Qin. 11

Au nom du roi Ying Zheng, alors âgé de treize ans, un riche commerçant devint premier ministre et gouverna le royaume de Qin, en assurant la régence, avec la reine-mère, son ancienne concubine, dont il restait l'amant. Au cours de son adolescence, le souverain s'imprégna de l'œuvre féconde des philosophes, confucianisme, daoïsme et légalisme. Ce dernier dogme prônait le gouvernement par la loi et l'instauration d'une monarchie autocratique. A l'issue de ses lectures, il forgea progressivement sa propre vision sur le rôle que doit tenir un souverain et opta pour un légalisme extrême sans concession. Il choisit comme conseiller un haut fonctionnaire, Li Si. À vingt-deux ans, il élimina brutalement la reine-mère et le premier ministre, non sans être torturé par le doute: était-il le rejeton d'un commerçant parvenu et d'une concubine promue reine douairière ? La formation de Ying restait toute pratique et s'intégrait bien dans la tradition de Qin, dont le peuple prospère vivait d'une agriculture efficace, sans se laisser envahir par des soucis intellectuels, moraux ou artistiques hors de portée. Les autres Royaumes Combattants considéraient leur adversaire comme arriéré, inapte à la musique, aux arts ou à toute activité de l'esprit. Mais ils tremblaient d'effroi devant sa puissante armée et ses capacités stratégiques. Ying transforma sa garde personnelle de quelques milliers d'hommes d'apparat en un corps d'armée redoutable, auquel il imposa une discipline stricte et dont les éléments étaient promus au mérite et non à l'ancienneté ou d'après l'origine familiale. Il appliqua ses propres conceptions légalistes. Le roi mit ainsi fin à une politique de ruse et de double jeu, qu'il supportait depuis l'enfance. Se sentant enfin libre, il organisa

12

la phase expansionniste de son règne, en s'appuyant sur Li Si, son ministre associé. *****

En face de Qin, se dressaient donc six autres Royaumes Combattants, Chu, Han, Zhao, Wei, Yan et Qi, mais de puissance et d'éloignement inégaux. Il forgea d'abord son outil de conquête avec un soin particulier et dont nous avons sous les yeux un modèle depuis la découvene de Yang Zhifa et les fouilles archéologiques qui en résultèrent.
Ying établit une rude discipline militaire, mais les avantages matériels d'appartenir à son armée, la promotion rapide assurée aux plus valeureux, et le renom qui auréolait tout soldat, facilitaient le recrutement. Le monarque fournissait un uniforme défensif et des armes de premier choix à chaque recrue, assurant à celle-ci la suprématie sur l'adversaire.

Il mit au point une cuirasse formée de plaques métalliques rivetées sur un vêtement de cuir. Il en existait plusieurs variantes. Une charnière en haut à droite permettait au fantassin d'ôter rapidement cette armure en fin de combat. Celle des officiers était pourvue d'épaulettes de fer. Celle des conducteurs de char possédait des manches recouvrant les bras jusqu'aux poignets. Les arméesadverses restèrent au stade de la cuirasse en peau de requin. Il normalisa les autres pièces de l'uniforme avec autant de précision: pantalon, tunique,jambières, chaussures.
Parmi les armes, la plus meurtrière était l'arbalète, dont le mécanisme de tension progressive et de brusque détente anticipait de quinze siècles celui utilisé en Europe Occidentale. Les carreaux en bronze chromé perforaient les cuirasses ennemies à deux cents mètres de distance. 13

Le profil des armes blanches possédait une définition géométrique inférieure seulement de deux dixièmes de millimètre par rappon au dessin théorique. Le revêtement anti-corrosion, uniforme et d'un centième de millimètre d'épaisseur, faisait appel à une technique redécouverte seulement au dix-neuvième siècle. fi suffit de nos jours d'un simple nettoyage de sa gangue argileuse pour qu'un glaive tranche encore une feuille de papier suivant une ligne franche exempte de barbes. Le char de combat représentait une merveille de précision et de robustesse. C'était un quadrige, dont la bride et le joug des chevaux différaient selon la position du coursier dans l'attelage. fi en existait plusieurs types, selon le grade des officiers qui les dirigeaient. Mais le souci de construction dépassait le seul intérêt technique. Par choix symbolique, à titre d'exemple, le nombre de rayons d'une roue était toujours fixé à trente, celui des jours d'un mois. Pour des raisons de motivation et de sanction éventuelle. le fabricant devait apposer sa signature sur chaque objet réalisé. Ainsi préparé, le monarque attaqua les belligérants les uns après les autres. fi agissait avec l'avidité et la précision d'un ver à soie dévorant un mûrier feuille à feuille. En l'espace de seize ans, il annexa successivement Han, Zhao, Wei, Chu et Yan, puis Qi, qui se rendit sans combattre. A mesure qu'il vainquait chaque état, le gros de ses troupes grossissait de nouveaux volontaires qu'il incorporait aussitôt. Dès lors, il domina la Chine entière jusqu'au fleuve Yangzi Jiang, qu'il traversa pour réunir plusieurs royaumes pacifiques à son empire. A ce stade, la Chine atteignit une superficie équivalente à celle que nous lui connaissons actuellement. Ayant comblé ces espoirs belliqueux et accompli la phase expansionniste de son règne, le roi Ying Zheng se fit couronner

14

empereur à l'âge de trente-huit ans, sous le nom de Qin Shihuangdi, premier empereur auguste de Chine.

*****
Qin Shihuangdi redoutait les familles de vieille noblesse possédant de vastes propriétés foncières peuplées de paysans nombreux. Dès le début de son règne, il confisqua leurs biens et les attira dans la capitale, où il pouvait les surveiller à loisir. Pour les annihiler, il leur fit construire des maisons aussi luxueuses que celles de la campagne qu'ils avaient quittée, mais leur retira tout pouvoir réel. Pourtant quelques années après l'accession de Li Si au poste de ministre associé, les deux ministres de l'agriculture et des travaux publics, manipulés par cette même noblesse, poussèrent Ying à chasser tous les étrangers hors de Qin, d'autant plus qu'on vivait en pleine période de conquêtes. Trahissant le principe légaliste qui donnait la primauté à la valeur individuelle sur le népotisme et qui jugeait les actes sur les faits, non sur les intentions, Ying, pressé par ses deux ministres, promulgua un édit rejetant tout étranger hors du territoire, après confiscation de ses biens. Par ce geste, les deux ministres éliminaient Li Si, ministre associé, et Cheng Kuo, ingénieur hydraulicien de génie, dont les travaux suscitaient la jalousie de nombreux conftères. A cette époque contradictoire où le souverain imposait ses lois avec brutalité, les hommes de talent exprimaient courageusement leurs opinions, qu'ils ne dissimulaient pas sous une langue de bois. Li Si, en abordant le chemin de l'exil, adressa un courrier montrant son erreur au roi et ce qu'il allait perdre dans l'opération. L'entrevue entre Cheng Kuo, les ministres et le roi fut brutale. Alors que ces deux fonctionnaires ne parlaient que de 15

trahison et de châtiment, l'ingénieur objecta qu'il ne s'attendait pas à un châtiment, mais à une récompense pour prix de ses services, qu'il exposa, chiffres en main. En dix ans, il avait réalisé un réseau d'irrigation, atténuant l'effet de la sécheresse, en doublant le rendement des récoltes, et ceci sur deux saisons au lieu d'une. Comme, en outre, les surfaces exploitées s'accroissaient, le volume des denrées agricoles passerait de un, en début des travaux, à trois, à la fin des chantiers. Cheng Kuo conclut que seuls dix pour cent de l' œuvre restaient à faire pour une dépense minime. En cas d'arrêt, les énormes dépenses engagées n'auraient aucune contrepartie avantageuse. Il admit d'ailleurs que le prince de Han, par un mauvais calcul, l'envoya pour ruiner le royaume de Qin, alors qu'il lui apporta la richesse. La trahison de Cheng Kuo s'intégrait dans un contexte d'intention, et l'œuvre, dans un cadre de réalisation. Le futur empereur rapporta l'édit, nomma Li Si premier ministre, donna les pleins pouvoirs à Cheng Kuo pour le projet d'irrigation et congédia ses deux ministres vindicatifs. ***** Ayant conquis l'Empire, Qin Shihuangdi l'organisa. Ce fut la grande phase de normalisation, dont le ministre Li Si assuma la lourde charge. Tous deux établirent un code de lois ultra-légalistes. L'empire fut divisé en trente-six commanderies, à la tête desquelles se trouvaient un gouverneur civil, un commandeur militaire et un instructeur politique chargé d'espionner les deux premiers. Pour éviter que ce dernier ne devînt prépondérant, un subalterne anonyme, relevant de l'autorité suprême, l'espionnait à son tour. Li Si prépara un code du bon fonctionnaire. Le recrute16

ment s'effectuait au mérite, par l'intermédiaire de concoursdéfinis dans un cadre précis et relevant d'instructeurs au verdict autonome. Pour multiplier les contacts humains et écourter la durée de transport des marchandises, on instaura un réseau routier en étoile émanant de la capitale et desservant les commanderies jusqu'aux confins de l'empire. La largeur de la voie fut normalisée, ainsi que l'espacement des roues des chars, pour suivre les mêmes ornières creusées par mauvais temps.
La normalisation de l'écriture s'appuya sur la comparaison de chaque signe ayant cours dans les six anciens Royaumes Combattants et dans Qin. Le signe correspondant à Qin était prépondérant, mais non déterminant. De cette comparaison, naissait un huitième signe étendu à l'empire. La diffusion de cette nouvelle écriture fut une tâche immense qui passait par les fonctionnaires dans l'obligation de l'utiliser dans les innombrables circulaires, documents ou livres traitant d'agriculture, de médecine ou de sciences. La normalisation de la monnaie fit appel à davantage d'imagination et de créativité. Les pièces équivalentes dans chaque royaume relevaient de dessins très spécifiques. Généralement, les pièces de Zhao, de Lu et de Yan possédaient des encoches, celles de Yan possédaient en outre une ouverture circulaire pour les suspendre à une cordelette. Celles de Qin étaient rectangulaires, sans ouverture. Après la normalisation, la monnaie commune se présentait sous forme de pièces rondes, symbole du ciel, munies au centre d'une ouverture carrée, symbole de la terre. La valeur de chaque pièce était gravée en écriture nouvelle. Les mesures de capacité de grains ou de liquides se regroupaient en batteries, soit de vases standard, soit de récipients 17

munis d'un bec verseur. Le volume de chaque élément était commun dans tout l'empire. Les tronçons de canalisations d'eau souterraines, de forme pentagonale, possédaient des cotes déterminées une fois pour toutes, de même que les dimensions du wadang, disque de terre cuite obturant les rangées de tuiles des toits, encore visible de nos jours, entre autres, dans la Cité Interdite. La batterie unifiée de poids comportait des éléments incluant un fond plat apte à la pose sur une surface plane, une surface latérale hémisphérique où se lisait la valeur du poids et une anse pour le transport. Les éléments sortaient en série des ateliers spécialisés de la capitale. Les tablettes accréditant les ordres des officiers supérieurs représentaient un tigre couché. Elles étaient brisées en deux parties réservées l'une au donneur, l'autre au receveur d'ordre. La juxtaposition des parties identifiait le porteur du message. Comme à l'époque de Qin Shihuangdi, le papier n'existait pas, les érudits écrivaient sur des lattes de bambou préparées avec soin et les livres regroupaient de longues lattes juxtaposées en feuilles qui se dépliaient en accordéon. Les cartes géographiques n'étaient rien d'autre que des feuilles particulières. L'empire trop vaste se présentait sous forme de milliers de feuillets impossibles à placer bord à bord, d'autant plus que le graphisme des cartes fragmentaires variait d'un royaume à l'autre. L'empereur confia le travail d'uniformisation à une équipe de calligraphes, qui œuvrèrent sur le pourtour d'une immense salle d'un palais. Les murs se recouvrirent d'une carte unique dessinée à une seule échelle et qui illustrait l'immensité des possessions impériales. Ce fut l'ancêtre d'un document d'aménagement du territoire. Li Si estima le moment favorable pour encadrer la littérature profane. Une seule tendance philosophique, le légalisme

18

poussé à l'extrême, méritait le respect. En parallèle, l'histoire, qui propageait la tradition, entravait le progrès. Le monarque considérait que les lettrés utilisaient le passé pour discréditer le présent. Alors le ministre exigea dans le délai d'un mois le dépôt de tous les ouvrages traitant de littérature, histoire et philosophie. Il organisa la destruction par le feu de tous les ouvrages cédés.

Le peuple, tenu dans l'ignorance, n'empêchait nullement le tyran de se constituer une riche bibliothèque.Une résistancemal coordonnée se dressa en face du pouvoir en place. Quatre cent soixante lettrés, ayant osé accuser le pouvoir de manque de vertu, furent exécutés. Le problème se posa de nouveau,lorsque le prince héritier osa dire qu'il croyait injuste la condamnationde lettrés en désaccord avec la politique impériale. Le père bannit le fils.
Ainsi débarrassé des scories de la diversification par la première Révolution culturelle, l'empire fut prêt à accueillir les grands travaux publics, qui n'étaient autres que la normalisation à une échelle surhumaine. ***** La paix universelle obtenue décontenança le souverain, désireux de réaliser une œuvre mobilisant la nation entière. Or les Royaumes Combattants avaient entrepris sur leurs frontières des fortifications fragmentaires. Il fit donc araser les ouvrages qui se trouvaient reportés à l'intérieur. Celles de Qin, de Zhao et de Yan, toujours en bordure de l'état, lui inspirèrent un projet digne de sa puissance. Car pour la première fois un peuple le tenait en échec, ou plus précisément rendait ses opérations militaires inefficaces. Il s'agissait des barbares nomades évoluant dans l'immense steppe située au nord et à l'ouest de la Chine, pratiquant la guérilla et se dissolvant dans l'étendue de cette steppe, dès que l'armée voulait imposer une bataille rangée. L'examen des cartes géographiques

19

enseigna une dure réalité, l'existence d'un peuple rendu inattaquable par l'immensité de son territoire. Li Si devint responsable de la construction de la Grande Muraille. Le tracé raccordait les anciennes fortifications et serpentait tel un dragon. La Muraille ne suivait pas les lignes de crête dictées par une topographie fantasque, qui aurait créé une voie aux pentes excessives. Elle ne serpentait pas non plus à flanc de vallées, en amortissant le relief, car sa longueur aurait été rédhibitoire. Elle ne s'appuyait pas sur une modification du sol, imposant des remblais ou l'arasement de collines. Elle évitait tous ces inconvénients, car Li Si utilisait avec intelligence tous les facteurs du terrain.

n déporta un million de personnes, qui servirent de tampon entre les Huns et les Chinois. Puis il normalisa toutes les opérations de chantier, depuis le dessin de la Muraille jusqu'aux rations des ouvriers, des artisans et des captifs condamnés aux travaux forcés. La Muraille, d'une largeur uniforme de six mètres, comprenaitun noyau central en terre compactée et damée comportant des sections de pente longitudinale régulière ou horizontales avec décrochements en forme de marches d'escalier. Chaque section était définie par deux rideaux de bambous jointifs et plantés verticalement.
Les parements s'opposant à la poussée de la terre formaient deux murs également verticaux à base d'une double rangée de briques. L'espacement des tours de guet permettait aux carreaux d'arbalètes d'atteindre le milieu de la section comprise entre deux tours. Tout était normalisé: cotes des briques, hauteur des rideaux de bambous, forme et dimensions des tours...

20