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Histoire des concepts des séries temporelles

De
234 pages
Adoptant la perspective historique, cet ouvrage relate les développements des concepts des séries temporelles, depuis la naissance de la Société d'Économétrie en 1930 jusqu'à nos jours. Il est construit à partir d'histoires de vie entre les maîtres de la discipline et explore les textes fondateurs dans leur contenu et dans leur forme. Guidé par l'analyse de la démarche intellectuelle des grands économètres, l'économiste parvient ainsi à s'approprier les concepts des séries temporelles.
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Cérémonie de Caste
Traduit de l’espagnol (Costa-Rica) par Roland Faye
édiée à la science économique, l’économétrie des séries Dtemporelles (discipline à la frontière entre les sciences Une histoire
humaines et les sciences exactes) n’a cessé de s’enrichir d’outils
mathématiques de plus en plus sophistiqués. Les praticiens sont des concepts des
confrontés à une nébuleuse méthodologique dont l’évolution
est rythmée par les concepts économiques aussi bien que par
les concepts mathématiques. Cette dichotomie opacife la séries temporelles
compréhension de la discipline.
Cet ouvrage propose un éclairage historique sur les
développements des concepts des séries temporelles, depuis la
naissance de la Société d’Économétrie en 1930 jusqu’à nos jours.
Ce texte est composée d’histoires de vie entre les maîtres de la
discipline – Granger, Engle, Sims … – ainsi que de l’exploration des
textes fondateurs dans leur contenu et dans leur forme. De cette
perspective historique résulte alors un décryptage des concepts
mathématiques rendant accessible au plus grand nombre les
concepts des séries temporelles.
Véronique Meuriot est économiste, spécialisée en économétrie
des séries temporelles. Elle est chercheur au CIRAD, membre de l’unité mixte
de recherche ARTDev (UMR 5281). Depuis de nombreuses années,
ses travaux portent sur l’analyse de la volatilité et des mécanismes
de transmission des prix. Plus récemment, elle s’est orientée vers
l’histoire de l’économétrie des séries temporelles.
Véronique Meuriot
Prix : 27 € - 29 € hors France
ISBN : 978-2-8061-0060-3
9 782806 100603
www.editions-academia.be
_Intellect Ion_19_
Une histoire des concepts
Véronique Meuriot _Intellect Ion_19_
des séries temporelles
_Intellect Ion_19_UNE HISTOIRE DES CONCEPTS
DES SÉRIES TEMPORELLES
Véronique MeuriotDans la même collection :
1. Pierre Collart, Les abuseurs sexuels d’enfants et la norme sociale,
2005.
2. Mohamed Nachi et Matthieu de Nanteuil, Éloge du compromis. Pour
une nouvelle pratique démocratique, 2006.
3. Lieven Vandekerckhove, Le tatouage. Sociogenèse des normes esthé-
tiques, 2006.
4. Marco Martiniello, Andrea Rea et Felice Dassetto (éds.), Immi gr a-
tion et intégration en Belgique francophone. État des savoirs, 2007.
5. Francis Rousseaux, Classer ou collectionner ? Réconcilier scientifques
et collectionneurs, 2007.
e6. Paul Ghils, Les théories du langage au xx siècle. De la biologie à la
dialogique, 2007.
7. Didier Vrancken et Laurence Thomsin (dir.), Le social à l’épreuve des
parcours de vie, 2008.
8. Pierre Collart (dir.), Rencontre avec les différences. Entre sexes,
sciences et culture, 2009.
9. Jean-Louis Dufays, Michel Lisse et Christophe Meurée, Théorie de la
littérature. Une introduction, 2009.
10. Caroline Sägesser et Jean-Philippe Schreiber, Le fnancement public
des religions et de la laïcité en Belgique, 2010.
11. Ariel Mendez (dir.), Processus. Concepts et méthode pour l’analyse
temporelle en sciences sociales, 2010.
12. Dominique Deprins, Parier sur l’incertitude, à paraître.
13. Luc Albarello, Société réfexive et pratiques de recherche , 2010.
14. Paul Servais (dir.), L’évaluation de la recherche en sciences humaines et
sociales. Regards de chercheurs, 2011.
15. Jean-Luc Brackelaire, Anne-Christine Frankard, Christophe Janssen,
Sophie Tortolano (dir.), Objet transitionnel et objet-lien. Regards
croisés, 2011.
16. François Morvan, Pour une réponse juridique au totalitarisme, 2012.
17. Anne Meyer-Heine (sous la dir. d’), Maladie d’Alzheimer. Évolution
des dispositifs, évolution des métiers, quelles politiques publiques?,
2012.
18. Paul Ghils, Le langage est-il logique? De la raison universelle à la
diversité des cultures, 2012.
19. Véronique Meuriot, Une histoire des concepts des séries temporelles,
2012._INTELLECTION_19_
UNE HISTOIRE DES CONCEPTS
DES SÉRIES TEMPORELLES
Véronique MeuriotD/2012/4910/22
ISBN : 978-2-8061-0060-3
© HARMATTAN-ACADEMIA s.a.
Grand’Place 29
B-1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction ou d’adaptation par quelque procédé que
ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses
ayants droit.
www.editions-academia.beAvant-propos
Véronique Meuriot
L’économétrie est une discipline à la frontière des sciences humaines
et des sciences exactes. Elle est dédiée à la science économique.
Son objet est d’apprécier quantitativement les mécanismes écono-
miques. Elle doit pour cela s’adapter aux évolutions théoriques de
la science économique. L’économétrie est alors l’instrument essen-
tiel de la vérification.
L’une des bases conceptuelles de l’économétrie réside dans l’étude
causale intrinsèque au phénomène, ou entre plusieurs phénomènes.
La causalité structure l’espace d’expression des interrelations mul-
tidimensionnelles. Elle est le cadre d’analyse de référence de l’éco-
nométrie.
L’économétrie procède à l’élaboration de modèles – ou maquettes –
construits à partir des conclusions de l’analyse économique et des
relations causales. Ces modèles proposent des scénarios de fonc-
tionnement des systèmes économiques. Ils sont la représentation
d’un système mais ont la capacité de s’adapter aux modifications
des hypothèses sous-jacentes. C’est pourquoi ils sont un outil pré-
cieux pour la politique économique.
5Une histoire des concepts des séries temporelles
Cet ouvrage est structuré par l’approche historique de l’économétrie.
Cet éclairage, bien que peu répandu, nous a paru nécessaire pour
faciliter la compréhension des développements économétriques
souvent perçus comme abscons. Quel étudiant, ou chercheur, en
économétrie ne s’est interrogé sur ce qui pouvait bien lier toutes
ces méthodes économétriques, pourquoi et comment découvrait-on
tel élément théorique, qu’est-ce qui finalement était la « colonne
vertébrale » de cette discipline ?
En quête de cette harmonie des concepts, d’aucuns ont pu croire
que la scission entre économétrie structurelle classique et écono-
métrie non structurelle exerçait une espèce de « pouvoir souverain »
dans la discipline. Cet état de fait – le manque d’unification de la
discipline – est perturbant. Dans ce dédale paradigmatique, il est
nécessaire de comprendre l’agencement des développements éco-
nométriques. Quel économètre n’a jamais éprouvé le sentiment
d’être une espèce de juke-box, capable de mobiliser diverses théo-
ries à la demande et pour les besoins de travaux scientifiques, sans
jamais parvenir à un sentiment harmonieux, un construit théorique
unifié. Parce qu’il existe une histoire des sciences, la réflexion épis-
témologique nous a orienté vers l’histoire de l’économétrie. Cette
histoire s’affine rapidement vers celle des séries temporelles et plus
particulièrement des concepts spécifiques à la discipline.
L’histoire de l’économétrie peut être considérée comme un élément
unificateur de la discipline. Elle structure le présent ouvrage dont
l’objet est de proposer une vulgarisation raisonnée des méthodes
économétriques à partir de la vie des individus. L’histoire que nous
relatons s’adresse au plus grand nombre. Ainsi, nous avons tenu à
expliquer littérairement chaque concept, chaque équation, afin que
les lecteurs les moins enclins à la formalisation mathématique
puissent vivre cette odyssée dans les meilleures conditions.
Le travail historique qui est présenté ici n’est en aucun cas exhaus-
tif. De grands théoriciens ont été omis, souvent délibérément, pour
ne pas rendre illisible l’essai de restitution chronologique. Nous
espérons simplement que le lecteur intéressé trouvera les éléments
de réponse principaux à l’évolution actuelle de l’économétrie, mais
aussi suffisamment d’informations et de pistes pour l’aiguiller dans
ses recherches. Il ne s’agit là que d’une vue subjective et orientée
de ce vaste sujet. Cet ouvrage est circonscrit aux faits historiques
6Avant-propos
capables d’éclairer in fine le domaine des séries temporelles. Nous
avons cependant tenu à faire état de l’article de François Divisia
(1953), cet ingénieur français méconnu qui a pourtant amplement
participé à la formation de la Société d’économétrie, puis de sa
correspondance avec Ragnar Frisch jusqu’à la création de la revue
Econometrica. Nous rapportons de larges extraits de cet article qui
relatent in vivo comment est née la Société d’économétrie « le soir
du 29 décembre 1930… ».
Le défi que nous nous proposons de relever ici est de (re)donner du
sens à une discipline qui n’aura vraisemblablement jamais atteint
l’unification, et que les dérives contemporaines ne sauraient lui
apporter.
7Introduction
Si on fait quelque jour le bilan de l’œuvre économétrique, il faudra
se demander : « en quoi l’économétrie a-t-elle enrichi notre connais-
sance de l’homme, ou du moins des comportements humains dans
les phénomènes économiques constatés ? » Si notre science n’allait
pas jusque-là, elle tomberait au rang d’une méthode et non pas
d’une science, pas même d’une technique. Nous croyons, quant à
nous, qu’elle est davantage : c’est là une extrapolation que tout
passé, lointain et proche, nous paraît autoriser. (François Divisia,
La Société d’économétrie a atteint sa majorité, 1953)
Sir Clive Granger, disparu le 27 mai 2009, aura certainement mar-
qué l’esprit de la plupart des économètres. Son nom revient dans
chaque compartiment de l’histoire des séries temporelles. Quel
étudiant ne connaît « la causalité au sens de Granger », ce qui
demeure le point d’entrée en la matière ?… L’histoire des concepts
des séries temporelles est jalonnée par son empreinte, par son génie.
De façon analogue, Sir David Hendry a joué un rôle crucial dans
cette histoire. Toujours au cœur des recherches les plus pointues,
son opiniâtreté l’a conduit à dynamiser la discipline. Cependant,
ses contributions auront peut-être été moins perceptibles, les ensei-
gnements s’en tenant bien souvent au nom des personnes affiliées
aux méthodes. Gageons que cette lacune sera définitivement com-
blée par la lecture de cet ouvrage.
L’histoire des concepts des séries temporelles a bien souvent été
construite par des filiations entre individus, par des scientifiques qui
partageaient la même langue et le même territoire. Cette histoire
débute bien avant Internet, ce qui rend au cours de cette période
son évolution moins rapide puisque les recherches, au-delà des
9Une histoire des concepts des séries temporelles
publications scientifiques homologuées, ne se transmettent au reste
du monde qu’avec un décalage temporel de plusieurs années.
Cependant, comme toute histoire des sciences, les travaux originels
ont la plupart du temps disparus et laissent l’historien devant un
vide ou au mieux un fragment de la science. De façon plus incon-
grue, des pièces isolées apparaissent parfois sans que l’on sache
vraiment à quoi les raccrocher. Ainsi en est-il d’un article de Bradford
Smith de 1926, qui nous a été communiqué par David Hendry, et
qui pourtant est certainement le premier écrit d’économétrie sur la
distinction entre les processus avec et sans mémoire… Ce dilemme
réapparaîtra près d’un demi-siècle plus tard, à la fin des années
1970, initiant une recherche fructueuse qui conduira à l’approche
moderne des séries temporelles.
Pour qui s’intéresse à la genèse de l’économétrie – et d’autant plus
à celle des séries temporelles –, le travail historique est ardu. La
difficulté résulte d’au moins deux facteurs : c’est une discipline qui
se développe à partir de trois autres sciences : l’économie, les mathé-
matiques et la statistique. Le foisonnement des idées économétriques
edans la première moitié du XX  siècle, dans des zones géographiques
souvent éloignées, rend l’étude chronologique délicate. Citons
l’exemple du concept d’impulsion / propagation qui apparaît dès
1927 en Angleterre dans les travaux de Yule, puis en 1929 chez
Moore, et à nouveau en 1937 en Ukraine dans les travaux de Slutsky
(il s’agit de la date de publication, les travaux ayant été réalisés
comme chez Yule, en 1927). Dans l’intervalle, Frisch utilise ce
concept pour construire son premier système macroéconomique.
L’histoire de l’économétrie, qui précède et englobe celle des séries
temporelles, revêt quelque chose de suranné et de candide à la fois.
Dès les années 1930, quelques économètres en herbe, anglo-saxons
pour la plupart, s’émeuvent du peu de place finalement que la
science leur réserve, notamment en termes de publication. Ils se
verront décerner, pour la majorité d’entre eux, les plus hautes dis-
tinctions académiques au cours des décennies suivantes !
Des premiers travaux « modernes » d’économétrie de Jevons ou
Moore, en passant par les travaux pionniers de mathématiques appli-
quées de Yule ou Slutsky, jusqu’aux premières « maquettes » de
Frisch, l’économétrie n’existe pas en tant que discipline, et encore
moins comme discipline scientifique. On classe ces travaux tantôt
en mathématiques, tantôt en économie, ou encore en statistique…
C’est ce malaise qui poussera un corpuscule d’économètres à fon-
10Introduction
der une société d’économétrie, qui apportera ses lettres de noblesse
à la discipline et consacrera une fois pour toutes l’économétrie dans
l’académisme.
Pourtant, si l’économétrie naît officiellement en 1930, elle ne sera
jamais unifiée : l’hégémonie du courant structurel jusque dans les
années 1970 maintiendra sous l’éteignoir un courant qualifié par
la suite de « non structurel », lequel courant réapparaîtra au premier
plan grâce notamment aux travaux sur la causalité de Granger, bien
que ce dernier ne se réclame d’aucun courant si ce n’est celui des
séries temporelles. Ce n’est qu’à partir du milieu des années 1970
que les séries temporelles prendront leur essor. Aujourd’hui, l’éco-
nométrie a fait son mea culpa et accepte ces diverses ramifications.
En préambule à l’histoire des concepts des séries temporelles, nous
souhaiterions nous attarder sur deux éléments fondamentaux de la
discipline : le principe de causalité au sens épistémologique, et la
notion de mémoire des phénomènes. On ne peut pas pénétrer le
domaine des séries temporelles sans comprendre l’évolution de la
posture scientifique jusqu’à l’éclosion de l’économétrie, pas plus
qu’on ne peut apprécier l’analyse des séries temporelles sans faire
le lien avec l’importance du temps et ses implications dans la dyna-
mique systémique.
Le principe de causalité…
eAu cours du XVIII  siècle, nous assistons à des modifications subs-
tantielles dans l’univers scientifique qui conduisent à un changement
de posture dans la communauté : au siècle précédent, Newton (1643-
1727) introduit un nouveau paradigme qui engendre une unification
de la science – « l’idée que la science doit offrir une image unitaire
et objective de l’Univers » comme le souligne Israël (1996 : 19) –,
e 1paradigme qui prévaudra jusqu’au début du XX  siècle . Les travaux
précurseurs de l’anglais William Petty (1623-1687) sur une arith-
métique politique ouvriront la voie à une mathématisation des
sciences non physiques. Ainsi, la science s’ouvre à ce que Giorgio
Israël (1996) nomme « la mathématisation des sciences morales »,
1 le gall définit le paradigme unitaire comme « L’Univers est pensé comme
une machine ordonnée, parfaitement déterministe, et fonctionnant selon
des règles de perfection » (2002[1], p. 42).
11Une histoire des concepts des séries temporelles
qu’il attribue entre autres chefs de file à Condorcet (1743-1794) et
2son projet de mathématique sociale . Par ailleurs, le calcul des pro-
3babilités permet d’introduire l’incertitude dans la mathématisation
des « choses non physiques », ce que Condorcet traduit par « le
motif de croire ». Le mode de raisonnement se déplace du macros-
copique au microscopique.
Comme l’écrit israël (1996 : 161) :
La méfiance à l’égard du calcul des probabilités – et plus généra-
lement à l’égard de la possibilité d’une application « exacte » et
« certaine » des mathématiques aux sciences non physiques – carac-
térise la pensée d’un grand nombre de savants au cours du
eXVIII  siècle. C’est une méfiance dont sera victime le projet de
mathématique sociale de Condorcet, qui constitue une tentative
de mettre en place une théorie mathématique générale des phé-
nomènes moraux, sociaux et économiques, dans laquelle le calcul
des probabilités joue un rôle central. […] La légitimité de cette
utilisation se fondait sur l’unification du monde naturel et du monde
moral, rendue possible par la validité universelle du principe de
causalité.
Dès cette époque, nous sommes en présence des deux principaux
éléments qui fonderont la philosophie de l’économétrie : la mathé-
matisation des phénomènes économiques (de Moore à Frisch,
jusqu’à la constitution de la Société d’Économétrie) et l’utilisation
du calcul probabiliste chère à Haavelmo qui assiéra l’analyse éco-
nométrique dans une orientation stochastique. Mais au-delà du
creuset philosophique, épistémologique, dans lequel évoluent les
sciences « non physiques » telle l’économie, il paraît essentiel de
nous arrêter sur quelques grands faits de l’histoire de l’économétrie.
Ainsi retraçons-nous dans les deux premiers chapitres les éléments
fondateurs de la discipline.
La notion de mémoire…
Les séries temporelles sont issues de l’économétrie, de cette mathé-
matisation des phénomènes économiques nécessaire à leur com-
préhension, à leur évolution. Elles prennent naissance dans le
domaine de la statistique mathématique, parallèlement à la statis-
tique descriptive. La particularité de ce domaine est d’intégrer le
2 Cf. israël G., La mathématisation du réel, Paris, Seuil, 1996, pp. 161-163.
3 Au sens physique du terme : l’erreur entachant une mesure, qui englobe de
fait l’ignorance (« motif de croire » selon Condorcet).
12Introduction
temps afin de décrire le comportement des phénomènes écono-
miques. Cependant, cette prise en compte du temps n’a de cohé-
rence que si les phénomènes observent une mémoire. Ainsi, la
notion de mémoire est-elle au cœur des séries temporelles. Mais
qu’entend-on par mémoire ? Un phénomène économique est mû
par des mécanismes interdépendants dont l’expression au cours du
temps modifie la réalisation du phénomène lui-même. Ces impacts
temporels seront d’autant plus sensibles que le phénomène écono-
mique en garde la mémoire. La dynamique du phénomène est ainsi
plus ou moins influencée au cours du temps, les mécanismes d’in-
terdépendance influençant plus ou moins l’environnement écono-
mique.
Cette question de la mémoire des phénomènes économiques domine
les séries temporelles et justifie à elle seule l’existence de la disci-
pline. Cependant, la reconnaissance des séries temporelles comme
domaine à part entière de l’économétrie aura éprouvé quelques
difficultés bien que couronnée par plusieurs prix Nobel, notamment
Clive Granger et Robert Engle en 2003 ainsi que Christopher sims
en 2011. Dans une perspective historique, l’analyse en séries tem-
porelles a été combattue pendant près d’un demi-siècle au motif
qu’elle était incapable de rendre compte du fonctionnement global
de l’économie. Cette critique a été portée par la Cowles Commission
notamment. Au cours de cette période, l’économétrie s’est concen-
trée sur la construction de modèles et de maquettes capables de
décrire l’ensemble des mécanismes macroéconomiques, cette pos-
ture ayant été renforcée à la suite des travaux de John Maynard
Keynes. Mais tout au long de cette période, il existait un intérêt pour
l’analyse des phénomènes particuliers. Communément attribués au
National Bureau of Economic Research (nber), ces travaux trouveront
enfin leur légitimité avec la critique de Robert Lucas au début des
années 1970. Dans le sillage de Milton Friedman, Robert Lucas
dénoncera dès 1972 l’insuffisance des modèles macroéconomé-
triques de la Cowles Commission à intégrer les processus psycho-
logiques d’anticipation des agents économiques qui pondèrent leurs
actions et de fait la réalisation des objectifs de politique économique.
Ainsi au cours du temps, la notion de mémoire infiltre la théorie
économique et appelle un nouvel axe de progression de l’écono-
métrie. Cette histoire de « l’approche moderne » des séries tempo-
relles prend véritablement forme au cours des années 1960, en
témoigne le modèle de correction à l’équilibre de John Denis Sargan
13Une histoire des concepts des séries temporelles
en 1964, le concept de causalité de Clive Granger en 1969 entre
autres exemples. Mais ces travaux peinent à trouver un écho favo-
rable au sein de la communauté scientifique : les travaux de Sargan
ne dépassent pas les frontières du Royaume-Uni semble-t-il, tandis
que Granger doit affronter un groupe de philosophes détracteurs
qui l’attaque sur la nature de son concept de causalité. Pourtant,
ces travaux vont initier une dynamique considérable parmi les cher-
cheurs de la discipline. Ainsi, en marge de l’analyse spectrale issue
des travaux du mathématicien français Joseph Fourier, une autre
méthode d’analyse va révolutionner le domaine des séries tempo-
relles : les processus ARMA des Américains George Box et Gwilym
Jenkins qui s’inspirent des travaux du Norvégien Herman Wold. Dès
lors, les séries temporelles vont connaître un essor considérable
circonscrit à quelques années – de 1976 à 1981 – et une poignée
de scientifiques !
C’est cette révolution du tournant des années 1980 que nous nous
proposons de retracer dans cet ouvrage. L’objet n’est pas un exposé
de méthodologie pure – de nombreux ouvrages existent sur la ques-
tion –, mais bien plutôt de comprendre pourquoi et comment des
individus ont imaginé les concepts-phares des séries temporelles
en quelques années seulement. Notre objet est bien de retracer
l’histoire des concepts des séries temporelles, et notamment celle
du tournant des années 1980. En moins d’une décennie la discipline
a explosé, s’ouvrant à une réelle modélisation de la dynamique.
Nous rapportons ce que l’on pourrait appeler des « histoires de
vie ». Aussi nous sommes-nous attachés à décrypter la moindre
interview, la formulation du moindre article, afin de comprendre
l’état d’esprit qui habitait ces individus au moment de leur(s)
découverte(s). Nous nous sommes focalisés sur les articles fondateurs
des nouveaux concepts, privilégiant la démarche intellectuelle en
amont de leur écriture. En ce qui concerne l’expression des concepts,
nous avons systématiquement expliqué sous forme littéraire chacun
d’eux de sorte à permettre au plus grand nombre de poursuivre la
lecture de cette histoire.
Cette histoire des concepts des séries temporelles s’articule autour
de six chapitres qui respectent la progression historique des idées.
Cependant, si jusqu’à la fin des années 1960 l’évolution des concepts
14Introduction
est relativement lente, nous assistons à un foisonnement intellectuel
dense à partir des travaux de Box et Jenkins en 1970. Ainsi, les deux
premiers chapitres sont dévolus à la pratique traditionnelle des séries
temporelles, jusqu’à la critique de Lucas en 1972 et 1976. Le premier
chapitre est plus particulièrement consacré à la genèse de l’écono-
métrie et aux courants de pensée en présence. Le deuxième chapitre
entre davantage dans l’esprit des séries temporelles. Nous abordons
les premiers concepts de séries temporelles, à savoir l’analyse spec-
trale et la causalité dans son acception moderne.
Les quatre chapitres suivants sont véritablement dédiés aux concepts
modernes des séries temporelles. Ainsi, le troisième chapitre s’ouvre
sur les travaux de Box et Jenkins qui préparent le terrain pour les
futurs concepts qui se mettront en place entre 1976 et 1981. Cette
approche par les processus ARMA sonnera l’heure d’une économé-
trie des séries temporelles modernes. Cette nouvelle conception des
processus économiques ouvrira le raisonnement économétrique à
une forme d’analyse dynamique beaucoup plus riche que celle
réalisée jusque-là par l’analyse spectrale : les tests de racine unitaire
de Dickey et Fuller et avec eux l’intégration du rôle de la mémoire
dans les processus. Trois scientifiques sauront exploiter cette nou-
velle conception jusqu’à propulser trois d’entre eux au plus haut
niveau de la reconnaissance scientifique : Granger et Engle recevront
le prix Nobel en 2003, le premier pour ses travaux sur la cointégra-
tion auxquels nous consacrons le quatrième chapitre, le second
pour son extension de la modélisation dynamique aux problèmes
d’hétéroscédasticité (les modèles ARCH) que nous développerons
dans le cinquième chapitre. Nous pourrons apprécier alors le rôle
central qu’aura joué Hendry dans l’avènement de ces deux concepts.
Enfin, nous consacrons un sixième et dernier chapitre à la modéli-
sation vectorielle autorégressive (VAR) de Sims qui vient de se voir
décerner le prix Nobel d’économie le 8 décembre 2011. Nous avons
délibérément choisi de présenter ce chapitre en dernier pour main-
tenir la cohérence entre les tests de racine unitaire et les concepts
de cointégration et d’hétéroscédasticité conditionnelle, bien que la
modélisation VAR de Sims soit concomitante à ces autres travaux.
Cet ouvrage n’aurait pu atteindre son but sans les témoignages
recueillis auprès d’illustres scientifiques. Aussi adressons-nous nos
15Une histoire des concepts des séries temporelles
4plus vifs remerciements à Sir Clive Granger , Sir David Hendry,
Robert Engle, David Dickey, Sung Keuk Ahn, Katarina Juselius et Søren
Johansen, Jesús Gonzalo, mais également à toute l’équipe de l’Ins-
titut d’Économétrie de Rotterdam qui a eu l’extrême amabilité de
recevoir l’auteure en décembre 2010 : Philip Hans Franses, Hermann
K. van Dijk, Christiaan Heij et Dennis Fok.
4 L’auteure a entretenu une correspondance avec Clive Granger de 2007 à
2008.
16Chapitre 1
Des fondements à la rupture des
années 1970 :
la critique de Lucas (1972, 1976)
Dans ce chapitre, nous nous limitons délibérément à une descrip-
tion historique « locale ». Nous n’envisageons pas de faire une
eHistoire de l’économétrie depuis la fin du XIX  siècle, mais seulement
tenter de retracer le cheminement des idées, en conservant comme
fil conducteur le domaine des séries temporelles. Bien que personne
ne puisse se targuer de connaître tout d’un sujet, ces « oublis »
auront été dans la mesure du possible délibérés autant que réfléchis.
Le fait que nous n’évoquions, par exemple, que très succinctement
Irving Fisher – qui a pourtant été le premier Président élu de
l’Econometric Society en 1931 – réside dans sa plus faible partici-
pation à l’avancée des idées économétriques dans le domaine des
séries temporelles que Frisch ou Yule.
1 – Le soir du 29 décembre 1930…
Cleveland, 29 décembre 1930
Rapport de la Réunion Constitutive de la Société d’Économétrie
Dans la soirée de ce lundi, 29 décembre 1930, un groupe d’éco-
nomistes, statisticiens et mathématiciens, dont les noms suivent,
s’est réuni à Cleveland, Ohio, USA, à l’invitation des Professeurs
Irving Fisher, Ragnar Frisch, et Charles F. Roos pour constituer une
nouvelle société, nommée The Econometric Society, une société
internationale pour le progrès de la théorie économique en lien
17Une histoire des concepts des séries temporelles
avec les statistiques et les mathématiques. À 20 heures, la séance
s’est ouverte. Le Professeur Joseph Schumpeter de Bonn a été élu
président de séance de la réunion constitutive et Charles F. Roos a
été élu assesseur.
Le Professeur Frisch a fait circuler une constitution provisoire et a
expliqué que cette ébauche était basée sur les idées apparues dans
une correspondance riche entre lui, les Professeurs Fisher et Roos
et des économistes et statisticiens du monde entier. Sur les conseils
du président de séance, cette constitution a été révisée et adoptée.
Tous les membres présents ont pris une part active à la discussion
et à la révision de la constitution. Le président de séance a désigné
un comité de rédaction. F.C. Mills, Ragnar Frisch, et Charles F. Roos
ont été désignés.
Une fois la constitution votée, la motion Schumpeter stipulant la
création de la Société a été acceptée à l’unanimité. Il était vingt-
deux heures.
Le président de séance a proposé de procéder à l’élection du pre-
mier Président et du Conseil de la Société, en accord avec les
dispositions contenues dans la constitution. Le président de séance
a désigné Irving Fisher de l’Université de Yale dans un court discours
et le professeur Irving Fisher a été élu à l’unanimité premier Président
de l’Econometric Society. 
[…] Le Professeur Schumpeter a été mandaté pour notifier son
élection au Professeur Fisher et lui demander de procéder à l’orga-
nisation du Conseil et à l’élection d’un secrétaire et d’un trésorier
de l’Econometric Society.
À 22h45 la première réunion de l’Econometric Society était ajour-
née.
Le groupe était composé de Ragnar Frisch, Harold Hotelling, Karl
Menger, Frederick C. Mills, William F Ogburn, Oystein Ore,
J. Harvey Rogers, C.F. Roos, M.C. Rorty, Joseph Schumpeter, Henri
Schultz, W.A. Shewart, Carl Synder, Ingvar Wedervang, Norbert
Wiener, Edwin B. Wilson. Toute correspondance devra être adres-
sée au Professeur Irving Fisher, 460 Prospect Street, New Haven,
Connecticut.
5Cette scène historique est rapportée dans l’article de François Divisia
(1953 : 19-20) ainsi que toute sa correspondance avec Ragnar Frisch,
depuis le 4 septembre 1926, lorsque l’idée d’une possible commu-
5 François Divisia (1889-1964) polytechnicien (X 1909) qui s’est intéressé à
l’économie. Il a été professeur à l’école Polytechnique et au Conservatoire
National des Arts et Métiers. Son intérêt pour l’économétrie le conduira à
entretenir une correspondance avec Frisch autour d’une réflexion sur la
constitution de la discipline économétrique.
18Des fondements à la rupture des années 1970
nauté d’économétrie a commencé à germer. La « gestation » de
l’Econometric Society aura été difficile. Née d’une correspondance
entre Divisia et Frisch, l’entreprise semble empreinte d’une certaine
candeur. Frisch écrit à Divisia, le 4 septembre 1926 (Divisia 1953 : 22) :
Je saisis avec enthousiasme votre idée d’une liste ou autre moyen
de communication entre les économistes mathématiciens du monde
entier. […] Je connais déjà pas mal d’économistes mathématiciens
dans différents pays, et j’ai pensé écrire un jour ou l’autre une lettre
à chacun d’eux pour avoir leur opinion sur la possibilité d’une
« Association internationale d’économie pure » et sur la possibilité
d’un périodique, (que dites-vous d’un Econometrica ? la sœur de
Biometrika). […] Dans les années à venir, j’aurai probablement
l’occasion de voyager pas mal en Amérique et en Europe, alors
j’aurai l’occasion de faire la connaissance des économistes qui
pourront s’intéresser au projet, et j’aurai l’occasion de faire un peu
de propagande.
19Une histoire des concepts des séries temporelles
L’enjouement de Frisch, pour ne pas dire l’ingénuité, laisse planer
quelque chose d’aléatoire. L’entreprise reste largement à la merci
6de rencontres hypothétiques . Cependant, grâce à la persévérence
de ces deux protagonistes, la Société d’Économétrie finira par voir
le jour. Quatre ans plus tard, c’est tout ce que la communauté
compte de membres les plus prestigieux qui auront rejoint Frisch,
Fisher et Roos, comme en atteste le dernier paragraphe du « Rapport
de la Réunion Constitutive de la Société d’Économétrie » ci-dessus.
Dans ce même article qui célèbre les vingt-et-un ans d’existence
de l’Econometric Society, Divisia s’adonne à une comptabilisation
« surréaliste » de la communauté des économètres (1953 : 3) :
6 Il est à souligner que la constitution de la Société d’Économétrie est le
résultat de démarches antérieures, au cours de la période 1900-1920. C’est
pourquoi Frisch, dans sa lettre adressée à divisia le 4 septembre 1926 propose
une longue liste de personnes hypothétiquement intéressées. En France, le
statisticien Lucien March fédérera l’activité naissante de l’économétrie au
sein de la Société Générale de la France (SGF).
20Des fondements à la rupture des années 1970
et se livre à toute une étude sur son évolution depuis le 29 décem-
bre 1930. Ces comptes sont réalisés sur la base des contributions à
la revue Econometrica. Il poursuit en étudiant l’origine géographique
des membres entre 1933 et 1951 :
Là encore, nous pouvons noter l’ingénuité de Divisia et cependant
son enthousiasme dans l’entreprise. Comme il l’écrit (Divisia 1953 : 1) :
Assurément, [la société internationale d’économétrie] est appelée
encore à évoluer, mais on peut dire qu’après avoir résolu les pro-
blèmes de son adolescence, elle atteint aujourd’hui une dimension
et un standing qui la situe dans le monde de la Science, et qui la
place en face de problèmes nouveaux : à ce titre, on peut bien dire
qu’elle a atteint sa majorité.
Mais au-delà de ce « joyau » historique que nous lègue Divisia, il
est intéressant de se pencher sur l’origine de la modélisation et la
formation de cette science qui émerge : l’économétrie.
21Une histoire des concepts des séries temporelles
2 – Genèse de la modélisation et de l’économétrie
Comme les historiens de l’économétrie s’accordent à le penser, il
est délicat de fixer une date à la naissance de la modélisation mathé-
matique en économie. Nous suivrons donc la généalogie proposée
par Philippe le gall (1993).
eNous nous situons maintenant au début du XX  siècle, dans une
période de turbulence paradigmatique. En 1905, Albert Einstein a
démontré le concept de relativité en physique et ouvert la voie à
une science fragmentaire par opposition à une science unifiée telle
qu’on la connaissait depuis Newton. Ce nouveau paradigme, cette
nouvelle conception de la science, accroît les incursions scienti-
fiques d’un domaine à l’autre – bien que Cournot en soit l’un des
pionniers, dès 1838 – et, en ce qui nous concerne, favorise une
extension mathématique dans la science économique à partir notam-
7ment des travaux réalisés en physique .
le gall explicite ce passage d’un paradigme unitaire à un paradigme
fragmentaire (le gall 2002[1] : 42-43) :
Le paradigme fragmentaire abandonne cette unité du monde. Son
noyau dur est alors constitué d’une stratégie fragmentaire de modé-
lisation :
“[L]e modèle mathématique est une construction partielle et ad
hoc, un morceau de mathématiques appliqué à un morceau de
réalité, sans qu’on puisse exclure (au contraire) que d’autres mor-
ceaux de mathématiques puissent être collés sur le même morceau
de réalité et coexister les uns à côté des autres. La modélisation
mathématique est une sonde conceptuelle que l’on plonge dans
la réalité, et non pas l’image mathématique de la nature” (Israël :
1996, p. 330).
Alors la stratégie de modélisation privilégie l’analogie mathéma-
tique, selon laquelle un même formalisme est capable de rendre
compte de phénomènes hétérogènes, ces phénomènes étant « seu-
lement reliés entre eux par une analogie qui s’exprime sous la forme
d’une description mathématique commune » – la pertinence de ce
formalisme étant la capacité qu’il possède à reproduire le fonction-
nement réel de l’objet étudié.
7 le gall (1993, p. 554) note que les Néerlandais Jan tinbergen et Tjalling
koopmans sont physiciens avant de devenir économistes.
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