Histoires d'eaux africaines

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Français
401 pages
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Ces histoires qui campent le vécu d'un anthropologue africaniste en matière de pluie et de puits, de barrages et de lacs, ne doivent pas être lues comme une contribution de plus à la dimension culturelle de l'eau - une dimension qui parfois favorise mais souvent freine une saine gestion des ressources hydriques. Elles suggèrent plutôt que l'eau est essentiellement, entièrement et exclusivement un phénomène culturel.

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Date de parution 01 juin 2012
Nombre de lectures 3
EAN13 9782296493063
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

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HISTOIRES
D’EAUX AFRICAINES
Essais d’anthropologie impliquée
SSingleton/Histoires.indd 1ingleton/Histoires.indd 1 5/05/10 14:24:335/05/10 14:24:33Déjà parus dans la même collection :
Chanson Philippe, La blessure du nom. Une anthropologie d’une
séquelle de l’esclavage aux Antilles-Guyane, 2008.
Lazaro Christophe, La liberté logicielle. Une ethnographie des
pratiques d’échange et de coopération au sein de la communauté Debian,
2008.
Olivier de Sardan Jean-Pierre, La rigueur du qualitatif. Les
contraintes empiriques de l’interprétation socio-anthropologique,
2008.
Vuillemenot Anne-Marie, La yourte et la mesure du monde. Avec
les nomades au Kazakhstan, 2009.
Agier Michel, Esquisses d’une anthropologie de la ville. Lieux,
situations, mouvements, 2010.
SSingleton/Histoires.indd 2ingleton/Histoires.indd 2 5/05/10 14:24:345/05/10 14:24:34Mike Singleton
HISTOIRES
D’EAUX AFRICAINES
Essais d’anthropologie impliquée
oANTHROPOLOGIE PROSPECTIVE • N 6
Singleton/Histoires.indd 3Singleton/Histoires.indd 3 5/05/10 14:24:345/05/10 14:24:34Publié avec le concours
de la Fondation Universitaire de Belgique.
Mise en page : CW Design
ISSN : 2030-5702
D/2010/4910/16 ISBN :978-2-87209-976-4
© Bruylant-Academia s.a.
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-la-neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que
ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
Imprimé en Belgique.
www.academia-bruylant.be
SSingleton/Histoires.indd 4ingleton/Histoires.indd 4 5/05/10 14:24:345/05/10 14:24:34prologue…
où il faut se jeter vite à l’eau !
C’est bien connu : une introduction ne s’écrit que quand le
tout est bouclé. Quoi qu’il en soit d’une éventuelle hypothèse de
travail qui aurait présidé à la mise en chantier d’un ouvrage, la
plupart du temps, ce n’est souvent que face au fait accompli qu’on
voit clairement où on voulait en venir. Néanmoins, plusieurs
raisons m’empêchent de camper la conclusion de ces histoires d’eaux
africaines d’entrée de matière. Pour être honnête, dans une
première version de ces essais, j’avais commencé par mettre la
charrue conceptuelle avant le bœuf factuel. Anglais d’origine, j’avais
été programmé au milieu des années 1960 à Oxford, à l’Institut
d’Anthropologie Sociale, pour me lancer tout de suite en eaux
empiriques, voire y rester, même si elles paraissaient peu
profondes aux yeux des théoriciens continentaux. Mais une
cinquantaine d’années sur le Continent, dont beaucoup passées à diriger
des thèses doctorales et autres travaux académiques, m’ont
sérieusement reconditionné. C’est ainsi que j’étais initialement parti
pour une immense préface, campant en long et en large des grilles
de lecture tous azimuts empruntées aux autorités des sciences
humaines. Mes études de cas allaient surgir comme autant de
menus cheveux de cette solide soupe théorique pour, au mieux,
l’illustrer après coup conceptuel. Le tout devant se clôturer
brièvement par quelques recommandations pratiques du genre :
« Main tenant, il n’y a qu’à… ». Mais des critiques, la plupart
paradoxalement continentaux, après avoir pataugé dans le long
préambule philosophique proposé, ont estimé que je ferais mieux
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PROLOGUE…d’inviter mes interlocuteurs éventuels à se jeter immédiatement à
1l’eau !
*
* *
Pas mal d’eau a coulé sous le pont depuis que j’ai mis cet
ouvrage en chantier. Ce qui fait que, en plus de mes
interlocuteurs africains, de nombreux collègues ont été invités à plonger
dans ces Histoires d’Eaux Africaines. Sans vouloir les
éclabousser, je pense, en particulier, à Claude Calame, Pol-Pierre Gossiaux,
Antonio Guerci, Mondher Kilani, Serge Latouche, Pierre-Joseph
Laurent et l’équipe du Laboratoire d’Anthropologie Prospective
de l’Université catholique de Louvain, Paul Mathieu, Jean-Pierre
Olivier de Sardan et Georges Thill, sans oublier les deux
rapporteurs dont l’imprimi potest a persuadé la Fondation Universitaire
de soutenir la publication de cet ouvrage. Si en aval elles sont
devenues moins troubles qu’à leur source, c’est grâce à mon épouse
épuratrice, Christiane Sprimont qui, depuis plus de vingt-cinq
ans, s’acharne à me rendre moins illisible pour des francophones
pur sang – sans oublier le dernier coup de balai donné par Cécile
Wéry. S’il subsiste encore quelques tournures idiosyncrasiques,
des anglicismes et autres belgicismes, c’est ma faute et pas la leur !
1. Le manuscrit dépassait d’au moins un tiers la taille prévue par la
présente collection – notamment à cause des annexes d’ordre plutôt
ethnographique qui venaient en complément de chaque histoire et d’une dernière
histoire sur saint Georges et le Dragon qui a fini par prendre le gabarit d’un
livre entier (voir Singleton 2009a pour son résumé anticipateur). Le matériel
pouvant intéresser l’un ou l’autre lecteur, il a été mis sur le site du Laboratoire
d’Anthropologie Prospective (http://uclouvain.be/laap).
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINESi
une première histoire d’eau :
des puits… et puis ?
Notre première histoire d’eau raconte l’échec, cuisant pour moi,
d’un très modeste projet qu’on pourrait pompeusement appeler
« hydraulique », puisqu’il s’agissait de l’aménagement d’un puits
villageois. Le mélodrame s’est déroulé au lieu-dit Mapili, au fin
fond de la brousse tanzanienne, en 1969. Sans doute en partie parce
que, n’ayant pas de femme, j’y étais astreint moi-même, les filles
et jeunes épouses de mon voisinage me paraissaient écrasées par
une pénible corvée, à savoir le puisage quotidien de l’eau pour les
usages domestiques : boire, cuisiner, se laver ou arroser les
quelques plantes culinaires qui se trouvaient à proximité des maisons.
J’ai voulu les aider en accélérant l’accomplissement de cette tâche
ingrate grâce à l’installation sur le puits du quartier d’un treuil
des plus rudimentaires. Mais, comme les vieux notables, avec leur
sagesse sentencieuse, me l’avaient prédit, la gent féminine s’est
montrée incapable de s’en servir correctement. Une initiative que
je croyais émancipatrice n’est pas seulement tombée à l’eau, elle a
carrément tourné en eau de boudin !
En apparence, c’est une histoire des plus banales, digne, tout
au plus, de ces revues de coopération qui ont remplacé les
magazines missionnaires d’antan. C’est pourquoi je lui ai gardé non
seulement son côté anecdotique et personnel, mais son cachet de
militantisme provocateur.
Et pourtant… cette première histoire d’eau en est venue dans
mon esprit à faire figure exemplaire de quelques enjeux
primordiaux qui non seulement hypothèquent toute intervention
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAUculturelle, mais qui compliquent la notion même du culturel en
général et de l’intraculturel en particulier. D’un côté, j’ai fini par
comprendre que « Hors Culture » il n’y avait rien. De l’autre, j’ai
souvent eu l’impression que, en me quittant, je me suis
immédiatement retrouvé dans l’interculturel, même avec mes plus
proches, voire qu’en descendant au-dedans de mon moi j’étais vite
aussi complètement ailleurs !
J’ai eu à raconter cette histoire des dizaines, voire des
centaines de fois, à des étudiants du Nord et du Sud, à des coopérants
qui partaient coopérer ou à des stagiaires non occidentaux qui
venaient se ressourcer en Europe. Elle figurait en particulier dans
un de mes cours intitulé « Le projet dans son contexte culturel ».
Il est tout à fait possible, voire probable, que d’autres acteurs de
terrain aient vécu ailleurs une histoire similaire. Il n’empêche
que, à deux ou trois reprises, j’ai éprouvé le sentiment (qui n’est
en aucune façon un ressentiment !) de réentendre « mon » histoire
à la manière d’une rumeur d’Orléans bis (Morin, 1969) ! Loin de
moi la prétention d’en revendiquer la primauté exclusive ou de
crier au plagiat. Mais cette impression d’avoir fait mouche et
peut-être tache d’huile me permet de souligner des points d’ordre
anthropologique qui me paraissent cruciaux. D’abord, par son
irréductible épaisseur existentielle, une excellente étude de cas
donne à penser tous azimuts et en permanence bien au-delà des
pensées de celui qui y a pensé en premier. Quoi qu’il en soit de ses
droits légaux, si Gadamer et Ricœur ont raison, le sens d’une
œuvre (littéraire ou autre) échappe à son auteur. Seule notre
egologie excessive nous empêche d’accepter la primordialité de
l’allologique : non seulement moi-même comme autrui, comme l’avait
dit Ricœur, mais à cause de l’Autre, comme l’aurait dit Levinas.
En outre, c’est par sa singularité « substantielle » qu’une histoire
interpelle et non par sa prétendue capacité de rendre plus évidents
ou éclatants des prétendus principes profonds, des chimériques
causes constantes et autres archétypes apparemment
transculturels. Nous ne pouvons pas nous empêcher de théoriser. Mais il ne
faudrait pas que la charrue prenne la place du bœuf. Ni dans cette
histoire ni dans les histoires qui la suivront, nous ne prétendons
que le conçu vient à bout du vécu. L’ approche théorique a sa place
congrue, mais elle est tout à fait seconde et subsidiaire par
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINESport aux expériences singulières qui l’occasionnent. C’est parce
que tout est histoire qu’il convient à un anthropologue de répéter
des histoires qui, elles, ne se répètent jamais. Sans renier l’utilité
d’autres genres littéraires, le genre « anecdotique » (du grec an +
ekdoton, « non publié ») convient admirablement bien à
l’intentionnalité d’une discipline qui vise à faire rencontrer autrui dans
ce qu’il a d’irréductiblement inspiré et inspirant. Surtout par son
caractère idiosyncrasique, il nous rappelle opportunément que
cette première histoire était un happening, que nos histoires
d’eau, avant de se prêter à l’analyse académique, fonctionnaient
comme de vrais sacrements pour tous les fidèles qui les avaient
vécues. Le sociologue n’a pas à discourir sur ce que l’eau
baptismale ou les paroles de consécration sont censées effectuer en
termes théologiques. Par contre, il peut reconnaître que, par le simple
fait de leur déroulement (ipso facto et ex opere operato), le baptême
et l’eucharistie produisent des effets sociologiques : l’inscription
d’un individu dans une communauté et la confirmation des
convictions de cette dernière. Faute d’avoir vécu ces histoires à chaud, le
lecteur devra se contenter de les recevoir à froid sous forme de
récits. Il n’empêche qu’en les lisant, il y a moyen de les revivre – ce
qui est le but même de l’exercice. En tant qu’expérience, une
lecture n’est pas foncièrement moins singulièrement sacramentelle
que les événements racontés. Un récit ne s’oppose pas à la réalité,
mais la réalise. Ce ne sont pas les seules formules de consécration
théologiques ou d’incantation magique qui sont efficaces. Il
pourrait y avoir de la performativité dans n’importe quelle parole
et non pas dans la seule expression illocutoire. Il nous plaît de
penser qu’à chacune de ses récitations, une histoire réalise, à sa
façon, les visions et valorisations du monde que singulièrement elle
signifie.
I | Une histoire d’eau au féminin
« Cela » ne valait peut-être pas la peine d’être breveté, mais du
moins dans un premier temps fonctionnait-il ! L’ objet de ma fièvre
développementiste et de ma fierté juvénile était un treuil
rudimentaire, bricolé avec quelques bûches et de la ferraille recyclée.
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAUJe l’avais installé à Mapili, en 1970, au-dessus du puits de mon
voisin et ami, Richardi Kasalama ; je me trouvais depuis quelques
mois dans ce hameau à l’habitat dispersé, en lisière de la grande
clairière d’Inyonga. Elle avait été dégagée par les Anglais à la fin
des années 1920, au milieu d’une immense forêt du centre-sud de
la Tanzanie, afin d’endiguer la maladie du sommeil. Jakobo, le
père de Richardi, et notable de la communauté, m’avait confié aux
bons soins d’un autre de ses fils, Carolo, un gamin baraqué de
douze ans. Ensemble, nous allions puiser l’eau deux fois par jour.
Un kilomètre aller-retour, ce n’était rien par rapport aux dizaines
que doivent souvent parcourir les femmes du Sahel. Mais c’était
trop pour Carolo et moi. Pour moi, parce que j’avais autre chose
à faire que de perdre ainsi mon temps. Car en plus de la distance
à parcourir, il fallait remplir notre seau, comme tout le monde, à
l’aide d’une vieille boîte à lait condensé, attachée au bout d’un fil
fait avec des lanières d’écorces… pas la plus fiable ni la plus durable
des attaches ! Pour lui, parce que sa virilité naissante en prenait
un sacré coup. Chez les habitants du cru, les Wakonongo, il y a
des choses qu’un homme ne faisait pas (division ancestrale du
travail plus que machisme invétéré oblige) et parmi ces choses
figurait en bonne place la corvée de l’eau.
À vrai dire, j’avais l’impression, due en partie sans doute à
mon arrivée en pleine saison sèche, que les hommes ne faisaient
pas grand-chose, surtout par rapport aux femmes – une
impression confortée par les paroles de Mwalimu Nyerere, Père
fondateur de la Nation, qui, pour donner au moins une mauvaise
cons cience de leurs privilèges à ses compatriotes, avait déclaré
que leurs femmes ne bénéficiaient même pas du repos dominical
hawana jumapili ! Certes, un Kaufmann (1992) aurait été étonné
de voir que les hommes et même les adolescents faisaient leur
propre lessive. Mais cela n’arrivait pas très souvent puisque, à part
ce qu’ils portaient sur le dos, ils n’avaient pas énormément à laver.
La plupart des autres usages de l’eau faisaient l’objet d’une
prérogative féminine – un privilège, qu’au début et en sympathisant du
dehors, je trouvais cher payé. C’étaient les femmes qui s’occupaient
de l’eau potable, versée et conservée dans de grandes cruches à
l’intérieur des cases ; c’étaient elles aussi qui amenaient l’eau pour
cuisiner (une cuisine plutôt bouillie que grillée) et pour réaliser
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINESd’autres tâches domestiques ; c’étaient encore elles qui chauffaient
un demi-seau d’eau pour le bain que leur mari prenait tous les
soirs à son retour des champs.
Cette division du travail, sans doute peu équitable à des yeux
féministes, était, néanmoins, tellement ancrée dans le corps social
qu’un homme dont la femme était repartie chez elle suite à une
querelle de ménage se trouvait littéralement à sec, sans rien à
boire ni à manger. Pour empêcher que sa situation ne devînt
intenable, il devait se résigner à aller rechercher sa femme auprès de
ses parents, cadeaux de réconciliation à l’appui. Retenez déjà le
caractère virilocal ou plutôt patrilocal du mariage local. Car le fait
que les épouses se sentaient longtemps en exil dans la famille de
leur mari explique, en grande partie et sociologiquement parlant,
pourquoi mon premier projet hydrique est tombé à l’eau.
Il me semblait donc, en améliorant le puisage de l’eau, que non
seulement je me rendrais un service à moi-même, mais que je
contribuerais aussi, bien que modestement, à la cause féminine.
Le propriétaire du puits m’avait déjà fait comprendre qu’un autre
de mes projets n’était guère à son goût : l’eau bouillie que je
cherchais à lui faire adopter n’avait à son avis, justement, aucun goût !
D’autres ont eu des expériences similaires : paradoxalement,
constate Brun, « l’eau très propre de certains puits creusés par le génie
rural ou le Service de l’hydraulique n’est pas toujours appréciée.
Elle n’a aucun goût, aucun “arôme”, nous disait un paysan mossi.
Lui préférait l’eau du marigot. Certes, les feuilles en
décomposition, le bétail qui vient s’y abreuver aux côtés des femmes qui
puisent, donnent à l’eau de boisson une saveur que bien des
Occidentaux ne savent pas “apprécier” » (Dumont, 1986, p. 350). Parmi
ces Occidentaux, il ne faut pas compter les Français de
l’expédition Delafosse, qui avaient une sainte horreur de l’eau filtrée
et bouillie et n’absorbaient que du « marigot-water » premier
choix, au grand scandale du médecin qui les accompagnait, le
Dr Forbes… qui fut, néanmoins, le seul à subir des accès de fièvre
(Delafosse, 1908, p. 240 – annotation du 11.02.1903) ! J’ai rassuré
Richardi en lui promettant qu’il n’aurait rien à faire ni à craindre
de ma nouvelle initiative. Car j’allais préparer le puits et faire le
nécessaire moi-même – ayant moins peur que la plupart des
locaux de perturber les esprits souterrains. Large d’un mètre, le
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAUpuits n’avait que deux bons mètres de profondeur. Mais il fallait
le nettoyer des crasses qui y étaient tombées et surtout
l’approfondir afin qu’il y ait assez d’eau pour pouvoir y plonger un seau. J’ai
donc pioché seul la dure latérite du fond. On m’aida, néanmoins,
à enlever la gadoue.
Par la suite, j’allais expérimenter à plusieurs reprises cette
forme « après coup » de « participation communautaire » à mes
initiatives personnelles. Par honte de me laisser trimer seul ou
s’étant rendu compte que ça pouvait après tout leur être utile, les
gens se mettaient à coopérer dans mes entreprises aussi
intempestives qu’inconsidérées. L’ expérience que j’ai d’avoir pris
l’initiative en matière de développement local m’a donné à penser un
peu différemment des théoriciens qui ne veulent pas entendre
parler de projet authentique si la population n’est pas impliquée à
fond dès le départ. À distance théorique, il peut paraître plausible
de postuler que la population se doit de se mouvoir comme « un
seul homme ». Mais à proximité pratique, on se rend vite compte
que toute communauté locale résulte d’un compromis historique,
toujours fragile et parfois très provisoire, entre les intérêts
contrastés non seulement des hommes et des femmes, des vieux et des
jeunes, des indigènes et des étrangers, mais des acteurs individuels
dont certains sont plus motivés et malins que d’autres. Puisque le
postulat que « tout le monde devrait trouver son compte dans tout
ce qui se fait » laisse déjà rêveur au Nord, on ne voit pas pourquoi
il serait plus positivement de mise au Sud. À la belle époque de
el’évangélisation, les missionnaires du xix siècle espéraient
réussir en Afrique ce qu’ils avaient raté en Europe : une chrétienté
pure et dure. Le Cardinal Lavigerie, fondateur des Pères Blancs,
rêvait de créer un Royaume chrétien en Afrique centrale grâce à
la conversion de l’un ou l’autre potentat noir du cru. Les apôtres
chrétiens fulminaient incessamment contre les mauvais Blancs,
les colons, qui, par leur vie de péché et leur mécréance,
contrecarraient l’idéal clérical de voir l’esprit évangélique incarné dans
la lettre civilisée. Une équivoque d’envergure égale frappe certains
altermondialistes occidentaux qui voudraient voir se concrétiser
ailleurs leurs rêves humanistes de petites communautés solidaires,
vivant en harmonie avec leur milieu naturel. D’où leurs
vociférations contre les élites compradores du Sud, complices des
exploi12
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINESteurs expatriés et de l’immondialisation en cours. Loin de moi
l’idée de vouloir me moquer des menées missionnaires ou calmer
cyniquement les ardeurs des activistes. C’est tout simplement que
qui, comme moi, a brûlé les doigts de ses deux mains apostolique
et anthropologique au contact de la complexité des situations
concrètes, ne peut que préférer une démarche « prudente » à une
approche axiomatique. La prudence dont il s’agit n’est pas faite
d’une attitude timorée, mais de cette sagesse proverbiale (« à
chaque conjoncture son proverbe ») qui est l’équivalent africain de la
phronesis grecque dont on vient de redorer philosophiquement et
pratiquement le blason chez nous, et qui se manifeste par une
capacité « casuistique » d’agir comme si chaque cas était un cas à
part entière.
Féru, néanmoins et déjà, de « développement communautaire
indirect » à la Batten (1957), je ne voulais pas imposer mon projet
sans négociation préalable ni faire cadeau du matériel sans
contrepartie des intéressées. J’ai donc discuté de mes intentions avec le
propriétaire du puits et avec les notables du village. Ils m’ont
répondu : « Essaie toujours, si ça te dit, mais, et quoi qu’il en soit
des femmes blanches, tu verras qu’avec les nôtres ça risque de ne
pas donner grand-chose… ». Et, de fait, au-delà des tâches
typiquement féminines, les femmes konongo ne me paraissaient pas
particulièrement douées ni entreprenantes, si ce n’est dans la gestion
des esprits. En effet, la moitié des femmes de Mapili étaient
possédées la moitié du temps par des mashetani et autres majini dont
les agissements n’étaient pas, tant s’en faut, appréciés par les
hommes du cru (Singleton, 1977a). Car, père ou mari, ils devaient
subvenir aux demandes des « démons » en question, en leur payant
qui un repas de fête, qui une robe, qui des cigarettes – ce qui fut
mon cas, car lors des séances, certains esprits (fumeurs ou
fumistes je ne l’ai jamais su exactement) exigeaient que je leur offre des
ou plutôt mes Marlboro !
Aux femmes concernées par mon initiative j’avais fait la
proposition suivante : j’avancerais le « capital » requis pour l’achat
d’un seau et d’une chaîne, mais elles devaient s’organiser pour me
les rembourser petit à petit, constituant ainsi un fonds de
roulement. Par contre, je leur faisais don du treuil et du temps nécessité
pour sa fabrication et son installation. En mon âme et conscience,
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAUje ne pouvais guère faire autrement. Le Père supérieur de la
mission de Mpanda (le premier lieu habité à deux cents kilomètres de
brousse d’Inyonga), m’avait donné gratis pro Deo la barre de fer
qui allait servir de manivelle et un ami arabe, propriétaire d’un
camion, l’avait transportée pour rien jusqu’à Mapili.
Si j’ai bon souvenir, on ne parlait guère au début des années
1970 de « technologie appropriée », mais je me rappelle avoir noté
dans mon carnet de terrain qu’on pouvait difficilement imaginer
un micro-projet de développement plus adapté au milieu et à la
mentalité locale, plus appropriable par sa simplicité même : peu
ou pas d’entretien, un investissement minimal, la participation
promise sinon acquise, un effet multiplicateur garanti. Mon
initiative me semblait non seulement heureuse dans sa conception,
mais infaillible dans son exécution. Malheureusement, les « effets
1pervers » se manifestèrent aussitôt l’engin installé.
D’abord, il y eut un afflux de gens venus voir cette dernière
manifestation de l’immense ingéniosité blanche. Muzungu ni
kama Mungu : « le Blanc, il est comme Dieu ! » – avait-on déjà
murmuré face à d’autres de mes époustouflantes innovations
technologiques, tel le simple fait de fixer un couvercle en fer blanc
derrière la mèche d’un koroboi (une boîte de lait condensé,
remplie d’huile lampante) pour en augmenter le rayonnement la nuit.
Et pourtant, comparés à d’autres peuples (notamment de
l’Éthiopie que j’allais croiser pendant la révolution de Mengistu), les
Wakonongo étaient relativement habiles dans l’exercice de leurs
activités habituelles ou la pratique de métiers plus spécialisés –
travail du bois, du fer, de la terre… (Singleton, 1979b). À l’encontre
des cultures du Sahel que j’ai fréquentées dans les années 1980, il
n’y avait pas chez eux de castes associées à tel ou tel type de
travail manuel. Tout le monde à Mapili appréciait le travail bien fait
1. Inventée par des auteurs anglo-saxons (Crozier/Friedberg, 1977, p. 14
note 1), la notion de unanticipated consequences ou des effets imprévus
d’actions délibérées a été vulgarisée dans le monde francophone sous la
dénomination d’effets pervers par des sociologues comme Boudon (1977). Notons
néanmoins que parfois ces effets non recherchés peuvent être bénéfiques. La
religion même serait née d’une heureuse erreur de jugement : même si les
dieux n’existent pas, le fait d’y croire rapporte plus en termes de bien-être
individuel et collectif que la mécréance (Bulbulia, 2006) !
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINESet prenait plaisir à bien le faire. S’ils manquaient d’imagination
créatrice dans certains domaines (pas de constructions
monumentales ou de moyens de communication autres que verbaux),
c’est sans doute en grande partie parce que la nécessité en ces
matières ne s’était pas fait sentir ou parce que les modèles
alternatifs ou inédits dont ils auraient pu s’inspirer leur faisaient défaut.
Les limites culturelles à l’émergence ou à l’acceptation de
l’innovation ne sont pas toujours, ni même peut-être souvent, constituées
par des attitudes hostiles au changement ou par des conditions
socio-économiques « primitives ». D’autre part, vues de près, pas
mal de grandes découvertes théoriques ou techniques ne
représentent que des petits pas en avant, dans la mesure où elles ont été
préparées depuis longtemps et, en règle générale, n’auraient pas pu
se faire ailleurs ni même autrement. Cro-Magnon commençait
à polir des haches en pierre, mais ne pouvait pas imaginer une
kalachnikov. Daimler sans Dunlop n’aurait pas pu avancer vite.
Si les voisins accourus lors de son inauguration solennelle
s’étaient contentés de contempler ma création, la catastrophe aurait
été moindre. Mais ils voulaient tous l’essayer. Ce qui eut pour
conséquence quasi instantanée le tarissement du puits et la colère
à peine retenue de son propriétaire. Le mécontentement de Richardi
m’a au moins permis de modifier mes clichés sur le communisme
primitif : la propriété collective chez les Wakonongo était plutôt
l’exception que la règle ! Suite à une palabre, convoquée pour
régler le contentieux, il fut décrété que seuls ceux ou plutôt celles
qui se trouvaient dans un rayon de cinq cents mètres du puits
pouvaient venir y puiser. Les autres devraient se contenter
d’admirer le spectacle.
Une fois le problème passager des pannes sèches réglé, un autre,
plus permanent et pernicieux, se déclara : comme les vieux me
l’avaient prédit, les femmes éprouvaient des difficultés
apparemment insurmontables à maîtriser le mécanisme du treuil. Dès le
lendemain de sa mise en service et tous les jours de la semaine qui
suivit, on m’appelait sans cesse pour venir démêler la chaîne, pour
remettre la manivelle en place, pour raccrocher le seau à son
crochet ou le repêcher au fond du puits. L’ improbable, pour ne pas
dire l’impossible, se réalisait : la simplicité même était
manifestement trop compliquée pour les femmes konongo.
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAUDe caractère, je me vois patient, et on me croit flegmatique à
cause de ma culture britannique. J’étais en outre le produit d’une
université, Oxford, réputée pour être le « home » des causes
perdues. Je ne me laissai donc pas abattre. C’est surtout le sourire
narquois des notables que je n’appréciais guère… « on t’avait
pourtant prévenu : il ne fallait pas trop espérer de nos femmes ». Le
fardeau proverbial de l’Homme Blanc tombait lourdement sur mes
épaules. Un vieux chef, me voyant surgir de la forêt en moto sur
une piste que personne n’avait osé emprunter depuis des mois, ne
s’est-il pas exclamé mtu mweupe hashindwi ! « L’ Homme Blanc ne
se laisse pas vaincre ! » ? Ce n’était quand même pas une poignée de
jeunes femmes qui, par ailleurs, m’étaient sympathiques, qui
allaient l’emporter. Je m’obstinai donc à réparer patiemment le
treuil et à leur expliquer posément son bon fonctionnement. Après
tout, n’y allait-il pas de leur intérêt et de leur réputation autant
que de la mienne ?
Mais rien à faire, mon projet continuait à foirer, jusqu’au
moment où un sixième sens sociologique, acquis plutôt qu’inné,
vint, un peu tard, à mon secours en me faisant soupçonner que
mes intérêts et ceux des femmes n’étaient peut-être pas, pour
finir, aussi convergents qu’ils n’en avaient eu l’air. N’occupant pas
exactement, pour dire le moins, le même lieu qu’elles, mes
logiques ne pouvaient pas être identiques aux leurs.
Nous l’avons dit : à Inyonga, la famille était patriarcale, le
mariage virilocal. Les jeunes épouses mettaient pas mal de temps,
des années parfois, avant de se sentir vraiment chez elles auprès
de la famille de leur mari. En fait, le mari n’avait pas tant demandé
la main de sa femme que ses aînés un coup de main pour le clan.
En quête de fiancée, n’avait-il pas fait enquérir auprès de ses futurs
beaux-parents, par un intermédiaire officieux, s’ils n’auraient pas
par hasard un upawa de trop ? L’ upawa était la spatule en bois
avec laquelle la ménagère mélangeait la farine de maïs et de l’eau
bouillante pour faire de l’ugali, cette espèce de polenta qui,
agrémentée d’une sauce (mboga), constituait le repas quotidien de cette
région de la Tanzanie. Le jour de son mariage, arrachée « de force »
de la maisonnée paternelle et pleurant à chaudes larmes, à vrai dire
souvent plus pour la forme rituelle que par attachement
indéracinable à ses parents, la jeune épouse konongo se faisait prier à
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINESsieurs reprises et même payer pour se (re)mettre en route vers la
concession de son mari. Là, elle était accueillie par le chant des
belles-mères remerciant leur fils de leur avoir amené un bras de
plus pour piler le maïs et chercher de l’eau ! Quant à son beau-père,
elle devait l’éviter jusqu’au jour où elle se présenterait devant lui
dans son banza, lieu de réunion réservé aux hommes de la
maisonnée, pour lui offrir son premier-né, en échange de quoi il lui
donnerait un poulet et l’inviterait à un peu plus de familiarité à
son égard.
Toutes ces femmes étaient fixées seules dans leur foyer comme
autant de satellites patri-stationnaires ! Elles avaient peu le loisir
de sortir de leur orbite solitaire pour se retrouver ensemble dans
une solidarité d’étrangères. Il y avait, bien sûr, des occasions de
rencontre lors des fêtes du village ; il y avait des rites et des
cérémonies publiques, des réunions politiques, des retours au foyer
parental, mais tout cela relevait de l’extra-ordinaire. Pour rompre
l’isolement quotidien, il n’y avait guère mieux que de se trouver
ensemble lors de la corvée d’eau. C’est autour du puits qu’on
pouvait, au mieux, échanger des nouvelles, au pire, trouver
consolation auprès de ses semblables. Le puits villageois, a-t-on pu écrire,
2c’est l’arbre à palabre des femmes . La métaphore est bien choisie,
puisque les assemblées villageoises de l’Afrique ancestrale, bien
2. Paquay – sous la rubrique « Si la révolution passait par le puits ? »
(Dumont, 1986, p. 80). Les Wakonongo n’avaient pas d’arbre à palabre à
proprement parler, mais un banza, un modeste auvent. Si ce lieu de réunion,
de restauration et de récréation était plutôt réservé aux anciens, c’est qu’il
représentait les vestiges de la grande maison des hommes d’antan. Les femmes,
par contre, devaient se contenter de lieux de rencontre informels ou se réunir
sous couvert de motifs religieux dans le cadre, entre autres, des cultes de
possession. Si le puits est l’arbre à palabre des femmes, le kraal peut l’être pour
les hommes… et à son tour « faire obstacle » à un projet de développement.
Un ami rwandais nous a parlé d’un projet « Étable-fumier ». L’ idée, d’origine
occidentale, était qu’on devait garder le troupeau à domicile, lui apportant de
l’eau et de l’herbe à l’étable ; or, disait notre étudiant, « le lieu d’abreuvement
pour les vaches, c’est le point de rencontre des hommes. Les femmes n’y sont
pas admises. Les hommes parlent entre eux de leurs problèmes et en profitent
pour prendre leur douche tout nus ». Rapprocher ces lieux du foyer
domestique, c’est s’approcher du monde des femmes. Le projet n’a jamais marché.
Le lavoir semble avoir joué dans la France profonde le rôle dévolu au puits
africain. Car il était le seul lieu où se tenait « régulièrement une assemblée de
femmes, un équivalent du café pour les hommes » (Verdier, 1979, pp. 131-132).
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAUque plus ouvertes au grand public que leurs pendants athéniens,
étaient tout aussi peu démocratiques que nos parlements
prétendument populaires. Car, et quoi qu’il en soit d’une souhaitable
égalité légale, la plupart des relations humaines ont lieu, de fait,
plus sur fond d’autorité (acceptée puisque acceptable) que de
pouvoir (aliénant). Dans les relations humaines, que ce soit idéal ou
pas, l’asymétrie et non son contraire est la règle. Ceci n’est pas un
plaidoyer pour le maintien inconditionnel du statu quo, surtout
quand, par certains côtés, il penche en faveur de sinécures que
des changements contextuels ne justifient plus. Ultérieurement,
nous ferons état d’une institution gérontocratique devenue, par la
force de la montée en puissance de la jeune génération, une
structure pathogène. Nous admettons donc volontiers que de
relativement équitable, un équilibre (intergénérationnel, par exemple, ou
intersexuel) peut basculer dans l’intolérable. Mais de mon vivant
à Mapili, malgré certains inconvénients, je n’avais pas l’impression
que la condition faite aux femmes était à ce point ignoble. Car
à l’encontre, notamment, des femmes tunisiennes que j’avais
connues à la fin des années 1950, leurs sœurs konongo se
montraient bien capables de se frayer elles-mêmes leur propre chemin
vers plus de liberté – entre autres, paradoxalement, en se laissant
posséder par des esprits qui revendiquaient en leur nom plus
d’espace de manœuvre identitaire. C’était la première fois, mais pas
la dernière, que j’allais constater que le pieu carré d’une
émancipation féminine à l’occidentale entrait mal dans le trou rond de
l’Afrique profonde. Si je suis contre les mutilations génitales
(ayant participé à l’organisation d’un colloque sur le sujet et
contribué aux Actes [Zabus, 2008]), par contre, je crois que j’ai pu
comprendre pourquoi pas mal de femmes africaines, même émancipées,
ne voient pas la polygamie d’un aussi mauvais œil que les
monogames du vieux monde. À une première question portant sur le
principe, les filles du secondaire, interrogées au Nigeria en 1973,
s’opposaient massivement à la polygamie. Mais lorsqu’on leur
demandait, plus loin dans le questionnaire, ce qu’elles feraient si,
devenues malades ou n’ayant pas pu avoir d’enfants, leur mari leur
proposait gentiment de prendre une seconde épouse, la plupart se
déclaraient en faveur de cette solution.
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINESDe toute façon, en suivant une distinction établie par M. de
Certeau (1980), si, dans la guerre des sexes, la stratégie délibérée sied
à des mâles hégémoniques, la ruse tactique est souvent une arme
aussi redoutable que rentable dans les mains des subalternes. Si,
en plus de mes observations savantes, je participais activement aux
cérémonies d’adorcisme, c’est que les esprits me semblaient non
seulement articuler, mais activer la cause des femmes konongo.
Par contre, le refus implicite de mon treuil par les jeunes m’a vite
fait comprendre qu’un bon « projet femme » n’est pas
automatiquement tel qu’on se l’imagine. Une innovation technologique,
même des plus modestes, n’est jamais sociologiquement
innocente. Ce qui occasionnait une perte de temps pour moi
constituait aux yeux des femmes une occasion à ne manquer à aucun
prix. Par conséquent, ces jeunes femmes sabotaient mes efforts
bien intentionnés, mais inopportuns, pour les libérer. Je n’en ferais
pas pour autant des luddites ou des canuts qui s’ignorent ! À
l’encontre de ces pionniers de l’anti- et de l’altermondialisme, les filles
de Mapili réagissaient contre les prémices de l’Âge des Machines
plutôt d’instinct que de concert. Néanmoins, il est intéressant de
constater qu’on rencontre des réactions similaires, qu’elles soient
conscientes ou inconscientes, dans nos civilisations industrielles,
où des pannes dans des chaînes de montage, en partie techniques,
sont aussi et surtout une donnée humaine indissociablement liée
aux modes de négociation entre groupes (Crozier/Friedberg, 1977,
pp. 119 et 53 note 2).
Symbole à mes yeux d’une exploitation que j’aurais qualifiée
d’éhontée si elle n’était que le reflet irréfléchi d’une division
immémoriale du travail, symptôme aussi, me semblait-il, d’un manque
d’imagination créatrice face au défi de trouver de meilleurs
remèdes techniques aux tâches quotidiennes, la corvée de l’eau était
vécue sinon perçue par les plus concernées comme un moment de
répit bienvenu, de repli tactique devant l’ennemi commun : la
structure patriarcale ; bien qu’épuisante, pouvoir puiser l’eau ensemble
représentait l’opportunité de se resserrer entre opprimées isolées…
un ressourcement à la source, aux margelles, une marginalisation
maîtrisée !
*
* *
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAUCe genre d’histoire donne diversement à penser. D’abord, il
s’agit bel et bien d’un genre. Si je l’avais vécu à l’époque dans sa
singularité inédite, par la suite je me suis rendu compte que
d’autres avaient eu des expériences non seulement ressemblantes,
mais presque identiques. Il y a des phénomènes particuliers qui
finissent par prendre figure de symbole global, des parties
tellement éloquentes qu’elles parlent pour le Tout. Ainsi, partout en
Afrique, avoir une Mercedes Benz est devenu synonyme de « l’avoir »
tout court et mettre de la tôle ondulée équivaut à faire fi de la
jalousie sorcière (Singleton, 1980). De la même manière, des
histoires de puits sont en passe de devenir l’exemple des équivoques
incluses dans le prix des petits projets de développement, même
bien intentionnés et en apparence appropriés.
Dans un village péruvien, le département régional de la santé
avait fait bétonner le puits et avait même installé une pompe à
main, afin d’améliorer la qualité de l’eau. Les villageois se sont
déclarés très contents de ces cadeaux. Un an après, ils en étaient
revenus à puiser l’eau avec des seaux et des cordes, n’ayant pas
assez d’argent, pensait-on, pour réparer la pompe. Mais cela était
surtout dû au fait que cette réparation ne figurait pas très haut sur
la liste de leurs priorités. Ils consacraient leurs faibles ressources
à la satisfaction d’obligations sociales – des fêtes familiales et des
cérémonies communautaires (Foster/Anderson, 1978, p. 237). En
effet, en l’absence de tout ce qui ressemble à des structures de
sécurité sociale étatisée ou privée, ces investissements sont non
seulement plus rentables que d’autres, mais souvent les plus rationnels.
À des expatriés venus au Sénégal implanter des mutualités au
début des années 1980, j’ai suggéré qu’ils feraient mieux de
faciliter le pèlerinage à La Mecque, car jamais la culture musulmane
ne laisserait tomber dans la misère un el Hadj, un pèlerin.
Avant de conclure qu’on a affaire à d’incorrigibles ignares,
inféodés aux inerties idéologiques et institutionnelles de leur
passé, il faut voir si le refus paysan d’opérer des choix selon nos
priorités ne répond pas à des tactiques qui sont non seulement
plausibles, mais aussi les seules, en l’occurrence,
(socio)logiquement possibles. Thomas, le premier aïeul connu de mon clan, les
Singleton, a quitté le carcan villageois pour venir travailler dans
une filature à Preston, un des berceaux de la Révolution
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINEStrielle, au moment même où à quelques kilomètres de là Marx
écrivait Das Kapital. Qu’a-t-il fait, mon arrière-arrière-grand-père
de son maigre salaire ? Il a doté l’immense église de sa paroisse
jésuite d’un confessionnal en chêne massif ! De l’opium là où le
vrai remède à sa misère ouvrière aurait été de construire une école
ou un dispensaire ? Peut-être. Mais je ferai remarquer qu’en plus
du fait de s’être inscrit à une coopérative, mon ancêtre a dû se
rendre compte que pour en sortir vivant à l’époque, aussi bien sur
Terre qu’au Ciel, rien ne promettait plus que l’institution
paroissiale qui, à l’instar des compagnies japonaises, s’occupait de ses
ouailles du berceau au tombeau. Comme aurait dit Shakespeare,
« there is meaning in their madness » – il y a du sens dans leurs
lubies. Qu’ont fait les pauvres immigrés irlandais et polonais dès
leur débarquement aux USA si ce n’est construire des cathédrales ?
Question d’identité, question de dignité. Que font des Congolais
ou des Maghrébins en arrivant aujourd’hui dans nos banlieues si
ce n’est bâtir des temples et ériger des mosquées ? L’ homme ne vit
pas des seules miettes de pain. Même le plus naturel des besoins
ne peut être satisfait si ce n’est en culture.
Pour en revenir à Mapili, je savais tout ça en principe avant de
m’y retrouver. J’avais lu mon Durkheim et mon Mauss avant d’y
débarquer. D’un côté, je connaissais, en théorie, tout le poids que
les structures peuvent faire peser sur des individus, et, de l’autre,
je savais que tout phénomène humain particulier doit être vu
comme faisant partie d’un fait social total. En pratique, néanmoins,
je n’avais pas su distinguer le Tout qui était le mien du Tout qui
était le leur. L’ approvisionnement quotidien en eau à usage
domestique faisait partie de mon univers comme une corvée, mais cette
même particularité, en entrant dans le monde féminin konongo,
prenait un tout autre sens.
Ce n’est pas seulement en brousse que le puits représente un
fait social total. J’ai « duré » comme disent les Sénégalais, cinq ans
à Dakar, de 1980 à 1985. Quotidiennement, en route pour
l’Université en mobylette, je croisais des théories multicolores de seaux
et bassines en plastique alignées près des bornes-fontaines, tandis
que leurs propriétaires s’agglutinaient en conclave autour du
robinet – le plus souvent dépourvu d’eau ! « Il est intéressant de noter »
écrivait une étudiante sénégalaise « que la borne fontaine a une
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAUvéritable fonction sociale. C’est là que s’échangent entre les femmes
les informations, les impressions, les ragots. C’est là que se font et
se défont les amitiés et les alliances. D’ailleurs, les bornes portent
des appellations significatives : Robinet Palabre, Robinet Sourire,
Robinet Information et Robinet Bagarre » (Thioye, 1985, p. 7).
Tout le monde est pays, surtout quand il s’agit du monde selon les
femmes !
II | Un puits – la priorité des priorités ?
Le problème matériel de l’eau ne fut pas un des thèmes de
recherches que je m’étais assignés en partant sur le terrain. Je
m’intéressais surtout à des questions d’imaginaire cosmologique. Mais
en relisant mes carnets, je constate après coup pas mal de références
à des histoires de puits. Néanmoins, j’ai l’impression que le puits,
surtout en tant que construit humain, ne jouissait pas dans
l’Afrique que j’ai connue de l’importance culturelle et même cultuelle
qu’il peut posséder dans la civilisation occidentale.
On n’a qu’à consulter n’importe quel dictionnaire de folklore
pour se rendre compte du rôle vital joué par les fontaines en
Europe, même christianisée, spécialement si elles prennent leur
origine dans une source : il y va de guérisons, de procédures de
divination, de lieux de culte. Que de rencontres, légendaires ou
réelles (qu’on pense à Jésus et à la Samaritaine) autour d’un puits.
Parmi mes premiers souvenirs d’enfance à Lancaster, dans le
nordouest de l’Angleterre, figurent des promenades dominicales en
famille à un wishing well – un puits où, en jetant de la petite
monnaie, on pouvait faire des souhaits qui seraient exaucés par les
génies du lieu. Étudiant à la Grégorienne, je voyais tous les jours
des touristes balancer des lires dans la Fontana di Trevi. Mais
c’était de la mitraille par rapport aux six millions de dollars que
les Anglais (un sur cinq selon Time magazine du 11.12.2006) jetten t
encore annuellement dans des puits ! Encore de nos jours, combien
de gens, du moins au nord de l’Europe, ne mettent-ils pas dans leur
jardin, en plus de nains en plastique, un puits miniature ou même
grandeur nature, mais devenu purement décoratif ? Il s’agit de la
banalisation d’une réalité autrefois autrement plus significative et
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINESvitale, des bribes d’un ensemble culturel dont la portée et la
profondeur sont ignorées par la plupart de nos contemporains. La
pompe, dans mon village en Wallonie profonde, a beau avoir été
fleurie par la commune, à l’instar des lavoirs restaurés, elle ne
joue plus son rôle de socialisation et de sociabilité féminines.
Bien qu’il y ait des rites liés aux puits en Afrique, ceux-ci ne
paraissent pas aussi centraux dans la philosophie et la pratique
africaine qu’ils ne le sont ou l’ont été en Occident. Cela ne doit
pas étonner. Les sources susceptibles d’impressionner et
d’inspirer des peuples en quête d’un terroir où s’établir sont relativement
rares en Afrique. Je n’en ai entendu parler que d’une seule dans
toute la région où j’ai vécu en Tanzanie. Il s’agissait des eaux
chaudes (Maji ya Moto) près de Mpimbwé au nord de la vallée du
Rukwa, autrefois à proximité du boma (village fortifié), où Carter
et Cadenhead (embauchés par Léopold II pour expérimenter le
transport à dos d’éléphant indien) furent massacrés par les
guerriers de Mirambo, mais qui n’étaient plus fréquentées, quand je les
ai visitées en 1969, que par un fou hirsute. La pratique de
l’agriculture sur brûlis, largement répandue en Afrique sub-saharienne,
fait que la plupart des gens ne restent pas assez longtemps sur
place pour pouvoir investir symboliquement dans des puits. Des
castes de puisatiers sont l’exception et non pas la règle. Dans mon
expérience, la plupart de l’approvisionnement villageois en eau
résulte d’initiatives et d’aménagements humains, en règle générale
de peu d’envergure – des puits peu profonds ou même de simples
retenues d’eau saisonnières.
Je ne suis donc pas étonné de trouver, à côté de pas mal de notes
sur les faiseurs de pluie ou sur des légendes lacustres qui vont
meubler quelques-unes de nos histoires à venir, peu d’annotations
dans mes cahiers africains à propos des puits. Et d’abord, cette
impression du danger que représentent tous ces puits aux
margelles plus que rudimentaires. Je frissonne encore au souvenir de ces
gamins puisant de l’eau, les deux pieds décollés de terre, dans un
forage profond de plus de cent mètres dans le Sahel sénégalais, à
côté de l’inévitable pompe solaire en panne. Il aurait suffi de si peu
pour qu’ils y basculent, comme l’avait fait cette femme enceinte, à
Saré Bidji, près de Kolda au Sénégal oriental et que notre
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAUfeur, Mamadou Samb, avait sauvée en la remontant assise sur un
pilon attaché à une longue corde.
Néanmoins, c’est ce même chauffeur et grand ami qui m’a fait
comprendre à quel point le creusement d’un puits ne répond
jamais à une nécessité purement naturelle, mais, comme n’importe
quel autre phénomène humain, relève du construit culturel. Il
m’a raconté comment des expatriés lui avaient demandé de
trouver des puisatiers pour faire un puits dans le terrain où ils
voulaient bâtir une résidence secondaire. Le chef des puisatiers – des
Bambaras, comme c’est souvent le cas au Sénégal – est venu lui
dire qu’ils avaient beau creuser, ils ne trouvaient point d’eau. Le
seul moyen sûr d’en sortir, ajoutait-il, serait de sacrifier un bélier
blanc – chose, d’ailleurs, qui aurait dû être faite dès le
commencement des travaux. On ne pénètre pas impunément dans la terre,
il faut prendre des précautions et surtout se montrer prévenant à
l’égard des puissances tutélaires à qui l’eau appartient en propre.
Une belle leçon, une de plus, de cette « redevabilité » à l’autre, si
typique de « l’âme primitive » et si peu caractéristique de la
mentalité moderne. Les Wakonongo m’avaient déjà appris que, pour
chasser, il ne fallait pas un permis, mais la permission de Limdimi,
le Gardien des Animaux de la Forêt – ce qui faisait de la faune,
que j’avais prise pour « sauvage », du bétail « domestique » ! D’un
côté, le sentiment ancestral qu’en tant que simple usufruitier, on
doit tout aux ayants droit primordiaux, qu’il s’agit de reconnaître
en n’abusant pas de leur nue-propriété. De l’autre, la conviction
moderne qu’en tant qu’acteur individuel, tout m’appartient de
droit naturel – quitte à ne pas trop léser les intérêts d’autrui et à
éviter de provoquer des dégâts irréparables en minant des
ressources naturelles.
Le lecteur occidental risque de comprendre d’une façon trop
ethnocentrique cette exigence qu’éprouve le non-occidental de se
référer à autrui dans l’exploitation des ressources matérielles. Car
désormais, dans son esprit, la nature s’impose objectivement, le
surnaturel faisant figure d’un éventuel supplément subjectif. De
toute évidence empirique, il y a l’opération technique du
creusement d’un puits par un professionnel profane et puis sa
consécration par une prière ou une bénédiction réalisée par un spécialiste
du sacré. Les puisatiers africains ne distinguent pas du tout de
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINEScette façon-là le réel et le rituel. Ils ne diront pas « nous savons bien
réaliser un puits, mais nous croyons en plus qu’il faut un geste
religieux pour être sûr que tout aille bien ». Comment pourraient-ils
parler ainsi quand dans la plupart des langues africaines le mot
religion fait « défaut » et qu’il n’y a pas moyen de distinguer « croire »
3de « savoir » ? Le sacrifice du bélier fait partie du savoir-faire du
puisatier au même titre que les soins qu’il apporte à ses outils.
Tout en préparant minutieusement un piège pour attraper un
fourmilier glabre qui s’était terré dans une termitière, Jakobo Kasalama,
le chef konongo qui m’hébergeait, écrasait dans sa paume un pou
pris dans les cheveux de son fils. Mais je suis sûr que dans son
esprit, ce geste qu’on devrait appeler « sacramentel » plutôt que
« magique », faisait partie intégrante du piégeage et représentait
une opération tout aussi efficace que les nœuds coulissants du
piège même.
III | Autre chose qu’un puits est possible !
Même quand la liturgie du jour indiquait des thèmes plus
appropriés, un vieux curé, dit-on, revenait inlassablement sur sa
marotte : le péché. « Mes frères, nous célébrons aujourd’hui la fête
de Saint Joseph qui, non seulement fait figure, théologiquement,
de père putatif de Jésus, mais fut menuisier dans le civil. Or les
confessionnaux sont confectionnés par des menuisiers. À juste
titre, donc, nous aborderons aujourd’hui le sacrement de la
pénitence et le drame du péché… ». Je dois avouer que j’ai souvent fait
preuve d’artifices semblables en me servant de cette première
histoire d’eau, non pas pour m’adresser au problème de
l’approvisionnement en eau en milieu rural, mais pour aborder des
problèmes tels que les techniques technologiquement appropriées, mais
socio-logiquement inappropriables, ou tout simplement
l’approche du développement via des projets. J’avais surtout pris
l’habitude de terminer cette histoire en posant la question de la
3. Pour une étude récente de ce phénomène qui hypothèque
sérieusement l’universalité univoque de la réalité religieuse, voir Hayamon, 2006.
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAU« Participation : panacée ou quiproquo ? » en écho aux travaux de
Cohen/Uphoff, 1980.
Mais depuis que j’ai lu l’article génial de Guengant (1985), j’ai
trouvé le moyen d’élaborer des élucubrations qui épousent de
plus près les données mêmes de notre première histoire qui est
centrée sur un problème d’eau. Je reprendrai les arguments de
l’auteur ici, non pas pour les revoir ou les corriger, mais pour les
amplifier. Car ils méritent d’être redits d’une autre façon et
illustrés par des cas convergents.
Je n’étais pas chez les Wakonongo en agent de développement,
mais en apôtre et anthropologue. Je n’avais donc pas à
promouvoir l’un ou l’autre type de projet – école, dispensaire ou
coopérative. Par conséquent, il est intéressant de constater que mes
premiers projets de développement ciblaient spontanément le
problème de l’eau. Car, à l’insu de mon plein gré, j’étais aussi à
l’époque sous l’influence de cette philosophie et pratique du monde
typiquement occidentales que Guengant voit dans l’importance
primordiale attachée par beaucoup d’ONG à la microhydraulique
rurale en général, et à l’approvisionnement villageois en eau en
particulier. En effet, le monde des ONG, même vu par un
sympathisant du dehors, peut paraître parfois non seulement obsédé
par l’imaginaire de l’eau, mais obnubilé par le phénomène « puits ».
Passe encore qu’on s’occupe de la maîtrise et de la gestion de l’eau,
mais que cette préoccupation se télescope ainsi avec
l’aménagement de puits locaux mérite réflexion.
Pourquoi, se demande Guengant, cette prédominance des
« programmes puits » surtout dans le Sahel ? La réponse fuse tout
« naturellement » : de toute évidence, les communautés en question
manquent de moyens pour satisfaire leurs besoins élémentaires,
même en eau à usage domestique et, en outre, sollicitent
explicitement des interventions dans ce domaine ou au moins les accueil lent
avec empressement. La construction de puits, donc, ou
l’amélioration des systèmes d’adduction d’eau existants, paraît aller
tellement de soi qu’il y a sûrement plus d’un sympathisant du dehors
ou acteur de terrain qui s’étonne qu’on puisse en faire un
problème.
Cet allant de soi résulte en grande partie de deux équivoques
ethnocentriques. D’abord, l’acteur occidental présuppose ce qui
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINESdoit être prouvé : l’existence d’une Nature qui, en tant que Réel de
Référence objectif, décide non seulement de la crédibilité des
cultures, mais de leur survie. Les cultures qui ne se rendent pas
aux évidences empiriques et ne s’en remettent pas aux lois
naturelles qui les gouvernent se condamnent à terme parce qu’elles se
révéleront incapables de satisfaire les besoins essentiels de leurs
membres. Face au naturel, le culturel n’a que trois issues : soit il se
sauve en abondant pour l’essentiel dans le sens même des choses
(c’est le cas des médicaments scientifiques qui, à l’encontre des
remèdes magiques, répondent avec une efficacité foncièrement
empirique à des maladies réelles) ; soit, étant purement culturel, il
ne porte pas préjudice au naturel (qu’on mange du pain ou de la
polenta, peu importe pourvu qu’on satisfasse à un besoin
élémentaire) ; soit, en contredisant et en contrecarrant la Nature, le
culturel se suicide. Il va falloir revenir sur cette prémisse
occidentale, qui non seulement présuppose qu’il y a des cultures au
pluriel et une Nature au singulier, mais qui logiquement aboutit à la
naturalisation du culturel ou mieux de la seule culture qui aura
su se rapprocher, pour l’essentiel, de la nature même des choses.
Cette issue, que certains estiment heureuse, faisant plutôt figure
d’une impasse où nature et culture finissent par se confondre, il
y aurait lieu de supposer qu’à une pluralité permanente et positive
de cultures répondra une incompressible multiplicité de natures.
Mais en attendant d’explorer cette éventualité plus à fond, notons
que cette première équivoque, qui oppose en amont un culturel
subjectif à un naturel objectif, aboutit souvent en aval à la
priorité donnée par l’Occident au besoin naturel en eau décrit par
Guengant.
Des premières, les jeunes femmes de Mapili en 1969, au dernier,
mon vieil ami sénégalais, Samb en 1983, « mes » Africains m’ont
fait comprendre qu’eux avaient d’autres priorités. Invité chez Samb
à Rufisque dans la banlieue de Dakar, je lui ai suggéré, à la vue de
son état immonde, de nettoyer le puits de la grande concession
multifamiliale dont il était devenu le patriarche depuis la mort de
son père. « Mais je ne suis pas un toubab », me rétorqua-t-il, « je ne
fais pas dans les projets, moi ; ce que moi je veux, c’est aller à La
Mecque et trouver une quatrième femme ! ». Ce furent deux «
projets », d’ailleurs, qu’il a fini par réaliser, comme j’ai pu le constater
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAUlors de notre ultime rencontre en 1998. En l’absence d’une
sécurité sociale à l’occidentale, mais ayant accru son capital social, il
pouvait faire face à la vieillesse avec une certaine confiance.
En 1983, ça faisait presque trente ans que, d’une façon ou d’une
autre, je militais pour qu’une Afrique qu’on disait mal partie parte
mieux. Ma formation d’anthropologue m’avait programmé, en
principe, pour le respect radical des cultures autres que la mienne.
Et pourtant, voilà que, face à un problème d’eau (qui me
concernait directement puisque mes enfants avaient demandé à boire à
notre ami Samb), je recommençais pour la nième fois à réagir et
à raisonner comme si la culture n’était rien à côté de la nature. De
« ce qui me paraîtrait une chose raisonnable à faire si j’étais à ta
place », j’avais dérapé vers « la chose que tout homme raisonnable
devrait faire de toute urgence ». Malgré tout ce que j’avais déjà dit
et écrit sur le caractère incorporé et inculturé de tout acteur
individuel, l’humain refaisait figure d’un ego essentiel,
transculturellement identique, peu importe la situation spécifique des sujets
existants. J’avais oublié que, si une certaine forme d’eau propre
me paraissait non pas un luxe excentrique, mais un droit
élémentaire, c’est que j’appartenais à une économie développée qui, à titre
individuel, me garantissait à vie contre la maladie et le
vieillissement grâce, en grande partie, au sous-développement croissant des
économies affaiblies en permanence par une Main peut-être
invisible, mais membre à part entière d’un corps occidental. Au lieu
d’avoir la mauvaise conscience de mes privilèges complices, je
culpabilisais un ami qui était pertinemment conscient que sa
seule voie de sortie passait par son implication dans des réseaux
de solidarité familiale. Certes, si le développement est « cadeau »,
ce serait bête de le refuser. D’où la suggestion ironique de Samb
que je lui fasse un projet « puits ».
C’est en prenant le temps de dresser une liste des alternatives
possibles et imaginables à un projet de puits qu’on se rend compte
qu’il y a peut-être eu une précipitation involontaire de notre part
en la matière. Tout problème, même urgent comme celui de l’eau,
est susceptible de plusieurs solutions, dont aucune ne peut
représenter la meilleure. « The one best way », la seule et unique issue,
comme disent les spécialistes de la gestion, « ça » n’existe pas, même
pas en théorie (Crozier/Friedberg, 1977, p. 41). En outre, quand on
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINESa emprunté et poursuivi une voie, un retour en arrière devient
difficile. Tout choix concret finit tôt ou tard par prendre la
consistance d’un paradigme pratique, empêchant ainsi des alternatives
d’émerger. Convaincu qu’il commence à pleuvoir, on ouvrira un
parapluie. D’autres imiteront ce geste pionnier sans trop se
demander s’il pleut ou s’il ne pleut pas. Ce qui fait que tout ce monde-là
aura du mal à prendre au sérieux quelqu’un qui, imaginant qu’il
4fait beau, propose un parasol . Qu’on pense à ceux qui projettent
un monde sans voitures ou plus généralement aux objecteurs de
croissance !
Il n’est donc pas sûr que le problème de l’eau soit une priorité
pour nos partenaires au même titre qu’il l’est devenu pour nous.
Il est encore évident que, s’ils avaient le choix, d’eux-mêmes ils
résoudraient le problème de la même manière que nous.
1) Le droit pour chacun de résider où bon lui semble est à ce
point primordial dans notre idéologie que les exceptions ne nous
donnent pas toujours assez à penser. D’instinct, nous fermons ainsi
nos yeux face aux innombrables entorses que subit ce sacro-saint
principe. Expropriations massives, d’un côté, pour l’implantation
d’autoroutes, barrages, buildings et autres « nécessités » du même
genre ; de l’autre, l’obligation imposée à des populations entières de
venir travailler chez nous, faute (c’est le cas de le dire) d’un ordre
international plus équitable qui leur permettrait de rester chez
eux. En plus, certaines bévues et abus certains en la matière, tels
que les « déguerpissements » brutaux de Dakar ou des déplacements
intempestifs en Éthiopie, font que, émus d’avance, nous excluons
d’office toute suggestion portant sur des transferts sensés de
population. Les Wakonongo, opposés dans un premier temps à l’ordre
donné à la fin des années 1920 de se regrouper dans une clairière
pour endiguer la maladie du sommeil, ont fini par reconnaître
qu’ils ne seraient plus là s’ils ne s’étaient pas laissé faire. Par contre,
retournés à leur mode de production nomade sur brûlis au milieu
des années 1970, ils ont résisté aux efforts du gouvernement de
resserrer leur habitat dispersé dans des villages socialistes.
4. Une parabole du changement de ce que Kuhn appelle des «
paradigmes », et que j’ai proposée pour la première fois en 1968 (Singleton, 1968,
p. 688).
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAUIl n’empêche qu’il doit y avoir des cas limites où il serait dans
l’intérêt durable des gens de s’en aller habiter définitivement
ailleurs. Il est difficile, évidemment, de décider concrètement quel
cas dépasse les limites d’une possible et raisonnable permanence
sur place. Mais l’acharnement à fixer les gens à tout prix dans un
Sahel devenu, du point de vue pluviométrique, saharien, grâce
entre autres au forage de puits, pourrait relever plus d’a priori
idéologiques que d’analyses concrètes. J’ai passé cinq ans au
Sénégal à étudier, en équipe interdisciplinaire, la région sahélienne
du lac de Guiers. Il en sera longuement question dans notre
cinquième histoire. Année après année, la dégradation du couvert
végétal, la disparition des troupeaux des Peuls, leur remplacement
par des Maures nomades avec leurs dromadaires, et l’abattement
des populations agricoles autochtones devenaient de plus en plus
manifestes. Notre troisième histoire sur la détérioration du climat
culturel y fera écho. J’y suis retourné une dernière fois en 1985, en
pleine saison sèche, au milieu d’une tempête de sable. Des dunes
sur la route, plus un brin d’herbe dans les champs, des gens
recroquevillés contre le vent. Devant ces scènes de désolation et de
désespoir, comment échapper à l’impression que la bataille contre
la désertification était, ici du moins, déjà perdue, et que, s’il fallait
peut-être sacrifier encore quelques bataillons en première ligne
(quitte, comme nous faisons pour nos sous-mariniers, à leur
donner une prime – Singleton, 1994d), la guerre ne serait gagnée qu’en
repliant stratégiquement la masse des troupes plus au sud, derrière
des tranchées vertes ? Tout en laissant quelques poches de
résistance pour tirer profit de l’avancée du désert – on peut penser, par
exemple, à une meilleure gestion de la faune sauvage (Vincke/
Singleton, 1982) – ne serait-il pas plus indiqué de consacrer des
ressources limitées entre autres à la lutte contre le déboisement des
monts de la Guinée, à la préservation des écosystèmes de
mangroves et à l’aménagement hydrique de la savane boisée ?
Ces propos seraient scandaleux s’ils étaient proférés sous forme
d’imposition impérieuse ou tout simplement de proposition
concrète de projets. Mon but est autre. Je veux tout simplement
faire penser à une possibilité : que la (re)production de puits
améliorés pourrait, dans certains cas limites et à moyen terme, ne pas
être la solution le plus à la hauteur de la situation.
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINES2) Plutôt que de penser aux seuls puits, on pourrait œuvrer en
même temps en faveur d’une utilisation moins dispendieuse, plus
économe du peu d’eau existant. Peut-être parce qu’elles seraient
plus diffuses, moins spectaculaires et surtout à inventer, des
initiatives visant à une meilleure gestion de l’eau ont moins la cote
que des puits auprès des bailleurs de fonds. Car améliorer ce qui
existe plutôt que d’expérimenter avec de l’inédit fait aussi partie
intégrante d’une certaine approche ONG. Que d’histoires dans la
littérature de vulgarisation développementiste pour montrer que
le « primitif » a souvent su mieux gérer son milieu naturel que ne
l’imagine le « civilisé ». M’étant exprimé de manière fort critique
à l’égard de l’expertise expatriée (Singleton, 2004f), je ne vais pas
me mettre maintenant à manquer de respect pour les «
ethnosavoirs ». Si, depuis des temps immémoriaux, les Wakonongo et
leurs semblables en sont sortis relativement bien vivants, c’est en
partie grâce à une certaine sagesse écologique. Mais cette vision
ancestrale du monde a implosé sous l’impact de facteurs qu’elle
n’avait pas prévus et qu’elle ne peut pas maîtriser. Parce qu’en
partie responsable du déferlement des forces en question,
l’Occident a su graduellement adapter sa mentalité en conséquence. À
l’ancien respect sacré envers la création s’est substituée une
préoccupation profane pour l’environnement. Un changement
allogène et trop rapide fait que, souvent en Afrique, la philosophie
ancestrale a volé en éclats, mais n’a pas été remplacée par une
philosophie équivalente tout aussi environment friendly. D’où une
impression, parfois, que c’est uniquement faute d’avoir eu des fusils
et des tronçonneuses que certaines populations indigènes n’ont
pas pu saccager à fonds perdus leurs ressources fauniques ou
forestières (Singleton, 1985). Si tout espoir d’un recours aux pratiques
écosystémiques du passé n’est pas perdu, la cause n’est pas gagnée
d’avance et doit être promue cas par cas.
En particulier, contribuer à la reprogrammation des gens pour
un emploi plus économe de leur eau n’est pas chose évidente. Il
suffit de penser à l’efficacité de nos campagnes télévisées
d’économie d’énergie une fois que les prix du pétrole diminuent à
nouveau ! L’ attachement non problématisé à un imaginaire peut aussi
induire un refus inconscient d’envisager des solutions autres que
des solutions de facilité. Nous verrons dans une de nos histoires
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAUque les grands de ce monde préfèrent des projets grandioses tels
que des barrages monumentaux. Mais même les agents plus
modestes des ONG de développement, quand ils pensent à la beauté du
small, penchent pour de petits puits, éventuellement bétonnés et
équipés de panneaux solaires, et rarement en faveur des modestes
campagnes pour venir à bout des mauvaises habitudes acquises
dans la gestion de l’eau.
3) Pendant mes cinq années au Sénégal, j’allais assez
régulièrement à Kaolack, capitale du Sine Saloum, passer quelques jours
en famille auprès des parents d’un de mes assistants. La ville ne
manquait pas d’eau, mais l’eau de la ville même était saumâtre et
provoquait un brunissement caractéristique des dents. Par
conséquent, l’eau potable d’un forage dans les faubourgs était amenée
jusque dans les concessions à dos d’âne. Les ménagères
kaolacquoises devaient payer pour cette eau. Mais c’était relativement
moins cher que ce que nous payons, en plus de nos factures d’eau
habituelles, pour nos bouteilles d’eau minérale – un luxe inutile
selon des revues de consommateurs. À Kaolack, cette activité
relevait du secteur informel et n’était donc pas exempte d’équivoques.
Elle faisait vivre, néanmoins, pas mal de gens.
Or, comme dit Guengant (1985), ces circuits commerciaux
parallèles, surtout dans le domaine de l’eau, répugnent, de
nouveau, à un certain imaginaire occidental. L’ eau, don de la Nature
et/ou de son Créateur, représenterait le gratuit par excellence.
Faire d’une nécessité vitale une occasion de commerce en la
privatisant est une entreprise, pensent les militants, digne de la seule
« civilisation capitaliste ». Ce qu’on ne peut guère éviter
désormais au Nord – les factures d’eau payées à des compagnies privées
qui se soucient plus du profit que de la bonne gestion – on devrait
à tout prix l’épargner aux pauvres du Sud. Pour les plus idéalistes,
il faut choisir entre Dieu ou Mammon. On aura beau vouloir le
blanchir honnêtement, l’argent restera sale. Jésus ayant donné le
mot d’ordre et Saint François montré l’exemple, on n’est pas étonné
de voir que l’Église a béatifié le fondateur américain d’une
congrégation religieuse à vocation œcuménique qui trouvait l’argent
tellement répugnant qu’il mettait des gants pour manipuler la
monnaie dans le métro. Pour les plus réalistes, l’argent est un mal
nécessaire, l’idéal serait un monde où les rapports humains ne
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINESseraient pas souillés par des questions de sous. Depuis des siècles,
l’Occident, croyant ou laïque, a eu du mal avec l’argent. Rome
condamna aussi bien les usuriers que les pauperes Christi – des
Chrétiens radicaux qui pensaient que même les Princes de l’Église
devaient pratiquer la pauvreté absolue. Au moment même où
Luther invoque le commerce des indulgences pour lancer la
Réforme, Thomas More rêve d’un pays où l’argent ne compte pour
rien. Aujourd’hui, comme pour se faire pardonner leurs biens
mal acquis, nos ploutocrates créent des Fondations charitables.
Sans avaliser l’avis des freudiens pour qui l’étalon or, cher à
certains monétaristes, n’était qu’une fascination puérile pour l’étron
5sublimée , il est clair que la civilisation occidentale peine à
trouver son équilibre aussi bien du côté de ses sous que de son sexe.
Loin de moi l’idée de faire écho à Bruckner (1983) et de
suggérer que la plupart des tiers-mondistes devraient soumettre leurs
sanglots à leurs analystes traitants ! Il n’empêche que qui a vécu
hors de la philosophie et de la pratique occidentale de la monnaie
peut se rendre compte de son impact ethnocentrique sur le choix
ou le refus du milieu ONG d’appuyer l’un ou l’autre projet
hydraulique. Dans le monde musulman qui m’est connu (si je ne voulais
pas heurter des susceptibilités, je dirais qu’il s’agit du Sénégal),
des personnalités qui, à mes yeux étaient devenues
scandaleusement riches, étaient considérées comme des bénis de Dieu par
leurs coreligionnaires moins fortunés. Dans des mondes plus «
primitifs », Mauss n’a pas tout à fait tort d’insinuer que rien n’est
gratuit, que tout se paye, sinon cash, du moins par un contre-don
tout aussi onéreux et obligatoire qu’une transaction économique.
Le monde villageois africain est déjà largement « contaminé » par
des considérations commerciales. Les enfants de Temeye Salane,
communauté située à une cinquantaine de mètres de la rive
nordest du lac de Guiers, se faisaient payer les seaux d’eau qu’ils
ramenaient du lac pour leurs propres parents ! On peut regretter cette
5. « The sense of value attaching to money is a direct continuation of the
sense of value that the infant attaches to its excretory product, one which in the
adult consciousness is replaced by its opposite, though it still persists unaltered
in the unconscious… metal coins and in particular gold, are unconscious
symbols for excrements, the material from which most of our sense of
possession, in infantile times, was desired » (Jones, 1923, pp. 197, 694).
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAUmonétarisation des institutions traditionnelles. Entre autres, la dot,
qui ne l’était pas, est en passe de devenir un commerce de
femmes. Mais si un des buts primordiaux que nous recherchons en
faisant des projets est d’intégrer les gens dans la vie moderne sur
un pied d’égalité avec les plus fortunés, n’est-il pas plus réaliste de
les programmer dès le départ pour la dure loi commerciale qui
régit, qu’on le veuille ou non, le struggle for life quotidien, plutôt
que de les cloisonner dans l’utopie, aussi irréaliste qu’équivoque, du
caritatif ou du communautaire ? Chez les Wakonongo, j’ai
moimême vite cessé de distribuer gratuitement des médicaments que
pourtant j’avais reçus gratis pro Deo. Car d’un côté, je me suis
rendu compte que le pur présent puérilise, et, de l’autre, que les
Wakonongo, convaincus qu’on n’a rien pour rien, donnaient
toujours quelque chose en retour pour s’assurer de l’efficacité du
cadeau reçu.
La sympathie que le bon Blanc éprouve « spontanément » pour
le non-marchand peut s’accompagner parfois d’une antipathie
excessivement ethnocentrique à l’endroit de propositions payantes,
entre autres dans le domaine de la gestion de l’eau. Un puits où le
plus de monde possible peut venir puiser pour rien le don de l’eau
que Dieu et/ou le Destin a fait à l’Humanité, voilà l’idéal. Mais
des privatisations – peu importe à quelle échelle – qui profitent,
même petitement, à certains seraient nettement plus équivoques.
Qu’éventuellement une coopérative sans but lucratif prenne en
charge la distribution de l’eau est compréhensible ; qu’une
compagnie le fasse, non pas pour rendre service mais pour faire du
profit, serait à la limite condamnable.
Je ne plaide pas pour le type de privatisation qui sévit en
Angleterre par les temps qui courent et qui fait qu’à Londres la
moitié de l’eau à usage domestique disparaît dans le sol, « faute »
de fonds pour réparer des canalisations qui datent de l’époque
victorienne. Je suggère tout simplement qu’au loin, il y a lieu de
tenir davantage compte des façons de faire et de penser locales et,
au près, de faire preuve d’une certaine cohérence. Quand les
Wallons vendent au prix fort leur eau aux Flamands ou quand les
Gallois font payer cher aux Anglais la leur, sommes-nous bien
placés au Nord pour recommander une gestion gratuite ou
artisanale de l’eau aux acteurs du Sud ? C’est sûr, on ne peut pas boire
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINESle pétrole. Mais pourquoi une certaine privatisation de la gestion
de l’eau qui profite aux populations se trouvant par hasard près
des sources nous énerve-t-elle plus sérieusement que le profit tiré
par les dynasties arabes d’un accident de l’histoire tout aussi
gratuit ? D’un côté, pourquoi sommes-nous prêts à indemniser des
peuples dont la flore contient des agents thérapeutiquement actifs,
ignorés pourtant même par leurs guérisseurs, tandis que, de l’autre,
nous aimerions voir ces mêmes peuples distribuer leur eau pour
rien ? N’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal à militer contre la
collectivisation des terres et en même temps trouver que l’eau doit
faire partie des biens communs ? De nouveau, analysant en
simple anthropologue, je ne prêche pour aucune chapelle –
uniquement pour la reconnaissance du fait qu’à l’une ou l’autre chapelle
personne n’échappe. Il serait sans doute exagéré de traiter tout
imaginaire de sectaire. Par contre, il est tout à fait exact
d’affirmer que n’importe quel imaginaire ne peut qu’être sélectif.
4) Si un puits, comme tout autre ouvrage d’ailleurs, jouit d’un
avantage non négligeable par rapport, mettons, à des œuvres de
conscientisation écologique ou à des mouvements induits de
population, c’est que l’ONG responsable peut le montrer du doigt à ses
bailleurs de fonds grands ou petits. On peut même à la limite
mettre son doigt dessus. Lors de mes premiers pas sur le sol tanzanien,
j’ai rencontré l’envoyée d’une grande association caritative
allemande en train d’inspecter une petite centrale hydro-électrique.
Je l’ai entendue demander sérieusement à l’évêque africain
bénéficiaire du projet : « Mais où donc est la plaque mentionnant que
“ceci est un don des généreux catholiques de l’Allemagne à leurs
pauvres frères de la Tanzanie” ? ». Un puits, ça se laisse
photographier, là où il est difficile de représenter graphiquement à ses
donateurs une conscientisation discrète et de longue haleine à
une gestion plus responsable de l’eau. L’ impact du matérialisme
sur l’imaginaire d’une civilisation qui se targue pourtant de haute
spiritualité ne se fait pas sentir dans le seul champ des ONG de
développement. Pour un anthropologue qui décroche une modeste
bourse pour cueillir des proverbes dont l’un ou l’autre pourrait
réactiver des énergies humaines, il y a cent chercheurs
grassement rétribués pour étendre des champs de pétrole.
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAU5) En outre, un projet centré sur un puits villageois possède
une valeur suprême aux yeux des ONG du Nord : sa dimension
communautaire. Rares sont les ONG qui traitent avec des
individus ne représentant, en apparence ou en fait, que leurs propres
intérêts. Pour être un interlocuteur valable d’une ONG
occidentale, il faut non seulement parler d’instinct ou par ruse (Laurent,
1998) la langue de cette organisation, mais aussi parler au nom
d’un groupe militant ou marginal. Pour être « un courtier en
développement », il faut représenter une institution fiable aux yeux des
bailleurs de fonds. Cette option ne répond pas uniquement à des
difficultés d’ordre pratique, de type administratif, politique ou
juridique, elle reflète une prise de position philosophique qui
confine parfois à une véritable imposition idéologique. Pour faire
entrer tout le monde dans son église, le missionnaire d’antan, en
suivant l’exemple de son Maître qui soupait avec des prostituées,
des publicains et autres endiablés, se compromettait aussi bien
avec les pouvoirs coloniaux qu’avec les autorités indigènes. Plus
polarisé, l’envoyé type de la coopération ONG a tendance à se
montrer nettement plus pharisaïque dans ses fréquentations. Les
Damnés de la Terre, mais pas ceux qui les condamnent !
Il faut savoir ce qu’on veut. Si on veut le développement, on a
intérêt à se souvenir que rien de semblable à OXFAM n’existait
quand l’Angleterre entama « LA » ou plutôt « sa » Révolution
industrielle. Le seul développement que le monde ait connu et que pas
mal de monde voudrait rendre durable n’est pas parti du
développement rural intégré, mais de la désintégration délibérée de
l’agriculture traditionnelle. En règle générale, il était en outre basé
sur un individualisme industrieux et fut rarement le fait d’une
coopération communautaire. Rochdale vient après et pas avant
Manchester ! L’ équivoque serait moins insurmontable si les ONG
se déclaraient en faveur de tout autre chose que le développement,
plutôt que pour un autre type de développement. Car un petit
dispensaire communautaire en brousse au lieu d’un grand
hôpital privé en ville s’articule toujours à une philosophie et à une
pratique occidentale de la santé, là où la maison « fétichiste » du
cru véhiculait une vision et une valorisation tout autres du naître
et de l’être bien. On aura beau opter aujourd’hui pour
l’alphabétisation fonctionnelle des villageoises plutôt que pour l’école
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINESçaise pour les fils à papa, on ne sera pas encore sorti des ornières
d’une scolarisation livresque pour emprunter la direction d’une
reprise de cette socialisation globale ciblée par les rites
d’initiation d’hier. Et si les ONG, à leur corps défendant, faisaient partie
intégrante de cette occidentalisation du monde décriée par un
Latouche (1989) ? Une complicité, d’ailleurs, à laquelle ni la
coopération universitaire en général, ni l’anthropologie, en particulier
n’échappent (Singleton, 2003c). Peut-on refaire le monde sans
défaire le développement (Appfel-Margin et al., 2003) ?
Plus radicalement encore, on ne peut pas « faire dans le
développement » en ignorant toute anthropo-logique, toute option quant
à la « nature » même de l’homme. Or, jusqu’à preuve du contraire,
le militant occidental n’a pas intérêt à assumer qu’en gros son
visà-vis africain partage l’idée qu’il s’est faite de la logique humaine.
Puisque les Wakonongo reconnaissaient nettement plus de
composantes humaines (entre autres l’ombre et une identité ancestrale
rediviva) que notre dualisme dichotomique qui oppose le corps à
l’âme, je ne savais jamais exactement qui ou quoi, par exemple,
prenait mes aspirines contre des maux de tête. De toute façon,
ceux-ci étaient attribués en première et non seulement en dernière
analyse à un facteur socio-somatique (un mauvais coucheur parmi
les voisins ou une belle-mère ingérable).
S’il y a une chose que l’Afrique des villages ignore, puisqu’elle
ne peut pas se permettre le « luxe » de la reconnaître, c’est le type
d’individu, a-social et ego-centrique qui a été responsable du
développement de l’Occident. L’ inexistence de ce genre d’acteur est
due autant à des conditions socio-économiques et des contraintes
du milieu qu’à des choix de société positifs ou vertueux. Il ne s’agit
pas de recanoniser les clichés sur l’évanescence de la personne
« primitive » face à l’emprise de sa horde envahissante ! Il y a autant
sinon davantage de caractères dans une communauté africaine
que dans nos quartiers anonymes. Il s’agit tout simplement de
reconnaître que la subjectivité africaine se vit au vu de l’altérité et
pas en fonction du soi tout seul. Résultant, selon la philosophie
politique dominante, d’un contrat, le social ne peut que sembler
superficiel et second à un individu occidental. À la limite, si un
Occidental n’y voit pas d’intérêt, il pourrait très bien se passer de
tout lien social – une conviction que confirmerait à sa façon
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAUle projet d’une allocation universelle « à titre individuel ». Un
Africain, par contre, en l’absence de structures sécuritaires autres
que celles de la famille étendue, n’a guère d’autre choix que de
vivre avec autrui d’emblée et d’office de manière organique. À
Dakar, nous avons étudié des « casseurs de cailloux », un ensemble
disparate d’individus isolés qui, pour leur propre compte,
fabriquaient du gravier, marteau en main, pour des patrons qui nous
paraissaient avoir tous les atouts de leur côté (Singleton, 1989c).
Mais, à part le fait qu’ils ne se sentaient pas particulièrement
exploités, nos suggestions qu’ils en sortiraient mieux en front uni
syndiqué se heurtaient au modèle et peut-être même à la réalité
familiale : « le patron fut un vrai père pour moi quand j’avais
besoin de médicaments », nous disait un des casseurs. Des
asymétries qui peuvent paraître du dehors absolument inacceptables
peuvent être acceptées du dedans, non pas tant faute de mieux,
mais comme ce qu’il y a de mieux en attendant non seulement un
très hypothétique optimum, mais même une amélioration
aléatoire.
De toute évidence socio-logique et socio-historique, c’est dans
ce milieu « familial » que les ONG trouveraient en Afrique les
partenaires les plus fiables. Mais pour des raisons qui leur sont
propres, la plupart des agences de coopération passent à côté de ces
évidences empiriques. Sans doute en partie parce que, chez eux,
le népotisme n’a pas bonne presse et parce que les organismes
financiers hésitent à avancer des crédits à des entreprises
purement familiales. Au Nord, il est effectivement plus facile de faire
travailler et surtout de licencier un simple ouvrier contractuel.
Mais au Sud, c’est loin d’être toujours le cas. Dans un système
matrilinéaire, la personne la mieux placée pour faire travailler un
neveu (le nepos du « népotisme ») serait son oncle maternel. Dans
une communauté africaine, il y a lieu de penser que la pression
des proches parents, l’autorité des aînés sur les cadets
constitueraient la meilleure garantie pour le succès d’un projet. Et pourtant,
un observateur n’échappe pas à l’impression que les coopérants
continuent à chercher des interlocuteurs de choix, soit dans des
regroupements relativement artificiels (des coopératives, des
syndicats, des paroisses), soit dans des entités qui n’existent que dans
l’imaginaire populiste (la population locale, la communauté
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HISTOIRES D’EAUX AFRICAINESlageoise, les femmes… et tout ce qui passe pour incarner les
forces vives de la Société Civile).
Mais notre histoire de Mapili et certaines de celles qui
suivront font penser qu’une population, même locale, étant souvent
faite de factions, ne peut pas parler d’une seule voix. Ne pouvant
que rarement travailler comme un seul homme, un village en tant
que tel ne peut guère figurer comme le seul sujet d’un projet.
Quand le phénomène « village » n’est, souvent, pas une, mais
plusieurs réalités, il ne peut pas constituer un critère d’application
transculturelle. Sur place, il se peut qu’il n’y ait tout simplement
pas de village du tout. L’ habitat des Wakonongo était tellement
dispersé qu’on ne pouvait même pas lui appliquer le terme
« hameau ». D’où, d’ailleurs, la faillite chez eux et leurs semblables
du programme des villages socialistes ou ujamaa. C’est faute
d’avoir tenu compte de la construction locale de l’espace humain
et non seulement faute de compétence technique ou de pièces de
rechange que, dans quatorze pays africains, 35 % des points d’eau
équipés d’une pompe étaient hors service : les locaux ne se
sentaient pas concernés par des emplacements localisés selon une
logique expatriée (La Revue Durable, 1, 2006). Même en dehors
du cas limite (l’implantation d’un puits dans un lieu consacré aux
ancêtres – un fait qui me fut rapporté par une étudiante
ivoirienne), pour rencontrer un minimum de succès, des projets
proposés du dehors doivent tenir compte au départ du spatial vécu
du dedans. Empêchés (à juste titre écologique) par un décret de la
Région de disposer de leurs déchets chez eux à l’ancienne, mes
voisins en Wallonie les déposent de nuit dans des lieux publics.
C’est de ce genre de décalage entre des conceptions qualitatives de
l’espace que résulte souvent l’échec de projets pourtant
idéologiquement impeccables et technologiquement fiables. Que ce soit en
horticulture ou en chirurgie, on ne greffe pas n’importe quoi sur
n’importe quoi. L’ appropriation est plus une question de culture
que de nature.
Au caractère hétéroclite de l’espace rural correspond
l’éclatement des catégories sociales. « Genre et Développement » : pas de
progrès sans l’implication des femmes. À Richard Toll sur le
fleuve Sénégal, sachant que je travaillais dans la coopération, un
groupe de femmes se sont présentées pour solliciter un projet. Ne
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UNE PREMIÈRE HISTOIRE D’EAU