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L'Évolution des mondes et des sociétés

De
351 pages

L’univers semble, au premier abord, nous offrir l’image de la fixité, de l’immobilité. Les astres qui se lèvent aujourd’hui sont ceux qui se levaient hier, et les constellations qu’admiraient, il y a bien des siècles, les pâtres de la Chaldée brillent encore sur nos têtes. Les poètes ont souvent chanté cet aspect des choses, en opposant la sérénité de la nature à l’agitation des hommes.

Mais avec un peu d’attention, on ne tarde pas, même dans le ciel, à voir quelques changements ; au milieu des étoiles on aperçoit des astres dont la position varie chaque jour : ce sont les planètes.

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Camille Dreyfus
L'Évolution des mondes et des sociétés
PRÉFACE
* * *
La philosophie, dans ce livre, n’est pas dans les m ots ; elle est dans le plan de l’ouvrage, dans l’exposition des faits, dans l’ench aînement des idées. Et pour caractériser ce qu’a voulu faire l’auteur, je ne tr ouve rien de mieux que cette citation empruntée à laCréationde Quinet : « Avant d’avoir jeté les yeux sur ces mondes anciens, j’étais comme un homme qui ne connaîtrait que l’histoire de son village depuis que son père s’y est établi. Tout le passé du genre humain lui est fermé ; il est égaré dans le présent, sans avoir aucune idée de la route par laquelle il y est arrivé. » Cette route que Quinet remontait de l’Histoire à la Nature, je veux essayer de la descendre, vingt ans après lui, de la Nature à l’Histoire. Par l’analyse des faits physiques, il a conclu à l’identité des lois de la Nature avec les lois historiques. Par la synthèse, il faut aujourd’hui appliquer aux faits historiques les lois de la Nature et montrer que, de la monère protoplasmique jusqu’à l’homme moderne, l’Evolution est fatale, ininterrompue et progressive. Mais jusqu’où faut-il remonter, et d’où faut-il par tir ? Faut-il laisser, suivant la belle expression de Littré, l’esprit se perdre, avec l’in définissable frémissement que cause l’abîme, dans l’espace et dans le temps sans bornes ? Je voudrais ne pas m’exposer au reproche de reporter en la science ce que la contem plation poursuit en ses lointains voyages. Et cependant, est-ce une faiblesse de mon esprit, est-ce une sorte de phénomène d’hérédité des vieilles formes intellectuelles, un atavisme métaphysique ? Je ne puis me détacher de la recherche des causes. Des esprits supérieurs qui n’ont rien donné au rêve, livrés tout entiers à la recherche d es lois de la matière, ont éprouvé la même angoisse. L’un d’eux, un maître, écrivait un jour : « Dans l’ordre de l’intelligence, la connaissance rigoureuse de l’ensemble des choses est inaccessible à l’esprit humain et cependant chaque homme est forcé de se construire ou d’accepter tout fait un système complet embrassant sa destinée et celle de l’univers. » Mais tandis que le problème des fins humaines qui préoccupait M. Berthelot me laisse indifférent, ou pour mieux dire, tandis que ce prob lème me semble résolu par la loi de l’évolution, le problème de la cause m’assiège et m ’obsède. Si j’osais, j’écrirais que j’ai l’impatience de la cause et il m’a fallu me défendr e contre moi-même pour ne pas me perdre dans ces régions de la contemplation et de la poésie que Littré ne veut pas laisser confondre avec le domaine de la Science. Au moins est-il permis de remonter aussi loin que peuvent atteindre la raison et l’expérience. Quand on est parvenu à ce fait premier, on approche de la source des lois qui ont fait l’ho mme physique et l’être moral, la civilisation matérielle et le développement intelle ctuel de l’humanité. Remonter dans la série des causes aussi loin qu’il est possible à l’homme de le faire, ce n’est donc pas une œuvre vaine. Et si la solution absolue et mathémati que nous est inaccessible, la recherche des solutions approchées est non seulemen t la satisfaction d’un besoin impérieux de : l’esprit humain, elle est encore l’origine même de toute connaissance et de toute science. D’ailleurs qu’on ne s’y méprenne pas. L’homme peut rechercher deux sortes de causes. Il peut poursuivre vainement ce je ne sais quoi échappant aux réalités matérielles, créat ion ou rêve de l’esprit humain,
abstraction de quintessence qui fait l’objet des sy stèmes métaphysiques : c’est la recherche de la substance. L’homme peut encore, négligeant les abstractions de l’esprit, poursuivre jusque dans leurs éléments matériels les plus simples les causes physiques, celles qui, considérées indépendamment de la nature intime des choses et de leur substance, contiennent en germe la succession des faits suivants et des faits actuels. Ce que l’homme sait de ces causes physiques et maté rielles, j’ai tenté de le coordonner en ces pages. Que le savant ne cherche dans ces lignes aucun fait nouveau : j’ai, dans le champ immense des faits scientifiques, lié en gerbes ceux dont j’avais besoin pour satisfaire mon esprit ; je n’ai — malheureusement pour moi — apporté aucune semence nouvelle à la moisson de vérité.. J’ai tenté une synthèse, et aussi un résumé de mes connaissances. Ce livre écrit pour moi, comme une sorte d’examen de conscience philoso phique, n’était pas, pour ainsi dire, destiné au public. C’est le travail d’un homme qui, jeté par les nécessités de l’existence dans les luttes de la presse, et par les hasards de la vie dans les luttes de la politique, a essayé, à certains jours, de se ressaisir lui-même, de se dégager du choc des passions et des intérêts pour s’interroger sur ces problèmes toujours posés et ja mais résolus, qui sont l’honneur de l’esprit humain. Le savant donc pourra me trouver insuffisant ; le p hilosophe pourra me dédaigner, mais l’homme qui vivant dans les faits et des faits, n’a cependant pas abdiqué le droit de penser et de rêver, celui qui, aux heures où la lutte fatigue, cherche à se reposer et à se retremper au commerce des grands esprits, celui-là me lira, me comprendra et ne sera point tenté de me railler. Aussi bien, dans le chaos des doctrines diverses ou contradictoires, entre le matérialisme qui nie, le spiritualisme qui affirme, la religion qui impose, l’idéalisme qui rêve, le positivisme qui ne se prononce pas, n’est-il pas téméraire à un profane de dire son mot ? Ce mot aura, à tout le moins, la valeur de la parole d’un homme qui, n’appartenant à aucune secte ni à aucune école, met tous ses efforts à penser clairement et librement. Et peut-être qu’un jour quelque philosophe de la na ture, ouvrant ce livre demeuré inconnu, y trouvera ce que j’y aurai mis sans le sa voir : l’embryon de la doctrine qui reliera entre eux tous les phénomènes de l’univers et qui permettra, comme le voulait Spinoza, de descendre de la première cause physique jusqu’à l’effet actuel, par une chaîne ininterrompue de déductions mathématiques. F.-CAMILLE DREYFUS.
paris. Avril 1888.
* * *
Je ne veux pas laisser paraître ce livre sans dire ici ce que je dois de gratitude à mes jeunes collaborateurs, André, Daniel et Philippe Berthelot, les fils de l’illustre chimiste. Plus d’une fois leurs notes ont passé tout entières dans ma rédaction et plus d’une page de l’Évolutionleur œuvre. J’avais conçu l’idée et le plan de est l’ouvrage ; ils en ont amassé les matériaux ; le mérite de l’œuvre, si mérite il y a, leur revient pour une large part. F.-C.D.
INTRODUCTION
HISTOIRE DE LA THÉORIE DE L’ÉVOLUTION
* * *
Combien notre Univers diffère de celui que croyaien t connaître les anciens, de celui même de Newton, de Laplace et d’Arago. Il n’y a guère plus de cent ans, on considérait le système de monde comme un domaine limité à trois cent vingt-sept millions de lieues par l’orbite de Saturne, la plus lointaine des planètes alors connues. Puis, au delà, semées sur une sphère, les étoiles e t enfin plus loin un grand espace vide. Ce ciel était comme cristallisé. Les étoiles brillaient immobiles depuis l’origine du monde ; les planètes se mouvaient éternellement dan s les mêmes orbites. — Les prévisions, toujours vérifiées, de l’astronomie, le calcul des éclipses, le retour des comètes n’étaient-ils pas autant de preuves irrécusables de la stabilité universelle ? Et de même que l’univers, la Terre, ce premier univ ers de l’homme, était regardée comme n’ayant subi que d’insignifiants changements depuis lé jour de la création. Aussi loin que permettait de remonter l’histoire, l a distribution des continents et des mers, des montagnes et des fleuves était restée à p eu près la même. La faune, la flore n’avaient pas varié depuis les âges les plus reculés. L’homme, avec ses hautes facultés, ses instincts sociaux, ses sentiments religieux, son intelligence supérieure, avait toujours été le roi de la nature. Que de changements dans cette conception ! Nous connaissons un univers plus vaste que ne le rêvait l’imagination des poètes dans ses écarts les plus audacieux. La découverte de Neptune a reculé les frontières du système solaire à plus d’un milliard de lieues ; la mesure de la distance des étoiles a rep orté la moins éloignée à plus de huit mille milliards de lieues. Nous avons appris aussi que tous ces clous d’or semés dans le ciel sont des soleils incandescents qui se déplacen t en tous sens, s’approchent ou s’éloignent les uns des autres avec des vitesses ve rtigineuses ; que, parmi tous ces astres, les uns sont des mondes à peine formés, les autres des mondes qui touchent à leur déclin. Il en est do même des planètes ; nous pouvons remonter jusqu’à leur naissance et les suivre jusqu’à leur fin ; nous pouvons retracer le tableau des origines de la Terre. D’innombrables faunes, d’innombrables flores, aujou rd’hui disparues, se sont succédé sur notre globe. Des forêts épaisses ont poussé jad is où bruissaient des milliers d’insectes, où erraient d’énormes animaux dont, en fouillant les profondeurs de la Terre, on retrouve à peine quelques rares débris. Tout cela est immobile et mort, mais tout cela a vécu. Les êtres vivants se transforment sans cesse et l’h omme lui-même n’est point une exception dans l’ensemble des choses. Sa place et s on rôle dans la nature, cette question capitale pour l’humanité, cette base de to ute philosophie, sont définitivement déterminés par la connaissance de son origine anima le. Les conséquences de cette notion désormais acquise sont telles qu’aucune science ne peut s’y dérober, et l’on peut dire que l’anthropologie a révolutionné la philosophie. Mais ces transformations de l’univers astronomique, de la Terre et de ses habitants, ne se sont pas faites au hasard. Elles se sont opérées suivant des lois, toujours et partout
les mêmes, dont les effets, lents au point d’être insensibles dans l’unité de temps, sont irrésistibles par leur persistance dans l’éternité. Cette rénovation de toutes les sciences, par la doc trine de l’évolution, est une des e œuvres capitales que le XIX siècle a réalisées ; nous allons essayer de dire comment, à la suite de quels efforts, par le concours de quels savants, de quels philosophes, elle a réussi à s’établir dans toute son ampleur. C’est l’étude des lois de la vie animale qui a conduit à celle plus générale de l’évolution physique, intellectuelle et sociale. Jusque vers 1859 on admettait presque universelleme nt les vues de Linné sur les espèces animales ou végétales. Le célèbre naturaliste suédois, après avoir donné une classification systématique des êtres organisés, attribua à cette classification une valeur absolue. S’inspirant évidemment du récit biblique d e la création, il déclare : « Nous comptons autant d’espèces qu’il est sorti de couples de la main du créateur. » C’est dire que tous les animaux actuels sont descendus des animaux primitifs, sans qu’aucune de ces familles naturelles se soit éteinte, sans qu’aucune se soit perfectionnée ou dégradée. Linné admettait également la légende du déluge, l’h istoire de l’arche de Noé, le débarquement des animaux sur le mont Ararat ; pour éluder la difficulté de faire vivre en ce seul endroit tant de plantes et d’animaux divers , il dit que les animaux polaires pouvaient habiter le sommet de la montagne, ceux des climats chauds le pied, ceux des régions tempérées la zone moyenne ; il oubliait que les animaux de proie auraient suffi à exterminer tous les herbivores, et que ceux-ci aura ient détruit de leur côté les rares espèces végétales. Un équilibre analogue à celui qu i existe aujourd’hui ne pouvait s’établir, si, primitivement, il n’y avait qu’un seul représentant de chaque espèce. Linné lui-même n’a pu s’empêcher d’ailleurs de reco nnaître qu’un grand nombre d’espèces nouvelles ont pris naissance, grâce au croisement de deux espèces voisines. Mais ses disciples érigèrent en dogme l’invariabilité des espèces, et voulurent en faire la pierre angulaire de la zoologie. Les grands serv ices rendus par Linné à l’histoire naturelle, la conformité de ses idées avec les croy ances religieuses dominantes, donnèrent à sa doctrine assez de crédit pour qu’elle soit restée en vigueur jusqu’à ces derniers temps. e Seuls, durant le XVIII siècle, quelques rares esprits, convaincus qu’il n ’y a pas discontinuité dans la nature, pensèrent que les div erses formes du règne animal pourraient bien descendre les unes des autres ; et de ce nombre furent Bonnet, Robinet, Erasme Darwin, Diderot : « De même, dit Diderot, que dans le règne animal ou végétal, un individu commence pour ainsi dire, s’accroît, dure, dépérit et passe, n’en serait-il pas de même des espèces entières ? Le philosophe ne pou rrait-il pas soupçonner que l’animalité avait de toute éternité ses éléments pa rticuliers épars dans la matière ; qu’il est arrivé à ces éléments de se réunir ; que l’embryon ainsi formé a passé par une infinité d’organisations ; qu’il y a eu succession du mouvem ent, de la sensation, de la pensée, de la conscience, des sons articulés, des sciences et des arts ; qu’il s’est écoulé des millions d’années entre chacun de ces développements ; qu’il disparaîtra peut-être de la nature, ou plutôt continuera d’y exister, mais sous une forme et avec des facultés tout autres ? » Un grand naturaliste, Buffon, devait donner à ces v ues intuitives une précision plus grande. Loin de regarder, ainsi que l’avait fait Linné, la classification comme le code de la science, il laissa de côté tout cet appareil de div isions et de subdivisions trop bien ordonnées ; il se préoccupa surtout de décrire. D’a bord favorable à l’immutabilité de
l’espèce, il ne tarda pas à changer d’opinion. En d écrivant les animaux par faunes, son attention se trouva appelée sur leur distribution géographique et sur les causes qui l’ont déterminée. En comparant les faunes des deux contin ents, il devint transformiste. « De même, un siècle plus tard, Darwin conçut sa doctrine en voyant se succéder les faunes 1 des grandes régions du globe . » Buffon, après avoir remarqué que les animaux communs à l’Europe et à l’Amérique sont peu nombreu x et que pourtant la plupart des animaux européens ont leurs analogues en Amérique, ajoute : « En tirant des conséquences générales de tout ce que nous avons dit, nous trouverons que l’homme est le seul des êtres vivants dont la nature soit a ssez étendue et flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout. Quant aux animaux, ceux d’un continent ne se trouvent pas dans l’autre ; ceux qui s’y trouvent sont altérés, rapetissés, changés au point d’être méconnaissables. En faut-il plus pour être convaincu que l’empreinte de leur forme n’est pas inaltérable ? que leur nature peut varier et mê me changer absolument avec le temps ; que par la même raison les espèces les moin s parfaites, les plus délicates, les moins. agissantes, les moins armées, etc., ont déjà disparu ou disparaîtront avec le temps. Le prodigieux mammouth n’existe plus nulle p art. Combien d’autres espèces s’étant perfectionnées ou dégradées par les grandes vicissitudes de la terre et des eaux ne sont plus les mêmes qu’elles étaient autrefois. » Et, quelques pages plus loin, Buffon pose avec une netteté singulière tous les problèmes qu’a débattus et que débat encore notre siècle. « Comment connaître autrement que par l’union mille et mille fois tentée d’animaux d’espèces différentes leur degré de parenté ? L’âne est-il plus proche parent du cheval que du zèbre ? A quelle distance de l’homme mettrons-nous les grands singes qui lui ressemblent si parfaitement par la conforma tion du corps ? Toutes les espèces animales étaient-elles autrefois ce qu’elles sont a ujourd’hui ? Les espèces les plus faibles n’ont-elles pas été détruites par les plus fortes ou par la tyrannie de l’homme dont le nombre est devenu mille fois plus grand que celui d’aucune autre espèce d’animaux ? Quel rapport pourrions-nous établir entre cette par enté des espèces et une autre plus connue qui est celle des différentes races d’une même espèce ? La race, en général, ne provient-elle pas, comme l’espèce mixte, d’une disconvenance à l’espèce pure dans les individus qui ont formé la première souche de la ra ce ? Combien d’autres questions à faire sur cette seule matière et qu’il y en a peu que nous soyons en état de résoudre ! » Ces problèmes que Buffon avait hardiment abordés et soulevés, Lamarck, le véritable fondateur de la théorie de l’évolution, allait en d onner la clé. « A lui, dit l’allemand Haeckel, revient l’impérissable gloire d’avoir, le premier, élevé la théorie de la descendance au rang d’une théorie scientifique indépendante et d’en avoir fait la base de la biologie tout entière. » Né en 1744, Lamarck commença à exposer sa théorie e n 1801 et la développa complètement en 1809 dans son admirablePhilosophie zoologique.versé dans la Très connaissance des animaux inférieurs, Lamarck pensa que ces organismes se sont formés les premiers aux dépens de la matière brute, et que d’eux sont descendus, par un lent perfectionnement, tous les êtres qui habitent aujourd’hui la surface de la terre. Comment s’effectuent ces variations ? Grâce à deux lois : l’adaptation et l’hérédité. D’un côté, les besoins de l’animal, besoins en rapp ort avec l’influence du monde extérieur, ont déterminé la répétition de certains actes, la formation de certaines habitudes. Or, dit Lamarck « l’emploi fréquent et soutenu d’un organe quelconque fortifie peu à peu cet organe, le développe, l’agrandit, tandis que le défaut constant d’usage de tel organe l’affaiblit isensiblement et finit par l e faire disparaître. » Lamarck a cité un grand nombre d’exemples à l’appui de cette thèse. O n sait que les yeux dés animaux
dont l’existence s’écoule dans l’obscurité s’atroph ient ou disparaissent : tels sont les reptiles des cavernes obscures ou les poissons dés grandes profondeurs de la mer. Lamarck attribuait donc la transformation des espèc es à l’action du milieu ambiant, se traduisant par les besoins et l’habitude. Le long cou de la girafe est dû, selon lui, à l’effort que fait l’animal pour brouter les feuilles des arbres, seule végétation des pays arides où elle vit ; la langue du pic et celle du fourmilier sont produites par l’habitude qu’ont ces animaux de chercher leur nourriture dans les trous étroits et profonds ; lès membranes natatoires des grenouilles aux efforts pour nager, à la résistance de l’eau. Toutes ces idées de Lamarck sont fort justes au fond ; on peut seulement lui reprocher d’avoir exagéré l’influence de l’habitude ; on doit regretter surtout qu’il n’ait pas aperçu le mécanisme même de la variation, la sélection nature lle, que Darwin mit plus tard en lumière. La deuxième loi posée par Lamarck est la loi de l’hérédité : « Tout ce que là nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l’influen ce des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, et par conséquent par l’influence de l’emploi prédominant de tel organe ou par celle d’un défaut constant d’usage de telle partie, elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent. » Cette loi de l’hérédité est demeurée, comme on l’a dit, la clé de voûte de l’édifice dé Darwin ; seulement, celui-ci ; en montrant que la l utte pour l’existence a eu pour effet d’éliminer les formes imparfaites, et de ne laisser subsister que les organes les mieux adaptés à leurs fonctions, a pu expliquer comment les espèces actuelles sont si bien en harmonie avec leurs conditions d’existence qu’on le s a cru créées pour vivre dans ce milieu, et qu’on a appuyé la théorie des causes finales sur cet accord si parfait. Comme Darwin, Lamarck admet que les espèces se formentparleur genre de vie et nonpource genre de vie ; mais il n’explique pas comment tous les êtres chez qui cette adaptation ne s’est pas faite ont disparu. Au lieu de rendre comp te de l’adaptation, il la prend comme point de départ. C’est ainsi que grâce à l’adaptation et à l’hérédit é, les espèces ont varié durant le cours des siècles, et que d’un petit nombre de form es primitives extrêmement simples sont descendus tous les animaux actuels. Lamarck tr ace hardiment ce tableau généalogique. Selon lui, les infusoires nés directement, par génération spontanée, de la matière brute, ont produit les polypes et les radia ires ; d’autre part, les vers qui se sont formés dans les corps organisés, sont montés plus haut ; ils ont produit les mollusques, les insectes et enfin les vertèbres. Quant à l’homme, Lamarck, malgré certaines réserves de langage, n’hésite pas à le faire descendre de mammifères voisins des singes. I l montre comment une race de quadrumanes en cessant de grimper a pu devenir bima ne ; comment elle a acquis la station verticale, comment cet effort pour se tenir debout amena le redressement du tronc et la métamorphose des membres. Les hommes-singes auxquels ces changements avaient assuré une incontestable supériorité sur les êtres voisins, s’associèrent, et alors naquit le langage, représenté d’abord par des cris grossiers qui, peu à peu, furent perfectionnés et articulés. C’est ainsi que les hom mes-singes devinrent des hommes véritables. L’évolution de l’univers se fait donc graduellement et sans secousses depuis la matière brute jusqu’à l’homme, grâce au seul jeu des forces naturelles. Jamais il ne s’est produit de ces révolutions subites, de ces grands cataclysm es, que les naturalistes d’autrefois admettaient si volontiers, et que Cuvier allait mettre encore plus en honneur. Frappé de l’existence des types de transition que l’on rencon tre entre les diverses formes de mollusques, Lamarck conteste la réalité de ces boul eversements gigantesques,
« Pourquoi, dit-il, supposer, sans preuves, une cat astrophe universelle, alors que la marche de la nature suffit pour rendre compte de tous les faits que nous observons ? Si l’on considère, d’une part, que la nature ne fait r ien brusquement, que partout elle agit avec lenteur et par degrés successifs, et d’autre p art que les causes particulières ou locales des désordres, des bouleversements, des dép lacements peuvent rendre raison de tout ce que l’on observe à la surface du globe, on reconnaîtra qu’il n’est nullement nécessaire de supposer qu’une catastrophe universelle est venue tout culbuter et détruire une grande partie des opérations mêmes de la nature. » C’était la théorie des causes actuelles qui, repris e et développée plus tard, est aujourd’hui universellement admise en géologie. Ces idées, si nouvelles pour l’époque où elles se p roduisaient, ne furent pas comprises, et un demi-siècle s’écoula avant que l’on y revint. Cuvier, dans son Rapport sur les progrès des sciences naturelles, où il y a place pour les plus infimes travaux anatomiques, ne dit rien de l’œuvre capitale de Lamarck. Le grand naturaliste savait bien qu’il serait méconnu de son temps ; aussi termine-t -il son livre par cette mélancolique réflexion : » Les hommes qui s’efforcent de reculer les limites des connaissances humaines savent assez qu’il ne leur suffit pas de découvrir et de montrer une vérité utile qu’on ignorait, et qu’il faut encore pouvoir la répandre et la faire reconnaître ; or laraison individuelle et la raison politique qui se trouvent dans le cas d’en éprouver quelques changements y mettent en général un obstacle tel qu’il est souvent plus difficile de faire reconnaître une vérité que de la découvrir. » « Mais, dit fort bien M. Perrier, l’homme qui a le premier cherché à préciser scientifiquement quels liens dé parenté généalogique unissaient ensemble les animaux les plus simples aux plus parfaits ; qui le premier a pénétré l’importance du phénomène d’hérédité ; qui a osé affirmer que nous devions ch ercher l’explication de la nature présente dans la nature passée ; qui a posé comme u ne règle générale du développement de notre globe, comme de celui des organismes, une évolution lente et graduelle, sans secousses et cataclysmes ; l’homme qui le premier à essayé de sonder les mystères de la vie à la lumière des sciences ph ysiques, cet homme aura éternellement droit à l’admiration de tous. » Peut-être les idées de Lamarck eussent-elles plus rapidement pris l’importance qu’elles méritaient, si à ce moment même, tous les naturalis tes n’eussent été occupés des discussions qui s’élevaient entre deux hommes égale ment illustrer : Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire. Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, frappé des ressemblances qu’offrent tous les vertébrés entre eux, y vit un dessein général que la nature s emble suivre, comme avait déjà dit Buffon, « de l’homme aux quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, dés reptiles :ii x poissons. » Geoffroy érigea cette vue de Buffon en un principe général dont il prétendit faire la base de l’anatomie et de la zoologie tout entière : le principe de l’unité de p lan de composition. Dès 1795, à peine âgé de vingt-trois ans, il écrivait : « Là nature n’a formé tous les êtres vivants que sur un plan unique, essentiellement le même dans son princ ipe, mais qu’elle a varié dé mille manières dans toutes ses parties accessoires. ». Le s différences des animaux s’expliquent donc simplement par les différences de ce développement de certains organes ; d’ailleurs l’accroissement des uns entraîne nécessairement parune sorte de balancementGeoffroy érigeait en loi générale, l’atrophie  que de certains autres. Les mêmes parties constitutives se retrouvent dans tous les animaux, et c’est à leurs connexions réciproques qu’on peut les reconnaître, quelque altérées qu’elles soient en