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L'Heure de s'enivrer. L'univers a-t-il un sens ?

De
288 pages

" Ainsi, toutes ces combinaisons infiniment fertiles de la matière, cette activité nucléaire des étoiles, ce bourdonnement électromagnétique des nébuleuses interstellaires, cette fièvre biochimique exubérante de l'océan primitif, tout n'aurait d'autre sens que de préparer l'holocauste nucléaire ? La conscience n'émergerait-elle – en quinze milliards d'années – que pour s'éliminer en quelques minutes ?



L'univers engendre la complexité. La complexité engendre l'efficacité. Mais l'efficacité n'engendre pas nécessairement le sens. Elle peut aussi conduire au non-sens.



Potentiellement, le conflit est inscrit depuis les temps les plus reculés, dans le développement de l'univers et l'édification de la complexité. Avec l'homme, il prend sa dimension tragique. Simultanément, une issue se dessine. Il revient à l'être humain de donner un sens à la réalité.



Nous (notre génération) sommes les témoins et les acteurs de cette période de l'histoire où ce problème entre dans sa phase décisive. Si nous avons un rôle à jouer dans l'univers, c'est d' aider la nature à accoucher d'elle-même. L'être le plus menaçant est aussi le seul qui puisse faire réussir l'accouchement.



L'intelligence n'est pas nécessairement un cadeau empoisonné. L'absurde est encore évitable. L'éveil de la jubilation est, peut-être, l'antidote le plus efficace. "


Hubert Reeves


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couverture

Du même auteur

Évolution stellaire et nucléosynthèse

Gordon and Breach/Dunod, 1968

 

Soleil : histoire à deux voix

(en coll. avec Jacques Very, Éliane Dauphin-Lemierre

et les enfants d’un CES)

La Noria, 1977

La Nacelle, 1990

Seuil Jeunesse, 2006

 

Patience dans l’azur

L’évolution cosmique

Seuil, « Science ouverte », 1981

et « Points Sciences » no 55, nouvelle édition, 1988

 

Poussières d’étoiles

Seuil, « Science Ouverte », 1984 (album illustré)

et « Points Sciences » no 100, nouvelle édition, 2009

et Point Deux, 2011

 

Malicorne

Seuil, « Science ouverte », 1990

et « Points Sciences » no 179, 2007

 

Poussières d’étoiles

Hubert Reeves à Malicorne

(cassette vidéo 52 min)

Vision Seuil (VHS SECAM), 1990

 

Comme un cri du cœur

(ouvrage collectif)

L’Essentiel, Montréal, 1992

 

Compagnons de voyage

(photographies Jelica Obrénovitch)

Seuil, « Science Ouverte », 1992 (album illustré)

et « Points » no P542, nouvelle édition, 1998

 

Dernières nouvelles du cosmos

Seuil, « Science ouverte », 1994

et « Points Sciences » no 130, nouvelle édition, 2002

 

L’espace prend la forme de mon regard

(photographies Jacques Very)

Myriam Solal, 1995

L’Essentiel, Montréal, 1995

Seuil, 1999

et « Points Sciences » no 173, 2006

 

La Plus Belle Histoire du monde

(en coll. avec Yves Coppens,

Joël de Rosnay et Dominique Simonnet)

Seuil, 1996

et « Points » no P897, 2001

 

Intimes convictions

(entretiens)

Paroles d’Aube, 1997

La Renaissance du livre, 2001

 

Oiseaux, merveilleux oiseaux

Seuil, « Science ouverte », 1998

et « Points Sciences » no 154, 2003

 

Noms de dieux

(entretiens avec Edmond Blattchen)

Stanké, Montréal, et Alice éditions, Liège, 2000

 

L’Univers

(CD à voix haute)

Gallimard, 2000

 

Sommes-nous seuls dans l’Univers ?

(en coll. avec Nicolas Prantzos,

Alfred Vidal-Madjar et Jean Heidmann)

Fayard, 2000

Le Livre de poche, 2002

 

Hubert Reeves par lui-même

Stanké, Montréal, 2001

 

La Nuit

(CD)

Éditions De Vive Voix, Paris, 2001

 

Hubert Reeves, conteur d’étoiles

(documentaire écrit et réalisé

par Iolande Cadrin-Rossignol)

Office national du film canadien, 2002

DVD éditions Montparnasse, 2003

 

Mal de Terre

(en coll. avec Frédéric Lenoir)

Seuil, « Science ouverte », 2003

et « Points Sciences » no 164, 2005

 

Chroniques du ciel et de la vie

Seuil/France Culture, 2005

et « Points Sciences » no 191, 2010

 

Réponses à des questions fréquemment posées

De l’astronomie à la crise écologique actuelle, Vol. 1 et 2

CD Spirit Music, Metz, 2006

 

Chroniques des atomes et des galaxies

Seuil/France Culture, 2007

et « Points Sciences » no 200, 2011

 

Patience dans l’obscur

(photographies Jacques Very)

Éditions Multimondes, Montréal, 2007

 

Petite histoire de la matière et de l’Univers

par Hubert Reeves et ses amis

Le Pommier, 2008

 

Je n’aurai pas le temps

Mémoires

Seuil, « Science ouverte », 2008

et « Points Sciences » no 205, 2012

 

Le Joli Monde d’Hubert Reeves

(en coll. avec Christophe Aubel et Cécile Léna)

Élytis, 2009

 

Arbres aimés

(photographies Jacques Very)

Seuil, 2009 (album illustré)

 

Du Big Bang au vivant

(en coll. avec Jean-Pierre Luminet,

réalisé par Iolande Cadrin-Rossignol et Denis Blacquière)

DVD éditions ECP Montréal, 2010

 

Images du Cosmos

(en coll. avec Benoît Reeve)

DVD et Blu-ray, La Ferme des étoiles, 2010

 

L’Univers expliqué à mes petits-enfants

Seuil, 2011 et 2012 (album illustré)

 

La Petite Affaire jaune

Elytis, 2011

 

L’Avenir de la vie sur Terre

Bayard, « Les petites conférences », 2012

 

Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve

Seuil, « Science ouverte », 2013

Je dédie ce livre à tous les « cœurs tendres qui haïssent le néant vaste et noir ».

PREMIÈRE PARTIE

PULSION DE MORT



L’humanité prépare fébrilement son propre suicide

Prologue : des phoques et des soldats


J’adore les émissions télévisées sur la vie des animaux. Le manège des vivants me fascine. Me reviennent en mémoire les images d’un combat. Deux phoques mâles se battent pour une femelle. Les coups sont durs mais la voix « off » est rassurante. « Ici, on ne tue pas. Dès que le sang coule, la lutte cesse. Le gagnant ne harcèle pas le perdant qui abdique. »

« Ainsi se sélectionnent, ajoute la voix maintenant enthousiaste du biologiste, des géniteurs vigoureux, de qui naîtront de jeunes phoques sains et fringants. » L’écran nous les montre. Ils s’égaillent sur les falaises ensoleillées blanchies d’embruns.

« Grâce au progrès des connaissances scientifiques, poursuit le commentateur, nous savons maintenant interpréter ces luttes apparemment si cruelles. Il faut y voir des manifestations de la sélection naturelle, le mécanisme de l’évolution des espèces, de la bactérie à l’être humain. »

Sur l’autre chaîne de télévision, l’ambiance est différente. C’est une rétrospective historique de la guerre 14-18. Un paysage de boue, de fil de fer barbelé, parsemé de cadavres. Ici, on tue. En longues files, des brancards sont ramenés vers les tranchées. Le commentateur parle du désespoir de ces hommes qu’on a forcés, l’arme au poing, à sortir sous le feu des mitrailleuses ennemies. Et, sur tout cela, comme une chape de plomb, l’absurdité de cette guerre inutile, interminable, qui n’a pas plus de raison de finir qu’elle n’en a eu de commencer.

Question naïve : ces beaux soldats qui marchent à la boucherie ne sont-ils pas, comme les jeunes phoques, les enfants des mécanismes admirables de la sélection naturelle ? Est-ce là le résultat de l’évolution biologique ? De l’océan primitif aux tranchées du Chemin des Dames… Cruelle absence du commentaire rassurant de l’autre chaîne. Peut-on, comme pour les phoques, interpréter derrière les apparences ? Ou bien quelque chose, en route, s’est-il cassé ?

Enfants du hasard ?

« Faux problème », aurait répondu une école de pensée du début de notre siècle. La réalité est fondamentalement absurde et dénuée de sens. Toute apparence du contraire est à mettre au compte d’une illusion anthropomorphique. L’être humain est le fruit du pur hasard.

Ce point de vue paraît aujourd’hui un peu simpliste. Les acquis des sciences contemporaines, en particulier de l’astronomie, nous invitent à repenser le problème. La notion d’évolution, introduite au départ par la biologie, envahit maintenant tout le discours scientifique. Depuis quinze milliards d’années, la matière évolue vers des états d’organisation, de complexité, de performance de plus en plus élevés. A partir du chaos primordial, elle a engendré successivement : les nucléons, les atomes, les molécules, les cellules et les organismes vivants.

L’absurde au second degré

Tout se passe comme si, pour employer une expression imagée, l’univers était animé d’une pulsion de vie. De quoi s’agit-il exactement ? Dans les chapitres de cet ouvrage, j’essaierai de présenter, d’une façon simplifiée, ce que la science nous donne à comprendre de cette fièvre d’organisation matérielle.

Le hasard, bien sûr, n’en est pas absent. Il y joue un rôle fondamental. Si le hasard pur est stérile, il devient fécond lorsqu’il est encadré par la nécessité. Mais de quelle nature est cette nécessité ?

Je serai amené à présenter et à discuter, d’une façon critique, certaines notions populaires aujourd’hui. Pouvons-nous, en toute rigueur, parler d’un début de l’univers ou encore d’un principe anthropique qui fait de l’être humain le but de l’univers ? Que dit et que ne dit pas la science à ce sujet ?

L’expression principe de complexité remplacerait avantageusement, à mon avis, le chauvinisme peu justifié du terme « anthropique ». Les lois naturelles, les constantes de la physique, les conditions macroscopiques universelles semblent particulièrement appropriées à l’émergence de la complexité au long des ères. La pulsion de vie est aussi une gestation de l’intelligence.

C’est là que les choses se gâtent. Le passage d’une chaîne de télévision à l’autre — des beaux phoques aux beaux soldats — le démontre d’une façon saisissante. Depuis des millénaires, l’être humain utilise son intelligence pour préparer des armes toujours plus efficaces, toujours plus meurtrières. Avec l’avènement de la bombe atomique, avec l’escalade de l’armement nucléaire, la race humaine est passible d’extermination, sans que cette menace permanente ne ralentisse, en aucune façon, l’accumulation des armes.

Tout se passe comme si notre espèce était animée d’une pulsion de mort qui la pousse à faire, le plus rapidement et le plus intelligemment possible, les gestes de sa propre destruction. Au dixième chapitre, nous essaierons de démonter les mécanismes qui permettent à la matière de gravir les échelons de la complexité. Loin d’être étrangères l’une à l’autre, ces deux pulsions contradictoires nous paraîtront indissolublement mêlées.

Nous sommes confrontés à une nouvelle dimension de l’absurde. Le premier degré de l’absurde est celui de Sartre et de Camus. La réalité, la vie sont essentiellement et intégralement dépourvues de sens.

Le second degré, c’est de découvrir que le principe de complexité, à l’œuvre depuis quinze milliards d’années, aboutit… au Chemin des Dames ou à l’holocauste nucléaire. La réalité aurait un sens : nous replonger dans le néant. « C’est pour mieux te manger, mon enfant. »

Mais la catastrophe n’est pas inévitable. Le sort du sens est entre nos mains. L’étude des mécanismes de la complexité est riche d’enseignement. Je présente, à la fin de ce livre, quelques réflexions toutes personnelles issues de cette analyse.

De multiples façons, elles répètent toutes la même chose. « Enivrez-vous de vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous », dit le poème de Baudelaire qui m’a inspiré le titre de ce livre.

Il ne s’agit pas de fuir la réalité, mais de la vivre avec passion. L’éveil de la jubilation est, je crois, l’antidote le plus efficace contre l’absurde à tous les degrés.

1

La bombe est parmi nous


De ma fenêtre, je vois le soleil se coucher sur la ville. Les vitres reflètent sa lumière dorée dans les rues déjà assombries. Parmi les étalages du marché, où fruits et légumes sont alignés, les gens discutent, achètent, repartent avec leurs cabas alourdis.

Comment imaginer, en observant cette vie calme et paisible, la menace qui pèse sur elle ? Stockées dans les silos nucléaires, trente mille bombes atomiques sont, en quelques minutes, prêtes à sauter. Une seule suffirait à anéantir la ville entière, laissant, de la place de l’Étoile à la place de la Nation, de la porte d’Orléans à la porte de Clignancourt, un immense cratère vitreux comme on en voit sur la Lune.

Un milliard de morts, un milliard de blessés graves, telle est l’estimation des pertes immédiates d’un conflit nucléaire généralisé. Les effets à long terme seraient plus terrifiants encore. Les survivants regretteraient de n’avoir pas péri sur le coup. Selon les meilleures estimations, des millions de tonnes de poussière et de suie dispersées dans l’atmosphère plongeraient un fraction importante de la surface terrestre dans une nuit de plusieurs mois. La chaleur solaire n’atteindrait plus le sol. La température pourrait descendre et se maintenir à quelques dizaines de degrés en dessous de zéro, amenant ainsi l’hiver nucléaire.

Des tempêtes d’une grande violence dissémineraient, sur les deux hémisphères, des substances toxiques dont la teneur radioactive neutraliserait les défenses immunologiques des hommes et des animaux. L’agriculture, les soins médicaux, les transports en commun seraient réduits à néant. La faim, le froid, les épidémies pourraient, selon certaines estimations, provoquer l’extinction du genre humain. (Ces estimations ont été contestées. La fourchette d’incertitude est grande, mais elle n’exclut pas l’extermination de notre espèce.)

Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi avons-nous accepté ce cheval de Troie entre nos murs ? Par quelle perversité avons-nous été amenés à construire nous-mêmes les instruments de notre destruction ? Pourquoi, loin de nous en débarrasser, donnons-nous chaque année à ces armes plus de puissance, plus de mortelle précision ?

Ce premier chapitre est une réflexion sur ce thème attristant : l’humanité fait tout ce qu’elle peut (et plus encore) pour amener, le plus vite possible, son autodestruction.

La bombe se fait naître…

L’avènement de la bombe se raconte mieux dans le style des grandes épopées mythologiques que sur le ton froid et impersonnel de l’histoire contemporaine. Le langage épique révèle d’une façon plus efficace la dimension véritable des atouts en jeu.

Loin de n’être qu’une croyance dont on a démontré la fausseté, le mythe, traditionnellement, est une façon de transmettre une sagesse, un art de vivre. La question n’est pas de savoir s’il est vrai ou faux, mais de mesurer son efficacité comme technique d’enseignement.

Le mythe d’un être de l’au-delà qui s’incarne et fait irruption dans le monde revient fréquemment dans les écrits traditionnels. Précurseurs, prophètes, grands prêtres et prêtresses annoncent et préparent sa venue.

De toutes les divinités, la bombe est sans doute la plus despotique, la plus cruellement exigeante. Comme des vestales romaines, ses disciples se consacrent entièrement à son service. Sens du devoir, compétence, efficacité, honnêteté scientifique, toutes les qualités qu’on attend des meilleurs sont indispensables pour que soient menés à terme les travaux que sa naissance exige.

Elle ne tolérera nulle lenteur, nulle faiblesse, nulle infidélité. Ceux qui voudront la quitter s’en repentiront. On les remplacera aussitôt par d’autres adorateurs plus zélés encore qui, nombreux, attendent avec impatience l’occasion de la servir.

En moins de dix ans, la bombe atomique passe de l’état de spéculation pure à celui de réalité terrifiante, engendrée par une des plus prodigieuses concentrations de matière grise de l’histoire humaine. En 1942, à Los Alamos, village perdu dans les déserts du Nouveau-Mexique, on réunit les meilleurs scientifiques de la planète : physiciens, mathématiciens, chimistes.

L’armée américaine y installe un super-laboratoire où tous les moyens sont mis à la disposition des chercheurs. L’ambiance est survoltée. On met les bouchées doubles. On travaille jour et nuit, sans prendre de vacances.

L’accouchement est long et difficile. La bombe se manifeste pour la première fois en juillet 1945, à Alamogordo au Nouveau-Mexique. Peu après, elle montre son vrai visage. Deux villes japonaises sont annihilées : Hiroshima et Nagasaki. En quelques secondes, des dizaines de milliers de personnes passent littéralement à l’état gazeux. Au total, plus de cent cinquante mille victimes.

La bombe gagne en puissance. Sur l’atoll de Bikini, dans les neiges sibériennes de la Nouvelle-Zemble, elle atteindra l’équivalent de dizaines de millions de tonnes de dynamite. Et elle prolifère. Plus de trente mille, aux dernières nouvelles, sont disséminées dans les arsenaux de la planète.

Installées sur des engins balistiques d’une redoutable précision, plusieurs d’entre elles nous sont destinées et portent le doux nom de Paris. D’autres s’appellent New York, Moscou, Pékin. Pour les ingénieurs qui, tous les jours, les entretiennent et les bichonnent, Paris est avant tout le nom d’un de leurs beaux engins.

« Un conte à dormir debout »

Mais revenons à la genèse de l’armement nucléaire. Les premières rumeurs sur la possibilité de fabriquer une superbombe, dite atomique, commencent à circuler dans le monde scientifique quelques années avant la Seconde Guerre mondiale.