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Le jeu des sciences avec Heidegger et Derrida

De
468 pages
Les sciences actuelles sont désarticulées, éparpillées. Cet ouvrage se voudrait une tentative de dépasser Kuhn : trouver, au-dedans de leurs paradigmes, ce qu'il y a de commun dans les découvertes scientifiques majeures du XXe siècle - théorie de l'atome, biologie moléculaire, théorie de l'interdit de l'inceste et exogamie (Lévi-Strauss), double articulation du langage (Martinet), théorie des pulsions de Freud - pour arriver à les composer les unes avec les autres et avec la phénoménologie de ce même XXe siècle (Husserl, Heidegger, Derrida).
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LE JEU DES SCIENCES AVEC HEIDEGGER ET DERRIDA Scène, retraits et régulation de l'aléatoire
volume 1

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la conuontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Jean-Luc POULIQUEN, Gaston Bachelard ou le rêve des origines,2007. Paul KHOURY, Le fait et le sens: esquisse d'une philosophie de la déception, 2007. Iraj NIKSERESHT, Démocrite, Platon et la physique des particules élémentaires, 2007. Alphonse V ANDERHEYDE, Nietzsche et la pensée bouddhiste,2007. Sous la direction de Jean-Marc LACHAUD et Olivier LUSSAC, Arts et nouvelles technologies. Collectif, 2007. Stéphane VINOLO, Epistémologie du sacré. « En vérité, je vous le dis », 2007. Philippe SOUAL (dir.), Expérience et métaphysique dans le cartésianisme,2007. Y oshiyuki SA TO, Pouvoir et résistance. Foucault, Deleuze, Derrida, Althusser, 2007. Nizar BEN SAAD, Machiavel en France des Lumières à la Révolution,2007. Paul SERENI, Marx: la personne et la chose, 2007. Simon BYL, Les Nuées d'Aristophane. Une initiation à Éleusis en 423 avant notre ère, 2007. Sylvie COIRAUL T-NEUBURGER, Le roi juif. Justice et raison d'État dans la Bible et le Talmud, 2007. Nicole ALBAGLI, Descartes et les fondements de l'anthropologie,2007.

Fernando Belo

LE JEU DES SCIENCES AVEC HEIDEGGER ET DERRIDA
Scène, retraits et régulation de l'aléatoire

volume 1

L'Harma ttan

Édité avec l'aide du centre de philosophie

de l'Université

de Lisbonne

@

L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harma ttan@wanadoo.fr harma ttanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03639-0 EAN : 9782296036390

À nos enfants, lecteur, les vôtres, et les miens, Clara, André, Valéria et Caterina, Zé Maria.

Ern memoria da Quelinha que era uma gaiata viva e de muito teimar ; disso se foi, que os ventos lhe nao sopraram de feiçao, e de tanto ter tardado 0 25 de AbriL Enseignante de Physique-Chimie, j'en ai hérité Questions II, fort soulignées les pages sur la Physis chez Aristote où j'ai découvert le retrait de l'être et eu enfin le sentiment de comprendre quelque chose à Heidegger.

J'honore aussi le P. José Honorato, mon Maître en philosophie, et le linguiste Lindley Cintra

"Laissez être l'étant." (Heidegger)

"Le concept de jeu annonce, à la veille et au-delà de la philosophie, l'unité du hasard et de la nécessité dans un calcul sans fin." (Derrida)

"la nature aime se retirer" (Héraclite) "il faut: le dire, le penser et l'étant être [...] car le penser et l'être est le même" (Parménide) "voir les choses dans leur unité et dans leur multiplicité" (Platon) . "l'humain, animal de cité [...] humain, le seul des animaux qui a du discours" (Aristote) "Lorsqu'il est question du pas qui mène de la présence au laisser-advenir-à-Ia-présence, et de celui-ci au dévoiler, [dans la conférence "Temps et Être"] rien n'est dit de la présenteté caractéristique des différents domaines de l'étant. Cela demeure une tâche de la pensée: déterminer le non-retrait des différents domaines des choses." (Heidegger) "[...] dans le métabolisme vivant, la construction des molécules biologiques complexes s'accompagne de la destruction d'autres molécules, la somme des processus correspondant à une production d'entropie positive. Peut-on prolonger cette idée, là où la thermodynamique ne peut plus nous guider [...] 7 L'intensification des rapports sociaux qui favorise la vie urbaine n'a-t-elle pas été tout à la fois source de gaspillage, de pollution, et d'inventions pratiques, artistiques, intellectuelles 7" (Prigogine) "Je dirais que la différance m'a paru stratégiquement le plus propre à penser le plus irréductible de notre' époque' ." (Derrida) "L' œuvre de Derrida, coupe-t-elle le développement de la pensée occidentale par une ligne de démarcation, semblable au kantisme qui sépara la philosophie dogmatique du criticisme 7 Sommes-nous à nouveau au bord d'une naïveté, d'un dogmatisme insoupçonné qui sommeillait au fond de ce que nous prenions pour esprit critique 7 On peut se le demander. [...] Nouvelle coupure dans l'histoire de la philosophie 7 Elle en marquerait aussi la continuité. L'histoire de la philosophie n'est probablement qu'une croissante conscience de la difficulté de penser." (Levinas) "L'ingénuité même d'un regard neuf [...] peut parfois éclairer d'un jour nouveau d'anciens problèmes." (J. Monod) "Là où il y a danger, croît aussi ce qui sauve." (Holderlin- Heidegger)

Sommaire
I - Scène, retraits et régulation de l'aléatoire
10Les découvertes scientifiques majeures du XXe siècle 2. Qu'est-ce qu'une scène? L'approche 30 Sciences de la vie 40 Sciences des sociétés de la Phénoménologie

50Sciences du langage 6. Science du psychisme 7. Qu'est-ce qu'une scène scientifique? plète) 8. Sciences de la matière-énergie, l'ontologie) Ébauche d'ontologie (incom-

peut-être aussi (pour compléter

9. Qu'appelle-t-on science? Laboratoire et scène

II - La Phénoménologie reformulée, en vérité
10. La trace de l'autre ou l'énigme du don. Au-delà des sciences Il. Articulations de scènes 12. Discours, nombres, images, musiques. Essais de classification 13. Démonstration de la thèse de la vérité 14. Logique du supplément Qu'il n'y a pas de dernière instance 15. Globalisation, déconstruction, justice. L'économie politique l'abolition de la faim Tableaux Tables

et

1. LES DÉCOUVERTES SCIENTIFIQUES MAJEURES DU XXe SIÈCLE
1. La Science n'existe pas, il n'y a que des sciences. Celles-ci sont actuellement, pour autant que le non-spécialiste puisse en juger, irréductibles entre elles, closes dans leurs frontières, des frontières que les diverses tentatives d'interdisciplinarité depuis quelques années ne semblent pas avoir bousculées. L'incommensurabilité que Kuhn a attribuée à leurs paradigmes a eu comme effet d'accentuer leur insularité, ou plutôt, si l'on tient compte des innombrables spécialités qui divisent chaque domaine scientifique, on se trouve face à d'immenses archipels, à l'impossible encyclopédisme chaotique de centaines de disciplines qui échappent à toute tentative de les rassembler (voir chapitre 13, ~ 26). Devant le chaos, la tâche de la pensée est, a toujours été, d'en trouver raison. En voici un essai. Phénomènes et non phénomènes 2. Il se trouve, d'abord, qu'il y eût tout au long du xxe siècle, dans quelques sciences plus en vue - prodigues d'innombrables essais de description, de mensuration et de définition conceptuelle de leurs donnéesI, comme on dit - il se trouve qu'il y eût une convergence tout à fait
I Il est facilement admis aujourd'hui que les phénomènes dont s'occupent les sciences ne sont pas des 'pures données', qu'ils sont 'constitués' par les paradigmes respectifs, ce qui implique la perte du privilège du regard, de la perception, dans le motif de l'observation. À vrai dire, ce privilège était inadéquat depuis les débuts mêmes de la science moderne: la rotation de la Terre et sa translation autour du Soleil contre notre perception, l'égale accélération de la vitesse de chute de n'importe quel grave (dans le vide), que les divers charbons, le graphite des crayons et les diamants des bijoux concernent une même substance chimique, le carbone, et ainsi de suite, implicitaient déjà la critique de ce privilège et de l'opposition corrélative entre théorie et expérience. Mais il s'agit ici d'autre chose, concernant la structuration des domaines scientifiques eux-mêmes.

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida remarquable et en totale indépendance réciproque (sauf dans le cas de Lévi-Strauss) : leurs champs d'observation, de mensuration, d'expérimentation, leurs champs traditionnels de phénomènes, se sont en quelque sorte dédoublés, s'y ajoutant une zone non phénoménique, dans le sens de quelque chose de replié, de nettement retranché de ces champs traditionnels. 3. C'est ainsi qu'en Physique-Chimie, dont la zone phénoménique est celle des transformations chimiques et de la gravitation des 'corps', on a découvert une zone non phénoménique corrélative, celle des protons et des neutrons liés par des forces nucléaires dans les noyaux des atomes, liés de façon telle qu'ils ne peuvent pas prendre part aux phénomènes de la gravitation ni à ceux des transformations chimiques de molécules. En Biologie, dont la zone phénoménique traditionnelle est celle des 'corps' des animaux et des plantes et de leurs anatomies (à innombrables cellules) et physiologies comparées, on a découvert une zone non phénoménique corrélative, celle des gènes (ADN), qui, tout en se répétant strictement dans le noyau de chaque cellule d'un même organisme, règlent le métabolisme cellulaire dans le cytoplasme à partir du noyau qu'ils ne quittent jamais, séparés de ce métabolisme. En Psychanalyse, la zone phénoménique étant celle des comportements conscients de chaque individu dans l'aléatoire de ses rencontres avec autrui, de ses amours et de ses rivalités, on a découvert une zone non phénoménique corrélative, celle du refoulement inconscient, non observable par définition, puisque ne pouvant jamais venir à la conscience, et on a établi son rapport à la sexualité (des 'corps'). En Linguistique, dont le champ phénoménique est celui de la signification, c'est-à-dire des textes ou discours et de l'aléatoire de leur communication garantie par les règles de la syntaxesémantique, on a découvert un champ non phénoménique corrélatif, celui des règles phonologiques de chaque langue, restitué de façon théorique par Troubetzskoy à partir de la différence de Saussure, qui a exclu des langues les sons concrets de chaque parole: or, ces phonèmes (comme les lettres de nos écritures) sont exclus du champ de la signification, ils n'ont point de sens, ne sont l'image de rien. Remarquons que dans ce champ on parle souvent de 'corpus' de textes. Enfin, en Anthropologie, la zone phénoménique étant celle des us et coutumes de chaque société tribale, liés autour de la parenté, la zone non phénoménique corrélative est celle de l'exclusion des rapports sexuels consanguins (interdit de l'inceste) ; que l'exogamie conséquente est à l'origine du système de parenté

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1. Les Découvertes Scientifiques Majeures du XXe Siècle structurant cette société, c'est ce qui a été éclairé magistralement par Lévi-Strauss en démontrant rigoureusement comment une même logique structurale (non consciente) règle les alliances entre les lignages ancestraux en des systèmes sociaux pourtant fort différents entre eux, On utilise souvent la métaphore du 'corps' ou de 'l'organisme' pour parler d'une société ou de l'une de ses institutions, 4. Il ne sera sans doute pas casue! que, dans les domaines de ces sciences, on puisse dire que leurs objets scientifiques sont les divers sens, quelques-uns carrément métaphoriques, où l'on peut parler de 'corps', terme qui suppose composition réglée d'une part, fonctionnement autonome vis-à-vis de son contexte d'autre part. On pourrait prétendre ainsi, de façon provisoire, qu'il s'agit ici de sciences qui s'occupent des domaines de ladite réalité où se jouent des "corps", dans un jeu qui est simultanément réglé et aléatoire, de sciences qui ont découvert, tout au long du xxe siècle2, que ces jeux ne sont possibles que parce qu'ils sont réglés par des logiques 'retranchées' de ces champs qu'elles gouvernent. C'est
le sens même de 'théorie' - du grec 'theôrein', regarder (un paysage, une armée, les astres) - en tant que tableau du savoir donné à un regard intel-

lectuel, cohérent et déterministe, sans plis, qui semble mis en question par ce non-phénoménique en retrait, disons, par rapport au champ ouvert des phénomènes, 5. Il se trouve, en effet, d'autre part, que, au sein de la Phénoménologie - un des principaux courants philosophiques tout au long du même siècle, lancé par Husserl comme "retour aux choses-mêmes" en vue de dépasser "la crise des sciences européennes" -, Heidegger a introduit le motif du "retrait de l'être" (le retrait de la donation des 'étants', disons des 'choses') et que Derrida a réélaboré l'héritage husserlien-heideggérien en valorisant le motif de l'''écriture'' (technique d'inscription)
2 Sans aucun fétiche pour le XXe siècle, fort ordurier par ailleurs, c'est quand même une coïncidence étonnante que Planck ait présenté l'équation avec la constante h, impliquant la notion de 'quantum' et ses multiples, point de départ anti-continuiste de la nouvelle Physique, en décembre 1900; que cette même année trois articles de biologistes, l'Hollandais H. de Vries et les Allemands C. Correns et E. von Tschermak, indépendants les uns des autres, aient confmné dans d'autres espèces végétales les lois de Mendel sur l'hérédité; que 1900 soit la date de la publication du premier grand texte psychanalytique de Freud, l'Interprétation des rêves, et du premier texte phénoménologique d'Husserl, Recherches logiques. En sachant que Saussure travaillait aussi à la même époque à sa révolution épistémologique en Linguistique, dont les leçons ont été données de 1906 à 1911, seules les sciences des sociétés auront raté le rendez-vous. 15

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida comme effet de deux forces en "double bind". Ce fut vers le milieu des années 80 que ces deux 'il se trouve' que j'ai soulignés se sont rencontrés en une 'trouvaille': celle d'un nouveau pas - multiple, quasi impossible qui accomplirait et excèderait celui de Kuhn en 1962. Pas de philosophie-des-sciences, plutôt philosophie-avec-sciences 6. La Science n'existe pas, il n'y a que des sciences, c'était mon premier mot. Quand on parle de La Science, on ne suppose en généra] que la Physique, on présuppose que toutes les autres sciences ne le sont que dans la mesure où elles s'approcheraient du modèle physicien. En procédant ainsi, on ne s'intéresse guère à ce dont les sciences s'occupent, on ne regarde que les gestes des savants, leurs façons de faire, leurs méthodes. C'est ainsi - elle l'avoue parfois - que procède la plupart du temps la philosophie des sciences, malgré ce pluriel. En effet, si l'on veut rendre compte, sinon de toutes, de beaucoup de sciences, on doit laisser tomber ce par quoi, en se constituant, elles s'excluent mutuellement, à savoir leurs domaines et leurs paradigmes, des domaines que les paradigmes découpent et délimitent dans ladite réalité. On généralise alors sur les façons de théoriser, sur les méthodes d'expérimentation, sur des aspects, non point 'subjectifs' (puisque les sciences excluent le sujet, ou tendent à le faire), mais du côté des façons de faire des savants. Et inévitablement la science qui est née la première, celle qui s'est imposée par sa façon exemplaire d'utiliser les mathématiques dans ses procédés, voire de pousser à des nouvelles mathématiques, celle qui, à travers des techniques de tout acabit qui s'en réclament, a démontré sa scientificité de façon inquestionnable par n'importe qui, inévitablement la Physique est devenue le modèle de toutes les autres sciences, celle que chacune essayait d'imiter, d'approcher. Et c'est pourquoi la philosophie des sciences est, la plupart du temps, la philosophie de la physique, voire des façons de faire des physiciens3.
3 On cherchera en vain les sciences non physiques ni chimiques (y compris la Biologie en tant qu'anatomie, par exemple) dans le débat entre philosophes et scientifiques organisé par 1. Hamburger en 1984 à l'Académie des Sciences de Paris, La philosophie des sciences aujourd'hui. D. Lecourt [qui a dirigé en 1999 chez P.D.F. un dictionnaire d'histoire et philosophie des sciences], en ouverture d'un chapitre final concernant la biologie, consacré à G. Canguilhem, écrit: "la philosophie des sciences française aussi bien que la philosophie de la science américaine s'est presque exclusivement construite autour d'une réflexion sur les sciences physiques" (La philosophie des sciences, Que sais-je?, P.D.F., 2001, p. 107).

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1. Les Découvertes Scientifiques Majeures du XXe Siècle 7. Peut-être n'était-il pas possible de faire autrement, puisque les sciences contemporaines sont devenues un labyrinthe inextricable, un chaos, disais-je en commençant, que personne, ni de près ni de loin, ne peut prétendre embrasser d'un regard suffisamment informé. La notion de paradigme de Thomas Khun a été, me semble-t-il, le pas le plus important dans le chemin d'une connaissance plus approfondie de ce qu'est une science, un pas qui demande d'entrer un peu dans le paradigme. Car chaque science, et c'est bien l'une des portées les plus fécondes de cette notion de paradigme, est une institution, avec ses départements universitaires, ses laboratoires, ses livres, ses revues spécialisées, ses congrès, ses associations, ses théories, concepts et méthodes, ses traditions, son historicité en somme (9.2-7). Et l'on n'y rentre que par l'école, par la spécialisation qu'elle promeut: or, ce que fait l'école, c'est de 'former' un savant, de l'instituer en tant que tel, de le pousser ensuite dans une spécialisation déterminée, d'en faire un usager, un habitant de ce territoire institutionnel, sachant s'y repérer (9. 8-11). Mais plus il gagne ses compétences d'usager scientifique, de spécialiste, plus il perd aussi les possibilités qu'il avait auparavant de rentrer dans une autre science ou dans autre type d'institution, voire dans une autre spécialité de sa science. En effet, il lui arrivera d'ignorer de plus en plus des pans entiers de sa science, des spécialités éloignées de la sienne. C'est-à-dire que ni la Physique, ni la Chimie, ne sont plus 'une' science, mais un monde de spécialités fort diverses, de régions plus ou moins autonomes les unes des autres, s'excluant plus ou moins - du point de vue du paradigme et de ses pratiques justement - les unes des autres. Comment quelqu'un qui travaille en philosophie pourra prétendre à la connaissance de plusieurs sciences, chacune impliquant plusieurs paradigmes, parfois aussi plusieurs écoles? Le lecteur aura donc les meilleures raisons du monde pour douter du bon sens de quiconque prétendrait se repérer dans plusieurs types de sciences assez différents. Celui qui prend ce risque est toutefois quelqu'un qui, ayant reçu sa prime formation comme ingénieur civil, a appris à se méfier des généralisations philosophiques sur les sciences, qui s'est mis à apprendre avec quelques savants, qui voudrait profiter des tournants que les sciences choisies ont connu au long du dernier siècle pour faire de la philosophie avec ces sciences. Il va de soi que je ne suis pas pratiquant d'aucune des sciences dont il sera question ici, que je les connais de façon inégale par des travaux et lectures diverses, à travers une bibliographie accessible aujourd'hui à la curiosité intellectuelle des

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Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida lecteurs, mais qu'il a fallu limiter, lire lentement, relire parfois4. J'ai assez d'années de lecture et d'écriture pour savoir que l'on ne sait que ce que l'on pratique, pour évaluer l'audace osée ici (et celle de l'éditeur). La lecture de textes scientifiques par des gens pratiquant la philosophie ne peut être qu'une lecture philosophique de ces textes, une lecture qui doit savoir qu'il s'agit d'un texte scientifique. C'est-à-dire, un texte où l'on pourra reconnaître trois strates indissociablement articulées entre elles: celle qui relève de l'expérimentation ou de l'observation et de leurs opérations respectives, celle qui relève du système théorique des catégories scientifiques (ces deux strates appartiennent à ce que Khun a appelé paradigme) et celle qui, selon le très beau Les Mots et les Choses de Foucault, relève de l'épistème civilisationnel où les corpus de chaque science sont élaborés, qui déborde donc les paradigmes stricts (9. 12-17). Ce sont surtout les paradigmes qui résistent au savoir du lecteur non-spécialiste, mais ces méthodes, catégories et épistèmes relèvent tous de I'histoire de la civilisation européenne et de sa dimension philosophique essentielle, qui a fourni une bonne partie de la machinerie dont chaque science s'est instituée, même en étant obligée de reformuler I'héritage philosophique. Fermer la parenthèse kantienne 8. De très bonne heure, Levinas a posé la question: "l'œuvre de Derrida, coupe-t-elle le développement de la pensée occidentale par une ligne de démarcation, semblable au kantisme qui sépara la philosophie dogmatique du criticisme? Sommes-nous à nouveau au bord d'une naïveté, d'un dogmatisme insoupçonné qui sommeillait au fond de ce que nous prenions pour esprit critique? On peut se le demander"5. Or, l'une des grandes fécondités de la critique kantienne a été la séparation des eaux entre philosophie et sciences. L'ambition de la philosophie classique, d'Aristote à Leibniz, était la connaissance de l'être, dans l'ampleur des choses de l'univers, y compris dans ses grandes régions, la matière, la
4 Y compris pour Heidegger et Derrida, dont l'extension des bibliographies décourage tout non-spécialiste. Pour le dernier, je me suis limité à des œuvres grammatologiques de ses premières années, préférant le relire parfois plutôt que tenter de suivre tous ses textes des années 80 et 90, plus éloignés des préoccupations avec les sciences qui étaient les siennes dans sa jeunesse (sans que ce choix soit lié à la supposition d'une coupure dans son œuvre). Plus que de multiplier les citations, on tâchera ici d'argumenter à partir de sa grammatologie. 5 "Tout autrement", L'Arc, n° 54, Jacques Derrida, 1973, p. 33. 18

1. Les Découvertes Scientifiques Majeures du XXe Siècle vie, les humains et leurs facultés, intelligence et liberté, pensée et vertus. Les sciences en sont issues, chacune s'étant toutefois limitée au domaine de choses où elle menait son expérimentation et trouvait sa vérité laboratoriale; en conséquence, ce domaine réélaboré était exclu de celui de l'ambition philosophique classique, qui s'est donc rétréci au fur et à mesure du développement des sciences, jusqu'aux psychologies. Kant l'a vite compris et en a tiré la leçon; tout en épousant la démarche de la physique newtonienne, il a, à son tour, délimité le domaine de la philosophie critique théorique: non plus la connaissance des phénomènes, dévolue aux sciences, mais les questions de pensée, sa "raison pure" devant arbitrer sur la légitimité des nouvelles et si prometteuses connaissances scientifiques. Ce divorce devrait laisser libre - de métaphysique - le champ des phénomènes où les sciences ont proliféré somptueusement les deux derniers siècles, jusqu'aux centaines de disciplines actuelles, défiant chaotiquement tout encyc1opédisme, rendant la tâche impossible à tout philosophe qui voudrait en cerner l'épistémologie. De sa part, libérée à la fois du dogmatisme et de l'empirisme et ayant trouvé de toutes nouvelles et redoutables questions concernant l'histoire et la temporalité, la philosophie a su profiter aussi du divorce, mais un certain essoufflement aujourd'hui et le retour conséquent du relativisme dit post-moderne auraient de quoi rendre nostalgique des ambitions d'autrefois. Et si le chaos épistémologique des sciences rendait un nouveau souffle aux anciennes tâches philosophiques ? Et si l'on envisageait chaos et scepticisme comme symptômes de l'épuisement de la fécondité du kantisme, demandant à renouer une "nouvelle alliance" - préconisée par Prigogine et Stengers il y a plus de 20 ans - des sciences avec la philosophie? Et si l'on pouvait reprendre, à l'égard des sciences concernant les domaines les plus significatifs des choses de l'univers, l'ambition philosophique de nos ancêtres grecs et européens? Et si, en plus, on arrivait, ensemble et sans confusion, à dessiner les grandes lignes d'articulation de ces domaines? Autrement dit, il
s'agira d'enquêter sur la dimension philosophique des sciences - concer-

nant chacun de ces grands domaines, matière, vie, social, langage, humain - pour donner une nouvelle ampleur, l'ampleur d'un nouveau palier de la raison, au projet greco-européen de connaissance, vieux d'au moins vingt-quatre siècles, passés en 2001 sur la mort de Socrate. L'avec serait ainsi une façon, d'une part, de redonner noblesse philosophique aux sciences et, d'autre part, de faire profiter la phénoménologie de leurs vérifications expérimentales, de façon à ce que, en composition, philoso-

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Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida phies-avec-sciences puissent prétendre à une compréhension vraie (eh oui !), globale et articulée, des mécanismes des choses de l'univers, ceci d'une façon vraiment nouvelle, à la hauteur de la nouveauté des grandes découvertes scientifiques du siècle dernier (13. 164). Il s'agirait en somme d'ébaucher une nouvelle ontologie (chapitre 7), œuvre de déconstruction de l'ancienne, où la Physique d'Aristote avait ce rôle de philoso~ phie-avec-sciences (13. 16), qui serait joué dorénavant par la nouvelle phénoménologie proposée ici. 9. Il s'agira donc d'essayer une approche des divers domaines scientifiques de façon à ce qu'ils soient susceptibles d'être articulés entre eux. Il faut, pour le réussir, poursuivre plus loin la démarche de Kuhn, dépasser l'insularité où il a laissé les divers paradigmes (incommensurables), se choisir une science, rentrer bel et bien dedans et y mener sa réflexion, à l'instar de l'anthropologue chez telle tribu, du linguiste étudiant
telle langue, tâcher d'y trouver, dans leurs épistèmes

- après

les avoir

épurés de la représentation de l'ontologie classique européenne -, de quoi les comparer par un regard phénoménologique : ce qu'on appellera des mécanismes d'autonomie à hétéronomie effacée, semblables au niveau formel entropique. Les choses étant fort différentes dans chaque domaine, y aura-t-il des questions communes aux diverses sciences? Dans chaque champ de phénomènes, il ya essentiellement conflit entre les lois scientifiques établies progressivement, des lois qui déterminent ce qui se passe dans le champ considéré, et l'aléatoire de ce même champ, ce qui en lui reste d'indéterminé, où la temporalité reste un facteur irréductible, comme l'a montré Prigogine. Avec deux cas de figure. a) En Physique, en Chimie et en Biologie, le conflit semblait résolu, du fait de l'isolement laboratorial des phénomènes, qui crée des conditions de détermination suffisante, qui semblent justifier, à leur tour, les conceptions déterministes traditionnelles. Le motif derridien de l'écriture en tant que technique permettra de demander qu'on n'oublie pas la nécessité structurale des techniques de laboratoire au moment où l'on se 'représente' ladite réalité, que le laboratoire ne soit plus conçu en tant qu'un 'instrument', l'échafaudage que l'on supprime après coup pour admirer l' œuvre réussie. b) Tandis que dans le cas des sciences qui relèvent de 1'humain et du social, ce conflit restait l'obstacle décisif à la formulation de 'lois' scientifiques susceptibles d'engendrer un consensus significatif entre les savants du domaine. Par contre, dans la zone non phénoménique, ce qui semble s'imposer, c'est le caractère très strict de la détermination, le ca-

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1. Les Découvertes Scientifiques Majeures du XXe Siècle ractère fort répétitif de ce qui s'y passe (génétique, système phonologique, interdit de l'inceste, refoulement) défiant presque tout aléatoire, mais qui repose sur une immotivation constitutive de cette zone ellemême, manifestée par ce que l'on peut nommer, de façon kuhnienne, l'incommensurabilité entre elles des espèces biologiques et des langues, voire des sociétés (Castoriadis parlait de leur "institution imaginaire"). Ceci pose des questions inédites à chaque théorie scientifique: comment maintenir la catégorie classique de causalité quand elle semble défiée là où elle ferait jus à être le plus justifiée? Cette immotivation rejoint 'l'impossible' problème des origines: de la matière et de l'énergie, c'està-dire de l'Univers, de la vie et des espèces, du langage et des langues, des sociétés humaines et des psychismes, de l'humain (2.61). Les sciences choisies 10. La moindre des choses, c'est que l'on ne pourra tout retenir, qu'il va falloir faire des choix (lisibles dans les bibliographies), en donner les critères. Le prochain chapitre donnera la perspective philosophique de cet essai (avec des exemples pour les non initiés), il faut maintenant dire comment chacune des sciences retenues m'a imposé la façon d'aborder son domaine à elle. Si l'on prend le concept biologique d'espèce, on pourrait caractériser, d'une façon très générale, la Biologie comme faisant, d'une part, l'étude monographique de ces espèces, d'autre part des études plus générales sur l'ensemble des espèces (leurs rapports entre elles, des mécanismes semblables ou différents qu'elles ont déployés, leurs rapports historiques ou évolutifs, et ainsi de suite). Or, voici que l'on pourra prétendre que les sciences des sociétés s'occupent elles aussi de la grande diversité des sociétés tout au long, soit de 1'histoire des humains, soit de la surface actuelle de la planète, et que l'on pourrait dire qu'il s'agit là, d'une certaine façon, d' 'espèces' différentes, dont chacune serait à décrire monographiquement, d'autres études plus générales s'occupant de réfléchir sur les similitudes et les différences des mécanismes sociaux. Les sciences des sociétés seraient ainsi d'abord l'Histoire, science générale de tout type de société, notamment à maisons agricoles, puis, aux extrémités de l'échelle de la complexité sociale, l'Anthropologie ou Ethnologie s'occupant des sociétés tribales peu complexes et la Sociologie s'occupant des sociétés modernes fort complexes (4. 75-77). Tandis que l'Économie, la Linguistique, la Géographie, la Démographie, la science juridique, etc., ne seraient que des sciences sociales, dont le

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Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida domaine est celui de certaines structures sociales, pas l'ensemble de la société. Et l'on pourrait de même parler des 'espèces' du linguiste et du philologue, les différentes langues et leurs (corpus de) textes, aussi bien oraux qu'écrits, objet d'études monographiques, tandis que d'autre part des études générales s'occupent des mécanismes du langage. Il. Le quatrième type de science retenu, la Psychanalyse, ne semble pas du tout pouvoir être décrite de la même façon: on ne saurait prétendre sans plus que le discours de chaque patient soit une 'espèce'. Ayant, d'une part, un statut scientifique très contesté et n'étant accessible, d'autre part, qu'à une population urbaine ou bourgeoise suffisamment scolarisée pour être capable de parler avec profit de ses phantasmes, ce qui restreint assez sa portée en tant que science, il faudra laisser au chapitre la concernant la question si controversée de sa scientificité. 12. Dans une première tentative en portugais, un article d'une soixantaine de pages (Belo, 199Ic), je commençais par la Physique-Chimie, en proposant que les atomes et les molécules devaient être considérés aussi comme des 'espèces' de ces sciences. La réaction négative de quelques amis physiciens à qui j'avais demandé de lire le texte m'a poussé à décider de ne poursuivre cet essai que sur les quatre premiers types de science et de laisser à l'approche de ces deux dernières sciences un statut d'appendice, malgré l'importance des travaux de Prigogine dans l'articulation des champs de la Chimie et de la Biologie. Cette décision a eu une conséquence imprévue, qui s'est révélée d'une très grande fécondité: l'inversion du procédé habituel de la philosophie-des-sciences ; ce sera maintenant l'occasion pour la Physique-Chimie d'être décrite à partir de motifs fabriqués chez les autres sciences, la double Biologie (moléculaire et neuronale) lui prenant sa place, en quelque sorte matrice, de science de départ. On ira jusqu'à faire la première mise ensemble ('ontologique') des diverses sciences (au chapitre 7) avant de venir à celles de l'énergie et de la matière, abordées ensuite à partir des thèses ontologiques que l'on venait d'élaborer. En revanche, ce sera la machine, chef-d'œuvre technique de la Physique-Chimie, exemplifiée par la voiture automobile, qui nous introduira aux assemblages des domaines plus complexes: car, avant Watt, il n'y avait que les vivants pour être 'automobiles' .

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1. Les Découvertes Scientifiques Majeures du XXe Siècle La raison des choix 130Pourquoi avoir retenu ces sciences, dans un si vaste répertoire possible? Il y a d'une part des raisons personnelles. J'ai eu comme première formation une licence d'ingénieur civil, qui me donna une certaine familiarité avec la physique et la mathématique classiqueso Ensuite, après une licence en théologie moitié à Louvain moitié à Paris, j'ai travaillé pendant quelques années sur les questions de sémiotique d'un texte historique et de son articulation avec la société de sa production6. Devenu en 1975 professeur de Philosophie du Langage à Lisbonne après, et à la faveur de, la Révolution des Œillets, j'y ai soutenu une thèse de doctorat sur l'épistémologie de la sémantique de la linguistique saussurienne, traitée à partir de la grammatologie de Derrida (Belo, 1991a). C'est cette thèse qui m'a amené aux questions des rapports entre sciences et philosophie, en dehors donc de la philosophie classique des sciences que je n'ai jamais pratiquée; je constatais, d'une part, comment le philosophe permettait de voir clair dans l'imbroglio des concepts linguistiques (langue, parole, signe...) embourbés dans des débats sans fin des scientifiques, d'autre part, comment ce philosophe avait dû traverser cette science linguistique (et la psychanalyse, l'anthropologie, beaucoup de littérature) pour arriver à poser ses propres questions philosophiques. Je me suis retrouvé ainsi face au rapport entre un discours scientifique et un discours philosophique où aucun n'avait de priorité sur ['autre, où chacun changeait de par son rapport avec ['autre (c'est ce qui indique l' "avec" dans mon titre, dans Philosophie-avec-sciences)7. Par ailleurs, mon enseignement concernant le langage m'a naturellement amené, si l'on peut dire, à m'intéresser à la Psychanalyse, à l'Anthropologie et ses mythes (en plus de mes vieux intérêts bibliques) et à la Neurobiologie, car le langage y est concerné de façon essentielle. N'étant donc pas un philosophe de formation, ce texte-ci serait une sorte d'ingénierie philosophique (peut-être ingénue), si l'on m'accorde qu'un ingénieur n'est ni un mathématicien ni un physicien mais quelqu'un qui a un peu étudié ces disciplines et travaille avec ce savoir - de façon essentiellement interdisciplinaire, du
point de vue des diverses régions de ces disciplines

- sur

des singularités:

des ponts, des machines, etc. C'est ce que j'essayerai ici: tester la fécondité des pensées de Heidegger et de Derrida sur quelques questions
6 Lecture Matérialiste de l'Évangile de Marc, récit, pratique, idéologie. 7 De Platon (géométrie) et Aristote (zoologie et botanique) jusqu'à Descartes et Leibniz, les grands philosophes ont fait de la philosophie-avec-sciences.

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Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida scientifiques. En allant toutefois au-delà de la déconstruction, car l'ingénieur s'essaie de façon plus manifeste à la reconstruction, que celle-là a entamé. 14. Donc, à proprement parler, je n'ai pas choisi, ce sont les domaines de chaque science qui ont pris d'eux-mêmes l'initiative, si l'on peut dire, qui se sont imposés à moi, en apportant avec eux leurs propres questions. Toutefois, par rapport aux sciences du langage et des sociétés, il faut tâcher de justifier le choix entre les possibilités de plus d'une école. Commençons par le choix entre Saussure, dont la pensée s'est imposée dans la première moitié du xxe siècle, et Chomsky8, dont l'école linguistique est aujourd'hui clairement dominante dans les universités de partout. Une lecture à vol d'oiseau de l'histoire occidentale de la grammaire9 y montrerait, après l'apparition de la toute première école, celle des Stoïciens, dont les textes sont perdus, une oscillation très nette entre deux courants majeurs. L'un étudie une langue ou chaque langue dans ses usages littéraires et ce sont les analyses morphologiques (et phonologiques pour les deux derniers siècles) qui l'emportent. C'est le cas de l'école d'Alexandrie (Denys de Thrace, 170-90 avo J.-c.), de Priscien (VIe siècle), de la Renaissance (Sanchez, Ramus, Scaliger, etc.), des comparatistes du XIxe siècle (Bopp, Grimm, Schleicher, H. Paul, etc.). L'autre courant privilégie la syntaxe en rapport étroit avec la logique philosophique, à laquelle on a tendance à subordonner, de façon générale ou a priori, les langues concrètes, en privilégiant donc leur traduction les unes dans les autres. C'est l'alexandrin Apollonius Dyscole (IIe siècle apr. J.-C.), les Modistes médiévaux (XIVe s.), Port-Royal et les classiques européens (XVII-XVIIIe s.). Il n'est pas difficile de situer dans cette double tradition la linguistique structurelle d'origine saussurienne dans le premier courant et la linguistique générative d'origine chomskyenne dans l'autre. Il s'agit aussi de trancher entre deux conceptions du langage, l'une plus proche de la logique philosophique, à tendance universelle,
8 Qui, par ailleurs, est devenu, aux États-Unis, une admirable figure d'intellectuel engagé. 9 R. H. Robins, Brève Histoire de la Linguistique de Platon à Chomsky, Seuil, 1976, G. Mounin, Histoire de la Linguistique, P.U.F., 1970, J. Kristeva, Le langage, cet inconnu, S.G.P.P., 1969, A. Joly et 1. Stefanini (ed.), La Grammaire Générale, des Modistes aux Idéologues, P.U.Lille, 1977, L. Giard, "Du latin médiéval au pluriel des langues, le tournant de la Renaissance", in Histoire Épistémologie. Histoire, logique et grammaire, tome 6, fasc. l, 1984.

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1. Les Découvertes Scientifiques Majeures du XXe Siècle l'autre relevant de la science linguistique de chaque langue. Celle-ci seule est scientifique, car une langue (sa culture y comprise) y est approchée comme une sorte d'espèce au sens scientifique et méthodologique (à la façon des espèces biologiques et des diverses sociétés humaines) : en effet, chaque langue y est étudiée par des opérations de commutation qui font ressortir ses unités et leurs systèmes, de façon autonome par rapport aux autres langues, les questions de linguistique générale se posant, de droit, ensuitelO. Cette façon de théoriser et d'opérer a été la condition historique de la manifestation de la zone non phénoménique mentionnée, en rapport avec l'analyse du système phonologique comme immotivé (à l'instar des espèces biologiques, on y reviendra). Par contre, la structure profonde chomskyenne, universelle et innée, est sans doute inobservable et tout à fait postulée par la théorie, mais elle n'est pas susceptible d'être testée expérimentalement11. Or, c'est cette hypothèse qui place le système phono logique de chaque langue et sa morphologie dans une position dérivée et secondaire, en rapport avec la structure superficielle, après les opérations primordiales, les transformations syntaxiques12. Le jeu du langage, tel que l'on essayera ici de mettre au clair, n'est pas repérable dans ce type de linguistique, quoi qu'il en soit de ses mérites opérationnels, que je n'ai pas de compétence pour discuter, cela va de soi. 15. Mais tandis qu'en linguistique on a un choix clair entre deux courants, rien de tel dans les sciences des sociétés, où le premier défi était de trouver un concept de société qui soit valable pour leurs trois grands domaines, celui des sociétés 'primitives' en Anthropologie, celui des sociétés agricoles et guerrières fort différentes pendant les 100 siècles dont
10Dans les faits, ce n'est pas le cas, car aucun linguiste ne part de zéro, la tradition de fonnation universitaire qui l'institue en tant que linguiste lui donne une compétence (impliquant, par exemple, une théorie de la syntaxe et une histoire des traductions entre langues) qui emporte avec elle beaucoup de linguistique générale lorsqu'il voudra aborder une langue 'pour la première fois'. 11 Il semble d'ailleurs que c'est un concept renvoyé aux oubliettes. En 1975, M.Gross, en préface à un livre exceptionnel (5. 20-21), visait sans doute l'accélération vertigineuse, chez les chomskyens, de la théorie et de la conséquente introduction constante de concepts et d'hypothèses nouvelles, en disant que "de nombreux linguistes semblent ignorer totalement que l'introduction d'un élément abstrait nouveau dans une théorie doit être un événement extrêmement rare, et très soigneusement justifié; c'est pourtant le cas dans toutes les sciences" (1975, p. 46). 12 Ce qui est peut-être en rapport avec la particularité de la langue anglaise d'être presque dépourvue de morphologie, particularité d'ailleurs qui la rend apte à son rôle dans le commerce international. 25

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida s'occupe l'Histoire et celui enfin des sociétés industrialisées objet de la Sociologie (4. 1); on peut même douter qu'il y en ait tout au moins au sein de chacune de ces disciplines. Le second défi était de trouver un concept de 'geste moderne' (inspiré dans le motif d'écriture et technique de Derrida) susceptible d'ouvrir de nouvelles sous-scènes sociales (4.3437, 42). Précédé par la philosophie de la "société civile" et de l'État de Hegel, Marx est le premier philosophe européen à penser, autour du concept de praxis, l'essence des humains comme sociale, à dépasser les philosophies classiques libérales13 et à placer la société au cœur du 'réel' dont s'occupe la philosophiel4. À la fin des années 60, le marxisme althussérien s'était imposé à moi, bien qu'ayant déjà pris conscience de ses lacunes sur les questions de la parenté et sur ce que les anthropologues appellent le symbolique G'avais alors eu recours à Georges Bataille pour les combler). Mais si je regarde l'application que j'avais faite du concept de mode de production (forces productives et rapports de production, instances économique, politique et idéologique) à la Palestine juive du rer siècle de notre ère, m'ayant d'ailleurs rendu des services inestimables, je ressens aujourd'hui plutôt une sorte de scepticisme15 : comment seraient différentes et, sait-on jamais?, plus intéressantes les choses si je ne comptais a priori sur tous ces grands concepts fabriqués en vue de la compréhension de la société industrielle capitaliste naissante et de sa transformation révolutionnaire moyennant la lutte des classes? Or, ce qui me semble très fécond dans la proposition de Les Structures élémentaires de la parenté (1947) le premier grand texte européen, me semble-t-il, proposant une vision théorique touchant au nœud de toute société humainel6, n'est pas sans plus extensible aux autres types de société. Et c'est pourquoi j'ai été amené, ce sera le seul cas ici, à chercher pour définir 'société' un motif, celui d'usageI7, qui puisse avoir la fécondité de
13Sur la portée des philosophies du contrat social, voir 11.133-134. 14Voir la citation de l-L Nancy à ce propos en 11. 147. 15Belo, 1974 (cité ~ 13). Sa première partie, "Le Concept de Mode de Production (essai de théorie formelle)", en plus d'E. Balibar et de L Althusser, dépendait, notamment pour le concept de "mode de production sub-asiatique", de G. Dhoquois, Pour l'Histoire, Anthropos, 1971. Il y eût en outre la tentative de l'althussérien E. Terray, Le

Marxisme devant les sociétés 'primitives" Maspero, 1969.
16 Malgré mes réserves concernant son propos autour de l' "esprit humain universel" (voir 4. Il,23-25,51). 17 Inspiré du motif derridien d'itérabilité, il a sur celui de "pratique" d'Althusser ou d' "action" de Touraine l'avantage d'inclure en lui l'usager, qui n'en est pas un avant son 26

1. Les Découvertes Scientifiques Majeures du XXe Siècle celui de 'gène' en biologie moderne - unité transmise à d'autres individus au-delà de la mort de leurs pro géniteurs -, de mécanisme donc à la fois de régulation de la vie quotidienne et de reproduction sociale au-delà de la mort des générations. Mais la reconnaissance de la difficulté à trouver dans la sociologie d'aujourd'hui une approche théorique des sociétés modernes qui englobe l'économie et le droit et soit susceptible d'être mise en parallèle et de s'articuler avec les sciences biologiques et linguistiques et avec la psychanalyse semble impliquer, pour les équipes de chercheurs, un long travail à venir. 16. Pour conclure sur les raisons de ces choix, il faudra revenir à l' "avec" du rapport cherché ici entre philosophie et sciences, que le lecteur a déjà trouvé dans le titre. Accoler ''jeu'' à "sciences" souligne que n'importe quelle philosophie ne sera de mise, les noms des penseurs qui suivent "l'avec" relevant d'une filière dissidente de la phénoménologie de Husserl. Au fait, la première idée de ce texte m'est venue vers le milieu des années 80, suite à la lecture des livres de Jacques Derrida, Glas, que reste-t-il du savoir absolu? (sur la famille chez Hegel et chez Genet) et La carte postale, de Socrate à Freud et au-delà, dans lesquels j'ai trouvé la notion de double bind (double liaison ou double lien) empruntée à Gregory Bateson. Or, lorsque, vers les années 85 ou 86, cette notion m'est apparue comme permettant une compréhension 'comparée', disons, des domaines scientifiques, il y était déjà question de ces cinq types de sciences, tels que je les ai présentés au ~ 3, et de la voiture. Depuis lors j'ai découvert une infinité de choses, mais ce noyau initial, devenu bien plus complexe, n'a jamais été remis en question. Ce fut quelques années plus tard, en rédigeant l'article cité, que j'ai compris que le motifheideggérien du retrait de l'être et de destination était à la source de cette problématique derridienne. Il est donc indispensable un chapitre proposant de la façon la plus simple possible, racontés à travers des exemples

- ces

motifs phénoménologiques qui nous guideront ensuite dans nos visites aux domaines des diverses sciences. L' "avec" dit une complémentarité, disons, entre les six domaines de ces 'disciplines', chaque science se trouvant dans l' "avec" sous un nouveau jour, de par les incidences de la lecture philosophique mais aussi des autres sciences; de même, il y aura dans l' "avec" élargissement des lectures des pensées heideggérienne
apprentissage de l'usage, et de pennettre de dépasser ainsi l'opposition classique sujet / objet dans ce domaine.

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Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida (des motifs du retrait et de l'Ereignis) et derridienne (du motif du 'double bind' et donc du rapport à l'autre), élargissement qui encourt de façon délibérée le risque de, dans ce vis-à-vis avec des domaines scientifiques, pousser ces pensées au-delà de ce qu'elles visaient: la première partie du chapitre 13 reformulera la conception de phénoménologie pour lui faire jouer aujourd'hui, entre philosophe et sciences, le rôle qui a été jadis celui de la Physique d'Aristote. Mais cette visée d'ingénieur en philosophie, si elle élargit la lecture de ces auteurs, implique aussi leur réduction, et donc la reconnaissance que leurs pensées excèdent, de loin, ce qui en sera retenu. Heidegger n'était-il pas contre les sciences? 17. Oui et non. Il est toutefois étonnant que l'on demande à un penseur connu par une sorte d'aversion aux sciences modernes, dont la pensée, en tout cas, s'est développée en démarcation systématique des méthodologies de ces sciences et des philosophies qui leur ont fait compagnie, il semble de prime abord étonnant qu'on lui demande des motifs pour comprendre ces sciences honniesl8. D'autant plus que Heidegger a entamé son discours en rupture avec la phénoménologie de son maître Husserl, laquelle, par contre, était dès le début orientée vers l'objectif de fonder philosophiquement les sciences, contre le relativisme dominant son époque, mue par sa volonté aussi de dépasser la tragmentation des champs scientifiques et le dualisme traditionnel entre sciences de la na18Le motifheideggérien du "retrait de l'être" sera poussé dans le sens de la grammatologie derridienne,jusqu'aux étants eux-mêmes, qu'on intitulera 'assemblages'. Ce n'est pas interdit d'essayer de pousser la fécondité d'un penseur au-delà des limites qu'il s'est données: repérer des incidences du motif du retrait de l'être au niveau des étants, tels que les sciences les étudient, n'est pas forcer ni fausser une pensée, mais 'l'appliquer' autrement. Il se peut que ce ne soit pas trop facile quand même pour les lecteurs non entraînés à la philosophie. J'ai fait de mon mieux pour leur faciliter la tâche, mais ce qui est ici en question, plus que des 'concepts' compliqués, c'est une autre façon de penser: très féconde pour les sciences, voici mon pari. Heureusement, il yale très beau livre de Marlène Zarader, Heidegger et les paroles de l'origine: dans la rigueur, justesse et lucidité de sa lecture (autant que je puisse en juger) et la clarté pédagogique très rare dans ces domaines, j'ai retrouvé 'mon' Heidegger comme je ne saurais jamais le dire; aussi, n'en ai-je que mieux mesuré le risque de cet essai, celui de rabaisser la pensée heideggérienne, tout en voulant en faire l'éloge, risque dû à son but lui-même: montrer comment les sciences peuvent être illuminées par une pensée qui s'est écrite en démarcation structurale d'avec la métaphysique et de son achèvement dans les sciences et la technique. Contre ce risque, le livre de Zarader est l'antidote.

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1. Les Découvertes Scientifiques Majeures du XXe Siècle ture et sciences de l'esprit, comme les appellent les Allemands, entre les principes de la mathématique et de la logique et les processus psychiques, entre les sciences concernant les 'objets' et les sciences concernant les 'sujets'. En plus, la rupture a amené Heidegger à accentuer très fortement la dimension de l'historicité, ce qui va aussi, semble-t-il, dans le sens de l'éloignement par rapport à l'intemporalité typique des sciences. Voici pour le 'oui'. Mais on peut considérer que sa pensée était adverse plutôt à la façon de faire et de se penser de la physique classiquel9, qui semble prévaloir encore aujourd'hui, et aussi qu'il faille s'attendre à ce qu'une pensée forte, donc tournée vers l'avenir, puisse changer notre regard concernant les sciences, leurs domaines et ce qu'elles font20. On sait que l'étonnante prolifération du mouvement des sciences au XIxe siècle n'aurait pas été possible sans la critique positiviste de la métaphysique. Or, Comte ayant fait long feu depuis belle lurette, pourquoi ne pas envisager que la critique de la métaphysique opérée par Heidegger puisse être bien plus puissante que celle de Carnap pour rejoindre la problématique issue des grandes découvertes scientifiques du .xxe siècle? 18. Cette approche cependant ne saurait pas se faire sans le retournement de la pensée heideggérienne opéré par l'œuvre de Jacques Derrida. Tout en étant un post-heideggérien21, il a commencé ses travaux par la lecture d'Husserl et renoué ainsi les questions de l'herméneutique
19 Par exemple: déterministe et à lois réversibles, selon la critique de Prigogine, que l'on ne saurait pas dire 'contre' les sciences ou contre Newton. 20 Ce qu'il avait escompté, par exemple, en 1935 : "pour opérer une transformation de la science, et donc d'abord du savoir originaire, notre être-là a besoin d'un tout autre tirant d'eau métaphysique; il a besoin d'abord de retrouver un rapport fondamental, institué et édifié véritablement, à l'être de l'étant dans son ensemble" (Introduction à la Métaphysique, trad. G. Kahn, 1967, Gallimard, p. 116). Et dès 1929, il diagnostique sur l'Université: "Les domaines de nos connaissances sont séparés par de vastes distances. La manière dont chacune de nos sciences traite son objet diffère essentiellement de l'autre. La multitude des disciplines ainsi émiettées ne doit plus aujourd'hui sa cohérence qu'à l'organisation technique d'Universités et de Facultés; elle ne conserve un sens qu'à travers les buts pratiques poursuivis par les spécialistes. En revanche, l'enracinement des sciences dans leur fondement essentiel est bel et bien mort" ("Qu'est-ce que la métaphysique ?", Questions I, trad. H. Corbin, 1968, Gallimard, p. 48). Voir aussi 2.34. 21 Dans le Journal de Genève de 2/12/1972, J. E. Jakson, auteur de plusieurs livres entre littérature et psychanalyse, titrait ainsi une recension de trois livres de Derrida: "Jacques Derrida: un auteur ardu, mais le seul philosophe contemporain qu'admire Heidegger". 29

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida de l'un et de la phénoménologie de l'autre, les préférences de l'un pour la poésie et celles de l'autre pour les sciences. En 1968, il introduisait ainsi, non sans désinvolture, son motif devenu célèbre de la 'différance' : "[...J je dirais donc d'abord que la différance [...J m'a paru stratégiquement le plus propre à penser [...J le plus irréductible de notre 'époque"'22. Eh bien, le texte que voici voudrait être, en quelque sorte, la 'vérification phénoménologique' de cet audacieux pari philosophique, de la réussite de cette stratégie en ce qui concerne les sciences. Sans doute que sans lui la problématique que je vais essayer de développer ne serait pas lisible dans les seuls textes de Heidegger. 19. D'autre part, entre les deux, à la façon d'une liaison supplémentaire, je ferai intervenir la problématique que le chimiste belge Ilya Prigogine a développée à partir de sa découverte des structures dissipatives de la chimie du métabolisme des cellules (qui lui a valu le Prix Nobel en 1977) : à savoir la question du temps irréversible en physique et celle d'une conception positive de l'entropie. Depuis ses temps d'universitaire Prigogine s'intéressait à ce que les philosophes disaient sur le temps: il sera envisagé ici en tant que scientifique, bien sûr, mais aussi bien en philosophe, de par son rôle essentiel dans l'élaboration du motif de scène, nécessaire à la description des domaines des diverses SCIences. Un travail de composition 20. La philosophie a toujours été au cœur des concepts et des méthodes scientifiques, toute nouvelle science, pour s'instaurer et pouvoir s'affirmer, devant rompre avec la matrice philosophique d'où elle émergeait. Ces époques de révolution scientifique, comme disait Kuhn, n'en étaient pas moins des époques de pensée où les scientifiques instaurateurs devenaient en partie philosophes eux-mêmes: d'ailleurs, aux XVIIe et XVIIIe siècles ces distinctions disciplinaires n'étaient pas encore très marquées23, et Prigogine est, à notre époque, un exemple remarquable de cette exigence philosophique au sein de la pensée scientifique. Mais la philosophie européenne qui rendait possible les nouvelles sciences n'y laissait pas moins des obstacles à venir, dont la notion de représentation mentale, fort utile en son temps pour opérer la rupture avec la Scolasti22J. DeITida, "La différance",1972a, p. 7. 23 Galilée et Newton se pensaient encore en tant que philosophes (13. 165).

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1. Les Découvertes Scientifiques Majeures du XXe Siècle que, reste aujourd'hui le plus pervers peut-être (2. 15 et note). L'opposition sujet / objet qu'elle suppose24, très souvent utilisée naïvement par les scientifiques, c'est ce qui reste du vieux dualisme âme / corps que presque tous rejettent. C'est ce qui m'empêche d'être ici neutre par rapport aux scientifiques que je lirai, ce qui m'obligera à une vigilance qui pourra paraître désobligeante: ce texte

- d'un

non scientifique

-

interviendra pourtant à l'intérieur des paradigmes scientifiques, non par arrogance mais par souci philosophique au regard des sciences ellesmêmes, à qui ce texte voudrait pouvoir rendre quelque service, au niveau notamment de la formulation des hypothèses de travail. Je n'ai aucune prétention, cela va de soi, de faire valoir des points de vue scientifiques dans aucun de ces domaines25 ; si cela peut sembler le cas parfois, il faudrait que les scientifiques concernés n'y voient que des questions posées de l'extérieur, qu'ils soient sensibles à ce que je ne force pas leurs paradigmes ni leurs usages, car il s'agit ici, au contraire, en termes heideggériens, de laisser être les sciences. 21. Plus que de 'ma' pensée, ce texte relève d'un travail de composition26, d'une cuisine qui mélange des goûts séparés d'habitude et qui rassemble les pièces du puzzle scientifico-philosophique du xxe siècle dans un bricolage à lectures vagabondes27, La seule 'astuce' qui me soit
24 L'objet (extérieur) est représenté dans le sujet (intérieur), opposés entre eux selon l'étymologie des deux tennes latins (l'ob- commun à objet, objection, opposition, obstacle). Les motifs de 'retrait' (heideggérien) et de 'trace' (derridien) ont pennis de déloger la 'présence' (dans re-présent-ation) de ce privilège métaphysique de 25 siècles; les découvertes scientifiques dont il sera question l'ont fait aussi (plus ou moins à leur insu). Ce privilège de la 'présence' est l'exclusion de la temporalité, du devenir. 25 Si à un moment donné il m'arrive de citer un travail de moi, c'est de Barthes que je me réclame. 26 Équivalent latin du grec 'synthèse', qui connote le sens de système complet et fenné, tandis que 'composition', à usage plutôt musical et littéraire, reste ouvert aux corrections et ajouts postérieurs comblant des lacunes. 27 Quand on a compris, avec Derrida, qu'il n'y a que des différences (entre les mots, entre les choses, entre les mots et les choses), des différances (rétentions et ajournements) et des différends (les uns envers les autres), que chaque texte, pour être lu, renvoie indéfiniment à d'autres textes, soit dans la synchronie de notre civilisation (ce pour quoi on parle de plus en plus d'interdisciplinarité), soit dans la longue diachronie de l'histoire de l'Occident, quand on a donc compris qu'il n'y a qu'un (inter)texte indéfini et indéfiniment hétérogène, que 'corn-prendre' ce serait 'tout-prendre', on peut conclure que pour quelques enjeux plus importants il faille 'composer' un texte à l'ampleur presque impossible, que là est la véritable économie de pensée qu'on appelle raison: à

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Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida arrivée, ce texte en est le récit, ce fut d'avoir eu l'intuition
ment de bonheur de pensée

- en un mo-

- que

l'on pouvait composer entre elles les

écritures de quelques-uns parmi les plus grands penseurs en sciences et en philosophie du siècle dernier. Ce n'est pas une question de modestie, au contraire, c'est pour mieux le vanter, ce texte: je voudrais que sa force ne soit que celle de leurs pensées à eux; il y a ici quelque chose qui réjouira ceux qui aiment découvrir la poudre: que l'on puisse, chemin faisant, découvrir des choses si fortes que l'on risque de ne pas être à leur hauteur. Et de se retrouver un peu confus, comme s'il fallait s'en excuser. 22. Mais non point du désir, apparemment insensé, d'embrasser une si vaste quantité de matières, appartenant à un nombre si grand de spécialités fort diverses: car je n'ai de vœu plus cher pour ce texte que celui d'être un pas rendant possible que nos enfants cultivés puissent arriver à se retrouver dans cet ensemble devenu tellement chaotique. Le paradoxe de ce texte, c'est qu'il ne peut que relever d'une sorte de 'naÏveté', aucun 'averti' ne l'aurait écrit, aucun 'spécialiste' des domaines traversés, plus ou moins pulvérisés en d'innombrables spécialités ou écoles. Domaines ignorés et lacunes par incompétence28 font partie de ses conditions de possibilité, de sa finitude, mais celle-ci est 'positive' : aucun argument ici ne vaut que par sa place dans la composition de l'ensemble, dans son rapport aux autres arguments. Autrement dit, la compétence dont je me réclame pour écrire sur chacun des six domaines dont je m'occuperai est celle d'avoir écrit aussi sur les cinq autres, la compétence d'un regard corn-posant venu (de l'extérieur) des autres domaines y chercher quelque chose de susceptible de la même com-position29 (le domaine phénoménologique est changé aussi, à l'instar des cinq scientifiques). Il ne s'agit pas d'une question de spécialistes, dont le domaine, par définition, est le laboratoire (14.105-106). Car rares sont les spécialistes qui se préoccupent de la dimension épistémologique de leur discipline ou des questions ontologiques qu'y sont posées, et aucun sans doute ne pourra s'intéresser suffisamment aux divers autres domaines dont il sera
d'autres plus compétents dans le détail, les analyses en profondeur à partir de ces suggestions. 28Par exemple: les plantes, l'éthologie animale, le droit, Augustin, Hegel. 29 C'est pourquoi il ne faudrait pas, par exemple, que le lecteur physicien prenne tout de suite le chapitre 8, car il risque d'y trouver des 'bêtises' qui, s'il avait un peu lu d'autres chapitres auparavant, pourraient s'avérer des questions venues d'où il n'en a pas l'habitude.

32

1. Les Découvertes Scientifiques Majeures du XXe Siècle ici question, des autres sciences ou de la philosophie. C'est pourquoi on ne peut pas refuser à priori cette démarche, tout en devant la discuter après-coup. C'est sans doute un jeu périlleux. Je crois qu'il vaut la peine,
avec l'espoir que cette situation soit transitoire, que ce projet parvienne à

stimuler une équipe de savants capable d'un travail plus assuré, comme il faut. 23. Il ne sera pas inutile d'attirer l'attention du lecteur sur quelques-unes parmi les nouveautés de l'argumentation de ce texte, en plus de la critique du dualisme de la représentation déjà référé (~ 20). D'abord, le dépassement du déterminisme par le concept de 'jeu', où nécessité et hasard ne s'opposent plus mais s'appellent mutuellement, l'exemplification en étant donnée par l'analyse de la voiture automobile, entre ses règles scientifiques et l'aléatoire de son fonctionnement sur la
route (2. 50-52). Ensuite, l'affirmation de la relativité

- matrice

de la pen-

sée du xxe
l'historicité

siècle avec Einstein, la génétique et l'assomption
en philosophie

de

- est

indissociable

du dépassement

du relati-

visme (maladie infantile de la pensée occidentale, contre laquelle se sont battus les plus grands, Platon et Aristote, Descartes et Kant, et tous les scientifiques), ce qui est illustré par la quatrième thèse d'ontologie, sur la vérité (chapitre 7 et 13). Enfin, en se réclamant du motifphénoménologique de réduction, dû à Husserl, on refusera les tentations de réductionnisme venues de diverses disciplines (final du chapitre 14). Il s'agit ici d'un essai d'articulation, d'une part des sciences et de la philosophie occidentales, d'autre part des divers niveaux d'être de l'univers, qui reste le même dans la stabilité de ses structurations et reproductions, relatif et non déterministe, plein d'aléatoire et donc de possibilités d'altérité. Cette nouvelle compréhension des choses a été l' œuvre composite des plus grandes pensées du siècle qui vient de terminer. 24. Le motif de scène sera l'un des fils conducteurs de la lecture de chaque science: il sera d'abord approché phénoménologiquement, en suivant Husserl, Heidegger et Derrida (chapitre 2), puis 3 à 6 et 8 en dessineront les articulations pour chaque domaine; en plus des trois chapitres 9, 10 et 12 sur des questions délimitées, quatre temps d'écriture (chapitre 7, Il, 13 et 14) chercheront à articuler les diverses sous-scènes, soit en précisant les motifs théoriques introduits qui leur sont communs, soit en détaillant les déploiements des unes à partir des autres. Avec des répétitions inévitables, il s'est agi d'arriver à dessiner un tableau phénoménologique de l'ensemble et c'est la résistance que, dès la fin du chapitre 7, il

33

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida a opposée à se laisser articuler, qui a motivé la poursuite des chapitres assez étendus du second volume, inattendus quand le premier finissait à peu près d'être écrit. Écrit en alternance avec des lectures concernant chaque chapitre30, il en résulte qu'il y aura de la matière relative à chaque type de science en dehors des chapitres qui leur sont consacrés. Au lieu d'essayer de remettre dans les chapitres antérieurs certains développements qui auraient dû leur appartenir s'ils étaient arrivés plus tôt, je les ai laissés en ces lieux postérieurs, d'une part pour garder le style de découverte de l'écriture, disons, mais aussi parce que celle-ci n'a été possible en effet que par la problématique même de l'articulation. Une table
de renvois permettra au lecteur de s y retrouver, dans laquelle notam-

ment sont signalés les lieux de leurs définitions. Écriture et histoire 25. L'Histoire est l'une des sciences des sociétés dont il sera tenu compte ici. Mais puisque autant sciences que philosophies sont historiques, elle garde une certaine position d'enveloppement des autres disciplines, ce qui demanderait un exposé historique et philosophique de la tradition occidentale ayant amené ce xxe siècle à la métamorphose scientifique que l'on étudie ici: il devrait notamment montrer le jeu de constructions et déconstructions d'institutions et concepts qui ont rendu possible ce tournant. Or, c'est ce qu'un autre texte inédit, écrit avant celui-ci, Bible et Philosophie dans la construction de l'Europe. La séparation de la Terre et du Monothéisme (Bible-Phil) a essayé de faire tant bien que mal; tout en s'arrêtant à Nietzsche, il restait ouvert sur le xxe siècle, de façon telle que l'on peut prétendre qu'il s'agit ici de le continuer, de le terminer, de le 'corriger' aussi en quelque sorte, lui apporter son 'discours de la méthode', une élaboration plus achevée de la conception de 'société' qui y était essayée. Plus achevée ici, certes, mais trop résumée aussi, sans analyses suffisantes: de ce point de vue, ce sera BiblePhil qui complète celui-ci, en une sorte d'exercice d'illustration. Après un premier temps de construction, celui de la Bible juive et de la Philosophie grecque, en voici un autre concernant les Sciences européennes prises au siècle de leur maturation, après une sorte de préhistoire héroïque d'environ cinq siècles. Que l'on songe d'abord aux Navigateurs portugais du xve siècle (aboutissant à la preuve expérimentale de la sphéricité de
30 Les chapitres 1 et 2 après 3 à 5, le chapitre 8 après 9 à 12.

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1. Les Découvertes Scientifiques Majeures du XXe Siècle la Terre en 1522) et à Copernic (1543), une histoire rythmée par les inventions du télescope (Galilée) et du microscope (Jansen et Leeuwenhoek) au tournant du XVIe au XVIIe, de la machine à vapeur par Watt (1776), de la pile par VoIta (1800), et donc la possibilité du courant électrique, du moteur électrique par Gramme (1869), et tant d'autres inventions techniques, indissociables de l'épopée scientifique européenne. 26. Des deux philosophes évoqués et des scientifiques des divers domaines que l'on va parcourir, le motif qui s'est imposé à mon écriture comme le plus adéquat pour comprendre les mécanismes des vivants et des choses de l'univers, est celui de scène. C'est quoi?

35

2. QU'EST-CE QU'UNE SCÈNE?
L'APPROCHE DE LA PHÉNOMÉNOLOGIE
1. 'Scène' est plutôt un motif théâtral, cinématographique, de drames et de comédies; des aventures réussies et des échecs, des rivalités et des combats, des amours et des jalousies, des alliances de familles, des haines de clans, voilà ce qui donne de l'unité, de la cohérence en tout cas, à la scène: une intrigue, une trame où l'aléatoire est essentiel, ce que 'pensent' les romanciers, les poètes. Comme dans notre vie quotidienne, faite de régularités et se jouant toutefois à travers des habiletés et des talents fort divers, soit qu'ils se complètent, soit qu'ils s'opposent d'envie d'occuper la première place, et puis des rencontres dues au hasard, des transformations: récit ou histoire, le temps y est de suspense et d'irréversibilité. Elles défient toujours, la scène du théâtre comme celle de la vie, le regard théorique qui essaie de comprendre les nécessités de la nature, qui crée des concepts pour saisir des essences, des permanences sous le jeu aléatoire des apparences, qui fabrique, en laboratoire, des expérimentations permettant de démêler le non essentiel, de trouver les lois, les causalités déterminantes, les régularités qui permettront des techniques, des machines à haute précision, et ainsi de suite. Scène et science, la tradition greco-européenne les a toujours opposées. Et pourtant, il y a des sciences qui parlent de populations - celles des sociétés, bien sûr, mais aussi les individus d'une espèce biologique, les molécules d'un gaz, des particules dans un accélérateur -, d'événements aléatoires, voire d'irréversibles: comme en histoire, qui jadis ne comptait pas parmi les sciences à cause de cela, parce que son objet était le 'particulier', il Y a des sciences qui tâchent de trouver des régularités qui soient compossibles avec cet aléatoire des populations: ne chercheraient-elles pas, ces sciences - à leur insu, qui sait? -, une logique de la scène? Et la phénoménologie, partie du souci des sciences rigoureuses, ne serait-elle pas

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida arrivée - elle aussi à son insu, qui sait?

- au motif de la scène que le théâ-

tre et le cinéma ont toujours privilégié? Mais, qu'est-ce qu'une scène, au fait?
Husserl: retourner aux choses mêmes 2. "Edmund Husserl est tout simplement le plus grand philosophe
apparu depuis les Grecs", c'est ainsi

-

'tout simplement',

pas de 'peut-

être' - que commence le texte remarquable que G. Granel consacre au fondateur de la Phénoménologie dans l'Encyclopédie Universalis. Juste au début du sièclel, il rompt avec le discours philosophique européen qui l'a précédé, y va d'un geste de recommencement d'une radicalité comparable peut-être à celle de Socrate-Platon et de Descartes (5. 50-52, 13. 27) : il veut renouer avec le Logos et sa principialité, avec la responsabilité à l'égard du vrai et de l'être qui était celle de la philosophie grecque, par delà la métaphysique européenne; celle-ci était devenue une psychologie transcendantale, une sorte de discours 'régional' du sujet ayant comme domaine "l'objet en général", sans tenir compte de sa matérialité dans des ontologies régionales; or, tout ce qui apparaît, tout phénomène, a un droit régional, c'est ce qu'on dit un 'donné'2 : une pierre en granit, une chaise, une rose, une poule, un enfant, un tableau, une chanson, un texte écrit, ne nous sont pas 'donnés' de la même façon. Quand on est las des abstractions flottantes qui, avant comme après Husserl, circulent sous l' étiquette de philosophie (ou de sciences humaines)

- that

is

the question! - ces abstractions qui auraient indigné Occam, retourner aux choses mêmes pour les décrire telles qu'elles se présentent, dans leur phénoménalité, c'est essayer une démarche d'analyse rigoureuse qui tienne compte en même temps et du "sens le plus général" et du "détail concret" du "donné". Or, voici que c'est de ces différences régionales,
l Les Recherches logiques ont été publiées en 1900. L'époque - C. Delacampagne l'évoque en introduction à son Histoire de la Philosophie au.xx' siècle- était aux ruptures en de nombreux domaines, de l'art (poésie, musique, peinture) aux sciences (mathématique, physique, biologie, linguistique, ethnologie, psychanalyse). D'où le pullulement des empirismes, positivismes naturalistes, historicismes, le scepticisme en épistémologie et les tentatives de refondation, dont Frege et Husserl. Cette 'crise' serait à mettre en rapport avec le tournant entre les deux premières étapes de la révolution industrielle (4. 44 et 9.37), de même que le relativisme post-moderniste actuel concernera le tournant vers la troisième étape, celle de l'électronique. 2 Dont fera état le motif du retrait don-ateur au début du chapitre 7, emprunté à la donation cachée heideggérienne.

38

2. Qu'est-ce qu'une Scène? selon des domaines différents de la 'réalité', que - de façon non philosophique, certes - s'occupent les diverses sciences: si Granel a raison3, il faudra admettre que le but ultime de la phénoménologie husserlienne serait l'alliance philosophie-avec-sciences essayée ici. Ce qui n'est devenu possible qu'à la fin de son siècle, à la faveur des travaux de Heidegger et
de Derrida, qui ont poursuivi

- selon

plusieurs tournants

- le projet

phéno-

ménologique du premier Husserl: retourner aux choses mêmes, tâcher d'éclairer comment sont donnés les phénomènes. Ce sera l'un des axes de ce texte (chapitre 13). 3. Dans ce chapitre 2, il s'agira d'une lecture de cette séquence des trois penseurs et de leur façon, par étapes, disons, de dépasser l'opposition métaphysique européenne (le dualisme cartésien) entre
l'intérieur

- le

sujet qui pense ou conscience

- et

l'extérieur

- l'objet

du

monde. À l'aide aussi du concept d'entropie réélaboré par Prigogine, voici une première approche

- phénoménologique

- du

concept de scène, qui

rendra ensuite possible une approche parallèle, inédite et de prime abord surprenante, des principales découvertes des sciences retenues: les trois types de retrait de leurs domaines permettront de comprendre non seulement comment, à leurs divers niveaux, les étants sont donnés (par d'autres), mais aussi par quels mécanismes ils deviennent autonomes - vis-àvis des autres et en des situations aléatoires - pendant toute leur durée.

4. Ayant reçu formation et en mathématique et en philosophie, à l'époque de la constitution des mathématiques modernes, de la formalisation de la logique par G. Frege et de l'irruption des psychologies em3 Aussi Levinas dans un texte de 1940: " [...] son besoin de fonder les sciences sur une doctrine universelle et absolue le rattache à Descartes. [...] Mais Husserl aborde le problème de la certitude et le fondement du savoir d'une façon étrangère à Descartes. Il s'agit pour lui moins d'assurer la certitude des propositions que de déterminer le sens que peut avoir la certitude et la vérité pour chaque domaine de l'être. [...] Au lieu de concevoir la vérité sur un modèle unique et ses divers types comme des approximations, Husserl envisage les prétendues incertitudes, propres à certaines connaissances, comme des modes positifs et caractéristiques de la révélation de leurs objets [en note: "les possibilités d'erreur qui caractérisent l'expérience sensible constituent un caractère positif de cette expérience"]. Au lieu de les mesurer par rapport à un idéal de certitude, il recherche la signification positive de leur vérité, qui définit le sens de l'existence à laquelle elles accèdent. Plus que par aucun autre aspect de sa doctrine, Husserl apporte ici une nouvelle manière d'interroger les choses et de philosopher" (1949, pp. 7-8). Dans le même sens, on n'approchera ici les sciences des vivants et des humains avec les critères de la Physique-Chimie - ainsi faisaient les philosophies des sciences -, mais en interrogeant leurs découvertes, les logiques de leurs domaines régionaux.

39

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida piriques, Edmund Husserl (1859-1938) commence par essayer d'asseoir les mathématiques sur une analyse empirique de la conscience4, mais pour reconnaître vite qu'il ne peut éviter le scepticisme relativiste; il change donc de cap ensuite vers la recherche d'un fondement philosophique pour la logique en tant que vérité qui ne soit pas dépendante des variations psychologiques de tout un chacun5, la recherche d'une philosophie de la conscience intentionnelle conçue comme science rigoureuse et fondement absolu des autres sciences, notamment de cette mathématique qui lui a fait apercevoir une dimension tellement forte d'idéalité, a priori de toute expérimentation. Le titre de son dernier texte, La Crise des Sciences Européennes et la Phénoménologie Transcendantale (1936), témoigne de la constance de ses visées philosophiques. Pour essayer de dépasser le dualisme européen classique, la séparation entre sujet et objet, il a défini la conscience par son intentionnalité vers les choses: «toute conscience est conscience de quelque chose », elle n'est pas une 'chose' dans le monde. Le concept husserlien de 'sens' implique nécessairement et la conscience qui 'donne' sens à l'objet (le vécu de la conscience est visée de cet objet) et l'objet dont c'est le sens (il remplit la visée dans l'intuition de l'objet présent, perceptionné). Sans conscience, nous n'aurions pas d'objets, et sans objets, pas de conscience, laquelle n'est 'rien' que ses vécus, des intentions (idéales) des choses (réelles): la conscience n'est pas naturelle. En bref, le sens est à la fois le sens de l'objet en tant que tel objet et le sens donné par l'intention de la conscience6. Son mot d'ordre fameux - retourner aux choses elles-mêmes éblouira Sartre, assis autour d'une table de brasserie avec R. Aron qui, rentré d'Allemagne, lui parle de la phénoménologie comme de la possibilité d'une philosophie de cette bière ci? Ni 'une chose dans le monde'

-

4 Sur le Concept de Nombre, 1887, La Philosophie de l'Arithmétique, 1891. Les ~~ 4-6 dépendent de J. Paisana, 1992. 5 Recherches logiques, 1900-1901. Selon Granel, dans ce titre, l'adjectif renvoit à Logos, avant la discipline qui a ce nom. 6 "[...] la présence du sens à la fois comme être-devant de l'objet disponible pour un regard et comme proximité à soi dans l'intériorité." (Derrida, 1967c, p. 83). 7 "Le concept de 'chose' (Sache) couvre ici tous les 'onta' [êtres] : chose physique ou psychique, objet sensible ou intelligible, vérité mathématique ou valeur morale, signification religieuse ou esthétique, nature ou culture, etc.. Revenir aux choses mêmes, c'est respecter le sens de tout ce qui peut apparaître à la conscience en général, de tout ce qui se donne et tel qu'il se donne 'en personne', comme ce qu'il est, dans sa nudité originaire, dépouillé de tout revêtement conceptuel survenu, avant d'être recouvert par une

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2. Qu'est-ce qu'une Scène? (naturalisme, psychologisme) ni un 'esprit' absorbant le monde en soi (idéalisme), la conscience n'est pas substanceS, elle est conscience de quelque chose9, structurellement liée à cette chose dans un acte de perception, l'acte de viser cet objet, immanent à la conscience, donc indubitable, parce il appartient à la conscience comme son vécu. Tandis que l'objet vu ou touché reste douteux, je peux toujours revenir sur lui et comprendre que je me suis trompé, par exemple. Ensuite, et c'est la tâche royale de la phénoménologie, la conscience peut se réfléchir, se tourner vers ces actes de perception (actes premiers) en des actes seconds, à décrire rigoureusement. Pour y arriver, Husserl propose une opération de pensée, dite épochè (en grec 'suspension', par exemple de la lumière pendant une éclipse) ou réduction phénoménologique. Nous voyons et touchons les choses du monde, les manipulons, les connaissons bien, et en conséquence nous en avons beaucoup de préjugés. Il s'agira de suspendre ces croyances naïves (fort nécessaires au jour le jour) et de se retourner vers les seuls vécus de la conscience, faire de celle-ci une région autre que celle de la nature, ne tenir même pas compte des lois scientifiques concernant celle-ci. La suspension consistera dans la réduction de l'objet apparaissant à la conscience, de son empiricité substantielle, pour ne retenir que son mode d'apparaître (erscheinen), son objectivité constituée par la conscience, le phénomène (Erscheinung) dont le sens (d'être objet et tel objet) est à 'expliciter' phénoménologiquement, à 'décrire' de par sa façon de se manifester: a) il est donné à la conscience b) et il est
interprétation spéculative" (Derrida, "La Phénoménologie et la clôture de la Métaphysique. Introduction à la pensée de Husserl", in Derrida et la Phénoménologie, Alter n° 8, 2000, p. 69 ; il s'agit d'une présentation fort claire et brève de la pensée de Husserl). S "La conscience pour Husserl c'est le phénomène même du sens; elle ne pèse pas comme réalité, elle signifie par l'intention qu'elle contient. [...] La conscience n'est pas une réalité en face de la réalité objective qu'elle peut serrer de près; ses contenus ne sont pas simplement animés de significations, mais sont des significations; ils sont donc inséparables de telle ou telle essence qu'ils signifient ou visent; leur structure n'est rien d'autre que ce fait de viser ou d'entendre ceci ou cela" (E. Levinas, 1945, p. 31). Peutêtre est-il retourné dans la direction du cartésianisme à partir de 1913; toujours est-il que c'est aux Recherches Logiques, du début du siècle, que Heidegger s'est référé. Remarquons en tout cas que, en prenant son point de départ dans la conscience, la phénoménologie husserlienne "ne peut rendre compte de la naissance de la conscience ellemême" (Françoise Dastur, Philosophie et Différence, ed. de la Transparence, 2004, p. 89), ni de l'apprentissage, exemple important dans la suite. 9 Quelque chose d'autre qu'elle, singulière: donc elle est définie par ce qui lui est extérieur, ni en soi ni pour soi, pas sub-stance.

41

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida constitué objet par la "matière intentionnelle" de celle-ci. Cette description est la condition de toute expérience et de toute 'explication' scientifique en termes de cause et effet, qui doit éviter tout présupposé psychologique, métaphysique ou autrelO. 5. La connaissance doit donc procéder à partir d'intuitions, Husserl prenant le risque d'en proposer deux autres degrés, en plus de la traditionnelle intuition sensible: il propose qu'il y a aussi des intuitions de généralités, l'intuition catégoriale et l'intuition eidétique ou d'essence. Soit une barre en or dont, par mes yeux et mes mains, je peux avoir une intuition sensible: le même objet m'est donné en plusieurs actes de perception, visé par la conscience comme le même et intuitionné de façon multiple (plus tard, des actes de souvenir, d'imagination le viseront à nouveau, mais sans intuition), il est donc connu (pas une sirène, que je peux imaginer mais que je n'ai jamais vu) de façon préalable au langage (je le vois et le touche, ou m'en souviens, sans rien dire, comme condition de pouvoir en parler). Ce n'est qu'ensuite que l'intuition catégoriale permet d'énoncer un jugement (donc déjà au niveau du langage) : "cette
barre en or est jaune et lourde" (voir

~

13, final). Elle n'est possible

qu'après plusieurs intuitions sensibles de cet objet sur lequel l'énoncé porte, mais s'y ajoute 'l'être', qui fonde la copule 'est' de l'énoncé prédicatif. Celui-ci n'est donné que dans cette intuition catégoriale (liant le jaune et le lourd à la barre), toujours singulière (cette barre en or). Il ne s'agit plus d'une chose, dit Husserl, mais d'un "état de choses" que l'être articule: la présence de la barre d'or à l'intuition catégoriale de la conscience est déjà articulée. Or, si cet 'être' qui fonde la copule 'est' est ante prédicatif, préalable au langage, et suppose la perception, il n'est pas toutefois perceptionnable, pas d'ordre sensible, ni le fait du sujet connaisseur (comme dans les philosophies précédentes).

10 À l'intention des lecteurs scientifiques pas rompus à la lecture philosophique, il ne s'agit pas de nier que les choses dont ils étudient les mécanismes soient là, il ne s'agit pas de dire que c'est la conscience humaine qui les 'crée', mais plutôt de chercher à savoir comment elle les 'sait', comment elle distingue une pierre, une chaise, une rose, une poule, un enfant, un tableau, une chanson qu'on écoute, un texte qu'on lit, comment, en somme, elles peuvent devenir objet scientifique. Voici une comparaison judicieuse : « le vécu de la conscience [est compris] en dehors de son entrelacement avec la nature dans le même sens où l'on dit que les couleurs sont impensables en dehors de l'étendue» (Idées directrices pour une phénoménologie, Gallimard, 1950, p. 168).

42

2. Qu'est-ce qu'une Scène? 6. C'est cette distinction entre intuitions sensible et catégoriale11 qui mènera son disciple Martin Heidegger (1889-1976) à mettre en question la primauté de la perceptionl2. Pourquoi chez Husserl s'agit-il toujours d'objets, de choses? Celles-ci sont données dans un horizon d'autres choses non intuitionnées actuellement par la conscience (qui pourra les actualiser dans un autre acte d'intuition), mais même quand cet horizon sera théorisé par Husserl comme "monde de vie", celui-ci sera dit la somme des objets d'expérience. Le primat absolu de la perception d'une chose implique que celle-ci soit déjà implicitement délimitée, détachée de son horizon, déterminée13 comme objet. Mais ce qui opère cette détermination, c'est en cachette le niveau catégorial visant l'état de choses, le jugement orienté par la préoccupation husserlienne de fonder les sciences: en effet, celles-ci doivent définir les choses, les délimiter et prélever de leur contexte pour les analyser ensuite dans leur laboratoire. Donc si le catégorial y précède le sensible, il faut renverser l'ordre husserlien14 : la question de l'être (qui n'apparaît pas quand l'objet apparaît à la perception) se posera de façon préalable à la détermination des choses hors de leur horizon (c'est-à-dire hors de leur contexte), elle précède la considération de la conscience et des objets, est donc préalable à la perception même. C'est à ce niveau préalable, que Heidegger appelle herméneutique, que se pose la question du sens de l'être. Husserl n'y a pas eu accès, il est toujours resté au niveau apophantique, celui de la manifes11 La troisième intuition, eidétique ou d'essence, du type "l'or est jaune et lourd" ou "l'or est un métal", suppose plusieurs intuitions sensibles et catégoriales de plusieurs objets (comme des 'exemples'), elle relèverait déjà de la science; avec suspension de l'existence empirique de l'objet apparaissant, les sciences ne retiennent que son idéalité, son apparaître. Par exemple, la géométrie retient la conférence idéale en réduisant les conférences empiriques que le géomètre dessine et intuitionne (~ 35). 12Rupture qui serait à rapprocher de celle des sciences qui découvrent des zones non phénoméniques (1. 2-6). 13 'Dé-limité', 'dé-fini', 'dé-terminé', ce sont en latin presque des synonymes, 'limes', 'finis' et 'termo' y signifiant la limite, la frontière, le terme, la fin, la clôture. 14On pourrait dire que c'est justement afin que le 'sens' soit autant de la conscience que de l'objet, qu'il soit la condition de l'acte perceptif (d'attention, par exemple), qu'il faut qu'il soit déjà 'constitué' auparavant: il faut que le sens soit appris, ce qui présuppose langage, temps, être (au monde). En effet, c'est l'apprentissage qui permet à la conscience d'anticiper l'objet par une intention objectivante que l'objet remplira. Heidegger est donc fidèle à Husserl, mais au prix de la renonciation à la catégorie philosophique de 'fondation', y compris celle des sciences par la phénoménologie. L'autonomie réciproque des disciplines est à 1'horizon.

43

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida tation des étants et du discours philosophique, celui qui, depuis les Socratiques, a détenniné l'être comme être-de-l'étant. Par exemple, comme eidos (fonne ou aspect) chez Platon, ousia (substance / essence) dans l'aristotélisme, d'où est venu le concept de cause / effet entre des étants, et celui de Dieu, suprême étant, comme Cause première et finale: c'est ce que Heidegger appellera onto-théo-logie (7. 49). C'est cette détennination qui a ouvert le chemin à l'objet en sens moderne européen et, par voie de conséquence, au sujet et à la conscience, c'est elle qui a conçu l'objet et le sujet comme des étants, en-soi. Husserl a essayé de rompre avec cet idéalisme moderne (des empiristes aussi), en arrivant à poser la conscience intentionnelle comme non substantielle - conscience toutefois sans temps ni mains, c'est peut-être pourquoi il n'a pas réussi à échapper
tout à fait à l'opposition sujet / objet

-, suffisante

à peu de choses près

pour les mathématiques et la logique auxquelles il tenait surtout, mais pas pour les sciences où l'expérimentation est structurale; il n'aurait pas atteint toutefois ce que son disciple a perçu dans l'ouverture qu'il avait luimême opérée par sa phénoménologie. En décelant une impasse chez son maître, Heidegger s'en sort en passant au Monde. La casserole dans la salle de classe et dans la cuisine 7. Il Y a donc rupture, mais avec une dette décisive de Heidegger envers Husserl: il a reçu de celui-ci la différence entre 'être', d'une part, et 'est', la copule du jugement, d'autre part. En tant que condition de celui-ci, dans l'intuition catégoriale est donné l'être en tant qu'articulation de l'état de choses, sans que cet 'être' soit vu, sensiblement, dans la perception de chaque chose, de chaque étant. Il est donné d'ailleurs que de la sensibilité. Cet 'être' est ce qui pennet que l'horizon où les choses sont déjà articulées soit préalable à chacune, en tant que ce dont le discours parle. Donc, l'être est plus large que l'étant; plus que la diversité triviale entre les choses, il y a une différence entre elles qui les articule en horizon, une différence qui est donnée préalablement à elles. Ce sera la fameuse différence ontologique. Venons à un exemple. Une fois que je devais parler de cette question dans un cours, j'ai placé, le moment venu, une casserole sur la table de la salle de classe. Et j'ai dit, à mes étudiants qui regardaient mi-étonnés, mi-amusés: "voici l'objet de la phénoménologie de Husserl". Dans une salle de classe, la casserole est hors de son contexte usuel, hors de son horizon, elle est vue, remarquée tout de suite par tout le monde qui est là. Mais si par contre on entre dans une cuisine

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2. Qu'est-ce qu'une Scène? où elle est à côté de tas d'autres ustensiles, on ne la remarque pas plus qu'aucun autre, on voit d'abord 'la cuisine' comme horizon, puis les gens qui y sont, peut-être aussi les ustensiles qu'elles sont en train d'utiliserI5. Cette cuisine comme horizon et les gens qui y sont et les ustensiles, utilisés ou rangés en attendant d'être utilisés parfois, cet ensemble (qui se prolonge indéfiniment: maison, voisinage, ville, emploi, etc.) de gens qui font des choses avec des outils divers, en 1927, dans son premier grand livre, Être et Temps (Sein und Zeit), est, au niveau 'ontique', ce que Heidegger appelle le Mondel6. Et chaque humain y est défini comme être au monde. Si c'est la veille d'un jour de fête, on s'affaire beaucoup à la cuisine, ce Monde (les gens y compris) ne laisse personne tranquille, il incite chacun à ses tâches, il est 'actif, il pousse sans qu'on puisse s'y dérober. C'est donc plus qu'un horizon au loin ('passif). Beaucoup plus tard, dans les années 50, Heidegger reprendra cette définition de l'être au monde comme 'habitation', en disant que "être homme veut dire: être sur Terre comme mortel, c'est-à-dire: habiter"17. Le mot allemand pour 'bâtir', à savoir bauen, signifiait habiter, continue Heidegger, selon sa façon de relire les vieux mots de sa langue, mais nous, Occidentaux, ne pensons jamais l'habitation comme "le trait fondamental de la condition humaine" (p.17 4), "le trait fondamental de 1'habitation est ce ménagement [...] de toute chose en son être" (p.176). C'est tout neuf dans la tradition européenne de penser. Il nous faut voir comment 'sujet' et 'objet' sont disparus en cours de route. 8. On reviendra sur cet être au monde, mais en l'envisageant selon l'optique du II Heidegger, après le tournant des années 30. Celui-ci passe, entre autres, par la redécouverte d'Aristote. Après Parménide qui pose l'être comme Un, "première vérité décisive de la philosophie"18, Platon déplie cette unité en multiplicité de Formes idéales célestes et éternelles, chacune engendrant des étants conformes à elle. Aristote bouleverse ce champ, en ramenant les 'idées' sur terre et en pensant la Phusis
15 "Ces 'choses' [l'écritoire, la plume, l'encre, le papier [...] la table, les portes, la chambre] ne commencent pas par se montrer pour elles-mêmes, pour constituer en suite une somme de réalité propre à remplir une chambre [à la façon d'Husserl]. Ce qui fait de prime abord encontre, sans être saisi thématiquement, c'est la chambre, [...] pas non plus l"intervalle de quatre murs' dans un sens spatial géométrique, mais un outil d'habitation" (Être et temps, 1985, p. 68). 16Idem, p. 65. 17"Bâtir habiter penser", 1958, p. 173. 18Heidegger, 1991, p. 31.

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Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida en tant que, simultanément, unité de l'être et multiplicité des étants, ceuxci se donnant les uns les autres de par le pouvoir caché de l'être-Phusis. Dans un cours de 1940, Heidegger montrera comment se détermine la Phusis dans la Physique d'AristoteI9, qu'il avait auparavant appelée Terre. Qu'est-ce que la Terre? "La Terre est celle qui porte et qui sert, elle fleurit et ftuctifie, étendue comme roche et comme eau, s'ouvrant comme plante et comme animal", dit un texte de 1958 (p. 176). En 1935 : "L'arbre et l'herbe, l'aigle et le taureau, le serpent et la cigale ne trouvent qu'ainsi leur figure d'évidence, apparaissant comme ce qu'ils sont. Cette apparition et cet épanouissement mêmes, et dans leur totalité, les Grecs les ont nommés très tôt Phusis. Ce nom éclaire en même temps ce sur quoi et en quoi I'homme fonde son séjour [son habitation]. Cela nous le nommerons la Terre. De ce que ce mot dit ici, il faut aussi bien écarter l'image d'une masse matérielle déposée en couches que celle, purement astronomique, d'une planète. [C'est-à-dire, la terre comme étant, comme objet de sciences]. La Terre, c'est le sein dans lequel l'épanouissement reprend, en tant que tel, tout ce qui s'épanouit. En tout ce qui s'épanouit, la Terre est présente en tant que ce qui héberge"20. Soit un résumé du cours de 1940: la phusis, traduit 'nature' en latin, ce qui concerne les étants qui naissent, croissent et meurent, est le pouvoir (archè), de lui même caché, qui donne l'apparaître des vivants, des œufs et leurs petits, des fleurs, des fruits, des semences, toute l'exubérance de la vie. Le fruit d'une plante vient à la présence, avec un eidos (traduit habituellement par "forme"), un visage qui apparaît dans ce qui lui était disponible (hulè, "matière" dans les traductions habituelles), dans un mouvement qui est sous le pouvoir de la phusis. Or, ce pouvoir et ce mouvement qui donnent le ftuit, sont inhérents à la phusis, ne lui viennent pas de l'extérieur (comme c'est le cas d'une table, dont l'eidos lui vient du travail du menuisier sur le bois). Mais, d'autre part, ce pouvoir se dissimule essentiellement, il n'apparaît jamais, la disparition vers l'absence (sterêsis,
"privation"

- de

la "forme"

- dans

les traductions habituelles) de la fleur à

l'avènement du ftuit signalant cette occultation, ce retrait, comme la condition même de la venue du ftuit à la présence et de son "se tenir là". L' ousia, dit Heidegger, relève de cette mobilité, de la durée des étants naturels, les vivants, toujours sous le pouvoir caché de la phusis, qui se
19Questions II, Gallimard. 20 "L'origine de l'œuvre d'art", trad. de W. Brockmeier (sauf "nommerons", trad. de Beaufret), 1962a, p. 32.

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