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Le jeu des sciences avec Heidegger et Derrida

De
666 pages
A travers la notion de jeu, définie par Derrida comme l'unité du hasard et de la nécessité, l'auteur entend affirmer la vérité phénoménologique des découvertes scientifiques majeures, en montrant comment le champ des sciences s'unifie et s'articule selon les principes philosophiques édictés par Husserl.
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LE JEU DES SCIENCES AVEC HEIDEGGER ET DERRIDA La phénoménologie reformulée, en vérité

volume 2

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Jean-Luc POULIQUEN, Gaston Bachelard ou le rêve des origines,2007. Paul KHOURY, Le fait et le sens: esquisse d'une philosophie de la déception, 2007. Iraj NIKSERESHT, Démocrite, Platon et la physique des particules élémentaires, 2007. Alphonse V ANDERHEYDE, Nietzsche et la pensée bouddhiste,2007. Sous la direction de Jean-Marc LACHAUD et Olivier LUSSAC, Arts et nouvelles technologies. Collectif, 2007. Stéphane VINOLO, Epistémologie du sacré. «En vérité, je vous le dis », 2007. Philippe SOUAL (dir.), Expérience et métaphysique dans le cartésianisme,2007. Y oshiyuki SA TO, Pouvoir et résistance. Foucault, Deleuze, Derrida, Althusser, 2007. Nizar BEN SAAD, Machiavel en France des Lumières à la Révolution,2007. Paul SERENI, Marx: la personne et la chose, 2007. Simon BYL, Les Nuées d'Aristophane. Une initiation à Éleusis en 423 avant notre ère, 2007. Sylvie COlRAULT-NEUBURGER, Le roi juif. Justice et raison d'État dans la Bible et le Talmud, 2007. Nicole ALBAGLI, Descartes et les fondements de l'anthropologie,2007.

Fernando Belo

LE JEU DES SCIENCES AVEC HEIDEGGER ET DERRIDA
La phénoménologie reformulée, en vérité

volume 2

L'Harma ttan

Édité avec l'aide du centre de philosophie

de l'Université

de Lisbonne

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.!ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03640-6 EAN : 9782296036406

"[...] L'incapacité de regarder une fleur ou l'espace d'azur et de m'en émouvoir. Le monde entier vibre d'une force intense de miracle et il est difficile de nous centrer où le miracle arrive. Une fleur. La vie intrinsèque et vertigineuse de ce qui se réalise en elle dans sa couleur originale, dans sa forme incroyable, dans le parfum qu'elle respire. Alors, quand je le vois, çà m'émeut jusqu'aux larmes. Mais il faut dégrossir la couche d'urgences, d'habitudes mécaniques, de naturalité. La vie n'est pas naturelle. On s'habitue à n'importe quoi, comme si tout eût dû être ainsi d'évidence. Un homme s'unit à une femme et naît un enfant. Il y a des centaines de milliers d'années que cela arrive. Et personne ne s'en est jamais montré intrigué. On s'intrigue des héritages et des infidélités et de choses pareilles. Pas avec le fait fantastique d'un enfant qui naît. De loin en loin il apparaît quelqu'un qui s'étonne qu'il y ait des gens et des bêtes et des étoiles. Au minimum, on dit qu'il est réactionnaire ou dingue. L'ordre de la vie est la normalité. Et tout ce qui va au-delà est bizarre. Mais ce qui va au-delà est ridicule. Le fantastique est avant." (Vergilio Ferreira) "Car les humains, les premiers et ceux d'aujourd'hui, sont poussés à philosopher par l'étonnement." (Aristote)

10. LA TRACE DE L'AUTRE OU , L'ENIGME DU DON
AU-DELÀ DES SCIENCES
"[...] comme d'un homme qui aurait jeté sa semence en terre.
Qu'il soit couché ou qu'il se lève, la nuit ou le jour, la semence germe et pousse sans que lui il sache comment. D'ellemême la terre produit son fruit, d'abord la tige, puis l'épi, puis du blé plein l'épi. Et quand le fruit s'y prête, aussitôt il envoie la faucille, car la moisson est à point." (Évangile de Marc, chapitre 4, vv. 26-29)

1. Disons, d'une façon générale, que l'on peut distinguer trois types de textes en philosophie. D'abord, celui des grands penseurs que la tradition a retenus, ceux qui ont su poser ou reposer les grandes questions de cette discipline. Ensuite ceux qui commentent ces grands textes, en détaillent leurs questions et leurs réponses, leurs motifs et leurs arguments, les développent avec plus ou moins de bonheur. Le troisième type est celui dont je me suis réclamé au début, celui des ingénieurs en philosophie, ceux qui élargissent les questions des premiers pour tester leur fécondité dans d'autres domaines, esthétiques, éthiques, politiques, scientifiques, et ainsi de suite. Bien sûr, ils se mélangent souvent!. Ce que j'essaie ici montrerait la fécondité de cette dernière activité textuelle par rapport à la deuxième, s'il se trouve que l'on accepte que, lus à partir de Derrida, Prigogine et des sciences, les textes de Heidegger révèlent une fécondité nouvelle, que personne, semble-t-il, n'avait soupçonnée jusqu'ici. De même en ce qui concerne les lectures de Derrida par les autres, ou de Prigogine, ou de chacune des sciences retenues ici. La constellation
! Dans les catégories que j'avancerai plus loin Œg 25sv), les premiers seraient des 'inventeurs' et les deux autres des' découvreurs' .

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida de textes mis ainsi en perspective les uns par rapport aux autres a été, en tant que telle, confirmée en vérité, c'était ma quatrième thèse ontologique, incluant le paradoxe de la confirmation de la 'vérité historique' de la philosophie occidentale qui pourtant, du même coup, est bel et bien déconstruite (ontothéologique, elle est 'fausse' de par son oubli de l' Ereignis). Cette vérité reste occidentale, c'est-à-dire sans portée, pour l'instant, sur les littératures asiatiques: l'établissement d'un rapport de vérité réciproque reste une tâche à venir. C'est la même démarche que je tâcherai de suivre maintenant vis-à-vis de l'œuvre du penseur Emmanuel Levinas, en essayant de le rattacher à cette même constellation dont il s'est si fortement distancé. Levinas: l'éthique avant l'ontologie 2. C'est la très grande détresse juive des années 30 et 40 du siècle dernier qui a mené le jeune philosophe juif, qui venait de découvrir l'existence avec Husserl et Heidegger, à la question de savoir qu'est-ce qui manquait à la tradition philosophique de cet Occident, cette tradition qui venait d'être tellement reniée; sa réponse: le rapport à l'autre humain. Celui-ci n'avait été marqué dans l'histoire européenne que dans l'éthique2, plus précisément dans celle des saints, sans avoir été retenu dans l'ontologie; il venait d'en recevoir la confirmation dans le grand texte de Heidegger, Sein und Zeit: la place de l'autre y était bien marquée comme faisant partie de la structure de l'existence des humains, mais cet Autre, être-avec (Mitsein), restait en quelque sorte 'vide', le texte ne s'écrivant qu'en regard de la question de l'Être, en deçà des catégories anthropologiques et éthiques. Or, les saints étaient ceux qui, dans le langage de Levinas, avaient posé l'éthique avant l'ontologie, ceux qui arrachaient le pain de leur bouche pour le donner à l'affamé. L'écrire philosophiquement, ce sera son projet. Si l'on se souvient des écoles d'exercice spirituel du premier millénaire avant J. C. (4. 41-43) et de comment j'y ai souligné la différence grecque par l'accentuation de l'intellectuel gnoséologique dans une expérience qui reste pourtant bel et bien spirituelle d'abord, si l'on tient compte d'autre part de la greffe hébraïque ou biblique sur la philosophie grecque opérée par le christianisme dans sa théologie, discours dominant du Moyen Âge occidental, dont la philosophie européenne s'est dégagée ensuite par la primauté accordée à
2 Voir critique de Derrida à l'usage de ce mot, g 44n.

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10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences la connaissance scientifique et à l'éclairage du 'sujet' des sciences, et si l'on sait enfin comment le courant phénoménologique ici privilégié s'est coupé de cette double primauté et retourné aux Grecs mais en emportant la temporalité avec (7. 51-52), la pensée de Levinas aurait opéré quelques choix dans ces traditions multiples, en retournant à son tour à la tradition hébraïque avec l'apport grec mais en reniant paradoxalement la temporalité historique de sa tradition d' origine3. 3. La pointe se trouve ainsi dans sa façon de relancer la primauté du spirituel sur le gnoséologique, dans sa terminologie celle de l'éthique sur l'ontologique, le rapport à l'Autre / l'autre avant l'habitation des humains, disons à la façon de la Terre et du Monde heideggériens. Ce retour critique la façon dont le 'spirituel' a été encombré dans la théologie chrétienne par le gnoséologique grec: il faut désontologiser Dieu, le désubstantialiser, en finir avec ce que Heidegger appelait de son côté l' ontothéologie. L'Infini ne peut venir à une pensée finie qu'en la débordant, en étant excessif par rapport à elle, en étant impensable, tout à fait Autre. Levinas revient au Tout-Autre, au Saint, au Séparé des prophètes bibliques: de Dieu on ne peut que repérer la trace de son passage diachronique, à savoir le visage des pauvres, des orphelins, des veuves, des immigrés, des sans maison, visage qui est lui aussi trace du tout àfait Autre et invite celui qui est traumatisé par lui à se jeter à son service absolu, tel un hôte dira-t-il d'abord, un otage, dira-t-il, excessif, plus tard. L'un des paradoxes de cette pensée c'est qu'elle se veut philosophique et que, en plus, c'est des penseurs que l'on pourrait croire les plus opposés à la conception biblique de l'habitation temporelle des humains, Platon et Descartes, qu'il se réclame: avec Descartes et Husserl, à l'inverse de Heidegger et de Derrida, il garde toujours le point de départ de sa pensée ancré dans le sujet européen. C'est celui-ci, conçu comme 'autonome', autosuffisant dans la jouissance de sa maison (Totalité et Infini), qui sera bouleversé devant l'autre et expulsé de chez lui pour se substituer à cet autre dont il est responsable jusqu'à l'impossible de par la trace du passage de l'Autre. Il ne sera plus lui-même, mais l'autre-dans-lui-même, hétéronomisé. Là réside l'aventure de la sainteté, l'une des plus grandes expériences humaines qu'il y ait jamais eu. Les catégories d'autonomie et d'hétéronomie, que nous avons utilisées souvent ici, suggèrent qu'il y
3 Paradoxe inversé chez Heidegger, qui ne veut savoir que des Grecs pour retrouver l'historicité biblique à son insu.

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Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida avait des traces du travail de Levinas dans ce texte, qu'il aurait rejoint à son insu Heidegger dont il se démarquait parfois avec violence. La trace de l'autre, chez Levinas et chez Derrida: "un passé qui n'a jamais été présent" 4. Levinas a une conception biblique de l'éthique en tant que Bien, qui suppose donc la séparation entre bien et mal comme si elle n'était pas historique, c'est-à-dire qu'il part de l'éthique telle que l'écriture des prophètes hébreux l'a dégagée. En effet, il s'agit chez lui d'une philosophie de la sainteté comme, disons, expérience excessive, bénédiction sans 'malédiction' dans son sein. Excessive par rapport à quoi? À la reproduction dont s'occupent les sciences, de l'espèce humaine et de ses sociétés, leurs usages et envies: le problème éthique réside en ceci que ces envies souvent tournent court et que les règles morales (les envies doivent s'assouvir à travers les usages) s'essoufflent pour les redresser. Et c'est face à quoi la sainteté se pose comme 'au-delà' éthique, voire sur-naturel (au sens levinassien d'au-delà de l'ontologie). La question qu'il pose est celle-ci: avec l'ontologie occidentale, n'y a-t-il pas moyen de comprendre l'éthique de la sainteté sauf comme événement tout à fait exceptionnel? Comment comprendre l'exigence de la justice devant la misère des autres quand elle demande d'aller au-delà du confort des 'développés' et des intérêts nationaux égoïstement 'démocratiques' ?4.
4 Les sciences, tout en ayant part à l'ontologie occidentale, s'occupent des 'règles' de la reproduction: il dirait que celle-ci est la "persévérance à être". Voici une tirade concernant les limites historiques de cette ontologie dans la question politique essentielle de
notre responsabilité devant notre prochain. "Que la persévérance à être

-

que

l'intéressement - puisse, dans une certaine mesure, par récurrence au savoir, limiter sa violence constitutive dans une justice calculée et compensée se donnant une nouvelle innocence, les ruses d'un dés-intéressement intér-essé où l'homme, loup pour l'homme, se prend à travers des siècles d'histoire pour le frère de l'homme... mais cette politique sans éthique n'aura-t-elle pas révélé son inhumanité foncière dans l'apocalypse du national-socialisme? Le droit de l'homme est originairement le droit de l'autre homme, et ne coïncide pas avec les subtils calculs de la logique du totalitarisme. La fraternité raciale n'est pas la proximité humaine. Et l'altérité de l'autre est aussi son exposition aux
autres

- au

tiers-homme

et au quart-homme

et à tous les autres

- son

oppression,

sa per-

sécution de 'veuve, orphelin et d'étranger', de non-apparenté, de sans-secours. Je pense ainsi à l'ambiguïté profonde de l'individuel et de l'unique: ambiguïté ou alternance et
clignotement où, dans la responsabilité du moi pour son autre

- unique

pour l'unique

- le

moi se trouve en rapport avec la personne du tiers, de l'unique sous masque et, ren-

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10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences 5. Il ne s'agira pas ici de l'ensemble de l'œuvre de Levinas, mais seulement de l'un de ses arguments majeurs, introduit dans Autrement qu'Être. Il Y cherche à trouver une conception du temps autre que celle du "déphasage de l'instant à l'égard de lui-même qu'est l'écoulement temporel: la différence de l'identique" et autre que "la récupération des écarts par la rétention, par la mémoire, par l'histoire" (p. 22) ; disons le temps en tant que synthèse actuelle d'un passé (plus ou moins récent) et du présent, donc le passé représenté au présent sans perte essentielle. Levinas veut autre chose, un temps immémorial, susceptible de "demeurer étranger à tout présent, à toute représentation, [...J signifiant un passé plus ancien que toute origine représentable, passé pré-originel et anarchique" (p. 23), où an-archique signifie sans archè, ni commencement ni principe, sans fondement. Il lui faut que, dans la temporalisation récupérable, sans temps perdu, où se passe l'être de la substance, se signale un laps de temps sans retour, une diachronie transcendante, réfractaire à toute synchronisation, permettant de penser l'expérience de la sainteté: "son dessein, c'est de penser comment l'inquiétude, le sursaut, le souci obsessif du sujet pour le sort de l'autre, se fait sentir en lui-même, indépendamment de sa volonté"5. Penser l'expérience des Prophètes bibliques, poussés, parfois à leur corps défendant, à l'annonce d'une parole de repentance et d'incitation à la justice. C'est à dégager la possibilité de remonter à l'Idée d'Infini (Descartes), au Dieu de la Bible hébraïque, que cherche ainsi Levinas, parti lui aussi de la phénoménologie de Husserl et de l'herméneutique de Heidegger, mais ayant rompu par la suite avec l'économie du Même (qui n'arrive point à 1'Autre) qu'il désigne par ontologie. L'Autre / autre, de par son visage et sa parole, interrompt le discours du Même, qui ne peut pas en rendre compte: il faut l'écouter, son dire étant non maîtrisable, infiniment autre il est6 (13. 136-38).

contrant auprès de l'Unique son prochain, tous les autres auprès desquels, dans
l'ambiguïté, chacun est unique. J'ai essayé d'entrevoir là, subordonné à l'éthique

- de

l'unique responsabilité du prochain -le problème du politique." (1986, p. 61). 5 F. Bernardo, 2000, première rédaction photoc. (1997), vol. I, p. 168 (je souligne). 6 Puisque nous ne sommes plus habitués à un discours pareil, l'histoire occidentale nous ayant donné des raisons assez fortes pour nous en méfier, il s'explique ainsi sur la sainteté : "Ce qui est très important, et je peux dire cela sans être moi-même un saint - et je ne me donne pas pour un saint - c'est de pouvoir dire que l'homme véritablement homme, au sens européen du terme, issu des Grecs et de la Bible, c'est l'homme qui comprend la sainteté comme l'ultime valeur, comme valeur inattaquable" (Entre nous,

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Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida 6. On y reviendra à la fin de ce chapitre, mais je voudrais ajouter tout de suite que cet argument de la diachronie non maîtrisable de certaines expériences humaines fort intenses me semble valoir aussi, mutatis mutandis, pour les grands passionnés parmi nos ancêtres, penseurs, inventeurs scientifiques, artistes de tous les arts, musicaux, littéraires, plastiques, navigateurs et explorateurs, hommes d'action, etc. Pourtant, à les laisser ainsi en état d'exception, de génies 'au-delà', on creuse une mauvaise tranchée entre eux et nous autres, humains du commun, tranchée qu'il ne faut pas. Il s'agira donc d'abord de situer l'argument de Levinas, d'en mesurer l'impact et la rupture dans les contextes de la biologie moléculaire, de l'anthropologie et du langage. Vais-je forcer Levinas? Peutêtre, mais s'y prête-t-il car c'est tout à son honneur qu'il n'ait jamais lâché le chemin de Husserl et de Heidegger avec lesquels il a découvert l'existence, qu'en allant au-delà de l'essence, il ait tenu à penser ce pas, ce pas au-delà; c'est ce qui me semble permettre que son audace de pensée ait des retombées sur l'ontologie dont il a essayé de s'écarter; c'était déjà un peu le cas de Heidegger et de son écart par rapport à Husserl. Essayons d'expliciter un peu la différence de conception du motif de la trace chez Derrida. "Ainsi, nous rapprochons ce concept de trace de celui qui est au centre des derniers écrits de E. Levinas et de sa critique de l'ontologie: rapport à l'illéité comme à l'altérité d'un passé qui n'a jamais été et ne peut jamais être vécu dans la forme, originaire ou modifiée, de la présence. Accordée ici, et non dans la pensée de Levinas, à une intention heideggérienne, cette notion signifie, parfois au-delà du discours heideggérien, l'ébranlement d'une ontologie qui, dans son cours le plus intérieur, a déterminé le sens de l'être comme présence et le sens du langage comme continuité pleine de la parole"7. La trace se dira, par exemple, par rapport au langage selon Saussure. "Que l"empreinte' [du signifiant ou image acoustique] soit irréductible, cela veut dire que la parole est originairement passive... [...], rapport à un passé, à un toujours déjà là qu'aucune réactivation de l'origine ne saurait pleinement maîtriser et réveiller à la présence. Cette impossibilité [...] nous renvoie donc à un passé absolu [je souligne]8. C'est ce qui nous a autorisés à appeler trace
Grasset, 1991, p. 239, cité par A. Dufounnantelle, La vocation prophétique de la philosophie, Cerf. 1998, p. 268). 7 DeITida, 1967a, pp. 102-103, je souligne. 8 Par exemple, le passé d'une langue, par définition sans origine, structurellement ancestrale, se transmettant d'ancêtres en descendants par traces; en conséquence, moi qui

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JO.La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences ce qui ne se laisse pas résumer dans la simplicité d'un présent [...J Or comme passé a toujours signifié présent-passé, le passé absolu qui se retient dans la trace ne mérite plus rigoureusement le nom de 'passé'. Autre nom à raturer, d'autant plus que l'étrange mouvement de la trace annonce autant qu'il rappelle: la différence diffère. Avec la même précaution et sous la même rature, on peut dire que sa passivité est aussi son rapport à l' 'avenir'9. Les concepts de présent, de passé et d'avenir, tout ce qui dans les concepts de temps et d'histoire en suppose l'évidence classiquele concept métaphysique de temps en général - ne peut décrire adéquatement la structure de la trace"IO. Quelques pages auparavant, toujours à propos de la différence linguistique selon Saussure, il était écrit: "sans une rétention dans l'unité minimale de l'expérience temporelle, sans une trace retenant l'autre comme autre dans le même, aucune différence ne ferait son œuvre et aucun sens n'apparaîtrait" (p. 92). L'autre ici, n'est point l'Autre de Levinas, mais une autre unité de langage dans un autre instant temporel. Et plus haut: "La structure générale de la trace immotivée fait communiquer dans la même possibilité et sans que l'on puisse les séparer autrement que par abstraction, la structure du rapport à l'autre, le mouvement de la temporalisation et le langage comme écriture" (p. 69). Ces trois moments sont tous' ontologiques', voire ontiques : c'est le langage-écriture, en tant que jeu ou mouvement qui laisse des traces, qui établit un rapport structurel (le même qui se répète) entre le parlant (ou l'écrivant) et l'Autre, tandis que chez Levinas le motif de trace marque surtout l'étrangeté, le non accès à l'altérité. C'est ce que, énigme ou secret, la Grammatologie hérite de "La trace de l'Autre", publié en 196311, à qui il semblerait, de prime abord, emprunter ce motif du titrel2, tout en
parle, je ne peux jamais réveiller

- dans

mon 'présent'

- les

paroles qui m'ont appris à

parler, les voix qui m'ont institué comme parlant, tandis que je peux fort bien répéter ce que je viens d'écouter d'un autre. 9 L'exemple maintenant serait celui du môme qui apprendra de moi à parler, dont la parole sera trace de la mienne (et d'autres). Je ne peux absolument pas avoir quelque maîtrise (j'en suis passif) de cette trace à se tracer comme avenir inédit, énigme. 10Derrida, 1967a, p. 97. 11Inséré en 1967 dans la réédition de Levinas, 1945. 12 Sans que toutefois apparaisse jamais 'trace de l'autre' chez Derrida. Il s'en est démarqué dans une interview récente sur les rapports entre les deux: "Une trace s'en trouve [référant à comment Levinas, à sa manière et sans le mot, "a aussi organisé une puissante 'déconstruction' de l'ontologie"] dans notre recours commun (décisif pour chacun de nous et presque simultané, quoique sans concertation ni emprunt de part et

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Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida le réélaborant dans le contexte d'une problématique que Levinas répute d"ontologique' (que son 'éthique' devancerait) et il se peut que cette réélaboration de Derrida ait eu quelque impact sur son argument de la diachronie qu'ici nous intéresse13. Traces synchroniques 7. La question générale, dans les sciences des vivants et de leurs
sociétés et langages, est celle des assemblages

- cellules,

organismes in-

dividuels ; usages, unités locales d'habitation, sociétés; recettes, langues, cultures, textes - et de leurs temporalités respectives, scandées entre naissance et mort, de reproductions à assurer au-delà de la mort. En tous les cas, il s'agit de persévérance à être (~ 4n.): à tout moment il faut se 'nourrir' (littéralement ou pas) d'autres rencontrés aléatoirement, en faisant face, d'autre part, à tout danger 'mortel'. C'est là, on l'a vu, la raison d'être des jeux de retrait, des mécanismes d'autonomie à hétéronomie effacée, dont la similitude entropico-formelle n'empêche pas leurs différences à mesure que les scènes montent en complexité. On tâchera de repérer quelques modes de ces jeux de traces, entre le même et l'autre, ou plutôt des autres dans le même. 8. Les cellules se divisent en deux autres selon un mécanisme que la découverte de la structure de l'ADN en double hélice par Watson et Crick a mis en lumière: lumineuse est, en effet, cette molécule faite d'une paire de deux moitiés symétriques linéaires14 qui, à un moment
d'autre) au mot de trace, justement. C'est un mot dont nous fimes, déjà dans les années soixante, des usages fort différents à tant d'égards" (Magazine littéraire n° 419, Avril 2003, dossier Emmanuel Levinas, p. 32). 13 Voir 2. 4ln. La différence entre les deux motifs de 'trace' pourrait être ainsi dite: pour Levinas, elle réfère le 'transcender' infini du Dieu biblique, c'est une trace qui n'a jamais été 'inscription' ; c'est l'inverse chez Derrida, dont l'inscription est définitoire de la trace qui constitue (le programme génétique de tout vivant) ou institue (le parlant d'une langue). Dans cet exemple du langage, en interprétation de la citation ci-dessus de la p. 97 de Grammatologie (c'est la trace, les traces des autres qui deviennent 'actives' dans le parlant, voir le motif de l'énigme plus loin), sa multiplicité (il y a beaucoup de
traces) et sa capacité de régression

- dans

les rêves

- auprès

de son inscription

ancestrale

dans le passé, selon la manière découverte et pratiquée par la psychanalyse, réélaborent indéfiniment ce 'passé' (qui n'aura donc jamais été présent). La façon dont on a essayé d'articuler ici Heidegger et Derrida avec les sciences pourrait peut-être fournir une base 'ontologique' adéquate à l'éthique de la sainteté de Levinas: partout les autres sont donateurs des autonomies... 14"[...] dans le monde vivant, l'ordre de l'ordre est linéaire" (F. Jacob, 1970, p. 306).

18

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences donné de leur vie jusque-là parfaitement parallèle dans l'espace et dans le temps, si l'on peut dire, se détachent l'une de l'autre et engendrent, chacune de son côté, une autre paire symétrique pour recommencer le parallélisme spatio-temporel jusqu'à nouvelle scission. C'est ce parallélisme spatio-temporel engendré que l'on peut appeler trace synchronique: l'une est trace de l'autre symétrique qui l'a engendrée et qui est toujours là devant elle, dans la même synchronie (ou parallèle temporel), mais elle
l'est parce qu'elle est l'égale de l'autre paire qu'elle a remplacée

elle est la trace 'en absence' - et qui de son côté s'est engendré une symétrique dans une nouvelle cellule. Engendrement 'en présence' par des liaisons d'hydrogène biunivoques, base pour base (adénine avec thymine, cytosine avec guanine), ces molécules égales et symétriques sont toujours le même pro-gramme, dans le même ordre, les mêmes différences dans des bases qui, à chaque engendrement, sont toutefois empiriquement différentesl5. D'où viennent les nouvelles molécules de chaque reproduction cellulaire? On l'a vu (3. 23), de la nutrition de diverses molécules d'autres vivants mangés et digérés qui arrivent à la cellule comme des molécules 'étrangères', 'autres', qui sont synthétisées par l'ARNm et deviennent ainsi des molécules à même de la cellule. Or, ce mécanisme de l'ARNm est obtenu par une duplication aussi, certes partielle, de l'ADN: l'ARNm est une sorte de 'citation' de l'ADN, synchronique lui aussi et qui, à faire foi sur ma compréhension des descriptions de F. Grosl6, agit de cette même manière, en présence parallèle et synchronique, dans la synthèse de protéines dans le protoplasme. Trace synchronique, l'ai-je appelée, mais le nom - qui implique l'autre dont on est la trace et donc
15C'est la reproduction du même ordre séquentiel, en absence de l'autre qui a été à son origine, que dit le motif de la "trace instituée" (c'est-à-dire, se reproduisant) : "une synthèse dans laquelle le tout autre s'annonce comme tel [...] dans ce qui n'est pas lui. S'annonce comme tel: c'est là toute l'histoire, depuis ce que la métaphysique a déterminé comme le 'non vivant' jusqu'à la 'conscience', en passant par tous les niveaux de l'organisation animale. [...] Il faut penser la trace avant l'étant. Mais le mouvement de la trace est nécessairement occulté, il se produit comme occultation de soi. Quand l'autre s'annonce comme tel, il se présente dans la dissimulation de soi [impliquée par son "absence irréductible dans la présence de la trace"]" (Derrida, 1967a, p. 68-69). 16 1991, pp. 192-214. Sans doute, les mécanismes sont divers et complexes, demandant des 'médiateurs' et des 'adaptateurs' ; n'empêche qu'il s'agit toujours de séries parallèles (ou complémentaires) appariées. Il s'agit précisément de la "co linéarité" : "dans une cellule, on doit toujours s'attendre à trouver un ajustement colinéaire et vectoriel (c'està-dire calculé à partir d'une origine donnée) entre l'alignement des codons de l'ADN et l'alignement des acides aminés dans la protéine codée par cet ADN" (p. 211).

- dont

19

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida son 'absence' - serait presque abusif, tellement il s'agit ici de reproduction du même: s'il ya en effet, à chaque reproduction cellulaire, une demi-molécule d'ADN de neuve, elle restera 'éternelle' ensuite, tant que la reproduction d'elle-même aura des conditions écologiques de se poursuivre; tandis que le mécanisme de la synthèse de molécules 'autres' par l'ARNm pourrait à peine justifier cette dénomination, s'il était possible de maintenir que cette nouvelle molécule garde 'trace' du vivant 'mangé'. C'est l'exemple le plus fort de l'ontologie telle que Levinas l'abominait: le seul rapport du même à l'Autre, passe par son meurtre pour le manger, l'autre devenant le même. Il en reste cette loi extraordinaire: la 'substance moléculaire' de chaque animal a été auparavant celle d'autres vivants, même si leur trace est tout à fait perdue de par les transformations chimiques. 9. Telle est la loi des vivants, la loi de la reproduction-nutrition de leur moindre cellule, si fortement conservatrice qu'il est très difficile d'imaginer comment la différenciation des espèces17 a été possible. Car, si l'origine de chaque espèce reste toujours une énigme, leur diversité devient plus aisée à comprendre après l'invention de la sexualité (3. 1822). C'est-à-dire que, avec naissance et mort, parenté génétique, possibilité de l'apprentissage, la sexualité, c'est aussi l'invention de l'Autre: femelle et mâle (en deux grandes classes d'individus)18, chacun par rapport à l'autre, et donc l'invention de la trace à proprement parler chez les organismes ou individus vivants. Toutefois le mécanisme de mise en parallèle de deux séries ne change pas tellement, il s'inverse plutôt: au lieu qu'une double hélice symétrique se divise pour engendrer deux égales, ce
sont maintenant deux demi hélices différentes

progéniteurs

- qui se joignent

- chacune

trace de l'un des

pour faire une double hélice, qui a mainte-

nant un petit 'quelque chose' d'ADN inédit, 'individuel'. Cet ADN trace de deux 'autres' maintenant - se répétera ensuite très strictement strictement dans l'embryogenèse, dans toute reproduction cellulaire: chaque individu est donc un tout petit peu divers des autres de son espèce, cette différence s'amplifiant plus on s'éloigne dans la 'parenté'. L'expansion territoriale des espèces par migration, selon des 'sociétés' (éthologiques ou humaines), sera ainsi à l'origine des différences de variétés, dues à des croisements au-dedans de ces sociétés, différentes déjà
17S'il Yen a qui ne soient pas sexuées. Watson, au g 20 de son extraordinaire récit de la découverte de la double hélice, parle de sexes distincts chez des bactéries. 18Exceptées les espèces hennaphrodites, plutôt rares chez les animaux.

20

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences de celles dont elles se sont éloignées: un autre 'quelque chose' de l'ADN, plus important sans doute, devient ainsi' social', par une sorte de sélection écologique liée à la terre, qui restreint19 ce qui pourrait être une dérive indéfinie des singularisations individuelles, telle celle qui devient la tendance des civilisations cosmopolites. 10. Avec la sexualité, l'Autre (femelle I mâle) donne un Même autrement qu'eux: s'y instaure donc le couple même I autre au-dedans de la même espèce, en même temps que la prolifération d'individus singulièrement autres. Et ceci a été le fait de la seule inversion du mécanisme de la trace parallèle et synchronique, précédée de la production des respectives cellules germinales à demi-hélice (du type ovule et spermatozoïde). Deux séries séparées auparavant sont mises ensemble pour former une double hélice. La trace maintenant mérite bien son nom: chaque demi-hélice est la trace de la moitié de l'ADN de chacun des pro géniteurs donateurs, l'ensemble de l'ADN (singulier pourtant) étant la trace de l'espèce entière, si l'on peut dire, de tous ses ancêtres génétiques. Leur hétéronomie, on l'a vu, a été donnée dans cet ADN singulier en tant que l'autonomie de ce nouvel organisme, de la nutrition et reproduction de toutes ses cellules. Diversité et complexité. 11. Qu'il y ait maintenant de 'véritable trace' (qui définit la 'mêmeté' de l'espèce au-delà de la mort de chaque individu), n'empêche pas sa synchronie, l'effectivation 'en présence' de la mise ensemble des deux séries. Il semble que, tant que l'on est au seul niveau de la chimie, il soit difficile qu'il en soit autrement. Il en irait de la définition même de transformation chimique: elle implique la présence mutuelle des molécules à
transformer. Les hormones

- qui jouent,

semble-t-il, un rôle prépondérant

dans la régulation des cycles temporels des nutritions et reproductions, soit dans les 'feedbacks' homéostatiques soit en ce qui concerne l'aléatoire, et notamment toujours qu'il faille faire des triages parmi des molécules étrangères candidates à intégrer l'organisme - vraisemblablement font ces triages en se 'présentant' à ces molécules, au moins en tant que catalyseurs. Mais c'est peut-être dans leur proximité que la trace diachronique apparaît, dans le système P(GlÜ=C=(G12)M, dans l'odorat (3. 15) (et la saveur). Comment reconnaître (par) l'odeur (de) telle molé-

19 Les variétés sont des classes au-dedans d'une espèce biologique; théoriquement celle-ci comprend tous les individus susceptibles de se reproduire sexuellement, mais ce sont là des questions que la biologie moléculaire a rendu plus compliquées sur le terrain.

21

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida cule? Il a fallu avoir déjà été auparavant 'en présence' d'une molécule égale et en avoir gardé la trace dans des synapses neuronales, la reconnaissance se faisant en différé donc, diachroniquement, 'in absentia', entre deux molécules 'étrangères', dont l'une candidate malgré elle à devenir la proie possible de l'organisme de l'autre. Il semble que ces traces chimiques de l'odorat et de la saveur se jouent à la façon des hormones par des 'récepteurs' adéquats, mais comme elles se rattachent au système neuronal, c'est en elles que doit se faire l'alliance de la logique hormonale et de la logique neuronale, où la mémoire du Même se fait par les empreintes des autres, en tant que graphes cérébraux qui ne peuvent jouer que diachroniquement: chimiquement mais aussi par de l'électricité. Toutefois, l'autre y est encore plutôt un 'morceau moléculaire', une proie plus qu'un 'autre', qu'un semblable. N'empêche que la caractéristique des neurones d'être affectés par d'autres (3. 12) semble d'elle-même être corrélative de la logique de la trace diachronique: pour être affecté de l'extérieur de façon 'utile' à l'animal, il faut toujours la 'mémoire' d'une affectation précédente, une re-connaissance. Traces diachroniques 12. Faisons un pas en direction des phénomènes élémentaires d'anthropologie, à commencer par la notion d'usage. On l'a défini comme une séquence temporelle de gestes et matériaux (4. 2), une série donc, mais pas nécessairement linéaire (il peut s'agir de plusieurs usagers en équipe, avec simultanéité de gestes, etc.), qui engage les yeux et les mains, sinon les ouïes et d'autres formes d'organes perceptifs (P), (des séries de) lumière, sons, pression, chaleur, etc., transformées en (des séries de) électricité-chimie: le système des graphes synaptiques devient sans doute bien plus complexe que pour l'odorat ou la saveur. Mais cette série se répète dans le temps (tous les jours, tous les ans, quelques fois, etc.), le graphe étant justement la trace des séries passées qui, 'in absentia', rend possible la série présente. Or, c'est de cette répétition dans le temps, diachronique, que relève la 'mêmeté' qui définit l'usage en tant que tel, le système de tous les usages étant la 'mêmeté' de la société. D'autre part, c'est la relative complexité de l'usage et donc de la place en lui de l'aléatoire qui singularise chaque usager, dans son plus ou moins grand talent de bien faire. En outre, l'altération d'un usage est repérable par les différences entre les deux séries, l'ancienne et la nouvelle.

22

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences 13. De même, mutatis mutandis, le rapport entre recette et usage est un rapport entre deux séries. L'une est sonore, elle relève du souffle, de la respiration sublimée, en articulant le système de la nutrition au système P(GII)=C=(GI2)M. L'autre est une forme différente de sublimation: des comportements éthologiques de prédation, fuite, etc., à des séquences de gestes et de matériaux de la terre, pour revenir à la nutrition, par exemple culinaire. Or, l'une 'dit / pense' ce que l'autre 'fait'. Et celle-ci ne se fera pas sans celle-là, du moins implicitement: le rapport entre les deux semble comparable, sans biunivocité rigoureuse peut-être mais presque, à celui qu'il y a entre les deux demi hélices d'un ADN. Et justement, la recette peut se détacher de l'usage, rompre avec son contexte écologique, et engendrer un usage pareil dans un contexte autre. C'est en effet ce qui arrive dans l'apprentissage, où c'est l'un des usagers qui cède sa place à un autre, lequel, l'apprenti, en garde les traces diachroniques, de l'usage du maître. 14. D'autre part, la recette elle-même, en tant que récit selon les règles de la langue, peut répéter, peu ou prou, à la façon des citations, des segments d'autres recettes: il s'agit toujours, et c'est généralisable à tout discours ou texte, de deux séries mises in parallèle, linéairement cette fois-ci. Et comme dans la colinéarité des molécules cellulaires, c'est dans ces parallélismes citationnels que réside la 'mêmeté' des langues, puisque nous n'apprenons à parler autrement qu'en apprenant à mêler très vite des citations de syntagmes (nominaux, verbaux, prépositionnels) de phrases entendues. Ici le jeu semble plus curieux encore, à faire attention à la manière dont la double articulation du langage (5. 12-18) se rapporte à cette façon de citer. Quand j'écoute ou lis un récit, par exemple. La série signifiante des phonèmes en mots, qui pénètre incessamment par mes oreilles ou yeux, me rive-là (Da-sein), au contexte de cette situation de locution ou de lecture: je 'suis' cette série signifiante linéaire. Mais d'autre part, cette série, articulée maintenant entre mots et phrases, me fait voyager ailleurs, dans le contexte du récit, me coupe donc du 'Da' de mon contexte de Dasein, comme si j'oscillais entre deux rives. Sauf que maintenant il n'y a plus de linéarité, car je dois toujours retenir le déjà lu ou entendu, différer ce qui viendra plus tard: le jeu textuel du sens, dans la même série signifiante mais à un autre niveau, défie la mise en parallèle de séries. L'effet diachronique 'in absentia' gagne une autre ampleur, celle qui se prête au sacré comme à la culture, qui se rapporte autant à l'énigme de l'ancestralité qu'à celui de la singularisation. En effet, je

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Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida rencontre l'autre qui me parle ou me raconte un récit, un mythe, par exemple, je le rencontre dans la même série signifiante, qui est la même aussi pour lui et pour tous ceux qui écoutent; mais d'autre part, je n'atteins du sens narratif ou textuel qu'à la mesure de ma pertinence (mon âge, mon talent acquis, c'est-à-dire à la mesure des traces des autres en moi), moins ou plus que d'autres, dans un processus qui est toujours singulier pour chacun (personne ne comprend jamais 'tout' d'un texte, puisqu'il se rapporte toujours intertextuellement à d'autres textes, dans plusieurs directions). 15. Enfin, chaque unité locale d'habitation (4. 11-12) ou système d'usagers est une longue série non linéaire, selon des cycles (jour I nuit, saisons de I' année) qui, comme pour chaque usage, répète des séries équivalentes, une fois encore comme des jeux de citations. Et elles ne se répètent pas que dans le temps, elles se répètent aussi dans les autres unités locales d'habitation de la même société. L'interdit de l'inceste, dans la mesure où il organise ces unités locales d'habitation, semble avoir d'abord le rôle d'empêcher que l'expédient incroyable de l'évolution pour fomenter la diversité n'en devienne pas un frein au niveau de la mise en place des usages eux-mêmes et de leurs systèmes d'usagers, qu'il ne soit un feu aveugle qui brûle, d'envie sexuelle, ceux qui doivent cohabiter à longueur des années en coopérant dans le même système d'usagers. Il faut donc que le travail puisse se faire en dépit des envies et de leurs dissimulations, que les envies sexuelles - qui ont été inventées au
bénéfice de l'espèce

- soient

différées à plus tard, mais aussi que le pro-

gramme évolutif de la diversité puisse se poursuivre, en empêchant donc que le jeu des croisements d'ADN dans la reproduction humaine ne soit trop limité, à ceux de la 'même' chair, du 'même' sang. Or, l'exogamie est la condition de la 'mêmeté' des systèmes d'usagers dans l'ensemble de la société, de la 'mêmeté' sociale. C'est-à-dire que l'exogamie poussant à la diversité, elle doit donner lieu à un autre niveau de 'mêmeté' : celui des usages et du langage. 16. Ce même social, c'est le Monde de Heidegger: à la fois la
'mêmeté' à peu de choses près du programme génétique pour tous

- la

différence de sexes y faisant la grande différence qui permettra à l'ordre social de la parenté de s'organiser par l'échange des femmes entre les lignages - et la 'mêmeté' des usages et du langage. Cette double 'mêmeté' est la double trace des Ancêtres (en retrait donateur, c'est la même chose) : elle est donnée à chaque conception-naissance-apprentissage, et

24

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences le don consiste dans les syn-taxis de retraits strict-régulateur dont il a été question, le don est, on l'a vu, les mêmes règles de tous - l'hétéronomie ancestrale - en tant qu'autonomie singulière de tout un chacun. D'une part, de par le jeu très ancien des échanges sexuels, un petit 'quelque chose' de l'ADN est singulier, et cela donne, les jumeaux en font foi, les différences de visages, par exemple, d'autre part les apprentissages se font comme des greffes dans une anatomophysiologie singulière (le jeu épigénétique étant aussi singularisant, puisqu'il contient une part plus ou moins importante d'aléatoire) et engendrent, de par toutes ces greffes, de par "les rythmes singuliers de tous les autres" du corps communautaire selon J. Gil (14. 87), un moi-à-envies dont les (mal)habiletés et les talents sont singuliers. Et là est l'énigme: ce sont les traces des autres, du Même monde, qui tracent ce 'moi', il est toutefois autre qu'eux par un 'bout -desoi' que l'on ne peut plus découper, discerner, de la 'mêmeté' héritée20, L'énigme de la trace de l'autre 17. Énigme du don, énigme de la trace de l'autre21. Il faut faire ici une distinction, sans frontière précise, entre énigme et d'autres formes d'indétermination. Tout mécanisme d'autonomie à hétéronomie effacée est constitué par des règles données qui jouent par rapport à de l'aléatoire: il est donc indéterminé, car ce qu'il est 'proprement luimême' en tant qu'assemblage ou mécanisme vient de l'hétéronomie donnée-effacée. C'est ainsi que déjà l'inertie des 'graves' minéraux implique d'elle-même leur indétermination (vis-à-vis de la place qu'ils occuperont, des transformations chimiques qu'ils éventuellement subiront). Ce que j'appelle ici énigme est une indétermination, bien sûr, mais, disons, d'un degré plus élevé. Pas d'énigme dans la voiture à moteur-appareil qui nous a servi de premier exemple d'autonomie à double bind, donnée par l'hétéronomie des ingénieurs et des institutions de la scène de circulation automobile (2. 50-56). Il n'yen a pas non plus, me semble-t-il, dans les traces synchroniques des reproductions cellulaires, dont les mécanismes, si minuscules et si fins, ont été peu à peu dévoilés par les savants de la
20 Les trois 'quelque choses' différenciateurs
la singularité

- du sexe, de la variété

géographique et de
chose'

- sont

repérables

dans chaque visage. Toutefois

le mot 'quelque

-

évoquant 'segment', qui se rapporte bien à 'série' et 'citation', qui semble convenir aux paires de chromosome X et Y de la sexualité - ne sera pas aussi convenable pour les deux autres: peut-être plus proches du 'style' ceux qui différencient les singularités. 21 Ces paragraphes devraient peut-être être lus après ceux de 11. 30-44.

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Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida biologie moléculaire. Et non plus, oserai-je, dans les traces diachroniques de l'odorat et de la saveur si généralisées et si indispensables à des espèces animales de toute dimension, peut-être pas non plus dans les traces des yeux, des ouïes, des pressions diverses, quand leurs nerfs respectifs sont branchés plus ou moins directement sur leur destination dans le ganglion. Ce serait avec le développement du cerveau des vertébrés, et puis surtout du néo-cortex des oiseaux et des mammifères, que l'énigme de la singularisation individuelle commencerait à se poser. Je situerais son lieu anatomique, s'il est permis, dans les aires cérébrales (Brodmann) qui sont communes aux flux nerveux venus des divers organes perceptifs (11. 3243) ; donc, après celles qui reçoivent les grands nerfs (optique, auditif, etc.), qui sont 'spécialisées' dans ces organes périphériques (sur les synapses desquelles on peut toujours espérer pouvoir suivre dans un EEG une série électrique parallèle de celle des images-couleurs ou de celle de sons et des musiques). Le premier aspect de cette énigme serait donc celui-ci: je crois que ce qui se passe dans ces aires communes

- où,

semble-

t-il, les courants électriques et les oscillations chimiques des synapses sont en rapport avec le 'mélange' des 'messages' visuels, auditifs et tactiles et encore, qui sait, à du langage s'y référant - résistera par définition aux efforts de connaissance directe des neurologistes. C'est une hypothèse, bien sûr. Le deuxième aspect concerne la façon dont ceci se joue avec les hormones (ou neurotransmetteurs), car ce que Damasio appelle des émotions (11. 39-42) se marque aussi dans les traces cérébrales, dans la mémoire, et donc dans la singularisation de tout un chacun: c'est une complication de la même hypothèse, s'appuyant sur la complexité des néo-cortex. 18. La troisième approche de l'énigme est toutefois la plus importante, car elle va au cœur même du motif de trace, qui se dérobe immanquablement à toute observation scientifique, étant trace des autres ('passive', qui renvoie à un passé qui n'a jamais été présent)22. Par exemple, le mot 'maison', trace des nombreuses fois qu'un enfant l'a entendu dans la bouche de ses parents, frères, voisins, éducatrices et copains de l'école maternelle; à un certain moment il le dit de lui-même pour la première fois, disons par fiction, dans son petit discours et en pleurant: 'moi, je
22 Le concept de graphe de Changeux correspond, me semble-t-il, à celui de trace cérébraIe: comment l'observer de façon distincte du flux nerveux qui 'suit' au long de lui et qui, lui seul, permet de 'reconnaître', comment les distinguer, le flux étant 'présent' et le graphe en retrait?

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10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences veux rentrer à ma maison'. L'énigme: la trace devient voix. 'Voix', c'est-à-dire qu'il ne s'agit pas d'imitation mécanique de sons écoutés, mais de mots de l'enfant disant une chose du monde: 'ma maison' ; 'voix' implique l'œil de celui qui parle et le monde de tous dans les mots de tous (14. 45-46). C'est pourquoi il s'agit de l'inédit. Trace de nombreuses voix, humeurs et intonations différentes, le mot s'énonce maintenant dans une voix 'neuve', dans ses envies douloureuses, et il ne peut le faire sans que l'enfant s'écoute dire et pleurer. Il y a ici plus que la complexité des réseaux synaptiques : il y a une sorte de tournant singulier entre l'arrivée de la trace des voix des autres, traçante, marquante, graphante, répétante, mémorisante, reçue passivement dans des synapses, et la sortie d'une voix qui dit 'moi, je suis dans le monde' en 'sachant' qu'elle le dit, ce qui implique l'effacement absolu des 'autres' de la trace, qui devient agissante, disons23, capable d'initiative (Arendt, 7. 35n). On s'approche de l'étonnante extériorité des humains, du Dasein de chez Heidegger (2. 10-11), que l'on retrouvera aussi dans le débat avec les neurologistes (11. 30-44). Qu'aura-t-on d"intérieur' ? Des 'retraits', des 'traces', des 'graphes', le 'fort' du Dafortsein (3. 23-26): des mécanismes électro-chimiques qui rendent chacun de nous capable de, tout en étant à l'extérieur, au monde des autres, des usages et des événements, ne s'en laisser point accaparer, mais savoir / pouvoir se guider dans ce monde-là, dehors. Lié aux autres par l'impératif social 'il faut tel usage l', qui, en retrait, meut le système d'usagers (7. 14). 19. Tournant singulier, et le mot singulier est ici le plus fort possible, c'est la plus grande singularité qui soit à notre portée d'humains, qui chez chacun de nous s'accentue par des milliers de mots, de phrases, d'usages, d'oscillations et d'événements singuliers, d'émotions et d'envies, de (im)pertinences, de naïvetés et de dissimulations. Que pourrais-je dire sur la singularité? Lisez des romans, voyez des films, regardez autour de vous. Chacun, chacune est une énigme: tout y est trace des autres. Que cela soit effacé absolument, que nous ne puissions pas savoir que nous sommes venus d'autrui, c'est la condition de notre autonomie24.
23"[...] ce qui est passivement éveillé doit être aussi, pour ainsi dire, converti en retour dans l'activité correspondante: c'est la faculté de réactivation, originairement propre à tout homme en tant qu'être parlant", c'est ainsi que Husserl en parle (1962, p. 186, je souligne), l'accent mis sur l'humain et ses facultés. 24 Pour les deux premiers aspects de cette énigme de la trace diachronique, le défi concernant les analyses neurologiques est celui de trouver des séries susceptibles de

27

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida Et cet effacement est plus absolu que l'inconscient psychanalytique qui en relève, puisque celui-ci est susceptible d'une certaine reprise thérapeutique 'avant' de venir à coïncider avec ce passé absolu de la trace25. Cette énigme me semble pouvoir être approchée par le motif de l'infiniment autre de chez Levinas, de son Visage et de son Dire qui n'apparaissent pas, qui se dérobent indéfiniment à leur captation par quiconque. Faut-il, à ce niveau tout au moins (ontologique, sans doute), invoquer quelque 'idée d'Infini' cartésienne, le Dieu biblique? Sans commune mesure avec l'énigme d'un chien ou d'une hirondelle26, c'est la question de la trace diachronique (~~ 5-6) concernant les saints et autres grands passionnés qui pousse à envisager "ce passé qui n'a jamais été présent" comme une sorte d'appel (de vocation) écouté dans la rencontre inattendue d'un autre passionné, d'un 'paria', dans une lecture, que sais-je?, le mot 'appel' disant que quelque chose de bien plus fort et motivant que la rencontre elle-même a suscité au cœur de l'énigme des énigmes un engagement en quelque sorte infini. Que l'on puisse personnaliser l'appel, lui donner un nom... 20. Or, cette énigme, entre l'expérience de la spontanéité du 'moi, je pense', 'moi, je parle', et l'effacement des traces de l'apprentissage, a, me semble-t-il, toujours été réduite par la philosophie, depuis Platon au moins, jusqu'à Sein und Zeit lui-même, par les motifs de l'âme, du sujet, de la conscience. Dans le Ménon, Socrate montre comment un esclave intelligent peut 'savoir' de la géométrie sans l'avoir apprise. Et il ne semble pas que les philosophes postérieurs aient accordé un rôle structurel à l'apprentissage (plutôt négatif: les erreurs parvenues pendant l' enpouvoir être mises en rapport, les unes concernant le Monde vu, entendu, etc., les autres les flux électriques courant les graphes synaptiques ; mais aussi, dans chaque circuit synaptique, la série du graphe, de l'inscrit en tant que mémoire, et celle du flux actuel, dont l'EEG donne des graphiques. Pour le troisième, il est plus difficile encore à concevoir ce qu'il faudrait mettre en rapport: les dires qu'un enfant entend et ce qu'il dit? Déjà, ce ne serait pas simple. Et les diachronies, comment en tenir compte? 25 Le refoulement n'est pas qu'oubli, il est repli; hors d'atteinte, c'est l'horizon du travail de la mémoire de l'effacement ou retrait de la mère donatrice, mémoire perturbée, disons, par l'effacement des conflits survenus lors des apprentissages. 26 Leur autonomie de vivants à néo-cortex implique des retraits que la biologie peut étudier (au laboratoire) mais dont le jeu effectif dans l'aléatoire de la terre écologique échappe tout à fait à la connaissance scientifique du biologiste, lui reste énigmatique 'in vivo' : noumène kantien (je n'ose pas dire 'visage') que le chien et l'hirondelle, mais aussi une fourmi ou un arbuste, indéterminés, singuliers au-delà de leur eidos phénoménique.

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10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences fance, chez Descartes)27. Les Idées contemplées par l'âme avant la naissance auraient comme rôle de justifier la 'profondeur' de cette pensée spontanée venue dans ma voix, comme probablement les idées innées cartésiennes et les formes a priori kantiennes. Une si forte expérience de pensée, comment serait-elle apprise, si l'on se rend compte de l'aléatoire de tout processus d'enseignement, si elle dépasse si clairement ce que mes maîtres auraient pensé eux-mêmes. Il faut bien qu'elle soit divine, qu'elle soit bien plus forte que mes capacités à moi. C'est l'idée cartésienne d'Infini dans une pensée finie, selon Levinas: la trace de Dieu empêche de penser la trace des humains? Ou alors, pour faire justice quand même à Levinas, la transcendance ne serait-elle pas justement cette énigme de la trace des autres en moi? 21. La culture au sens fort - les artistes, les savants, les penseurs, ainsi que les grands aventuriers, hommes et femmes d'action, les sportifs, etc. etc. - relève de cette énigme: on ne sait jamais d'où il/elle viendra, le grand peintre, ni ce qu'il/elle peindra, le grand musicien, ni ce qu'il / elle composera, le grand poète et quels poèmes il/elle fera. On ne saura les 'expliquer' par des 'influences', moins encore en fabriquer (par de l'entraînement). C'est la plus grande démocratie, 'spirituelle' dirais-je (telle vent, "l'esprit souffle où il veut", dit l'évangile de Jean en 3,8), démocratie devant laquelle les sciences et les programmations administratives sont muettes, heureusement impuissantes. C'est de cette énigme, du côté de la réception, que parle la parabole évangélique de l'exergue. Quand on publie un livre, on ne sait jamais qui sera 'son' lecteur, qui le comprendra et le poursuivra, quels nouveaux amis - selon le très beau poème de Nietzsche "Du haut des cimes" qui clôt Par-delà le bien et le mal - il nous amènera. Dans un cours, c'est pareil: qui écoutera et sera changé de la leçon donnée, qui apprendra à résoudre ces problèmes de mathématiques, qui s'éprendra de Sophocle? On offre, c'est tout, et que l'on soit couché ou qu'on se lève, la nuit ou le jour, la semence germe et pousse sans qu'on sache comment. C'est fort heureux, même et surtout en ces temps de grisaille.
22. Si au

~ 15 j'ai

pris le mot énigme dans un sens fort, de 'vraie

énigme' pour les scientifiques, et s'il semble bien évident qu'il y ait de
27 Sauf Aristote relu par Heidegger. Dans son commentaire des chapitres 1-3, du livre Theta de la Métaphysique (1991, pp. 183-184), il montre comment, dans la discussion des Mégariques, l'apprentissage fait partie intrinsèque de l'argument sur l'articulation des motifs dunamis / energeia quand il s'agit des humains.

29

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida fortes raisons éthiques pour le faire, il faut malgré tout insister sur le fait qu'il n'y a pas une frontière sûre entre le 'non énigmatique' (du double bind d'une voiture) et 'l'énigmatique' des traces du néo-cortex des oiseaux et mammifères. En effet, la place centrale de l'aléatoire dans les scènes scientifiques, dès l'inertie des 'graves' en physique et en chimie, implique que l'on ne pourra jamais prévoir ce qui se passera dans les scènes, hors des laboratoires28, qu'à la rigueur, il n'y ait que des 'événements' : donc que tout soit énigme, noumène, dirait Kant, singulier insusceptible de science, renchérirait Aristote. C'est la frontière entre le narratif et le gnoséologique qui résiste. La formule la plus générale qui servirait de base à l'éthique serait celle de Heidegger: "laissez être l'étant" ; elle ne peut toutefois être absolue: la béné(malé)diction l'empêche. Il faudra y revenir. Séries parallèles et raison 23. On aura compris que les sciences des sociétés restent ainsi affranchies des problématiques déterministes du type 'lois de la société qui déterminent ses individus'. Car ce ne sont point les individus qui en sont l'objet, ni les populations, mais les sociétés que nous avons définies par la reproduction de leurs systèmes d'usages; chaque individu, énigmatique, irifini, est un 'trou' pour le savoir social: d'une part lieu d'aboutissement d'autrui, d'autre part source de stratégies et d'alliances; approchable en tant qu'usager, seuls des récits peuvent le raconter29, soit des récits du dehors, soit des discursifs, voire 'auto récits', racontant comment on se perçoit dans le Monde.

24. Revenons à la 'mêmeté' sociale des ~~ 15-16. Les singularités
ne sont perçues aisément qu'au-dedans de chaque société, par leurs indigènes. Vus par ses voisins de l'extérieur, ce sont des étranges étrangers, perçus plutôt comme un bloc, un tout menaçant; en effet, au-dedans de sa tribu on ne peut pas se percevoir comme un tout, on n'en a pas la perspective, au sens presque géométrique du terme, il n'y a que des clans ou des quartiers, traversés d'envies, marqués de mémoires d'événements de toute sorte, d'une façon donc qui renforce les singularisations plutôt que les vues d'ensemble, qui par contre semblent être d'emblée celles des
28 L'astronomie serait l'exception, sauf si elle est entièrement laboratoriale. 29 L'une des tâches traditionnelles de l'histoire d'une société donnée, c'est la restitution la plus fidèle possible, par recoupement de documents et sources, des récits des événements majeurs de l'histoire de cette société.

30

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences étrangers. Autrement dit, en se percevant dans le contexte clos de leur territoire et des cycles de reproduction, il leur est très difficile d'envisager, de comprendre des contextes autres - c'est le sens même du mot 'étrange' -, puisque justement le sacré ancestral des mythes et rituels vise à contrecarrer la diversité des perspectives et des conflits d'envies, à renforcer la clôture de l'ensemble. Il semble ainsi presque inévitable qu'on leur fasse la guerre, que l'on se dispute le territoire, le gibier, les trésors identitaires, que sais-je? L'alternative, la mémoire de défaites antérieures pouvant aider, c'est une alliance, des échanges de présents, voire de femmes. Or, la poursuite des alliances et des échanges dans le temps amène à comparer les usages, mis en séries parallèles (à la façon des anthropologues), ce qui rend probable que des emprunts aient lieu (peut-être d'ailleurs que pour beaucoup parmi eux soient déjà à peu près les mêmes). C'est la différence de langues qui sera l'obstacle majeur, qui demandera des interprètes ou traducteurs, qui devront, là encore, apprendre difficilement à mettre en parallèle des séries signifiantes inégales et en trouver des équivalences, sans autre appui extérieur que celui des choses et des gestes30. 25. L'invention des écritures, avec celles des autres métiers qui ont été à l'origine des sociétés à maisons, a permis d'atteindre à d'autres niveaux de reproduction sociale, ceux des royaumes plus ou moins étendus, englobant une plus grande diversité de contextes sociaux. La lecture à haute voix à l'école met en synchronie deux séries signifiantes de la même langue, l'une orale et l'autre littérale alphabétique. Et en diachronie le texte lu le matin avec celui lu l'après-midi, et ainsi de suite. La comparaison de récits de différents contextes aboutit à les mettre en un certain parallèle avec leur contexte discursif à eux, ce qui, bien sûr, ne se fait pas linéairement mais permettra des savoirs plus ou moins dégagés des contextes, ce que la philosophie grecque consumera avec l'invention de la définition et de l'argumentation par catégories, du texte gnoséologique arraché aux personnes et aux circonstances 'accidentelles'. D'une façon générale, et donc assez grossière, on peut dire que la raison consiste dans l'établissement d'équivalences, de valeurs égales, entre des séries, linéaires ou pas, mises en parallèle. Les catégories d'Aristote en
30Nous ne pouvons apprendre plus ou moins aisément des langues étrangères que parce qu'il y a déjà une longue histoire de ces traductions, des dictionnaires, des textes traduits, des enseignants. Entre des langues vierges entre elles, cela prend beaucoup d'années aux missionnaires ou aux anthropologues. 31

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida sont un bon exemple: des façons narratives de dire / penser les étants, c'est-à-dire les gens et les choses (13. 128), dégagées en faisant jouer en miroir plusieurs récits différents, Aristote a composé ainsi un texte gnoséologique, de raison philosophique. 26. Voici d'autres exemples, aisés à développer. Les tribunaux fonctionnent par la mise en confrontation des récits des témoins, pour en reconstituer un 'vrai', et ensuite ce récit-là est mis en rapport avec les interdits de la loi, 'qu'il ne faut pas faire ceci', des abrégés de raison coutumière extraits des contextes. L'arithmétique met en série les doigts de la main avec une série quelconque d'objets qui est ainsi comptée, et la nouvelle série des nombres se prête à des opérations de plus en plus diverses, parmi lesquelles la mensuration d'une 'dimension' (distance, temps, poids, angles) par un étalon en des unités adéquates qui rendront possibles l'astronomie, la géométrie, et bien plus tard la physique, et ainsi de suite. Deux séries: d'une part, du 'même' difficile à manipuler, de l'autre, du 'même' se prêtant au calcul et donc à la connaissance et à la manipulation du premier. Et le commerce, c'est encore la série des marchandises en face de celle de la monnaie, aisée au calcul et à l'échange. Dans un sens assez général, le modèle de l'ADN se répète de façons fort différentes tout au long de l 'histoire des humains comme des cycles de reproduction du Même, dont la complexité croissante relève de l'introduction de facteurs d'altération: 'autre' surgit qui provoque cette altération, mais le Même l'intègre et reprend son cycle. La question se pose dès lors: comment se font ces altérations? Comment sont-elles possibles ? Dans quelles limites? La question de l'invention / découverte de nouveaux assemblages 27. Qu'est-ce qu'une invention? C'est le type de question qui défie les réponses et que l'on cataloguerait assez facilement sous la rubrique des énigmes. Sans doute, mais l'un des intérêts d'un texte comme celui-ci, ce serait de permettre d'approcher les 'inventions énigmatiques' concernant les scènes des diverses sciences et peut-être d'en dégager quelques aspects communs. C'est le défi posé maintenant: depuis quelques jours que j'essaie de 'penser' la situation elle même que je cherche, que j'essaie 'd'inventer' (ou de 'trouver') ce qu'est l'invention (ou la

32

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences trouvaille, la découverte, fût-ce celle de la poudre)31. D'une part, il y a du nouveau par rapport au passé, du nouveau qui se reproduira dans l'avenir, d'autre part ce n'est possible qu'à partir de I 'héritage reçu. 28. Il faut d'abord délimiter ce qui est en question: seule mérite le nom d'invention (ou de découverte) celle qui a rapport à un assemblage inédit, c'est-à-dire à un mécanisme d'autonomie à hétéronomie effacée, susceptible donc de survivre à la mort de l'inventeur (s'il y en a
eu). On en a donné la liste au début du

~5

: cellules, organismes indivi-

duels, espèces; usages, unités locales d'habitation, sociétés; recettes, langues, cultures, (corpus de) textes ou paradigmes. Cette précision permet d'avancer une hypothèse vraisemblable: aucune invention ne se fait par rassemblement d'éléments quelconques (atomiques, individuels, pièces détachées) - une foule n'est pas une société, mettre des phrases en série au hasard ne donne pas un texte -, mais doit supposer plusieurs séries préexistantes en assemblages, hétérogènes entre eux, qui soient mis ensemble, de façon à faire un nouvel assemblage susceptible de reproduction. Il y aura invention au sens le plus fort quand il y a un nouveau jeu de retraits, donateur, strict et régulateur qui ouvre une nouvelle reproduction. Voici des exemples de non-spécialiste dans le domaine biologique: invention de la vie, c'est-à-dire de la cellule (procaryote, eucaryote), puis de l'organisme, de la sexualité, de la différence végétaux / animaux, c'est-à-dire invention de la photosynthèse, des racines, etc. et du système P=C=M, puis du squelette et du cerveau des vertébrés, du néocortex des homéothermes, etc., des inventions qui peut-être se surposent parfois. Tandis que les espèces seraient plutôt des 'découvertes', où une série principale avec sa syn-taxis de retraits reçoit des ajouts qui introduisent une nouvelle reproduction: l'ADN d'une espèce qui reçoit (d'où ?) un autre bout d'ADN (ou plusieurs). 29. On avait proposé (7. 8-12) que c'est la loi de la jungle, la loi
qui veut la mort de l'autre pour la nourriture du même

- et peut-être

aussi

parfois des catastrophes écologiques -, qui pousse aux 'inventions' ou
31 Pour cette distinction, voir 7. 29-30, où cette question a été posée, en une première approche. C'est d'une interview de l'architecte portugais Manuel Vicente à l'hebdomadaire Expresso, vers la fin de l'année 1988, que je tiens cette différence entre les deux temps d'un projet en architecture: d'abord celui de l'invention d'une forme pour un programme donné par un client, celui de la découverte du détail de ses solutions concrètes ensuite. La première relève de l'ingéniosité et de l'expérience de l'architecte maître, la seconde est confiée à ses jeunes disciples. 33

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida 'découvertes' de l'évolution de la vie terrestre. C'est dire qu'elles ne seraient pas des' émergences', ou des simples 'rencontres', à contexte paisible, indifférent, mais que, au contraire, c'est le tremblement, plus ou
moins catastrophique, du contexte écologique qui les provoque

- qui

pro-

voque l'évolution -, sans avoir toutefois des incidences causales directes, disons, sur ces 'sauts' entre assemblages / scènes, ces 'sauts' qui résistent toujours à notre compréhension, à notre savoir 'ontologique', dirait Levinas. Car notre savoir concerne la reproduction et ses règles, et l'invention est l'exception qui devient régulière par la suite. Mais qui ne pourra être 'comprise' par nous que selon les règles connues, venues après: et c'est pourquoi, s'agissant toujours de traces synchroniques, il me semble que les découvertes ne peuvent pas être que des rajouts de 'quelques choses' d'ADN, et que probablement les 'inventions' elles-mêmes ne seraient que des 'découvertes' placées dans des lieux stratégiques du point de vue de l'évolution postérieure, les lieux d'articulation des grandes branches évolutives. C'est-à-dire que, si on pouvait y assister, peut-être qu'on ne verrait pas de différence entre invention et découverte. 30. Les changements des sociétés sont parmi les questions les plus intéressantes des historiens, qui parlent de l'importance des facteurs externes: en plus de la loi de la jungle (les épidémies, par exemple) et des catastrophes écologiques (sécheresses, inondations, incendies, etc.), ils comptent surtout sur les guerres, modifiant autant la société des vainqueurs que celle des vaincus. Ces modifications consistent le plus souvent en emprunts de nouveaux usages, qui viennent se rajouter au système d'usagers précédents, en le modifiant plus ou moins. La notion de révolution - autant celle qui a été à l'origine des sociétés à maisons et de sa violence de conquête (4.32-33) que celle qui a été à l'origine des modernes sociétés à institutions et familles (et à laquelle j'ai réservé le nom
même de révolution, comme sa violence spécifique)

- correspondrait

ici à

'l'invention' sociale, tandis que les autres changements, même si parfois brutaux, seraient à comprendre comme des 'découvertes'. Toujours est-il que plus on augmente l'échelle de la période de l'analyse, plus on a des chances de voir les 'révolutions' comme une suite de petites 'découvertes', avec une sorte d'effet de multiplication en cascade à certains moments. 31. Des phénomènes plus ou moins semblables se seraient passés dans le domaine des langues, la mort du latin et les naissances des langues romanes étant à compter comme des 'inventions' (impossibles à res-

34

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences tituer, par définition), la reprise spectaculaire de l'hébreu en Israël étant parmi les 'découvertes', de même que les rapports entre langues des pays colonisés et celles des colons, dont les créoles, seraient à mi-chemin entre les deux. L'invention / découverte de nouveaux usages 32. Une première observation: il s'agit ici autant de l'usage que de sa recette; l'écriture d'une œuvre littéraire consiste aussi en un usage qui se reproduit en lectures (il n'y a de texte que dans des actes de lecture, un livre rangé dans une bibliothèque est un objet, dans une librairie une marchandise, pas un texte). La machine à vapeur, c'est une vraie invention de Watt, de même le moteur électrique ou dynamo par Gramme, tandis que le moteur à explosion à essence, sauf pour l'essence, le carburateur et les bougies, serait plutôt du côté de la découverte, dans la mesure où il suppose la machine à vapeur, tandis que l'appareil, resté à peu près le même dans son architecture de base depuis le début jusque aujourd'hui, relèverait de l'invention. Si l'on vient à la double hélice de l'ADN par Watson et Crick, il semble de prime abord que l'on doive parler de découverte, puisqu'ils connaissaient déjà32 sa composition chimique (sucre, phosphate et les quatre bases) comme série principale et héritaient de la notion d'hélice pour certaines molécules de protéines de Pauling (et l'importance des liaisons d'hydrogène), que les acides nucléiques peuvent contenir la spécificité génétique (Avery), les appariements des bases deux à deux et selon des proportions variables selon les espèces (Chargaff), les photos cristallographiques à R. X. et les deux chaînes (R. Franklin et Wilkins), tout cet héritage était comme des segments ou petites séries à rassembler: c'est la composition de l'ensemble qui est l'essentiel du travail des deux savants, aucun d'eux n'étant, par exemple, homme de laboratoire33. Mais si l'on prend un peu plus de distance et l'on considère l'ensemble de ces diverses découvertes, plus celles de Monod et Jacob qui se sont suivies, cet ensemble constitue une véritable invention, celle de la biologie moléculaire. Toutefois, l'importance cruciale de la découverte de la double hélice résulte justement du fait que c'est elle qui a opéré le retournement: d'une part, l'achèvement des découvertes antérieures et, d'autre part, ce qui a rendu possibles les découvertes des Français concernant l' ARNm.
32 Selon E. Beaulieu, dans son introduction à l'édition française de 1984 de 1. Watson, La double hélice. 33 Waddington, dans le dossier de G. Stent de 1980 sur le même livre.

35

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida 33. Un travail de composition de ce genre n'est pas loin d'un vrai travail de bricolage. Il faut déplacer les divers segments de leurs contextes et chercher à les ajuster les uns aux autres dans une unité, un assemblage, et pour cela les réélaborer éventuellement. Plus proche on sera du bricolage, plus on parlera d'invention, plus le rôle d'événements fortuits sera grand, tandis que les découvertes se font plutôt rapidement, c'est un travail qui a des difficultés à résoudre mais dont on est plus ou moins sûr qu'il aboutira, d'une façon ou d'une autre34. En tous les cas, il faut toujours d'abord tenir compte du contexte, le bricoleur en dépend par définition. Et comme cela ne tombe pas du ciel à l'instar de la pomme légendaire de Newton, pour qu'il y ait de l'événement, il faut quelqu'un capable de l'attendre, de le recevoir et de le comprendre, d'en devenir partie essentielle, de constituer, si l'on peut dire, cette unité de rencontre aléatoire et transformation de diverses séries hétérogènes qu'est un événement. Le remarquable récit, par Watson, des événements principaux de leur découverte aurait pu ne pas avoir été écrit: ils ne faisaient pas partie du résumé de récit rapporté dans Nature et puis dans d'autres publications, qui a assuré la reproduction de ce nouvel usage scientifique. 34. Voici un essai de description. Il faudrait d'abord une petite catastrophe, un tremblement de contexte: tout comme il y a des tremblements de terre, il y a aussi parfois chez nous - là où nous sommes texte-pensée - des tremblements textuels, indicateurs de ce qu'on appelle 'question', au sens fort, sens et force à la fois, question qui nous inquiète, qui nous frappe comme quiconque veut qu'on lui ouvre une porte. Il faut donc une petite catastrophe capable d'atteindre quelqu'un dans certaines de ses "petites répétitions" reproductrices (7. 22-25), de les ébranler, de les mettre en état d'oscillation, disons, d'en faire un 'chercheur' : celui-ci est mis en attente, aux aguets. Ce tremblement peut survenir dans une étape de son parcours humain, de sa formation scolaire ou plus tard, mais il est capital aussi pour la réception future de l'invention, sans laquelle elle n'en sera pas une: le récit ou publication de celle-ci - en vue de devenir un usage - doit, soit atteindre des gens qui on été touchés aussi par un tremblement plus ou moins proche, soit produire de lui-même un tremblement chez ses récepteurs, sans quoi il passera inaperçu pour long34 Chez Kuhn, il y aurait invention de paradigmes, découvertes de solutions de 'puzzles'. Mais ce n'est pas son langage: quand il aborde ses révolutions paradigmatiques, il parle de "découvertes ou nouveautés de faits, [...] inventions ou nouveautés de la théorie" (p. 83).

36

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences temps, comme il est arrivé à Mendel, par exemple35. C'est ce tremblement qui permettra par la suite qu'il y ait changement du contexte des usages, son absence provoquant des refus. Le travail de recherche de celui qui est mis en branle est le plus intéressant peut-être - le récit de Watson le concernant est une merveille -, car il s'agit d'élaborer une sorte de "synthèse a priori" anticipatrice de l'expérience, un peu comme chez Kant mais historiquement construite, peu à peu, anticipatrice donc de la mise ensemble ajustée des divers segments de séries; une synthèse de diverses séries reçues en héritage sans doute, mais une synthèse qui justement n'en est pas encore une, qui ne réussit pas à se faire, cette synthèse des séries, soit qu'il en manque d'autres à trouver encore, soit que le travail de reprise des divers segments et de leur ajustement entre eux et avec la série principale soit insatisfaisant. C'est le laps de temps qui se joue entre la recherche et l'aléatoire de la trouvaille, qui doit supposer toujours la rencontre d'autres (des lectures, par exemple). C'est une sorte de pas diachronique en faux, un pas faussé dans son 'passer'. Qu'est-ce que c'est que cette métaphore des petites répétitions de la marche? Quand on avance l'un des pieds, l'autre reste sur le sol, donnant sécurité à la marche, puis c'est à celui-ci de s'avancer et au premier d'assurer le fondement, le pied qui va vers l'avenir (littéralement) dépend de l'assurance de l'autre pied, le pied passé (puisque le pas est 'entre' le passé et l'avenir). Or, c'est ce fondement sur le sol que le tremblement a faussé36, c'est cette note fausse dans les pas, qui manque d'assurance dans le passé, dans les petites répétitions spontanées des usages concernés, un pas qui n'a pas d'assurance dans son avenir, c'est donc le 'passer' lui-même qui est atteint: c'est ce tremblement qui marque la marche boiteuse du chercheur37, et cela peut durer des années, dans le cas d'un Heidegger, toute une vie, jusqu'en 1962. Depuis au moins 1927 - le pas d'écriture de Être et temps s'interrompt au bord d'une section prévue s'intituler "Temps et être", titre donné 35 ans plus tard à la conférence
35 Dans le dossier en question, Linus Pauling se demande pourquoi l'hélice a qu'il a découverte en 1948 en quelques heures, ne l'a pas été dans ces travaux de plusieurs semaines en 1937, ayant connaissance de tout ce qu'il fallait. C'est dire que la question du délai de réception se pose aussi pour le chercheur. 36 Einstein: "c'était comme si le sol se dérobait sous les pas et qu'il était impossible d'apercevoir nulle part un fondement solide sur lequel on aurait pu construire" (cité par Kuhn, p. 122). 37 Derrida, 1980, repère cette métaphore à plusieurs reprises dans Au-delà du principe de plaisir de Freud.

37

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida d'achèvement (2. 22-23) -, depuis que le Dasein humain a été dit, dans son authenticité, comme celui qui, l'anticipation de sa mort lui étant survenue, en a tremblé d'angoisse, a senti manquer de passé assez ferme pour ses pas quotidiens. Le temps et l'abîme y étaient la question. 35. La différence entre invention et découverte pourrait être 'mesurée' par l'intensité du tremblement: la première se joue dans un vide très fort, demande beaucoup plus au hasard, tandis que la seconde travaille à partir d'une certaine assurance, donnée par une invention antérieure (de lui-même ou d'autrui). Mais, dans un cas comme dans l'autre, l'aléatoire des rencontres implique que le 'chercheur', le mot lui même l'indique, ne maîtrise pas le processus. L"invention' par Freud des mécanismes du rêve et des lapsus de l'inconscient humain, celui-ci supposant justement la non maîtrise de la conscience sur les processus psychiques, peut aider à comprendre quelques aspects de ces processus. Il s'agit notamment de la condensation de deux séries ou plus en une, du déplacement de l'accent de l'une sur l'autre, d'une sorte de 'synthèse' opérée sur des séries diachroniquement éloignées, notamment entre la veille du rêve et l'enfance du rêveur. L'inconscient refait ainsi des séries (non reproductibles: rêves, lapsus) avec des 'moyens du bord', à la façon du bricolage, mais qui peuvent jouer dans les inventions de celui-ci. Par exemple, chez Freud, dans la découverte de ces mécanismes par le biais des associations d'idées (les siennes et celles de ses patients). Qu'il me
soit permis d'en donner un exemple personnel, tout bête qu'il soit

- c'est

la loi du genre -, l'un des jours de l'écriture de cette question. Il m'arrive souvent d'avoir de toutes petites trouvailles - ce texte en est essaimé - le week-end, pendant lequel d'habitude je chôme. Le dernier dimanche (fin des années 90),j'étais chez des amis, l'un d'eux lit, en s'en moquant gentiment, le titre d'un reportage de journal qui a déclenché chez moi l'association d'idées suivante. (a) "Un évêque dit que l'épiscopat portugais doit appuyer la classe ouvrière". (b) Je renchéris, en soulignant le retard ecclésiastique habituel dans leur rapport au 'monde'. (c) Puis, je songe à ceux qui prétendent que Jean Paul II a beaucoup contribué à la fin du communisme soviétique, (d) et puis à la façon, rappelée quelques jours auparavant dans une chronique de journal, dont il avait invité les femmes bosniaques violées par des Serbes à ne pas avorter et à laisser naître les bébés. (e) En ce moment, je songe à la Bosnie-Herzégovine

dans un lapsus de Freud, analysé dans La psychopathologie de la vie quotidienne (quand je l'ai lue, il ya fort longtemps, je n'avais jamais entendu

38

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences parler auparavant de la Bosnie-Herzégovine) (f) Et ensuite je pense que l'inconscient et ses mécanismes ont à voir avec cette question de mise en parallèle de séries dans l'invention. Dans cette rencontre entre six séries, on peut trouver, me semble-t-il, deux modes différents de liaisons38 : de (a) à (d), la séquence se fait par 'affinité des sujets', (c) apparaissant comme une objection à (b), et (d) comme une réponse ironique et méchante au remords de cette objection; de (d) à (e), il y a une rupture des 'sujets', c'est la 'mêmeté' du signifiant littéral 'Bosnie' qui assure la liaison (le 'saut') entre les deux séries; (f) fait enfin le rapport, à nouveau par' affinité de sujets', avec ma petite recherche. Ces séries, inaugurées par une lecture aléatoire de journal par une autre personne, ont rapport à mon parcours passé, (b) à (d) à mon passé chrétien et à un certain anticléricalisme un peu honteux que j'en ai gardé, (e) à mon métier intellectuel de philosophe du langage qui a lu Freud. Tout ceci fait partie de mes 'petites répétitions' paisibles, de ma mémoire oubliée sans histoire, comme la plupart du temps chacun de nous en a l'expérience sans qu'il y ait événement39. Celui-ci a eu lieu en (f), lequel justement n'a été possible que parce j'étais en état d'alerte sur cette question, aux aguets, en faux pas. Et le lien s'est effectué tout à fait aléatoirement : au vu de mes notes avant écriture, aucune autre n'en faisant état, il aurait été fort possible que je n'aie pas songé à Freud dans le développement que je suis en train d'écrire. Il va de soi que c'est dans l'affinité autour du signifiant littéral, entre (d) et (e), que réside l'aléatoire le plus fort, celui du 'saut'. Or, quand on écrit un texte inédit, on compose - selon une certaine syntaxe - à partir d'un certain nombre de séries disperses, il y a sans doute des séries quelconques qui y passent pendant le temps d'écriture: retenues dans le jeu de la 'mémoire', ces traces de l'écrivain, conscientes ou pas, peuvent toujours être prises, avec plus ou moins de bonheur, dans l'engrenage de la composition. Ceci fait partie du retrait régulateur concernant le langage et la pensée. 36. Chercheurs à la suite d'un tremblement qui questionne, ces inventions ou découvertes arrivent à déclencher chez eux une sorte de fulgurance qui répond au tremblement, qui tend à l'effacer; cette fulgurance rejoint ce que l'on appelle en philosophie 'évidence'. Des frag38 Que l'on peut retrouver aussi dans Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient. 39 On pourrait dire qu'elles se font en 'il', à la non personne de Benveniste (5. 27) (d'autres pouvant y intervenir sans difficulté), sauf quand le 'je' s'y arrête, lui prête 'attention' .

39

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida ments déjà sus, appris, compris, mais en séries sans rapport entre elles, plus ou moins éloignées, voici que soudain, souvent quand on ri'y pense pas, surgissent composés, liés entre eux de façon inédite, inouïe pour lui (ceci arrive tout bonnement quand on apprend, mais à partir d'autrui, maître ou livre). On est au plus fort de l'énigme: c'est quoi dans le cerveau de celui qui l'éprouve? Disons que le réseau des graphes' gnoséologiques' - si quelque chose de tel existe, c'est bien chez les philosophes et les savants -, leur 'dé-marche' quotidienne dans les séries des petites répétitions suppose un effort plus ou moins constant de la pensée pour 'bâtir' et soutenir ce réseau comme un édifice conceptuel érigé sur de l'eau courante (Nietzsche, cité 7. 51). Cet effort d'architecture se fait à force d'émotions (11. 39-43), qui ont tendance à n'être plus nécessaires dans l'automatisme des petites répétitions du spécialiste. C'est donc là qu'intervient le faux pas du chercheur de toute à l'heure: ses petites répétitions qui se font de plus en plus mal; chercher revient ici à devoir penser à chaque pas dans l' e.f fort, dans l' é-motion, le préfixe' e-' disant
que c'est du dedans que la force et la motion doivent se faire - support du poids de penser les divers fTagments - en cherchant à s'apaiser, comme

une envie. Comme une envie sexuelle, par exemple, cherchant un orgasme dans la rencontre d'un autre. Or, quand l'invention ou découverte arrive, l'énergie de cette pensée liant les divers fTagments dans une composition est plus légère que la somme de celles demandées par les fTagments, c'est tout cet échafaudage pénible qui du coup cesse d'être nécessaire, qui doit s' é.f fondrer par une' -vidence' surgie du dedans, une 'é-vidence'. Une fulgurance qui donne à voir. Tourbillon des émotions
quand ces artefacts de la recherche tombent et l'édifice

- le puzzle

résolu,

voire le nouveau paradigme - reste là, visible, entier, susceptible d'être raconté. Cette fulgurance, des ondes de bonheur, quasi-orgasme, parfois dans une vie il peut s'agir d'un 'vrai' orgasme sans sexe, vraiment sublimé, telle une conversion, religieuse (le "Mémorial de Feu" de Pascal), intellectuelle, esthétique, éthique. C'est dire aussi que l'évidence n'est pas d'emblée vraie, elle peut (se) tromper, demande à être confirmée auprès de ses pairs pour devenir usage scientifique ou philosophique. Et la confirmation peut tarder, n'être que posthume. Et elle peut se revêtir autrement aussi: Platon aurait reconnu ceux qui se sont réclamés de lui? Et Jésus? Marx? Nietzsche?

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10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences L'invention / découverte littéraire et philosophique 37. On l'aura compris, mon hypothèse ici est celle d'une certaine similarité entre deux processus d'évolution, celle de la vie et celle de l'histoire des sociétés humaines: des petits 'sauts' parfois dans une immensité de répétitions où l'aléatoire joue constamment. Le côté marginal, laboratorial, d'un jeu pas sûr de lui tant l'aléatoire y est prépondérant, permet de comprendre la quasi impossibilité empirique de retrouver les maillons manquants de l'évolution, ceux de ces 'sauts' justement: même lents, ils ont été sans doute trop rapides à l'étalon du temps de l'évolution. 38. Le récit de Watson, La double hélice, est la seconde grande découverte - pas une invention, ici c'est plus clair sans doute - de son auteur, en tant qu'œuvre littéraire. Le dossier critique des applaudissements et des réprobations est suffisamment éloquent sur la rareté d'un tel récit chez des scientifiques. Pourvu qu'on ait un peu d'intérêt pour la biologie, il s'agit d'un roman parfait. Quelle est la différence entre ces deux découvertes, celle de la double hélice et celle de son récit littéraire? Deux fois dans le dossier elle est dite ainsi: si Crick et Watson n'avaient pas réussi comme ils l'on fait, d'autres l'auraient réussie bientôt, ce serait une question de temps, que Crick lui-même évalue à deux ou trois ans, tandis que, sans Shakespeare ou Picasso (Chargaff), sans Rimbaud ou Kafka (M. Péju), leurs œuvres n'auraient jamais été inventées. Or, on peut ajouter que dans le cas de l'art - où il y a aussi des écoles (donc des inven-

teurs et des découvreurs probablement) mais sans que ce soit la règle peut-être, les artistes répugnent quand même facilement à se reconnaître des ancêtres directs -, l'usage inventé ne consiste, pour les récepteurs, que dans la lecture de l'œuvre, sans que l'on devienne des écrivains ou
des peintres, tandis que toute découverte scientifique
invention

- et a fortiori

toute

- relancera

les usages d'autres

qui les poursuivront:

c'est là

quelque chose d'essentiel aux sciences, l'ancestralité reconnue et institutionnalisée. L'œuvre littéraire, on la lit, on la retouche si l'on écrit sur elle (les critiques, les enseignants, les manuels), mais d'autre part elle
reste un monument culturel singulier

- le

même pour tous, qui peuvent

devenir autres à leur lecture -, qui vaut sa reproduction par cette singularité même, quitte à ce que celle-ci change au fil des générations de lecteurs. Ou sombre un jour. 39. Les textes philosophiques se situeraient entre les sciences et les arts, dans l'entre-deux. Des textes littéraires, ils gardent la singulari-

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Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida té : seul Platon aurait écrit sa République, Aristote sa Physique, Kant ses Critiques, et les autres pareil. Et quand ces textes ont été publiés, ils ont eu la réception des textes littéraires: quelques-uns ont eu de l'estime pour eux, mais Athènes, à la fin de son époque de splendeur politique et culturelle, n'aurait pas été très différente, me semble-t-il, si ces textes n'avaient pas été écrits. Mais d'autre part il est fort probable qu'Euclide n'aurait pas écrit ses Éléments, sans les progrès de la géométrie dans l'Académie de Platon ni de la logique de l'argumentation dans le Lycée d'Aristote. C'est-à-dire qu'il y a un rapport de la philosophie aux sciences qui donne un son différent à la postérité des textes philosophiques: Athènes peut-être pas, mais l'Europe n'aurait pas été ce qu'elle a été sans ces textes des grands 'inventeurs' grecs. Ni sans les écrits concernant un autre inventeur, juif celui-ci4o, dont sa Galilée natale n'a pas tiré grand bénéfice non plus. Bien différente est l'importance de ces singularités textuelles fortes, comparées à celles concernant le beau nez d'une certaine Cléopâtre. Quand on songe que les textes d'Aristote que nous avons étaient des sortes de notes pour ses cours, pas destinés du tout à la publication, retrouvés par hasard quelques deux siècles plus tard et publiés ensuite, et que ses textes publiés se sont perdus (comme nombre d'autres, Athènes n'en a pas eu cure), il y a du vertige à mesurer la place du hasard41. Car ce sont aussi des nœuds de très grosses articulations de l'histoire occidentale, qui, à l'inverse de ceux de l'évolution, n'ont pu l'être que parce que connus et incessamment repris dans les écoles européennes pendant des siècles. Où des textes singuliers ouvrant large l'avenir européen se sont fait jour aussi, d'un Aquin, d'un Occam, d'un Kant, fort improbables et peu compris lors de leur publication. 40. On dira que les textes littéraires, c'est pareil, que sans Homère ni Sophocle, l'Europe ne serait pas ce qu'elle est. Sans doute, mais Athènes n'aurait pas été non plus ce qu'elle fut sans eux, c'est une différence importante. L'autre différence est celle de la singularité elle-même. Oserai-je suggérer que, sans Cervantes ou sans Shakespeare, il y aurait quand même de la littérature, mais pas de philosophie sans Platon et Aristote? Il ne s'agirait pas en tout cas de minimiser l'une par rapport à l'autre: d'insinuer plutôt que la place toute à fait singulière de la poésie, de la littérature, celle qui concerne l'indissolubilité de la lettre et de la pensée,
40 Qui a été l'inventeur, qui le découvreur, entre Jésus et Paul? Ou Marc, ou Jean? 41 Ces textes ont structuré cinq siècles d'enseignement européen, tous ses grands savants et penseurs, jusqu'au XVIIIe siècle, ont été 'institués' par eux.

42

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences des belles lettres et de la haute pensée, serait à comparer à celle de la sainteté. Ce que celle-ci est à l'éthique, son sommet excessif, la grande littérature l'est pour le langage-pensée. Et voici Heidegger le Grec et Levinas le Juif, voisins dans leur façon de prendre congé de la tradition métaphysique gréco-européenne, voisinage qui nous rappelle que l'alliance entre poésie et sainteté a pu arriver parfois sur terre, par exemple au 'siglo d'oro' espagnol, chez Teresa d'A vila et Juan de la Cruz. La béné(malé)diction 41. Revenons à l'invention de la sexualité, et donc de la mort, de la parenté, de l'apprentissage, revenons à la poussée en direction de la plus grande diversité: de la fécondité et de la force comme auparavant on n'avait jamais vue sur terre. De la fécondité: la reproduction des espèces a gaspillé des énergies pour réussir l'improbable rencontre des gamètes mâle et femelle concernées, en résultant à la longue une multitude incroyable de nouvelles espèces; de la force: la reproduction des animaux se faisant par alimentation des cadavres des autres ou des plantes, ces nouvelles espèces sont bien plus puissantes et espiègles (14. 16-17). La loi de la jungle, dépendante de celle de la conservation des molécules de carbone (7. 9), est devenue beaucoup plus féroce et astucieuse. Mélange indissociable de bonheur et de malheur (la fécondité a gagné de loin, les millions d'espèces vivantes l'attestent, la mort 'naturelle' a dû être rare, je suppose), de bénédiction et de malédiction: générosité et cruauté, celle-ci au cœur de celle-là, la béné(malé)diction (4. 17) était déjà le lot de la 'nature', avant de devenir celui des humains. Sexualité et agression déjà, violence des hormones aveugles qui poussent: ilfaut et se nourrir et reproduire l'espèce. La béné(malé)diction est le don excessif et l'économie, la générosité et la cruauté, la vie et la mort, celles-ci au cœur de celles-là: en des termes bibliques42 donc, mais avant que les pensées prophétique et philosophique ne séparent ni n'opposent le Bien et le Mal, on pourrait dire que la béné(malé)diction est l'essence de la phusis, de l'Être devenant Ereignis : ce que Heidegger a toujours cherché, avec obstination. 42. L'invention de l'agriculture et de l'élevage du bétail tient compte de la béné(malé)diction, mais en s'y opposant, en y introduisant
42 De même que 'sort' ou 'chance', le mot hébraïque pour 'bénédiction', barak, dans les vieux textes peut signifier aussi 'malédiction' (voir l Rois 21,10 et Job 1,5 et les notes de la Traduction Œcuménique de la Bible, qui parlent d'euphémisme).

43

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida de la raison, puisque les plantes et les troupeaux sont retirés de la cruauté de la loi de la jungle (des autres animaux, 'sauvages', et des autres plantes, 'nuisibles') et entourés de façon à détourner la sélection naturelle, à multiplier leur fécondité plus que celle-ci ne l'aurait permis43. Leur abondance est celle des maisons qui les cultivent, engendrera la jalousie des maisons voisines, qui concernera aussi les filles de ces maisons, lesquelles, d'autre part, ne peuvent pas y être retenues, l'exogamie relayant la quête de diversité de l'évolution de la vie. Et comme toujours l'un ne va pas sans l'autre, sans échanges ni apprentissages, l'il faut s'intensifie: se nourrir et se reproduire sans doute, mais au meilleur niveau de richesse et de prestige social. La béné(malé)diction ne peut qu'aiguiser le jeu des envies: sexualité, bien manger et boire, guerre par envie des étrangers ou bien en vue de les soumettre, c'est de quoi s'est tissée l'histoire des humains et le lent progrès des usages pour les contrer44. Le retrait diachronique des poètes 43. C'est à quoi les écoles d'exercice spirituel (4. 41-43) ont voulu échapper, en trouvant, en rapport avec l'écriture et en marge des maisons, d'autres envies, d'autres façons d'habiter et de respirer, autrement fécondes: au-delà de la fortune (ousia) des maisons, littéralement en grec epekeinas tés ousias chez Platon (République 509b). C'est pour ainsi dire la marque, dans cette marge, d'un formidable faux pas qui cherche, audelà des envies 'naturelles' de la cité, des envies 'sur-naturelles', si l'on osait dire, y étant question de rétention des envies délaissées, de littérature, d'intelligence des choses45, de paix. Des jalousies s'y manifesteront aussi, une autre sorte de béné(malé)diction étant venue, à la longue, féconder les civilisations méditerranéenne et européenne. C'est où se fera la différence entre poésie ou littérature, d'une part, et philosophie et sciences, d'autre part, celles-ci se reproduisant de maîtres en disciples dans l'école institutionnalisée, l'autre, à l'inverse, échappant à la maîtrise des maîtres et surgissant d'où on ne l'attend pas, en marge des maisons
43 Les humains auront même appris à 'sélectionner' des espèces de façon 'artificielle', c'est où Darwin est allé chercher sa notion de 'sélection naturelle'. 44 C'est le diptyque de l'analyse de N. Elias (4. 79-81) : la rétention de la guerre des féodalités par le monopole royal des armées, d'une part, la rétention des pulsions autour de la sexualité, ses inconvenances et agressivités à la cour du roi, d'autre part. 45 D'ontologie donc chez les Grecs, et ce non point en dépit de Levinas: ce pas vers les marges est constitutif de l'éthique, à la différence de la morale des maisons.

44

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences sans doute, en tant qu'écriture, mais de l'école souvent aussi. Le poète a été pris par cet art, entre ses ancêtres (poètes) et son Monde (à maisons) il y a un décalage, c'est le tremblement; le jeu hormonal est pris par le graphé: retournement par rapport au Monde qu'il subissait et qu'il veut maintenant changer par des œuvres, des intensités surgissent qui poussent à l'art, selon un autre impératif, un autre 'il faut'. Sans qu'il sache comment: retrait diachronique. Le tremblement relève donc du Monde et pousse vers les ancêtres, ou vice-versa, ceux-ci font découvrir la pauvreté du Monde, provoquent le tremblement. Le retournement, c'est du jeu du graphé (ancêtres / Monde-autres) qui retourne sur le jeu hormonal, en modifiant celui-ci par des intensités inouïes, des tons nouveaux qu'il faut apprendre à moduler. Les ancêtres ici, c'est la diachronie, la non synthèse, le manque de sol pour l'un des pieds: d'où viennent les intensités,
les 'pensées'

- quand

elles veulent (Nietzsche)

- par

le chemin frayé par

le retournement énigmatique, tellement singularisant. Tandis que le 'faux pas' de la recherche des inventeurs en sciences et en philosophie résulte de la façon dont ils ont appris des ancêtres retrouvés à l'école et leur ont résisté, de leur passion de passionnés de compréhension et d'écriture46. Chez les poètes, hors des spécialisations conceptuelles et argumentatives, toute expérience, autant culturelle que du quotidien des maisons, peut leur servir de 'série' à composer avec d'autres séries. Si, dans leurs expériences avec autrui, il n'y a pas de synchronie possible, si l'autre est 'infini', visage inaccessible devant le poète, il y a toutefois synchronie dans les mots et les usages, condition d'événement. Celui-ci reste gratuit toutefois, et c'est peut-être la constellation dispersée de ces événements qui leur accorde une sorte de grâce anarchique, reconnaissable dans leur jeu d'écriture, dans la façon dont les grandes œuvres poétiques ont si puissamment augmenté la diversité (culturelle) sur terre, comme elles ont pour ainsi dire prolongé la fécondité prolifique de la sexualité (sublimée) bien au-delà de ce que celle-ci ne l'aurait pu réussir par ses seuls moyens. À l'instar des saints, ils échappent, sinon aux comparaisons valorisatrices, à toute lecture qui voudrait les aligner dans une sorte d'évolution ou de séquence ancestrale: saints et poètes seraient sporadiques à l'égard des contextes historiques. Que l'on approche leur énigme sous le nom de 'génies' (dont ils n'ont pas toutefois l'exclusif), aucunement le rapport à
46 Ou d'autres arts, bien sûr. Dont le 'il faut' (Picasso, par exemple: "la peinture est plus forte que moi; elle m'oblige de faire ce qu'elle veut") doit être lié à celui de la justice plus loin.

45

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida une divinité devient nécessaire: le jeu des traces culturelles et de celles résultantes de quelques événement saillants de leurs vies semble suffire. Ce n'est pas le cas des saints, si l'on a confiance en leur propre témoignage. La philosophie de la sainteté de Levinas 44. C'est où Levinas reste précieux, malgré les inévitables hésitations que l'on ait à le suivre dans l'ensemble de son propos. Marquons deux limites du point de vue de ce texte. 1) D'abord, il se situe à partir des écoles d'exercice spirituel, du moins celles concernant les Prophètes hébreux et les Philosophes grecs, en ceci que sa façon d'isoler le Bien avant toute ontologie, et sans qu'il y soit question du Mal, ne semble possible historiquement que dans cette double dérivation, notamment celle de Platon et de ses Formes idéales, dont celle de Bien justement a la primauté. Ce qui confirmerait sa façon de se référer à l'Idée cartésienne de
l' Infini47. 2) Ensuite, qu'il garde le départ de sa pensée dans le 'sujet'



la façon de la modernité européenne, de Descartes à Husserl, point de départ que le II Heidegger a dû abandonner dans sa rupture avec le Maître et avec son Dasein de 1927 (quoi qu'il en soit des attaches qu'il ait gardé, malgré l'Ereignis où il est enfin arrivé) -, semble suggérer que la
47 Mais comme il s'agit d'un Dieu 'au-delà de l'essence', au-delà des catégories ontologiques, et donc de l'existence aussi, le propos de Levinas n'implique pas forcément l'existence de ce Dieu (Derrida, Adieu à Emmanuel Levinas, 1997, Galilée, p. 181), et rejette explicitement la question d'un après la mort, immortalité de l'âme ou résurrection. Ce qui est quand même énorme, pour une pensée se réclamant de 'Dieu' : de celuici il n'y a que des traces, les humains pauvres, autres, dont on n'a accès qu'à leurs traces, leurs visages et paroles. On pourrait caractériser ainsi brièvement la démarche de Levinas par rapport aux Grecs: il est du côté de la priorité platonicienne pour la justice dans la cité (République), en secondarisant Aristote et son ontologie de la physis. Par rapport aux Européens, il garde la coïncidence du Dieu hébraïque avec l'Infini dans le fini de Descartes mais contre son ontologie du sujet, de même qu'il se retrouve dans la position kantienne de la raison pratique sans préséance de l'ontologie du savoir théorique; il garde donc un certain Descartes sans Descartes et un certain Kant sans Kant, s'il est vrai que Descartes est, bien plus que Kant, l'ontologie du sujet elle-même. On peut ajouter que la Bible, dont Levinas se réclame aussi en tant que philosophe, ignore l'ontologie et la philosophie, commence dans le Deutéronome par l'éthique (le Décalogue, chapitre 5) avant le droit (chapitre 12sv.), le désert avant l'anthropologie ancestrale de culture de la terre. Si l'on pense avec le primat du biblique, alors l'éthique doit précéder l'ontologie. La question se posera du comment de ce discours en tant que philosophique : je ne suis pas sûr que l'on puisse décider pour l'éthique, comme il prétend; le philosophique n'est-il pas toujours déjà ontologique? À suivre.

46

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences réflexion levinassienne resterait dépendante de l'opposition métaphysique entre l'âme et le COrpS48, sans place significative pour la 'nature' ni pour l'histoire. Ces limites sont celles d'un projet philosophique voulant subordonner les questions ontologiques de la connaissance à celles de l'éthique et de la justice, projet qui est en fait pour une bonne partie 'ontologique' lui-même, en ceci qu'il ne cherche pas à détailler le contenu éthique de la sainteté (elle n'en a pas) mais à décrire la structure de son 'sujet' en deçà de sa conscience, ce qui reste une tâche ontologique, au sens qu'il donne à ce terme49. En quelque sorte, il prend l'humain par en
48 ''Ne pas être autochtone, être arraché - de par une absence qui est la présence même de l'Infini - à la culture, à la loi, à l'horizon, au contexte [...] tel est le visage" ("Langage et proximité", 19945, p. 231). Cette notion de 'visage', retirée à son contexte mondain et à sa réalité empirique par la trace de l'Infmi en lui, serait-ce l'âme de Platon désontologisée, désubstantialisée ? 49 En effet, il semble que c'est de la conception européenne de sujet - 'substantialiste' (cartésien), 'formaliste' (kantien), 'intentionnaliste' (husserlien) et 'à structure existentiaire' (Être et temps) - impliquant toujours, selon lui, la priorité des tâches de pensée et connaissance, qu'il essaie de se dégager. Il garde toutefois, me semble-t-il, une sorte d'insularité entre visages (voir note antérieure), une 'transcendantalité', qui rend nécessaire la trace de l'Infini pour les rendre proches, à l'instar de la représentation classique chez un Leibniz. D'autre part, il semble bien que ses critiques à Heidegger 'ignorent' que celui-ci faisait un effort en partie parallèle au sien. J'ai cru comprendre que la préface fort enthousiaste qu'il a écrite pour le livre de M. Zarader (1986) rendait compte de la découverte de ce parallèle, qu'il aurait confirmé à J.-F. Lyotard, en juin 1986, l'année de la parution de ce livre-là (voir citation en 13. 29), en acceptant la comparaison qu'il fait entre son œuvre et celle de Heidegger, lui qui a tellement médit de l'ontologie heideggérienne (et de l'ontologie tout court), l'accepte en répondant très simplement: "nous sommes absolument d'accord, moi je n'ai parlé que du Heidegger de Sein und Zeit" (1986, pp. 86-88). Le contexte de la discussion ne semblant pas être 'cible' suffisante pour cet "absolument d'accord" si péremptoire, il doit viser l'ensemble de son œuvre. Si l'on tient compte que, dans l'avant-propos, P.-J. Labarrière dit que Levinas "prit soin de polir et parfois de compléter le 'script' de l'enregistrement tiré des débats" (p. 8), ceci pourrait valoir comme une sorte d' 'autocritique'. En tenant compte des "réticences" de Derrida devant l'usage levinassien du mot "éthique" - "une discipline assez tard venue dans l'histoire de la philosophie" (Altérités, J Derrida et P.-J Labarrière, ed. Osiris, 1986, p. 70), dont le déplacement deviendrait plus acceptable s'il "restitue ce qui était la condition de possibilité cachée, dissimulée en quelque sorte par la pensée grecque ou allemande de l'éthique" (idem, p. 71), le mot éthos disant l'habitation et ses usages -, on pourrait penser que c'est parce que cela nous est d'abord donné par autrui que nous sommes ensuite placés en situation éthique (non déterminée) devant l'autre, et donc que l'éthique de Levinas ne serait autre chose que le retrait donateur que nous avons emprunté à Heidegger, le rapport à autrui institué par la trace (dont l'exemple de la maternité). Mais il ne serait peut-être pas d'accord.

47

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida haut, par une sorte d'âme pas substantielle, qui n'est pas 'forme' de matière, proche peut-être du cœur hébraïque, à qui toutefois le corps reste subordonné. 45. Levinas s'explique ainsi sur le Dieu biblique: "Il est Bien en un sens éminent très précis que voici: Il ne me comble pas de biens, mais m'astreint à la bonté, meilleure que les biens à recevoir"50. La bonté du
saint, tout entièrement donné à l'Autre

-

au pauvre, orphelin,

veuve,

étranger immigré, c'est-à-dire à tout ceux qui n'ont pas de maison, qui sont en-dehors de la possibilité même de recevoir les biens de la bénédiction, au creux de la seule malédiction, promis à la mort, à la détresse -, cette bonté du sujet, ses usages et tout son talent tourné vers l'Autre, c'est le don de Dieu. Et non plus les 'biens' de la bénédiction, concernant sa nourriture et son habitation, celles de sa maison: le saint ne peut plus avoir de maison; mais il ne cherche pas non plus à satisfaire des envies autres et meilleures, que j'ai attribuées (peut-être à tort) aux écoles d'exercice spirituel. Ce don est donc, plus nettement peut-être, au-delà des maisons et de leur fortune, au-delà de l'ousia, de la bénédiction, puisqu'il n'y a plus de malédiction, quoiqu'il en soit des souffrances endurées (c'est peut-être ce qui justifie cette identification entre Dieu et le Bien, l'exclusion du Mal). D'autre part, ce don suppose les dons biologiques et sociaux et l'autonomie respective, l'effacement absolu des hétéronomies qui les ont donnés, c'est ce que Levinas appelle la séparation ou l'athéisme51, mais cette autonomie est, disons, mise au service de la bonté envers l'Autre, par une obsession dont la conscience ignore la
source, un impératif

- un

'il faut'

- plus

fort que le sujet lui-même, par

une hétéronomie qui ne s'efface pas. C'est le motif de l'otage, assez dur à nos oreilles (puisque on n'est pas des saints) : le saint est l'otage du pauvre52. Marginal sans doute, mais non plus vers les marges de la société: vers ses dessous, ses niveaux plus bas. Le terme de 'sur-nature' (au-delà de 1' ontologie) serait moins justifié ici, il s'agirait de quelque chose comme sur-sous-nature (au delà et en deçà), le 'sur-' devenant presque

50De Dieu qui vient à l'idée, Vrin, (1986),19923, p. 114. 51 Mais sans considérer que cette autonomie athée est déjà trace des autres; ici, dans ce texte, c'est de la pensée de Derrida que ce motif a été retenu. 52 Comme dans le christianisme primitif le 'serviteur', le 'minister' en latin, celui qui socialement est plus petit que, 'minus'.

48

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences l'inverse de la nature (de l'ontologie)53. Et c'est ce qui rend difficile de contester le recours à une diachronie radicale, à une trace qui n'ait jamais été présente, pas ancestrale donc, à un Il transcendant par rapport aux lois de notre immanence, qui soit plus forte qu'elles, cet Il infini, tout Autre, n'étant accessible que dans le visage, infiniment autre, de l'Autre pauvre, vulnérable. 46. Et pourtant. Levinas le signale lui-même parfois54, on retrouve au cœur même de cette 'nature' (ou ontologie) et de sa plus forte invention, la sexualité, on y retrouve des exemples de ce don, de cette bonté qui ne regarde soi, qui, selon le mot levinassien, arrache le pain de sa bouche pour le donner à l'autre 'ontiquement' vulnérable, petit et absolument démuni: les mères nourrissent leurs bébés par leur sang d'abord, par leur lait ensuite. Et pas que les mères humaines, toutes les femelles des mammifères: bien avant donc toute 'décision éthique'. Il ne s'agirait donc pas d'envers, mais plutôt d'oubli: de la maternité55 en tant que nœud de la béné(malé)diction. Il faudrait retourner au cœur de celle-ci,
53 L'un des arguments les plus intéressants de Levinas, c'est celui de "l'après-coup" de la sainteté: celle-ci révèle l'antérieur postérieurement, c'est-à-dire elle permet aux humains de se rendre compte du plus haut niveau de possibilités qui leur est ouvert, et donc de sa source, l'hétéronomie cachée, ontologique (que Derrida a pu mettre en relief, en élaborant le motif de la trace de l'autre au niveau de l'ontologie) ; la pensée levinassienne nous a révélé l'éthique exceptionnelle de la sainteté: comment la démesure de l'humain est ce qui le définit. D'autre part, son anti-ontologie semble permettre de penser la rupture des écoles d'exercice spirituel avec les envies des maisons et de la biologie comme une éthique autre que la morale des usages; puis, les incidences 'attirantes' de ces envies sur d'autres à leur tour, généalogiquement mais hors de la parenté, ont frayé des marges à contre-courant qui ont permis ensuite de retourner sur les civilisations pour les élever (mais jamais à ciel ouvert) ; y seraient compris, bien sûr, les envies de pensée, des artistes, etc. : toute la culture s'est forgée dans ces 'au-delà des maisons', epekeinas tés ousias. L'invention, bref. Qui serait d'elle-même 'éthique', en deçà des bénéfices 'ontologiques' qu'elles puissent rendre ensuite aux inventeurs. 54 "Dans la maternité (l'inquiétude du persécuté) signifie la responsabilité pour les autres - allant jusqu'à la substitution aux autres et jusqu'à souffrir et de l'effet de la persécution et du persécuter même où s'abîme le persécuteur. [...] L'expérience sensible en tant qu'obsession par autrui - ou maternité [...] les rapports maternels où la matière se montre seulement dans sa matérialité" (1996, pp. 121, 123-4). 55 Maternité en 1996 : pp.l09, 115, 119 (s'arracher le pain de la bouche), 130 (selon F. Bernardo, 2000). Si l'on se dit que le terme 'éthique' est fort équivoque pour dire la primauté du rapport d'altérité dans le discours levinassien, cette primauté par rapport à l'ontologique se trouverait, à la rigueur, dans la maternité mammifère, le lent retrait de la femelle dans la donation de ses nourrissons.

49

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida au souci du 'il faut manger' Œ 6). Et c'est sans doute pourquoi les Prophètes hébreux dont Levinas se réclame n'ont pas inventé un nouveau dieu, mais l'ont plutôt repensé, à partir de l'expérience du don dans la béné(malé)diction. Le (malé), c'est maintenant (au niveau de l'injustice sociale) l'accaparement du don reçu au-delà de ses nécessités et de celles de sa maison, au détriment de celles des autres, des sans maison: c'est ce qui empêche la bénédiction comme justice. "Quand tu auras mangé et te seras rassasié, quand tu auras bâti de belles maisons et les habiteras, quand tu auras vu multiplier ton gros et ton petit bétail, abonder ton argent et ton or, s'accroître tous tes biens, que tout cela n'élève pas ton cœur! N'oublie pas alors Yahvé ton Dieu [...]. Garde-toi de dire en ton cœur: 'c'est ma force, c'est la vigueur de ma main qui m'ont procuré ce pouvoir"'(Dt 8, 12-14a,17). C'est-à-dire, n'oublie pas qu'il s'agit de bénédiction, du don qui t'a été donné par le ciel et par la terre, par les règles de sagesse et justice de tes ancêtres (et donc de par leur Dieu). À la racine de la dette et de l'injustice qui précipitera la catastrophe, aux yeux des Prophètes il y a l'oubli de la bénédiction, de la multiplicité du don56. On n'est pas que des receveurs de la bénédiction, il faut qu'on en soit aussi des donateurs: il faut donner du don reçu pour continuer d'en recevoir. Les Prophètes voient la catastrophe qui s'approche: la promesse sacrée, ancestrale, de reproduction bénie pour tous, donc juste, cette promesse au nom de laquelle ils bénissent les maisons des Israélites n'est donc pas en train de se réaliser, c'est le tremblement qui les retourne. Les sanctuaires locaux, leurs petits dieux, arrêtent la circulation du don dans toute la maison d'Israël, il faudra un seul sanctuaire, un seul Dieu pour Israël (plus tard pour tout l'univers). Toutefois cela a échoué, et c'est de la 'descendance scripturale' des Prophètes que le peuple juif s'est refait une unité, la Bible devenant partiellement sacrée à son tour. C'est d'où Levinas écrit, à nouveau, l'exigence prophétique de donateurs du don reçu.

56 Il y aurait peut-être cette différence entre la démarche des prophètes hébreux et celle des autres "écoles d'exercice spirituel", qui se déplacent vers les marges des maisons et de leurs fortunes et désirs, vers d'autres biens spirituels, tandis que les prophètes ne lâchent pas les maisons mais s'opposent plutôt à leur injustice, à leur prépondérance sur les maisons les plus pauvres et leur ignorance des pauvres n'ayant même pas de maison (les orphelins, les veuves, les immigrés). Cette différence prophétique - la portée de leur
écriture concernant toute la maison d'Israël

- se

marquerait

dans "le pas en arrière" de

leur pensée: la fiction deutéronomiste de l'alliance au désert (Bible-Phil).

50

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences Il faut la justice! 47. Donner du don reçu: c'est cela la maternité et la paternité (donner à son tour le programme génétique reçu), c'est cela l'ancestralité aussi sacrée que culturelle, c'est-à-dire l'enseignement des usages (apprendre à autrui ce que l'on a appris), sans que l'on sache jamais qui va recevoir le don, la béné(malé)diction, et comment, avec quels talents. C'est plus que l'énigme, c'est la merveille du don: que l'on en fasse autre chose que ne voudrait le donateur retiré, c'est condition de diversité accrue. Les sociétés humaines, on l'a vu, ont toujours cherché à endiguer la cruauté de la loi de la jungle, d'abord par les solidarités des lignages, bien plus tard par les essais de d'aller au-delà de la guerre comme suprême loi inter-nationale - le 'malé' de la béné(malé)diction

- par

la promo-

tion d'une raison universelle, que l'on pourrait énoncer ainsi, comme loi générale de la reproduction des humains: donner du don reçu, de façon à ce qu'il soit fécond à toute l'espèce ou société ou langue-culture, de façon à ce que la diversité s'épanouisse par des croisements inédits entre les séries reçues. 48. Et d'abord c'est du premier 'il faut' ontologique (~~ 5-6) qu'il faut tenir compte: d'une part, il faut que cet humain-là, mon voisin étranger, puisse se nourrir et habiter; d'autre part, il faut la justice dans l'ensemble de la société, sur toute la terre. Ces deux 'il faut' sont à tenir indissociablement, et ceci multiplie indéfiniment la tâche de la justice. 49. Les sociétés à maisons, c'est la tendance à l'autarcie des sociétés traditionnelles à quoi s'oppose l'hétérarcie des sociétés modernes (11. 143-147). Le don préconisé par les Prophètes, c'est la sortie hors de la maison vers la maison voisine: "aime ton voisin comme toi-même" (Lévitique, 19,18). Il contre l'autarcie, l'accaparement du don, l'enfermement de 1"il faut!' social à la seule unité locale d'habitation, oubliées leurs voisines. Aujourd'hui, dans un tout autre contexte, on a le même problème, on trouve une abondance souveraine accaparée, protégée à son bon droit comme propriété privée, ignorante soit de ses voisins chômeurs, soit des sociétés lointaines que l'on appelle du Tiers Monde pour qu'elles se gardent bien loin du Premier (le Second ayant éclaté, l'intervalle ne
reste que plus béant). Or, la spécialisation des usages

- selon

les talents et

les choix de tout un chacun, puisqu'on n'hérite plus du métier de son père -, c'est que notre travail est du 'donner' à partir du don reçu (talent énigmatique, mais aussi savoir historique, ancestral, hérité), donner qui suppose que tout ce dont on a besoin pour habiter et qu'on ne fait pas soi-

51

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida même (plus d'autarcie) nous parvienne d'autrui (moyennant achat, payé de notre salaire, de ce que nous faisons, il va de soi). L'avantage évident
- ce que chacun fait ainsi est de meilleure qualité et durabilité

- concerne

tous, en tant que consommateurs, comme on dit, en tant qu'habitants de la terre. Que le lecteur regarde autour de lui, là où il est en ce moment: voit-il quoi que ce soit, dans sa chambre, ses meubles, ses vêtements, ses livres, etc., quoi que ce soit qui ne lui soit pas venu d'autrui? Ne suffit-il pas d'une panne d'électricité pour que tout individu d'une grande ville, aussi riche qu'il soit, ne reste paralysé ?57 C'est cet échange généralisé des dons, supposant l'autonomie et de ceux qui produisent et de ceux qui consomment, que le marché organise, sous la régulation de l'argent. Le problème, c'est que celui-ci, en tant que régulateur de la circulation et donc distinct des marchandises, séduit les envies: envié, il peut être accaparé et court-circuiter la circulation, en introduisant des dissymétries; sans cela, pas de capital. Il a dû le faire, dans le passé (esclavagismes ancien et européen) pour que le machinisme ait été possible. C'est pourquoi le souci de la justice a impliqué depuis toujours un combat contre les accapareurs du trop de ce que d'autres manquaient, cet accaparement étant aussi, et paradoxe de la béné(malé)diction, condition du progrès. 50. Autre est le combat de l'écologie. Ce mot dit discours (logos) sur l'habitation (oikos), et n'exclut pas de soi celui de l'économie. Je dirais que, portant son attention sur la qualité de I'habitation humaine et sociale sur la Terre, le discours écologique se développe, depuis une trentaine d'années, comme une évaluation critique du discours économique autant que de la technique moderne, dans une sorte de mouvement têtu d'en ramener les chiffres à leur point d'impact sur l'habitation. C'est-àdire qu'il répond à l'aveuglement structurel et de la science physique-chimique dans son laboratoire (9. 21) et du discours économique (11. 8657 L'individualisme empiriste et pragmatique est l'oubli de cela. On n'est que dans les liens sociaux indiscernables qui nous tissent comme don de la Terre-société, de la Terremarché, de la Terre-autrui. Et la difficulté de le comprendre vient de ce que ce tissu-don reste essentiellement dissimulé pour que je puisse être libre, le don se dissimule pour devenir fécond comme 'ma' liberté, 'ma' puissance de vivre. Comme pour chacun de mes voisins, de mes proches. Mais aussi tous ceux qui sont rendus lointains, séparés, exclus, de par la dure loi du capitalisme, par l'apartheid troisième vague. Et la violence soudaine des exclus n'est que leur réponse à la violence de l'exclusion: car on n'exclut que ce qui est structurellement proche. Et en excluant l'autre du tissu dont je suis tissé, je perds la part du don qui ne peut me venir que de lui, ou bien je risque de la recevoir comme violence.

52

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences 106), sans avoir à être, en principe, ni contre la science et la technique ni contre le capital, le marché et l'économie. Bien au contraire, I'habitation de la planète tient aujourd'hui dans l'alliance de la technique, du capital, de l'écologie et de la culture: contre les pollutions, autant celle de l'environnement terrestre, que celle des humains des villes violentes, que la bêtise des publicitaires médiatiques de tout poil. Le souci premier de l'écologie doit être celui de tenir compte de l'héritage reçu de nos ancêtres (c'est la culture) et d'en assurer la transmission à nos descendants, cet héritage qui est au cœur de la béné(malé)diction, donc toujours à trier critiquement, à évaluer. Laisser être l'étant, l'un des mots connus de la philosophie écologique de Heidegger, dit l'attitude de Justice: qu'il ne
suffit pas de ne pas s'y opposer, il faut laisser que le don

- passant

par

nous souvent - arrive. Technique-capital-marché ne servent qu'à cela. Or, les institutions ne le savent pas, d'elles-mêmes elles sont amorales, ne connaissant d'autre loi, d'autre éthique, que celle de leur reproduction (pourquoi leur faut-il toujours augmenter leurs chifftes? pourquoi n'oscilleront-elles en fonction d'autres buts que ceux du seul toujours plus de profit ?). Il en va tout autrement de chaque agent de ces institutions, dont le souci éthique de la Justice n'est pas à s'ajouter

une instance séparée - à son envie de vivre, mais doit séjourner au cœur de cette envie même. Car nul ne peut vivre sans que ce soit de par le don de la Terre, et ceci passe aussi par le don d'autrui, mon voisin, mon prochain. 51. Ceci vaut pour chacun de nous, mais n'a pas de remède à partir de la seule action éthique de tout un chacun. Celle-ci, les Grecs le disaient, revient surtout à mon bénéfice, à mon bonheur. La cité ne sera juste que de par le réseau civique d'actions éthiques, ce réseau se nommant Justice, Démocratie, Écologie, Éccconomie, Habitation. Et là encore, ce sont les traditions grecque et hébraïque qui nous ont légué les façons de résister à la dissémination du capitalisme, de façon à le contenir en tant que marché-technique-capital, pour l'habitation culturelle, poétique et juste, de la Terre. La tradition grecque nous a légué un État au plus proche de la cité, dont les lois sont discutées et votées par ses citoyens afin qu'aucun - maisons chez eux, institutions et familles chez nous - ne soit exclu par la trop grande puissance des autres. L'ordre du droit doit ainsi être celle d'un État démocratique et écologique. Devenu trop complexe, gigantesque, bureaucratisé, peu flexible, souvent incompétent, voire partiellement corrompu, voire inéfficace, l'État moderne

- comme

53

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida doit être complété par l'autre tradition, celle des Prophètes hébreux, qui met l'accent sur l'action éthique et juste des pères de maison, y compris le roi. En effet, on peut trouver dans cette tradition, relayée en Occident par la geste des grands mouvements spirituels chrétiens, la source de l'engagement pour la Justice de toute sorte d'associations de citoyens qui ne visent ni le profit, ni leurs envies à eux, mais font état de légèreté, de simplicité et petite dimension, de flexibilité, d'efficacité, bref de compétence et d'éthique58. Leur petite dimension

- qu'on

pense aux mouve-

ments écologiques, féministes, pacifistes, de défense des consommateurs, à l'Amnistie Internationale, à Médecins Sans Frontières, à toute sorte de
ONGs

- se

répercute sur une très vaste mobilisation

des opinions, publi-

ques et privées, dans des effets immenses de changement des façons de comprendre et d'agir de beaucoup parmi ceux qui n'appartiennent pas à ces associations, y compris parmi les agents de l'États et des institutions
économiques elles-mêmes. Réformistes par essence

- car

parties du cons-

tat que la révolution est désormais révolue -, elles ne s'opposent ni à l'État ni au capital-technique-marché, mais leur résistent pour les obliger à changer, à se réformer. Leur adversaire reste cependant bel et bien l'isme du capital. 52. La Justice ne s'impose pas, même pas aux injustes, mais surtout pas aux démunis: ils sont toujours 'munis' autrement, disons, on ne peut pas décider sans eux sur ce qui, de la justice, les concerne, car il s'agit de leur habitation sur terre. Toute décision - c'est déjà le cas des décisions des prédateurs et de leurs astuces pour chasser telle proie, des décisions de celle-ci pour s'en échapper - implique l'autre, donc le risque, le pari, toute réforme aussi. Et c'est pourquoi l'action de justice est nécessairement locale et concrète, elle doit commencer par savoir qu'estce qui, dans les unités locales d'habitation où l'on travaille tous les jours, est ressenti comme injustice. Les inventions techniques altèrent les usages et les questions actuelles concernant les chômeurs et leur exclusion relèvent de l'accélération de l'électronique. Or ces inventions visaient à faciliter les usages, donc la bvie des gens qui y travaillent. La justice ne concerne pas directement la technique (sauf pour la pollution, y compris pour les conditions de travail, la fatigue, etc.), mais plutôt les places dans les systèmes d'usagers: la façon dont elles sont accordées (par le capital) et les tactiques et alliances des usagers pour en faire leurs places à eux,
58 Herberto de Sousa, "As ONGs na década de 90", Transformaçoes, p. 133.

54

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences les meilleures possibles (4. 46-47). Ceci concerne les salaires comme partie du résultat de la production à diviser d'avec les profits du capital (là, où il ya 'lutte de classes', Il. 92-94), mais aussi les conditions de travail elles-mêmes, les cadences, le savoir requis des travailleurs et le respectif respect de leur autonomie, etc. D'autre part, dans un monde hétérarcique très lié, cette action locale doit rester attentive aux scènes nationales et internationales concernées par cette action, et c'est pourquoi il faut une compétence concrète et capable de globalité, disons, d'attention notamment aux conséquences politiques possibles des actions. C'est où il faut garder quelque chose des stratégies 'révolutionnaires' de naguère quand la révolution n'est plus de mise, pour que l'action locale ne reste pas insignifiante, pour que, en rapport (pas institutionnel, mais parfois concerté) avec d'autres actions ailleurs, il puisse y avoir des changements vers la justice à plus longue portée. 53. Là est le nouveau combat pour la Justice sur tous les fronts (chapitre 15), là est la nouvelle Internationale59, celle de tous ceux qui n'oublient pas le don. Mais ce nouveau combat ne va pas sans difficultés qui semblent souvent insurmontables et qui ne sont pas limitées à l'espace occidental de la Terre. Le jeu historique des sciences et philosophies en Occident dont il est ici question tend, semble-t-il, à séparer civilisation (voire sociétés) et géographie, à rendre toutes les grandes villes, partout, pareilles aux villes américaines, à rendre au terme occidental un sens purement historique. Nos grands-parents, qui aimaient les récits des voyageurs, savaient bien cependant que, plus on s'éloigne de chez soi, plus l'on trouve des différences. Il nous faut donc poser la question de notre rapport à ces humains d'ailleurs dont les usages, les sociétés, nous restent tellement étrangers, issus de très différentes traditions ancestrales, la question de savoir comment maintenir Terre et sociétés sans coupure nette, sans opposition conceptuelle, comment comprendre des civilisations qui n'ont pas connu de séparation philosophico-scientifique du même type que chez nous, comment dans les conflits inévitables chercher à ce que leurs cultures fécondent les nôtres autant que l'inverse. 54. On peut gloser un mot célèbre de Mai 68, mais en le faisant passer du registre du 'client qui demande' à celui de la transformation politique: "soyez réalistes, faites l'impossible", ce serait encore la leçon
59 Dont parle Derrida dans Spectres de Marx (15. 70-71). Il me confiait à l'époque que dans ce livre il n'y avait pas une seule phrase contre le capital. 55

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida des saints, entre autres inventeurs de transformation sociale. Faire la Justice impossible au-delà du droit actuel, dit souvent Derrida, pour réinventer un droit plus juste, comme cela est arrivé comme progrès dans le passé. Des catastrophes s'annoncent à l'horizon, disent les pessimistes. En effet, I'histoire humaine en est pleine, due à des méchancetés pour une très grande partie. Mais justement, si elle n'a pas sombré pour de bon, si la civilisation est arrivée jusqu'à nous, ce fut par le biais de très grandes générosités "impossibles", dont la culture garde le nom et la mémoire de l'œuvre de certains, héros, saints, innovateurs en tout genre, anonyme toutefois l'immense majorité. Et c'est pourquoi il y a des raisons pour rester optimiste, beaucoup de l'inaccompli du passé reste à venir, si on sait l'attendre60. Retour sur la question éthique 55. Peut-on profiter des très fortes propositions de Levinas sur l'éthique du visage sans être obligé d'accepter son opposition entre transcendance et immanence, entre éthique et ontologie, la subordination de celle-ci à celle-là? Peut-être, en retournant à la conception husserlienne de l"alter ego'61 - où 'alter' serait le substantif et 'ego' l'adjectif, si l'on peut dire ainsi: autre-qui-est-ego -, l'altérité irréductible, indéfinie, de l'Autre, mais en ajoutant dans l"ego' la similitude, des usages et de la langue pour commencer, celle de l'espèce humaine en dernière instance62. La transcendance qui rend toujours autrui énigmatique, indéfiniment autre, l'immanence qui en fait quelqu'un d'autonome 'comme' moi, avec une destinée unique et irremplaçable où il se joue comme celui qui doit décider, de par des règles reçues (hétéronomie effacée), en Dasein oscillant. L'attitude éthique dans une relation humaine implique indissociablement l'altérité de l'Autre et sa similitude à mon Ego, que son égoïté soit son altérité, énigmatique ainsi notre rapport, différent de celui avec 'mon' chien. 56. L'avantage serait qu'une telle éthique, au-dessus de la morale de ma tribu, soit valable pour tout humain, et pas que pour les saints. L"ego' oscille, on l'a vu, entre sa subjectivité, instituée par les usages sociaux des systèmes d'usagers où il est inséré, ses habiletés, talents et maladresses, et ses retraits vers la relaxation et le privé, chez soi; vers le sommeil et le rêve aussi, ses moments de plus grande vulnérabilité, où il
60 C'est le motif du messianique dans l'œuvre citée de Derrida (pp. 264-9). 61 Dont Derrida (1967, p. 187) a défendu, contre Levinas, la transcendantalité. 62 La xénophobie, c'est que l'immigré soit exclu de la similitude entre indigènes.

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10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences perd sa conscience et sait qu'il peut devenir fou, perdre sa tête, perdre son 'ego' justement, devenir la proie du bon plaisir des autres, aliénation dit-on. Or, c'est cette oscillation entre deux logiques (6. 39-41), entre l'(il)logique onirique et la logique sociale, qui nous force, non seulement à devenir 'ego' - moi, je... qui m'affirme face à autrui - mais aussi à renforcer cet 'ego' de mécanismes de défense, plus ou moins inconscients, nous a appris la psychanalyse. Mais il y a une autre sorte d'oscillation vulnérable, oh combien !, celle d'avoir à manger chaque jour, que peutêtre ne connaissent bien que ceux qui éprouvent ou ont éprouvé la faim. C'est pourquoi il faut élargir les mécanismes défensifs aux diverses dimensions d'affirmation de ce qui protège ce qui nous est 'propre' : de mes habitudes, mes choses et mes habits, de mon style et mes rituels d'étiquette sociale, de mes réputations, professionnelle et autres, jusqu'à ma maison, ma voiture, mes propriétés sociales, mes provisions pour le mois et mon compte bancaire. Ces divers sens du mot propriété (7. 3135) renvoient à cette sécurité défensive de l"ego' devant autrui ressenti comme menace, devant l'altérité, qui va des voisins et des proches parents aux étrangers les plus éloignés. Plus que de défense, nos mécanismes de propriété, surtout les plus spontanés, dissimulent, et d'abord à nos 'propres' yeux, cette vulnérabilité que nous enseignent toutefois les oscillations quotidiennes vers la relaxation, la fatigue et le rêve, quelques fois les peurs ou d'autres angoisses, les pleurs et les rires, les orgasmes, ces situations de tremblement où nous sommes à merci de..., bref, toute cette vulnérabilité indépassable (le Verfallen heideggérien, 14. 123) qui nous mène à renforcer les fondations de notre moi social, dans le jeu de pertinence et de dissimulation (5. 24-26). Plus peut-être que la jouissance égoïste, comme le voulait Totalité et Infini, c'est le fait que l'hétéronomie des autres ne s'efface pas, reste explicite et violente, c'est ce qui me ferme sur mon 'ego' (de ma force répondant à leur violence, 'ma' force venant d'eux). La relation éthique jouerait dès lors sur les deux partenaires. D'une part, il faut que le visage de l'autre me concerne, que sa vulnérabilité d'oscillant, de menacé par la folie, la faim, l'esclavage, la torture, la bêtise, la guerre, perce au-delà de ses mécanismes de propriété à lui, et me touche dans ma vulnérabilité, en deçà donc de mes mécanismes à moi, là oùje suis vulnérable d'avoir été donné par lafemme, d'avoir été donné au jour passif - nu, démuni - dans un passé qui ne m'a jamais été présent, en bref vulnérable de n'être que la trace d'autres. D'autre part, il faut que je réponde de cet appel, de cet impératif de l'humain (en der-

57

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida nier ressort, notre commune condition d'oscillants, de nés condamnés à la mort), non point en me substituant à lui ou en devenant son otage (ce langage n'est pas 'éthique', il semble s'opposer au retrait de la donation), mais en l'aidant à se libérer, à arriver à son autonomie d"ego' devant d'autres-egos (égaux), à son talent singulier d'habitant, d'usager, tout à
fait énigmatique pour moi

- et

c'est pourquoi je ne 'peux' pas me substi-

tuer à lui63 -, puisque je suis aussi aidé par lui à me libérer. La qualité éthique ici, c'est qu'autant lui que moi soyons atteints réciproquement au point sensible de nos vulnérabilités d'oscillants, apprenons à atténuer nos mécanismes de propriété, à devenir' alter ego', pas seulement des egos méfiants. C'est-à-dire, apprenons à ne pas dissimuler notre visage vulnérable, à perdre de nos poses affectées (d'im-puissants d'altérité, de sans visage), à devenirs plus légers et libres, plus féconds en libération d'autrui, les invitant, les appelant de notre détresse dissimulée, en en recevant l'appel de la leur. On est né dans la détresse, en ruines, à la merci de l'immense générosité des Autres, dont le don nous fait 'alter ego', êtreavec-les-autres. L'éthique sera la façon dont cet 'avec' devient, à son tour, donation qui se retire, gratuite. 57. Si cette opposition s'estompe, face à autrui, dans l'oscillation entre son altérité et mon égoïté et son vice-versa (ce que Levinas rejette fortement), Levinas ne serait pas très éloigné de l'éthique de l'aphorisme heideggérien que je citais, "laissez être l'étant", que l'on traduirait ainsi: laissez être l'autonomie de chaque étant, de chaque visage humain, en tenant compte de ses règles d'autonomie devant l'aléatoire, c'est-à-dire en jouant (explicitement, le cas échéant) sur ce qui, dans l'hétéronomie (cachée) qui l'a donné, l'entrave, l'aliène. Que le don rejoigne l'énigme de l'altérité, que le 'laisser être' soit manifeste par ses fruits impossibles de libération de l'Autre, peut-être autrement que je ne souhaiterais, mais toujours au-delà de ce que je peux. Comme toute invention de mécanismes d'autonomie à hétéronomie effacée, l'éthique du don relève de l'impossible, qu'il faut faire impérativement. Énigme: "sans que je sache comment", selon le mot en épigraphe. 58. Un autre motif décisif chez Levinas, que l'on apprend de l'autre l'idée d'infini (ce n'est pas innocent que le mot 'idée' ait une
63 Chez Levinas, cette substitution n'est jamais illustrée, on ne comprend pas de quoi s'agit-il, comment l'autre n'en serait-il pas écrasé, je ne suis pas sûr que les saints le fassent. Si ceux-ci n'arrêtent point, ce n'est pas à cause de 'l'infiniment autre' de tel ou tel, c'est qu'il y a toujours trop de 'pauvres' à la libération desquels il faut aider.

58

10. La Trace de L'Autre ou L'Enigme du Don au-delà des Sciences place si essentielle dans sa pensée), laquelle dépasse ce que l'on peut penser (l'indéfini de l'altérité, dirais-je), aide à poser mieux, plus que comprendre, la question de l'énigme de toute apprentissage, de la langue de sa tribu par exemple majeur. En effet, l'in-fans, celui qui ne parle pas, est absolument incapable de parler, de penser-en-Iangage : autrui lui apporte une démesure incroyable, quelque chose dont il est totalement dépourvu, une langue ancestrale; et il parlera; mais sur un point il 'dépasse' les autres qui lui apprennent, en ceci qu'eux, ils ne peuvent pas le 'faire' parler, ne savent ni peuvent rien pour sa voix et timbre, pour son style et talent; en effet, et c'est toujours l'énigme, elle / il pourra devenir Hannah Arendt ou Isaac Newton, c'est-à-dire des gens qui ne seront jamais satisfaits des réponses trouvées à leurs questions. La démesure de l'Autre n'est donc pas sans quelque réciprocité, qui pourtant ne défait pas cette démesure de l'ancestralité : dans leur savoir, la part reçue des ancêtres est infiniment plus étendue que la leur, ''juché sur les épaules de géants", disait Newton. 59. Chez Levinas la place de l'expérience que le traumatisme devant l'intolérable, selon le mot de Foucault - aurait dans l'appel éthique renvoie historiquement en Occident, aussi bien dans la tradition juive que dans la chrétienne, au Dieu des deux Bibles. La sainteté y relève de la foi, fût-elle 'agnostique' au niveau ontologique, comme chez Levinas luimême: son discours, axé sur le couple d'opposés transcendance / immanence, me semble relever sinon d'une sorte de théologie désontologisée (dans la mesure où il suppose l'expérience de la sainteté illuminée par la Bible comme parole de Dieu), au moins d'une désontothéologie, ou, peut-être mieux, d'une ontothéologie désubstantialisée (de même que les pensées de Heidegger et de Derrida ont été ici traitées comme des ontologies désubstantialisées). Dans ce cas, il prend l'expérience des saints comme expérience humaine (très haute, personne ne le contestera) et la Bible comme texte écrit par des humains. La question serait dès lors celle de savoir si cet excès, cette rébellion contre le statu quo injuste qui pousse les saints à aller au-delà de ce qu'ils peuvent, doit absolument avoir recours à Dieu comme sa source, ou bien s'il suffira de penser l'Infini comme faisant partie du discours de l'héritage 'spirituel' (ni sacré ni tout à fait culturel), du don reçu de certains ancêtres, qui le sont devenus, dans nos sociétés à culture, parce qu'eux aussi ont été rebelles aux contextes injustes de leur temps (à l'instar, mutatis mutandis, d'autres inventeurs). On ne pourra pas trancher, probablement, mais en tout état

59

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida de cause la transcendance levinassienne fait partie de ces traditions, on peut la penser comme une quasi-transcendantalité (13. 55-56) qui a recours au discours des ancêtres comme retirés (de leur contexte de vie) audelà de la mort. 60. Ici Levinas reste, sinon incontournable, tout au moins très fécond. Son motif du visage (et de son énigme indéfinie), du visage comme trace de l'Autre humain, peut permettre de penser pourquoi je suis plus qu'un usager, pourquoi, le langage étant toujours ouverture hors de mon contexte à autrui, je peux avoir des rapports d'amitié envers tel ou tel autre 'visage' (détaché, lui aussi, de ses places d'usager), ou encore comment je peux me rebeller contre le système des usagers où je suis inséré, toujours 'malgré moi', poussé par un 'il faut'. Réponse de Levinas: "les institutions et l'État lui-même peuvent être retrouvés à partir du tiers intervenant dans la relation de proximité [le droit à partir du visage de mon prochain, parce que celui-ci a aussi des prochains tiers]. Peut-on déduire les institutions à partir de la définition de l'homme 'loup pour l'homme' plutôt qu'otage de l'autre homme? Quelle différence y a-t-il entre des institutions naissant d'une limitation de la violence ou bien naissant d'une limitation de la responsabilité? Au moins celle-ci: dans le second cas, on peut se révolter contre les institutions au nom même de ce qui leur a donné naissance"64. Ma proposition ici des institutions ne suit aucune de ces 'déductions', mais est bel et bien obligée de tenir compte de la (quasi) transcendantalité du visage pour comprendre comment ces systèmes peuvent être améliorés dans l'histoire et pour qu'il y ait donc une avancée vers plus de démocratie, vers plus de justice.

64 Levinas, Dieu, la mort et le temps, Grasset, 1993, pp. 214-5, cit. par F. Bernardo (2000),p.656,n.427.

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11. ARTICULATIONS DE SCÈNES
1. On pourrait dire qu'il s'agira maintenant ici de développements divers autour de la troisième thèse d'ontologie (avant le chapitre 14), des d'exercices de 'logique', bien que je n'aie jamais pratiqué la discipline traditionnelle qui porte ce nom. La 'logique' - la discipline de l'argumentation, des 'syl-Iogismes' du logos, des logoi les uns avec (sun) les autres faisant un argument - n'est pas séparée, chez Aristote son inventeur, de son autre invention, 'l'ontologie' de la nature ou phusis. Les arguments valent par des règles logiques, sans doute, mais celles-ci sont tout autant ontologiques, le 'sujet' que l'on prédique est un étant de tel genre et espèce, et de cela dépend le syllogisme lui-même. Autrement dit - puisqu'on a annoncé au chapitre 2 qu'il s'agira ici d'un retour à Parménide -, chez le parménidien Aristote, il n'y a pas encore de 'séparation', dans le motif de l' ousia, entre la première et la seconde, entre la substance et l'essence des latins (13.6-18). Pour m'occuper du détail de cette troisième thèse d'ontologie (ou de phénoménologie: puisqu'il s'agira d'articulations entre assemblages, on sera au niveau des phénomènes), je pourrai donc parler tout autant de 'logique' : il s'y agira d'exercices où l'on fera des déductions à partir des caractéristiques de diverses scènes scientifiques et de leurs articulations, d'une façon qui, faute d'expérience scientifique, dépendra du 'logique', au sens large du raisonnement. C'est en effet ce qui sied à un non-spécialiste dans les matières en question (pour faire de la phénoménologie ici, il faudrait une compétence scientifique multiple).

l - AUTOUR DE LA QUESTION DE L'ÉVOLUTION
Des molécules à carbone aux cellules 2. Comment penser l'origine des cellules? Quelles difficultés et étapes peut-on y repérer, quelles énigmes aussi? F. Gros raconte com-

Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida ment S. Miller, en 1953, montra "[...] qu'en déchargeant des ultraviolets dans un mélange de gaz dont la composition est proche de celle qui devait prévaloir au début de l'existence de notre planète... ce sont pour l'essentiel des bases nucléiques et des acides aminés qui se forment" (p. 184). Cette citation permet de mettre notre point de départ dans cette 'soupe', comme on dit, ce bouillonnement de molécules à carbone que l'on retrouve comme pièces maîtresses de toutes les cellules, dès les bactéries et virus aux organismes végétaux et animaux les plus développés. Dans une certaine extension de la mer, ces molécules sont attirées (ou repoussées) les unes vers les autres dans un "bricolage moléculaire incessant" de "jeux sélectifs savants", ce sont des expressions de Gros (p. 207), attirées (ou repoussées) par leurs forces électromagnétiques respectives qui créent des liaisons de covalencesl, forces intramoléculaires, liant des micromolécules à carbone, des métabolites, et donnent ainsi origine à des macromolécules, qui peuvent se défaire à nouveau ou bien au contraire s'accroître d'autres molécules encore, jusqu'à que l'on soit arrivé aux macromolécules nécessaires pour que des cellules soient envisageables. Jusqu'ici il ne faut que le jeu du hasard sous la pression du nombre plus ou moins grand de molécules, car, étant donnée leur composition, elles ne peuvent résister à ce jeu d'attraction et repoussement, disons que c'est une constation, une évidence de la chimie du métabolisme cellulaire, relevant du principe d'inertie en Chimie. 3. Bricolage, disait Gros. Pensons à des oiseaux qui construisent leur nid, les débris qu'ils trouvent et utilisent sont déjà adéquats, de par leur dimension, consistance, forme, au rôle qu'ils vont jouer dans l'architecture du nid. Disons que pour arriver à la cellule il faut aussi que ses matériaux soient préformés et capables de retrouver leur emplacement dans la cellule, à la façon du nid mais sans oiseaux, en milieu liquide et à une échelle bien plus petite. Par le jeu du seul hasard. Pour admettre ceci, il faut d'abord tenir compte de l'une des acquisitions fondamentales de la biologie moléculaire, qui justifie le nom de cette discipline: qu'il n'y ait plus à tenter de lier structure chimique de la molécule et caractéristique
1 C'est la raison du privilège des atomes de carbone, qui, "mieux que tout autre élément, est capable de contracter avec lui-même des covalences stables" (Ene. Universalis, art. "Organique (Chimie)"), étant le premier atome dans le Tableau Périodique à avoir 4 électrons libres pour parvenir à l'octet. L'azote et l'oxygène le suivent dans le groupe, le phosphore étant de la même période que C au groupe suivant Ce sont, avec l'hydrogène, les atomes préférés des vivants.

62

Il. Articulations de Scènes ou propriété biologique, que la structure chimique d'une molécule2 est sa fonction dans la cellule. Telle molécule est une fibre capable de fonctions structurales de soutien et protection, telle autre un lipide capable de devenir élément de membrane, une autre encore un ATP réservoir d'énergie, puis une molécule à acides ribonucléiques qui sait s'auto répliquer, puis encore un enzyme catalyseur de telle protéine, et ainsi de suite. À l'instar du fer et du granit, qui, de par leurs atomes, ont des propriétés qui les rendent utiles pour la construction, ou bien du sel et de l'eau pour la culinaire, ou bien les quelques étranges propriétés des synthétiques industriels (chimie organique). On peut ainsi proposer que le "bricolage moléculaire incessant" ait abouti à une architecture cellulaire, dont la membrane semble essentielle, en ceci qu'elle partage les molécules qui sont à l'intérieur de celles qui pressionnent à l'extérieur: sans fermer tout possibilité d'entrée de nouvelles molécules, elle y introduit un tri. Ainsi est garantie momentanément la stabilité du jeu des molécules intérieures à la membrane par rapport au jeu de celles de l'extérieur. Il va de soi qu'il faille aussi que le hasard ait rendu possible momentanément un taux équilibré des macromolécules non architecturales et des métabolites, compatible avec les conditions internes (de pression et température) de l'ensemble et avec celles de l'extérieur. 4. J'ai introduit deux fois le mot 'momentanément'. Le grand problème, en effet, devient celui de garantir la durée, la permanence de cette stabilité trouvée au hasard, que le hasard est donc à même de défaire le moment suivant. Or, une cellule en tant qu'assemblage de molécules à carbone est justement la trouvaille d'une double syn-taxis assurant le contrôle, la domination du hasard de la pression du jeu moléculaire (qui déborde la cellule et ne peut jamais être annulé par elle), permettant à l'assemblage de ne plus laisser chacune de ses molécules subir leur inertie chimique dans le jeu du champ des forces attractives de milliers de molécules de cette région liquide, de lui 'imposer', dans certaines limites, son ordre3 à lui, assemblage. S'il a fallu poser l'hypothèse de l'acquisition hasardeuse de la stabilité d'une architecture cellulaire et de son équilibre interne, de la conquête d'une cellule comme 'espacement' momentané de molécules, il y a toutefois une plus grande difficulté encore, celle de l'acquisition, également ha-

2 Qui ont plusieurs niveaux dans les macromolécules. 3 Taxis, en grec.

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Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida sardeuse, de sa 'temporalisation'4, de la reproductibilité du premier acquis. Sans elle, pas d'assemblage, par définition. 5. Admettons qu'une macromolécule d'acides ribonucléiques A+B+C+D+...+N ait révélé une plus grande capacité de durer dans son enchaînement de molécules, que des aminoacides soient attirés par leurs forces attractives de façon à se placer en parallèle avec la séquence A+B+C+D+...+N et à s'enchaîner P+...+W+X+Y+Z, en formant ainsi une molécule inédite dont les propriétés s'avèrent essentielles à la durée de la cellule, par exemple parce qu'elle arrive à jouer un rôle enzymatique réversible sur la fabrication d'autres macromolécules, pouvant donc jouer sur leur taux en rapport avec celui des métabolites W, X, Y, Z, etc., d'acides aminés. On aurait acquis ainsi deux choses qui me semblent aller de pair dans le métabolisme. La première - ce que l'on appelle colinéarité, programme, code, une matrice (à triplets d'acides nucléiques)
traduite dans une molécule (à unités d'acides aminés)

- est,

je crois, la

trouvaille décisive de la vie: une molécule 'enseignante' apprend à une autre l'ordre structural de sa composition chimique5. C'est-à-dire qu'il ne faudra plus attendre le hasard pour avoir telle ou telle macromolécule essentielle (notamment les architecturales) à la cellule: dès qu'elle ait les métabolites nécessaires (acides aminés, nucléiques, etc.), elle peut se la faire fabriquer d'elle-même. La seconde rend possible le fonctionnement par boucles à enzymes6, en rapport homéostatique avec les molécules pressionnant de l'extérieur, de façon à garantir l'équilibre intérieur (les taux de bonne pression et de bonne température, etc.) et le triage à la frontière. La difficulté concerne le motif même de scène (cellulaire), son
4 'Espacement' et 'tempora1isation' sont des catégories derridiennes, on s'en souvient (2. 39). 5 C'est cette molécule à propriétés d' 'enseignante' qui est retirée du métabolisme et du jeu des attractions électro-magnétiques qui le tient, pour ne pas être dégradée, pour être conservée la même. C'est l'invention de la trace biologique. 6 Chaque enzyme synthétise une protéine spécifique, et elle seule, jouant selon les concentrations du substrat (métabolites) et du produit fmal (protéine) ; mais il catalyse aussi la dégradation de sa protéine (réaction inverse), par répression ou retro-inhibition de la synthèse (Ene. Universalis, art. "Enzymes"). C'est-à-dire qu'il joue un rôle d'autorégulation homéostatique vis-à-vis de la cellule: garantir le taux de sa protéine (idem). Le chapitre 4 de Monod, 1970, raconte assez bien comment les "enzymes allostériques constituent à la fois une unité de fonction chimique et un élément médiateur d'interactions régulatrices; leurs propriétés permettent de comprendre comment l'état homéostatique du métabolisme cellulaire est conservé au maximum d'efficacité et de cohérence" (p. 98). Aussi F. Jacob, 1970, pp. 303-5.

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11. Articulations de Scènes immotivation face à la scène moléculaire précédente et à son champ de forces électromagnétiques: d'une part, le processus n'a pu être que très lent, d'autre part ses divers éléments structuraux sont tous nécessaires à l'ensemble, il faut leur simultanéité. Ceci n'est un cercle vicieux que du point de vue d'une causalité classique: c'est le cœur de toute vraie invention qui se crée sa cohérence interne, sous pression externe, et du même coup sa reproductibilité. Comment peut-on donc penser logiquement ces deux acquisitions, d'un ARN et de l'homéostasie enzymatique? Il faut à nouveau compter sur le fait que la structure chimique d'une molécule est sa fonction biologique: celle de la structure primaire des molécules des ARN à acides ribonucléiques est de pouvoir 'enseigner' d'autres molécules (à acides aminés ou à acides nucléiques) à s'enchaîner selon le même ordre; ensuite il faut compter sur le fait que cette structure linéaire, en 's'enroulant' en trois dimensions, gagne des liaisons secondaires (géométrie cristallographique en hélices ou feuillets glissés) et tertiaires (repli sur elle-même) plus faibles (que les covalentes de la chaîne primaire) qui leur rendent des propriétés biologiques nouvelles fort importantes justement pour leur durabilité et pour l'assemblage. Physiquechimique égale donc à biologie: c'est cela la biochimie, à la différence de la chimie organique. Il me semble ainsi que ces acquisitions, 'n fois' de suite avec 'n'aussi grand qu'il ait fallu, aient été possibles par le jeu du champ électromagnétique des molécules à carbone et son hasard, dans la très lente patience sans laquelle aucune évolution n'aurait été possible. Et sans doute que ce champ devient lui-même bien plus complexe (Monod le signale, p. 181). Le tournant de la biologie théorique (M. Barbieri) 6. Dans le paradigme canonique que nous avons utilisé jusqu'ici, celui de la 'détermination' du métabolisme cellulaire par l'ADN, il ne me semble pas que l'on puisse aller plus loin dans ces suppositions concernant les origines. En 1988, au cours du débat qui a suivi une conférence de François Jacob à Lisbonne, il m'avait répondu, à propos de cette difficulté du déterminisme génétique et de l'impasse logique sur l'évolution, qu'il n'y avait pas de modèle alternatif. Voici que j'ai cru en trouver un dans la théorie ribotypique ou sémantique de l'évolution de Marcello

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Le Jeu des Sciences avec Heidegger et Derrida Barbieri7, qui permet d'envisager autrement cette 'impossible' question de l'origine de la vie. Il appelle des ribosoides "les systèmes moléculaires contenant le sucre ribos : ATP, nucléotides, transferts, messagers et ribosomes' par exemple, sont tous des ribosoïdes. En plus, j'ai donné le nom de ribotype au système formé par tous les ribosoïdes de la cellule et j'ai proposé la 'théorie ribotypique', à partir de deux concepts: la cellule n'est pas une dualité de génotype et phénotype, mais une trinité de génotype, ribotype et phénotype, et la vie, à la surface de la Terre, a son origine chez les ancêtres des ribotypes" (p. 113). Les ribotypes étant le mécanisme spécifique de la cellule, celui qui 'fabrique' les protéines8, il en propose l'antériorité phylogénétique dans une première phase de l'évolution, concernant des protoribosomes (entre il y a 4.6 et 3.6 milliards d'années de la Terre) : il s'agissait de molécules-mécanismes polymorphes, composées d'ARNs divers, capables de s'auto agréger et de polymériser des aminoacides au hasard, qui ont donc produit pendant un mil7 M. Barbieri, Teoria semântica da evoluçào, 1987. Sans compétence pour l'évaluer en elle-même, je me suis rendu, fasciné, à la beauté de l'exposé, une merveille de clarté, rigueur et brièveté. C'est le récit de 1'histoire des principales découvertes et théories depuis Cuvier et Lamarck, soit en en marquant les limites, soit en les laissant comme des pistes ouvertes pour le récit final, qui, tel un roman policier classique ("se lit comme un roman", dit R. Thom dans la préface), les reprend de façon harmonieuse et fort convaincante. En moins de 200 pages, c'est une leçon

- unique

d'intelligence

- d'histoire

et

de théorie de l'évolution. Je n'arriverai point à résumer cette théorie, tellement elle est complexe et joue sur des détails spécialisés. Comme dans tous les grands textes de pensée (littéraires ou d'essai), c'est son travail minutieux dans le détail qui résiste au désir de résumer. Les essais dans ce cas, par règle, ne sont pas loin d'un changement de paradigme. Très finement, il réhabilite Lamarck comme le premier grand théoricien de l'évolution, pas inférieur à Darwin et 50 ans avant lui. "Sa théorie était fondée sur trois hypothèses, dit-il: 1) [a] la vie a surgi à la surface de la Terre sous forme de microorganismes [b] par génération spontanée; 2) [a] les organismes se sont altérés et adaptés à l'environnement, [b] moyennant l'hérédité des caractères acquis; 3) [a] la complexité des organismes a augmenté avec le temps, [b] parce qu'il y a en eux une tendance intrinsèque qui les pousse vers des niveaux d'organisation de plus en plus complexes." Il propose de distinguer sa proposition des mécanismes de l'évolution, marquée par [b], qui sont faux, de celle de sa théorie de l'évolution, marquée [a], c'est-à-dire, les trois hypothèses fondamentales sur l'origine de la cellule, de la diversité et de la complexité; ce qui lui permet de conclure: "de cette façon, Lamarck a été le premier à formuler la théorie correctement" ; et d'avouer plus loin: "le fait que l'on ne rappelle, par rapport à Darwin, que ses idées justes et, par rapport à Lamarck, que ses idées erronées, c'est quelque chose que franchement je n'ai jamais réussi à comprendre" (pp. 20, 22). 8 Tandis que, ajouterai-je, les gènes (le génotype) spécifient l'espèce et les protéines (le phénotype) les divers tissus.

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