Le moment du soin

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Français
187 pages
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Description

Si le moment présent est le moment du soin, c’est-à-dire non pas seulement d’une vulnérabilité généralisée mais de l’activité humaine qui doit y répondre dans tous les domaines, il faut penser celle-ci dans sa spécificité, sa diversité et ses ruptures, de la technique à l’éthique, de la vie à la justice : c’est le but de ce livre qui en propose à la fois une étude synthétique et des applications ouvertes. Il fallait ressaisir l’unité du soin, ce par quoi il unifie non seulement un acte technique indispensable et une relation humaine fondamentale, et sa tension interne, la violation à laquelle il répond mais qui le menace aussi, et qui lui donne sa portée morale et politique. Il fallait ensuite approfondir cette étude sur des aspects précis qui posent chacun des problèmes singuliers et majeurs : la pandémie ou les soins palliatifs, les violations politiques et historiques. Il fallait enfin ouvrir les discussions sur les divers points et avec les diverses approches qui tissent conjointement le moment présent. C’est l'objet de ces chroniques, publiées deux années durant dans la revue Esprit, qui répondent à la question liant aujourd’hui notre fragilité et notre fermeté : à quoi tenons-nous ?

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Publié par
Nombre de lectures 10
EAN13 9782130641032
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Frédéric Worms
Le moment du soin
À quoi tenons-nous ?
2010
Copyright
© Presses Universitaires de France, Paris, 2015 ISBN numérique : 9782130641032 ISBN papier : 9782130575160 Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
Présentation
Le moment historique que nous vivons aujourd’hui, en ce début de siècle, se caractérise par de nouvelles vulnérabilités. Il appelle donc, pour y répondre, un renouveau de l’idée (et de la pratique) du soin. Mais il retrouve ainsi, du coup, l’un des enjeux fondamentaux de la vie humaine. Tel est le double but de ce livre : répondre aux problèmes les plus urgents du présent montrer que l’idée de soin nous révèle les relations et les ruptures les plus vitales entre les hommes. Le soin est deux fois premier : il n’est pas seulement soin de quelque chose, réponse à des besoins, condition de la vie il est aussi soin de quelqu’un, comportement adressé, constitution d’un sujet. Ce sont les « deux concepts du soin » qu’étudie la première partie du livre, en allant jusqu’à leurs enjeux ultimes (ainsi dans les soins « palliatifs »). Mais le soin est deux fois menacé : par un risque extérieur, vital, mais aussi par un risque intérieur, moral : la violation, qui en révèle la signification éthique et politique, et qu’étudie la deuxième partie du livre. Il s’agit alors, sur cette base qui permet de s’y orienter, d’ouvrir l’étude des événements et des problèmes, des réflexions et des œuvres tissant le moment présent, ou plutôt qui le constituent comme un moment (les « catastrophes », l’« urgence », la concurrence des victimes, mais aussi l’amour, l’éducation, le « care »). C’est l’objet de la troisième partie, réponse à la question ou à l’exclamation qui lie notre fragilité et nos principes, la vie et la justice : à quoi tenons-nous ?
Table des matières
Introduction Soin Violation À quoite-nons-nous ? D’où l’on peut repartir
Prèmiere partie – Le soin
Chapitre 1. Les deux concepts du soin Définition et distinction Le modèle parental et la portée ontologique du soin Le modèle médical et la dimension politique du soin La relation de soin, modèle des relations morales ? Chapitre 2. Pandémie et justice : entre soin et politique Il reste des soins Il reste des règles Il reste des relations Au-delà de ce qui reste Chapitre 3. Le soin ultime sur l’idée des soins palliatifs Soins palliatifs et soins médicaux : quelle priorité ? Soins palliatifs et soins parentaux : « cris et chuchotements » Pour aller plus loin Deuxième partie – La violation Chapitre 1. Penser la violation Le sentiment de violation Entre la relation à soi et la relation à l’autre Violation et protection Des violations aux relations Chapitre 2. Quand les relations deviennent-elles morales ? « Relations à » et « relations entre » « Relations entre » et violation Entre relations et violations Chapitre 3. La négation comme violation du témoignage Violation et témoignage Les trois degrés de la négation De l’expression à la justice
Troisième partie – À quoi tenons-nous ? Chapitre 1. La catastrophe et l’injustice Chapitre 2.L’enfantou la double invraisemblance du présent Invraisemblances nécessaires Recul, trahison, effondrement Des relations Chapitre 3. Au-delà de la concurrence des victimes Des actes et non pas des essences Un tiers, et non pas une concurrence Ni surnégation ni suraffirmation Chapitre 4. « Vivant jusqu’à la mort » (sur une formule de Paul Ricœur) Le désir de vivre La mort des proches Le meurtre Le vivant, le survivant, le moment présent Chapitre 5. De la non-justification Trois justifications ? Trois relations ? Chapitre 6. Le tissu solide et déchiré de l’éthique De la morale à l’éthique Se souvenir, oublier, pardonner ? Trois questions Chapitre 7. Y a-t-il encore un avenir ? La joie et la catastrophe, plutôt que la crainte et l’espoir ? Catastrophes, désillusions, joies du présent Chapitre 8. Entre puissance et impuissance Puissance et impuissance, entre pouvoir et justice Une double réorientation Chapitre 9. Importance et fragilité de l’amour L’importance de l’amour La fragilité de l’amour Chapitre 10. Critique de l’exception Deux problèmes Trois critères Un principe Chapitre 11. Soin, éducation, travail
Le travail à la lumière du soin et de l’éducation Le soin et l’éducation, à la lumière du travail : une indication Chapitre 12. Le moment d’entendre L’œuvre-témoignage Le recueil Le siècle La relation Chapitre 13. Sur l’idée de « solidarité active » Une tension implicite Une tension explicite ? Une généralisation ? Chapitre 14. Paradoxes de « l’apocalypse » Paradoxe de la violence Le clos et l’ouvert Les catastrophes, entre vie et justice Chapitre 15. Précis de la rupture (« prenez soin de vous ») La « rupture », entre perte et violation Au prisme de la rupture : « prenez soin de vous » Rupture et relation : « prenez soin de vous » Chapitre 16. Prendre la sauvagerie au sérieux Un déchirement réel Pratiques locales et appartenances Justice globale et relations morales Chapitre 17. Remarques de méthode Recoupements Négativité, création Chapitre 18. Un risque majeur : l’injustice Deux catastrophes, deux injustices ? Quel discours de justice ? Utilité de la justice Annexe 1. Le soin et lecareNon seulement un sentiment mais une activité Non seulement un secours, mais une technique et une relation Quelle(s) institution(s) pour ces reconnaissances ? Annexe 2 . Ce qui est atteint dans le cerveau Être un cerveau ?
D’un cerveau à l’autre ? Remerciements Index des noms
Introduction
’expression qui donne son titre à ce livre, « le moment du soin », y sera prise Lentre les deux sens les plus extrêmes qu’elle puisse sans doute recevoir. Ce sera d’abord l’instant de l’urgence vitale, ou mortelle, qui nous révèle tout à coup une double dépendance vis-à-vis du monde, mais aussi d’autrui (que nous appelons alors « au secours »). Mais ce sera ensuite, en un sens tout à la fois très large et historiquement situé, le moment présent dans son ensemble, l’époque, si l’on veut, où nous vivons, comme si celle-ci pouvait se caractériser par une sorte d’extension de cette vulnérabilité, de cette urgence, des réponses à y apporter, à tous et à tout – concernant donc non seulement les individus mais les collectivités, jusqu’à l’ensemble de l’espèce, ainsi que l’instant des « catastrophes », les temps qui les précèdent ou les suivent et, finalement, le sentiment même de « l’histoire », aujourd’hui. Cependant, le but de ce livre n’est justement pas de relier d’un coup ces deux extrêmes. Bien au contraire, il s’agit d’éviter le risque qu’il y aurait à les rabattre l’un sur l’autre. Rien ne serait plus dangereux d’abord, mais aussi tout simplement erroné et faux, et cela dans tous les domaines, que de réduire le présent à une « urgence » vitale, en un sens qui écraserait tout le reste. Mais il y a un risque inverse, qui ne doit pas moins être évité. Il serait tout aussi grave, e n effet, de dénier cette « vulnérabilité » qui, tout à la fois, surgit aujourd’hui de risques nouveaux et nous ramène à notre condition d’être vivant. Tout le problème est là : comprendre comment le moment historique que nous vivons peut se rattacher à ces nouveaux risques sans s’y réduire, sans se ramener à l’objectif apparemment minimal de la « survie ». Cela implique aussi, voire surtout, de comprendre comment notre vie elle-même, individuelle et collective, dans son apparente « dépendance », ne s’y réduit pas, y retrouve au contraire de l’intérieur ceci : un sens, des exigences, des principes et une histoire. L’effort tenté ici consiste alors à montrer que ce qui relie ces deux situations extrêmes n’est pas un fait simple et uniforme, fût-ce notre condition en effet retrouvée d’êtres vivants, mais une activité plus complexe et profonde qu’elle n’en a l’air, qu’il convient donc d’étudier comme telle et dans la diversité de ses enjeux, pour répondre aux risques du présent, mais aussi pour mieux comprendre la réalité même de nos vies : lesoin. Les trois parties du présent ouvrage seront donc guidées par un seul souci : comprendre que, si l’une des polarités principales qui ordonnent nos vies est bien celle de la vulnérabilité et du soin, cette polarité va plus loin encore qu’on ne croit, dans les deux directions, précisément, qui la définissent. On reviendra seulement ici, d’un mot, sur chacune de ces trois étapes.
Soin
Le soin, tout d’abord, n’est pas premier seulement parce qu’il répond à une vulnérabilité « objective » elle-même première, dont le modèle ou l’origine reste irréductiblement celle du nouveau-né. Certes, c’est d’abord le cas, et il ne faut jamais perdre de vue le premier sens des soins, ces gestes matériels et techniques sans lesquels la continuation de l’existence d’un corps vivant tel que celui d’un nouveau-né est impossible et qui lui sont dispensés (au début au moins de son existence) par un autre que lui. Mais on se trompe souvent sur cette « objectivité » du soin, et sur sa priorité, qui est plus profonde qu’on ne croit. Il n’y a pas un « sujet » du soin face à un « objet » que serait, par exemple, le nouveau-né en face de lui, l’un et l’autre étant présupposés exister avant le soin lui-même. Ce qui apparaît de plus en plus nettement aujourd’hui à travers les études scientifiques (de l’éthologie à la psychanalyse), mais qui peut aussi être considéré comme un principe, c’est que le sujet du soin a bien dû commencer, lui aussi, par en être l’objet, au sens le plus matériel et vital qui soit. L’une des difficultés du soin, que le présent ouvrage aborde certes sans l’épuiser, consiste justement à y voir la genèse même des subjectivités individuelles, dès lors elles aussi vulnérables ou précaires, le geste de soin adressé à un corps vivant le constituant comme un sujet capable seulement ensuite (et donc peut-être pas en lui-même) de soigner ainsi que desesoigner. Il est possible ainsi que le soin non seulement préserve son objet, mais (et dans le même mouvement) crée son sujet, nous préserve comme objetsetnous crée comme sujets. Faut-il y voir un cercle vicieux, comme celui de la poule et de l’œuf ? Comment le soin peut-il être l’origine de la subjectivité s’il faut une intention subjective adressée pour qu’il soit possible ? La réponse à cette question désigne à nos yeux la dimension peut-être la plus fondamentale du soin, la dimensionrelationnellequ’il révèle dans nos vies, dans toutes les vies d’ailleurs où apparaît l’activité du soin, donc chez certains animaux aussi, même si chez l’homme le langage, le symbolique, la culture transforment les choses d’une manière fondamentale, sans les abolir pour autant. Mais ce n’est pas le lieu d’y insister. Le point qui importe ici est de souligner la double priorité du soin non seulement objective, mais subjective, qui en creuse si l’on veut la négativité mais aussi la positivité, la part de dépendance mais aussi de création : celle-ci ne consiste pas uniquement dans les dispositifs techniques et médicaux, face à la polarité de la santé et de la maladie, elle se retrouve également dans des créations individuelles et culturelles, surgissant de la polarité entre soi et autrui. C’est donc une analyse précise du soin en tant que tel, avec les conséquences qu’elle peut avoir dans les questions les plus larges et les plus urgentes du présent, qu’il est nécessaire de mener, et dont on trouvera une esquisse dans la première partie du présent livre. Avant même d’étudier les risques (éthiques et politiques) qui menacent la relation de soin de l’intérieur, et sur lesquels nous allons revenir, il importe de souligner à quel point la double priorité du soin doit être méditée pour elle-même, jusque dans les questions les plus concrètes. Il ne s’agit pas seulement en effet de prendre acte de la vulnérabilité générale qui pourrait bien caractériser le présent, du côté des objets (de la vie individuelle à l’environnement) comme du côté des sujets (avec les conséquences thérapeutiques qu’elle implique). Il s’agit aussi de comprendre à quel point les deux logiques ou les deux « concepts » du soin sont à la fois distincts en principe et inséparables en fait. S’il y a une coupure éthique et politique (et il y en a