//img.uscri.be/pth/367027d41439b286a1d1860572ccc448000d79df
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les deux Pasteur

De
303 pages
Après "la préhistoire de Pasteur" précédemment parue nous reprenons l'histoire en 1816 où nous pénétrons dans le milieu familial et scolaire de Pasteur. Ce volume couvre la vie jurassienne de Pasteur.
Voir plus Voir moins

Introduction
Des gens comme nous, simples gens,
Dont les désirs n’étaient ni très haut, ni très grands.
Marguerite Henry-Rosier
Après avoir vu vivre les ancêtres de Pasteur dans la région de
Mouthe et les avoir suivis jusqu’aux bons pays du Vignoble et à
1Besançon , nous reprenons l’histoire en 1816 quand leur descen-
dant, Jean-Joseph Pasteur et sa femme Jeanne-Etiennette Roqui
quittèrent Salins après un mariage de régularisation. L’accouche-
ment eut lieu à Dole quinze jours après. Une petite fille naquit
encore, puis Louis Pasteur vit le jour le 27 décembre 1822. Il mou-
rut le 28 septembre 1895 après avoir parcouru, comme d’ailleurs
Ernest Renan, son cadet de deux mois, la partie la plus représenta-
tive du dix-neuvième siècle, l’époque des Merveilles de la
2Science , qui s’acheva le 2 août 1914 avec la Grande Guerre : en
termes de civilisation en effet, les siècles n’ont pas de durée fixe et
sont bornés par de grands événements. La transition du vingtième
siècle fut marquée par quatre faits majeurs avec, en premier lieu,
la destruction de la nature et des civilisations ancestrales vue ainsi
3par Michel Serres : Deux hommes jadis vivaient plongés dans le
temps extérieur des intempéries : le paysan et le marin, dont
l’emploi du temps dépendait heure par heure, de l’état du ciel et
des saisons. (...) Or ces deux populations disparaissent progressi-
vement de la surface de la terre occidentale ; excédents agricoles,
vaisseaux de fort tonnage transforment la mer et le sol en déserts.
Le plus grand événement du XXe siècle reste sans conteste la dis-
parition de l’agriculture comme activité pilote de la vie humaine
en général et des cultures singulières. Le second fait correspond à
____________
1. R. Moreau (2000) Préhistoire de Pasteur. L’Harmattan, Paris.
2. R. Dubos (1955) Louis Pasteur, franc-tireur de la science. Chap. I. PUF, Paris.
3. M. Serres (1992) Le contrat naturel. Champs, Flammarion, Paris, pp. 52-53.
5ce que Théodore Monod appelait la fin de l’ère chrétienne, mar-
quée selon lui par l’explosion atomique sur Hiroshima en 1945.
Les deux autres ont été l’extrême croissance technique et capitalis-
tique et le développement désordonné de la biologie moléculaire
qui, au vu de la dégradation actuelle de la morale, fait craindre que
l’homme cherche à réguler sa descendance et son milieu de vie à
sa mesure et à son goût. Cette évolution trouve son origine au dix-
neuvième siècle avec le développement exponentiel des sciences
et de l’économie, dont Pasteur fut un des acteurs les plus émi-
nents. Il faut donc en rappeler les bases.
Pasteur vint au monde aprèsl ’âge d’or (Directoire et Empire)
des profiteurs de guerre qui s’enrichirent extraordinairement (tan-
neurs compris) en trafiquant sur les denrées, et des maîtres de
forges, qui commencèrent à bâtir la plupart des grandes fortunes
4actuelles sur des achats à vil prix de biens nationaux . Ce fut la
victoire de Voltaire sur Rousseau. Puis le charbon de terre (la
houille) remplaça le charbon de bois comme source d’énergie
industrielle, ce qui décupla les moyens des maîtres de forges. Tout
parut se maintenir dans nos campagnes jusqu’après 1950, lorsque
les technocrates donnèrent le coup de grâce à une civilisation qui
remontait aux origines de l’homme. Mais c’était une stabilité
apparente due à l’homéostasie du système. En effet, à cause de
5l’évolution de l’agriculture qui débuta avec les Physiocrates , le
tissu des campagnes resté identique depuis le Moyen-Age, s’effi-
locha dans la première moitié du dix-neuvième siècle à mesure
que se produisaient des ruptures qui devaient tout à l’industrie.
6Joseph de Pesquidoux a décrit la dureté des machines dévoreuses
lorsque, comparant le bruit des faucilles ou des faux à celui des
moissonneuses, il montra comment celles-ci émiettèrent la com-
____________
4. Après 1789, tout fut fait pour que les biens nationaux aillent aux riches bourgeois des
villes. Mais ils avaient eu des précurseurs avec les nobles et les bourgeois huguenots du
Languedoc qui, entre 1563 et 1586, se répartirent le « gâteau » encore intact, le
fabuleux trésor des biens d’Eglise (Etienne Le Roy Ladurie, Huguenots contre papistes,
pp. 323-325, in Ph. Wolff, 1965, rééd. 2000, Histoire du Languedoc. Privat, Toulouse),
au dam des artisans qui avaient pris tous les risques en plantant la Réforme à Nîmes et
ailleurs : On est maintenant au temps des profiteurs ; les notables protestants, jouant
des coudes et des capitaux, se font adjuger les biens d’Eglise vendus à la criée, avec
l’approbation royale, car ces spoliations affaiblissaient le contre-pouvoir religieux.
5. J. Boulaine et R. Moreau (2002) Olivier de Serres et l’évolution de l’agriculture.
L’Harmattan, Paris, chap. 6, Renaissance d’Olivier de Serres, pp. 82-95.
6. J. de Pesquidoux (rééd. 1982) Le livre de raison. Plon, Paris, pp. 9-17.
6munauté paysanne. Certes, ces machines avaient la justification
d’épargner de la peine dans un travail qui restait à la taille des
gens, mais elles préfiguraient les kombinats soviétiques où l’être
humain était bétail et l’agriculture industrielle moderne qui, afin
de produire toujours plus, modifie la nature, épuise ses ressources
et se règle sur les données reçues de satellites pour confisquer
l’eau et menacer parfois la vie de ceux qui s’y opposeraient.
Chassant de leurs champs les paysans qui ne trouvaient plus de
quoi y vivre, l’industrialisation débutante, contemporaine des pre-
mières années de Pasteur, en fit des prolétaires déracinés que l’on
empila au plus près des usines, dans des tiroirs de commode, disait
Victor Hugo, des garde-manger, écrivait Anatole France, et que
l’on enchaîna aux machines plus fortement que les mainmortables
le furent à la glèbe (ceux-ci étaient des locataires perpétuels diffi-
ciles à chasser, tandis que leurs descendants furent dépossédés de
tout), et maintenant à plus rien dans la mesure où beaucoup sont
réduits à vivre de diverses formes d’assistance. On assassina beau-
coup aussi pour résorber le trop de monde par des révolutions ou
7des guerres . Il en résulta un génocide paysan, culturel en Europe,
réel au Tiers-Monde, la destruction des repères religieux allant de
pair avec le développement d’un capitalisme effréné dans les pays
dits socialistes, les plus oppresseurs, comme les autres. On n’en
voit pas les limites, mais on en perçoit de mieux en mieux les
dégâts. Ces années cruciales, à la limite d’un monde qui meurt et
d’un autre qui naît ou, pour certains, la fin de la nuit obscurantiste
et l’aube lumineuse de la modernité, ce qui est bien loin d’être sûr,
virent les prémices de la brisure de la transmission héréditaire des
normes ritualisées, que Konrad Lorenz, le Prix Nobel et éthologue
autrichien, qualifiait de squelette des sociétés humaines sans quoi
8nulle culture ne peut exister . La cassure voulue des lignées qui,
jusque là, se succédaient liées entre elles comme le fruit à l’arbre
9qui l’a porté , eut pour résultat recherché le décervelage et l’uni-
____________
7. Cf. l’extraordinaire Silence aux pauvres ! d’Henri Guillemin, Arléa, Paris, 1989.
8. K. Lorenz (1969) L’agression. Une histoire naturelle du mal. Flammarion, Paris. Cf.
l’ensemble du chapitre XIII, Ecce homo, pp. 251-289 : (Les) systèmes solidifiés, c’est-
à-dire institutionalisés, des normes et des rites sociaux (...) jouent dans les cultures
humaines, le rôle de squelette de soutien (p. 281).
9. L’expression est de Pasteur in : Pourquoi la Science n’a pas trouvé d’hommes
supérieurs au moment du péril. Le Salut Public, Lyon, mars 1871. - Revue scientifique,
22 juillet 1871, 2ème sér., I, pp. 73-76. Oeuvres, VII, p. 215.
7formisation d’une vie faussement communautaire qui a rejeté le
sacré et qui sert le veau d’or mieux qu’aucune autre.
Le temps pèse sur nous, écrivait Joseph de Pesquidoux. Quand
Pasteur gamin courait dans les rues d’Arbois avec ses copains,
Jean de Heugarolles, un parent de l’écrivain, écrivait la dernière
page du Livre de raison du domaine de famille en Armagnac noir.
Il était officier de voltigeurs comme Jean-Joseph Pasteur avait été
sous-officier, et en demi-solde. Le grand-père de Pesquidoux par-
10lait avec ses morts le soir dans la grande allée. Charles Fourier
rêvait de phalanstères pour assurer le bonheur de tous. La techno-
cratie en retint la socialisation commode du grand nombre et ce
qu’elle entend par le bonheur, c’est-à-dire le luxe pour des diri-
geants trop souvent auto-proclamés, la grisaille pour les autres.
Charles Fourier, fidèle à lui-même, s’enfonça dans sa nuit, aban-
donné de tous, et son disciple Victor Considérant (1808-1891)
aussi. Tous vivaient la fin d’un monde. Jean-Joseph Pasteur, atta-
ché à la vie d’hier, laissa avec réticence ou par lassitude, mais lais-
sa tout de même son seul garçon, garant de la survie du groupe,
s’engager dans le monde naissant. Mais ce fut Jean-Baptiste
11Biot , homme des Lumières, qui, lucide du fait de sa position
scientifique, mit l’enfant du tanneur d’Arbois sur le chemin du
progrès. Ainsi put-il devenir une des figures les plus en vue du
monde nouveau et réaliser une oeuvre aux conséquences incalcu-
lables, en bien ou en mal d’ailleurs car c’est le propre de toute
oeuvre humaine. En même temps, il quitta un monde pour l’autre,
____________
10. Ch. Fourier (1772-1837) Philosophe et économiste français. Pour restaurer l’égalité
entre les hommes et l’attrait pour le travail, il préconisa le système des phalanstères, à
la fois sociétés coopératives de production et de consommation. Chaque sociétaire
cumulait les intérêts du capital, du travail et de la direction.
11. J. B. Biot (1774-1862), engagé volontaire en 1792, fut de la première promotion de
l’Ecole Polytechnique (1794). Professeur de Physique mathématique au Collège de
France, d’Astronomie physique à la Faculté des Sciences de Paris, membre du Bureau
des Longitudes, de l’Académie des Sciences (1800), de l’Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres pour ses livres sur l’astronomie égyptienne et chinoise (1841) et de
l’Académie française (1856), Biot reconnut l’origine céleste des météorites (1803),
termina la mesure du méridien terrestre commencée par Jean-Baptiste Delambre (1749-
1822) et Pierre Méchain (1744-1804), fit les premières mesures précises de densité des
gaz avec François Arago (1756-1853), détermina avec Félix Savart (1791-1841) la
valeur du champ magnétique engendré par un courant rectiligne (loi de Biot et Savart)
et définit les lois de la polarisation rotatoire, ce qui l’amena à diriger les premiers
travaux de Pasteur dont il orienta le début de carrière. Cf. R. Moreau (1989) Jean-
Baptiste Biot, volontaire de la République. 114e Congr. nat. Soc. sav., Paris, 1989,
Scientifiques et Sociétés pendant la Révolution et l’Empire, pp. 117-144.
8comme le montrent ses positions politiques qui, en réalité, n’en
sont pas. Simplement, fier de sa réussite personnelle, il était animé
d’un scientisme utopique et conservateur qui se fondait sur la
bonté de l’homme. Selon lui, la Société devait être unie par le goût
du travail, d’où sa défiance pour les changements sociologiques et
politiques et son opposition à la Commune (appelée par lui les
12 13saturnales de Paris ), comme à la grande Révolution .
Néanmoins, Pasteur n’avait pas échappé à l’influence des
hommes de puissant caractère qui avaient été ses ancêtres. Ce
thème de mon livre précédent le reste ici. Nous portons notre
passé en nous, a écrit Jung. Jean Giono aurait renchéri : C’est de
ce pays au fond, que j’ai été fait pendant vingt ans. Konrad Lorenz
a rappelé une phrase-clé du discours d’adieu à l’Université de
Vienne, de son maître le professeur Ferdinand Hochstetter qui pre-
14nait sa retraite . Au doyen qui le remerciait du long et bénéfique
exercice de ses fonctions, Hochstetter concentra dans sa réponse le
paradoxe de la valeur ou de la non-valeur des inclinations natu-
relles : Vous me remerciez d’une chose pour laquelle je ne mérite
aucune reconnaissance. Remerciez plutôt mes parents et mes
ancêtres qui m’ont transmis mes inclinations, et pas d’autres. Car
si vous me demandez ce que j’ai fait toute ma vie dans le domaine
de la recherche et de l’enseignement, je dois vous avouer franche-
ment que j’ai, en vérité, toujours fait ce qui m’amusait le plus à
15un moment donné . Ouvrons une parenthèse : Hochstetter donna
ainsi la définition de la vocation du savant qui consacre sa vie à ce
qu’il aime. C’est l’honneur de la Société de le rémunérer sans
souci de rentabilité sinon, il devient un tâcheron soumis à la dicta-
ture des modes, des puissants du moment et des médias. En retour,
le savant doit s’imposer une discipline personnelle claire.
____________
12. LP à CB, 14.4.1871. Corr., II, p. 530.
13. Cf. E. Kahane (1970) Pasteur. Pages choisies. Editions sociales, Paris.
14. K. Lorenz (1969) L’agression... , p. 251. - Heureux pays et heureux temps où le
départ d’un professeur était solennisé ; il est vrai que l’accès à une chaire professorale
était le couronnement d’une vie de travaux et que le rang professoral n’était pas
banalisé, réduit à un élément de plan de carrière qui doit être assuré à tous et, disons-le,
mis le plus souvent au niveau de général d’opérette.
15. En 1884, à Edimbourg, Pasteur définit ainsi le plaisir qu’apporte le travail : (Il)
amuse vraiment et seul il profite à l’homme, au citoyen, à la patrie (L. Pasteur, 1884,
Discours au banquet des fêtes du Tricentenaire de l’Université d’Edimbourg. Records
of the Tercentenary Festival of the University of Edinburgh, celebrated in april 1884.
Edinburgh and London, 1885, Blackwood and Sons. Oeuvres, VII, p. 372).
9Comme Hochstetter, Pasteur a dit son attachement à sa provin-
ce et surtout à ses parents à qui, selon lui, il devait sa carrière.
Pour tenter de connaître leur rôle véritable, nous pénétrerons dans
son milieu familial et scolaire et, au bout du chemin, il sera en
marche pour Paris afin d’accomplir son destin, c’est-à-dire son
oeuvre scientifique. Qu’elle soit devenue un socle des disciplines
biologiques modernes est incontestable. Néanmoins et en dehors
de toute logique, certains n’ont pas cessé, depuis la fin du dix-neu-
16vième siècle, de traiter Pasteur selon les cas, d’imposteur , de pla-
giaire, au mieux d’opportuniste ou de politique qui aurait adapté
17sa démarche scientifique à l’air du temps . Cela vient de ce que
l’on a tout mélangé, science, politique et religion, ce qui n’avait
pas lieu d’être, car Pasteur distinguait deux domaines, la science et
18les croyances, qui ne devaient pas s’interpénétrer . Naguère, il
était d’usage que les professeurs débutent leur cours par un histo-
rique où ils mettaient en balance les apports des savants qui
avaient fait avancer la connaissance sur le sujet traité. Cela per-
mettait de mettre chacun à sa vraie place de manière objective, y
compris Pasteur, puisque seuls des critères scientifiques entraient
19en jeu. Récemment, des guêpiers ou des jeanjeans de la Science
ont trouvé là un moyen de disserter de ce qu’ils ne connaissaient
pas à l’occasion d’anniversaires pasteuriens pour n’y plus penser
ensuite, confondant science et entourage sociologique. Cependant,
ils ont eu raison sur un point qui relève de leur spécialité :
l’orchestration de la légende pasteurienne qui est à l’origine du
____________
16. Exemple : P. Boullier (1887) La vérité sur M. Pasteur. Librairie Universelle, Paris !
17. Cf. la tendance sociologique représentée par J. Farley, G. L. Geison, Le débat entre
Pasteur et Pouchet : Science, politique et génération spontanée, au 19e siècle en France.
In : La science telle qu’elle se fait. Anthologie de la Sociologie des Sciences de langue
anglaise. Pandore, n° sp. 1982, pp. 1-50. - G. L. Geison in : The private science of
Louis Pasteur. Princeton University Press, USA, 1995, .pp. 121-125). C’est ne rien
connaître à la méthode expérimentale. Je reviendrai ailleurs sur ce sujet.
18. La science ne doit s'inquiéter en quoi que ce soit des conséquences philosophiques
de ses travaux (...) Tant pis pour ceux dont les idées philosophiques ou politiques sont
gênées par mes études (L. Pasteur, Discussion sur la fermentation. Bull. Acad. Méd.,
séance du 9 mars 1875, 2e sér., IV, 1875, p.p. 265-290. Oeuvres, VI, p. 57.
19. On appelait les conscrits des jeanjeans tandis que le mot guêpier désignait les pro-
fanes dans le langage des Bons Cousins Charbonniers. Ces appellations non péjoratives
sont employées ici pour signifier simplement qu’avant de s’aventurer à faire des com-
mentaires sur la valeur comparée de faits scientifiques, il vaut mieux avoir l’esprit pré-
paré par de patientes études et de persévérants efforts (L. Pasteur, in Suppression du
cumul dans l’enseignement des sciences physiques et naturelles, 1868. Oeuvres, VII, p.
208), autrement dit avoir pratiqué avec persévérance la discipline dont on entend parler.
10mélange des genres dont j’ai parlé plus haut et qui, du vivant de
Pasteur déjà, fut la base d’attaques qui sortaient du cadre de la dis-
cussion scientifique habituelle, même vive. Après 1885 en effet,
on édifia une légende du plus pur style de Jules Michelet, mon-
trant l’image mièvre du pauvre tanneur qui aurait essayé, en se
saignant aux quatre veines, de subvenir à l’instruction du seul gar-
çon de la famille, afin de permettre à ce jeune génie prédestiné
d’arriver aux plus hautes destinées et de révolutionner la Science,
la Médecine et, selon certains, la Société. C’est ce que j’ai appelé
20le mythe médico-républicain , selon lequel ce fils du peuple,
pauvre, se serait haussé au pinacle de la réussite à la force du poi-
gnet et aurait pu devenir ainsi le bienfaiteur de l’humanité. Conçu
pour glorifier Pasteur et les valeurs de la République et peut-être
21pas seulement, ce mythe fut créé sous la Troisième République à
partir de l’itinéraire simple, vertueux, comme la République les
aime, du fils de tanneur, élève de l’Ecole Normale Supérieure,
agrégé de l’Université, membre des Académies des Sciences, de
Médecine, enfin de l’Académie française et placé au confluent du
mérite et de la science. C’est lui qui inspire Sadi Carnot, félicitant
Pasteur dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, à l’occasion
de son jubilé. Tout est là : les découvertes du savant au service de
l’humanité et un itinéraire forgé par l’effort, à l’exclusion du
népotisme et du piston, contrairement à la thèse nauséabonde
développée par les adversaires de Pasteur. Ce sont les valeurs
républicaines, travail, effort, promotion personnelle à l’abri des
intrigues, réussite aux concours républicains, foi dans le progrès,
qui font la plénitude du mythe pastorien, même si Pasteur échappe
à plus d’un titre à l’idéologie dominante, par ses relations avec la
famille impériale, par son spiritualisme qui le met en contradic-
tion avec Littré dont il fait l’éloge à l’Académie française, alors
même que le positivisme et le progrès sont inséparables de son
cursus. Bien entendu, une position outrée en entraîne inévitable-
ment une autre qui l’est tout autant, mais la vérité est ailleurs.
Les microbiologistes, les hygiénistes et les biologistes en géné-
ral n’ont eu besoin de personne pour mettre Pasteur à sa place
____________
20. R. Moreau (1995) Louis Pasteur et la renaissance de l’Université française. Science
et Société aux XIXème et XXème siècles, Dole, 18-19 mai 1995, pp. 31-59.
21. J. Chatelain (1995) Actualité du mythe pastorien. Regards sur le Haut-Doubs, 1er
trimestre, p. 2.
11dans le panthéon de la Science, mais il n’y a pas de surhomme et
les saints étaient comme nous. Comme à propos des origines dites
serviles de Pasteur, les choses furent moins schématiques que le
22veut la légende . Pour comprendre la jeunesse du savant, clé du
reste, il faut d’abord se reporter à l’Avant-propos de la biographie
23de Charles Dumont , homme politique jurassien connu depuis la
belle époque, par Pierre Jeambrun. Celui-ci évoque la fin du siècle
des Merveilles, celui de Pasteur puisqu’on l’a vu, cette période
s’acheva avec la déclaration de guerre de 1914-1918 : Ce terme de
belle époque a un parfum de nostalgie, de regret, que les flonflons
du Moulin de la Galette symbolisaient pour tout un peuple qui
cherchait à s’étourdir avant le massacre de 1914. Le récit de mes
grands-parents est tout autre : une vie dure, faite de labeur - tu
manges si tu travailles, de confiance, dans un cadre de profonde
honnêteté et de rigueur, le tout marqué par les grandes valeurs
républicaines qui ne se discutent pas. Le Tu manges si tu tra-
vailles est essentiel pour apprécier les rapports de Pasteur avec son
père, comme les ressorts de sa réussite future et de sa rigueur de
savant. Le père-pygmalion que la légende a voulu nous montrer ne
correspond à rien. La réalité fut autre : négociant à l’aise financiè-
rement, Jean-Joseph Pasteur voulut guider son fils dans le sens le
plus favorable à ses intérêts, c’est-à-dire la survie du groupe fami-
lial, comme cela se faisait toujours et partout dans ces milieux, et
rechigna à payer des études longues car, voyant son intérêt à court
terme, il pensait qu’à défaut pour le jeune homme de devenir tan-
neur, accéder à un poste de professeur au collège d’Arbois coûte-
rait moins cher. C’est pourquoi il n’est pas exagéré de dire que la
famille de Pasteur était culturellement dans la moyenne basse de
l’époque au contraire des parents de Jules Marcou, devenu plus
tard le géologue des Etats-Unis, qui firent confiance au futur,
24c’est-à-dire à Jules . En étudiant la jeunesse de Pasteur, je me suis
donc trouvé devant des images non pas idylliques comme le vou-
drait la légende, mais dures, tourmentées et simplement conformes
à la vie, celles d’un fils soumis à la botte familiale et surtout pater-
____________
22. R. Moreau, Préhistoire... , cf. 4, Mainmorte et légende pasteurienne, pp. 101-126.
23. P. Jeambrun (1995) Charles Dumont. Un radical de la Belle Epoque. Tallandier,
Paris, p. 13.
24. R. Moreau, M. Durand-Delga (2002) Jules Marcou (1824-1898), précurseur fran-
çais de la géologie nord-américaine. L’Harmattan, Paris.
12nelle. On ressent si fortement cette empreinte dans la correspon-
dance des années de jeunesse du savant qu’Henri Guillemin, mon
maître sur bien des points, me proposa d’intituler Les deux
Pasteur, le père et le fils mon premier essai non publié, trame du
présent ouvrage, tant il en avait été frappé. J’ai repris ce titre ici.
Au delà, ce seront les années bisontines et l’envol besogneux d’un
provincial animé des utopies de son âge vers Paris et l’Ecole
Normale Supérieure. Ce sera l’objet d’un troisième volume.
Avant d’étudier la partie doloise, marnosienne et arboisienne
de la vie de Pasteur, je tiens à remercier tous mes amis : Danièle
Ducout, maintenant conservateur général des Bibliothèques à
Dijon, Jacques Touzet, président des Amis de la Maison natale, à
l’amitié toujours souriante et disponible, qui m’a fait découvrir les
dossiers du docteur Jean Piton, et Marie-Claude Fortier, arboisien-
ne, professeur au lycée de Poligny. Passionnée par la recherche sur
Pasteur, Marie-Claude est le type de l’enquêteur qui ne lâche pas
sa proie et qui, pour vérifier un détail, n’hésite pas à aller consulter
des archives à New-York ou à Saint-Pétersbourg, toujours à ses
frais. Généreuse comme on ne l’est guère en matière de renseigne-
ments de première main, elle en fait profiter aussi bien ses amis
que des institutions officielles qu’elle enrichit. Je n’oublie pas
Martine Bellague et l’ami Jean-Marie-Gallois, de Salins-les-Bains,
Pierre Grispoux, d’Arbois, Christiane Demeulenaère, archiviste de
l’Académie des Sciences, Marie-Odile Germain à la Bibliothèque
nationale, Annick Perrot, directrice du Musée Pasteur à Paris, qui
m’ont procuré divers documents, Joseph Pinard enfin, qui m’a
communiqué les mémoires de Jean-François Pinard, son parent du
dix-neuvième siècle. Enfin, je rappelle le souvenir d’André
Bourcet, de Dole, passionné d’histoire pasteurienne, et celui de
Robert Jouvenot, mon ancien professeur au Lycée Victor Hugo à
Besançon, vigneron arboisien multiséculaire et promoteur du pre-
mier Musée de la Vigne à Arbois. L’iconographie du livre vient
pour l’essentiel du Musée de la Maison natale de Pasteur à Dole
ou de collections privées. Ma gratitude va à Marianne Leroux
(Atelier du Grand Tétras et La Racontotte, à Mont-de-Laval,
Doubs), qui a interprété avec talent les portraits des parents de
Pasteur dans deux dessins originaux qui apportent une touche
artistique moderne à ce livre. Enfin, je remercie Daniel Greusard,
13d’Arbois, pour le prêt de deux cartes postales anciennes. Les
autres proviennent de la collection d’Henri-Auguste Maire.
C’est à cet ami que va mon dernier mot. Je dédie ce livre avec
jubilation à celui par qui le vignoble d’Arbois est connu partout au
Monde, y compris en Chine. Mais, pour moi, Henri-Auguste
Maire est d’abord celui qui a sauvegardé la vigne de Pasteur sur le
territoire de Montigny-les-Arsures. Les ceps de cette parcelle
assez modeste ne seraient plus s’il ne les avait pas régénérés il y a
cinquante ans et si, sans autre bénéfice que la joie de les faire
revivre, il n’avait apporté une attention sans faille à la qualité de
son vin, toujours généreusement offert. Henri-Auguste Maire est
un grand professionnel pour qui la vigne de Pasteur fut toujours
par rapport à son entreprise, ce que le jardin bouquetier fut égale-
ment pour Olivier de Serres à côté du jardin potager que celui-ci
enrichissait par fleurs afin de joindre le plaisir au profit selon le
25commun désir . Henri-Auguste Maire sait offrir ce plaisir aux
autres et, comme dit la chanson, grâce à lui, de terre en vigne, de
vigne en grappe et de grappe en verre, à travers le vin de la vigne
de Montigny, c’est un peu Pasteur qui nous offre à boire ! Le vin
et le pain, fruits du travail des hommes, sont les plus beaux
cadeaux que l’on peut faire, car les partager, c’est vivre et s’aimer.
____________
25. O. de Serres (éd. 1991) Le Théâtre d’Agriculture et Mesnage des Champs, Slatkine,
Genève, Lieu sixième : Des Jardinages, pour avoir des Herbes et Fruicts potagers... ,
chap. X : Du jardin bouquetier ou à fleurs, premièrement des arbustes, p. 551.
L’illustration de couverture représente la Maison natale de Pasteur, à Dole, de nuit,
sous la neige (nuit du 27 décembre 1822), vue du côté du Doubs. Peinture à l’huile de
Jean Hézard (Musée de la Maison natale de Pasteur, Dole).
14Abréviations et sigles
AC : Albert Calmette.
ADD : Archives départementales du Doubs.
ADJ : Archives départementales du Jura.
AL : Adrien Loir.
AMA : Archives municipales d’Arbois.
AN : Archives nationales de France.
AVB et BMB : Archives de la Ville et Bibliothèque municipale de Besançon.
AMD et BMD : Archives de la Ville et Bibliothèque municipale de Dole.
BNF : Bibliothèque nationale de France.
CB : Claude Bernard.
FB : François Bourgeois.
JBB : Jean-Baptiste Biot.
Ch. Ch. : Charles Chappuis.
Corr. : Correspondance de Pasteur (1840-1895), réunie et annotée par Pasteur-Vallery-
Radot, Flammarion, Paris (quatre volumes).
ED : Emile Duclaux.
JM : Jules Marcou.
JBP : Jean-Baptiste Pasteur.
JJP : Jean-Joseph Pasteur.
LP : Louis Pasteur.
MP : Marie Pasteur.
MIP : Musée de l’Institut Pasteur, Paris.
Oeuvres : Oeuvres de Pasteur, réunies et annotées par Pasteur-Vallery-Radot, Masson,
Paris, sept volumes.
Pasteur : Comment citer Pasteur ? Beaucoup de ses élèves utilisaient le patronyme sans
Monsieur : Dans un livre ou un article, écrit Albert Dauzat, il est d’usage de faire pré-
céder le nom des personnes vivantes, qu’on cite, de l’abréviation M., Mme ou Mlle. Le
nom est-il précédé du prénom, on peut se passer de l’appellatif. Celui-ci disparaît pour
les morts. Les personnages célèbres (entrés vivants dans l’immortalité) en sont dispen-
sés, au point que c’était presque une impertinence d’écrire M. Victor Hugo ou M.
Pasteur. Voici deux exemples opposés. Le 28 septembre 1895, un mot, puis un télé-
gramme annoncent à Francisque Grenet la fin imminente, puis la mort du savant : M.
Pasteur est au plus mal. Si tu veux voir encore notre cher illustre maître, hâte-toi, signé
Dr. Roux, puis : Pasteur vient de mourir, signé Calmette (réf. in R. Moreau, Préhistoire
de Pasteur. L’Harmattan, Paris, pp. 13-14. Sauf pour éviter des confusions, la première
manière ne se justifie plus sinon par une affectation particulière. Pour désigner le
savant, même jeune, on utilisera donc ici Pasteur tout court et parfois Louis.
PVR : Pasteur-Vallery-Radot (professeur de Médecine, membre de l’Académie françai-
se, Pasteur-Vallery-Radot était le petit-fils de Pasteur).
Préhistoire : pour Préhistoire de Pasteur, par R. Moreau (2000), L’Harmattan, Paris.
RVR : R. Vallery-Radot, La vie de Pasteur, Hachette, Paris (père de Pasteur-Vallery-
Radot, René Vallery-Radot était le gendre de Pasteur).
SHAT : Service historique de l’Armée de Terre.
Note : en quelques occasions, de courtes explications sont insérées dans certaines cita-
tions entre parenthèses et en plus petits caractères que le texte principal. Les cita-
tions et les conversations sont en italique sans guillemets. L’orthographe des citations
est respectée.
15CARTE DE LA FRANCHE-COMTE
(G. Fraipont, Le Jura et le pays franc-comtois. H. Laurens, Paris, 1890).
161
Dole,
ancienne capitale de la Comté
Dole est une ville capîtale de la Franche-Comté (...)
Or, ceste place, haïant ce chasteau superbe au milieu,
estoit d’une grande monstre et roïale beauté.
Loys Gollut
Arrivée des Pasteur à Dole
Comme Gabrielle Pasteur-Jourdan autrefois, Jeanne-Etiennette
Roqui, épouse de Jean-Joseph Pasteur, était fort grosse le jour de
1son mariage, puisqu’elle en était aussi à son neuvième mois .
Dans une petite ville, tout se sait et les témoins enfantins du jardin
Brocard ne durent pas être les derniers à raconter ce qu’ils avaient
vu. Quand on avait fauté, on était la honte de la famille et, pour
cela, on accouchait souvent ailleurs. Le rang bourgeois que les
oncles et tantes Bourgeois et Chamecin occupaient à Salins ne put
qu’aggraver la situation. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les
nouveaux mariés aient quitté la ville. L’enfant naquit le 11 sep-
tembre 1816 soit, comme Jean-Joseph, quinze jours après le
mariage de ses parents. Prénommé Jean-Charles, et non Jean-
Denis comme son parrain Jean-Denis Roqui, grand-père maternel
(marraine : Jeanne-Antoine Clerc, cousine-germaine de Jean-
Joseph), il mourut à onze mois, le 18 août 1817. L’acte de décès
____________
1. Cf. R. Moreau (2000) Préhistoire de Pasteur. L’Harmattan, Paris, chap. 18, Mariage
de Jean-Joseph Pasteur. Les Roqui, pp. 439-475. Jean-Joseph Pasteur avait épousé
Jeanne-Etiennette Roqui, de Marnoz, le 27 août 1816 à la mairie, puis à l’église Saint-
Jean-Baptiste à Salins. Les rencontres entre eux avaient eu lieu au fond du jardin
Brocard et la jeune fille fut rapidement enceinte. C’était la répétition de ce qui s’était
passé pour la naissance de Jean-Joseph Pasteur en 1791 (R. Moreau, id., 15, L’arrière-
grand-père périgourdin de Pasteur. Naissance du père du savant, pp. 383-410).
17précise que le père était corroyeur et légionnaire. On s’est gardé
de dire que le premier fils des Pasteur était enfant de l’amour. Il
suffisait de comparer les dates pour s’en rendre compte.
Pourquoi aller à Dole ? Outre la quasi-obligation pour Jeanne-
Etiennette d’accoucher ailleurs qu’à Salins, le départ des Pasteur
pour l’ancienne capitale de la Franche-Comté tient sans doute à ce
que la tannerie y était prospère. Les établissements dolois, dont
quelques-uns existaient depuis le dix-septième siècle rue des
Chevannes, plus tard rue des Tanneurs, avaient prospéré avec la
2Révolution et l’Empire grâce aux fournitures pour les armées . La
Restauration apporta peu de changement. En effet, la paix apporta
une extension considérable à la tannerie, car les cuirs dolois
étaient vendus en Italie et en Espagne. On a expliqué le déplace-
ment des Pasteur à Dole par des raisons politiques. Celles-ci ne
purent être que secondaires, car si Jean-Joseph « émigra » à Dole,
ce fut après son mariage et non après l’affaire du sabre, survenue
3beaucoup plus tôt . René Vallery-Radot remarque d’ailleurs
4qu’ensuite, il reprit son travail paisiblement . Jean-Joseph avait pu
vouloir s’associer à Salins avec son oncle Jean-Charles, mais il
devait être difficile de vivre à deux sur la tannerie, sans compter
que les caractères ne s’accordaient peut-être pas. De plus, l’oncle,
5né en 1782, était trop jeune pour se retirer . A sa mort en 1832, le
neveu était à Arbois depuis deux ans. S’il était resté plus long-
temps à Marnoz, la maison familiale des Pasteur serait sans doute
à Salins. En tout cas, Jean-Joseph et sa famille, sauf Louis après
1839, vécurent leur âge dans les villes qui marquent les pointes du
triangle Salins, Dole, Arbois, avec un intermède à Marnoz.
Dole en 1816
Nous connaissons Salins. Voyons ce qu’était Dole au début du
dix-neuvième siècle. Dole est une ville capitale de la Franche-
Comté, assise au baillyage qui porte son nom, et bastie au quar-
____________
2. A. Marquiset (1841, rééd. 1991) Précis statistique de l’arrondissement de Dole, I,
Res Universis, Paris, p. 231.
3. R. Moreau, Préhistoire, 16, Epopée de Jean-Joseph Pasteur, pp. 411-438.
4. RVR, p. 6.
5. Cf. R. Moreau, Préhistoire, 13, Claude-Etienne Pasteur..., pp. 333-362.
18tier que nous disons par excellence, et pour son incrédible fertili-
té, le val d’Amour ; comprenant un territoire en plaines et col-
lines, qui, pour raison des bleds, vignes, bois, riuières, pasturages
et perrières (carrières de pierres), est sans doute l’un des plus abon-
dans et meilleurs de tout le païs ; et si vous adioustés son voisina-
ge, vous le treuuerés le plus riche et commode de tout le comté.
Ainsi l’historien comtois Loys Gollut faisait-il sentir dans son
6beau langage du seizième siècle les richesses de la région et de sa
capitale, du moins jusqu’à la prise de la Franche-Comté et son
annexion par Louis XIV en 1678. Il faisait comprendre aussi la
place stratégique de la ville, malgré sa position excentrée, meilleu-
re que celle de Besançon, excentrée aussi d’ailleurs.
7Dole fut et reste un centre de gravité, a écrit Lucien Febvre .
C’était le point géométrique de la région et le passage obligatoire
pour le baillage d’Aval. La ville est assise sur le Doubs et traver-
sée par le chemin romain. Point de départ d’une grande route vers
la Suisse, elle est adossée à la forêt de Chaux, longtemps source
de richesses. La plus vaste sylve de France perdit de son intérêt
après les coupes excessives qui furent faites pendant des siècles
pour les salines et qui la ruinèrent au dix-huitième siècle. Malgré
sa présence, le contact n’était pas coupé entre Dole, la perpétuelle
plaine et le vignoble, parce que la ville touche le duché de
Bourgogne et qu’elle est aux approches de la Bresse, des Dombes
et de Lyon. La prospérité du collège des Jésuites était le révélateur
de cette situation. Le don par le Pape des droits sur la terre de
Mouthe fut un élément de cette richesse et accentua les mouve-
ments naturels des gens des joux en direction des bons pays.
8En 1820, la ville comptait neuf mille habitants. Installée au
bord du Doubs, enserrée dans les fortifications de Charles-Quint,
elle est donc proche de la Saône et du Vignoble. La plaine est
riche de bourgades paisibles, de nombreux étangs où l’on produi-
sait carpes et brochets, de petites rivières et de forêts de chênes
____________
6. L .Gollut (1592) Les mémoires historiques de la République séquanoise et des
princes de la Franche-Comté de Bourgougne. Ed. 1846 par Ch. Duvernoy et E.
Bousson de Mairet, rééd. Horvath, 1978. Livre II, chap. XLIX, p. 252.
7. L. Febvre (1912) Philippe II et la Franche-Comté. Rééd. Champs-Flammarion, Paris,
1970, p. 20-21.
8. Sur Dole en 1816, je me suis inspiré d’A. Marquiset (l.c.) et de deux textes
d’Auguste Ventard : Pasteur et Dole (Le Pays jurassien, 46, mai-juin 1952, pp. 278-
282), et : Quand la famille Pasteur habitait Dole... (Les Dépêches, 26 décembre 1960).
19dont l’écorce était nécessaire à la tannerie. Lucien Febvre compa-
rait ces terroirs à des jardins où poussaient à l’envi froment, seigle,
avoine et orge, pomme de terre, trèfle pour les bêtes, navette, sans
oublier le maïs, appelé ici turqui (blé de Turquie), dont les tiges
s’entremêlaient avec les citrouilles et les haricots dans des champs
9bordés de choux et de chanvre cultivé pour ses fibres textiles .
10La description par Max Buchon , du pré Tiénaud en mai, avec
ses grands carrés de blés verts et de navettes défleuries, ses prai-
ries toutes blanches de marguerites, ses touffes de turquies nais-
sants, ses champs de pommes de terre aux tiges encore brunes, sa
ceinture de haies vives et son encadrement de vineuses collines ;
toute cette plaine (qui) semble se pâmer d’amour, convient aux
entours de Dole. Après la récolte, les épis de maïs étaient mis à
sécher en longues guirlandes jaunes pendues aux murs des fermes
et servaient à la nourriture des poules, poulets canards et des gens,
comme le gland autrefois. Le régime des paysans restait rude.
Pour la réveillotte (petit déjeuner), on mangeait des gaudes, diffé-
rentes des bressanes. Celles-ci étaient des crêpes, les gaudes com-
toises des bouillies ; mais toutes deux avaient pour base de la fari-
ne de maïs. A midi, c’était la soupe et le lard, du fromage, du pain
de froment ou de seigle pour les plus riches, de sarrasin, mêlé de
maïs et de pommes de terre (ce qui en faisait une chose lourde et
gluante), voire de maïs et de citrouille (ou cosse) pour les autres.
Aux quatre heures, à mi-après-midi, les paysans et les bergers se
sustentaient par exemple de tartines de beurre et de compote de
pommes comme celles de ma cousine Denise Chouffe, qui les par-
tageait avec moi quand, avant les rentrées scolaires, le 1er octobre,
je gardais les bêtes avec elle dans les communaux de Gennes
(Doubs). Au souper, on avait de la soupe, du pain, du lard. L’abbé
Jean Garneret a noté ce témoignage : Ce qu’on mangeait ? disait
Elise Gaspoi, fille du dernier tisserand de Lantenne : le matin, des
grosses marmites de gaudes et le soir une grosse marmite de
pommes de terre. A midi, la soupe et quand on faisait des gaudes,
elle (sa mère) nous les redonnait. Mes frères ne les aimaient pas,
ils portaient leurs gaudes au cochon de chez Malbrou ; ma mère,
____________
9. L. Febvre (191) Histoire de Franche-Comté. Rééd. 1983, Laffitte-Reprints,
Marseille, p. 263.
10. In Louis Gascon (1914) Préface au Gouffre-Gourmand, réminiscences de la vie
réelle, par Max Buchon. Jacques et Demontrond, Besançon, pp. XXIX-XXX.
20qu’est-ce qu’elle a fait ? Elle est allée en chercher un (de cochon,
pour le nourrir). Avec une livre de lard, on en avait pour la semaine,
11avec la couenne ils nous étendaient tous nos pains .
A l’époque qui nous intéresse et malgré les atouts de la cité, la
vie à Dole était difficile, car la capitale de la Franche-Comté avait
été déchue par Louis XIV pour la punir de sa résistance. Elle y
avait perdu le Parlement et l’Université. Il ne restait rien pour sou-
tenir le train ancien, peu d’industries, sinon la tannerie, un marti-
net à la Bédugue, des petits moulins, dont certains sur bateaux, des
artisans qui survivaient mal. Les sièges de Dole de Henri IV à
Louis XIV et les deux occupations par les Alliés à la chute de
l’Empire avaient épuisé la ville et la région en deux siècles. Après
la chute de Napoléon Ier, en six mois, de juillet 1816 au 2 janvier
1817, la garnison autrichienne réquisitionna près de quatre-cent
mille rations de vivres, sans compter les contributions en argent.
Ce pillage explique que la population ait rejeté alors ses anciens
maîtres. L’expression de Dole la dolente trouvait sa justification.
La vie publique à Dole en 1816
La vie publique ne valait guère mieux. Avec le retour de Louis
XVIII, les royalistes relevaient d’autant plus la tête qu’un grand
nombre de familles nobles résidaient à Dole. Le maire Léon
Dusillet était évidemment royaliste. Né dans la ville en 1769, à
deux pas de l’actuelle maison Pasteur (au 69), il descendait d’une
famille doloise depuis le début du dix-septième siècle. Avocat,
poète amateur, ami de Charles Nodier, il devint maire de Dole en
1815. S’appliquant à rétablir les finances d’une ville durement
affectée depuis des siècles par les guerres et deux occupations suc-
cessives, il répara les bâtiments municipaux qui menaçaient ruine
et développa l’urbanisme. En 1834, il se retira chez son fils à
Besançon et s’éteignit en 1857, à quatre-vingt-sept ans. Dusillet
exaltait en poésie les vertus des Bourbons lors d’occasions sans
cesse renouvelées, comme le passage d’unités envoyées en
Espagne, dont le dixième régiment de Dragons que le ministre de
la Guerre, le marquis de Clermont-Tonnerre, inspecta sur la Place
____________
11. J. Garneret (1993) Vie et mort des paysans. L'Harmattan, Paris, p. 78.
21d’Armes, la visite du duc d’Angoulême, les exercices de la Garde
nationale et des Légions urbaines, tous événements qui concou-
raient à maintenir une effervescence perpétuelle, mais artificielle,
en ville, moyen peut-être de faire oublier les malheurs.
A l’instar de beaucoup d’autres localités françaises, Dole
comptait de nombreux libéraux et bonapartistes. Sur la centaine de
familles de la rue des Tanneurs où s’installèrent les Pasteur, vingt-
six avaient pour chefs d’anciens militaires d’Empire, légionnaires
comme Jean-Joseph, qui retrouva Jean-François Brun, ancien ser-
gent-major de la Grande Armée comme lui, avec qui il était rentré
12de Douai et dont les parents étaient commerçants. Le Dr Piton
cite également Jean-Antoine Clerc, encore au service en 1816. Son
père, Claude-Antoine-François Clerc, était propriétaire de la mai-
son habitée par les Pasteur. Jean-François Brun et Jean-Antoine
Clerc devaient appartenir à un autre régiment que celui de Jean-
Joseph car je n’ai pas retrouvé leurs noms dans les contrôles du
troisième régiment de Ligne. Deux anciens soldats signèrent l’acte
de naissance de Louis Pasteur. Tous ces militaires se réunissaient
au café de la Paix, disparu au profit de la recette des Finances.
Parmi les fidèles dolois de l’Empereur, figura un court moment
13le général Simon Bernard (1779-1839), qui avait été élève de la
première promotion de l’Ecole polytechnique (1794) avec Jean-
14 15Baptiste Biot, Etienne-Louis Malus , Louis Poinsot . Curieuse
____________
12. J. Piton et G. Grand (1973) Pasteur, histoire de sa maison natale à Dole et de sa
maison familiale à Arbois. Plaquette éditée par les Grands Vins Henri Maire à l’occa-
sion des cérémonies commémoratives du cent cinquantième anniversaire de la naissan-
ce de Pasteur, Imp. H. Maire, Arbois. Par ailleurs, la majeure partie des renseignements
qui suivent proviennent du dossier Dole, de la Maison natale de Pasteur. - Cf. aussi
Gabriel Perreux (1962) Pasteur, enfant d’Arbois. Histoire d’un Arboisien par un
Arboisien. Les Presses jurassiennes, Dole, et J. Piton (1973) Les origines de Pasteur.
Souvenirs comtois sur Pasteur. Nouv. Rev. Comt., XII, 4 (n° 48), 208-227. - J.Piton
(1975) Les origines familiales de Louis Pasteur. Bull. Inst. Pasteur, 71, 165-178. - Pour
Brun, cf. R. Moreau, Préhistoire, 16, Epopée de Jean-Joseph Pasteur, pp. 426-429.
13. Sur le général Bernard, cf. Cl. Fohlen (1988) Mém. Soc. Emul. Doubs, N.S., 31,
1989.- A. Fourcy (1828) Histoire de l’Ecole Polytechnique. Rééd. 1987, Belin, Paris
(Introduction, par J. Dhombres) et surtout le livre d’A. Marquiset.
14. E. Malus (1775-1812) Polytechnicien, directeur des études à l’Ecole Polytechnique.
Il découvrit la polarisation de la lumière en 1808. Académie des Sciences : 1810.
15. L. Poinsot (1777-1859) Mathématicien, professeur d’Analyse à l’Ecole
Polytechnique, membre du Bureau des Longitudes, pair de France (1846), sénateur
(1852). On lui doit en 1834 une étude d’une importance exceptionnelle sur le mouve-
ment d’un solide mobile autour d’un point et soumis à des forces admettant une résul-
tante qui passe par ce point. Académie des Sciences : 1813.
22carrière que la sienne. Fils d’artisan devenu élève de la toute nou-
velle Ecole Polytechnique à l’âge de seize ans, il sortit dans le
Génie. Présent à la bataille d’Ulm avec le grade de capitaine, il
poussa une reconnaissance sous Vienne et rapporta à l’Empereur
des renseignements qui furent sans doute d’une telle importance
qu’il fut nommé chef de bataillon. Il fut chargé ensuite de la direc-
tion des travaux d’Anvers. S’étant arrêté à Ingolstadt, sur la route
de son nouveau poste, il y épousa Marie-Anne-Josèphe-
Népomucène-Crescence, baronne de Lerchenfeld, soeur de
l’ancien ministre de Bavière ! En 1813, Bernard était colonel du
Génie et aide de camp. S’étant cassé une jambe à cheval en fran-
chissant un pont, il se trouva bloqué à Torgau dont il dirigea les
défenses. Obligé de capituler honorablement, il apporta lui-même
la nouvelle à Napoléon. Fin 1814, il était promu maréchal de camp
(général de brigade). Il reçut ensuite de Louis XVIII la croix de
Saint-Louis, mais il ne prit aucun service durant la première
Restauration. Au retour de l’Ile d’Elbe, il fut chargé de la direction
du cabinet topographique (Napoléon attachait à juste titre une
grande importance aux cartes, dont il fit dessiner un jeu pour
l’Europe), fut à Waterloo et chercha à reformer une armée. Il
revint à La Malmaison, suivit l’Empereur à Rochefort, mais ne put
obtenir de l’accompagner à Sainte Hélène.
Après le licenciement de l’armée de la Loire, Bernard rentra
dans ses foyers à Dole où, dit Marquiset, il déposa ses décorations
et oublia le passé au sein d’une famille pauvre (sa femme et ses
deux enfants), mais dont l’obscurité ne le fit jamais rougir. En fait,
il n’y resta que dix mois, recevant et accueillant indistinctement
ses anciens camarades, qui ne se lassaient pas d’admirer en lui le
calme avec lequel il supportait les revers de la fortune. Il habitait
chez sa soeur, veuve et ouvrière en robes, au 463 de la rue des
Tanneurs, selon la numérotation de l’époque. Il était ainsi proche
voisin de Jean-Joseph Pasteur qui dut le rencontrer, mais pendant
un court laps de temps puisque, après ce repos, Bernard partit aux
Etats-Unis avec l’accord de Louis XVIII, qui accepta de le prêter,
mais pas de le donner. Le général resta seize ans aux Amériques,
où il commanda en chef le Génie de l’armée yankee. La prise du
pouvoir par Louis-Philippe le ramena en France aux premiers
jours de 1831, auréolé du titre de Vauban du Nouveau Monde.
23Aide de camp du roi, lieutenant-général, il fut ministre de la guer-
re du maréchal de Bassano (1834), pair de France (1836), puis
encore ministre pendant trois ans. Il mourut le 5 novembre 1839
d’une grave affection du larynx (cancer ? ) après une carrière
exceptionnelle dans les deux mondes, mais dont la partie napo-
léonnienne avait de quoi enthousiasmer les anciens soldats et les
conserver dans la religion du Petit Tondu.
En dépit des légitimistes, les libéraux tentaient d’étendre leur
influence. Il semble que Benjamin Constant leur apporta du ren-
fort en résidant assez souvent au château de Brévans jusqu’en
1827. Il y reçut Mme de Staël. Mais la police veillait. Rossigneux,
directeur des Postes, fut arrêté. Un jour, M. Pallu, bibliothécaire de
la Ville de Dole, homologue et correspondant de Charles Weiss,
bibliothécaire de la Ville de Besançon pendant un demi-siècle et
correspondant de l’Institut, se vit barrer par la gendarmerie les
trois itinéraires qui menaient à Brévans. Les altercations entre
tenants de politiques opposées étaient fréquentes et aussi des duels
au Cours Masson, l’actuel Parc de Scey. Il n’est pas exclu que le
sabre de Jean-Joseph ait pu reprendre du service en ces occasions
ou que le père du savant ait participé à ces débats politiques et
qu’il en ait souffert. Cette phrase d’une lettre de son fils Louis au
maréchal Vaillant, ministre de Napoléon III, est assez énigmatique
16en effet : Mon père m’a élevé dans l’admiration du grand
homme et dans la haine des Bourbons. Pour lui, l’Empereur était
plus qu’un homme. Son dévouement lui valut toutes sortes de tra-
casseries après les adieux de Fontainebleau, bien qu’il ne fût
qu’un modeste tanneur établi à Dole, où il y avait un très grand
nombre de légitimistes. Elle pourrait s’appliquer à l’immédiat
après-Fontainebleau, c’est-à-dire à la période salinoise, comme à
la période doloise, que Pasteur pourrait avoir confondu.
La rue des Tanneurs à l’arrivée des Pasteur
Essayons de nous figurer le milieu où vivait le jeune couple
salinois à son arrivée à Dole. La rue des Tanneurs, qui prit ce nom
en 1800 et où les Pasteur vinrent s’établir naturellement en 1816,
____________
16. LP au Mal Vaillant, 19.1.1870. Corr., II, pp. 461-462.
2417est l’une des plus anciennes de la ville . Dès le Moyen-Age, de
nombreux tanneurs s’étaient établis dans cette rue qui, le long du
cours d’eau, suit le versant méridional de la colline où se dresse la
collégiale. Elle prit le nom de rue des Chevannes-dessous ou des
Chevannes basses dès la période médiévale. D’après Marquiset, ce
nom viendrait du latin cabanarum villa par opposition au castrum
protégé par ses murs. L’explication est peut-être plus convaincante
que celle qui fait appel à d’anciennes chenevières, le chanvre
ayant peu de chance d’avoir été cultivé là en grande quantité, bien
que Daniel Bienmiller fasse allusion à la présence de chenevières
dans le bas de la ville au début du dix-neuvième siècle ; ce n’est
pas impossible néanmoins. La rue regroupa d’abord des fabricants
de toile et de drap avant que d’autres artisans, tonneliers ou tan-
neurs, s’y établissent ; on y teillait donc le chanvre et cette pra-
tique fut peut être à l’origine de son nom.
D’après Auguste Ventard, le quartier présentait alors un aspect
misérable en maints endroits, car guerres et sièges avaient abattu
ou ébranlé beaucoup de maisons de cette rue étroite, refuge de
petites gens, avant que de vieilles familles bourgeoises, les
Pétremand, Saint-Mauris, Malpas, Dusillet, Broch d’Hotelans,
etc... y établissent des édifices opulents. Entre 1810 et 1820, il fal-
lut procéder à des démolitions. Toute issue était fermée à l’Est par
les murs d’enceinte. De ce côté, on accédait par la rue de la Bière
et par la rue des Chevannes-dessus, rue de la Raison pendant la
Révolution, puis rue Granvelle. L’ancienne rue Fripapa, devenue
rue Dusillet, s’arrêtait aussi aux remparts et fut perçée en 1825. La
rue des Tanneurs prit le nom de rue Pasteur en 1886. Pavée de
galets inégaux, un ruisseau courant en son milieu, elle était peu
salubre. Le Dr. Jean Piton cite une Topographie médicale de Dole
18de 1822 dont l’auteur, le Dr Claude-Hyacinthe Machard , méde-
cin de l’Hôpital, souhaitait ouvrir au dehors un débouché à plu-
sieurs rues, ce qui contribuerait efficacement à l’agrément et à
l’assainissement des habitations voisines. Les eaux du quartier
____________
17. Pour l’histoire du quartier, cf. A. Marquiset (l.c.) et Jacky Theurot (1995) : La rue
des Chevannes dessous. Histoire d’une rue et d’un quartier de Dole, des origines au
début du XVIe siècle. Autour de Pasteur. Cahiers dolois, 11, pp. 33-56. - Sur les tan-
neurs dolois, cf. Daniel Bienmiller et Bernard Morel (1995) Tanneries et tanneurs à
Dole sous la Restauration. Id., 11, pp. 167-189.
18. C. H. Machard (1823) Essai sur la topographie médicale de la ville de Dole. J. B.
Joly, Dole.
25s’accumulaient à hauteur de la petite cour où s’élève le monument
Pasteur, qui a pris la place d’un battoir à écorces utilisé pour pré-
parer le tan. On peut regretter la disparition d’un des derniers ves-
tiges de l’activité du quartier, car le buste du savant aurait pu être
installé ailleurs. Les eaux usées se déversaient dans le canal des
Tanneurs, qui court le long d’un trage ou treige (passage entre des
maisons, assimilable aux traboules lyonnaises) qu’empruntaient le
bétail et les chevaux des voituriers transportant les écorces en pro-
venance de la forêt de Chaux et destinées au tannage.
La plupart des immeubles de la rue des Tanneurs avaient été
construits entre les seizième et dix-septième siècles sur un parcel-
laire en lanières étroites et serrées ; ils avaient à peu près les
mêmes dispositions. Au début du dix-neuvième siècle et malgré
ses dimensions modestes, la maison des Pasteur devait abriter six
ou sept familles, si l’on en juge par le nombre de greniers fermant
à clé. En effet, chaque locataire en disposait d’un pour sécher son
linge et ranger son bois. Le bail à loyer du 26 avril 1851, entre
Jean-Joseph Pasteur et son gendre Gustave Vichot, auquel le pre-
mier cédait sa tannerie et louait une partie de sa maison d’Arbois,
précisait en effet : M. Pasteur devra faire à ses frais une barrière à
claire-voie pour séparer ses parties de cave et de grenier de celles
19louées . Des dispositions identiques furent prises au partage de la
maison Roqui à Marnoz en 1824. Il n’y a pas de raison pour que
les choses aient été différentes à Dole.
D’après le recensement de 1816, il y avait onze résidents aux
numéros 29 et 30 de la rue des Tanneurs. Une tradition locale ins-
talle Jean-Joseph Pasteur et les siens au premier étage de
l’immeuble, dans deux chambres assez éloignées l’une de l’autre,
mais qui communiquaient par un long palier extérieur garni d’une
balustrade en bois du côté d’une petite cour resserrée par la mai-
son voisine. La fenêtre de la pièce qui servait à la fois de cuisine et
de salle à manger ouvrait sur le canal dérivé du Doubs qui baigne
le pied de la maison. Sur le devant, les Pasteur auraient disposé
d’une vaste chambre, au plafond très bas ; elle donnait sur la rue et
comportait un grand cabinet séparé du reste par une cloison, dans
____________
19. C. Vuillame. L’enfance et la jeunesse de Louis Pasteur en Franche-Comté (1822-
1843) 43 f. dact., s.d. (1923) Archives municipales, Arbois. - Pour le partage de la mai-
son des Roqui, cf. R. Moreau, Préhistoire, 17, Mariage de Jean-Joseph Pasteur. Les
Roqui de Marnoz, pp. 456-473.
26lequel on pouvait disposer un lit : sans doute un alcôve. Pasteur
serait né là. On a avancé avec plus de vraisemblance que le tan-
neur logeait dans deux chambres du rez-de-chaussée, au plus près
des fosses, et qu’il y aurait eu une salle commune à l’entrée du
MAISON NATALE DE PASTEUR, RUE DES TANNEURS
(début du vingtième siècle, cl. Maison natale de Pasteur, Dole).
rez-de-chaussée. Dans ce cas, son fils serait venu au monde dans
une chambre sur la rue, à gauche de l’entrée actuelle. Le seul sou-
venir de Pasteur à propos de sa maison natale était qu’en accédant
au logement, on montait des marches et que l’on entrait par la
gauche, ce qui accrédite plutôt la seconde hypothèse. Une lettre de
27René Vallery-Radot datée du 3 janvier 1933 et adressée sans doute
à M. Ventard, président de l’Association des Amis de la Maison
natale, précise que s’il s’agit de la maison, oui, depuis longtemps,
le fait (était) établi. Par contre, ajoutait le gendre de Pasteur, il en
va tout autrement de la chambre où est né Pasteur. Nul n’en sait
rien. Si le père de Pasteur avait été propriétaire ou locataire prin-
cipal de la maison (...), on pourrait, par la disposition de telle
pièce servant de chambre, dire avec quelque probabilité que ce fut
là. Mais comment la maison était-elle distribuée entre deux ou
trois locataires ? Où vivaient le père et la mère de Louis Pasteur ?
Si l’on nous adressait ces points d’interrogation, nous resterions
muets. Il est donc à peu près impossible de reconnaître le loge-
ment des Pasteur dans l’immeuble et a fortiori la pièce où naquit
le savant, d’autant plus que la transformation en musée en 1911,
par la Municipalité de Dole, aidée par une souscription nationale
et la Fondation Rockfeller, l’a agrandie et transformée.
Encouragé par René et Marie-Louise Vallery-Radot, gendre et
fille de Pasteur, le maire de l’époque, Marius Pieyre (premier
magistrat de Dole de 1907 à 1935), constitua en novembre 1910,
un Comité pour lancer une souscription publique dans le but
d’acquérir la maison natale de Pasteur. La somme collectée dépas-
sa soixante-treize mille francs, sur lesquels John Rockfeller appor-
ta la moitié et le gendre et la fille de Pasteur une somme importan-
te. Les choses allèrent très vite. Le 4 avril 1912, l’autorisation
préfectorale était acquise et l’acte de vente signé le 15 entre la
Ville et les propriétaires François-Joseph Guy et Charles-Emile
Guy, pour une somme de trente mille francs. Le reste de la sous-
cription fut utilisé pour payer les frais, indemniser le fonds de
commerce et dédommager les locataires qu’il fallut reloger. En
1914, aucun aménagement n’ayant encore été réalisé, la maison
hébergea l’école Sainte Jeanne d’Arc, normalement logée à la
Charité, mais qui avait été transformée en hôpital militaire. Par
une curieuse coïncidence, l’école était dirigée alors par une
demoiselle Pasteur qui, durant les années de guerre, faisait visiter
les lieux par les visiteurs qui le demandaient et leur faisait signer
un cahier d’écolier, prélude du Livre d’Or actuel. Le projet de
musée fut repris après 1918. Le 27 décembre 1922, jour du cente-
naire de la naissance de Pasteur, se déroula au Théâtre de Dole,
28sous la présidence de Victor Bérard, sénateur du Jura, une cérémo-
nie qui fut suivie d’un défilé d’enfants des écoles et de sociétés
sportives, bien dans le goût du temps. Le musée fut inauguré le 26
mai 1923 par le président de la République, Alexandre Millerand,
qui fut accueilli sur le seuil de la maison par le gendre et la fille de
Pasteur et leurs enfants, Louis (futur Pasteur-Vallery-Radot) et
Camille, qui contribuèrent à la constitution des collections du
musée. Le Musée de la Maison natale, propriété de la ville de
Dole, est géré par l’Association des Amis, qui fut présidée par
Auguste Ventard, professeur au lycée, puis par le Dr. Jean Piton.
TANNEURS, TRAVAIL DES PLEINS,
planche extraite de l’Encyclopédie de D’Alembert et Diderot
(Maison natale de Pasteur, Dole)
Rénové en 1995 pour le centième anniversaire de la mort de
Pasteur, sous l’égide du nouveau président, Jacques Touzet, grâce
à un effort financier important de la ville de Dole et des collectivi-
tés départementale et régionale, il présente désormais un aspect
20moderne et ouvert. Sa nouvelle organisation permet d’identifier
la maison natale de Pasteur comme un lieu de mémoire grâce un
assez grand nombre d’objets familiaux donnés par les Vallery-
Radot. Il fait revivre également l’artisanat des tanneurs, disparu
____________
20. J. Touzet (1996) La maison natale de Louis Pasteur à Dole, in Sur les traces de
Louis Pasteur dans le Jura. Ed. H. Maire, Arbois, pp. 7-11.
29dans le premier tiers du vingtième siècle. Enfin, le musée illustre
les travaux de Pasteur et comporte une évocation des travaux
actuels de l’Institut Pasteur et de son réseau international.
Revenons au dix-neuvième siècle. Beaucoup de maisons de la
rue des Tanneurs comportaient des ateliers de tannage installés
dans des semi-sous-sols aménagés dans le soubassement enterré
côté rue, ouvert du côté du cours d’eau. Les locaux disposaient
d’un dallage en pente qui laissait les liquides s’écouler vers la
rivière ; on était moins regardant à Dole qu’à Mouthe un siècle et
21demi plus tôt . D’autres ateliers et des magasins étaient installés
dans les rez-de-chaussée. Les logements étaient cloisonnés pour
permettre l’habitation des patrons, de leur famille et des ouvriers ;
les séchoirs de cuirs étaient aux étages et dans les combles. A la
maison Pasteur, on voit les fosses à tan, rénovées en 1995, où se
faisait le tannage, opération chimique. Profondes de trois mètres,
on y entassait les peaux étalées, alternant en couches avec l’écorce
de chêne pulvérisé, le tan. Quatre-vingt peaux de gros bétail
entraient dans les fosses carrées, une centaine de peaux de petits
animaux dans les cuves rondes en bois qui servirent jusque vers
1880. Elles étaient soumises durant dix-huit mois à l’action du
tanin. L’écorce provenait de chênes de la forêt de Chaux. Le tan-
nage était précédé de l’épilage, du dégraissage et de l’écharnage :
on lavait les peaux dans la rivière, puis on les faisait passer dans
un bain de chaux ; ensuite, sous les voûtes souvent inondées des
anciennes fortifications de Charles-Quint, on épilait et écharnait
sur un chevalet de rivière, avec des couteaux droits ou arrondis qui
sont toujours à leur place et qui servirent jusqu’en 1928. Après le
tannage, on imperméabilisait et assouplissait le cuir sur une lourde
table en se servant d’un tampon imprégné de suif chaud, le
guipon. Les peaux de boeuf donnaient les cuirs forts destinés aux
semelles des chaussures, celles de vache, de veau et de cheval des
cuirs plus mous pour les semelles légères, la sellerie, la bourrelle-
rie, les tiges de chaussures. Elles subissaient le corroyage (opéra-
tion de finition des cuirs), préparation physique qui les rendait
propres à tous les usages où brillant, lustre, couleur et souplesse
____________
21. R. Moreau, Préhistoire de Pasteur, 8, Labourage et pastourage, p. 232, et 10,
Manger, boire et se battre, p. 278 (destruction en 1690 d’une tannerie construite à tort et
forte amende, suite à la pollution et à la mortalité occasionnée aux truites).
30