Méthodologies économiques et éthique scientifique

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Certains économistes néoclassiques, dont Léon Walras, ont établi une analogie entre la science physique et la science économique. Venus pour la plupart des sciences de la nature et confortés dans leur démarche par certains philosophes tels que Popper, des auteurs ont alors tenté d'appliquer la méthode de la science physique à l'élaboration des théories économiques et à leur vérification. Cet ouvrage démontre que cette démarche n'a pas favorisé mais égaré l'évolution de la recherche en science économique. Les auteurs démontrent que l'économie a des principes qui peuvent et doivent être établis par une analyse rationnelle que de ces principes découlent logiquement des règles dont le respect garantit le fonctionnement harmonieux de l'économie.

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Ajouté le 01 avril 2006
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EAN13 9782296146631
Langue Français
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Introduction générale

1. De l’objectif de l’économie à l’objectif de la science économique L’objectif de l’économie est la satisfaction des besoins économiques des individus. On appelle spécifiquement besoin économique, à la différence de toute autre compréhension du terme, le besoin qui ne peut être satisfait que par l’échange d’un produit1, quelle que soit la forme, matérielle ou non, de celui-ci, simplement conçu comme résultat d’un acte productif. L’objectif de la science économique est d’établir les théories permettant de connaître les conditions de la réalisation de la satisfaction des besoins économiques de la population d’une nation ou de l’ensemble des nations. A cette fin, la science économique doit dégager les règles du fonctionnement harmonieux de l’économie. 2. L’importance de la philosophie et de l’éthique dans l’établissement des théories Dans l’établissement de toute théorie scientifique, les chercheurs doivent tenir compte des exigences de la philosophie et respecter celles de l’éthique scientifique. La philosophie est une discipline théorique qui prend pour objet d’autres disciplines et d’autres pratiques (sciences de la nature, sciences humaines, science économique, histoire, arts, religions, éthiques, etc.) afin d’examiner les démarches propres à chacune d’elles, d’expliciter celles-ci et, ce faisant, d’en rendre possible une évaluation critique. On peut donc considérer que la philosophie se propose d’élever à la plus grande clarté possible les représentations, volontés et actes des hommes. On peut aussi, plus précisément, affirmer que, dans son rapport aux savoirs scientifiques, l’apport de la philosophie consiste essentiellement à mettre à jour les démarches et à évaluer le respect d’une certaine normativité, d’une certaine éthique scientifique, dont on peut minimalement indiquer quelques préceptes : - cohérence interne (systématicité, non-contradiction) ; - rigueur formelle dans les démonstrations ; - objectivité entendue comme idéal d’une adéquation entre le discours, l’analyse, et son objet, mais surtout, comme absence de parti pris subjectif, ce qui implique aussi bien l’idée d’une transmissibilité intégrale que d’une universalité des résultats (une théorie scientifique doit pouvoir être transmise sans perte, de
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L’échange d’un produit contre d’autres produits (économie non salariale), l’échange du revenu contre le produit (économie salariale).

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n’importe quel savant à n’importe quel autre savant, cette transsubjectivité devant garantir l’absence de toute subjectivité individuelle), etc. Se rapportant à l’objectif de l’économie, en lui-même distinct de sa fin propre à elle, la philosophie2 peut et doit guider les chercheurs, dans l’étude de la science économique, grâce à un raisonnement rigoureux et objectif, pour expliciter et évaluer les théories et les principes vrais qui déterminent comment les besoins économiques peuvent être satisfaits et les règles dont le respect assure le bon fonctionnement de l’économie. Cependant, cette notion de « bon fonctionnement » doit être analysée : elle ne désigne pas seulement l’efficacité pragmatique dans la réalisation de l’objectif de l’économie, mais elle évoque une dimension éthique, ce qui mérite une élucidation attentive. En effet, la satisfaction des besoins économiques des individus passe à la fois par l’acte productif et par l’échange : elle exige donc une activité humaine et une relation économique entre individus. La première est toujours réalisée dans des conditions précises d’avancement des savoirs et des techniques mais aussi d’organisation sociale des rapports humains. La seconde exige un lieu théorique que l’on peut simplement nommer le marché, espace où l’égalité requise par et pour l’échange est réalisée. Lorsque l’on passe de la théorie à la réalité concrète, le marché devient une institution humaine codifiée et régulée selon des règles et des valeurs définies par les hommes. Toute cette description élémentaire est là pour indiquer que la satisfaction des besoins économiques est, au moins en partie, soumise à l’action de l’homme et régulée en fonction de principes et de valeurs humaines : définir jusqu’où s’étend cette action de l’homme et des institutions humaines n’est pas un mince problème, et nous y reviendrons pour montrer que la science économique n’est pas à proprement parler une science humaine, tout en n’étant pas non plus une science de la nature. Pour l’instant, il nous suffit de signaler que l’action de l’homme n’est pas nulle pour établir que le bon fonctionnement de l’économie assume une dimension éthique, car l’éthique n’est rien d’autre que ce qui doit venir régler les conduites humaines. Plus précisément, une économie qui fonctionne bien, ce n’est pas seulement une économie dont l’efficacité est telle qu’elle permet aux individus de satisfaire leurs besoins

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« Pourtant, l’économie et la philosophie ont le même objet, l’homme…. Economie et philosophie encadrent ainsi l’homme. L’une le fait vivre, l’autre l’éclaire. L’une le supporte, l’autre le hausse. L’homme vaut par sa pensée mais vit de et par son travail. » (1986, Kolm, Philosophie de l’économie p. 9).

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économiques, c’est aussi une économie où cette efficacité est obtenue dans le respect de valeurs éthiques. Si l’on nous accorde de précipiter un peu la réflexion afin de donner un contenu plus précis à ces affirmations, nous dirons que, si l’égalité (arithmétique) est bien la condition et même la définition de l’échange économique, l’équité est la valeur fondamentale qui doit être respectée dans l’organisation des rapports économiques. Si, dans l’économie, des besoins et des intérêts sont en jeu, la satisfaction de ces besoins qui, par définition, passent par l’échange, ne peut être atteinte dans un fonctionnement optimal de l’économie que si sont réalisées à la fois l’égalité et l’équité des échanges. L’échange est donc ce qui doit permettre de réaliser à la fois l’intérêt de chacun et l’intérêt de tous ceux qui y prennent part. En somme, dans tous les domaines de l’activité humaine, l’éthique, qui est l’art de diriger la conduite, doit être respectée. En économie, elle doit être respectée à deux niveaux : au niveau scientifique et au niveau du fonctionnement harmonieux, équitable, de l’économie. Nous démontrerons que les théories économiques qui ont un fondement rationnel sont celles qui, à la fois, respectent l’éthique scientifique et assurent l’équité sociale en exigeant le respect, par les individus mais surtout par les politiques et les institutions, des règles déduites logiquement des principes de l’économie. Cette exigence d’une régulation éthique, qui ne se limite pas à la simple élucidation des principes et lois de l’économie, s’impose du fait des intérêts en jeu dans les échanges économiques. 3. L’économie est-elle une science ? La science se définit généralement et idéalement comme un discours rigoureux qui énonce les lois décrivant adéquatement la réalité. Nous avons déjà mentionné d’autres préceptes qui définissent les conditions nécessaires pour qu’un discours puisse mériter le nom de science. Cependant, lorsqu’on veut donner une image plus précise et plus positive de ce qui caractérise la scientificité, force est de constater la diversité des dispositifs, démarches, méthodes, qui revendiquent ou ont pu revendiquer le nom de science. L’objectif de ce travail n’étant pas de proposer une épistémologie générale, mais d’analyser les différentes méthodes envisageables pour les théories économiques afin de déterminer s’il en est une qui respecte à la fois l’éthique scientifique et l’éthique sociale, nous nous contenterons de délimiter l’enjeu du problème de la scientificité de l’économie : - si un discours n’est pas capable de respecter les conditions minimales de l’éthique scientifique lorsqu’il s’agit d’étudier les

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phénomènes économiques, alors il faut renoncer à qualifier cette analyse du nom de science ; - si une théorie économique est au contraire capable de respecter l’éthique scientifique sans pour autant être en capacité de définir les conditions d’un fonctionnement éthique des échanges économiques, alors on pourra parler d’une neutralité éthique de la science économique, ce qui rapprocherait celle-ci des sciences de la nature dont le développement n’a pas immédiatement et en luimême affaire au questionnement éthique. - si, enfin, une théorie économique peut à la fois respecter l’éthique scientifique et assurer l’éthique sociale, il conviendra de penser la scientificité de l’économie, afin de préciser sa relation aux modèles divers et inégaux des sciences de la nature et des sciences humaines. En somme, la vraie question n’est sans doute pas de savoir si l’économie est une science : cette interrogation générale est surdéterminée. Il convient plutôt de savoir si les théories économiques sont établies dans le respect de l’éthique scientifique, et, si ce n’est pas le cas, il faut se demander quel modèle de scientificité la science économique peut et doit adopter. Pour ce faire, il s’agit donc avant tout d’examiner la démarche et les méthodes des analyses économiques. 4. La méthodologie Dans l’établissement des théories scientifiques, la méthodologie représente l’ensemble des démarches que suit l’esprit pour découvrir et démontrer ou approcher la vérité. Toutefois, un problème important se pose dans le choix de la méthode visant à établir les théories de la science économique. 4.1. La méthode descriptive On peut caractériser la méthode descriptive par la place prépondérante accordée à la simple observation des phénomènes, qui se fait sans que soit mise en place une réelle recherche explicative en termes de causalité simple ou complexe. Prudente, modeste, cette démarche prétend éviter le risque inhérent à la constitution de tout modèle explicatif, en se limitant au simple constat, au simple relevé de ce qui se passe, tout au plus au classement des faits, de « ce qui est », du moins de ce qui est considéré comme donnée brute offerte à la simple observation immédiate. Toutefois, il faut préciser que la nature des phénomènes observés - et ce n’est pas le moindre paradoxe d’une démarche qui se borne à la description - ne fait pas l’objet d’un réel effort d’analyse ou de conceptualisation : ces phénomènes ne sont pas le résultat d’une construction théorique écartant d’éventuels problèmes de définition, mais

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sont supposés « donnés », comme des faits, immédiatement accessibles dans l’intuition ou la perception commune. De même les notions employées pour « décrire » ce « donné » ne sont pas produites par des délimitations précises et rigoureuses, délimitations réelles expliquant leur contenu propre et les relations qu’elles entretiennent entre elles, mais sont le plus souvent prises dans leur sens courant, supposé clair (alors qu’il recèle toujours certaines ambiguïtés, ce qui conduit inévitablement à des confusions et, par là, à des sophismes). En somme, si la méthode descriptive prétend éviter les présupposés en refusant la lourdeur d’un échafaudage théorique préalable à l’observation, elle prend ce faisant le risque de valider des préjugés et des conclusions bien légères : la prudence de la démarche descriptive semble bien imprudente et la méthode descriptive n’est peut-être rien d’autre que l’adhésion à un préjugé descriptif. Nous donnerons dans cet ouvrage des exemples de l’usage pernicieux de la méthode descriptive dans certaines théories économiques. 4.2. La méthode explicative A l’inverse, on peut appeler méthode explicative une démarche qui ne se contente pas de sténographier des faits, « ce qui est », mais qui se propose de justifier le « comment » de ce qui est ou d’expliquer ce qui doit être. Cela suppose qu’on ne se contente pas d’une observation immédiate, sans préparation théorique, du donné, mais qu’on cherche à définir une théorie préalable à l’observation. Cette théorie fonctionne comme la norme de la réalité et doit permettre d’évaluer la conformité de ce qui est observé à la norme théorique ; il s’agit ainsi d’expliquer la situation concrète et de repérer d’éventuelles anomalies. Enfin, celles-ci doivent pouvoir être interprétées par la théorie et, si cela n’est pas le cas, elles doivent conduire à une redéfinition de la norme théorique. Toutefois, cette démarche générale peut prendre trois formes tout à fait différentes. 4.2.1. La méthode partisane On peut appeler méthode partisane une démarche explicative pour laquelle ce qui doit être (la théorie expliquant le champ de phénomènes étudié) est pensé à partir de ce qui est (des faits, qui ne font pas plus l’objet d’une analyse critique que dans la méthode descriptive) et, dès lors, inévitablement, toute l’élaboration théorique n’a pour objet que de montrer que la situation est conforme à la norme, norme définie, consciemment ou inconsciemment, en référence à la situation. En somme, il apparaît clairement que, faute d’avoir cherché à établir les principes ou lois et règles de la situation en faisant abstraction de ce qui est observable dans la situation, faute d’avoir envisagé la possibilité d’une

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anormalité de ce qui est immédiatement observable, cette démarche se condamne elle-même à un véritable cercle logique, échappant à toute contestation, en tant que l’analyse ne peut que vérifier que la norme de la situation est conforme à la norme dans la situation. En outre, il va de soi qu’une telle méthode n’est envisageable que lorsque, dans le champ de phénomènes étudié, des intérêts sont en jeu, et c’est pour cela qu’on peut la nommer partisane : elle ne cherche pas à définir une théorie objective mais à favoriser les intérêts de certains, en montrant que la situation qui leur est profitable est théoriquement justifiée. Pour illustrer l’emploi d’une telle méthode en philosophie politique, on pourrait évoquer les griefs que Rousseau adresse à la plupart des théoriciens de l’état de nature qui l’ont précédé et qui, selon lui, auraient construit de telles fictions pour justifier que le pouvoir politique de fait ne faisait qu’accomplir une nécessité naturelle, et ainsi justifier le fait de la soumission politique par le droit naturel. Etant donné que des intérêts sont en jeu dans les rapports économiques, il était peut-être inévitable qu’une telle méthode n’ait jamais manqué d’adeptes, ce que nous nous efforcerons de démontrer. Enfin, est-il besoin de préciser qu’une telle méthode, de même que la méthode descriptive dont elle ne se distingue qu’en apparence, méthode qui repose de plus sur un préjugé partisan, ne saurait respecter l’éthique scientifique ni être utilisée dans la constitution d’une science véritable, ce qui n’est pas le cas de cette autre forme de méthode explicative qu’est la méthode expérimentale. 4.2.2. La méthode expérimentale La méthode expérimentale authentique doit permettre d’échapper à un tel cercle, en tant qu’elle se propose de tester la validité de ses prémisses et conclusions théoriques, posées à titre d’hypothèses passibles d’une critique et soumises à la réfutation de l’expérimentation. Si l’on s’efforce de résumer l’intention propre qui préside à une telle démarche, on peut, semble-t-il, remarquer qu’il ne s’agit pas de présupposer de manière dogmatique que le champ de phénomènes étudié présente un ordre immédiatement donné, mais au contraire de supposer, de manière critique, que le désordre apparent s’explique par un ordre en quelque sorte caché, et, cet ordre faisant l’objet d’une hypothèse théorique, l’expérimentation, rationnellement conduite pour tester cette hypothèse, doit permettre d’en valider ou d’en réfuter la réalité ou la pertinence. Cette démarche, authentiquement prudente, est donc une mise en ordre hypothétique du réel, mise en ordre qui a pour but d’en déceler l’ordonnancement réel qui n’est pas immédiatement perçu. Toutefois, elle n’est pas sans présupposé contestable : d’une part, elle admet que, par-delà les apparences désordonnées, il y a toujours un ordre, et postule ainsi l’impossibilité d’un ensemble phénoménal purement

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chaotique ; d’autre part, elle écarte la possibilité qu’un ordre nécessaire irréfutable soit constructible a priori pour le champ de phénomènes étudié, et que ce champ soit analysable selon un ordre immanent défini sans présupposé partisan, mais de manière purement analytique, donc indépendamment de toute hypothèse réfutable, ce que la méthode suivante se propose précisément de faire. 4.2.3. L’analyse rationnelle On peut en effet envisager un autre type de démarche, distincte des trois précédentes, méthode qui se propose d’étudier des phénomènes, les construit avec rigueur et précision, en définissant les notions pertinentes pour les décrire, et découvrir dans ces définitions un ordre immanent, qui n’est pas imposé par des faits donnés dans une situation particulière donnée, mais qui est ordre nécessaire valant universellement pour toute situation. A partir de là, la démarche est essentiellement déductive : il s’agit de tirer les conséquences logiques des prémisses nécessaires et de vérifier si tel ou tel événement apparaissant dans le champ de phénomènes étudié est ou non conforme ou déductible à partir des principes décrivant l’ordre immanent à ce champ de phénomènes. On appelle une telle démarche analyse rationnelle, en tant qu’elle montre qu’à partir d’une simple analyse ou définition de concepts pertinents pour un champ de phénomènes, il est possible de découvrir un ordre et que cet ordre permet alors de distinguer des propositions vraies et des propositions fausses, vérité et fausseté désignant la cohérence ou déductibilité d’une proposition à partir des notions fondamentales du système théorique. Il reste à démontrer qu’une telle méthode est applicable dans le cas de la science économique et à la confronter à l’emploi de la méthode expérimentale. L’un des objectifs de cet ouvrage est donc d’étudier, d’une part, les différentes méthodes employées pour établir les théories économiques, d’autre part la portée et les limites de chaque méthode, en fonction de l’idée d’une scientificité véritable des théories économiques. 4.3. Les différentes méthodes employées pour établir les théories économiques Nous montrerons que l’établissement des théories qui ont pour objectif d’expliquer le fonctionnement de l’économie est passé par plusieurs phases : descriptive, partisane, hypothétique ou hypothético-déductive expérimentale et que seule l’analyse rationnelle permet de garantir la scientificité de l’économie. Nous avons marqué et serons encore amenés à marquer les limites scientifiques des deux premières méthodes : défauts dans l’analyse des concepts essentiels et manque d’objectivité. Une grande partie de cet

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ouvrage sera consacrée à la confrontation entre la méthode hypothétique expérimentale et l’analyse rationnelle. Si celle-ci est applicable pour l’économie, il s’agit alors de la fonder sur des prémisses établies par un raisonnement rigoureux permettant de définir de manière précise et pertinente les concepts essentiels de l’analyse économique et de vérifier que les déductions qui découlent de ces prémisses sont établies dans le respect de la logique de la déduction. Mais si une analyse rationnelle, sans préjugé descriptif ou partisan, est possible, alors il est clair que l’usage d’hypothèses expérimentales réfutables n’est en rien nécessaire. De plus, il nous faudra montrer que si de telles hypothèses s’écartent des prémisses de l’analyse rationnelle, elles n’ont aucun fondement rationnel, elles sont arbitraires ou purement fictives, et cela ne peut s’expliquer que par un défaut d’analyse ou un préjugé partisan, ce qui suffirait à remettre en cause l’application de la méthode expérimentale en économie. Cependant, il resterait à expliquer pourquoi l’emploi d’une telle méthode a été considéré comme nécessaire à l’établissement de théories scientifiques en économie. 4.4. La domination du modèle hypothético-déductif expérimental en économie Depuis la fin du dix-neuvième siècle, la méthode hypothétique ou hypothético-déductive expérimentale a été privilégiée par la plupart des auteurs qui ont établi les théories de la science économique. Plusieurs raisons, liées entre elles, ont influencé ces auteurs dans le choix de cette méthode. 1° L’influence et les succès de la science physique ont amené certains économistes néoclassiques, dont Léon Walras, à établir une analogie entre la science physique et la science économique. Cette analogie a ouvert la voie à des auteurs, venus pour la plupart des sciences de la nature3, qui ont tenté d’appliquer la méthode de la science physique (méthode hypothéticodéductive expérimentale avec mathématisation de l’expérience) à l’élaboration des théories économiques et à leur vérification. 2° La plupart des économistes qui s’intéressent à la méthodologie en économie évoquent différentes méthodologies appliquées aux sciences de la nature. Cette étude leur permet de constater que, au fil du temps, les théories des sciences de la nature soit ont évolué, soit se sont révélées insuffisantes, voire inexactes. C’est pourquoi ils accordent aussi leur préférence à l’emploi de la méthode hypothético-déductive expérimentale des sciences de la nature pour se prémunir de tout dogmatisme, de toute
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Samuelson Paul A. est cité comme l’exemple le plus représentatif de ces auteurs.

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métaphysique irréfutable et se donner les moyens de compléter et de critiquer les analyses économiques. 3° Certains philosophes (tels que Popper) consacrent l’essentiel de leur étude aux théories des sciences de la nature. Popper pense que, pour établir les théories des sciences de la nature, il faut employer la méthode hypothético-déductive expérimentale et adopter le critère de falsifiabilité. Ainsi, les théories établies doivent être confrontées à l’expérience, et elles sont ensuite soit réfutées, soit temporairement admises avant d’être dépassées par d’autres théories plus élaborées sur le même sujet. Cette exigence découle du fait que la plupart des auteurs sont persuadés qu’aucune théorie des sciences de la nature ne peut être considérée comme définitive. Certains économistes, qui établissent une analogie entre les sciences de la nature et la science économique ou qui pensent que toute théorie, pour être considérée comme scientifique, doit être fondée sur la méthode hypothético-déductive expérimentale, proposent d’employer la méthode des sciences de la nature pour établir et tester les théories économiques. Nous verrons que, dans le choix d’une méthode pour établir les théories économiques, il existe une influence réciproque entre certains auteurs économistes et Popper. Ces auteurs pensent que des hypothèses réfutables sont nécessaires pour établir des théories économiques, comme dans les sciences de la nature. Pour sa part, Popper donne comme exemple la méthode employée par certains économistes pour fonder la théorie d’utilité marginale, non seulement pour établir les théories de la science économique mais aussi pour établir les théories des sciences sociales (cf. Popper, [1981] La quête inachevée, pp.168-169). Popper est influencé, dans le domaine des théories économiques, par les travaux des économistes de l’école néoclassique de Vienne, en particulier par les travaux de Menger. L’un des objectifs de notre ouvrage est de démontrer que cette influence réciproque n’a pas été bénéfique et qu’elle n’a pas favorisé l’évolution de la recherche en science économique. Elle l’a égarée. Il nous faut rapidement expliquer pourquoi l’analogie entre sciences de la nature et sciences économiques ne peut pas être justifiée. 4.5. Les défauts de l’analogie entre sciences de la nature et science économique Peut-on établir, rationnellement, une analogie entre les sciences de la nature (en particulier la science physique) et la science économique ? Cette question doit être analysée en deux temps : - Cette analogie est-elle nécessaire ? A-t-on besoin d’hypothèses, comme en sciences de la nature, pour établir les théories de la science économique ?

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Cette analogie est-elle fondée ? La méthode de vérification (ou, selon l’expression de Popper, la méthode de réfutation) des théories, exigée dans les sciences de la nature, est-elle adéquate pour confirmer ou infirmer les théories de la science économique déduites de l’application de la méthode hypothético-déductive expérimentale ?

4.5.1. L’analogie est-elle nécessaire ? En ce qui concerne les hypothèses, il faut avoir clairement présent à l’esprit cette vérité énoncée par Spinoza : moins l’esprit comprend, tout en percevant davantage, plus grande est sa nécessité de former des hypothèses; mais plus il comprend, plus cette nécessité diminue (cf. Spinoza ; [1996] Traité de la réforme de l’entendement, P. 40). Dans le domaine des sciences de la nature, les hypothèses, propositions provisoirement admises, s’avèrent nécessaires parce que la réalité des phénomènes naturels étudiés n’est pas définissable a priori. L’origine de la nature n’est pas connue. La nature n’a pas d’objectif ; en tout cas, on ne le connaît pas. C’est pourquoi les sciences de la nature tentent de connaître ou tentent de mieux connaître la nature par des hypothèses théoriques. L’économie résulte de l’action humaine et la production constitue son point de départ, et elle a un objectif : comment satisfaire ou mieux satisfaire les besoins économiques des individus. Les sciences de la nature partent de l’inconnu, c’est pourquoi les hypothèses sont nécessaires pour établir leurs théories. L’économie part de la production, c’est pourquoi les hypothèses ne sont pas nécessaires pour établir ses théories. Les théories des sciences de la nature étant fondées sur des hypothèses, les tests de vérification s’avèrent nécessaires. A travers les expériences, elles passent par la confrontation avec la réalité des théories issues de ces hypothèses. Elles sont susceptibles, à plus ou moins longue échéance, de confirmer, pour un certain temps, ou d’infirmer les théories des sciences de la nature ainsi établies. En science économique, il est possible de s’appuyer sur une compréhension des concepts mis en jeu, pour peu qu’on se donne la peine de les élucider de manière précise et rigoureuse ; on peut partir de définitions. De ce fait, en science économique, prémisses et principes, fondés rationnellement, sont immuables, irréfutables. Par exemple, on peut montrer qu’il n’est besoin d’aucune hypothèse pour déterminer la source du revenu, la cause de la production, la source du profit, etc. Ces déterminations peuvent être et doivent être établies de façon rationnelle et non partisane. En somme, l’analogie entre sciences économiques et sciences de la nature et l’adoption par les premières de la méthode des secondes ne sont pas nécessaires. Il reste à montrer qu’elles ne sont pas fondées, qu’elles ne

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permettent pas à l’économie de s’ajuster, par une démarche scientifique, à la spécificité de son objet. 4.5.2. L’analogie est-elle fondée ? Dans le domaine qu’étudie la science économique, les théories fondées sur des hypothèses peuvent-elles être confirmées ou infirmées par l’expérience, comme c’est le cas dans les sciences de la nature ? Lorsque les théories économiques issues des hypothèses semblent confirmées par l’expérience, cette confirmation atteste-t-elle pour autant que les hypothèses ont des fondements rationnels ? Permet-elle de savoir si ces théories sont établies dans le respect de l’éthique scientifique ? Permet-elle d’attester que les théories issues de ces hypothèses ne sont pas partisanes ? Permet-elle d’attester que les théories issues de ces hypothèses ont un fondement rationnel ? Les réponses à ces questions constituent l’un des objectifs de cet ouvrage. Donnons d’emblée quelques éléments de réponse. L’analogie établie par certains auteurs entre la science physique et la science économique les amène à employer la même méthode pour établir des théories dans ces deux sciences et pour les tester. Pour marquer, dans le domaine de l’économie, la limite de cette méthode qui est déduite de cette analogie, donnons deux exemples parmi d’autres, que nous étudierons dans cet ouvrage. La théorie actuellement dominante suppose que la monnaie est un pouvoir d’achat positif. L’expérience confirme cette hypothèse. La dépense de la monnaie sur le marché des produits permet d’exercer un pouvoir d’achat. Selon la méthode de vérification des hypothèses des sciences de la nature, cette hypothèse doit être acceptée, au moins tant qu’elle n’est pas réfutée ou dépassée par une autre hypothèse. Or, la monnaie n’est pas un pouvoir d’achat, c’est un équivalent général. Ce n’est pas la monnaie qui a un pouvoir d’achat légitime sur les produits, c’est le revenu. Sans la production, la monnaie ne peut pas exercer de pouvoir d’achat et, lorsque la production est réalisée, la dépense de la monnaie sur le marché des produits exerce un pouvoir d’achat qui est illégitime. Depuis plus de cent ans, la théorie dominante considère la monnaie comme un bien, comme un pouvoir d’achat, et l’étudie comme tel, ce qui signifie que depuis plus de cent ans cette théorie, à travers cette hypothèse, légitime les prélèvements illégitimes exercés par la dépense de la monnaie sur le marché des produits. La théorie actuellement dominante suppose qu’il existe plusieurs facteurs ou causes de la production. Il découle de cette hypothèse que le produit doit être partagé entre les facteurs que sont, pour simplifier, le travail et le capital. L'application de cette hypothèse impose le partage du produit entre les travailleurs et les propriétaires des moyens de production. Il est évident que, lorsque ce partage est effectué, la vérification ne peut

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que le confirmer. Doit-on accepter cette hypothèse comme étant non partisane, juste et rationnelle parce qu’elle est conforme à une réalité présente (à des conditions matérielles actuelles, déterminées par un système qui impose une répartition), ou peut-on démontrer qu’elle n’est pas rationnelle, qu’elle est partisane et donc injuste ? En effet, nous verrons que le problème de la répartition, qui a dominé et domine encore une partie de la recherche en économie, se pose à partir du moment où l’on suppose qu’il existe plusieurs facteurs ou causes de la production. Aussi serons-nous amenés à démontrer que les règles de la répartition de la théorie dominante sont fondées, elles aussi, sur des hypothèses. Nous démontrerons que ces hypothèses ne sont ni objectives, ni rationnelles mais qu’elles ne sont que des fictions et qu’elles ont été posées dans le but de satisfaire les exigences d’un système d’analyse qui a un objectif partisan. A propos des hypothèses fictives, rappelons ces mots de Spinoza : « Car, après avoir forgé la fiction de quelque chose et donné son assentiment, elle (l’âme) ne peut la penser ou se la figurer autrement. Elle est contrainte, par cette fiction, de penser même les autres choses sans contradiction avec la première fiction. » (Spinoza ; [1997] P. 122). Dans les sciences de la nature, c’est la capacité supposée de l’expérimentation à apporter de l’imprévu, une anomalie, et l’esprit critique supposé des communautés scientifiques qui doivent permettre d’éviter une telle prolifération des fictions théoriques. Mais en économie, si l’action de l’homme peut empêcher que l’anomalie soit détectée, la prolifération des hypothèses, toujours confirmées par une observation docile des échanges tels qu’ils s’effectuent par le fait de l’influence humaine, semble inévitable, et la détection d’erreurs théoriques impossible. Aussi pouvons-nous en conclure que la méthode utilisée pour établir et vérifier les théories des sciences de la nature ne convient pas pour établir et vérifier les théories de la science économique. Nous pouvons en outre ajouter que les auteurs qui fondent leurs théories sur des hypothèses partisanes ne respectent pas l’éthique scientifique. Les auteurs qui supposent que le capital est l’une des causes de la production tentent, par cette hypothèse, de « légitimer » la rémunération des propriétaires du capital, ce qui signifie qu’être propriétaire donne droit à une partie du produit. Cette hypothèse a-t-elle un fondement rationnel, ou n’a-t-elle qu’un objectif partisan à atteindre ? Pour répondre à cette question, nous devons tenir compte de l’objectif de l’économie, ce qui nous amène à nous demander si rémunérer le capital a un sens et si le capital peut exercer un pouvoir d’achat. Les réponses à ces questions permettront d’établir, d’une part, que l’hypothèse de l’existence de plusieurs facteurs amène les auteurs à expliquer la répartition du produit, d’autre part, que d’autres hypothèses, sans plus de fondement rationnel, sont nécessaires pour déterminer la répartition. Par conséquent, toute tentative de justification de la répartition ne peut être fondée que sur des

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hypothèses sans fondement rationnel, l’objectif de cette justification étant de légitimer les prélèvements indus aux conséquences économiques et sociales néfastes pour une partie de la population. En effet, le capital ne pouvant pas exercer de pouvoir d’achat, ces auteurs ont été amenés à proposer de rémunérer les propriétaires du capital, rémunération par délégation. Or, accepter le principe de rémunération par délégation engendre des conséquences graves ; nous établirons que c’est purement et simplement accepter l’esclavagisme (cf. chapitre IV sous-section VI.2). Actuellement, une grande partie des auteurs qui étudient la méthodologie en économie sont influencés par la pensée de Popper, pour qui toutes les théories scientifiques doivent être jugées par leur pouvoir de prédiction et considérées comme opérationnelles tant qu’elles n’ont pas été réfutées par l’expérience objective, contredites ou améliorées par une nouvelle théorie. Or, le problème est de savoir ce qu’on entend par prédiction en économie. Si elle signifie la confirmation des théories par l’expérience, nous avons vu qu’en économie certaines théories, fondées sur des hypothèses, peuvent être confirmées par l’expérience, sans qu’elles aient un fondement rationnel. Nous verrons qu’en économie, en partant de la méthode hypothético-déductive expérimentale, il est possible d’émettre de nouvelles hypothèses pour établir une nouvelle théorie qui contredit ou prétend « améliorer » la théorie précédente. Mais le même problème se pose. Comment savoir si les nouvelles hypothèses ont des fondements rationnels puisque la confirmation par l’expérience ne permet pas de le savoir ? Les théories des sciences de la nature fondées sur des hypothèses peuvent être testées, acceptées pour un temps ou réfutées. En science économique, les résultats des tests des théories fondées sur des hypothèses ne permettent pas de savoir si les hypothèses qui fondent ces théories ont un fondement rationnel ou si elles sont partisanes. L’action de l’Homme n’intervient pas dans le fonctionnement de la nature. Par conséquent, les sciences de la nature n’ont pas besoin d’établir des règles dont le respect permet d’assurer le fonctionnement normal de la nature. Le fonctionnement de la nature ne met aucun intérêt en jeu, tandis que le fonctionnement de l’économie peut mettre des intérêts en jeu. Une théorie des sciences de la nature, même si elle est fausse, n’a pas de conséquence sur la nature et ne met pas en cause son fonctionnement. Une théorie économique qui n’a pas de fondement rationnel établit des règles dont l’application engendre des conséquences néfastes pour une grande partie de la population. Les théories des sciences de la nature, même si elles sont fausses, ne changent rien dans la nature elle-même, elles ne font apparaître ni gagnants, ni perdants. En économie, en revanche, l’application de théories sans fondement rationnel fait apparaître des gagnants et des perdants. Les hypothèses qui fondent les théories des sciences de la nature ont pour objectif de tenter d’établir ce qui est, elles

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sont neutres. Les hypothèses qui fondent les théories de la science économique peuvent avoir pour objectif d’établir ce qui doit être en fonction des intérêts en jeu ; elles peuvent donc être partisanes. Nous démontrerons ainsi sur de nombreux exemples que la méthode hypothético-déductive expérimentale n’est pas apte à établir les théories économiques. Dans l’établissement des théories de la science économique, seule une démarche rationnelle et la logique déductive permettent d’établir des analyses contraignantes ou démonstratives dans lesquelles les prémisses vraies impliquent toujours des conclusions vraies. Ces prémisses et principes permettent d’établir des relations de cause à effet : elles permettent d’établir des règles. Par exemple, des règles qui déterminent la destination de la monnaie, la destination du revenu, la destination du profit, etc. Ces règles doivent être établies dans le cadre des prémisses et principes, elles sont déduites des prémisses et principes. Nous démontrerons que les principes de l’économie peuvent et doivent être établis par un raisonnement rigoureux, dans le respect de l’éthique scientifique, c’est-à-dire sans esprit partisan. Dans le domaine des théories de la science économique, le critère de vérité est un critère de cohérence établi dans le cadre d’un raisonnement rigoureux et sans esprit partisan. Nous verrons que les règles dont le respect assure le fonctionnement harmonieux de l’économie sont déduites logiquement des principes de l’économie. En ce sens une différence apparaît entre la méthode des sciences de la nature et celle de la science économique pour l’établissement de leurs théories respectives. 5. Des principes aux théories et aux règles de l’économie Cependant, la méthode de l’analyse rationnelle qui établit les principes et les lois universels, immuables et irréfutables de l’économie ne semble pas tenir compte de l’action humaine ni des régulations et dysfonctionnements que celle-ci peut impliquer. Il semble nécessaire de la compléter par une réflexion portant sur la régulation concrète des échanges économiques. Mais nous démontrerons que les règles qui doivent être respectées pour établir une équité des échanges peuvent et doivent être déduites des lois et principes de l’économie. Une grande partie de cet ouvrage est consacrée à l’économie salariale. Nous verrons que, pour établir les théories de l’économie salariale, il faut distinguer deux phases : la phase de la production et la phase de l’échange. Les principes de l’économie salariale concernent essentiellement la phase de la production. Ils doivent être établis rationnellement. Ces principes sont rigoureusement universels, en ce sens qu’ils sont indépendants des systèmes politiques et des comportements individuels. Cette remarque suffit à indiquer en quel sens la science économique n’est pas une science

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humaine. Toutefois, de ces principes découlent logiquement des règles qui concernent essentiellement la phase de l’échange, où l’action humaine peut davantage intervenir. Le fonctionnement harmonieux de l’économie exige le respect de ces règles. Toutefois, le non-respect de ces règles ne remet pas en cause les principes de l’économie, qui sont établis rationnellement. C’est pourquoi nous parlerons du respect ou du non-respect des règles de l’économie par les acteurs de l’économie. Ce non-respect est rendu possible du fait que les règles du fonctionnement des institutions ne sont pas en rapport avec les règles qui découlent des principes de l’économie rationnellement établis. Par exemple, nous verrons qu’actuellement le fonctionnement du système bancaire ne respecte pas la règle de la création de monnaie dans une économie salariale. Ce non-respect a des conséquences néfastes dont la responsabilité incombe aux auteurs et/ou aux politiques qui ont établi ces règles, soit par ignorance des principes de l’économie, soit pour défendre des intérêts partisans. 6. L’objet de l’analyse économique n’est pas le même que l’objet de l’étude du marché et des affaires L’objet de l’étude du marché et des affaires est essentiellement la détermination des prix. L’étude des affaires est essentiellement consacrée au résultat de ce qui se passe sur le marché des produits. Certains auteurs confondent l’objet de l’analyse économique et l’étude du marché et des affaires. Ils fondent leur étude essentiellement sur le comportement des individus pour expliquer le fonctionnement de l’économie. Or, il convient de rappeler que l’action humaine n’intervient nullement dans la définition des principes de l’économie et qu’il est inutile d’examiner les comportements humains pour établir les lois de l’économie. De plus, l’ignorance des lois et principes conduit nécessairement à l’adoption d’une méthode descriptive ou partisane dont nous avons déjà dénoncé les limites. Si nous parvenons à établir que, dans l’économie salariale, d’une part, pour déterminer les prix, il faut déterminer au préalable le revenu monétaire, d’autre part, tout ce qui se passe sur le marché, dans le respect des règles qui découlent des principes de l’économie rationnellement établis, n’a aucun effet sur le fonctionnement harmonieux de l’économie, nous serons parvenus à établir que les théories qui placent au centre de leur étude la détermination des prix ne s’intéressent pas à l’analyse économique mais à l’étude du marché et des affaires. Nous voulons démontrer l’impossibilité logique de déterminer les théories économiques à partir de l’étude du marché et des affaires. Nous démontrerons que toute tentative d’explication du fonctionnement de l’économie partant de l’étude du marché et des affaires constitue un égarement et ouvre la voie à l’arbitraire. Par exemple, les théories fondées sur les études de marché et

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des affaires sont dans l’impossibilité de distinguer la dépense du revenu de la dépense de la monnaie sur le marché. Toutefois, cela ne signifie pas qu’il faille ignorer le rôle du marché. Nous établirons que le marché constitue un indicateur puissant pour les agents économiques. Nous verrons que, dans une économie salariale, le niveau général des prix établis dans l’équilibre monétaire dépend, d’une part, du rapport entre le secteur des produits de consommation et le secteur des produits d’investissement, d’autre part, du niveau de l’épargne, et cela, quel que soit le comportement des individus sur le marché des produits. Mais nous démontrerons aussi que les courbes de l’offre et de la demande telles qu’elles sont établies par les néoclassiques pour déterminer le prix des produits, dans une économie salariale, n’ont pas de fondement rationnel, car la détermination de ces courbes est fondée sur des hypothèses fictives. En d’autres termes, les prix ainsi déterminés ne sont que des prix fictifs. Un exemple parmi d’autres permet de constater que l’étude du marché et des affaires n’est pas apte à écarter des affirmations fausses, même si cette étude part du constat d’une réalité. Les partisans de l’étude des affaires sont favorables aux exportations nettes. Ils constatent que les exportations nettes permettent aux entreprises de la nation considérée de réaliser des profits nets qui favorisent, selon eux, le financement des investissements additionnels et donc la croissance économique. Or, une étude fondée sur le constat de ce qui se passe sur le marché se trouve dans l’incapacité de répondre aux deux questions suivantes : Les exportations nettes sont-elles favorables à l’ensemble des habitants de la nation considérée ? Sont-elles nécessaires pour financer les investissements nets ? Seule une analyse rationnelle de l’économie de production permet de répondre à ces questions. En fait, s’il est vrai que les exportations nettes permettent de réaliser des profits nets ou profits inflationnistes, et que les profits ainsi réalisés sont équivalents au résultat de la demande nette extérieure, il est vrai aussi que les exportations nettes sont réalisées au détriment du pouvoir d’achat réel des services producteurs de la nation considérée. En outre, nous verrons que, selon les principes de l’économie (cf. chapitre VI), aucun pays n’a besoin de réaliser des exportations nettes pour financer l’achat d’investissements additionnels. Nous établirons que la production réalisée dans chaque nation crée le revenu qui lui permet de financer l’achat de l’ensemble des produits et donc les investissements réalisés dans le pays considéré. 7. Confusion entre systèmes politiques et théories économiques Dans le domaine économique, Popper (en particulier dans son ouvrage, [1979], La société ouverte et ses ennemis) et Hayek ([1986], Scientisme et sciences sociales) critiquent essentiellement le collectivisme et le

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centralisme et ils prônent le libéralisme, où le marché joue un rôle prépondérant. Or, ce sont là des critiques envers des systèmes politiques et non des critiques des théories économiques. L’artisanat et le salariat correspondent à des systèmes économiques. Le féodalisme, l’esclavagisme, le socialisme, le communisme, le capitalisme, etc., correspondent à des systèmes politiques. Les principes des systèmes économiques sont immuables. Dans les systèmes politiques, ce sont les règles du fonctionnement de l’économie qui varient. Seule l’analyse des théories économiques permet de savoir si lesdites règles ont ou n’ont pas de fondements rationnels. Seule une étude critique permet de savoir si les systèmes politiques appliquent des règles qui découlent des principes de l’économie établis par des analyses qui reposent sur des fondements rationnels. Il faut donc étudier et comparer les théories qui fondent les règles du fonctionnement de chaque système. Les systèmes politiques n’ont pas d’effet sur les principes de l’économie. Si une économie, quel que soit son système politique, ne fonctionne pas harmonieusement, cette situation est due au fait que les règles qui guident le fonctionnement de ladite économie ne sont pas déduites des principes de l’économie établis rationnellement. Dans ce cas, ce sont soit les théories sous-jacentes fondant les règles du fonctionnement de l’économie, soit les institutions et donc les dirigeants politiques économiques qui sont en cause. 8 Démarche et objectifs de cet ouvrage Dans cet ouvrage, notre démarche est la suivante : 1° étudier les méthodes employées par les différents courants de pensée ; 2° exposer les prémisses ou les hypothèses qui fondent leurs théories ; 3° étudier leur cohérence interne, afin de savoir si les déductions qui sont établies par les auteurs respectent les prémisses, les principes ou les hypothèses qui fondent leur théorie ; 4° étudier la rationalité de l’analyse de chaque courant de pensée ; 5° voir si les auteurs respectent ou non l’éthique scientifique pour établir leurs théories économiques. Nos principaux objectifs sont les suivants : 1° établir rationnellement les principes et en déduire les règles du fonctionnement harmonieux des économies artisanale, salariale et internationale ; 2° établir que, lorsque ces règles sont respectées, l’économie fonctionne harmonieusement, en ce sens que n’apparaissent ni gagnants ni perdants et que sont écartées les causes du dysfonctionnement de l’économie. Notre démarche pour établir les théories économiques est différente de celle des auteurs des courants de pensée mercantiliste, physiocrate et néoclassique. Elle est proche par certains côtés de celle des classiques. Elle est aussi nouvelle. Nous établissons des principes desquels découlent logiquement des règles dont le respect assure le fonctionnement

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harmonieux de l’économie. Ces principes ne sont déduits ni des observations, ni des hypothèses, ils sont établis rationnellement. La nouveauté peut apparaître importune à certains, car elle dérange les idées reçues. Ainsi, on croit souvent que les théories économiques ne peuvent être considérées comme scientifiques que si elles sont établies par l’application de la méthode des sciences de la nature. Nous avons démontré que cette idée reçue constitue un égarement des économistes, et nous avons proposé une nouvelle voie à suivre. Nous livrons notre travail aux lecteurs avec ces mots d’espoir de Kant : « Mais lorsqu’une théorie a quelque solidité, l’action et réaction qui semblaient d’abord la menacer des plus grands dangers, ne servent avec le temps qu’à en faire disparaître les inégalités, et, si des esprits impartiaux, lumineux et amis de la vraie popularité s’en occupent, à lui donner aussi bientôt toute l’élégance désirable. » ([1987], Critique de la raison pure, p. 55).