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Philosophie des sciences de la matière

De
332 pages
Entre l'ouvrage de vulgarisation et l'essai philosophique, ce livre, qui dément deux idées reçues relatives à l'éclatement de la connaissance, l'incapacité de l'esprit à la maîtriser en totalité, et la disparition des concepts de vérité et d'objectivité, aidera les étudiants, aussi bien en sciences qu'en philosophie, à se constituer une véritable culture humaniste dans ces deux disciplines.
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Philosophie des sciences de la matière

Acteurs de la Science Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur les acteurs de l'épopée scientifique moderne; à des inédits et à des réimpressions de mémoires scientifiques anciens; à des textes consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs; à des évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique de la Science.

Dernières parutions
Général d'armée Jean-Pierre Kelche, Grand Chancelier de la Légion d'honneur (sous la présidence de), Les Maisons d'éducation de la Légion d'honneur: deux siècles d'apport à l'instruction et à l'éducation des jeunes filles. Actes du Colloque organisé à l'occasion du Bicentenaire des Maisons d'éducation de la Légion d'honneur, Saint Denis,5 avril 2006, paru 2007. Jean-Paul Martineaud, De Vincent de Paul à Robert Debré. Des enfants abandonnés et des enfants malades à Paris, 2007. Joseph Averous, Sur mer et au delà des mers. La vie d'une jeune médecin de Marine, 1888-1904, préface de Jean Kermarec, 2006. André Krzywicki, Un improbable chemin de vie, 2006. Joseph Averous, Marie-Joseph Caffarelli (1760-1845), Préfet maritime à Brest sous le Consulat et l'Empire, 2006. Claude Brezinsky, Histoires de sciences. Inventions, découvertes et savants,2006. Paul Germain, Mémoire d'un scientifique chrétien, 2006. Marc de Lacoste-Lareymondie, Une philosophie pour la physique quantique, 2006. Jean-Paul Moreau, Un Pasteurien sous les tropiques, 2006. André Audoyneau, Le Docteur Albert Schweitzer et son hôpital à Lambaréné. L'envers d'un mythe, 2005. Jacques Verdrager, L'OMS et le paludisme. Mémoires d'un médecin spécialiste de la malaria, 2005. Christian Marais, L'âge du plastique. Préface de Pierre-Gilles de Gennes, 2005. Jean Perdijon, Einstein, la relativité et les quanta, 2005. Lucienne Félix, Réflexion d'une agrégée de mathématiques au XXème siècle,2005. Lise Brachet, Le professeur Jean Brachet, mon père, 2004. Jacques Risse, Les professions médicales en politique (1875-2002), 2004.

Ludovic BOT

Philosophie des sciences de la matière

« L'image de la Nature a toujours une action multiforme: elle a int1uencé non seulement la science mais aussi l'art, la religion, la vie sociale ». Basarab Nicolescu

L'Harmattan

Ce livre est dédié à tous les étudiants ayant suivi les enseignements dont il est issu.

Remerciements Un grand merci au professeur Richard Moreau, directeur aux éditions l'Harmattan de la collection Acteurs de la science dans laquelle est publié ce livre. L'accueil qu'i] fit au cours dont est issu ce livre puis ses encouragements à transformer un balbutiement en un ouvrage achevé ont été précieux. Grâce à lui, c'est en acteur de la science que nous avons pu écrire les pages qui suivent. Merci à Jean-Yves Le Fèvre pour ses encouragements et à Jacques Pontoizeau pour ses consultations philosophiques. Merci à mon frère Patrick pour ses nombreuses remarques. Merci également aux lecteurs et commentateurs du cours, notamment à Laurent Pascail, complice pédagogique de la première heure, et à Jacques Pinget, complice tout court. Merci à AJain Schmitt et à Jean-Paul Bourgeois, à Pascal Gressier et à Guy Turban, pour leur confiance au moment où nous mettions en place le cours à l'EcoJe des Mines de Nantes et à l'Université de Nantes. Merci enfin à Marie, Florence, Nicolas et Frédéric qui ont relu le manuscrit.

Illustration de couverture Portrait du mathématicien Fra Luca Pacioli di Borgo et du jeune inconnu attribué à l'artiste italien Jacopo deI Barbari et peint vers 1495, Museo di Capodimonte, Naples. Luca Pacioli, mathématicien italien du quinzième siècle, est le personnage principal au premier plan. n incarne Ja science sûre de son fait, maniant les instruments de mesure et de construction de J'époque que sont le compas èt l'équerre et voyant le monde de façon géométrique à l'aide des mathématiques (le livre placé sous sa main gauche serait soit son ouvrage la Summa de Arithmetica soit les Eléments d'Euclide). Ce personnage campé au centre regarde le monde de façon impersonnelle et du haut de sa superbe. La science domine et ne doute pas de ses modes de rationalité. Derrière lui et sur le bord se trouve un jeune inconnu, peut-être l'élève de Luca Pacioli Guidobaldo de Montefeltre, visiblement plus humble. Ce personnage nous regarde avec un air complice, comme pour dédramatiser la science de Luca Pacioli. Je dois cette interprétation au physicien Bernard Remaud. C'est l'occasion de le remercier pour ses encouragements au moment où j'étais tout jeune docteur en physique. Le lecteur des pages qui suivent devrait reconnaître sans difficulté Je personnage auqueJ se réfère la vision des sciences que ce livre veut dégager.

Citation en page 3 La citation rapportée ci-dessus en page 3 est tirée de Nicolescu (B.), J996, La transdisciplinarité, manifeste, collection Transdisciplinarité, Edition du Rocher.

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-02749-7 EAN : 9782296027497

Avant-propos: L'avenir de la science

L'idée de ce livre m'est venue après avoir donné pendant quelques années un cours sous le titre iconoclaste de philosophie des sciences et de l'action et après avoir constaté que je distribuais environ deux fois plus de polycopiés que je n'avais d'étudiants régulièrement inscrits au cours. Le propos s'adressait à des étudiants en sciences et à des jeunes professionnels issus de cursus scientifiques ayant conscience qu'une liste de compétences techniques ou professionnelles, une spécialisation disciplinaire, aussi légitimes et nécessaires soient-elles, ne suffisent pas à mener une carrière de cadre. Par sa volonté de réconcilier sciences et culture humaniste, le cours s'adressait également à toute personne déçue des promesses du scientisme, mais consciente qu'il serait imprudent de jeter la science et ses contenus avec le renoncement aux illusions que les idéologies scientistes ont portées. La décision de proposer un cours de philosophie des sciences était née de la question suivante, qui me taraudait après mes premières expériences d'enseignement et que se posent beaucoup d'enseignants engagés dans la formation des jeunes scientifiques et ingénieurs: au fond, que faut-il retenir des sciences contemporaines? La question est d'ailleurs posée depuis longtemps1 : La formation des cadres prend aujourd'hui la tournure d'un dilemme. Faut-il privilégier les connaissances techniques et les compétences professionnelles, au risque d'enseigner des recettes plus ou moins efficaces et souvent éphémères? Ou faut-il développer une culture générale apparemment
1 Jarrosson (B.), 1988, Invitation à une philosophie

du management,

Calman-Lévy.

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sans utilité directe? En sciences, le dilemme est amplifié par l'étendue et l'éclatement des corpus disciplinaires, dont on s'accorde à reconnaître qu'ils ne sont plus à la portée d'un seul individu. Face à cette situation, la société occidentale a longtemps choisi la spécialisation à outrance, alliant accumulation de connaissances et division du travail. Dans un juste retour, les jeunes d'aujourd'hui ne croient plus aux vieilles promesses de la science pour, d'une part leur garantir un avenir professionnel, et d'autre part les épanouir sur un plan personnel. Depuis plus de dix ans, on observe dans tout le monde occidental une baisse continue des effectifs d'étudiants dans les cursus scientifiques. Cette désaffection est un phénomène de société. Les idées de progrès et d'épanouissement humain adossées au développement de connaissances scientifiques ne sont plus défendables aujourd'hui qu'au sein de cercles restreints. Elles ont pourtant servi pendant plus de deux siècles à cimenter de nombreuses idéologies politiques. Elles étaient donc crédibles et efficaces. Elles semblent ne plus l'être. En réalité, elles le sont encore sous des formes renouvelées. Il nous faudra donc critiquer ces idées plus avant pour, derrière la science, redécouvrir la liberté de son auteur. Si les notions de progrès et d'épanouissement ont un sens, là est leur source principale. En réaction à cette situation, se sont développés des plaidoyers pour des formations généralistes, alliant des compétences issues des sciences de la matière, des sciences formelles, et des sciences de la société. Notre dilemme ne fait donc que s'aggraver. Alors qu'il ne semble plus guère possible de former des spécialistes au sens disciplinaire du terme, on veut en plus que nos diplômés soient compétents dans plusieurs disciplines. Entretenant ce cercle vicieux, les cursus scientifiques ont tendance à se recroqueviller vers des formations minimales, ne retenant que les compétences les plus utiles et les plus appliquées dans chaque discipline, pensant ainsi sauver leur légitimité à former des professionnels. On ne s'étonnera pas dès lors d'entendre des responsables de tous horizons déplorer le manque de culture scientifique des cadres diplômés et des jeunes chercheurs préparant leur thèse dans les laboratoires de recherche. On ne s'étonnera pas non plus du manque d'attrait des formations scientifiques pour les jeunes d'aujourd'hui. On répondra seulement que la culture scientifique ne dispense pas de la culture tout court. Elle n'en est qu'un élément. En oubliant la culture intellectuelle au sens large, on sacrifie du même coup la culture scientifique. Certes, la notion de culture générale n'est pas robuste à l'analyse. Aucun cursus de formation ne peut s'organiser autour d'une notion aussi vague, apparemment sans contenus et assez vite futile. Mais il est toujours gênant d'entendre des gens cultivés critiquer la notion de culture générale, alors qu'on sait les dégâts que son absence provoque. Pour se prononcer contre la

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philosophie, il faut d'abord être philosophe. Pour se prononcer contre la culture, il faut éviter d'être trop ignorant. De fait, sous prétexte de professionnalisation, les contenus les plus fondamentaux des sciences modernes se trouvent de moins en moins enseignés. S'ils sont peut-être arides sur le plan intellectuel, ces contenus sont sûrement les plus résistants au temps et les plus à même d'avoir une réelle portée culturelle. Ce sont en réalité ces contenus délaissés par les programmes de formation qui peuvent intéresser les jeunes générations en leur offrant des raisonnements nouveaux, des représentations nouvelles du monde à partir desquelles une émancipation leur est possible. Ce sont des pistes pour de telles représentations que ce livre veut esquisser. Mes enseignements de philosophie des sciences proposent une réponse en deux temps à la question posée, étant entendu qu'elle possède un prolongement sous-jacent: que faut-il retenir des sciences contemporaines qui puisse servir l 'honnête homme du vingt et unième siècle? Car il ne faudrait pas oublier de parler aux temps présents. Parler de la science et de son avenir, c'est en réalité parler de son enseignement dans le monde présent, aux jeunes d'aujourd'hui qui ont autant besoin de se construire un avenir que de comprendre un passé. Les deux éléments qui sont à retenir selon moi des sciences contemporaines, après les ruptures du vingtième siècle, sont d'une part la nature in-vivo de notre connaissance de la matière et donc du monde, et d'autre part la nature incomplète de nos modes de raisonnement et donc de notre approche de la vérité. Nous sommes dans le monde que nous cherchons à connaître et nous y participons, notre connaissance fait partie du monde dont elle se dit connaissance. Nos raisonnements et notre langage sont capables d'une réflexivité infinie et restent incomplets. Ces deux conclusions semblent évidentes et ce livre, comme tous mes enseignements, pourraient s'arrêter là. Mais si le philosophe pouvait sans doute depuis longtemps se les attribuer pour passer à d'autres choses, ces conclusions ne doivent plus grand chose à une quelconque spéculation philosophique a priori. Elles se présentent aujourd'hui comme des résultats a posteriori, plutôt inattendus par rapport aux contextes qui les ont fait naître, obtenus il y a environ un siècle et après dur labeur. Le progrès principal que nous avons fait depuis ces découvertes a été de trouver les mots pour dire leurs sens possibles et leur généralité pour toute la connaissance, ce qui est beaucoup. Sans être totalement fondées sur les sciences de façon univoque, ces conclusions sont donc solides, partageables par scientifiques et philosophes, et peuvent être raisonnablement proposées comme socles des connaissances actuelles et à venir. Les sirènes dangereuses de la futurologie ne doivent pas ici nous faire peur. Les socles en question ne sont pas des réminiscences des promesses conquérantes du scientisme, dont nous attendons toujours la réalisation. Ce sont des béances, des manques, d'humbles aveux. Car c'est sans doute ici la dimension la plus intéressante de l'affaire: les
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conclusions dont il s'agit se présentent comme des états limites que les sciences trouvent en elles-mêmes, des contre-exemples à certains programmes de connaissance. Après le rêve de toute puissance qu'elles ont connu à l'heure du positivisme, les sciences se sont lancées dans une aventure intérieure, ce qu'on a appelé en physique quantique et en mathématiques les crises des fondements. Face à ces crises, les scientifiques sont souvent tentés de défendre l'image de leur science en insistant sur ses résultats empiriques, techniques, engendrant de possibles applications à notre vie quotidienne. Certes, ce sont là des aspects plus aisés à vulgariser et à montrer directement au public que les théories ou les théorèmes. Mais la tentation de faire oublier les doutes épistémologiques des sciences contemporaines cache malle souci légitime des scientifiques, via l'image de leur science et donc de leur profession, de sauvegarder des financements publics dont le citoyen-contribuable attend des retours. Il n'est pas certain cependant que les citoyens, jusqu'aux milieux économiques pour lesquels la formation est un lourd investissement et un creuset de développement, se satisfassent longtemps d'une vision purement techniciste et appliquée de la science, dont les promesses restent nettement plus nombreuses que les réalisations effectives. Il s'agit pourtant de la vision majoritaire souvent revendiquée dans les institutions d'enseignement et de recherche scientifiques. On entend bien ici ou là des protestations, souvent formulées au nom d'une aptitude de la science à former les esprits en profondeur. Mais ces protestations restent d'une part bien trop individuelles face au scepticisme collectif qui semble avoir frappé les milieux scientifiques, et qui sonne de plus en plus comme un refus de leur part de penser le monde. D'autre part, et de façon plus inquiétante encore, ces protestations ne sont pas exemptes de relents scientistes dans leur volonté d'affirmer une mission éducative exclusivement dévolue à la science au détriment d'autres disciplines ou d'autres façons d'envisager le monde et la place qu'y tient la raison humaine. Pour notre part, nous pensons qu'il serait dangereux de se contenter de la vision techniciste, ou professionalisante à court terme, de l'enseignement des sciences et de ne pas tenter d'enseigner aussi leurs résultats les plus théoriques, quitte à ce que cela passe par quelques aveux d'humilité et par une association avec d'autres façons de penser. Si elles ne détournent pas la tête pour tromper le citoyen, les sciences peuvent ressortir grandies de l'aventure intérieure dans laquelle elles se sont lancées en voulant explorer leurs fondements. C'est ce travail que nous nous proposons, en nous restreignant dans cet ouvrage à la crise des fondements qu'a provoquée la physique quantique dans les sciences de la matière. Restituer en quoi la nature in-vivo de notre connaissance n'est pas qu'une idée philosophique a priori, mais une idée qui permet d'interpréter de façon synthétique la physique d'aujourd'hui sans la
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priver de l'idéal d'une connaissance universelle et rationnelle. Comprendre en quoi il s'agit par le fait même d'une limite fondamentale posée aux désirs de conquête et de toute puissance que les sciences ont pu ressentir par rapport à leur objet avant ces découvertes, multiples et dont la compréhension s'étale sur la majeure partie du vingtième siècle. Pour cela, nous utiliserons un langage proche de la vulgarisation scientifique car nous désirons nous faire comprendre des non-spécialistes. Les thèmes que nous allons aborder ont pourtant fait l'objet de nombreux ouvrages de vulgarisation, mais il nous semble que leur réelle portée culturelle n'est pas encore assimilée. Il nous semble également, et c'est là peut-être un frein à l'assimilation culturelle des connaissances scientifiques contemporaines, que des contre-sens subsistent à propos des thèmes en question par manque de critique philosophique. On observe parfois une intégration trop directe et à vrai dire peu intéressante de certaines connaissances scientifiques dans des visions du monde qui veulent échapper à l'investigation rationnelle. Il n'y aurait là rien d'alarmant si ces visions, très minoritaires il est vrai, n'étaient pas sensationnelles et donc sur-médiatisées par rapport à leur réelle portée intellectuelle. Les intentions de la vulgarisation scientifique ne sont pas toujours au-dessus de tout soupçon. La vulgarisation ne sera pas cependant pour nous un but autonome. Notre objectif n'est pas de faire un cours de sciences, il n'est pas disciplinaire ou seulement d'érudition. Il s'agit plutôt de commencer ou de poursuivre un travail d'appropriation philosophique. Il s'agit de mettre les contenus des sciences contemporaines, dans ce qu'ils ont de plus universel, et parfois aussi de plus aride, à la portée de l'honnête homme de ce siècle. Il s'agit de montrer en quoi les sciences d'aujourd'hui peuvent être pour lui porteuses d'une bonne nouvelle. En parlant ainsi de bonne nouvelle (ou encore d'humbles aveux ou de limites des sciences.. .), il est clair que nous positionnons le débat sur le plan des valeurs et non pas sur le plan des sciences. Les sciences n'ont aucune nouvelle, bonne ou mauvaise, à annoncer. Leurs résultats sont partiels et rarement significatifs par eux-mêmes. Mais depuis l'avènement de la modernité, les sciences participent tellement à nos représentations qu'il serait risqué de ne pas les questionner par rapport à des visions du monde qui sous-tendent nos existences, questionnement qui doit d'ailleurs se faire dans les deux sens. Nos connaissances scientifiques doivent nous pousser à questionner nos représentations du monde, comme nos représentations doivent nous permettre de prendre du recul sur ce que nous nommons science et sur les nombreuses dimensions de nos activités scientifiques. Le risque serait de se laisser enfermer à notre insu dans des représentations implicites qu'on croit fondées sur (ou contre...) la science, alors qu'au contraire la philosophie est une tentative d'élucidation des points
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aveugles de nos raisonnements. La science est amorale, elle n'a ni sens ni signification propres, mais elle n'est pas une essence. Elle n'est pas une chose en soi. Elle est un ensemble de processus, de débats, de problématisations, de résultats, de démarches, faisant partie de la condition humaine moderne. Ces éléments ne sont pas toujours homogènes entre eux et il faut chercher à les discuter à la lumière d'un minimum de critique externe. Il est impossible de séparer totalement la pensée scientifique d'autres formes de pensée2, et dire ceci ne revient pas à tomber dans un relativisme profond qui tendrait à faire croire que tout se vaut ou que la connaissance n'a plus d'idéal d'universalité. Par conséquent, il doit être clair pour le lecteur que ce livre est un livre de philosophie et non un livre de science. Il contient certains éléments d'interprétation des connaissances scientifiques qui ne doivent pas grand-chose aux sciences elles-mêmes et qui doivent être explicitées et assumés comme des choix philosophiques personnels. Mais il nous semble que les temps sont redevenus favorables à un dialogue serein entre sciences et philosophie. Oserions-nous aller plus loin et appeler à une re-fécondation des sciences par la philosophie? Oui, en gardant cependant un doute, mais la pratique du doute n'est-elle pas ce qu'il y a de mieux partagé entre philosophes et scientifiques? Sans participation de la philosophie, la science risque de se réduire à un ensemble de recettes opératoires n'apportant aucune compréhension en profondeur des objets qu'elle prétend décrire. Car la question qui me taraude n'est toujours pas terminée: que faut-il retenir des sciences contemporaines qui puisse servir l'honnête homme du vingt et unième siècle, dans la mesure où celui-ci pense qu'une réalité existe et s'engage dans un effort pour se l'approprier? Notre époque a en effet tiré des thèmes scientifiques dont nous allons parler une ambiance profondément relativiste, voire nihiliste3. Les crises des fondements ne laissent pas indemne. Cette ambiance n'existe pas que dans les milieux scientifiques. Elle est présente dans tous les milieux intellectuels et dans notre société en général. La désaffection des jeunes pour les études scientifiques n'en est qu'un signe parmi d'autres. Notre scepticisme va jusqu'à nous faire douter de la capacité de l'homme d'aujourd'hui à maîtriser l'ensemble de ses propres connaissances. N'est-ce pas
2 Pour s'en convaincre, voir par exemple l'excellent travail de sociologie de la connaissance de Raymond Houdon: Houdon (R.), 1990, L'art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses, Fayard. 3 Cette ambiance est parfois qualifiée de post-moderne, terme qui montre nos difficultés à penser notre époque, et repose souvent sur des ambiguïtés issues de mauvaises compréhensions des sciences contemporaines. Voir Sokal (A.) et Hricmont (l), 1997, Impostures intellectuelles, Odile Jacob.

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là le signe le plus manifeste de notre renoncement? Certes, la science est une aventure collective. Mais quelle serait la réalité d'une connaissance stockée par bribes dans des bases de données, sans portée synthétique, sans relations, faite par des cerveaux spécialisés s'ignorant les uns les autres? Cette connaissance serait sans sujet. Elle ne serait donc plus connaissance. Face à ce scepticisme, nous oserons nous poser la question fondamentale: De quoi notre connaissance est-elle connaissance ?4 L'avenir de la science ne se fera pas sans un réel à connaître. Il ne se fera pas non plus sur la base d'une réalité seulement extérieure, réalisme naïf d'antan dont les crises des fondements ont montré les limites. La connaissance ne peut être sans sujet, elle ne peut être non plus sans objet. Dans cette réconciliation entre sujet intérieur et objet extérieur, qui peut concerner les sciences de la matière comme les sciences formelles et les sciences de la société, la philosophie a un rôle majeur à jouer auquel nous tenterons d'apporter notre contribution. Le cours dont est issu ce livre est structuré en trois parties relativement autonomes quant à leurs contenus. La première partie, la seule reprise et développée dans les pages qui suivent, est une inspection des grands résultats contemporains intéressant la philosophie des sciences de la matière. Nous y recueillons les éléments qui nous permettent d'annoncer et de définir précisément le sens de notre première grande conclusion, à savoir qu'il faut retenir des sciences contemporaines qu'elles sont une connaissance in-vivo de la matière. Cette conclusion n'est pas sans conséquences sur la nature de l' objectivité scientifique. Nous tenterons d'expliciter ces conséquences à propos des principaux débats qui animent les sciences de la matière. Pour ce qui concerne la physique et la chimie, nous aborderons les questions de l'atomisme, du réductionnisme, du déterminisme, du réalisme, de la réversibilité et de l'irréversibilité des phénomènes, les notions de comportement chaotique, de système et de complexité. Pour ce qui concerne l'astrophysique, nous discuterons la théorie du big-bang, les notions d'espace-temps et d'univers en tant qu'objets de science, la question des origines. Pour ce qui concerne la biologie, nous aborderons les définitions possibles de la vie, les théories de l'évolution, le principe anthropique et la question de la finalité. Le choix de traiter le principe anthropique en biologie à la suite des théories de l'évolution, et non pas en astrophysique à la suite de la théorie du

4 Cette question fondamentale, évidemment non scientifique mais directement philosophique, est posée avec beaucoup d'acuité pour ce qui concerne les sciences humaines dans Solé (A.), 2000, Créateurs de mondes, nos possibles, nos impossibles, collection Transdisciplinarité, Editions du Rocher.

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big-bang comme c'est habituellement le cas dans la littérature spécialisée, est pédagogique. Le problème de fond est celui de la finalité en sciences et il se pose globalement de la même façon dans les théories du big-bang et dans les théories de l'évolution. Il nous a paru judicieux d'utiliser le fait que les théories de l'évolution sont moins abstraites, plus faciles à comprendre et probablement déjà mieux connues du grand public, sans pour autant oublier que le principe anthropique a été formulé par des astrophysiciens, ce que le texte restitue largement. Pour des raisons que nous avons rapidement évoquées ci-dessus et qui, nous l'espérons, deviendront plus claires au cours de la progression de l'ouvrage, la physique quantique joue un rôle particulièrement important dans les débats contemporains sur les sciences de la matière. Il s'agit sans aucun doute de la partie la plus difficile du présent ouvrage. Nous avons choisi de scinder cette difficulté en deux chapitres distincts5. Le premier d'entre eux porte sur la notion de matière telle que la physique quantique nous incite à la (re)concevoir. Nous espérons que ce chapitre reste dans l'ensemble abordable par le lecteur profane, auquel nous conseillons quoi qu'il arrive de lire le début de ce chapitre en guise d'introduction à la problématique essentielle que pose la compréhension de la physique quantique. Le chapitre suivant porte sur la notion de mesure, autre grand problème soulevé par la physique quantique et qui se trouve au cœur de la révolution épistémologique qu'elle a engendrée. Le lecteur profane pourra passer ce chapitre sur la mesure quantique en première lecture pour se consacrer à la lecture des chapitres suivants et de la conclusion de l'ouvrage, d'abords nettement plus aisés. Il disposera alors d'éléments supplémentaires pour percevoir l'importance du problème de la mesure quantique et revenir éventuellement en seconde lecture au chapitre ignoré dans un premier temps. Par contre, pour le lecteur disposant déjà d'un certain bagage à propos de la physique quantique, et versé notamment dans la lecture d'ouvrages de vulgarisation sur le sujet, le chapitre consacré à la mesure quantique sera d'une grande utilité car il reprend à la lumière de résultats relativement récents ce problème souvent très mal abordé dans les ouvrages de vulgarisation, voire même de façon volontairement ésotérique ou trop anticipatoire. La seconde partie du cours de philosophie des sciences dont est issu ce livre traite de la notion d'incomplétude qui marqua par les théorèmes de Godel l'achèvement de débats très importants concernant les sciences formelles, véritable crise des fondements que connurent les mathématiques au début du vingtième siècle. La troisième partie reprend quant à elle le débat sur le

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Il s'agit des chapitres 2 et 3 intitulés respectivement La matière quantique et La mesure quantique.

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relativisme et le nihilisme en sciences ouvert par des approches sociologiques, historiques ou ethnographiques des sciences qui firent grand bruit dans le dernier quart du vingtième siècle en allant jusqu'à faire douter les milieux scientifiques eux-mêmes sur la question de l'objectivité de la connaissance scientifique. Ces débats engendrèrent surtout une guerre des sciences entre les sciences dites improprement dures et celles dites tout aussi improprement molles, voire même au sein de différentes approches de ces mêmes sciences, guerre qui pollue aujourd'hui encore certaines questions éducatives. Des formations comme les formations d'ingénieurs font appel aux sciences de la matière, aux sciences formelles et aux sciences de la société. Si nous n'étions pas capables de jeter un regard critique et compréhensif sur l'ensemble de ces sciences, nous risquerions de former nos ingénieurs de façon schizophrénique, avec tous les risques que cela entraîne pour l'avenir de notre développement social et économique. Pour des raisons éducatives, il appartient donc au philosophe de dépasser une telle guerre des sciences, de toutes façons stérile pour l'ensemble de notre connaissance, et de se donner les moyens de former des esprits complets et capables de synthèses respectueuses de l'ensemble des réalités de notre condition humaine et de nos connaissances. Lors du travail consistant à transformer le cours en livre, il est apparu que chacune des trois parties du cours, si elle voulait être sérieusement présentée de façon autonome par rapport à toute intervention orale, faisait assez naturellement l'objet d'un ouvrage. Le thème de l'incomplétude de nos modes d'accès à la vérité, qui nous semble être la seconde grande conclusion à retenir des sciences contemporaines, concerne la philosophie des sciences formelles et sera traité dans une publication à venir. Les questions du réalisme et de l'objectivité scientifique, abordées de façon tangente dans le présent ouvrage, seront reprises plus complètement à la lumière des apports des sciences sociales et des critiques que nous pouvons en faire. Il ne s'agira pas de faire des sciences contemporaines le temple de la certitude qu'elles n'ont été que dans les rêveries scientistes dont les aspects chimériques sont maintenant avérés, mais de les voir comme des activités raisonnablement rationnelles occupant une place honorable mais non aveuglante dans le paysage de notre connaissance. Nous pensons que pour l'étudiant de deuxième ou de troisième cycle universitaire, pour le jeune scientifique ou pour l'honnête penseur de ce siècle, tous désireux de faire un point par rapport aux sciences contemporaines sans être obligés de devenir spécialistes, la progression de l'ensemble du cours ainsi restituée par trois ouvrages de taille modeste et lisibles indépendamment les uns des autres, permettra d'allier une compréhension suffisante des thèmes scientifiques dont il s'agit, ce qui nécessite un minimum de culture et d'érudition, à des pistes de réflexion personnelle solidement fondées. Ces pistes de réflexion seront pour le lecteur autant d'occasions d'émancipation et de dépassement de l'autorité des scientifiques, y compris de l'auteur de ces lignes. 13

C'est par rapport à cette double ambition pédagogique, acquisition de connaissances mais aussi souci d'émancipation, que nous désirons voir jugé cet ouvrage. Un chapitre d'introduction va nous permettre de définir le vocabulaire que nous utiliserons. Ce sera également l'occasion de préciser, sur un plan philosophique, des hypothèses de départ et des positions générales qui, si elles dépassent le thème strict de ce livre consacré aux sciences de la matière, sont à éclaircir pour éviter autant que faire se peut des ambiguïtés. Nous avons conscience que certaines de ces positions sont discutables. Nous ne les annoncerons que comme provisoires et afin de pouvoir problématiser une réflexion sur les sciences de la matière. Aussi imparfait et inachevé soit-il, ce travail d'introduction est de portée plus générale que les thèmes du livre. Nous avons choisi de faire porter cet effort de cohérence et de mise en perspective philosophique davantage sur un travail d'introduction que de conclusion, car il nous semble que le devoir de l'enseignant est d'abord de bien problématiser sa réflexion pour la rendre attractive, accessible, lui garantir le maximum d'ouverture, et ensuite de faire preuve de retenue au moment de conclure pour laisser place à la liberté du lecteur amené à construire sa propre réflexion, porteuse d'un avenir qui lui appartient. De façon dissymétrique par rapport à son introduction, la conclusion du présent ouvrage se bornera par conséquent à reprendre de façon synthétique, en termes simples et sans le détail des argumentations, les principaux éléments rencontrés au fil des chapitres, dans le seul objectif pédagogique d'aider le lecteur à les mémoriser.

Ludovic BOT Brest, juin 2006

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Introduction

Pour commencer, nous proposons une distinction entre trois niveaux de la réflexion philosophique: métaphysique, épistémologie et philosophie des sciences. La confusion entre ces trois niveaux nous semble à l'origine de beaucoup d'idées fausses ou ambiguës dans les réflexions contemporaines portant sur les sciences. Ces distinctions pourront être prises comme définitions de départ, comme hypothèses servant à structurer notre travail. Nous ne prétendons pas qu'elles sont universelles, ni même conformes aux canons de la philosophie, notamment en ce qui concerne le niveau de la réflexion métaphysique. Mais interroger le sens des termes que nous employons, se les approprier et tenter d'en faire un usage cohérent, n'est-ce pas là une partie importante du travail du philosophe? Tout au long des chapitres qui suivent, ces distinctions nous serviront à prendre conscience du niveau de généralité parfois intermédiaire de notre réflexion et, dès cette introduction, à énoncer le plan de l'ouvrage et quelques autres précautions de langage.

Métaphysique, épistémologie et philosophie des sciences
D'après son sens hérité de la (re)découverte historique des traités d'Aristote, métaphysique signifie ce qui vient après la physique. La métaphysique sera pour nous la partie de la philosophie qui recherche rationnellement la connaissance de l'être absolu, des causes de l'univers. Elle essaye de répondre à la question: qu'est-ce que la réalité? La question métaphysique par excellence reste celle posée par Leibniz: Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien? 15

Selon nos différentes sensibilités, la question peut-être posée dans des tennes assez différents: qu'est-ce que la réalité? Qu'est-ce que l'être? Existet-il vraiment quelque chose? Si oui, de quelle nature est cette chose? Celui qui tente de répondre à ces questions fait de la métaphysique car il réfléchit de façon très générale sur l'être en tant que tel, indépendamment et au-delà de toute réponse partielle sur les relations des choses ou des sous-parties de l'être entre elles. Un tenne proche de métaphysique est ontologie, qui signifie étymologiquement science de l'être. Le tenne métaphysique est utilisé pour désigner la philosophie de l'être absolu, être en tant qu'être et rien d'autre; alors que le tenne ontologie est davantage utilisé pour désigner la philosophie de l'être d'une chose particulière. En physique, on pourra par exemple parler d'une réflexion ontologique sur l'électron pour dire que l'on cherche ce qu'est l'être de l'électron, pris en tant qu'objet indépendant et non en relation avec un appareil de mesure, un observateur, ou participant avec d'autres particules à des phénomènes physiques. On pourra alors parler de réflexion métaphysique sur l'univers, réunion de tous les êtres ontologiques et donc être unique, être tout court. Si de telles questions ne nous touchent guère, on peut en fonnuler d'autres plus proches des préoccupations de notre société, qui accorde une très grande place à l'individu. Qui suis-je? Est-ce que j'existe? Si oui, comment me définir? Pourrais-je ne pas exister? Quelle est cette matière qui fait mon corps? Ne suis-je que cette matière? Il s'agit là de questions que l'on pourrait qualifier d'anthropo-ontologie car elles visent à aborder la réalité de l'être humain, à défaut de l'être tout court. Ces questions mènent elles aussi à la métaphysique, car, en tentant d'y répondre, on ne peut éviter de se poser la question de savoir si quelque chose existe. Peu importe dans un premier temps de savoir si ce quelque chose est intérieur ou extérieur à l'homme, s'il est esprit ou matière. Pour que l'homme existe, il faut d'abord que quelque chose existe. Le deuxième niveau utile à une réflexion philosophique portant sur les sciences est l'épistémologie. Ce sera pour nous la philosophie de la connaissance, comme le pennet là encore l'étymologie du mot. A supposer qu'il existe quelque chose à connaître, qu'est-ce que la connaissance? Quels sont ses critères de validité? L'épistémologie est la partie de la philosophie qui s'intéresse à l'acte de connaître. Ce n'est plus une réflexion sur un être, mais déjà une réflexion sur une action. Il s'agit d'une dynamique, d'une mise en relation de celui qui connaît avec ce qu'il connaît. Pour se poser des questions épistémologiques, il faut donc avoir répondu au préalable, plus ou moins explicitement et consciemment, mais répondu d'une façon ou d'une autre, à deux questions métaphysiques minimales: existe-t-il quelque chose à connaître? Existe-t-il quelqu'un pour connaître? Sans ces deux protagonistes, sans ces deux êtres que sont le sujet et l'objet, on voit mal comment se poserait la question de la connaissance. 16

Nous ne confondrons pas a priori l'épistémologie avec ce que les sciences peuvent nous apprendre sur leurs objets. Avant ou au-delà de nos connaissances effectives, se pose la question de l'acte de connaître en tant que tel. Indépendamment de tout contenu, est-il possible de connaître, à quelles conditions et avec quelles limites? Telle est l'autonomie que nous reconnaîtrons au niveau de la réflexion épistémologique, même si, comme nous le verrons, nous ne pouvons pas exclure que certains résultats scientifiques, qui se présentent au départ comme des contenus de connaissance, nous amènent à nous poser des questions très générales de méthode. Mais comprenons d'abord que les questions sur la méthode ou l'acte de connaître ne se confondent pas a priori avec les contenus des résultats scientifiques. Elles sont plus générales et plus spéculatives. L'épistémologie est d'abord une question a-scientifique et non un aboutissement de la science. Cette distinction évite bien des malentendus. Le troisième niveau de réflexion que nous considérerons est la philosophie des sciences. Nous nous servirons de cette expression pour désigner une réflexion portant sur les contenus des connaissances scientifiques. Parmi les trois niveaux de la réflexion philosophique esquissés ici, la philosophie des sciences est donc celui qui se rapproche le plus des sciences, de chaque science en particulier. Selon cette acception, il est donc possible d'évoquer la philosophie de la physique, la philosophie de la biologie, la philosophie de toute science particulière, alors que notre acception des termes épistémologie et métaphysique ne supporte guère a priori que les pléonasmes d'épistémologie de la connaissance et de métaphysique de l'être. La philosophie des sciences consiste à prendre au sérieux ce que chaque discipline nous apprend sur ses objets propres et à en discuter les contenus, à les relier, à en critiquer la signification. Il s'agit en quelque sorte de mener à propos des sciences ce que Socrate prônait pour la philosophie toute entière, à savoir une maïeutique, un art d'accoucher. Par le dialogue et l'interrogation, la philosophie des sciences est un moyen de faire accoucher les sciences de ce qu'elles pensent vraiment, en gardant en tête les précautions parfois infinies de la méthode et la généralité toujours précaire des résultats. Aux côtés de la métaphysique et de l'épistémologie, la philosophie des sciences est par conséquent le niveau de réflexion le moins autonome par rapport aux sciences. Elle s'apparente par bien des aspects à des efforts d'appropriation et de compréhension des résultats scientifiques au-delà des jargons techniques qui leur ont donné naissance. Ce niveau de la réflexion que constitue la philosophie des sciences nous paraît particulièrement important aujourd'hui, tant est grande la difficulté de comprendre réellement des résultats produits par des communautés scientifiques spécialisées à l'extrême et qui ne possèdent plus guère de langage commun.

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Par nécessité, par snobisme, par défaut de culture générale et de sens de l'effort intellectuel gratuit, la science moderne a pris des allures de tour de Babel en s'émiettant en d'innombrables disciplines sur-spécialisées. Heureusement, de plus en plus de scientifiques entreprennent d'utiles efforts de traduction. La spécialisation est tellement poussée et les sciences contemporaines tellement abstraites que ces efforts ne s'apparentent pas seulement à la vulgarisation scientifique, mais à un réel travail de critique philosophique, notamment sur le sens et la portée des mots et des concepts que les sciences utilisent. La philosophie est très utile pour relier les problématiques ésotériques des sciences actuelles à des problématiques que connaît déjà notre culture par son passé philosophiquel. Il n'est même peut-être pas exagéré de prétendre que seule une science capable à la longue de se mettre en philosophie a des chances de prendre racines dans une culture et donc d'être pérenne. Mais nous verrons au cours de notre travail que la philosophie des sciences et la légitime prise de parole des scientifiques dans notre société ne peuvent faire oublier les niveaux épistémologiques et métaphysiques. A vouloir tirer des conclusions épistémologiques ou métaphysiques de réflexions portant sur les contenus des connaissances scientifiques, comme à vouloir tirer des conclusions métaphysiques de réflexions portant sur l'acte de connaître, on court le risque de ne plus savoir de quoi l'on parle. Les degrés de généralité de nos conclusions sont toujours limités par la portée des questions initiales que nous nous posons et par la pertinence des moyens que nous mettons en œuvre pour y répondre. Bien entendu, les trois distinctions que nous venons de proposer sont sommaires. Les cloisons ne sont jamais totalement étanches. Nous allons ouvrir des portes, mais en essayant de ne jamais anéantir l'effet structurant des cloisons pour l'ensemble de l'édifice. Les trois niveaux de la réflexion philosophique exposés ici sont les uns pour les autres comme des fondations ou des horizons, suivant que notre psychologie préfère s'assurer des premières ou s'évader vers les seconds. L'existence éventuelle d'un être fonde notre légitimité à réfléchir aux conditions de sa connaissance, ce qui assure finalement la non-vacuité des savoirs que nous pensons avoir sur lui. Les conditions générales de la connaissance forment un horizon légitime pour toutes les sciences, et la contemplation de l'être reste le grand espoir que nous poursuivons en cherchant à connaître.

I Panni les auteurs contemporains poursuivant ce type d'inspiration, citons le physicien Etienne Klein et sa thèse de philosophie des sciences, voir Klein (E.), 2000, L'unité de la physique, PUF.

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Un livre de philosophie des sciences
Dans cet ouvrage, j'ai plutôt choisi d'ouvrir des horizons. Peut-être par effet de mode ou d'annonce, mais surtout parce que je suis davantage compétent en sciences qu'en philosophie. Il m'est impossible en pratique de commencer par exposer les enjeux métaphysiques que contient mon propos, ni même probablement de tout à fait bien les cerner. Pour une grande part, ce livre est un pas fait par un scientifique vers les philosophes de métier qui le liront et qui sont appelés à lui répondre. Dans chaque chapitre, consacré à une question précise ou à une discipline particulière des sciences de la matière, .nous allons systématiquement commencer par considérer les contenus des sciences en question, sans esprit critique ni scepticisme excessifs a priori. Après tout, si ces sciences existent, c'est probablement qu'elles doivent dire des choses intéressantes et cela vaut sans doute la peine d'aller y voir. En procédant ainsi, notre approche n'a pas de généralité plus grande que celle de la philosophie des sciences. Ce n'est que chemin faisant que nous serons parfois amenés à formuler des questions qui, ne trouvant guère de réponses à l'intérieur des disciplines abordées, seraient plutôt du ressort de l'épistémologie ou de la métaphysique. Il ne s'agira jamais d'une réflexion authentiquement métaphysique, car ceci est hors de notre portée. Mais notre propos intégrera très clairement la conscience d'un au-delà de la science dans lequel il se pourrait bien que réside l'accomplissement de beaucoup de démarches scientifiques. Notre propos nous amènera alors à affronter les questions de l'objectivité scientifique et du réalisme. Ce n'est pas parce que nous n'avons pas les moyens de répondre à ces questions dans le cadre de cet ouvrage que nous devons cacher le fait qu'elles se posent, y compris pour le philosophe des sciences et parfois de façon très concrète. Pour que la philosophie des sciences telle que nous l'avons définie ait un sens, il est préférable de supposer naïvement au préalable que la question métaphysique est réglée positivement. Il existe quelque chose, le monde, l'univers. Comme nous explorerons les sciences de la matière, disons que ce quelque chose contient au moins la matière. Nous supposerons également réglée tout aussi positivement la question épistémologique, au moins dans un premier temps. Ce quelque chose qui existe est connais sable. Il se satisfait d'une séparation entre objet et sujet, et l'objet est a priori cette matière dont prétendent nous parler les sciences du même nom. Nous pourrons dès lors organiser notre exploration en suivant l'échelle de la complexité croissante des objets matériels, des petites particules de la physique aux êtres vivants les plus complexes de la biologie. Nous relèverons au fil de notre voyage des éléments qui montrent que les questions épistémologiques et métaphysiques ne sont pas aussi évidentes qu'elles le paraissaient initialement. Nous mettrons en évidence la notion de connaissance in-vivo et montrerons comment elle permet de
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dénouer certaines questions apparemment sans fin que nous posent les sciences de la matière. Si les questions épistémologiques ou métaphysiques que posent les sciences de la matière sont abordées dans beaucoup d'ouvrages de vulgarisation, elles le sont rarement avec des outils conceptuels adéquats. Elles sont très souvent traitées de façon détournée ou sous forme de digressions, comme si ces questions authentiquement philosophiques ne pouvaient pas faire l'objet d'ouvrages autonomes et comme si une référence préalable à la science était indispensable pour leur donner un sens ou un public. Cette frilosité éditoriale est pour nous un signe clair de la tentation qu'éprouve notre époque de renoncer devant les exigences de l'effort intellectuel et de l'exercice, infini, de la raison critique. Cette tentation n'épargne pas les milieux scientifiques, bien au contraire. Alors qu'ils se réclament officiellement des valeurs du rationalisme, les milieux scientifiques ont largement contribué au discrédit de la raison philosophique en y voyant une réflexion tournant à vide, sans objets ni contenus. Mais comment ne pas voir dans leur référence à une raison purement instrumentale et peu capable de contemplation un renoncement qui prive le rationalisme annoncé de tout projet d'avenir pour l'homme du vingt et unième siècle et qui encourage tous les replis? Nous dénonçons dans cette situation un calcul malsain rassemblant implicitement scientifiques, décideurs et éditeurs, et consistant à monter en épingle pour le citoyen amateur de sciences, contribuable et consommateur de livres en même temps, des problématiques, certes abordées par les sciences contemporaines et auxquelles elles peuvent participer, mais qui les dépassent largement et sur lesquelles la philosophie doit également s'exprimer. Ce dialogue nécessite une bonne compréhension de la façon dont les sciences posent ces problématiques philosophiques, et jusqu'à quel point elles les formulent vraiment ou ne les formulent justement pas. C'est notre rôle de scientifique que d'éclaircir ce point, pour éviter au philosophe de prêter aux sciences plus qu'elles n'en disent vraiment. Il nous paraît clair qu'un minimum de recul épistémologique, avec les concepts qui l'accompagnent, permettent de comprendre que certaines questions ne sont scientifiques qu'en apparence pour relever en réalité d'une philosophie générale, cadre dans lequel elles peuvent devenir nettement plus claires qu'enfermées dans une discipline scientifique particulière où elles ne trouveront guère de formulations satisfaisantes et risquent d'enfermer l'amateur de vulgarisation scientifique dans des régressions sans fin. Nous devons prendre notre part de responsabilité dans la situation que nous dénonçons. Il est évident que c'est avant tout le fait d'être scientifique, enseignant et spécialiste de sciences physiques et de mathématiques, qui nous permet de nous exprimer, que ce soit par des enseignements de philosophie des sciences ou par un ouvrage comme celui-ci. Mais nous aurons à cœur de
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montrer explicitement le doute qui est le nôtre dès lors que nous serons obligés, et cela arrivera à de nombreuses reprises, de nous aventurer, en tant que scientifique, sur des terrains philosophiques que nous maîtrisons mal. Nous espérons ainsi, peut-être futilement aux yeux de certains, rendre toute sa visibilité au travail indispensable des philosophes. Dans ce débat entre science et philosophie, il en va de l'influence considérable, et même démesurée, qu'exerce dans notre culture la simple idée, pourtant très vague, de science. C'est pour toutes ces raisons que notre réflexion sur les sciences de la matière se terminera par un septième chapitre visant l'extraction d'une sorte de philosophie de la vie du scientifique, à teneur largement épistémologique, pour tenter de comprendre comment, du fond de leurs laboratoires, les scientifiques s'y prennent pour mettre au point les connaissances dont il aura été question dans les chapitres précédents. Mais avouons dès maintenant l'évidence: nous sommes incapables de définir de façon claire et générale ce que peut bien être la science. Ce terme évoque dans notre culture davantage une invocation mythique ou la tentation du raccourci autoritaire que des argumentations sérieuses. Partant d'une préoccupation de type philosophie des sciences, et malgré les distances que nous venons de prendre vis-à-vis des représentations que notre culture véhicule sous l'idée de science, notre inspection des sciences de la matière se veut relativement naïve et ne cherche pas la généralisation. Le lecteur ne doit pas oublier ici la préoccupation avant tout pédagogique de l'ouvrage, qui n'est pas structuré au départ autour d'une thèse quelconque, mais plutôt comme une inspection des sciences de la matière. Nous verrons cependant que nombre de réflexions qu'ont apportées ces sciences au philosophe tout au long du vingtième siècle sont éclairées d'un jour nouveau par la notion de connaissance in-vivo. Cette notion a pris naissance dans des tentatives d'interprétation de la physique quantique, discipline d'où est venue la rupture avec notre ancienne vision du monde, que l'on peut qualifier rapidement de cartésienne. Nous allons en quelque sorte adoucir cette rupture. En effet, à condition de renoncer à quelques idées simples que l'on croyait établies concernant la matière, la physique quantique n'apparaît plus aujourd'hui ni paradoxale en soi ni contraire à notre intuition quotidienne. Elle en est seulement un peu éloignée.

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La notion de connaissance

in-vivo2

La notion de connaissance in-vivo est fonnulée par analogie avec la différence que connaît bien le biologiste entre une étude in-vivo d'un organisme vivant et son étude in-vitro, en laboratoire ou en éprouvette. Une étude in-vivo est plus proche de la réalité. Elle est en quelque sorte la réalité. Mais en faisant le choix d'une étude in-vivo, le biologiste limite ses possibilités de manipulation car il ne peut tuer l'organisme étudié. L'étude in-vivo ne pennet pas autant de dissections, d'expériences et d'études destructrices qu'une étude in-vitro. Elle signe les limites de la méthode analytique chère à la science des temps modernes. Le physicien, lorsqu'il se situe aux échelles de la physique quantique, se trouve d'une certaine façon dans la même situation que le biologiste. Il ne peut agir sur la matière pour l'observer sans que celle-ci lui échappe en partie ou qu'il la modifie. Nous comprenons aujourd'hui que le fait que le physicien et ses instruments d'observation soient eux-mêmes faits de matière (et sont donc de nature quantique) impose une sorte de limite à notre connaissance de la matière. Pourtant, la découverte des phénomènes quantiques n'a fait que rapprocher les physiciens d'une description adéquate de la matière, comme l'étude in-vivo du biologiste le rapproche du vivant. La notion de connaissance in-vivo nous renvoie finalement à la contingence et à l'immanence de notre connaissance. Elle indique que nous ne pouvons pas totalement séparer sujet et objet de la connaissance. Nous ne pouvons pas extraire du monde la connaissance que nous pensons en avoir. La connaissance fait partie de ce dont elle se dit connaissance. Voici très exactement ce que signifie pour nous le concept d'immanence de la connaissance, immanence de la connaissance au monde, mais aussi immanence de la connaissance à elle-même. La notion de contingence de la connaissance affinne quant à elle le souci de ne pas confondre l'idée d'objectivation scientifique, faisant appel à des hypothèses théoriques et à des prédictions vérifiables empiriquement, avec la reconstruction ou l'interprétation a posteriori de ce qui n'est en réalité qu'un déroulement historique d'événements contingents plus ou moins reliés entre eux. La contingence est associée au fait que les événements en question auraient pu ne pas se produire ou se produire autrement. Par conséquent, les théories scientifiques qui prétendent interpréter de tels faits comme résultant de nécessités naturelles quelconques risquent de ne pas avoir d'autre valeur que celle de l'investigation historique visant à établir ces faits et leurs chronologies relatives. Les notions d'explication ou de théorie

2 La notion et l'expression de connaissance in-vivo sont empruntées à Nicolescu (8.), 2002, Nous, la particule et le monde, collection Transdisciplinarité, Edition du Rocher, voir notamment le chapitre Il.

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scientifique sont donc à prendre avec précaution dès lors qu'il s'agit d'interpréter des contingences historiques. Ces vérités sur l'immanence et la contingence de notre connaissance sont bien connues, notamment des philosophes et des historiens. Pour banales qu'elles paraissent, elles sont pourtant souvent oubliées dans les discussions portant sur la signification de grands résultats scientifiques faisant aujourd'hui partie de notre culture. Ces oublis sont d'autant plus inquiétants que les résultats dont il s'agit permettent à bien des domaines de la science contemporaine de présenter des synthèses sous forme de scénarios historiques, que l'on pense à la théorie du big-bang ou à la théorie de l'évolution des espèces. L'irréversibilité en physique macroscopique et en chimie, les notions d'univers et de big-bang en astrophysique, la définition de la vie et la finalité de l'évolution des espèces en biologie soulèvent depuis plusieurs décennies dans notre culture des débats qui cachent mal, derrière toutes les complications du savoir et les ruisseaux de l'érudition, l'aveu de la contingence et le renoncement à la toute puissance que cet aveu impliquerait pour la connaissance scientifique. Après l'avoir clarifiée à l'aide de la physique quantique, nous montrerons comment la notion de connaissance in-vivo permet de renouveler ces grands thèmes de la philosophie des sciences contemporaines et de reposer après coup une question épistémologique résolue trop rapidement au préalable. Nous n'oublions pas que la connaissance scientifique a pour idéal d'énoncer des nécessités, c'est-à-dire d'isoler et d'expliquer précisément ce qui n'est pas contingent, mais ce qui est valable partout, pour tous et pour tous les temps. La science s'intéresse aux régularités cachées derrière les apparences diverses des faits. Elle vise à se défaire progressivement de l'assertorique, de la narration des faits, pour construire un discours apodictique, portant sur les raisons des faits au-delà de leur contingence. Nous souscrivons pleinement à cette vision de l'idéal scientifique. Mais encore faut-il rester conscient, d'une part que la connaissance a elle-même une histoire et donc ses propres contingences, et d'autre part que les objets des sciences de la matière (univers, vivant) sont eux-mêmes devenus des objets historiques via les théories scientifiques qui tentent d'en rendre compte. On est donc précisément entre le rendre compte assertorique (le récit) et l'expliquer apodictique (la loi de la nature), avec cette remarque importante que pour l'instant ni la théorie du bigbang ni la théorie de l'évolution des espèces n'ont réellement proposé de loi de l'histoire susceptible d'expliquer globalement l'histoire de la matière comme résultant d'une nécessité méta-historique. Ce sont plutôt les lois de la nature, physiques et biologiques, qui ont été insérées et synthétisées dans un scénario historique. Ce scénario représente pour l'instant la plus ample synthèse que nous pouvons proposer de nos connaissances sur la matière, mais il se présente comme un récit. Peut-être un jour viendra où nous saurons l'expliquer par des raisons.
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Il nous semble donc que la nature apodictique de la science reste finalement assez relative et ne peut être érigée comme le Graal absolu de la connaissance rationnelle. Un tel absolu fermerait définitivement la science à l'interrogation métaphysique, interrogation tellement générale qu'on voit mal comment toute connaissance scientifique ne deviendrait pas contingente à son contact. Nous plaidons donc pour une stimulation réciproque entre l'assertorique et l'apodictique au sein de l'activité scientifique. Un certain niveau d'explication est apodictique par rapport à un niveau moins élaboré où la connaissance apparaît, par comparaison, plus empirique, moins générale ou moins explicative. Mais, après avoir eu son heure de gloire dans l'esprit de chacun, le niveau apodictique montre de nouveau des faiblesses assertoriques face à des questions encore plus générales que l'esprit scientifique lui-même ne manque pas de générer. C'est de ce dynamisme autocritique, cherchant toujours plus les nécessités derrière les faits, mais conscient que nombre de nécessités se révèlent trompeuses et faussement explicatives, conscient que l'on ne se départira que provisoirement de la contingence d'un objet donné, que nous semble faite la connaissance scientifique, et non de la recherche d'un état de totale nécessité qui éluciderait à lui seul toutes les questions. Du moins la notion de connaissance in-vivo nous permettra de prendre conscience qu'un tel état de la connaissance aurait comme sujet un être transcendant à ce qu'il connaît, alors qu'aux dernières nouvelles nous ne sommes toujours pas Dieu et nous appartenons au monde que nous tentons de connaître. C'est pourquoi nous avons associé la notion de connaissance in-vivo à celles de contingence et d'immanence.

Atomisme, réductionnisme et déterminisme
Afin de comprendre ce qu'est la matière aujourd'hui pour un physicien, il nous faut relativiser et dépasser trois idées qui furent centrales dans la vision cartésienne du monde. L'idée d'une hiérarchie entre les disciplines scientifiques repose souvent sur l'atomisme et le réductionnisme. L'idée atomiste est l'idée selon laquelle la matière serait constituée d'atomos, entités simples et insécables, sans structure interne. La première théorie atomiste de la matière fut proposée par les Grecs Leucippe et Démocrite au quatrième siècle avant notre ère. Dans les archives de la mémoire humaine, il s'agit de la première physique vraiment matérialiste, stipulant que les phénomènes physiques doivent être compris comme résultant de l'assemblage d'objets microscopiques, les atomos3.
3 Le tenne est à prendre ici en son sens étymologique, celui utilisé par Leucippe et Démocrite. Le terme français atome vient du mot grec atomos, signifiant insécable (non séparable en tomes). Il désigne le grain de matière élémentaire dont serait fait tout objet matériel. Ce concept d'atome a été utilisé avec un certain succès par la physique du dix-neuvième siècle pour comprendre les 24

Objets avant tout matériels, ces atomos ont des propriétés simples, telles que leur forme, leur taille, leur mouvement, leur façon de s'assembler entre eux. Le réductionnisme postule que lorsque l' atomos de la matière sera parfaitement connu, alors toutes les sciences de la matière et de la nature se réduiront à l'étude de sa physique. En effet, on peut imaginer que la complexité apparente des systèmes matériels résulte de notre méconnaissance des lois qui régissent les atomos et de leurs façons de s'assembler. La tâche souvent allouée à la physique est la découverte de ces lois, que l'on attend simples et peu nombreuses. A l'aide de ces lois, les physiciens seraient alors en droit de décrire des systèmes de grands nombres d' atomos, ce qui réduirait la chimie et la biologie, voire d'autres disciplines encore, à la physique de l' atomos et au traitement mathématique des grands nombres. Cette vision de la science est à la base de ce que l'on appelle le scientisme, philosophie qui affirme que tout est ou sera un jour expliqué par la science, à force de réduction des phénomènes complexes à des combinaisons explicites de choses microscopiques et simples. Ce rêve scientiste, outre l'atomisme et le réductionnisme, s'appuie aussi sur l'idée du déterminisme. A la suite des travaux de Newton sur la gravitation des corps célestes, le physicien et mathématicien Laplace (1749-1827) a soutenu la thèse selon laquelle les mouvements de tous les corps célestes étaient entièrement déterminés et, en principe, totalement connaissables dans le passé et dans le futur à partir d'une mesure instantanée de leur position et de leur vitesse, permettant la résolution mathématique exacte des équations de la théorie de Newton. De ceci découle l'idée d'une science aspirant à tout prédire avec certitude. Bien sûr, ce raisonnement suppose que la mesure de l'état instantané du système dont on veut prédire le futur et reconstruire le passé soit infiniment précise, ce qui n'est jamais le cas pour une mesure réelle. Cet argument a toujours été utilisé par les partisans de l'indéterminisme. Il est également reconnu par les partisans du déterminisme comme une limite de fait à leurs prédictions. Aujourd'hui, cette question de la précision des mesures limitant les prédictions que l'on peut faire de l'évolution de certains systèmes est largement étudiée en physique sous le nom de théorie du chaos. Cette théorie a permis de préciser, sous formes de critères mathématiques, les limites du déterminisme de
propriétés thermodynamiques des gaz. Mais ce même atome qui servait de support microscopique à la thermodynamique fut rapidement disséqué et on lui découvrit des structures internes (électrons, noyau, protons, neutrons, quarks...). Or les physiciens ne l'ont pas débaptisé, si bien que le mot atome quitta son sens grec. Il désigne aujourd'hui en physique un système composé particulier dont on connaît des sous-structures. Il en va ainsi du sens des mots et de leur histoire. Pour éviter les confusions, nous utiliserons le terme atomos pour désigner le sens étymologique grec (des synonymes parfois employés aujourd'hui sont corpuscule ou particule élémentaire) et nous utiliserons le terme atome pour désigner le sens que l'usage des physiciens a consacré au début du vingtième siècle et qui n'a pas varié depuis. 25

Laplace, y compris dans la prédiction de l'évolution des systèmes planétaires sur de grandes échelles de temps (des millions d'années). Mais indépendamment de la théorie du chaos, la physique quantique apporte des arguments profonds pour discréditer toute vision réductionniste de la connaissance de la matière. Par le fait même, elle nous force à reconsidérer les questions de l'atomisme et du déterminisme. La remise en cause provoquée par cette nouvelle physique a été telle qu'elle a souvent été qualifiée de crise des fondements des sciences de la matière. Les nouvelles positions vers lesquelles elle oriente aujourd'hui le philosophe des sciences sont motivées par des raisons internes aux sciences de la matière, et semblent donc plus robustes que les positions philosophiques que chacun peut adopter, et pouvait de tout temps adopter, en faveur ou en défaveur du réductionnisme. Cette modestie que la science ne peut plus cacher à elle-même ne l'empêche pas par ailleurs d'accumuler les résultats, ce qui lui donne la position dominante qu'on lui connaît aujourd'hui. Ces résultats confèrent à l'homme des facultés d'action sur la nature qu'il n'a jamais connues par le passé. Mais ils ne doivent pas faire oublier le doute épistémologique qui découle des crises des fondements. De façon générale, ces résultats montrent aujourd'hui la très grande complexité des modes d'organisation de la matière, si bien que les temps ne sont plus au réductionnisme mais vont plutôt vers un respect mutuel des différentes disciplines des sciences de la matière, classées en trois grandes familles. La physique traite de la matière faiblement organisée: matière vue aux très petites échelles4, ou matière inerte inorganisée ou organisée en structures simples sur de relativement grandes distances (gaz, fluides, cristaux.. .). La chimie traite des structures moléculaires: de deux atomes pour les plus petites molécules à plusieurs mètres pour les polymères comme le fil de nylon ou autres macro-molécules. Elle traite également des échanges, souvent trop complexes pour la physique, qui résultent de l'agitation des atomes et qui offrent de nombreuses possibilités de les agencer en différentes sortes de molécules, ou de reconfigurer les structures moléculaires. La biologie traite de systèmes très complexes, de la cellule (la taille des plus petites cellules est de l'ordre d'un micron: 10-6 mètre) aux mammifères. Toutes ces sciences s'appuient les unes sur les autres, montrant que la matière est un continuum qu'il est artificiel de vouloir classer en disciplines séparées. Mais aucune n'est parvenue à réduire les autres. La physique se montre dans les faits incapable de déduire les structures complexes étudiées par la chimie et la biologie comme

4 La taille typique d'un atome est un Angstrom: milliardième de mètre (10-10 = 0.0000000001).

JO-la mètre,

ce qui fait un dixième

de

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des conséquences directes de la physique des atomos. Or c'est cette déduction qu'attendait d'elle le réductionnisme. Cette rapide discussion montre que la seule hiérarchie pertinente pour distinguer les différentes sciences est une hiérarchie des objets et non pas une hiérarchie des méthodes inspirée du réductionnisme. Il est vain de vouloir distinguer les sciences à travers un prétendu degré de scientificité ou par des discours sans fin sur leur méthode. Une caractéristique des sciences modernes est justement d'avoir quitté les discours sur la méthode pour accumuler des résultats. C'est donc dans le contexte de ses objets qu'il faut juger la pertinence des connaissances que nous apporte une discipline donnée. Ceci nous oblige d'une part à nous intéresser aux contenus de chaque discipline, et d'autre part à ne faire d'aucune discipline une finalité. C'est de cette double exigence que les discours sur la méthode veulent souvent nous détourner.
L'ordre de la présentation des différentes disciplines adopté dans les chapitres de ce livre suit donc une hiérarchie de l'objet, suivant la complexité croissante des modes d'organisation de la matière, et non une hiérarchie inspirée du réductionnisme. C'est-à-dire que notre propos est organisé comme une inspection, et non comme une déduction. Nous aurions pu faire le choix inverse, à savoir partir des objets de la biologie pour aller vers ceux de la physique. La raison principale du choix effectué est notre compétence, qui se situe très nettement du côté de la physique. L'atomisme, le réductionnisme et le déterminisme sont les trois ingrédients principaux de la méthode analytique que notre culture a associés à l'activité scientifique, en particulier à la science classique des seizième et dixseptième siècles. Mais ils ont en réalité toujours fait l'objet de débats plus ou moins implicites. Même si l'on s'en tient à la physique pré-quantique, I'histoire nous montre par exemple bien des hésitations à propos de l'atomisme. Le cas le plus connu est sans doute la succession des théories de la lumière, tantôt corpusculaires (donc inspirées par l'atomisme), tantôt ondulatoires. D'autres cas ont été importants dans le développement de nos idées sur la matière, comme la thermodynamique et ses différentes interprétations possibles. Nous reviendrons largement sur ce point dans notre chapitre consacré à la physique macroscopIque.

Retenons pour l'instant que notre culture contemporaine commet une simplification importante en attribuant rétrospectivement à la science classique une méthode analytique reposant sur le réductionnisme, lui-même fondé sur l'atomisme. Ce faisant, notre culture ignore une grande partie de l'histoire de la physique classique et les problèmes qu'elle avait pourtant posés sans attendre la physique quantique. Elle n'en retient que l'instantané du basculement entre dixneuvième et vingtième siècle, où l'atomisme l'emporta clairement, mais pendant une trentaine d'années seulement. Certes, quelques scientifiques
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avaient alors proclamé le parachèvement de leur science. Le déterminisme de Laplace, basé sur un atomisme plus formel et mathématique que strictement matériel ou matérialiste, résidant dans la beauté et la puissance conceptuelle des équations et des mathématiques mises en œuvre pour les résoudre, avait peutêtre fait oublier que la physique est avant tout une science de la matière et non pas une science mathématique ou de la seule forme. Cette esthétique de la forme des concepts mathématiques mis en oeuvre pour modéliser les phénomènes physiques incite certes à la contemplation. Mais elle se transforme facilement en piège lorsqu'elle détourne la philosophie des sciences de la critique des conceptions sous-jacentes que l'on se fait de l'objet au profit des raffinements parfois trompeurs de la forme. Voici annoncés le plan que nous allons suivre, sa cohérence et les interprétations qu'il ne faut pas en faire. Situons encore quelques points de vocabulaire et quelques positions de principe sur les relations que peuvent entretenir les sciences entre elles, au-delà du cercle restreint des seules sciences de la matière. Le réductionnisme en effet ne concerne pas seulement les relations des différences sciences de la matière entre elles, c'est une idée qui va bien au-delà et sur laquelle repose des unifications hâtives et trompeuses de la connaissance dont il faut nous méfier. Les trois complexités Les expressions souvent utilisées de sciences exactes ou de sciences dures comme de sciences molles ou de sciences humaines et sociales nous semblent trompeuses pour les débats que nous allons aborder. On voit mal comment une science pourrait ne pas chercher l'exactitude comme un idéal, ni comment elle pourrait ne pas être humaine et insérée dans une société. Quant à la dureté ou à la mollesse comme notions épistémologiques, nous sommes demandeurs de définitions. Ce qui serait dur ne serait susceptible d'aucune appropriation et ce qui serait mou n'aurait aucune résistance? Autant dire que ces sciences sont mortes avant de naître. Nous nommerons autant que faire se peut les sciences par leurs objets. Nous prendrons toute la mesure de la disparition des discours sur la méthode et de l'échec des prétentions méta-scientifiques des différents structuralismes ou historicismes. Il n'y a pas de pré-science ni de superstructures à la connaissance scientifiques. La science permet d'appréhender des objets ou n'est que futilité.

5 L'argumentation de ceci est l'objet de la seconde partie du cours de philosophie des sciences dont est issu le présent ouvrage et sera reprise dans une publication ultérieure. C'est en substance la conclusion qu'i! faut retenir de l'aventure du positivisme logique, courant de pensée à la fois philosophique et mathématique qui rechercha dans la logique formelle des garanties pour l'objectivité scientifique.

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Ce n'est pas là faire preuve d'un réalisme naïf ou démodé. Pour que notre propos ait un sens, nous postulons seulement qu'une réalité connais sable existe, quitte à revenir largement sur cette idée à la fin de notre parcours. Nos appellations seront donc sans ambiguïtés: les sciences de la matière vont de la physique microscopique à la biologie en passant par la chimie et l'astrophysique; les sciences formelles vont des mathématiques à l'informatique en englobant toutes nos connaissances sur les possibilités de représenter et de manipuler des informations et des raisonnements, y compris les sciences du langage; les sciences de la société vont de l'économie aux sciences politiques et historiques en passant par toutes les formes de la sociologie. Là encore, les cloisons ne sont pas étanches. L'échelle de la complexité des objets matériels que l'on utilisera comme fil déroulant des chapitres de ce livre ne s'arrête pas à la biologie ou à la médecine. Au-delà de l'organisation de la matière en organismes vivants puis pensants, l'être humain est en relation avec ses congénères avec lesquels il forme des sociétés. On peut donc s'autoriser à extrapoler les sciences de la matière vers des systèmes de plus en plus complexes qui s'apparentent à des sociétés. Nous n'avons en effet aucune preuve définitive que les sociétés soient autre chose que de la matière organisée. Il n'est pas dit non plus que les résultats des sciences formelles soient totalement indépendants des supports matériels qui portent les informations qu'elles manipulent; tout comme il n'est pas certain que la réalité connaissable dont nous postulons l'existence ne soit pas, selon une vieille idée platonicienne, un monde d'idées abstraites source des illusions matérielles au sein desquelles nous croyons vivre. Il n'est pas dit non plus que la complexité sociale et médiatique de nos sociétés modernes, dites de l'information et de la connaissance, n'ait pas quelque chose à voir avec cet éventuel monde des idées platoniciennes. Ce sont là des hypothèses lointaines que nous laissons à la spéculation du lecteur. Car il est clair que notre histoire intellectuelle est pleine de tentatives de réduction avortées, qui se sont révélées être davantage des outils efficaces pour des idéologies dangereuses que des résultats étayés sur un plan scientifique. Celle de la plus triste mémoire est sans doute le darwinisme social6 de la fin du dix-neuvième siècle, prétendant ramener la complexité sociale à la biologie et donc aux sciences de la matière par une théorie des races. Ce passé et l'absence de relations claires et univoques démontrées à ce jour entre les sciences nous invitent à la plus grande prudence. Par exemple, la surprenante fertilité des mathématiques en sciences physiques ne semble pas être la simple conséquence

6 Théorie qui, comme son nom ne l'indique pas, n'est pas due à Darwin. Voir à ce sujet la section consacrée aux théories de l'évolution dans le chapitre 6.

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d'un traitement efficace de notre information sur la matière et incite à reconnaître une certaine autonomie aux sciences formelles. De même, il semble encore impossible de déduire le comportement des foules, et encore moins d'un individu, à partir des lois génétiques ou hormonales qui régulent nos organismes, ou à partir des processus cognitifs qui semblent structurer nos apprentissages et nos connaissances. Ceci incite à reconnaître une certaine autonomie aux sciences de la société par rapport aux sciences de la matière d'une part et aux sciences formelles d'autre part. Un ordinateur n'est pas encore aussi inventif qu'un cerveau humain et ne s'est pas encore vu attribuer de dimensions psychologiques, affectives ou politiques. Un jour viendra peut-être où toutes ces sciences se présenteront sous un aspect continu et unifié, ou sous forme de déduction les unes par rapport aux autres, mais nous n'avons encore aucun moyen de l'anticiper. Pour l'instant, nous ne connaissons que trop bien les erreurs auxquelles nous ont menés certaines de ces anticipations. Nous nommerons donc trois échelles distinctes de complexité: celle des objets matériels qui est la préoccupation centrale de ce livre; celle des représentations formelles qui fait davantage l'objet des sciences de l'esprit; celle des hommes en sociétés propre aux sciences du même nom. L 'homme au milieu du complexe Cette précaution ne signifie pas que nous renonçons définitivement à une vision unitaire de la connaissance. Mais cette vision apparaîtra plutôt comme un creuset que sous forme d'affirmations risquées ou de programmes déraisonnables pour la connaissance scientifique. Les tentatives de fusion trop hâtives des trois échelles de complexité sont suspectes de réductionnisme consistant à vouloir déduire la connaissance des structures composées de celle de leurs constituants. Ce réductionnisme mène au déterminisme. Il nous faudra critiquer ces deux idées dont les seules sciences physiques, qui sont pourtant parmi les sciences qui ont par le passé le plus donné foi à ces concepts, nous apprennent aujourd'hui les limites. Toute vision unifiée de la connaissance se doit de tenir compte de cette évolution. Au-delà des espoirs que l'on peut garder à propos d'une possible unification des échelles de la complexité, il nous semble surtout qu'un formidable chaînon manque à leur intersection: l'homme. Il s'agit même d'un véritable point aveugle dont il n'est pas dit qu'il ne soit pas, en soi et comme sujet de la connaissance, une limite de fait à toute tentative de vision continue et déductive de la connaissance. En l'absence d'une science psychologique sûre de l'universalité de ses résultats, et donc d'une authentique science de l 'homme, il nous semble prudent d'attendre. Sous l'appellation vague de psychosociologie, des interfaces intéressantes se développent entre les sciences de la société et la
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psychologie, qui commencent à être réceptives aux contingences singulières des réalités individuelles. Des interfaces non moins intéressantes se développent entre les sciences de la matière, les sciences formelles et la psychologie dans ce que l'on nomme les sciences cognitives, souvent d'ailleurs à l'aide ou à partir de développements informatiques. Il est probable que les renouvellements à venir de nos représentations du monde viendront de ces interfaces. Mais l'état actuel de nos connaissances scientifiques ne nous permet pas encore de voir l'homme comme intégré aux maillons de la complexité dans une description continue du monde, description qui ne peut plus de toutes façons être réductionniste ou atomiste. La progression apparemment évidente des sciences de la matière aux sciences de la société (physique des particules, physique atomique, chimie, biochimie, biologie, neurobiologie, médecine, psychologie, psychosociologie, sociologie, économie, sciences politiques, histoire...) butte sur au moins deux transitions non réalisées aujourd'hui. Quelles sont les bases matérielles de la psychologie et les rétroactions de la psychologie sur notre santé physique et biochimique? Quelles sont les déductions entre psychologie et sociologie et quels sont vraiment les liens internes aux sciences de la société? Je crains que ces liens trop fragiles ne nous induisent en erreur. De même, la progression entre sciences formelles et sciences de la société: logique, mathématiques, informatique, linguistique, sciences cognitives, psychologie, sociologie... reste trop fragile et souvent très peu opératoire.
Par conséquent, arrêtons-nous à la neurobiologie dans l'échelle de la complexité matérielle et aux sciences cognitives dans celle de la complexité formelle. Laissons au psychologue l'espoir de réaliser des connexions. Laissons en suspend la délicate question de savoir si la médecine appartient aux sciences de la matière ou constitue une authentique science de l'homme. Il est évident que l'ensemble de ses composantes actuelles, qui se combattent parfois, tendent à établir des interfaces, mais sans que l'on puisse pour autant parler de réduction.

Il est d'usage courant également de nommer sciences de l 'homme et de la société une continuité qui irait de la psychologie à la sociologie et aux sciences politiques en passant par l'économie, l'histoire, et d'autres disciplines encore. Ce terme nous paraît impropre. Sociologie, économie, sciences politiques, histoire ou encore ethnologie parlent des hommes en sociétés, de leurs échanges, de leurs relations, de leurs façons de s'organiser collectivement. Mais un individu donné ne constitue pas un objet d'étude pour ces sciences. Elles n'ont rien à dire de l'homme, elles parlent des hommes. Ces sciences seront donc pour nous des sciences de la société. Ne voulant pas trop nous éloigner des dénominations usuelles, nous laisserons ouverte la question de savoir si le pluriel sciences des sociétés n'est pas mieux adapté pour décrire nos connaissances actuelles et pour nous éviter de tomber dans une vision trop
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nombriliste des pseudo-nécessités des modes d'organisation en vigueur dans la civilisation occidentale. Ces précautions laisseront la tranquillité nécessaire au travail serein du psychologue et de certaines spécialités du médecin, artisans d'une possible science de l 'homme en construction. Le médecin Freud a eu une intuition fondatrice il y a un siècle. D'autre l'ont critiquée depuis. Les psychologues et les médecins non réductionnistes ont commencé un long chemin vers le partage et la comparaison de leurs pratiques. On voudrait qu'ils nous révèlent en un éclair et sans efforts notre nature intime. On voudrait qu'ils nous rendent heureux. On voudrait s'appuyer sur leurs recettes pour construire notre vie. C'est faire bien peu de cas de la liberté humaine et de l'opacité de nos comportements et de nos intentions. Qu'on se souvienne des hésitations du physicien, du chimiste et du biologiste dans l'exploration des structures matérielles de notre monde. Les psychologues et les médecins non réductionnistes n'ont pas encore remporté les batailles qu'ont initiées Galilée, Lavoisier, Claude Bernard ou Pasteur et qu'ont remportées leurs successeurs. Ils ont tout juste gagné leur légitimité à parler de l'homme individuel, nous le montrant comme objet autonome de contemplation. Pour tenter la synthèse, toujours imparfaite, à laquelle elle rêve avec nostalgie, l'humanité n'a encore rien trouvé de mieux que la très vieille philosophie. Comme le sous-entend le programme que nous avons annoncé, notre propos est ouvertement pluridisciplinaire. Visant même à dépasser les clivages entre disciplines, il est en réalité transdisciplinaire, dans un sens qu'il nous faudrait définir7. Mais à l'heure où l'on parle de transdisciplinarité et d'ouverture interculturelle, il est utile de se souvenir de la philosophie. Pour peu qu'elle laisse une place au sujet pensant et qu'elle garde un contact avec l'action, la philosophie peut devenir l'espace transdisciplinaire au sein duquel les disciplines spécialisées peuvent se parler. Cet espace se situe au sein de chaque individu à la recherche de son unité. C'est dire s'il possède une contrepartie bien réelle et identifiable par chacun d'entre nous. Dans cette perspective, la philosophie a l'immense avantage d'offrir des références à des traditions humaines explicites, qui sont autant de médiations nous donnant accès à nous-mêmes. Cette universalité protège l'individu d'un subjectivisme dévoyé qui serait un enferment en soi-même. Elle lui offre la possibilité de partager avec d'autres son unité, ce qui entraîne bien souvent des reconfigurations de cette unité au contact d'autrui. L'éthique est à ce prix, elle passe par des tentatives d'explicitation et des choix aussi conscients que possible des

7 Le lecteur intéressé par une définition rigoureuse de ]a notion de transdisciplinarité à laquelle nous adhérons peut se reporter à Nicolescu (B.), 1996, La transdisciplinarité, manifeste, collection Transdisciplinarité, Edition du Rocher.

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philosophies, et donc aussi des dispositions intérieures, qui sous-tendent nos actions. Cette intériorité fragile, ce creuset, qui pour être subjective par définition n'est pas forcément irrationnelle ou contraire à la raison, me paraît aujourd'hui être le seul lien fiable, transdisciplinaire, entre les échelles de la complexité que nous voulons à toute force réduire les unes aux autres par nos sciences. Les tentatives de réduction par les sciences restent in-vitro, elles ne considèrent les choses que de l'extérieur. Les projets d'unification de la connaissance qui s'inscrivent dans cette perspective restent à mes yeux suspects. Partir de l'homme et le restaurer comme sujet de sa connaissance permet de reconnaître la nature in-vivo de notre condition. Les philosophes, querelleurs infinis, semblent aujourd'hui d'accords pour dire qu'une philosophie dont l'homme n'est pas à la fois le point de départ et la finalité est une philosophie suspecte. Voilà une perspective en vue de laquelle il me semble possible d'établir des liens solides entre philosophie et sciences. Et pourquoi ne pas y mêler des visées éducatives, en se disant qu'après tout, s'il s'agit de l'homme comme point de départ et comme finalité, les questions d'éducation vont venir assez naturellement dans le champ de notre réflexion? Nous serons amenés dans les pages qui suivent à utiliser l'expression de réalisme intérieur lorsqu'il sera question des limites du réalisme naïf, artificiellement objectif, dont se réclamait la science classique. Le moment venu, nous définirons aussi précisément que possible cette expression. Mais nous pouvons énoncer dés maintenant, au risque de tomber dans l'hagiographie, quelques valeurs que nous lui associons. Voir notre connaissance de l'intérieur, voir le monde de l'intérieur, de l'homme et pour l'homme, assumer notre condition d'homme de l'intérieur de nous-mêmes comme base pour rencontrer autrui, assumer les parts d'anthropomorphisme et de gratuité, voire parfois de futilité, qu'implique tout projet de connaissances, se méfier de toute vision rationalisante plus que véritablement rationnelle de notre pensée et de notre rapport au monde, préférer même quand c'est nécessaire le raisonnable provisoire mais inclusif au rationnel définitif mais exclusif, voici des conditions que nous posons pour l'unification possible de notre connaissance. Est-ce là faire preuve d'un trop grand subjectivisme ou annoncer un rêve inaccessible? Nous ne le pensons pas. Nous pensons plutôt qu'il s'agit d'une perspective pertinente tenant compte à la fois de l'état de nos connaissances scientifiques, des réalités et des aspirations de nos sociétés dites post-modernes, et de l'image que nous pouvons nous faire de la nature de notre raison.

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