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Science et Vérité

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597 pages

La vérité est l’objet et le but de la science.

Trois amis qu’une liaison intime avait réunis, se promenaient par une belle journée de printemps dans les allées d’un jardin, tout en conversant des souvenirs du jeune âge. Tout à coup, l’un d’eux, le docteur, se prit à faire l’éloge de la demeure où il avait accueilli ses amis d’enfance, et à leur raconter pourquoi ce petit coin de terre lui souriait plus que le reste du monde. Il leur faisait remarquer que de son habitation, élevée au centre du jardin, on voyait le ciel de tous côtés, qu’on y respirait un air embaumé par les rosiers et les jasmins qui l’entourent ; il leur expliquait comment, gaie, agréable et salubre, elle lui attirait souvent la visite de quelques amis.

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Jean-Baptiste-Louis Decès

Science et Vérité

Dans ces entretiens, l’auteur cherche à découvrir par la méthode expérimentale la vérité, le principe de causalité et la cause première, sans recourir à aucune hypothèse.

A l’aide de cette méthode, il recueille successivement dans le grand livre de la nature les principaux phénomènes de la gravité, de la vie, de l’instinct et de la nature elle-même.

Une fois colligée, chaque série de faits semblables est résolue en une résultante, et celle-ci formulée en loi qui exprime ses composants. Ces lois, considérées alors comme de simples agglomérations de faits ou d’effets, lui montrent les causes secondes qui les ont produits, car « l’identité des effets conclut à l’identité de la cause », a dit Newton ; enfin, ces causes secondes elles-mêmes, le conduisent à découvrir la cause première dans leur principe.

Après avoir démontré l’existence de la cause première, il cherche à la connaître à l’aide du principe de causalité et de la vérité.

Il établit le principe de causalité d’après les faits de l’expérience, qui sont ensuite formulés eux-mêmes en lois. L’une de ces lois démontre que l’effet montre la cause. Grâce à cette loi, il peut transporter dans la cause ce qu’il découvre dans l’effet, et arriver ainsi par l’œuvre à connaître l’ouvrier.

Il cherche ensuite à connaître cette cause par la vérité. Il démontre que la science peut découvrir celte vérité chez tous les êtres, dans des signes sensibles, réels, immuables et perpétuels ; signes qui, pouvant être vus et vérifiés, constituent une sorte d’idéographie qui exprime les idées, les notions et les perfections de la cause, c’est-à-dire, de la pensée qui les a conçues avant de les réaliser en eux. C’est ainsi que par ces signes et par les vérités qu’ils expriment, il peut connaître ce qu’il y a de plus intime et de plus caché dans la cause qui les a formés, c’est-à-dire, dans la cause première elle-même.

Enfin, ces vérités une fois dégagées par la science, il les compare aux vérités révélées, et constate que les unes et les autres ont une même origine et une même nature. Il compare ensuite la Cause première au Dieu de la Révélation, et constate encore que tous deux ont la même essence et les mêmes attributs. C’est alors qu’il est conduit à admettre que la science et la foi sont deux sœurs, nées du même Père, qui parlent la même langue, et proclament les mêmes vérités.

C’est ainsi que l’auteur s’est efforcé de faire sortir de l’observation directe : phénomènes, lois, causes secondes et Cause première ; puis de s’élever, à l’aide du principe de causalité et de la vérité, jusqu’à la connaissance de la Cause des causes, et qu’il a pu, après avoir comparé la Cause première au Dieu de la Révélation, conclure que le Dieu et la vérité de la foi sont les mêmes que le Dieu et la vérité de la science.

CHAPITRE PREMIER

OBJET ET MÉTHODE

La vérité est l’objet et le but de la science.

Trois amis qu’une liaison intime avait réunis, se promenaient par une belle journée de printemps dans les allées d’un jardin, tout en conversant des souvenirs du jeune âge. Tout à coup, l’un d’eux, le docteur, se prit à faire l’éloge de la demeure où il avait accueilli ses amis d’enfance, et à leur raconter pourquoi ce petit coin de terre lui souriait plus que le reste du monde. Il leur faisait remarquer que de son habitation, élevée au centre du jardin, on voyait le ciel de tous côtés, qu’on y respirait un air embaumé par les rosiers et les jasmins qui l’entourent ; il leur expliquait comment, gaie, agréable et salubre, elle lui attirait souvent la visite de quelques amis. C’est une maison amie, ajoutait-il, domus amica, domus optima, où l’on jouit du calme de la solitude, où l’on mange son pain dans la joie et où l’on boit son vin dans l’allégresse, en rêvant aux douceurs de la sainte médiocrité.

Ariste, le philosophe, admirait quelques grands arbres fleuris qui encadrent et ombragent le fond de ses allées, les beaux massifs de fleurs qui attirent le regard à chacun de leurs détours, les bourgeons de lilas près d’éclater au souffle du printemps, la fraîche verdure du gazon déjà émaillée de violettes, de pâquerettes et de printanières ; il écoutait le murmure de la rivière et du ruisseau voisin mêlé aux chants du rossignol et de la fauvette, et disait qu’ainsi entouré, il était facile de pratiquer les vertus aimables que le poëte recommandait à ses amis : « Se trouver bien où l’on est, se contenter de son sort, n’avoir que des goûts modérés, borner ses désirs pour éviter les mécomptes, s’accommoder des personnes que l’on fréquente, tourner les choses du meilleur côté, prendre les gens pour ce qu’ils sont et le temps comme il vient » ; car, disait-il, il voyait ce qu’il y a de meilleur dans cette morale, passé dans les mœurs de ses habitants.

L’abbé, qui l’écoutait en cheminant près de lui, admirait surtout les beaux bouquets de fleurs qui couronnaient la tête des pruniers, des pommiers et des poiriers, et considérait avec attention les jeunes pousses de la vigne qui semblaient annoncer une abondante récolte pour l’arrière-saison. Mais il admirait par-dessus tout la flèche d’une église qu’on entrevoyait dans le lointain, et faisait remarquer à Ariste que son sommet élancé dans la nue semblait unir le ciel à la terre, comme pour élever l’esprit de ses habitants vers les hauteurs de l’infini qu’elle leur montrait.

Ils allaient ainsi, devisant et méditant sur tout ce qu’ils remarquaient de nouveau, quand, arrivés au détour d’une allée, ils s’arrêtent et considèrent leur ami demeuré en arrière. Celui-ci, en effet, avait la tête inclinée et le corps comme cloué au sol.

ARISTE. — Quoi, docteur ! seriez-vous souffrant ?

DOCTEUR. — Non, Ariste, lui répond celui-ci, comme en s’arrachant avec peine à une profonde rêverie.

L’ABBÉ et ARISTE. — Qu’avez-vous donc ? disent ensemble ses amis en s’approchant de lui avec sollicitude.

DOCTEUR. — Je songeais, mes amis ; j’étais même plongé dans une profonde méditation au moment où vous m’avez adressé la parole.

L’ABBÉ. — Qui pouvait donc vous préoccuper ainsi ?

DOCTEUR. — Je me demandais si je ne devrais pas profiter de la présence du bon abbé, pour lui ouvrir mon cœur et pour chercher dans les lumières de sa charité quelque remède au doute qui m’accable.

ARISTE. — Allons, docteur, profitez d’une bonne inspiration. Je me retire et vous laisse à vos confidences.

DOCTEUR. — Restez, Ariste, car vous-même pourrez peut-être m’aider à le dissiper.

ARISTE. — De quoi s’agit-il donc ?

DOCTEUR. — Il s’agit d’un problème qui depuis longtemps me préoccupe, et dont la solution un instant entrevue, puis remplacée l’instant d’après par une déception, m’a plongé dans l’état où vous m’avez vu.

ARISTE. — Quel est donc ce problème, docteur ?

DOCTEUR. — Il est grave, Ariste, et je suis persuadé qu’il a dû vous préoccuper plus d’une fois vous-même. Cependant, bien que vous ayez enseigné longtemps la philosophie dans les chaires de l’Université, je doute que vous soyez parvenu à le résoudre.

ARISTE. — Vous excitez ma cusiosité, docteur ; de quoi s’agit-il donc ?

DOCTEUR. — D’un mot, Ariste.

ARISTE. — Et ce mot est ?

DOCTEUR. — La vérité !

ARISTE. — Quoi, docteur, vous qui avez enseigné la science, vous ignorez ce qu’est la vérité ?

DOCTEUR. — Je le confesse, Ariste. Il y a plus de trente ans que je consacre mes recherches, mes méditations et mes veilles à sa découverte, et je n’ai pu y parvenir. Vous citer tous les faits que j’ai recueillis sur elle, comment je les ai pesés et supputés, en cherchant toujours pour chaque phénomène un phénomène plus général pour l’expliquer, gravissant ainsi tous les échelons de la science pour en découvrir le principe, me serait impossible ! Eh bien, malgré tant d’efforts, je ne sais encore à quoi m’arrêter. Enfin, chose triste à dire, les recherches de la science m’ont desséché le cœur, et je n’ai trouvé en elles que des affirmations pleines de doute sans aucune étincelle pour éclairer ma voie !

Ne serait-il pas sage, me disais-je il n’y a qu’un instant, de rompre avec cette vaine curiosité et de m’endormir sur l’oreiller du bon Michel Montaigne ? J’en étais là de mes réflexions, quand votre appel m’a fait sortir de l’accablement où elles m’avaient plongé. Cependant je ne regretterais pas cette humiliante confession, cher Ariste, si elle pouvait me procurer la connaissance de la vérité ; car, quoi que je fasse, cette connaissance est devenue l’objet de mes plus vives aspirations, et je suis convaincu qu’il ne peut exister pour moi ni repos ni paix, ni bonheur sans sa possession.

ARISTE. — Comment vous faire connaître d’un mot ce qu’est la vérité ? Si vous vouliez vous contenter d’une simple définition, je vous dirais qu’elle est l’accord de nos idées avec les idées divines, ce qui est évident puisque les idées de Dieu sont la vérité même.

DOCTEUR. — Soit, Ariste ; mais comment le vérifier ?

ARISTE. — Par la science elle-même, docteur.

DOCTEUR. — Hélas ! j’en doute, car elle est restée muette à l’appel de toutes les questions que je lui ai adressées. Je m’adresserais volontiers au cher abbé lui-même, si je ne savais que le Sauveur a laissé sans réponse, il y a plus de dix-huit siècles, la même question que lui adressait Pilate (JEAN, XVIII, 38). Douter qu’il puisse y répondre, ce n’est donc pas l’offenser.

L’ABBÉ. — Rappelez-vous, docteur, que si le Sauveur laissa sans réponse la question de Pilate, c’est parce qu’elle ne lui était adressée que pour satisfaire une vaine curiosité. Car Celui qui a enseigné la vérité aux hommes connaissait toutes choses et toutes les vérités.

DOCTEUR. — Qui vous porte à l’affirmer, cher abbé ?

L’ABBÉ. — Scrutez les Écritures, docteur, et vous y trouverez ces sublimes paroles : « Ego sum qui sum » (Exod., III, 14), et même celles-ci plus explicites encore : Ego sum veritas » (JEAN, XIV, 6). A leur défaut, cherchez-les dans les belles pages du livre de la création ; car c’est en elles que « ce qu’il y a d’invisible en Dieu, les créatures qu’il a faites nous le font connaître ». (Rom., I, 20)

DOCTEUR. — Convenez, cher abbé, qu’il faut avoir une foi aussi puissante que la vôtre, pour découvrir la vérité dans ces paroles ou dans les êtres, les plantes et les insectes qui gisent devant nous ! Comment de telles citations pourraient-elles dissiper mes doutes et faire cesser ma perplexité ?

L’ABBÉ. — Je compatis à cette perplexité, cher docteur, car elle est celle d’un honnête homme qui, dans les choses graves, ne veut rien admettre sans mûr examen. Mais combien je regrette votre manque de foi ! D’un premier élan, elle vous eût transporté au sein de la vérité ! Oui, docteur, la foi illumine à l’instant l’esprit, et lui assure aussitôt ces convictions, ce repos, cette paix et ce bonheur que vous avez cherchés en vain dans la science, car nulle science séparée d’elle ne peut les donner. N’est-il pas évident, en effet, qu’il ne peut exister deux vérités contraires ? Pourquoi rejeter celle qui brille d’un si vif éclat dans les divines Écritures quand la science est impuissante à vous la procurer ? Assurément toutes les paroles de l’Évangile sont autant de vérités, et en y croyant, vous possédez la source d’où toutes les autres découlent.

DOCTEUR. — Cela me paraît bien difficile à admettre, cher abbé.

L’ABBÉ. — Veuillez m’accorder un instant d’attention, docteur. Est-ce que dans ces sublimes paroles : « Ego sum qui sum Je suis celui qui suis ! » vous pouvez méconnaître le principe de tout ce qui est ? Oui eût pu dire : Ego sum, « Je suis », sinon la cause de tout ce qui est, de toute existence et de toute réalité ? Quel autre que Dieu eût pu prononcer ces mémorables paroles : « Je suis ! » moi seul « suis » ! — « Je suis » « ce qui existe toujours sans être jamais né » (Timée), car je suis l’Éternel ! « Je suis non ce qui se forme, mais ce qui est ; ce qui s’engendre et se corrompt ; ce qui se montre et passe aussitôt, ce qui se fait et se défait, mais ce qui subsiste éternellement. » (Bossuet, Logiq, l. l, ch. XXVII.) Contemplez tout ce qui vous entoure, tout commence et finit ; seul, JE SUIS ! « Tout ce qui naît procède nécessairement de quelque cause » (Timée) ; Je suis cette cause ; tout être naît, vit et meurt ; cet être n’est donc pas, à proprement parler, puisqu’il ne fait que passer. Ego sum, seul Je suis ; seul, Je suis le principe de tout ce qui est réellement, et par conséquent, de toute vérité.

DOCTEUR. — Vous avez sans doute raison, cher abbé ; mais vous l’avouerai-je ? habitué au langage de la science, celui de la théologie m’effraye ! Je préférerais m’adresser à Ariste, s’il consentait à me démontrer la vérité d’après les procédés et le langage de la méthode expérimentale. Je fais donc un appel tout particulier à sa science, à son dévouement et à sa bonne volonté.

ARISTE. — Si vous n’osez vous confier à la foi, c’est le cas de vous adresser à la science qui n’impose à nos convictions, elle, que ce qui peut se démontrer.

DOCTEUR. — Si vous vous sentez ce courage, Ariste, vous me permettrez, avant tout, de vous imposer une condition, celle de me démontrer la vérité d’après toute la rigueur des procédés de la science, je veux dire, de la faire sortir des faits les plus nombreux et les plus convaincants. Autrement, autant vaudrait demeurer dans le doute et le devenir d’Héraclite et de Pyrrhon ; puisque, vous l’avouerai-je ? je n’ai rien pu trouver de plus satisfaisant dans mes recherches que ce que ce dernier affirmait il y a deux mille ans, c’est que « rien n’est plutôt vrai que faux, beau plutôt que laid, bien plutôt que mal », puisque « tout est relatif ».

ARISTE. — Non, docteur, tout n’est ni relatif, ni contenu dans le devenir d’Héraclite et de Pyrrhon ! Croyez-m’en, abandonnons ces fantaisies aux beaux esprits du jour qui, n’ayant pu découvrir la vérité et ne pouvant s’en passer, se bornent à nous donner en ses lieu et place le chiffre des flots qui passent, ou le nombre des mouvements de la feuille qui tourne en tombant. Il existe une autre science que celle qui s’arrête à énumérer les chiffres et les mouvements ! La vraie science ne se borne pas à compter ce qui passe, elle s’élève à ce qui est réellement.

DOCTEUR. — Je serais heureux, Ariste, de gravir avec vous ces hauteurs de la science pourvu qu’elles me conduisent à la vérité. Mais, permettez-moi de vous le rappeler, ce serait à la condition de les parcourir toujours appuyé sur les faits de l’observation et à l’aide des procédés de la méthode expérimentale ; car si vous deviez y allier les concepts, les entités et les hypothèses de la métaphysique, je ne pourrais me défendre d’une crainte invincible, celle de croire que vous me tendez quelque piège pour me surprendre.

ARISTE. — Qu’exigez-vous donc d’une démonstration, docteur ?

DOCTEUR. — Je lui demande avant tout des faits qui forcent la conviction, des preuves péremptoires qui commandent à la raison et qui montrent la vérité avec tant d’évidence, que nulle intelligence ne puisse y refuser son adhésion ; en d’autres termes, je lui demande de prendre l’expérience pour guide, de n’avancer que du connu à l’inconnu, de n’employer que des faits bien observés, bien comptés, bien pesés, faciles à vérifier et à contrôler.

ARISTE. — J’accepte ces conditions, docteur, sauf à escalader quelques barrières fort peu scientifiques, selon moi, que vous y avez surajoutées.

DOCTEUR. — Comment, Ariste, vous admettriez que la science peut s’élever au-dessus de l’observation et de l’expérience ?

ARISTE. — Non-seulement je l’admets, mais je suis convaincu que seules, elles sont impuissantes à nous faire connaître tout ce qui est. Elles sont sans doute la base de la méthode expérimentale, mais cette base appelle un couronnement, et elles ne peuvent le lui donner.

DOCTEUR. — Pour admettre cette énormité, j’aurais besoin, Ariste, d’autre chose que d’une simple affirmation.

ARISTE. — J’admets pour un instant, avec vous, que l’observation nous a fait constater tout ce qui est ; que l’expérience elle-même vous a appris tout ce qui a été jusque-là ; sont-ce ces deux moyens de connaissance qui vous diront pourquoi cela est tel que vous le voyez, et non autrement ?

DOCTEUR. — C’est affaire de conjecture, Ariste, que l’explication des pourquoi et des comment. La science n’a rien à tirer de ces vaines curiosités.

ARISTE. — Écartons de la science toute hypothèse et toute conjecture, je le veux bien, docteur ; car, pas plus que vous, je n’en aperçois l’utilité, mais ne repoussons aucun des moyens qui peuvent aider à la solution d’un problème. Tout ce qui nous fait avancer vers le but a son utilité.

DOCTEUR. — Comment donc l’atteindre ?

ARISTE. — L’astronomie est une science exacte et presque complète, vous le savez ; or, elle n’a acquis cette gloire qu’à l’aide d’une méthode simple et bien déterminée ; demandons-lui donc le secret de ses succès, en lui empruntant cette méthode qui l’a conduite au haut degré de perfection qu’elle présente.

DOCTEUR. — En quoi consiste donc cette méthode.

ARISTE. — Elle la doit à trois grands hommes qui s’en sont successivement occupés et qui, sans entente, l’ont créée telle qu’elle est : elle doit enfin cette méthode à Tycho-Brahé, à Kepler et à Newton.

Elle la doit d’abord à Tycho, qui fut un grand observateur des faits célestes, qu’il recueillit et nota avec tant d’exactitude qu’on les consulte encore aujourd’hui avec grand profit. Mais croyez-vous que l’astronomie serait une science aussi avancée si elle s’était arrêtée aux observations de Tycho, et si elle n’eût franchi les limites que cet homme célèbre voulait lui imposer ? Non ; car il est évident qu’elle serait demeurée au-dessous du niveau des sciences physiques actuelles. En tout cas, elle ne posséderait pas les lois de Kepler. Or, qu’est-ce que ces lois ? Un simple résumé condensé de toutes lès observations de Tycho et de Kepler lui-même qui, sous un petit nombre de formules, les embrasse toutes. De telle sorte que connaître une de ces lois, c’est donc autant que connaître mille faits semblables, puisque chacune d’elles exprime une série de faits semblables ou analogues. Toutefois, comme chaque loi ne peut embrasser que des faits semblables, et qu’il en existait d’ordres différents, Kepler fut conduit à les grouper en trois séries distinctes, desquelles sont sorties les trois grandes lois qui ont immortalisé son nom. Il fit plus encore ; une fois formulées, il appliqua ces lois à étudier la marche des autres planètes et fut amené par elles à assigner à chacune l’orbite qu’elle parcourt.

DOCTEUR. — Cependant, Ariste, ce qui me paraît évident, c’est que Kepler n’eût pu formuler ses lois sans les observations de Tycho.

ARISTE. — Je vous l’accorde, docteur ; mais dites-moi, à votre tour, quelle place accorderez-vous à Newton ?

DOCTEUR. — Newton fut assurément un homme d’un génie exceptionnel, et je conviendrai même que je n’oserais contester sa supériorité sur les deux autres.

ARISTE. — Fort bien ; mais pourquoi ne pouvez-vous contester cette supériorité ? N’est-ce pas parce que, de même que Kepler avait démontré que tous les faits recueillis par Tycho pouvaient, après une analyse, se résumer en trois lois distinctes, Newton démontra à son tour que les trois lois de Kepler dérivaient d’un même principe, et pouvaient, par suite, se ramener à une seule et même loi, la loi de l’attraction universelle ? Or, il convient maintenant de vous le faire remarquer, qu’est-ce que ce principe découvert par Newton, sinon la cause de tous les phénomènes observés par Tycho et des trois lois de Kepler ? Ce n’est donc, en résumé, que parce que Newton a découvert ce principe ou la cause qui explique tous les phénomènes et les lois célestes, qu’il s’est élevé plus haut que ses deux savants prédécesseurs.

Je ne voudrais nullement vous blesser, docteur, mais il importe au succès de la thèse que je défends, de vous faire remarquer que ce n’est que parce qu’il a franchi les barrières que vous vouliez dicter à la science en lui imposant l’obligation de s’arrêter à ce qui se voit, se touche, se compte et se pèse, que Newton s’est élevé jusqu’à la notion de la cause des phénomènes et des lois, et qu’il lui a été donné de faire avancer la science plus loin que Tycho et que Kepler, plus loin que nul homme avant lui, et de la faire pénétrer jusque dans les secrets de la mécanique céleste. C’est donc parce qu’il a dédaigné vos barrières, qu’il lui a été donné de fonder l’astronomie, en la dotant d’un principe qui lui a assigné le rang élevé qu’elle occupe parmi les sciences exactes et positives.

DOCTEUR. — N’est-ce pas montrer une grande sévérité pour Tycho et pour Kepler, Ariste ? Sans eux, Newton eût-il pu formuler sa grande loi de l’attraction ?

ARISTE. — Tout se lie et s’enchaîne, sans doute, dans la science, docteur ; mais convenez vous-même que si Newton a réussi, c’est surtout parce qu’il a démontré mathématiquement la réalité du principe des faits et des lois découverts par ses prédécesseurs. et parce qu’il a usé de tout autres moyens pour l’atteindre. Or, qu’a-t-il fait en formulant sa grande loi de l’attraction universelle ? A-t-il fait autre chose que formuler la loi d’une force, c’est-à-dire de ce je ne sais quoi qui ne se voit, ni ne se pèse, ni ne se compte ? En d’autres termes, n’est-ce pas en introduisant dans la science un facteur que vous voulez en proscrire ?

DOCTEUR. — Permettez, Ariste ; Galilée, pas plus que Kepler, en formulant les lois de la chute des corps, n’ont songé à formuler les lois d’une force nue ; pour tous deux sans doute, il s’agit surtout de corps qui se rapprochent l’un de l’autre ; mais ainsi comprise, une simple induction pouvait conduire Newton à admettre une force pour expliquer le mécanisme de ces phénomènes ?

ARISTE. — Newton a été au delà, docteur ; Galilée avait formulé les lois de la chute des corps terrestres, Newton l’a démontrée, expérimentalement et mathématiquement pour celle des corps célestes ; cela n’est contesté par personne aujourd’hui.

DOCTEUR. — Soit, Ariste.

ARISTE. — Mais, docteur, nous bornerons-nous à constater les magnifiques résultats que ces trois grands hommes ont rendus à l’astronomie, sans en tirer nous-mêmes quelque profit pour la science et pour la vérité ? Ne sommes-nous pas appelés comme eux à résoudre un grand problème, celui de découvrir la vérité d’après la méthode expérimentale ? Or, si cette méthode leur a réussi, pourquoi négliger ses applications possibles à la solution du problème qui nous préoccupe si vivement ?

DOCTEUR. — Ce rapprochement peut être utile, Ariste ; mais comment appliquer cette méthode à un objet si différent ?

ARISTE. — Je pense que nous pourrons y parvenir en recueillant avec soin, comme Tycho, toutes les observations sur un objet donné ; puis en groupant ensuite tous les faits observés, comme Kepler, par séries semblables pour en formuler autant de lois distinctes ; et enfin en cherchant, comme Newton, dans chacune de ces lois la cause des faits qu’elles embrassent. Il ne resterait plus ensuite qu’à découvrir le principe de toutes les causes qui nous auraient été montrées par les lois.

DOCTEUR. — Comment donc tirer la vérité de cette longue suite d’opérations ?

ARISTE. — En arrivant comme Tycho à recueillir des observations sérieuses et exactes, nous obtiendrons déjà des quarts de vérité, pardonnez-moi cette expression ; en formulant des lois expérimentales comme Kepler, nous obtiendrons des demi-vérités ; et enfin, en découvrant des causes secondes comme l’a fait Newton, nous obtiendrons des trois quarts de vérité, ce qui nous conduira bien près de la vérité même. Il ne nous resterait plus qu’à découvrir le principe de ces causes secondes pour atteindre la cause des causes elle-même, c’est-à-dire la source de toutes les vérités.

DOCTEUR. — J’aurais de graves objections à opposer à vos quasi-vérités, Ariste ; mais, pour l’instant, je me bornerai à vous demander pourquoi admettre dans la science des causes qu’on ne voit pas.

ARISTE. — C’est parce qu’elles sont, parce qu’elles existent réellement, docteur, et que la science ne peut exclure de son domaine ce qui est, sous peine de déchoir du rang où les magnifiques travaux de Newton l’ont élevée. Car, remarquez-le, la physique ne peut pas plus se passer du magnétisme, la chimie des affinités, la biologie de la vie, que l’astronomie de la gravité ; nulle science, en un mot, ne peut rejeter ses principes, parce qu’elle ne peut nier que des effets semblables sont produits par des causes semblables. D’ailleurs, quoique cette cause soit invisible par elle-même, nous pouvons toujours la découvrir dans ses effets, et c’est surtout pour en avoir nié l’existence, que la science moderne ne fait que conspirer contre la vérité.

DOCTEUR. — Qu’entendez-vous donc par le mot vérité, Ariste ?

ARISTE. — J’appelle vérité tout ce qui est réel, immuable et perpétuel.

DOCTEUR. — Je me demande ce que pourra devenir le progrès en présence de cette immutabilité.

ARISTE. — Je pourrais vous répondre qu’il consistera par-dessus tout à la conquérir ; mais avant tout, dites-nous donc ce que vous entendez vous-même par le mot progrès.

DOCTEUR. — J’appelle progrès toute acquisition nouvelle de l’intelligence, de la science, des arts, de l’industrie, de l’économie sociale, politique, etc., qui a pour but de conduire l’homme et la société vers un état meilleur.

ARISTE. — Ces acquisitions pourraient-elles s’accomplir par l’homme si celui-ci n’était perfectible ?

DOCTEUR. — Non, sans doute.

ARISTE. — Alors le mot perfectionnement ne rendrait-il pas plus exactement votre pensée ? Car qui dit progrès dit mouvement, avancement seulement ; or, ces mots ne disent pas dans quelle voie il faut avancer pour le réaliser, ni le but qu’il faut atteindre. On avancera sans doute, mais sera-ce vers le bien ou vers le mal ? On s’efforcera d’avancer vers le mieux, au nom du progrès, je le veux bien ; mais qui guidera vers ce terme et empêchera de s’égarer vers le pire ? Ce mot est donc impuissant à nous guider.

DOCTEUR. — Mais par quel autre mot le remplacer ?

ARISTE. — Par celui de perfectionnement, qui détermine avec plus de précision le but qu’il faut atteindre. Qu’est-ce, en effet, que cette tendance qui sollicite tous les courages et qui anime tous les esprits à faire progresser incessamment les sciences, les arts et l’industrie ? A-t-elle un autre moteur que celui de leur faire acquérir quelques-unes des perfections qui leur manquent ? Pourquoi ce progrès sur nous-mêmes si ce n’est pour conquérir quelques-unes des perfections qui nous manquent ? Et, remarquez-le, en suivant cette voie, nous ne pouvons nous égarer, parce qu’avant de nous y engager, il nous aura fallu constater avant tout que telle ou telle perfection nous manque ou manque à l’œuvre que nous voulons faire progresser. Or, ayant une fois nettement distingué la perfection qu’il s’agit de réaliser, celle-ci nous servira de norme et nous tracera sûrement la voie en nous indiquant les moyens de l’atteindre sans nous égarer.

DOCTEUR. — Cependant, Ariste, l’immutabilité de la vérité ne crie-t-elle pas au progrès : Tu n’iras pas plus loin ?

ARISTE. — Comment aller au delà de la vérité et de la perfection ? Qu’en pensez-vous, cher abbé ?

  •  — L’ABBÉ. Je pense, mes amis, que le terme le plus noble et le plus élevé qu’on puisse assigner aux efforts du progrès, c’est l’acquisition de la vérité et des perfections en toutes choses. Toutefois, en vous écoutant discuter sur des objets si pleins d’attrait et de grandeur, je me demandais s’il pouvait vous être donné de vous entendre sur chacun d’eux.

DOCTEUR. — Pourquoi donc, cher abbé ?

L’ABBÉ. — C’est parce qu’il est impossible de méconnaître que chacun de vous cède à des impulsions diverses qui vous engagent dans des courants contraires, et qu’en les poursuivant ii vous sera bien difficile de vous rencontrer, et surtout d’atteindre le même but.

DOCTEUR. — Vous oubliez, cher abbé, que notre amour est égal pour acquérir la vérité par la science ?

L’ABBÉ — Je n’en doute pas, mes amis ; mais ce que je sais mieux encore, c’est que toute science séparée a cessé de recevoir la séve qui donne la vie et la vérité.

DOCTEUR. — Cependant la science seule peut nous apprendre ce qui est ; et puisque la vérité est elle-même ce qui est, quel meilleur moyen pourrions-nous employer pour la découvrir ?

L’ABBÉ. — La science est une, mais les savants suivent des voies bien différentes pour la conquérir.

DOCTEUR. — De quelles voies voulez-vous donc parler ?

L’ABBÉ. — Je n’en connais qu’une qui y conduise sûrement, c’est celle de la foi, et je doute que celle-ci ait vos préférences. Or, tout en professant une haute estime pour la science, et en particulier pour la philosophie et pour la médecine que vous cultivez, je ne puis me défendre, en vous voyant poursuivre vos recherches sans appui, de redouter qu’elles ne vous conduisent à l’erreur.

ARISTE. — Je ne puis comprendre vos appréhensions, cher abbé, quand vous nous voyez décidés l’un et l’autre à rechercher la vérité par la science, et que vous nous savez armés d’une méthode expérimentale qui a fait ses preuves. Qui peut donc vous inspirer ces craintes ?

L’ABBÉ. — Vous vous souvenez des ouvriers de l’ancienne tour de Babel, et de la cause qui les a forcés d’abandonner l’œuvre ?

DOCTEUR. — Mais nous, nous parlons la même langue.

L’ABBÉ. — En apparence, peut-être ; mais en réalité, votre langage comme vos idées et vos convictions diffèrent tellement, que je doute que vous puissiez vous accorder.

Comment s’en étonner d’ailleurs ? Vos nourrices parlaient-elles la même langue ? Vous, docteur, par exemple, n’avez-vous pas sucé votre premier lait à la Faculté de médecine de Paris où l’on ne vous a entretenu que de l’organisme et du jeu de cet instrument ; et vous, Ariste, n’avez-vous pas pris le vôtre à la Faculté des lettres, où l’on ne parle que de l’âme et de ses facultés ?

DOCTEUR. — Pourquoi ces deux langues ne pourraient-elles s’éclairer et s’entr’aider l’une l’autre ?

L’ABBÉ. — C’est parce que l’une ne connaît que l’instrument et les phénomènes qu’il produit, tandis que l’autre ne s’occupe que de la cause qui pense et veut, que de l’âme, en un mot. Or, quand les études du docteur le conduisent presque fatalement à demeurer organicien et matérialiste, celles du philosophe l’obligent à embrasser le spiritualisme ou même l’idéalisme.

DOCTEUR. — Quel inconvénient y voyez-vous ?

L’ABBÉ. — Celui-ci, en particulier, c’est de ne vous occuper l’un et l’autre que d’une abstraction qui vous impose à chacun la nécessité de combattre dans un camp opposé.

DOCTEUR. — Comment, cher abbé, moi qui ai tant d’horreur des abstractions, je n’aurais fait autre chose jusqu’ici que d’y consacrer mes études en m’occupant de l’organisme ?

L’ABBÉ. — Ne vous en défendez pas, docteur, ce que je vous en dis est parfaitement exact.

DOCTEUR. — Mais expliquez-vous donc, cher abbé.

L’ABBÉ. — Réfléchissez-y un instant, docteur, et il vous sera facile de vous en convaincre. L’homme n’est ni un corps seulement, ni une âme seulement ; il ne constitue réellement qu’un seul et même tout : C’est l’ego animus, l’homme-esprit, comme l’appelait si judicieusement saint Augustin. De telle sorte que ne s’occuper que de l’un de ses deux éléments constituants, c’est donc ne s’occuper en réalité que d’une abstraction, et chercher la vérité dans celle-ci, c’est s’adresser à ce qui ne peut la donner.

ARISTE. — Je crois que vous avez quelque peu exagéré l’opposition de nos convictions, cher abbé ; toutefois, je vous promets de tenir un compte sérieux de votre avertissement. J’espère même tirer de nos communes lumières un concours heureux pour arriver à conquérir la vérité.

L’ABBÉ. — Ne vous offensez pas, mes amis, de mes observations ; elles m’ont été dictées par ma sollicitude pour vous et pour votre entreprise. Mon plus vif désir, je vous l’atteste, est de vous voir découvrir la vérité par la science, et c’est surtout lui qui me porte à adresser une dernière question à Ariste, celle de nous faire connaître la source où il compte la puiser.

ARISTE. — Dans le grand livre de la nature, cher abbé. C’est en lui que j’espère pouvoir lire, à l’aide de l’idéographie, les idées invisibles que le Créateur a imprimées dans tous les êtres lors de la création, et découvrir en elles la vérité elle-même.

L’ABBÉ. — Tant mieux, Ariste ; je vous approuve et m’en réjouis. En effet, « Dieu, comme un excellent maître, a pris soin de nous laisser deux écrits parfaits, afin que notre éducation ne laisse rien à désirer : car, dit l’Apôtre, tout ce qui est écrit est écrit pour notre enseignement. Ces deux livres divins sont la Création et l’Écriture sainte. Le premier ouvrage a autant de chapitres excellents qu’il y a de créatures, et il nous enseigne la vérité sans mensonge. Aussi, quelqu’un ayant demandé à Aristote où il avait appris tant de si belles choses, il répondit : Dans les choses, car elles ne savent pas mentir. » (Saint Thomas, Serm. II, De adv., édit. de Venise.)