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À la place du roi

À l'aube des temps modernes, les monarchies espagnole et française se profilent comme les deux plus puissantes d'Europe occidentale. Rivales, elles sont néanmoins liées par d'innombrables liens, politiques et culturels. La volonté de s'affirmer, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de leurs états, impose à leurs princes de s'appuyer sur des individus capables de rendre visible, voire présente, leur autorité et leur dignité. Les vice-rois hispaniques, comme les gouverneurs français, ont alors pour mission de représenter l'autorité royale dans des lieux éloignés de la cour, où le roi ne peut être présent. L'affirmation de la majesté, de plus en plus individualisée dans la personne du souverain, semble métamorphoser le rôle de ces lieutenants territoriaux, jadis simples agents, en de véritables images reflétant la personne même du souverain. À l'étranger, cette fonction incombe aux ambassadeurs ainsi revêtus de « la gloire du roi ». Le faste, le cérémonial, les images, la gestualité et la parole, constituent les instruments de cette mission : tenir la place du roi en son absence.


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Couverture

À la place du roi

Vice-rois, gouverneurs et ambassadeurs dans les monarchies française et espagnole (xvie-xviiie siècles)

Daniel Aznar, Guillaume Hanotin et Niels F. May (dir.)
  • Éditeur : Casa de Velázquez
  • Année d'édition : 2015
  • Date de mise en ligne : 7 mars 2017
  • Collection : Collection de la Casa de Velázquez
  • ISBN électronique : 9788490961469

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9788415636854
  • Nombre de pages : VIII-250
 
Référence électronique

AZNAR, Daniel (dir.) ; HANOTIN, Guillaume (dir.) ; et MAY, Niels F. (dir.). À la place du roi : Vice-rois, gouverneurs et ambassadeurs dans les monarchies française et espagnole (xvie-xviiie siècles). Nouvelle édition [en ligne]. Madrid : Casa de Velázquez, 2015 (généré le 13 mars 2017). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/cvz/1214>. ISBN : 9788490961469.

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À l'aube des temps modernes, les monarchies espagnole et française se profilent comme les deux plus puissantes d'Europe occidentale. Rivales, elles sont néanmoins liées par d'innombrables liens, politiques et culturels. La volonté de s'affirmer, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de leurs états, impose à leurs princes de s'appuyer sur des individus capables de rendre visible, voire présente, leur autorité et leur dignité. Les vice-rois hispaniques, comme les gouverneurs français, ont alors pour mission de représenter l'autorité royale dans des lieux éloignés de la cour, où le roi ne peut être présent.

L'affirmation de la majesté, de plus en plus individualisée dans la personne du souverain, semble métamorphoser le rôle de ces lieutenants territoriaux, jadis simples agents, en de véritables images reflétant la personne même du souverain. À l'étranger, cette fonction incombe aux ambassadeurs ainsi revêtus de « la gloire du roi ». Le faste, le cérémonial, les images, la gestualité et la parole, constituent les instruments de cette mission : tenir la place du roi en son absence.

Sommaire
  1. Introduction

    Daniel Aznar, Guillaume Hanotin et Niels F. May
  2. I. Structures

    1. Les gouverneurs-généraux aux Pays-Bas habsbourgeois

      René Vermeir
      1. LES ORIGINES : DES VOIES PARALLÈLES
      2. GÉRER UN EMPIRE
      3. DES PRINCES DU SANG
      4. POUVOIRS ET CONTEXTE INSTITUTIONNEL
      5. LE POUVOIR EN PRATIQUE
      6. COÛTS ET BÉNÉFICES
    2. Le cérémonial diplomatique et les transformations du concept de représentation au xviie siècle

      Niels F. May
      1. LA REPRÉSENTATION DIPLOMATIQUE COMME PROBLÉMATIQUE
      2. LA REPRÉSENTATION ET SES DÉVELOPPEMENTS
      3. LES RANGS REPRÉSENTATIFS DANS LES TRAITÉS INTERNATIONAUX JUSQU’EN 1648
      4. LES RANGS REPRÉSENTATIFS DANS LES TRAITÉS INTERNATIONAUX APRÈS 1648
      5. RÉFLEXIONS CONCLUSIVES
    1. Ascanio Colonna à la cour de Philippe II (1582-1583)

      Pouvoirs présumés et réels du vice-roi de Sicile

      Nicoletta Bazzano
      1. UN ÉPISODE MARGINAL
      2. QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LES POUVOIRS DU VICE-ROI DE SICILE
  1. II. Instruments

    1. Le souverain, l’argent et l’ambassadeur

      Représenter le Roi Catholique dans le Saint-Empire (1610-1620)

      Étienne Bourdeu
      1. L’ARGENT COMME OUTIL DIPLOMATIQUE : DIFFÉRENTS CONTEXTES, DIFFÉRENTES FORMES, DIFFÉRENTES FONCTIONS
      2. LA FONCTION PARADOXALE DE REPRÉSENTATION DE L’AMBASSADEUR
    2. «Ho eletta… la persona di Vostra Eccellenza come un altro me stesso»

      El mandato de los embajadores mediceos enviados a España (s. XVI-XVII)

      Paola Volpini
      1. MISIONES ORDINARIAS Y EXTRAORDINARIAS
      2. DON GIOVANNI Y DON ANTONIO
    3. La embajada extraordinaria del VI conde de Monterrey en Roma (1628-1631)

      Instrumentos de delegación del poder real y líneas generales de su actuación política

      Ángel Rivas Albaladejo
      1. BREVE BOSQUEJO BIOGRÁFICO
      2. EMBAJADOR EXTRAORDINARIO
      3. CONTEXTO POLÍTICO INTERNACIONAL
      4. INSTRUMENTOS DE DELEGACIÓN DEL PODER REAL
      5. PRUDENCIA, PACIENCIA, CAUTELA, SECRETO, DISIMULACIÓN Y VALOR
      6. EL FIN DE LA EMBAJADA
  1. III. Représentation et mise en scène

    1. Las galerías de retratos de virreyes de la Monarquía Hispánica, entre Italia y América (siglos XVI-XVII)

      Diana Carrió-Invernizzi
      1. LAS DOS GALERÍAS DE VIRREYES DE MÉXICO (1566) Y OTRAS GALERÍAS AMERICANAS
      2. LA GALERÍA DE LOS GOBERNADORES DE MILÁN EN EL PALACIO REGIO-DUCAL (1594)
      3. LA GALERÍA DE LOS VIRREYES DE NÁPOLES EN EL PALACIO REAL (1652)
      4. LA GALERÍA DE LOS VIRREYES DE SICILIA EN EL PALACIO DE LOS NORMANDOS EN PALERMO (1680)
    2. Représenter le roi de France à la cour de Madrid

      Entre confiance, « majesté » et liens familiaux

      Guillaume Hanotin
      1. DE LA DIGNITAS DU SOUVERAIN ET DU RANG DES AMBASSADEURS
      2. UNE AUTORITÉ MARQUÉE
      3. UNE DÉLÉGATION RENDUE IMPOSSIBLE
    3. «Un morceau de roi»

      La imagen del gobernador de provincia en la Francia barroca

      Daniel Aznar
      1. ¿DELEGAR LA MAJESTAD? LA LÓGICA DE LA LUGARTENENCIA Y LA DIFUSIÓN DEL PODER
      2. EL GOBERNADOR EN SU PROVINCIA: LA CIUDAD COMO ESCENARIO
      3. LA MAJESTAD CAVALGANTE Y LAS IMÁGENES ECUESTRES DEL GOBERNADOR
      4. EL GOBERNADOR COMO GUARDIÁN Y PROTECTOR DE SU PROVINCIA
      5. LA SOMBRA DE LOS ANTIGUOS PRÍNCIPES FEUDALES: NATURALIZACIÓN Y DINASTICISMO «GUBERNAMENTAL»
      6. CONCLUSIONES: LOS GOBERNADORES DE LA FRANCIA BARROCA, IMÁGENES DE UNA MAJESTAD «SUBALTERNA»
    4. El simulacro del rey

    1. Alejandro Cañeque
      1. LAS MUCHAS IMÁGENES DEL REY
      2. EL SIMULACRO DE DIOS
      3. «ADORAMOS LAS COPIAS, EN ORDEN AL ORIGINAL»
      4. LA VIVA IMAGEN DEL REY
  1. Sources et bibliographie

    1. Sources

    2. Bibliographie

Introduction

Daniel Aznar, Guillaume Hanotin et Niels F. May

Pour développer son influence à la cour de Rome, Henri IV décida de remettre l’ordre du Saint-Esprit à plusieurs princes romains. Son ambassadeur, le marquis d’Halincourt, fut chargé de tenir la place du roi dans la cérémonie de remise du collier. Il s’agissait d’une nouveauté puisque, pour la première fois, le roi chargeait son ambassadeur de le suppléer lors d’une cérémonie1. Comme le souligna Jean Testefort : « Monseigneur d’Halincourt […] fit l’office d’un roy d’armes, ou plustot d’un viceroy, lorsqu’il donna (par commission receue d’Henry IV, son maistre) le collier de l’ordre du Saint-Esprit2 ». Comme Henri IV l’avait fait avec son ambassadeur, Louis XIII fit remettre le bâton de maréchal à Philippe de la Mothe-Houdancourt en 1642 par son vice-roi en Catalogne, le maréchal de Brézé. Encore une fois, la remise de cet honneur par une autre personne que le roi fut soulignée3.

Ces deux cas offrent une similitude : l’ambassadeur et le vice-roi remplacent leur souverain dans une cérémonie. En d’autres termes, ils tiennent sa place, c’est-à-dire qu’ils le représentent.

En France, la notion de « représentation » fait son apparition dans le Dictionnaire de Richelet en 1680 avec de multiples sens. À l’entrée « représenter », on peut relever trois significations : premièrement « jouer quelque pièce de théâtre en présence du monde », deuxièmement « mettre en la présence de quelcun, quelquechose, ou quelque personne », ou enfin « tenir la place de quelcun et en représenter en quelque façon la dignité »4. En Espagne, le dictionnaire de Covarrubias (1611) propose une acception du terme quasi-identique5. Ces sens différents ont toutefois en commun de mettre en évidence l’articulation entre ce qui est présent et ce qui est absent, ou ce qui représente et ce qui est représenté.

Dans la sphère du pouvoir, l’idée qu’un individu puisse tenir la place du prince séculier se développe surtout au XVe siècle, lorsque les maisons princières affichent une volonté de s’imposer tant à l’intérieur de leurs états comme à l’égard des autres souverains. Dans les deux cas, le recours à un intermédiaire sert de moyen pour manifester la souveraineté princière. La stabilisation croissante de la cour dans un espace géographique de plus en plus réduit — dans le cas espagnol, Madrid, et dans le cas français, l’Île-de-France — implique l’absence de la personne du roi dans ses autres états. Cette évolution imposait l’envoi de représentants permanents du prince, tant à l’intérieur de la monarchie (vice-rois ou gouverneurs)6 qu’à l’extérieur, dans les autres cours (ambassadeurs)7.

Les figures du vice-roi, du gouverneur ou de l’ambassadeur reprirent progressivement cette fonction à partir du XVIe siècle. Les vice-rois et les gouverneurs ont pour vocation de tenir la place du roi absent dans une province. Il ne s’agit pas seulement d’exercer l’autorité mais aussi dans une certaine mesure d’en tenir le rang. Ils sont désignés par la formule locumtenens generalis8. Au XVIIe siècle, la figure du vice-roi est bien plus familière dans la monarchie espagnole que dans le royaume de France, où elle est surtout présente dans le royaume de Navarre et dans la principauté de Catalogne lorsque ces territoires étaient sous domination française, ainsi que, comme titre plutôt honorifique, dans la Nouvelle France. En Espagne, les vice-rois sont considérés comme de véritables doubles du Roi Catholique9. Magí Sevilla, écrivain et diplomate catalan du XVIIe siècle, écrivait par exemple que le vice-roi de Catalogne était : « la persona misma del príncipe10 ». On retrouve également cette forte identification entre le vice-roi et le souverain sous la plume de quelques auteurs français. Dans l’oraison funèbre prononcée en hommage au duc de Candale, décédé lorsqu’il occupait la charge de vice-roi de Catalogne, Jean Vallot considérait ainsi que le duc était parvenu « au fait des grandeurs avec l’illustre titre de vice-roy, qui eclipsoit, [disons mieux, mettoit au jour tous] les autres11 ». Investi de cette même dignité, le prince de Conti était salué dans la dédicace d’un ouvrage d’astrologie paru en 1655 comme la « vice-majesté de Catalogne12 ».

Dans le manuscrit de Testefort cité ci-dessus, l’auteur rapprochait naturellement l’ambassadeur avec le vice-roi, ce dernier constituant une sorte de référence dans l’identification entre un individu et son souverain. L’ambassadeur — à l’origine un messager — devient le représentant de la dignité et d’une part du pouvoir du roi auprès d’un autre prince au terme d’une lente évolution13. Outre le témoignage de Testefort, l’ambassadeur, le vice-roi et le gouverneur se retrouvaient également dans une même allégorie, celle de l’ange14. Les vice-rois, gouverneurs et ambassadeurs étaient comparables à l’ange, dont le plus éminent était l’archange saint Michel, décrit comme un « lieutenant général de Dieu », un « vice-Dieu » ou encore comme un « ambassadeur de Dieu »15.

Les documents officiels, lettres patentes pour les vice-rois et les gouverneurs et lettres de créances pour les ambassadeurs, permettent de distinguer différentes formes de représentation. Pour le vice-roi et le gouverneur, ils sont parfois qualifiés d’alter nos — dans le cas espagnol —, souvent de prorex16. Pour l’ambassadeur, il est indiqué qu’il est la voix de son souverain17. Représenter le souverain consiste par exemple à recevoir un traitement, des marques de déférence ou une préséance par lesquels les sujets, les autres princes et républiques reconnaissent aux vice-rois, gouverneurs et ambassadeurs la capacité d’user de prérogatives réservées au roi. Dans le cas des vice-rois et gouverneurs, la faculté d’exercer l’autorité royale leur est dévolue par principe, à l’inverse des ambassadeurs où elle demeure exceptionnelle18. Gregorio Leti suggère lui-même la comparaison entre ces figures tout en tenant compte de cette différence. Le vice-roi et l’ambassadeur sont considérés comme des portraits du roi ; le premier se distinguant du second par sa capacité à accomplir des actes propres à la souveraineté du prince :

Le caractère du vice-roi est celui d’un portrait royal vivant, un portrait qui parle, qui a la vie, comme la personne du roi qui est représentée. Au contraire, le caractère de l’ambassadeur est celui d’un portrait qui représente au vif et au naturel la majesté du prince ; mais ce portrait n’a pas la parole, ce portrait n’a pas la vie : celui du vice-roi est vivant car il exerce des actes de souveraineté, il commande comme le roi. Oh ! quel vif portrait d’un caractère royal, mais le caractère de l’ambassadeur est un portrait du prince au naturel, mais sans la parole, cependant il représente la souveraineté, la puissance, la justice et le pouvoir du prince, sans néanmoins les exercer parce qu’en dehors de la principauté il ne peut pas avoir la vie19.

Cette métaphore du portrait par Leti renvoie à la fonction fondamentale de ces deux agents : la représentation de la dignité royale. L’analyse de symboles employés, comme un baldaquin, un dais20, le droit de rester couvert en présence d’un souverain, constitue une voie de recherche pour saisir les différentes dimensions de la représentation de la « majesté ». Toutefois, il convient de préciser que celle-ci n’implique pas une transmission de souveraineté. Un vice-roi comme un ambassadeur représentent leur souverain sans pour autant que celui-ci se dessaisisse d’aucun de ses pouvoirs.

Auparavant, il convient de préciser ce que nous entendons par le mot « majesté ». Les contemporains avaient recours à ce terme comme figure d’argumentation pour expliquer l’emploi de symboles, de signes ou encore d’honneurs par des vice-rois, des gouverneurs ou des ambassadeurs.

Ce mot apparaît en France d’abord comme un titre à partir du XIIIe siècle avec Saint-Louis21. Au XIVe siècle, l’empereur Charles IV l’associe à la dignité impériale (1378), avant qu’il soit plus largement repris au XVe siècle par les rois d’Aragon et de Castille22. Au XVIe siècle, de nombreux rois européens l’adoptent et cherchent à se le faire reconnaître23. En réaction, l’empereur cherche à imposer une distinction entre la « majesté » dite impériale et celle qui serait « royale ».

Avec Bodin, la « majesté » n’est plus seulement un titre mais un concept plus large qui est défini de la manière suivante : « la souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle d’une république que les latins appellent majestatem24 ». La majesté n’est plus seulement un titre mais devient un principe structurant de l’exercice du pouvoir. Pour Bodin, donner des lois, décider de la guerre et de la paix, nommer des officiers, gracier des condamnés, battre monnaie, lever l’impôt, ou encore porter le titre de majesté sont des facultés qui constituent les principales marques de la souveraineté25, auparavant regroupées sous les termes summa potestas et imperium26. La fortune des théories de Bodin se mesure au nombre des rééditions des Six Livres de la République. On ne compte pas moins de vingt-trois éditions en français entre 1576 et 1610 et neuf en latin pour la même période27. En Espagne, l’interdiction par le Saint-Office de l’œuvre de Bodin n’a pas empêché sa diffusion28.

Au XVIe siècle, avec l’assimilation de la « majesté » à la personne du roi, la lèse-majesté renvoyait à toutes les atteintes portées contre sa personne et à ses droits souverains. En France, sous le ministère du cardinal de Richelieu, elle connut une autre évolution de sens. Plus précise, on distinguait dorénavant la lèse-majesté au premier chef, c’est-à-dire les agressions physiques contre le roi, et la lèse-majesté au second chef, celle qui portait atteinte aux levées des impôts, au faux monnayage et aux ministres29. Dans la monarchie espagnole, une atteinte contre le vice-roi de Naples est considérée depuis 1564 comme un cas de lèse-majesté au premier chef30. En 1668, peu après l’assassinat du vice-roi de Sardaigne, le régent du conseil d’Aragon, Rafael de Vilosa, défendait l’idée qu’une atteinte à un vice-roi devait être considérée comme un cas de lèse-majesté31. Il prenait aussi l’exemple du meurtre du comte de Santa Coloma, vice-roi en Catalogne. Comme les agressions aux vice-rois, celles portées contre les ambassadeurs pouvaient être assimilées à une atteinte contre la majesté de leurs souverains. En 1662, Louis XIV exigea ainsi des réparations après qu’une altercation eut éclaté entre le capitaine des gardes corses pontificales et son ambassadeur à Rome32. Ces exemples soulignent combien ces deux figures se trouvaient indissociablement liées à la majesté du souverain. Les mesures prises à ces occasions permettent d’assimiler les offenses faites aux représentants du roi à une atteinte portée contre la majesté du roi.

Le vice-roi « hispanique » comme le gouverneur de provinces en France avaient la vocation de représenter la personne du roi. Ils étaient mandatés pour gouverner, pour administrer une province et pour rendre visible le souverain ; et ceci en dépit de la diversité des statuts selon les situations et les territoires. Les titulaires de ces charges avaient par ailleurs souvent exercé les fonctions d’ambassadeurs et avaient ainsi pu se familiariser avec les pratiques de la représentation. En revanche, la fonction d’ambassadeur consistait essentiellement à représenter le souverain mais sans agir à sa place. L’étude de ce type de représentation permet d’observer et d’analyser la relation qui unit l’ambassadeur à son roi33. En outre, l’ambassadeur remplissait plusieurs fonctions. Il était un messager doté d’amples pouvoirs. Il portait ainsi la parole de son prince et pouvait négocier des accords en son nom. Chargé de collecter des informations, fonction qui s’exprime dans la formule « l’honorable espion », il devait veiller à défendre les intérêts de son prince. Les vice-rois, les gouverneurs et les ambassadeurs ont au moins en commun d’avoir à incarner une image de leur souverain.

Choisir la monarchie espagnole et le royaume de France comme cadre de cette réflexion répond à plusieurs critères. Tout d’abord, leurs souverains se considèrent chacun comme le premier compétiteur de l’autre. Cet antagonisme se révèle d’ailleurs à travers les multiples et longs affrontements qui opposèrent les deux monarchies. Des guerres d’Italie au XVIe siècle aux nombreux conflits qui jalonnent le XVIIe siècle, les rois de France ont manifesté une infatigable volonté de s’agrandir, le plus souvent au détriment du souverain régnant à Madrid. La maison royale d’Espagne tente de s’installer sur le trône de France au XVIe siècle, sans y parvenir, celle de France réussit, en revanche, à le faire en Espagne au début du XVIIIe siècle34. Cette compétition se matérialise autant sur les champs de bataille que dans l’ordre symbolique des représentations à travers les nombreuses querelles de cérémonial qui affectent leurs relations. Les deux monarchies ont longtemps été opposées et considérées comme caractéristiques de deux modèles irréconciliables, dont l’un serait « français » et l’autre « espagnol ». Cette analyse a fait l’objet de nombreuses remises en cause qui soulignent combien les pratiques administratives, les théories de gouvernement ou les usages politiques circulaient largement entre les deux entités35.

En outre, la monarchie hispanique se singularise par sa composition, étendue et éclatée géographiquement, qui implique très souvent de recourir à la figure d’un vice-roi. En effet, Charles Quint réunit des possessions situées en Flandres, en Espagne, en Italie, dans l’Empire et dans le Nouveau Monde. Les contraintes géographiques et les besoins d’un État encore naissant favorisent la multiplication des intermédiaires entre le prince et ses sujets. Dans le royaume de France, c’est à partir du XIVe siècle que les rois mandatent des gouverneurs afin de les représenter sur une partie de leurs états36. Pour Bernard Barbiche, « le gouverneur était donc une sorte de vice-roi37 ».

Il apparaît important de souligner que les vice-rois et gouverneurs d’une part, et les ambassadeurs d’autre part, appartiennent à deux champs de recherches distincts et marqués pour chacun d’eux par un renouvellement historiographique récent. Les vice-rois et gouverneurs ont été davantage analysés à travers les études portant sur la monarchie hispanique pendant que les chercheurs francophones se sont plutôt intéressés aux diplomates38. Les étudier dans la réalité politique et juridique de leurs provinces s’est progressivement imposé comme une nécessité pour les historiens. L’historiographie consacrée aux vice-rois dans la monarchie hispanique s’est fondée sur cette démarche. La distance géographique, la constitution politique et les conditions sociales de chaque royaume ou province contribuent à modeler les différents types d’alter-nos.

Carlos José Hernando, l’un des auteurs qui a le plus marqué le renouvellement de l’étude de la figure vice-royale dans les années quatre-vingt-dix, souligne les principales caractéristiques communes au-delà des particularités territoriales ou chronologiques en écrivant :

… le vice-roi se présentait comme l’image de la majesté, tête de la province qui lui était confiée et miroir de la noblesse, en accord avec trois dimensions, étroitement liées, qui confluaient dans cette fonction : sacrée et symbolique, légale et institutionnelle, et familiale et clientélaire39.

La confrontation des études des différents vice-rois (d’Italie, d’Amérique ou encore d’Espagne) a permis de dégager une nouvelle articulation des multiples territoires de la monarchie hispanique. Celle-ci dépasse la conception d’une domination impériale véhiculée par les historiographies nationales. La multiplicité des couronnes et le recours à différents vice-rois contribuent à forger l’idée d’une monarchie de « cours vice-royales »40. Dans cette perspective, l’influence de l’histoire de la cour a été déterminante en ce qu’elle permet d’intégrer les dimensions culturelles, comme le mécénat, les écrits, les images et l’architecture urbaine. Les vice-rois contribuent, en effet, à associer les élites provinciales à l’exercice du pouvoir, œuvrant à la cohésion politique de la monarchie. Les cours vice-royales apparaissent ainsi comme un espace d’échange des formes culturelles en interaction avec la cour de Madrid.

L’historiographie des gouverneurs en France, les travaux d’historiens comme Roland Mousnier, Michel Antoine, ou encore Bernard Chevalier ont marqué les approches depuis les années soixante-dix41. Ils ont remis en cause la conception selon laquelle le gouverneur était un contrepoids à l’affirmation de l’État royal et dont l’intendant serait le représentant naturel. Ils ont davantage insisté sur la collaboration entre les gouverneurs et les intendants, faisant apparaître les seconds comme des assistants des premiers ou, dans plusieurs cas, comme leurs créatures. Le débat a également porté sur la question de savoir si la fonction de gouverneur correspond à une charge ou à un office. Les historiens anglophones Sharon Kettering, Robert R. Harding ou William Beik ont approfondi nos connaissances de la figure du gouverneur en mettant en évidence le mécanisme de clientèle et de fidélité à l’œuvre dans leurs relations personnelles42. Les études comme celles de Christian Jouhaud, Yann Lignereux ou Stéphane Gal ont relevé la dimension symbolique de la fonction de gouverneur. Elles contribuent à élucider sa place dans l’imaginaire politique et social de la France du XVIIe siècle43.

L’étude des relations internationales est longtemps restée cantonnée à une dimension factuelle où les articles des traités étaient minutieusement analysés. Cette approche réduisait ainsi les relations des princes et de leurs États à une succession de conflits et de paix, où les concessions, les échanges territoriaux et les clauses participaient à la genèse de l’État-nation44.

Depuis, les différents travaux se sont concentrés sur d’autres dimensions, comme par exemple les techniques, le personnel, les représentations et les modalités. Ces aspects ne sont plus considérés comme un facteur explicatif unique mais interagissent pour expliquer la conduite d’une négociation.

Les études sur les négociations, les relations entre les princes et les « diplomates » ont été renouvelées en profondeur à partir des années quatre-vingt-dix. Elles portent aujourd’hui davantage sur les pratiques et techniques de la négociation, la dimension symbolique du politique et les différents acteurs. Analyser les relations internationales comme « un langage, des conventions, des symboles, des codes » permet aujourd’hui de mieux comprendre ce qui était auparavant considéré comme anecdotique, superficiel ou dépassé45.