À quoi pensent les autistes?

À quoi pensent les autistes?

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Livres
168 pages

Description

"Mais je crains ta nature : elle est trop pleine du lait de la tendresse humaine pour prendre le chemin le plus court."
Shakespeare, Macbeth
Martin Joubert prend le chemin long, nécessaire pour communiquer avec les autistes et faire entendre au lecteur ce dont il s’agit, le faire entrer dans la séance et dans un environnement où rien ne paraît apte à border l’espace psychique, environnement qui n’environne pas véritablement.
Laurent décrypte toujours plus de signes auxquels il lui faut, un par un, accorder une signification. S’il comprend beaucoup de choses, c’est avec la tête. Il utilise un langage élaboré et se sert de son intelligence et de sa bonne mémoire pour comprendre le monde en posant des questions ciblées : Ça veut dire quoi : manger un peu de tout ? Pourquoi les grands-parents c’est les parents des parents ? C’est quoi un pays d’aide au tiers-monde ? Le 'monde-d’après-Laurent' semble un assemblage énigmatique de facettes sans nombre, à expliciter chaque fois. Un énoncé de signifiants à multiples résonances le rend confus. "Il m’interroge comme si j’étais une sorte de Sibylle qui posséderait toutes les réponses, à ceci près que la Sibylle était ironique : elle se moquait des humains en jouant sur leur propre désir. Laurent, lui, est d’un sérieux absolu et le sérieux de sa question s’impose à moi. Pas question de se défiler dans une pirouette : il le sentirait tout de suite et se retirerait dans son monde. On se croirait égaré avec lui dans une bibliothèque de Babel à la Borges avec, dans chaque case, non un livre, mais la réponse à l’une de ses questions."

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Ajouté le 18 janvier 2018
Nombre de lectures 2
EAN13 9782072748196
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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Connaissance de l’inconscient
Collection fondée par J.-B. Pontalis et dirigée par Michel Gribinski
MARTIN JOUBERT
À QUOI PENSENT LES AUTISTES ?
GALLIMARD
Crois ements
Pourquoi on pleure quand quelqu’un meurt dans la famille ?La question de Laurent, posée à brûle-pourpoint, une fois de plus me désarçonne. Surgie hors de tout contexte, en rupture apparente avec ce qui l’occupait avant, d’où lui vient-elle ? Il n’en dit rien. Mais il attend une réponse. Il suppose que je détiens l’explication de quelque chose qui constitue pour lui, manifestement, une énigme absolue. Pris de court, je ne trouve rien à dire. L’évidence, pour moi, de la douleur que l’on ressent à la perte d’un proche, d’un être cher, est telle que je reste sans voix. À peine parviendrai-je à bafouiller quelques généralités sur le deuil. Qu’a-t-il bien pu vouloir me dire ? J’apprendrai, bien plus tard, qu’il a perdu sa grand-mère. Il y a plus d’un an déjà. Un décès dont il ne m’a rien dit. Il y a donc ce contexte que j’ignore mais, quand même, à quoi tient ma perplexité devant cette question, posée avec le plus grand sérieux. Qu’est-ce qu’il ne comprend pas ? La mort elle-même ? La souffrance du deuil ? La chimie de cette réaction physiologique étrange que sont les larmes ? Lorsque j’essaie d’en savoir plus, il ne me répond pas. Il me laisse seul avec sa question. Laurent ne semble pas reconnaître dans l’émotion qu’il perçoit chez les autres quelque chose qu’il éprouverait, lui. Elle n’a aucun sens pour lui. À l’enterrement de sa grand-mère, il n’a pas pleuré – pas du tout. Il n’a rien compris non plus au débordement émotionnel qui a saisi ses parents. Il s’y est senti totalement étranger. Cette incompréhension radicale délimite en lui un continent mystérieux, une terre étrangère, qui l’intrigue. Il en reconnaît les signes, mais cette reconnaissance le plonge dans une totale perplexité. Comme si cette douleur qui étreint ses parents révélait un abîme de non-sens dans sa compréhension des autres humains, une fracture dans la continuité de son monde. Ce n’est pas d’une indifférence affective que Laurent pourrait se plaindre, ou bien d’un de ces détachements qui peuvent accompagner la répression d’un mouvement de haine. Il ne s’inquiète pas des larmes de crocodile qu’un rite social commanderait de verser et dont le bien-fondé pourrait être contesté. Non, ce qu’il ne comprend pas, c’est cette émotion qu’il n’éprouve pas, un point c’est tout. Du coup, paradoxalement, c’est moi qui suis ému, saisi par la beauté poétique de cet énoncé où le sens paraît aspiré par le néant ; bouleversé aussi de cette incapacité qu’il manifeste par rapport à un mouvement aussi familier, aussi évident, aussi nécessaire à l’humain que l’identification, cette capacité à reconnaître en soi-même les sentiments d’autrui ; c’est-à-dire aussi, à les ressentir comme partagés par d’autres. Laurent, à douze ans, est un de ces enfants que l’on appelle « autistes de haut niveau ». Ou bien, en termes médicaux, on dira qu’il est atteint d’un « syndrome d’Asperger ». S’il a un bon accès à un langage qui lui permet d’échanger, ce langage se développe selon les contraintes d’une pensée qui fait l’économie de l’identification. À la place, il a installé une « pensée
1 concrète » caractéristique de l’autisme, qui réduit chaque élément du vivant à un équivalent pris dans le monde inanimé. Elle se déploie dans un espace-temps très différent du nôtre, un espace réduit à une seule dimension habitable (alors même qu’il perçoit les objets en trois dimensions) et une temporalité réversible ou circulaire. On se fréquente Laurent et moi depuis plusieurs années déjà et, au moment où il me pose cette question, il n’est plus tout à fait le même. Au début de notre travail il passait beaucoup de temps à ces mouvements rythmiques saccadés qu’on appelle stéréotypies, ou bien c’étaient des petits sauts, des cris, des courses subites d’un mur à l’autre du bureau. Il s’enfermait aussi, souvent, dans des procédés autocalmants, guettant interminablement par la baie vitrée l’arrivée régulière des bus, ou bien il se plongeait dans des autosensualités autistiques, s’enroulant avec délice dans le voilage de la fenêtre du bureau. Il pouvait y passer l’essentiel de la séance. Aujourd’hui, il se montre beaucoup plus en lien avec moi, même s’il m’a investi du pouvoir exorbitant de posséder les réponses à ses incessantes questions. Et celles-ci sont aussi variées qu’inattendues. Elles ne semblent relever d’aucune continuité que je puisse inférer et prennent sans cesse à contre-pied ma propre continuité de pensée. Elles répondent à des logiques qui me paraissent radicalement étrangères, m’obligeant à un travail de contextualisation et de décryptage permanent.
Un trouble dans l’identification
Laurent m’interroge sur quelque chose que nous devrions avoir en commun mais qui lui échappe. Remarquons d’ailleurs que son « Pourquoi on? » n’est pas un « Pourquoi pleure  je pleure ? », quelque chose qui renverrait à un deuil, quelque chose qui l’affecterait en propre, comme le sentiment d’une perte irrémédiable ou bien la cruelle absence d’un être cher. Tout cela est sans réelle signification ou sans consistance pour lui. Et la substitution d’un on au je témoigne de sa difficulté à s’appréhender lui-même comme sujet de ce qui lui arrive. Car à lui, justement, il n’arrive rien. Ceonqu’il utilise voudrait le rattacher à la communauté de ceux qui éprouvent ces sentiments inconnus pour lui. Il pourrait ainsi, peut-être, les anticiper, les maîtriser, chez lui, mais aussi chez les autres. Seulement, et sa question le montre, cette connaissance ne va pas de soi pour lui. Il doit y penser. Il ne peut qu’y penser. À tel point que quelque temps après sa question revient sous une autre forme :Pourquoi on pleure quand on perd un enfant ?Laurent visionne en boucle l’interview du père d’un enfant qui est mort d’une intoxication alimentaire dans une colonie de vacances. C’est un père en colère, bouleversé. Laurent reconnaît son émotion mais sans la comprendre, alors il répète les paroles de cet homme en y mettant le ton, comme pour s’imprégner de son émotion, se la faire éprouver à lui-même ; ce à quoi, au final, il ne parvient pas. On voit bien le possible malentendu d’une application trop simpliste à la pensée autistique des découvertes de la neurophysiologie concernant l’imitation. Certes, les enfants autistes ont des troubles précoces de l’imitation, lesquels d’ailleurs peuvent être en relation avec une défaillance du développement neurophysiologique (comme l’ont montré les recherches sur les neurones miroirs). Mais le registre dont il s’agit ici déborde largement la question de l’imitation, au point que beaucoup d’enfants autistes, y compris Laurent, imitent les autres dans leurs comportements sociaux : à défaut de pouvoir s’identifier à eux, ils apprennent à mimer leurs comportements pour s’en faire accepter. Car la duplicité inhérente aux échanges affectifs des humains, les effets de leurre, les contradictions sous-jacentes, l’ambiguïté du langag e leur sont particulièrement incompréhensibles. Cette difficulté à mettre en sens les messages émotionnels dans leur
complexité a sans doute quelque chose à voir avec leur tendance à limiter leurs perceptions à des canaux sensoriels exclusifs, un par un, sans relation entre eux. C’est aussi ce qui pousse Laurent à aborder le monde par le biais d’une infinité d’aspects qu’il veut rendre concrets, à les 2 traiter comme des objets concrets auxquels il faudrait donner sens, qu’il faudrait nommer . C’est pour lui un travail psychique considérable, mais qui lui permet l’économie d’une identification qui surchargerait, à l’excès, la capacité de sa psyché à supporter l’excitation de la rencontre avec autrui. 3 Ce « trouble dans l’identification » est au cœur du travail de Temple Grandin , une universitaire américaine de grand renom dans le champ de l’éthologie (comportement animal). Elle-même « autiste de haut niveau », elle a pu grâce à sa grande intelligence et à son accès au langage rendre compte de l’expérience étrange qui est la sienne, y compris dans ce qu’elle apporte à son travail d’éthologue. Dans un documentaire qui lui a été consacré on la voit expliquer à des éleveurs texans comment ils peuvent aborder leurs chevaux. Il ne faut pas, dit-elle, leur prêter des sentiments, vous seriez dans un contresens inextricable. Ce qu’il faut, c’est interpréter les signes de leur comportement ; comprendre leur signification. Par exemple, s’ils baissent les oreilles, ne pas penser :il est en colèreou bienil a peur, mais :c’est le signe habituel que s’échangent les chevaux pour se signifier entre eux telle ou telle information. Cette séquence montre bien le problème que me pose Laurent : l’impossibilité de se comprendre par le biais de l’identification l’amène à y substituer le décryptage de signes innombrables auxquels il lui faudrait, un par un, accorder une signification. S’il comprend beaucoup de choses, c’est uniquement avec la tête. Il utilise un langage élaboré et se sert de son intelligence et de sa bonne mémoire pour comprendre le monde en posant des questions ciblées :est-ce qu’au collège, des fois, les emplois du temps changent ? Pourquoi Puis :veut Ça 4 dire quoi : manger un peu de tout ? Pourquoi les grands-parents c’est les parents des parents? Ces questions n’ont aucun lien apparent entre elles et il attend une réponse sans ambiguïté. Mais lorsque je suis en mesure de la fournir, elle n’amène aucune relance sauf, éventuellement, une autre question dans un autre registre.quoi un pays d’aide au tiers- C’est monde ?Le « monde-d’après-Laurent » semble fait de l’assemblage de facettes énigmatiques, en nombre infini, qu’il faudrait à chaque fois expliciter. Il m’interroge comme si j’étais une sorte de 5 sibylle qui posséderait toutes les réponses possibles . Et le sérieux de sa question s’impose à moi. Pas question de se défiler dans une pirouette : il le sentirait tout de suite et se retirerait dans son monde. On se croirait, avec lui, égaré dans la bibliothèque de Babel inventée par Jorge Luis Borges, où dans chaque case il y aurait, non pas un livre, mais la réponse à l’une de ses questions.
Le monde à plat ; un monde de croisements
Laurent éprouve pourtant des émotions : il lui arrive d’avoir peur, de se sentir triste, trahi ou en colère. Certaines choses lui font même un plaisir extrême : par exemple lorsqu’il aperçoit depuis mon bureau des gens qui courent pour attraper un bus sur le point de redémarrer. Savoir s’ils vont y arriver lui procure une grande excitation. S’ils le ratent, il est malheureux pour eux : Oh ! Les pauvres !mais il en éprouve aussi un grand plaisir et une excitation psychomotrice qu’il doit calmer en courant, en diagonale, se coincer face à un angle de la pièce et s’y serrer sur son axe ventral. Puis, il s’enroule longuement dans les voilages de la baie vitrée en chantonnant. Le
contact doux et continu du tissu léger a sur lui un effet d’apaisement et de reconstitution d’une enveloppe effractée par l’excitation. Mais sa tristesse pour les voyageurs, quelle est-elle en fait ? Est-ce que, se mettant à leur place, il retrouve une sensation de dépit qu’il aurait pu connaître lui-même en d’autres circonstances ? Sans doute en sait-il quelque chose, mais ce qui l’attriste vraiment, c’est le raté de la rencontre. Ou plutôt du croisement : en l’occurrence celui du mouvement des passagers qui courent en direction du point fixe de l’arrêt de bus, celui où précisément un bus est sur le point d’arrêter son mouvement ou de le reprendre. Ce qui l’intéresse par-dessus tout c’est le croisement des trajets de deux objets en mouvement : les bus, les passagers, etc. ; un mouvement prévisible, y compris dans son arrêt ou sa reprise. Il se passionne pour les lignes d’autobus, leurs correspondances, leurs terminus. Non pas une cartographie qui s’organiserait dans un plan, mais une succession de trajets, d’intersections, de points de butée ou de rebond. Il va extrapoler progressivement ce mouvement à un ensemble plus vaste. Pendant des mois il va faire un effort colossal de mémorisation auquel, d’abord, je ne comprends rien. Il va coucher sur le papier, séance après séance, la litanie des lignes des bus qu’il connaît ainsi que 6 leur point de départ et leur terminus . Puis il étoffe encore son travail. Il écrit maintenant aussi les messages d’annonce qui préviennent les voyageurs des temps d’attente. Il prend grand plaisir à me les faire dire ensuite sur le même ton que le robot vocal de la RATP. Enfin, il s’attelle à son grand œuvre : à chaque station de métro de sa ligne habituelle, il raccroche les correspondances de bus qu’on peut y trouver. Sa passion l’amène progressivement à s’interroger sur d’autres aspects du fonctionnement de la RATP à laquelle il écrit pour savoir comment on devient chauffeur de bus. On lui répond très aimablement. Il interroge aussi les chauffeurs ; et si plusieurs le renvoient au règlement (qu’il me fait répéter) : Il est interdit de parler au chauffeur, c’est écrit !, l’un d’entre eux qu’il appelle le chauffeur Albert accepte de lui répondre. Il lui explique qu’il habite à proximité du dépôt, que ses horaires peuvent changer, qu’il y a un planning.C’est quoi le planning mensuel ? me demande-t-il ; puis, aussitôt :Qui c’est qui fait le planning annuel ?(Annuel ou mensuel, il s’agit donc pour lui de deux objets conceptuels différents.) L’implicite d’un planning, à savoir qu’il puisse y avoir des changements, l’intrigue. On voit bien que Laurent cherche à s’imaginer en chauffeur de bus, mais qu’il ne peut pas se représenter la vie, les joies et les tracas du chauffeur Albert, alors il tâche, à la place, de mettre une signification sur chacun des mots du métier auquel il pourrait être confronté. Il cherche à en faire un catalogue et à en établir des règles immuables. Il se trouve pris dans cet 7 apparent paradoxe de devoir penser le vivant en le transformant en de l’inanimé . Mais son plaisir est aussi de me faire reproduire la voix d’un surmoi courroucé ou menaçant. Il faut que j’imite parfaitement la voix et l’intonation de ce chauffeur disant à un voyageur irrespectueux :Je vais vous demander de regagner votre place !Le plaisir qu’il en éprouve tient à la reproduction en lui d’une angoisse, celle de la matérialisation dans le chauffeur d’une instance surmoïque persécutrice, mais aussi à la perspective qu’elle contient : devenu chauffeur de bus lui-même, il pourra prononcer à son tour cette phrase à la puissance magique. Au fil des mois, pourtant, je perçois des transformations. Ses questions semblent porter maintenant sur la géographie de la région parisienne :Est-ce que Bourg-la-Reine c’est à côté de Villejuif ? Est-ce que La-Queue-en-Brie c’est à côté de Bagneux ?Lui répondre me demande un effort épuisant de représentation mentale de la carte de la région, une véritable gymnastique qui me rend compliqué de réfléchir en même temps à ce qu’il veut comprendre. Au départ j’ai l’impression, peut-être juste d’ailleurs, que ces questions reposent sur l’immense répertoire de terminus des lignes de bus qu’il s’est constitué, comme s’il cherchait à situer les uns par rapport
aux autres les différents lieux auxquels s’attachent ces lignes de bus. En somme, je n’arrive pas à me détacher tout à fait d’un raisonnement à partir d’un plan. Néanmoins, je comprends rapidement que ce qu’il cherche à établir ce sont des rapports de contiguïté et de frontière. Lignes frontières qui joignent tout autant qu’elles séparent les pièces d’un immense puzzle, un patchwork. De frontière en frontière, de contiguïté en contiguïté, il cherche à construire une continuité à partir d’une discontinuité fondamentale, et cela selon une logique qui s’accorde, se 8 déploie toujours dans une seule dimension . Au fond, il cherche, à travers ces nouvelles explorations, à appréhender d’une autre façon le même problème. Ce qu’il tentait d’organiser par des lignes continues et limitées (un terminus à chaque bout) dans un réseau de croisements, il le développe maintenant par juxtaposition et contiguïté. Car, de frontière en frontière, on peut rendre concret un trajet fait de lignes qui se croisent. Là encore il cherche à se représenter ce que ce sera un jour d’habiter, comme M. Albert, à La Varenne et d’aller prendre son service, conformément au planning (annuel ou mensuel, ça reste à comprendre), au dépôt de la lig ne 157 à Champigny puis, ayant atteint le terminus de la ligne, de revenir à son point de départ. Laurent cherche à s’organiser, à organiser ses circuits de plaisir, dans un espace à une 9 dimension . Et cet aspect des choses nous amène à des malentendus aussi savoureux que dramatiques. Je m’entends lui dire, un jour :La Queue-en-Brie ? C’est au-dessous de Pontault-Combault. Certes, dans mon esprit il n’y a aucune ambiguïté puisque je me réfère à une carte qui est implicite à mon propos mais, en vérité, a-t-on jamais vu une ville être au-dessous d’une autre ? Aussi Laurent ne comprend-il pas ma réponse et il continue de questionner. Une vraie carte que je lui fournis l’intéresse un moment mais ne l’aide en rien. Car là où je raisonne, moi, dans les deux dimensions du plan, lui, en reste à une seule, celle de la ligne continue, ou brisée 10 par le croisement, et qui permet de joindre un point, une extrémité, à une autre . D’ailleurs, l’un de ses déplacements les plus significatifs pour lui, c’est lorsqu’il quitte son institution de soins à temps partiel où il voit « Frédéric », pour venir ici rencontrer « Joubert ». À chacun de nous deux il pose rituellement la même question inversée :Est-ce que tu connais Frédéric(ou bienJoubert) ?Nous sommes reliés par la ligne de son trajet, nous sommes ses deux terminus, nous en sommes inséparables. Voilà qu’un jour Laurent arrive tout excité à sa séance. Passant devant chez moi un dimanche par le bus 63, il m’a aperçu en conversation avec quelqu’un sur le trottoir. Ses parents ont en effet pris l’habitude, profitant de sa passion des bus, d’aller le dimanche avec lui se promener dans le centre de Paris. Laurent, que je reçois à Champigny, sait parfaitement que ce trajet passe sous les fenêtres de mon domicile à Paris. Il s’attend donc à m’apercevoir un jour. Or ce jour-là, rentrant chez moi en fin d’après-midi et sortant moi-même du métro, ayant croisé par hasard une connaissance, je m’étais arrêté un moment pour discuter, à l’instant même où Laurent passait en bus, lui, à côté. Double hasard donc, hasard extraordinaire. Voilà vraiment un beau croisement, un croisement comme il les aime : un bus dans lequel il se trouve, suivant la ligne habituelle de son trajet, croise, rencontre le point précis où, au même moment, je me trouve par hasard. Le plaisir de la surprise est le même qu’avec ces passagers qu’il voit courir lorsqu’ils aperçoivent le bus qui s’approche de son arrêt et peut-être, qui sait, le manquer.
Un parfum de transfert
L’importance qu’il accorde aux trajets et aux terminus tient à sa façon d’en faire les garants de sa propre continuité corporelle et psychique ; une continuité de lui-même qui se matérialise dans son investissement de certaines personnes attachées à certains lieux et des parcours qui les relient : Frédéric, le chauffeur Albert, moi. Ces personnes ont en général en commun d’accueillir avec une certaine bienveillance et tolérance sa passion prédominante et l’inépuisable questionnement qui l’accompagne. De même que pour le chauffeur Albert, il s’enquiert de nos trajets respectifs depuis nos domiciles jusqu’au lieu où nous le recevons. Laurent me propose systématiquement des trajets dont il sait que je ne les prends pas :Pourquoi tu prends pas le (bus) 157 jusqu’à Les Boullereaux-Champigny et puis le (bus) 112 ? Pourquoi tu prends pas la ligne 1, jusqu’à Nation, puis la 2 jusqu’à Mairie de Montreuil et puis le (bus) 162 ?Puis :Pourquoi tu prends pas la ligne 1 jusqu’à Nation, puis la 2 jusqu’à Porte de Montreuil et puis le (bus) 112 ?Cette façon qu’il a de détailler à chaque fois l’intégralité du parcours montre bien comment il suit par la pensée le déplacement le long de ces lignes. Mais pourquoi tient-il donc tant à ce que j’emprunte ces trajets dont je lui ai expliqué tant de fois déjà combien ils seraient pour moi beaucoup plus longs ? Je commence par me demander s’il s’agit de se représenter mon parcours dans un parcours qui lui est familier. De fait, les bus 112, 157 et 162 sont des bus qu’il prend régulièrement. Ou bien, plus vraisemblablement, cherche-t-il à mettre en place les conditions d’une rencontre inopinée qui serait pour lui la source d’un plaisir inestimable ? Ce maillage extensif de tout l’espace qu’il peut appréhender serait ainsi le support d’une rêverie où il se projette dans l’avenir d’un croisement hypothétique comme lorsqu’il a aperçu – divine surprise ! – le chauffeur du bus 112 au centre commercial de Champigny. C’est d’une sorte d’image archétypique qu’il s’agit, une « image d’Épinal », un peu comme le peintre Courbet a pu se représenter rencontrant, par hasard, son commanditaire et ami Bruyas au 11 croisement d’un chemin .
*
Six mois plus tard environ, il m’interroge à nouveau sur mes trajets. La séance terminée, comme toujours, il se précipite en direction de son arrêt du bus 112 qui le ramènera à son école. 12 Il se trouve que ce jour-là je suis moi-même un peu pressé, je quitte le CMP peu de temps après lui. Mon arrêt de bus se situe plus loin et je dois longer, pour le rejoindre, une avenue qui croise à angle droit celle où est situé l’arrêt du bus 112. Il fait très beau et je marche d’un pas rapide. Ayant parcouru un peu de chemin, je m’entends héler de loin avec insistance. J’aurais peut-être oublié quelque chose en partant précipitamment ? Me retournant, j’aperçois Laurent qui a couru jusqu’au carrefour, jusqu’au croisement de nos deux avenues, et qui, très excité, me fait de grands saluts. Lui ayant rendu son salut, je le vois aussitôt tourner casaque et retourner ventre à terre en direction de son arrêt de bus. Je reprends ma route un peu ému, mais m’interrogeant sur le sens de cette rencontre. Pourquoi était-il si important que nous nous soyons entraperçus à ce croisement ? Pourquoi vouloir tant obtenir de moi ce signe d’une « re-connaissance » en même temps que l’échange de nos regards ? Au point de prendre même le risque de rater le moment exquis de l’arrivée du bus à son arrêt, moment qui lui importe tant. En fait, comme dans l’épisode du croisement au bas de chez moi, si Laurent m’aperçoit, c’est parce qu’il l’espère, il l’attend. Il sait la rencontre possible du fait du croisement orthogonal de nos trajets. Mon surgissement au point où je suis attendu tient alors du miracle, cette matérialisation du désir. Ou bien, devrait-on dire que le fait que je surgisse au point de