À travers l

À travers l'Amérique - le Far-West

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Français
376 pages

Description

Lorsqu’on n’est Yankee, ni d’origine ni de nature, après quelques mois de séjour aux États-Unis, on se sent pris d’un morne découragement ; un spleen, violent s’empare de vous, votre esprit s’alourdit, ce mot de business, qui sans cesse résonne à votre oreille, vous agace les nerfs, et l’on éprouve un besoin irrésistible de fuir, d’échapper à l’atmosphère prosaïque dont on est entouré.

En ouvrant un dictionnaire franco-anglais, vous voyez que business a la même signification que le mot affaire en français.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 06 avril 2016
Nombre de lectures 1
EAN13 9782346050949
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos de Collection XIX

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Olympe Audouard

À travers l'Amérique - le Far-West

PRÉFACE

Si vous allez en Orient, après avoir lu toutes les charmantes poésies, toute la prose ensoleillée que ces contrées ont inspirées à quelques-uns de nos grands auteurs, que de déceptions, que de désillusions vous y attendent !

 

J’ai pour les poëtes la plus vive admiration, mais il faut bien reconnaître qu’ils sont de fort mauvais historiens, et que leurs descriptions brillent plus par l’imagination que par la réalité. Ceux qui ont décrit l’Orient se sont isolés dans le beau ; de parti pris ils ont fermé les yeux à la laide prose ; l’âme grisée par la poésie, ils nous ont fait des tableaux enchanteurs ; ce sont de précieuses mosaïques entourées de rubis ; c’est étincelant de coloris, charmant de finesse ; c’est parfait de forme... il n’y manque qu’une chose... la vérité. Ils ont oublié, ces chers poëtes, que la nature réelle s’affirme par l’antithèse et les contrastes, et que le beau se heurte presque toujours au laid.

 

Certes, la poésie existe, en Orient, mais à l’état de perle perdue dans la boue d’un ruisseau ; pour l’atteindre, il faut s’éclabousser. Vous trouverez en Orient un ciel d’un bleu toujours bleu, un soleil splendide, une atmosphère lumineuse ; mais ce beau ciel éclaire une hideuse saleté ; même le suave parfum des fleurs ne vous y arrive que mêlé de mille émanations putrides... or, rien n’est affreux comme une bonne odeur doublée d’une odeur désagréable.

 

Le Caire est bien la ville la plus artistiquement belle du monde entier. Ses balcons mauresques luttent de finesse et d’élégance avec le point de Venise. Les coupoles de ses mosquées, toutes dorées et parsemées de croissants bleus, sont d’un effet très-pittoresque. Un voile mystérieux, d’un charme pénétrant et irritant, enveloppe cette cité musulmane.

 

Vous trouvez, même en janvier, des sycomores, des lauriers-roses, des acacias en fleurs sur la place de l’Esbekier ; les rosiers de mai y étalent leurs roses épanouies... mais... cette belle place est le réceptacle des immondices de la ville... et le doux parfum de toutes ces fleurs n’arrive à vos narines que souillé par d’autres odeurs nauséabondes. Enfin, deux heures avant d’arriver au Caire, des miasmes putrides viennent vous saisir à la gorge... Qu’est-ce donc, demandez-vous, en vous bouchant le nez... On vous répond : « C’est le Caire ! »

 

Voilà ce que les poëtes ont oublié de dire, et voilà ce qui fait que le simple mortel en arrivant en Orient, comme il n’a pas le don de pouvoir s’isoler dans le beau, se demande, tout déconcerté, comment certains auteurs ont pu écrire des pages aussi enthousiastes sur l’Orient. Eh bien, si vous allez en Amérique, après avoir lu, par exemple, l’ouvrage d’un de nos auteurs les plus éminents vous aurez à subir la même déception, si les poëtes qui ont décrit celte contrée se sont laissé griser par la divine poésie.

 

Il est un grand écrivain qui s’est laissé griser, lui, par la sainte, la grande liberté, — liberté ! mot magique qui fait battre tout cœur noble et généreux ! Crise par le prestige sacré de la liberté, par la beauté, la grandeur de la Constitution américaine, il a laissé sa plume suivre l’élan de son admiration et il nous a donné trois volumes écrits dans le plus beau style, dans le français le plus correct, volumes qui contiennent de bonnes, de nobles aspirations, mais qui ont un tort : celui de ne point décrire la république américaine, mais bien une république idéale et chimérique ; république peuplée de héros et non de simples mortels.

 

L’intuition n’a pas servi fidèlement cet écrivain éminent, et s’il était allé visiter l’Amérique avant d’écrire son ouvrage, il se serait convaincu que la plus belle constitution du monde peut avoir de tristes résultats, et que, même avec un microscope, il serait impossible de découvrir de futurs Washington dans les hommes d’État d’aujourd’hui. — Entre la théorie et la pratique, quelle immense différence !

 

Les lois et les constitutions ne peuvent être sainement appréciées qu’à l’examen des résultats qu’elles donnent.

 

Il y a deux manières de juger l’Amérique, comme il y a deux manières d’envisager cette contrée. Si vous arrivez en Amérique après avoir lu les ouvrages des fanatiques admirateurs de ce pays qui vous représentent ce continent comme un foyer de lumière, comme la seule, la vraie patrie de la grande liberté ; qui vous assurent que son gouvernement, est le seul bon, l’idéal que doivent prendre pour modèle tous les esprits éclairés, tous les amis du progrès ; si vous prenez au sérieux toutes ces phrases que répètent si volontiers certains Américains : « Nous sommes un grand peuple ! un peuple grand, un peuple vertueux ! chez nous point. d’abus, point d’arbitraire ; mais la vraie, la saine liberté pour tous ; » si vous arrivez, dis-je, en prenant tout cela au pied de la lettre et avec l’illusion que vous allez enfin admirer un peuple sage, honnête, libéral, reconnaissant la parfaite égalité de tous devant tous, et n’admettant que la supériorité de l’intelligence et de la probité ; un gouvernement modèle, sans arbitraire ; un président nommé librement par la majorité ; si vous êtes assez naïf pour avoir toutes ces illusions, que de déceptions vous attendent ! et comme vous jugerez sévèrement les hommes et les choses de ce pays !

 

Mais si, au contraire, vous allez sans idée préconçue, en Amérique, vous la prenez pour ce qu’elle est, pour un immense continent qui, depuis deux siècles, se peuple avec le trop-plein et, disons le mot, un peu avec le rebut de toutes les nations du monde. Alors vous serez étonnes des résultats obtenus, sans tomber pour cela dans l’exagération. Car enfin, il est très-vrai que lord Baltimore émigra jadis en compagnie de quelques seigneurs anglais et s’en alla fonder une colonie en Amérique ; il est vrai encore que quelques familles anglaises, hollandaises, allemandes et françaises, ont été attirées vers ce jeune pays par l’amour de l’indépendance ou chassées de chez elles par des persécutions religieuses ; mais, abstraction faite de ces quelques honorables exceptions, il faut bien convenir que ce ne sont ni les bons bourgeois, ni les grands seigneurs qui abandonnent leur foyer et leur patrie, pour émigrer dans ce nouveau monde ; ce sont généralement les pauvres parias de la société et de la fortune, quelques exilés politiques et encore plus d’un exilé non politique.

 

Les trois ou quatre cent mille aventuriers qui s’en vont chaque année chercher fortune en Amérique ont créé les trente millions d’hommes qui peuplent le nouveau monde. Les grands seigneurs américains d’aujourd’hui sont les fils ou les petits-fils de ces immigrants ; et si vous songez que ce sont surtout les paysans et les ouvriers qui se portent vers ce continent, vous jugerez les États-Unis avec une grande indulgence, vous admirerez même de bonne foi la grande homogénéité accomplie, le sentiment qui a poussé tous ces éléments si divers à s’assimiler et à se confondre pour former un seul peuple et une grande nation. Celle nation a donné déjà des preuves de sa force en s’imposant les plus durs sacrifices pour faire triompher un des plus beaux principes de l’humanité, la liberté individuelle, et en abolissant l’esclavage. Elle n’a pas craint de se lever en masse pour briser ce dernier vestige de la barbarie, et y est arrivée en laissant cinq cent mille morts sur les champs de bataille et en se grevant d’une dette de six milliards ! A un peuple capable de pareils sacrifices, l’avenir appartient ! !

 

Quand on pense que c’est surtout le paysan et l’ouvrier qui ont peuplé ce continent, on est moins choqué de l’absence de gentilhommerie qu’on y rencontre ; l’âpreté au gain du Yankee s’explique d’une façon moins fâcheuse et vous vous dites : ce pauvre paria, qui a été si longtemps privé d’argent, est pris de vertige, lorsqu’il se voit en mesure d’en gagner. C’est l’altéré devant une source ; il n’a jamais assez d’eau.

 

Vous comprenez aussi l’absence d’art et de sentiment artistique en Amérique. Le paysan instruit s’adonne au commerce, mais jamais aux arts qu’il considère comme une inutilité. Voyez plutôt avec quel mépris il traite l’artiste ; il l’appelle un « propre à rien. » Donnez à l’ouvrier de l’instruction, il deviendra par goût, ingénieur ou architecte, son esprit se portera naturellement vers les arts pratiques... Aussi, les Américains, fils et petits-fils d’ouvriers ayant pu jouir des bienfaits de l’éducation, ont-ils surpassé les Français et tous les autres peuples pour la construction des machines, des usines, des ponts et des chemins de fer, par la simple raison que, dans les autres pays, il y a différentes classes ayant des aptitudes diverses, tandis qu’en Amérique, il n’y a que deux classes : le cultivateur et l’ouvrier instruit. En jugeant l’Amérique à ce point de vue qui est le seul réel, les mœurs américaines tant soit peu rudes et le manque d’éducation vous trouvent pleins d’indulgence ; mais si vous voulez voir des gentlemen dans des hommes vivant avec un luxe princier et ayant des rideaux en point d’Angleterre à leurs croisées, alors il ne faut pas les observer de trop près ; car, lorsque vous les voyez chiquant toute la journée et transformant en mares immondes les parquets de leurs appartements, vous ne trouvez pas de mots assez durs pour qualifier cette mauvaise éducation.

 

Avant d’apercevoir la figure d’un Yankee, vous voyez toujours la semelle de ses souliers. Pour lui, avoir les pieds à un mètre au-dessus du niveau de la tête est d’un charme irrésistible. Devant le feu, il met les pieds sur la cheminée ; devant une table il les pose sur la table ; en chemin de fer, il arrive jusqu’au dossier des banquettes, si bien que toujours vous avez la perspective ou la proximité de ses semelles. De plus, lorsque vous avez un Yankee auprès de vous, vous le voyez occupé à expectorer ; une fois par minute, et sans façon, il lance sa salive autour de vous. C’est le peuple le plus expectorant de l’univers.

 

Ces deux affreux travers, ces deux habitudes de mauvaise compagnie vous froissent, vous irritent à un point incroyable, et elles empêchent souvent l’étranger de rendre justice à la honte native du Yankee et à son obligeance innée.

 

Pour mon compte, j’ai subi l’influence de celle sensation à un tel point, j’ai été si horriblement agacée par ces pieds en l’air et par celle affreuse manie de cracher à tout propos, que mes nerfs n’en sont point remis encore. C’est, du reste, la raison qui me fait commencer par la fin... il serait plus naturel de débuter en vous parlant de New-York, de Boston, des États-Unis proprement dits... mais j’ai passé dix mois dans ce nouveau monde, et quoique j’y aie étudié aussi consciencieusement que possible ses institutions, quoique j’y aie trouvé beaucoup de bonnes choses très-intéressantes à raconter, je suis encore très-irritée du souvenir de ces semelles de souliers, de cette expectoration du Yankee, de sa façon peu propre de manger, de son âpreté au gain et de sa soif des dollars. Si bien que désirant être juste et ne pas me laisser influencer par cette mauvaise impression, je veux donner à mes nerfs le temps de se calmer, je veux oublier tout cela dans ce bon Paris, afin d’être aussi impartiale que possible.

 

J’arrive maintenant au Far-West ; là, la prose disparaît ; là, vous voyez l’immensité de ce continent dans toute son imposante splendeur. Le spectacle de l’homme luttant courageusement avec celle nature vierge vous impressionne et vous émeut... Dans le Far-West vous rencontrez la vraie sauvagerie, et non plus cette sauvagerie en gants blancs et en habit noir, qui vous choque désagréablement. Pour ma part, je dois avouer que l’Amérique m’a causé plus d’une déception. J’y étais allée, ayant cru sur parole des fanatiques ; j’espérais y trouver la perfection des perfections, l’idéal des gouvernements. D’opinion républicaine, je supposais que la république était synonyme de liberté pour tous, de travail et de bien-être général, qu’il n’y avait guère de place pour les abus et l’arbitraire, qu’enfin tous les grands sentiments humanitaires et égalitaires y étaient mis en pratique.

 

Quelle erreur ! la devise du Yankee est : Time is money ; par conséquent un Yankee ne perdra pas une minute pour obliger son meilleur ami... l’amitié même lui est inconnue... un ami c’est l’homme qui lui fait gagner de l’argent, rien de plus !

 

Comme sentiment égalitaire j’ai trouvé, sous le nom de démocrates, des aristos intolérants et fiers... N’allez pas vous aviser de vouloir persuader à un Yankee, dont le grand-père était déjà riche, que celui dont la fortune ne remonte qu’au père est son égal... Oh ! il s’indignerait, et de la belle façon !

 

Tout comme, du reste, celui qui possède des millions de dollars, ne reconnaît nullement pour son égal celui qui ne possède qu’un seul million.

 

J’ai fait plusieurs découvertes qui n’ont pas laissé que de m’étonner passablement ; il en est une surtout qui m’a attristée, car elle touche à la France.

 

Je le répète, j’étais républicaine, et pour moi ce mot de république était le synonyme de l’abolition de l’arbitraire, de la suppression des abus, de la disparition de l’ignorance et de la misère. Eh bien, en étudiant l’Angleterre, son gouvernement, ses institutions et le caractère de son peuple, en faisant la même étude en Amérique, j’en suis arrivée à la triste conviction qu’en France une république est impossible, car il n’y a pas en France trois vrais républicains. Le peuple français est par sa nature porté au césarisme ; tout Français a en lui l’étoffe d’un despote ; c’est un petit César en herbe, et du moment qu’il a l’ombre d’un pouvoir, il en abuse et devient autocrate et despote tout naturellement.

 

Hors du pouvoir, il crie contre l’arbitraire, et demande à grands cris la liberté ; mais cette liberté il la veut pour lui-même et non pour les autres... car l’arbitraire ne lui déplaît que lorsqu’il est dirigé contre lui. Je soutiens qu’il n’y a pas de gouvernement tyrannique qui n’ait sa raison d’être dans la disposition des masses. Faites Napoléon III empereur aux États-Unis, transportez-y nos lois et notre constitution, et vous verrez que ce même souverain servi par des Américains se gardera bien de faire du césarisme ; que cette même constitution et ces mêmes lois, interprétées par des Américains, deviendront libérales... Mettez en Amérique le souverain le plus autocrate du monde, le czar, par exemple, et vous verrez que son autocratie se fondra bien vite au souffle de la liberté. Rien n’est aussi élastique qu’une constitution, on peut l’étendre ou la resserrer à volonté. Eh bien, le peuple américain par sa nature l’expliquera toujours dans le sens le plus libéral, le peuple français la poussera dans le sens contraire.

 

De même, si vous mettez en France la constitution américaine telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, si vous y introduisez les mêmes lois avec un président élu pour quatre ans, par la majorité du peuple, vous aboutirez, soyez-en sûr, au même arbitraire, vous aurez les mêmes abus, les mêmes mesquines intolérances, la même manie d’enrégimentation et de réglementation, toutes ces mille petites tracasseries et vexations qui rendent la vie si difficile en France. Pourquoi ? Parce que le président, tout en étant obligé de rester républicain, aura en lui l’étoffe et le germe d’un César, parce que ses ministres le pousseront à violer la loi, et que tous les employés, du plus petit au plus grand, y applaudiront. Je ne fais aucune distinction entre les républicains, les légitimistes, les orléanistes et les impérialistes : tout Français est un César en herbe.

 

Si nous n’avions en France qu’un seul despote, le souverain, par exemple, nous serions vraiment trop heureux ; mais, hélas ! nous avons des ministres, des préfets, des sous-préfets, des chefs de division, tout ce qui vit enfin sur le trésor public, c’est-à-dire sur notre argent, et tous ces gens-là, toujours plus royalistes que le roi, cédant à leur nature, ne voient dans leur position qu’un moyen d’exercer le pouvoir. Or, exercer un pouvoir, jouer au roitelet, a pour eux un charme infini, et ils se drapent dans leur dignité avec une morgue qui serait superbe si elle n’était ridicule.

 

Entre leurs mains, la loi la plus libérale devient tracassière et tyrannique ; du droit commun ils font un privilège.

 

Ils exaspèrent le peuple, qui en fait remonter la responsabilité jusqu’au souverain.

 

Croit-on que ce peuple à qui l’on fait verser son sang pour changer de régime, ne s’aperçoit pas que, la révolution une fois faite, il n’y a que la dynastie de changée, mais que l’arbitraire est le même ?

 

Notez encore qu’il n’est pas un seul de nos ministres, pas un de nos petits ou grands employés qui comprenne qu’il est au service de la France, au service de ce haut et puissant souverain, le peuple.

 

Comme ils sont tous nommés par l’empereur, ils vous diront tous fièrement : « Nous servons l’Empereur ! » Eh ! messieurs, d’abord c’est inexact ; ensuite, croyez bien qu’il est certes plus digne de servir sa patrie que de servir un homme quel qu’il soit ; c’est même maladroit, car cela rend vos revirements d’opinion plus choquants.

 

En Amérique et même en Turquie, le ministre et l’employé sont très-convaincus qu’ils sont, non pas au service du sultan, ou du président, mais bien au service de la nation qui les paye pour gérer ses affaires. Cela fait qu’employés et ministres songent avant tout à remplir loyalement leur tâche de façon à ne mécontenter personne ; de plus, ils sont polis et accessibles à ceux dont ils dépendent en définitive.

 

En France, depuis le ministre jusqu’au moindre petit sous-chef de bureau, tout employé est si fermement convaincu qu’il n’a à se préoccuper que de son souverain, qu’il se soucie fort peu de plaire ou de déplaire à ceux qu’il appelle ses administres ; il traite le public avec une hauteur et un dédain qui deviennent burlesques. Le ministre qui reçoit deux cent mille francs sur le budget du peuple, croit vous faire une immense faveur lorsqu’il daigne vous accorder cinq minutes d’entretien. Il vous faut humblement solliciter cette audience par lettre, et il vous répond — quand il daigne vous répondre — avec une hauteur qui veut imiter celle des souverains quand ils parlent de leur auguste personne. Le moindre petit employé de ministère a lui aussi ses jours d’audiences, et tout comme au ministre, il faut lui demander cette faveur, si vous avez à lui parler d’une affaire qui le concerne. Si vous réclamez un droit, que ce soit à un ministre ou à un employé, et si, par hasard, ces messieurs vous l’accordent, remarquez bien que c’est toujours à titre de faveur... car, à leur avis, la liberté d’exercer un droit n’est qu’une exception, c’est un privilège qu’on donne aux gens qu’on protège.

 

Faites un tour dans les ministères et vous me direz si, à quelques honorables et-intelligentes. exceptions près, ce que je dis là n’est pas exact.

 

Le despotisme du souverain est bien moins intolérable que celui de l’employé, car il blesse bien moins les gens qui sont généralement en contact avec l’administration. Le gouvernement peut-il être rendu responsable de ce césarisme bureaucratique ?

 

Non et oui.

 

Non ; car, au fait, il ne peut changer la nature humaine.

 

Oui, car il a le tort immense de déclarer tous ces despotes infaillibles, si bien que par le fait il doit assumer toute la responsabilité de leurs fautes.

 

Rien n’est plus commode pour les ministres que celle irresponsabilité qui leur permet de s’abandonner librement à leur nature despotique. Ainsi, un ministre qui aura fait condamner la presse à cent treize mois de prison et cent vingt mille francs d’amende pour montrer l’étendue de son pouvoir, une fois son règne fini, s’en ira en disant, comme Ponce Pilate : « Je m’en lave les mains ; » puis il se fera avocat ou autre chose... Qu’une république survienne, il criera : « Vive la liberté ! » Et si on lui dit : « Oh ! oh ! » il répondra : « Moi, mais j’ai été toujours libéral ; c’est pourquoi je n’ai pas voulu rester ministre sous un gouvernement anti-libéral. »

 

Certes, je conviens que nous avons en France un régime contre lequel il y a bien des objections à faire, mais j’en suis arrivée à ne plus rendre la personne du souverain responsable des tracasseries de l’administration. Rendez les Français réellement libéraux ; apprenez à ces janissaires de la bureaucratie à servir loyalement le peuple qui les paye et à ne pas user du pouvoir qu’on leur confie pour commettre mille abus ; créez un peuple républicain ; faites disparaître l’esprit de routine ; extirpez le césarisme des cœurs français ; enrayez toute la nouvelle génération faire ses éludes en Angleterre ou en Amérique, et lorsque vous aurez fait cela, vous mettriez sur le trône de France, fût-ce même un roi Bomba, que sa volonté serait limitée par l’esprit libéral des gens qui seraient chargés de l’interpréter, et que même avec une constitution antilibérale, vous arriveriez à la pratique de la liberté.

I

Chemins de fer américains. — Le Niagara. — le Canada. — Détroit. — Chicago. — Jawa. — Nébraska. — L’émigration. — Mœurs du Far-West. — Les Indiens. — Les Montagnes-Rocheuses. — Le Pacific-Raitroad. — Les Mormons

Lorsqu’on n’est Yankee, ni d’origine ni de nature, après quelques mois de séjour aux États-Unis, on se sent pris d’un morne découragement ; un spleen, violent s’empare de vous, votre esprit s’alourdit, ce mot de business, qui sans cesse résonne à votre oreille, vous agace les nerfs, et l’on éprouve un besoin irrésistible de fuir, d’échapper à l’atmosphère prosaïque dont on est entouré.

 

En ouvrant un dictionnaire franco-anglais, vous voyez que business a la même signification que le mot affaire en français. Eh bien, cette définition est encore inexacte. Un juge en fonction au palais fait ses affaires, mais lorsqu’il reçoit dix mille dollars pour relâcher un coupable, alors il dit : I do my business, je fais mes affaires. Business signifie donc gagner de l’argent par n’importe quel moyen.

 

Pour le Yankee, amasser des dollars, voilà le seul but de la vie, il vient au monde avec ce désir. A douze ans, l’enfant dit à son père : « Je ne veux pas perdre plus longtemps mon temps à l’école, je veux business. » Ce petit prodige, comme Fanfan Benoîton, a son livre de doit et avoir. Il lit les journaux, non pas les faits divers, mais seulement la partie financière ; il note les cours avec un grand sérieux. Dès l’âge de treize ans, il spécule, et si même, en agissant contre les intérêts de son père, il gagne des dollars, il est enchanté ; le père en est ravi aussi el dit avec orgueil : My son is very smart endeed, mon fils est très-smart, ce qui signifie un filou adroit, intelligent, d’humeur aimable, qui connaît l’art de se tenir dans cet étroit sentier bordé d’un côté par l’honnêteté et de l’autre par la filouterie. Il ne suit ni l’un ni l’autre, mais il les côtoie tous les deux. S’il vous vole votre argent, il y met des formes, vous pouvez l’appeler indélicat, mais non voleur !

 

L’Amérique possède une multitude de smart gentlemen ; lorsqu’on parle d’eux, ce n’est qu’avec un sourire aimable et admiratif.

 

Les arts y sont tout à fait négligés... C’est une inutilité, disent les Yankees. Pour eux, un artiste est un homme qui n’a pas l’intelligence pratique... Or, manquer de pratique, c’est la chose que l’on pardonne le moins dans le nouveau monde.