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Afrique, un avenir en sursis

216 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296148208
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Alain et Edgard HAZOUMÉ

AFRIQUE,

UN A VENIR EN SURSIS

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan, 1988 ISBN: 2-7384-0068-X

« Et la voix prononce que l'Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences, car il n'est point vrai que l'œuvre de l'homme est finie Que nous n'avons rien à faire au monde Que nous parasitons le monde Qu'il suffit que nous nous mettions au pas du monde Mais l'œuvre de l'homme vient seulement de commencer... Et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la force Et il est place pour tous au rendezvous de la conquête. »

Cahier d'un retour au pays natal
Aimé CÉSAIRE

Avant-propos

La renaissance de l'Afrique

Paul Valéry raconte l'étrange et troublante histoire d'un arbre qui pousse en Inde et ne porte des fruits que sous l'orage. Alain et Edgard Hazoumé ressemblent à cet arbre: leur livre puissant, écrit dans une langue de colère et de beauté, est. le fruit du dépit. Ils accusent: l'Afrique, mendiante, assise sur un tas d'or, est elle-même l'artisan de sa propre déchéance. Alain et Edgard Hazoumé savent de quoi ils parlent. Ils ont le droit de parler comme ils parlent. Leur mère est congolaise, leur père béninois. Avocat, économiste, ils n'utilisent pas leur situation de privilège pour tourner le dos à leurs peuples, pour oublier commodément d'où ils viennent, en bref pour s'assimiler à ceux qui sur leur continent exercent l'empire d'un pouvoir financier, culturel, politique quasi-absolu. J'ai rarement lu un livre qui soit aussi dur, si accusateur pour l'Afrique contemporaine. Ni d'ailleurs si bien, si passionnément écrit. Comme tout grand livre, celui-ci aussi est le fruit d'une aventure personnelle, non d'une spéculation conceptuelle. Ce livre est une thérapie, un exorcisme... Ecoutons: « Qui ne se souvient du jeune enfant qu'il fut, lorsqu'arrivé en "métropole", il dut apporter une réponse aux questions pressantes de ses petits camarades... » Questions qui sentaient bon la conviction et les préjugés colonialistes des parents. Car ces petits camarades posaient évidemment les questions, faisaient les remarques qui n'étaient que les échos des conversations entendues à la table familiale. Eux et nous. Très rapidement les frères Hazoumé ont dû choisir leur camp. Et c'est ce choix précoce qui donne aujourd'hui à leur argumentation cette force, cette crédibilité, cette conviction qui emporte presque irrésistiblement l'adhésion du lecteur et balaie ces pages comme une tornade. Ecoutons encore: « Du fait de cette situation, nous nous sentions plus grands en notre for intérieur, comme si très tôt, avant que les garçons de notre âge aient pu imaginer ce que représentait le

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combat politique, il nous fallait nous instituer, unilatéralement et avec célérité, en défenseur convaincu de la cause africaine ». Ce que Alain et Edgard Hazoumé disent d'essentiel de l'Afrique - sa dépendance, son désarroi, la faiblesse de ses classes dirigeantes, mais aussi l'immense espérance, la force, les trésors de culture des peuples qui l'habitent - est vrai pour tout le tiers monde. 3,8 milliards des 5 milliards d'hommes habitant la planète vivent aujourd'hui dans un des 122 pays dit du tiers monde. Un ordre unique, une sorte d'espace hyper-réaliste gouverne à la fois le centre et la périphérie de notre planète. Un des mécanismes principaux, des plus meurtriers qui assurent la permanence de cet ordre et donc la dépendance structurelle du tiers monde est constitué par le maniement de la dette extérieure des pays pauvres par les créanciers habitant les pays riches. Voyons de plus près: durant les années 1945 à 1973, l'économie des pays industriels connaît une forte croissance. Elle s'internationalise. Elle tend à devenir une économie-monde. Sa production industrielle augmente de 5,6 070et ses échanges internationaux croissent de 7,3 070par an. Deuxième étape: 1973-1981, les pays producteurs de pétrole bénéficient d'une brusque injection de pouvoir d'achat. En 1973, le prix du pétrole augmente de l'ordre de 1 à 6 : le baril passe de 2 à 13 $. En 1979, il double: le baril coûtera désormais 29 $ (il retombera à mi-1986 à 10 $). Les pays producteurs de pétrole ne sont pas capables d'absorber tous ces capitaux. Ils les placent auprès des banques occidentales qui engrangent des sommes énormes. Les banques multinationales occidentales proposent à coups de milliards des crédits aux pays du tiers monde, souffrant d'un manque chronique d'accumulation interne. Résultat: la plupart de ces pays s'installent dans une existence de rentiers. Les crédits extérieurs financent les budgets de fonctionnement, plus rarement des projets d'infrastructure et presque jamais des investissements rentables. Des secteurs entiers de l'industrie nationale sont liquidés. Pour rembourser, les pays du tiers monde augmentent les cultures coloniales et réduisent les agricultures vivrières. La sousalimentation s'installe: l'aide alimentaire extérieure crée de nouvelles dépendances et une destruction accrue de l'agriculture nationale. Un processus d'asphyxie des économies locales, régionales par l'économie-monde se met en place sur les trois continents, et surtout en Afrique. Le réveil est brutal: à partir de 1981, le crédit disparaît. Les capitaux restant s'orientent vers les Etats-Unis. Le marché mondial se réduit rapidement. La crise s'installe au centre. Le marché mondial se ferme. En 1985, la croissance de la production mondiale n'est plus que de 2,9 070.Dans les pays les plus pauvres, c'est la catastrophe: la dette extérieure garrotte les peuples. De 1981 à 1985, les rapports entre les prix des produits exportés et celui des produits importés se détériorent pour 6

l'ensemble des 122 pays du tiers monde: ils perdent "trois points nets. Les pays industriels, par contre, gagnent durant la même période trois points. L'endettement des peuples du tiers monde prend des proportions astronomiques: il dépasse les 980 milliards de dollars à la fin de 1986 ; ce qui représente plus de 38 070 du produit national brut global de ces peuples et plus de 140 % de leurs revenus d'exportation. A cause de la catastrophe de 1981-1985, l'économie-monde et la rationalité qui la légitime se répandent jusqu'aux extrêmes limites de la planète. Deux mouvements sont à considérer simultanément : les modes de. vie, les façons de comprendre le monde, les rapports qu'entretiennent les hommes entre eux et avec la nature, se diffusent avec les produits qu'ils consomment. L'économie-monde domine la production, les modes de consommation de la plupart des peuples périphériques aujourd'hui: elle impose partout la loi des coûts comparatifs, la division du travail favorable à sa domination. En 1986, 97 % de toute la recherche scientifique est concentrée dans les pays industriels du centre. 71 % des émissions télévisées diffusées dans les villes et villages des 122 pays du tiers monde sont produites aux EtatsUnis, au Japon et dans une moindre mesure en URSS et au Brésil. 65 % de toutes les informations - deux américaines, une anglaise, une française - contrôlent 86 % des informations diffusées durant l'année 1986. La multiplication des satellites de communication dépendant du capital du centre aggravera certainement cette tendance à la monopolisation des images sociales. Deuxième mouvement: malgré les risques que font peser sur certaines banques multinationales les 1 100 milliards de dollars impayés de dettes du tiers monde, ce prix est finalement modeste comparé à l'enjeu: la consolidation définitive de l'ordre économique mondial libéral. Le service de la dette impose aux peuples périphériques des conduites de soumission qui liquident les économies territoriales, les cultures locales et qui transforment, en marginaux déculturés, errant, des foules toujours plus nombreuses d'hommes africains, latino-américains, asiatiques.. Une telle politique ne peut évidemment se réaliser avec le consentement des victimes: dans le tiers monde les dictatures les plus sanglantes se multiplient donc comme par nécessité. Les sociétés pluralistes, ouvertes, démocratiques disparaissent sous le coup des mesures successives de la rationalisation du marché mondial. Etrange paradoxe: plus la liberté des échanges progresse, plus les inégalités s'accroissent et plus les régimes répressifs se multiplient dans le tiers monde. Ils liquident les cultures autochtones. Les Mobutu, Bongo, Eyadema, Campaore et tant d'autres dictatures risibles fleurissent. Les identités singulières meurent; la fonctionnalité marchande triomphe; l'instrumentalisation de l'homme devient universelle. Elle vide les hommes de leur substance. Armée de réserve du 7

capital multinational, fournisseurs de matières brutes, plusieurs peuples du tiers monde disparaissent lentement de l'histoire du monde. L'homme est l'unique sujet de son histoire. L'Afrique sera sauvée par les Africains. Aussi corrompues, veules, aliénées que soient nombre de ses classes dirigeantes, bourgeoisies d'Etat et camarillas militaires actuelles, une nouvelle génération d' Africains vient de naître. Elle a des exigences, un courage et une lucidité qui annoncent la renaissance. De cette génération nouvelle d'Africains, Edgard et Alain Hazoumé sont parmi les représentants les plus brillants. Genève, mars 1988. Jean Ziegler

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PROLOGUE

L'Afrique est sujette à une constante et interminable anémie, une torpeur moite d'où elle ne peut ou ne veut sortir. Ses habitants sont intuitivement perçus comme un magma informe d'hommes irrationnels. En séjour à l'étranger, tout Africain peut en jauger l'étendue. Elle est aussi sous influence. Une influence multi-polaire qu'elle croit immuable et irréversible. Elle est sourde. Une surdité d'autant plus grave qu'elle viendrait après une longue période d'ouverture et d'euphorie attentives. Pendant des décades, sous la férule coloniale, elle s'est forgée un mode de sentir et de penser, aux antipodes de ses croyances d'origine, qui devait d'après ses maîtres, la faire évoluer. On lui a tant répété, ressassé que ses traditions et ses coutumes ne signifiaient rien à l'échelle de l'histoire, et constituaient plutôt un frein, un blocage dirimant au progrès, qu'elle s'est risquée à une appropriation anticipée du modèle occidental. Elle se montre dorénavant réfractaire à tout aménagement pouvant affecter le bloc de certitudes qu'elle a emmagasiné. Elle a appris une fois pour toute, définitivement, sans espoir, sans volonté d'oublier. La cécité et la surdité qu'elle manifeste ne sont pas feintes. Elle est bel et bien aveugle et sourde aux bouleversements du temps. Il est impérieux qu'elle consente enfin à débrider son regard. L'attitude contraire n'a que trop duré et ne fait qu'accroître la maladie de langueur dont elle est victime, sans aucune chance de trouver un jour une thérapeutique efficace. Accepter, nous entendons en saisir l'évidente réalité, notre sous-développement, en ce que ses racines prennent naissance aux confins de notre histoire, constitue déjà un gage de salut. L'amorce d'une réflexion 9

véritable, certes douloureuse, mais bénéfique ne s'effectuera qu'en détournant notre regard inquisiteur d'autrui pour le braquer sur nous-mêmes. Nous sommes la clé de nos propres problèmes, et c'est peut-être pour cela que nous redoutons viscéralement une « auto-réflexion ». Qui ne se souvient du jeune enfant qu'il fut, lorsque, arrivé en « métropole », il dut apporter une réponse aux questions pressantes de ses petits camarades de classe, qui par curiosité plus que par malveillance, lui demandaient si là-bas, on vivait dans des cases et mangeait avec ses doigts. La réplique élaborée dans une colère contenue fusait: «Mais non, c'est-comme-ici-il-y-a-des-maisonspartout ». Et lorsque le débat s'élevait un peu et que les bambins venaient à discuter de questions plus sérieuses, telle l'aide colossale apportée par la France à ses anciennes colonies alors que les sommes versées auraient pu servir à maints projets utiles dans leur propre pays. Propos entendus la veille à la table familiale, et que les garçonnets exceptionnellement intéressés, par la présence d'un « nouveau» dans leur collége, recueillaient silencieusement. Notre réponse s'apparentait immuablement à un plaidoyer en forme de réquisitoire ou revenait au rythme lancinant d'une litanie, le pillage systématique dont nous pensions que nos pays étaient les victimes obligées. La spoliation que subissait l'Afrique, nous paraissait si avérée, que nous avions peine à percevoir le bien-fondé de ces interpellations, ainsi que la justesse des commentaires que l'on tenait. Nous faisions l'objet d'un faux procès, le fondement des reproches que l'on nous formulait insidieusement ne prenait consistance qu'au vu de ce que les puissances coloniales nous firent endurer. Du fait de cette situation, nous nous sentions plus grands en notre for intérieur, comme si très tôt, avant que les garçons de notre âge aient pu imaginer ce que représentait le combat politique, il nous fallait nous instituer, unilatéralement et avec célérité, en défenseur convaincu de la cause africaine. L'inexpérience qui nous caractérisait, ne nous avait point empêché de comprendre qu'il convenait, en la circonstance, afin de sauver la face, de nier constamment, même les plus sûres vérités. Politique de l'autruche, certes. Elle nous permettait d'être bien en nous-mêmes et ainsi d'éviter, si précocément une remise en question dont les conséquences eussent été dramatiques. Il est dommage, toutefois, qu'une simple 10

commodité, à vrai dire une ficelle d'enfant, somme toute ordinaire, se soit transformée en dialectique politique. Le chaos est-il si imminent, le gouffre si captivant, que nous n'osons, malgré la lucidité supposée que procure l'âge adulte, le regarder en face. La chute redoutée en sera d'autant plus inéluctable. Cet aveuglement concourt à une manière d'exorcisme, un rituel incantatoire dont le rapport avec notre imagerie traditionnelle est criant. Décidément en filigrane de cette Afrique aux mille néons, celle des agences de tourisme et des conférences internationales ne cesse de se profiler l'autre Afrique, que l'on croyait définitivement figée sur les cartes postales et dans les manuels d'ethnologie. Savoir comment l'Occident accrût ses capacités techniques, propulsant l'homme dans l'espace, recréant l'environnement avec des images et des sons, réalisant ce que nos dieux les plus puissants étaient incapables de faire dans nos rêves les plus échevelés est une interrogation majeure que nous ne nous posons pas. Omission volontaire, mémoire sélective? Il y a longtemps que nous avons abandonné tout esprit de compétition, toute volonté de rattrapage. D'ailleurs rattrape-t-on son aîné? L'échelle du temps est implacable. Si l'on interrompait à cet instant la fulgurante évolution du monde occidental, il est probable, en prenant pour postulat la permanence des types de comportements actuels, que l'Afrique noire ne l'aurait toujours point rejoint au troisième millénaire. L'état de développement technico-culturel que connaît l'Occident n'est pas le fruit d'une accumulation mécanique de recettes savamment épicées. Il faut une mouvance rendant l'homme curieux, assoiffé de connaissances, assailli d'interrogations, sans jamais être lassé de se remettre en question, et de structurer son action. Toutes les civilisations se valent tant qu'elles se sont ignorées. Lorsqu'elles se rencontrent, la comparaison n'est jamais flatteuse pour la plus faible et de toute manière, la domination est au bout, si elle ne sait relever le défi.

Il

PARTIE

I

~ArIONS AFRICAINES D'HIER, SOCIETES AFRICAINES D'AUJOURD'HUI

« La roue épaisse de la terre fait rouler sa jante humide d'oubli coupant le temps en d'inaccessibles moitiés. » Pablo NERUDA. Résidence sur la terre

Les pays africains n'ont de réalité juridique que depuis une vingtaine d'années, et cela est fort peu, au regard de l'expérience millénaire des nations occidentales. Avant les indépendances, l'Afrique préexistait à peine. Elle n'aurait eu de réalité que lorsqu'elle entrât dans le cercle désormais très large des Etats indépendants. Les Africains eux-mêmes font écho, saisissant au bond un prétexte commode pour justifier leurs déboires innombrables et cuisants qui seraient dus à la relative immaturité du continent noir. Dès lors, comment ne pas leur pardonner les multiples impairs qu'ils commettent. Simples péchés de jeunesse. Toute responsabilité se trouve alors diluée. Il n'y a plus que des incapables majeurs sous tutelle permanente. C'est une situation confortable, et les pays africains ne manifestent guère de zèle pour en sortir. Ce choix, car il s'agit bien de cela, c'est celui de la passivité et du renoncement. Il colore toute la vie politique africaine, et s'inscrit en toute 12

circonstance, jusqu'à s'insinuer dans nos moindres comportements individuels, confortant plus encore le deni collectif. Ce n'est pas sous la contrainte des contingences diplomatiques que l'option pour la passivité a été effectuée. Pas seulement en tout cas. Nous sommes aux prises, au contraire, avec un choix en profondeur de ceux qui traduisent dans les faits, la complexité d'une mentalité sociale. L'Afrique est en fait une très vieille dame qui cherche opiniâtrement à se rajeunir. Les positions qu'elle prend aujourd'hui sur les problèmes qu'elle affronte ne sont pas le produit d'une génération spontanée, mais la conclusion nécessaire d'un long développement historique. L'Afrique noire a une substance autre que celle que peuvent lui donner les textes de loi ou son appartenance idéologique. Il faut tenter d'en saisir l'essentiel pour comprendre les raisons qui ont préludé à son choix. La rhétorique de la nation politique, exclusivement juridique, n'est plus appropriée. L'Afrique a un passé qui pèse lourdement sur ses comportements actuels. Elle croit vivre l'avenir alors qu'inconsciemment elle ne se nourrit que de ce qu'elle a été, enferrée dans des habitudes tenaces. On est saisi de vertige à vouloir appréhender ce continent, qui semble au confluent de deux océans qui ne se mêlent jamais. L'Afrique se meut simultanément dans deux mondes étrangers. Elle va à son gré de l'un à l'autre, selon le jeu de l'apparence et de la réalité. L'apparence, ce sont les structures institutionnelles dont elle s'est parée depuis les indépendances qui s'avèrent, en fait, un vaste décorum, sans autre signification que celle de vouloir coller à l'image que doit donner un Etat moderne. La réalité, c'est le code secret sur lequel elle fonctionne, en quasi permanence et qu'il nous faut décrypter pour appréhender les motivations de son incurable torpeur.

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CHAPITRE

I

LA SURVIVANCE

DU PASSÉ

Le drame de l'Afrique, réside dans le fait que des pans entiers, bons ou mauvais, de son passé, lui ont été cachés à une époque où elle vivait un rapport de servage. D'où les difficultés à trouver en elle-même les ressorts d'un dynamisme nouveau. D'où également, cette inaptitude féroce à ne point s'accepter, qualités et défauts confondus, qui pousse les Africains, tant dans leur mode de vie individuel, qu'au niveau social, à singer constamment l'Occident. Le passé africain est fait de meurtrissures et de déchirures. L'Afrique noire est le fruit complexe d'une série de cassures qui a marqué d'une manière indélébile sa mémoire collective.

Un peuple brisé
L'Afrique noire a payé un lourd tribut à l'histoire, si considérable que son devenir s'en trouve encore hypothéqué. La rencontre avec l'Occident s'est effectué de plein fouet. Le contact s'est fait à vif et a laissé une plaie profonde, mal cicatrisée de nos jours. Il est vrai, ne l'oublions pas, que la colonisation part d'un a priori. En l'espèce, on considérait que l'Afrique noire était dénuée de toute approche culturelle. Le débat, faussé au départ s'est déroulé à sens unique et n'a pu permettre une communication des cultures. C'est une explication partielle, à laquelle il faut ajouter un phénomène dont on a pu dire beaucoup, mais pas qu'il constituait le péché originel de l'Afrique. L'Afrique noire est entrée dans l'histoire, par 14

la porte de service, et depuis elle ne s'en est toujours point remise. Distinguons deux étapes: l'homme noir n'est d'abord perçu que sous le mode utilitaire. Les terres vierges d'Amérique et des Antilles nécessitent des bras robustes pour leur mise en culture. L'Occident utilise et use les populations africaines étrangement perdues dans une autre mouvance, mal préparées à toute confrontation collective. L'Afrique fut ainsi privée de ses forces vives, de sa sève, qui plus est à une période cruciale de son évolution, puisque ce phénomène se produit alors que s'institue, quelles qu'en soient les modalités, des relations avec l'extérieur. A l'échelle historique, l'asservissement sur fond de génocide dont les peuples africains ont été victimes, n'a pas d'équivalent par la manière réfléchie, cohérente avec laquelle il a été perpétré. Beaucoup d'atrocités ont été commises mais aucune ne s'est perpétuée aussi longtemps et n'a été aussi systématique (1). Pendant plusieurs siècles, un peuple fier et libre, a été réduit à n'être plus que l'ombre de lui-même. Ce n'est pas tant la douleur physique éprouvée dans sa chair qui a été dévastatrice, mais la conviction troublante d'une infériorité assurée. L'homme noir était en marge de l'humanité, entre homme et bête. Jamais un peuple n'aura autant été déshumanisé pour ne plus apparaître aux yeux des autres que comme une race de sous-hommes, naturellement vouée à servir. Il y a des regards encore lourds de significations. Bien souvent, il faut se sentir respecté, pour se respecter soi-même. Or l'image que le peuple africain a donné de lui-même ne l'entraîne guère à développer un sentiment d'égalité vis-à-vis des autres peuples. Dans sa mémoire collective reste inconsciemment enfouis les tableaux sombres d'un passé peu glorieux. Le peuple noir n'a certes pas été le seul à être asservi. D'autres peuples l'ont été. Plus ou moins longtemps. Mais aucun, il est nécessaire d'insister, n'a été autant marqué, autant flétri par le servage. Il faut bien s'accorder sur le fait que la proclamation des droits de l'homme en 1789 et l'abolition de l'esclavage n'ont été que de vains mots, sans implication réelle. Alors que l'égalité des hommes était déclarée ha~t et fort, le peuple noir vivait encore une situation infra-humaine, de laquelle, il est vrai, aurait pu naître un virulent esprit de révolte. Il n'en a rien été. Peutêtre parce qu'il ne suffit pas de vivre une situation, si 15

injuste et pénible soit-elle, pour en comprendre le profond mécanisme. Or l'esclavage a été vécu à fleur de peau par les Africains et de ce fait, ils n'ont point saisi qu'il s'agissait d'un phénomène indivisible, et qu'il ne suffisait pas qu'il y eut quelques affranchis pour que ses chaines incapacitantes disparussent. L'esclavage, théoriquement aboli, l'Occident a perpétué, sous un criard habillage culturel, une exploitation lucrative de l'outil humain, assurant ainsi son formidable développement économique. Les Africains y ont perdu une seconde fois leur dignité, nous entendons la chance de la recouvrer dans la mesure où ils se devaient de briser euxmêmes le carcan qui les enserrent. Il leur appartenait d'imposer un mode de rapport différent et non point d'être les bénéficiaires passifs d'un dérisoire et formel changement de statut. A quelques nuances près, d'une période à l'autre, ce statut n'est-il pas dans les faits, resté inchangé. Des champs de coton ou de canne à sucre sur lesquels s'échinaient nos aïeuls, nous en sommes venus, sans une certaine gloriole, à apporter nos bons soins aux arrières fonds de restaurants et aux trottoirs maculés des villes occidentales. C'est ainsi que se perpétue l'esclavage, par une accoutumance à servir quelle que soit la fonction occupée. Les jeunes générations ont tort de penser qu'elles vivent un contexte qui n'aurait rien à voir avec celui de leurs « grands parents ». A trois siècles d'intervalles, les positions de chacun sont les mêmes, et les protagonistes restent coulés dans le même moule. Tout peut recommencer, à tout moment. Il suffit que d'un côté, la nécessité s'en fasse sentir. Le monde traverse des temps difficiles et troublés. Aussi, sommes nous, en quelque sorte, en régime de liberté surveillée. Nous pensons nous situer sur un pied d'égalité avec l'Occident et pourtant nous réagissons, en maintes occasions, en domestiques respectueux, devançant souvent les desiderata du maître. L'égalité consentie est factice. Il est constant que notre statut d'esclave n'a été brisé que par le bon vouloir occidental, et non par notre propre action. C'est une réalité, inconsciemment inacceptable, pour tout Africain. Un peuple ne peut aller de l'avant que s'il dispose de points de référence dans le passé, s'il sait qu'il perpétue un certain génie, une spécificité respectée par les autres peuples. Pour l'Afrique, tout regard en arrière se 16

porte irrémédiablement sur la tragique période de l'esclavage. Les Africains ont cru à tort que la solution au problème, consistait à faire table rase de ces souvenirs obscurs, bref de l'ancienne et odieuse condition. En vain. Trop d'indices, intentionnellement exposés, font ressurgir les franges sinistres de cette tranche d'histoire.

Des langues révélatrices
Le peuple noir a été si à la hauteur de la tâche qui lui a été assignée, que de nos jours encore, il éprouve le plus grand mal à rompre avec une image de marque, qui lui colle véritablement à la peau. Les Africains demeurent bien, dans la réalité des faits et dans la mémoire collective occidentale, les esclaves des temps modernes. L'homme noir, pris dans sa collectivité, a été définitivement assimilé à une seule et même fonction, celle de servir, qui plus est de servir servilement. Les temps n'ont guère changé et les mentalités sont restées les mêmes, figées dans leurs préjugés réducteurs. A cet égard, les langues occidentales sont révélatrices. Pour s'en convaincre, livrons-nous à un rapide recensement linguistique portant sur deux notions: noir et blanc, magistralement mis en relief par Frantz Fanon (2), il y a déjà trente ans. A quoi, en effet, dans les langues occidentales et notamment dans la langue française, peut renvoyer le terme noir? Depuis des époques reculées, la couleur noire a été assimilée à la sorcellerie et aux pratiques réprouvées. Le noir, c'est la nuit, ce monde opaque où les formes ne sont plus que des ombres lugubres. Dans l'inconscient populaire, la nuit a toujours signifié crainte et phobie, par opposition au jour, calme et bonheur. Chantre des tabous, la nuit inquiète, même dans le recueillement du sommeil, où elle peut être l'occasion de cauchemars, pour tout dire de rêves « noirs ». Le noir symbolise également le malheur et la mort. Du port du deuil à la peur quasi générale au Moyen Age des chats noirs, n'y-a-t-il pas là un cheminement psychologique? La corrélation étroite faite entre le noir, et le mysticisme dévoile une virulence péjorative, lorsque par ailleurs, mais du même élan, le terme blanc est synonyme de pureté et de virginité. A vrai dire, que le mot noir ait canalisé la somme de ce qui est funeste en ce bas monde, ne pose 17

aucun problème en soi. Il ne s'agit pas de s'attacher aux termes en eux-mêmes, mais à ce qu'ils recouvrent. Il est constant que si les rapprochements défavorables établis quant au noir, en tant que couleur objective, ne pouvaient prêter à confusion, il en va autrement dès lors que l'existence du noir, en tant qu'entité humaine est connue. N'ya-t-il pas alors un risque grave de confusion? Allons-nous assister à une régression des connotations péjoratives, mettant en cause le terme Noir? Bien au contraire! On assiste à un phénomène cumulatif impliquant une opposition directe entre le blanc, symbole de pureté et le noir, incarnant l'impropre, le mal. Il semble que la découverte de l'homme noir soit venue conforter des croyances séculaires. L'amalgame a été immédiat, et toutes les imageries afférentes à la noirceur lui ont, par un réflexe naturel, été attribuées. Des expressions couramment employées dans la vie quotidienne occidentale, le montrent aisément. Combien de fois, n'avons nous pas ressenti une gêne en les utilisant ou observé un rictus sur le visage des interlocuteurs occidentaux qui les formulaient sans arrière-pensée en notre présence au détour d'une conversation. L'amalgame est si fréquent, que l'on ne sait plus si le noir est mis en cause en tant que couleur, ou en tant que race. « Humour noir », « magie noire », « broyer du noir », « idée noire », de telles formules par leur absence de distinction, tissent un voile asphyxiant, une atmosphère étouffante où en permanence, l'homme noir, est décrié, voire agressé. Cette très forte condensation des langues occidentales nous amène à nous interroger sur le déroulement de ce processus. Admettons que l'analogie faite entre le noir et le mal, ait pu traduire une crainte réelle du phénomène qu'est la nuit, relevant de la psychologie humaine. On peut distinguer une seconde étape où le psychologique s'est trouvé délaissé. Elle correspond approximativement au début de la colonisation des terres africaines. Alors le cheminement poursuivi n'était plus psychologique, mais logique. L'émergence d'expressions méprisantes n'a été que la traduction linguitistique du statut africain. Est-il surabondant d'énoncer que la corrélation permanente établie entre le noir et le blanc, sous-entendait la suprématie d'une race sur l'autre? Par delà la confrontation coloniale, singularisée par un féroce rapport de domination, c'est l'état 18

actuel des langues occidentales qui nous préoccupe, notamment après l'abolition de l'esclavage. En posant le postulat selon lequel la multiplication d'expressions péjoratives à l'endroit du noir, se justifiait par la pratique de l'esclavage, on aurait pu espérer qu'une telle sémantique disparaîtrait, dès lors que la race noire serait reconnue égale aux autres, et apte à organiser son avenir. Illusion! Les langues occidentales se sont, à l'inverse, avérées plus cinglantes et avilissantes sur le sujet. N'est-il pas courant d'entendre dire « travailler comme un nègre ». L'expression même sussurée par un ami, ne peut manquer de rappeler que certaines époques ne sont pas complètement oubliées. Serions-nous amnésiques, que les langues occidentales nous rendraient la mémoire. On nous dira qu'il s'agit de formules anodines, sans aucune conséquence. Pourtant, c'est prendre un risque dangereux. Il est caractéristique, s'agissant d'un phénomène « inconscient» tel que la formation d'une langue, que nous n'ayons point assisté à une atténuation de ces clichés.... N'est-il pas curieux que dorénavant pour rendre un substantif péjoratif, il faille tout benoîtement lui adjoindre le terme noir. Des mots tels que travail, marché ou pain qui considérés isolément sont neutres, ne font appel à aucun jugement de valeur, dès qu'il leur est ajouté le « qualificatif» noir, changent diamétralement de signification et traduisent alors des procédés répréhensibles: « travail au noir », «marché noir », ou une image néfaste, «pain noir» . Nous ne pouvons que regretter que l'octroi de la « dignité humaine» à la race noire, avec tout ce que cela peut engendrer d'obligations pour la partie concédante, ne soit allé de pair avec la disparition d'un vocabulaire, qui paradoxalement la remet en question. Pouvait-il en être autrement? Difficilement. Une langue donnée n'est que le reflet d'une mentalité sociale donnée. Pour l'Occident, et ce à travers ses langues, le noir est demeuré un esclave. Telle est notre cruelle condition. Fils d'esclaves, nous le restons, sans la chance, aux yeux des occidentaux, d'obtenir notre affranchissement. A l'aide de mots, matériaux inaltérables, les sociétés occidentales ont définitivement tracé les limites étroites de notre évolution. 19

Un peuple ennemi de lui-même
La mise sous tutelle de l'Afrique, et surtout la mise au pas, la mise au travail forcé de ses peuples n'auraient pu se réaliser sans une formidable complicité d'une partie d'entre eux. Les premiers fossoyeurs du continent, ont été les Africains eux-mêmes dans la mesure où, au lieu de résister, à de rares exceptions près, ils entreprirent de vendre leurs frères de race, à grande échelle (3). On a souvent rapporté qu'après les indépendances, les cadres locaux promus à la direction d'importantes entreprises nationales, préféraient s'entourer de collaborateurs étrangers, entendons occidentaux, plutôt que de faire appel à des Africains qui, à compétence égale, auraient été tout aussi aptes à les assister. Théoriquement rejeté par l'accession des Etats à l'indépendance, l'occidental était en fait aussitôt rappelé pour prodiguer conseils et prestations, ce qui équivalait à la négation de toute émancipation politique. En cela, l'indépendance politique des pays africains a été fictive, non pas comme on se plaît à le dire, parce que les puissances coloniales auraient gardé en sous-main la quasi-totalité des clés du pouvoir, mais plutôt et surtout du fait que les Africains ont été incapables de s'entendre. C'est le point crucial. L'évolution des peuplades africaines a perpétuellement comporté une constante fratricide. Certes, les nations occidentales ne se sont pas formées du jour au lendemain, et c'est bien évidemment à travers de multiples convulsions qu'elles ont pu voir le jour; l'important est que malgré les disparités morales, ethniques, religieuses ou économiques, elles aient pu s'élaborer. Rassurons-nous, le tribalisme n'est point une caractéristique africaine; quelquefois, à l'annonce d'un attentat du FLB, de l'ETA ou de l'IRA, nous en prenons elliptiquement conscience. Une nation en formation peut-elle échapper aux vissicitudes du tribalisme? L'Afrique noire, à tout le moins, démontre le contraire. Le phénomène tribal y trouve un terrain de prédilection et une acuité exceptionnelle, dans la mesure où rien d'essentiel ne semble s'effectuer sans qu'il ne soit intégré. L'équilibre politique des pays africains repose bien souvent sur un subtil et savant dosage des groupes ethniques en présence, ce qui prouve que l'Afrique, contrairement à l'Occident n'a point encore surmonté sa première peur. 20

Un premier élément symptomatique réside dans le fait qu'à la différence des pays occidentaux, l'Afrique noire a été dans l'incapacité de voir se constituer en son sein des regroupements durables produisant à terme des structures administratives organisées sous un mode qui ne serait pas spécifiquement ethnique. Au XIIème et XIIIème siècles, l'Europe est formée de véritables Etats fortement agencés, alors que l'Afrique noire compte des empires (4), qui ne s'avèrent que de vastes réunions de tribus, maintenues par la contrainte et la peur de l'ethnie dominante. On ne retrouve pas dans ces rassemblements de peuplades diverses, une volonté de vivre ensemble, de se développer en commun. Il est certain que la force a contribué à fonder les nations occidentales. Qu'il a fallu, à feu et à sang, contraindre des peuples distincts à évoluer ensemble et à se tolérer. Mais bien vite, ils se sont unifiés pour devenir des nations solides, mues par des valeurs et un élan communs. Par delà leur suprématie technologique et économique, qui s'apparente plus à l'effet qu'à la cause, voilà le véritable atout des Occidentaux. Les Africains aiment à donner des explications byzantines à leur sous-développement afin de rejeter toute responsabilité sur autrui. C'est un procédé commode pour éviter les vrais débats et occulter des vérités premières qui dérangent. Il n'est pas très facile d'admettre que nos pays, quant à leur formation et à leur fonctionnement puissent être assimilés aux Etats européens du Moyen Age et qu'il nous faudra plusieurs siècles pour toucher à l'ère moderne, celle des nations. Dure réalité. Il est dramatique pour l'Afrique de se lancer à grands frais, d'hommes et d'espoirs, dans des entreprises qu'elle sait ne pouvoir réaliser parce que les fondations sociales manquent de fermeté. Par quel stratagème espérons-nous construire le dernier étage de l'édifice sans avoir achevé le premier. Des peuplades qui naguère vivaient en bonne intelligence, ou lorsqu'ils se trouvaient en conflit, l'étaient pour des motifs aussi légitimes que la volonté de vivre dans un espace plus vaste ou de disposer de moyens d'existence plus substantiels, se sont déchirés férocement pour le bon plaisir des puissances coloniales. Un état permanent de belligérance s'est ainsi dressé entre les ethnies vivant à proximité des côtes et jusqu'à l'intérieur. Ces peuples que tout rassemblait, race, terre, mœurs, se sont alors voués une aversion d'autant plus impitoyable que pour les uns ou les 21