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Aïna - la vie

304 pages
Cet ouvrage s'ouvre sur le temps des Semences, c'est-à-dire les débuts de la mission. Puis vient le temps de la Culture. Enfin, arrive le temps de la Vie, celui des premiers bourgeons et des premiers fruits. C'est l'aventure d'un missionnaire lazariste enraciné depuis 25 ans dans le sud-est de Madagascar.
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AINA

- LA VIE

@ L'Harmattan 1996 ISBN: 2-7384-4356-7

Jean-Marie

ESTRADE

AINA

-

LA VIE

Mission, Culture et Développement à Madagascar

Préface de Pierre-Henri

CHALV/DAN

L'Harmattan L 'Harmattan Inc. 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 55, rue Saint-Jacques 75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

~

Au P. André GRINNEISER, lazariste, éducateur A Jean-Luc'CABES,prêtre de Lourdes, témoin de Jésus-Christ

« ÉVANGÉLISER, C'EST TRANSMETTRE L'ESPRIT DE L'EVANGILE ET NON PRopAGER UNE RELIGION»

(Amin FAHIM, Président du Bureau International Catholique de. l'Enfance)

Merci à Bernard BAZI qui m'a aidé à rassembler les matériaux de ce texte, Au P. Daniel PLANCHOT qui l'a accueilli et relu A Lucienne ANDRIA PARSON, Martine ANDRIAMANGA et Fabrice KUNTZ qui l'ont saisi. Merci enfin au F. Jacques TRONCHON, et au P. Joseph BENOÎT, pour leurs utiles suggestions.

PRÉFACE

« Mais l'espérance, dit Dieu, voilà ce qui m'étonne. Moi-Même. Ça c'est étonnant. Que ces pauvres enfants voient comme tout ça se passe et qu'ils croient que demain ça ira mieux. Qu'ils voient comme ça se passe aujourd'hui et qu'ils croient que ça ira mieux demain matin. Ça c'est étonnant et c'est bien la plus grande merveille de notre grâce». Charles Péguy1 Colonisation. Christianisme. Culture. Décolonisation. Démocratie. Droits de l'Homme. Développement. Économie. Évangélisation. Humanitaire. Impérialisme. Inculturation. Laïcité. Libération. Liberté. Mission. Sud. Tolérance. Tiers-Monde... Voici la brousse des réalités et des mots, l'épaisse forêt du réel et du sens dans laquelle nous peinons depuis des décennies. Depuis un siècle exactement s'agissant de Madagascar. 1896: date officielle du début de la colonisation. Et de la mission. Là-dedans, le marxisme a prétendu tracer des raccourcis historiques, le libéralisme a prétendu ouvrir des autoroutes, la mission a prétendu inscrire sa trace.
1. Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu, Gallimard, Paris, 1934. 9

Et les raccourcis finissent en impasses. Et les autoroutes débouchent sur la jungle du profit: l'Ecoroyaume à la place du Royaume de justice et de paix. Et la mission s'interroge. Ainsi, au crépuscule du second millénaire de l'ère chrétienne, tandis que s'estompent les certitudes, un sombre pessimisme s'installe à l'horizon de notre Planète-terre. Face au « miroir noir» des échecs, les vieilles interrogations - profanes ou religieuses - que l'on croyait comblées conservent leurs profondeurs où gronde la violence. Rwanda: qu'est-ce que la mission? qu'est-ce que le développement? Alors que reste-t-il à l'homme d'aujourd'hui, lorsqu'il semble ne rien rester? Lorsque même l'espoir ne paraît plus raisonnable? Il lui reste à passer au-delà du miroir pour re-susciter l'espérance au feu des deux autres vertus théologales: la foi et la charité. Un passage qui est celui-là même de l'affrontement chrétien. Car si, comme nous le croyons, l'homme est créé à l'image de ce Dieu - liberté absolue, capacité absolue de commencement et de recommencement - alors sa capacité de commencement et de recommencement doit nous être aussi certaine que la foi elle-même. «Être homme, écrit Hannah Arendt commentant 8t Augustin, et être libre sont une seule et même chose. Dieu a créé l'homme dans le but d'introduire dans le monde la faculté de commencer: la liberté ». Et elle ajoute que c'est en ce sens que la foi produit des miracles à condition de ne pas les comprendre dans un sens magique mais de les comprendre comme cette capacité humaine d'introduire de l'inattendu, du nouveau dans des processus qui sembleraient pourtant inéluctablesI. Et si la création est l' œuvre de Dieu bon et père, alors, comme l'affirme William Kasper, nous devons être persuadés que, quoique nous fassions, le Royaume avance. Croire, c'est
1. H. ARENDT «Qu'est-ce que la liberté»? Gallimard 1972, pp. 217-218.
10 in Ùl crise de la culture,

croire cela. Ce qui ne conduit pas, précise-t-il, au quiétisme mais à l'espérance, «une espérance qui ne justifie pas une spéculation sur l' Histoire, mais qui justifie une praxis historique: seul ce qui est fait par amour a une valeur permanente et est inséré de façon durable dans la réalité. Et cet amour qui s'empare de la réalité manifeste précisément la

force victorieuse qui lui vient de Pâques»

1.

Autrement dit, c'est d'un passage au sens pascal qu'il s'agit. L' histoire du grain de blé, du grain de riz sans cesse recommencée: semence, culture, vie. Tel est le passage que nous propose de vivre et de penser un missionnaire qui n'a d'autre prétention que d'être semblable à bien d'autres. Ce qui le rend exemplaire. Semence: le temps de l'incarnation, de la passion et de la compassion, de l'enfouissement, de l'expérience... Culture: le temps de l'intériorisation, de la germination, de la mise en conscience... Vie: le temps du surgissement, du mûrissement, de la cueillette. Vivre ce passage, car il est constitutif de sa propre vie, de son itinéraire particulier depuis vingt-cinq ans. Depuis le jour où les hasards de cette vie - à moins que ce ne soit l'appel de la Providence - lui ont fait planter sa tente à Manakara. Et autour d'elle ont, petit à petit, germé, comme en tant de lieux sur cette terre malgache: une chapelle, une école, un centre de soins, une pharmacie communautaire, une vidéothèque, un atelier de menuiserie, un milk-bar, des fermes, des forêts de pins et d'eucalyptus, des rizières... Croire fait croître. Itinéraire d'un homme: un petit paysan cévenol devenu, par la grâce de la vocation, prêtre dans la confrérie de M. Vincent, parti comme coopérant et qui s'est progressivement métamorphosé, re-commencé: en professeur de philosophie, en anthropologue, en missionnaire, en bâtisseur et désormais en animateur d'« Aïna », un centre de promotion sociale d'une banlieue défavorisée. Une âme, un animateur qui, tout le jour durant, coiffé d'un bonnet de paille et la croix de bois autour du
1. W. KASPER, Jésus le Christ, Cerf, 1986, pp. 117-234. Il

cou, sillonne à moto son champ pour y cultiver le «Si tu veux» de l'Évangile. Car toute culture, la malgache comme les autres, se définit bien, au fin fond des choses, par un effort pour dépasser la finitude de la nature. Elle est, pour parler encore comme Hannah Arendt, l'espace d'apparition de la liberté. Encore faut-il que la révélation lui en advienne. « L'Évangile, affirme la Commission théologique internationale, révèle à chaque culture et libère en elle la valeur dernière des valeurs qu'elle porte. Et, de son côté, chaque culture exprime l'Évangile de manière originale et en manifeste de nouveaux aspects »1. Itinéraire aussi d'une communion, d'une communauté qui se «développe» et, aujourd'hui, s'assume: Arphine la sage-femme, Jean l'infirmier, Bernard le coopérant, Raymond, Irénée, Julienne... et tous les autres. Une communauté qui, chaque matin, fortifie son unité dans la prière et le pardon, reçoit le levain de la Parole, le pétrit quotidiennement dans la pâte humaine et, le soir venu, l'eucharistie. Dieu divinise ce que nous humanisons. Itinéraire enfin d'une terre de contrastes, d'océan, de plaine et de montagne, de cyclone et de soleil, de boue rouge et de fleurs d' hibiscus, d'ancêtres et de jeunes, de tradition et de modernité... Un itinéraire à son image: exigeant. Mais si on accepte de le vivre, alors, insensiblement, dans la discrétion des commencements, pointent, fragiles comme des bourgeons, les débuts de réponse... Qu'est-ce que le développement? Qu'est-ce que la mission? Une rizière où, de la terre et de l'eau, la culture des hommes et le soleil de l'Évangile font surgir quelques brins d'herbes vertes qui, demain, seront un champ... Qu'est-ce que le développement? Qu'est-ce que la mission?

1 . L'unique Église du Christ, Le Centurion, 1986, p. 29. 12

Une attention au réel: le culte et la culture de la liberté, de cette capacité de surmonter tous les déterminismes et tous les fatalismes, qui est le don reçu par tout homme. .. ... Et par tous les hommes. Car, au-delà de sa particularité, cet itinéraire donne, évidemment, à penser l'universel. Le christianisme, écrit Claude Geffré l, n'est pas d'abord un message auquel il faut adhérer «mais une expérience qui est devenue un message» et donc une expérience qui doit nécessairement être réactualisée dans toute inculturation nouvelle. Cette «opération herméneutique », poursuit-il, se développe en trois exigences. D'abord, une analyse des éléments fondamentaux ou des idées- forces de l'expérience chrétienne dont témoigne le Nouveau Testament. Semence. Ensuite, une analyse de l'expérience historique culturelle et religieuse des hommes et des femmes auxquels le message chrétien est annoncé. Culture. Enfin, une corrélation critique entre ces deux expériences pour produire une nouvelle figure du christianisme dans l'ordre de la confession de foi, de la pratique. Vie. Et tel est bien le mouvement trinitaire qui porte la réflexion centrale de cet ouvrage tout comme il porte chaque jour que Dieu fait au bord de l'océan. Qu'est-ce que le développement? Qu'est-ce que la mission? Aïna. La vie.
Pierre-Henri CHALVIDAN 2. Manakara Mai 1995.

1 . «Christianisme et cultures» in Le Supplément, mars 1995 p. 87. 2 . Maître de Conférences à l'Université, Paris - XII, - Val-de-Marne, Consultant à l'Unesco, Membre du groupe de travail des DNG catholiques pour la Décennie Mondiale du Développement Culturel. 13

PREMIÈRE

PARTIE

Semences

Chapitre 1 Sur les routes de la foi

Premier dimanche

«Tsara hasina» (comblé de bénédictions), c'est le nom du lieu-dit où j'inaugure les tournées- de Carême en brousse. Après la visite des prisonniers, des malades et une première messe en ville, je m'en vais, à moto, vers les petites églises de campagne, redisant partout: «Reboisons les âmes par l'enseignement et les collines par les plantations»! Aux instituteurs, qui réclament le livre de pédagogie «Notre beau métier », je rappelle que Socrate a dit mieux encore: métier divin! Alphabétiser ou éduquer? Les spécialistes sont partagés. «A quoi bon savoir lire quand on est d'une culture orale» ? disent les ethnologues. « Oui, mais comment progresser si l'on ne peut pas découvrir de nouveaux modèles par la lecture» ? répondent les agents du développement. Nous refusons l'alternative et nous apprenons aux gens à lire, en même temps que nous essayons d'instruire et d'éduquer ceux qui le veulent, grands ou petits, priant Dieu d'inspirer à tous le désir d'apprendre puis d'enseigner. En ce Carême 1988, nous ouvrons une classe supplémentaire de l'après-midi pour les enfants, de plus en plus nombreux, que la misère retient chez eux à traîner toute la journée dans le sable noirâtre des quartiers. Des jeunes filles bénévoles les reçoivent et leur apprennent d'abord à se comporter en humains, puis à dessiner les lettres sur l'ardoise. La première 17

leçon porte sur le signe de la Croix, qu'ils s'efforcent de tracer avec gravité sur leurs petits corps déjà marqués par la misère. Con1me un testament, nous avons recueilli

précieusement le message du Père Joseph Wrezinski : « Là où
l'on prie, la misère s'estompe». Lors des consultations médicales, nous mesurons le chemin qu'il faudra parcourir à la difficulté d'apprendre aux gens les gestes les plus simples: fractionner un comprimé sans l'écraser, comprendre et suivre correctement une posologie. «Mangez des fruits et des légumes, pour combattre l'avitaminose», dit l'infirmier. Conseil tou t simple, mais qui représente en fait de nouvelles habitudes alimentaires à créer! Notre sage-femme, qui forme des infirmières sur le tas, se lamente. Comment dire en malgache « rhino-pharyngite » ? La langue française, en effet, s'impose pour les formateurs. Je m'emploie tous les soirs à l'enseigner à travers échanges et réflexions sur les grandes vérités de la Foi et sur les événements. Deuxième dimanche « Mazoarivo» (le village de toutes les perfections) est à quarante kilomètres de Manakara, au terme d'une piste défoncée par les tracteurs et les voitures tout terrain. Je zigzague pour éviter les flaques de boue et j'ai parfois envie de m'arrêter pour dormir au bord de la route. Devant un passage plus délicat à franchir et qui nécessite une étude préalable des abords, je décide finalement une halte. Du ciel couleur d'acier tombe une chaleur écrasante. Devant un lac, lui aussi grisâtre, je médite, un instant découragé. Ne pas fuir, me dit l'Évangile, mais bien plutôt s'enfouir. Pour le moment, il vaut mieux foncer. Il est Il h 15 quand j'arrive. Les fidèles rassemblés sont une vingtaine, venus de cinq villages à dix kilomètres à la ronde. La prière a commencé. Le catéchiste me demande la permission de continuer le sermon. A la fin de la messe, je m'inquiète de ses joues creuses. « Le travail des rizières» me répond-il; puis il m'annonce la joie d'une conversion: un des musiciens qui entraînait chaque soir le bal est devenu croyant.
18

Le ministre français de l'agriculture réclame à juste titre un plan d'aide aux paysans et au Tiers Monde. Ici, ils n'ont pas toujours de quoi acheter une bêche neuve. De son côté, Jean-Paul II parle, dans son message de Carême, du «scandale des enfants morts par déshydratation aiguë et manque d'affection ». Ce langage plaît à notre MédecinInspecteur qui le répercute par circulaire dans tout Madagascar. Et puis arrive l'encyclique sur la question sociale. Oui, en vérité, portons un intérêt actif aux réalités sociales, dans la patience, l'intelligence et la persévérance. Troisième dimanche «Maroala» (où il y a beaucoup d'araignées). J'y vais sans trop de conviction, pour tenir ma promesse. Une église de planches et qui flanche! Il a plu toute la nuit. Comment sera le chemin? Le soleil est cependant revenu et je serpente à nouveau, avec ma petite moto, pour trouver le passage à peu près sec. La route s'arrête au bord du fleuve, mais j'ai « la correspondance»: le catéchiste et sa pirogue qu'il a charitablement tapissée d'herbes. Je m'installe entre eau et ciel pour une heure de voyage. Ce répit m'aide à reprendre pied et à monter allégrement la côte jusqu'à l'église où les fidèles m'attendent: trois jeunes gens, un vieillard, quelques femmes et des enfants. Je les admire pour leur patience. Il est presque midi. Je les encourage: «Là où vous serez deux ou trois en mon nom...» Deux garçons demandent la communion pascale. Il y aura aussi un bébé à baptiser. Bientôt 15 ans que je viens en ce village. L'effectif est, à la baisse par suite du départ des familles étrangères. Seul demeure un petit reste d'autochtones. L'Église triomphante n'est pas pour cette terre. L'après-midi, je donne une leçon de français à un jeune Chinois qui voudrait s'expatrier, puis je me rends à l'église de la paroisse pour la prière du soir. Au passage, j'invite N'Driana (6 ans) à jeter au trou à ordures les papiers qui traînent devant l'église. Il refuse; je le gronde... Il ne supporte pas les reproches parce qu'il les confond avec le rejet. Il ne requiert que la tendresse. Beaucoup d'humains lui ressemblent. 19

A présent la nuit tombe, je rentre à la Mission sous un ciel griffé d'éclairs. Quatrième dimanche C'est une véritable course d'obstacles que m'offre le parcours aujourd'hui vers «Ambohitsara » (la bonne colline) : des troncs d'arbres barrent la route; il faut hisser la moto pour les franchir. Les ponts de bois rongés par la pourriture me contraignent à des détours à travers le marais. Enfin l'ombre fraîche et parfumée d'un bois d'eucalyptus
avec le charme des étangs, pour me reposer de mes sueurs.

Un pêcheur me donne au passage une leçon du lancer de l'épervier. Sept jeunes m'attendent à l'arrivée. En train de réparer l'église, il leur manque des clous que je suis chargé de fournir. J'en propose également pour réparer les ponts. On me demande la permission de remplacer sur l'autel la bougie trop coûteuse par la lampe à pétrole. A part moi je me dis: «il ne faut pas éteindre la mèche qui fume encore» et je convie la petite assistance à se joindre, pour le jour de Pâques, au reste de la paroisse. Au retour, visite au coopérant soviétique, mon voisin. Il m'avoue entre deux portes, que sa femme et lui sont baptisés. Il déplore, une fois de plus, les crimes de Staline. Pour ma part, je mets en doute «la scientificité» du marxismeléninisme. Alors il me renvoie aux sociologues français «qui, eux, y croient» . Voire! Cinquième dimanche Cette journée est consacrée à la retraite auprès d'un groupe de jeunes filles qui, sous le patronage de Marthe et Marie, cultivent l'esprit de Béthanie. J'ai la joie de voir briller l'enthousiasme d'une découverte: le sacerdoce des laïcs. Toutes font partie du groupe des « Volontaires du progrès» dont le nombre augmente. Tous les soirs, à 16 h 45, je les instruis par l'Évangile et le journal. Je les invite à unir aux bonnes actions du jour les bonnes pensées du soir, 20

pour changer le monde. Nos rencontres s'achèvent par la Sainte Messe. La pluie, enfin venue, nous permet de planter beaucoup de pins et des eucalyptus. Reforester est notre hantise. Nous avons même introduit une essence nouvelle, reçue du Zaïre par la médiation d'amis belges, le «leucaena », qui promet l'enrichissement des collines grises et une substantielle nourriture pour les zébus. Aux infirmiers je recommande l'écoute. Les vraies maladies ne sont pas toujours celles que l'on présente, mais les blessures cachées, du cœur ou de l'âme, les ignorances et les préjugés. Grâce à la «vidéo », des rapports de confiance et de collaboration s'instaurent entre les lycéens et leurs professeurs. Des films ont été l'objet de fructueux échanges et un stimulant pour apprendre à bien lire, à mieux étudier et à réfléchir. Les professeurs de philosophie me demandent de les aider dans leur tâche de formateurs. Point d'orgue dans le carême: la rencontre des vingt-sept missionnaires que nous sommes dans le diocèse autour de notre évêque, pour la Messe Chrismale du Jeudi Saint et pour un bilan de nos activités en faveur du développement. Dans les joies des retrouvailles, celle de voir monter une nouvelle génération de prêtres malgaches. Ils ne manqueront pas de tâche à accomplir: pour 100 000 chrétiens, toutes confessions réunies, il y a encore 600 000 non-baptisés dans notre diocèse. L'heure des moissons n'a pas encore vraiment sonné ici: c'est toujours le temps des semailles. Ah ! Que se lève dans l'Église une foule de semeurs, pleins d'ardeur et d'espérance, pour que naisse enfin le monde nouveau! Sol aride, pâques fécondes Si la Côte Est est très humide, le Sud de Madagascar est par contre quasi désertique, évoquant le bush australien. Mes Pâques ont fleuri cette année au milieu des cactus d'un pays de soleil qui me rappelait les chères garrigues méridionales. Les Lazaristes espagnols qui œuvrent là depuis cinq ans me confièrent à cette occasion une portion de leur immense 21

territoire. Et me voilà parti en 2 ev sur la nationale 13, à la moyenne de vingt kilomètres à l'heure; car cette nationale-là ressemble fort à une « draille ». Paysage fascinant d'épineux offrant au ciel bleu leurs candélabres. De loin en loin, une pierre plantée, rappelant le souvenir d'un défunt mort au loin, ou le vaste quadrilatère d'un tombeau en maçonnerie, hérissé de bucranes. Un choc soudain m'arrache à la contemplation. La 2 ev a piqué du nez et calé au fond d'une ravine coupant la route de part en part. Une petite marche arrière et l'inaltérable 2 CV poursuit son zigzag titubant. Elle finit par atteindre le but: «Mafilefy» (la bonne sagaie), quelques huttes éparses, le long d'un mince filet d'eau aux rives toutes brillantes de paillettes de mica. Je commence aussitôt la visite des cases minuscules. Il suffit d'élever le bras pour toucher le toit de chaume. Quel contraste avec l'ampleur et la richesse des tombeaux! «Si j'ai fait de granit ma maison pour la mort, je n'ai fait qu'en raphia la maison de la vie»: ainsi chante une cantilène malgache. Nul magasin, bien sûr, le boucher a tout bonnement suspendu la viande à un bâton que supportent les branches d'un opulent tamarinier. Les troupeaux: chèvres, zébus, errent ça et là aux abords du village, à la recherche d'une maigre pâture. Mais il s'agit d'annoncer la bonne nouvelle de Pâques aux bergers, de les inviter à venir célébrer la fête dans la petite église. L'accueil est divers: de l'ironie exceptionnelle - de ce vieux pâtre qui promet d'aller à l'église quand les chrétiens auront les plus beaux troupeaux, jusqu'à l'ouverture totale en passant par l'indifférence polie. La petite église-école, avec son tableau noir accroché au mur, est quasi pleine à l'heure de la Sainte Cène du Jeudi. Des vieilles, toutes parcheminées, l'une d'elles un emplâtre de bouse sur le front « pour combattre les maux de têtes », se sont traînées jusqu'à l'autel. Et voici une qui s'affole. «Elle a très faim », me dit-on. Aussi, après le pain spirituel, c'est la nourriture du corps et les remèdes que l'on partage. Au dehors, la nuit est venue. Les hiboux tournoient silencieusement autour du tamarinier du boucher. La lune sortant soudain des nuages, éclaire un paysage biblique. Les 22

chèvres ont interrompu leur course vagabonde et le troupeau se serre à présent sur la petite place, au milieu des cases qui s'endorment. Vendredi Saint à « Imanombo » (qui multiplie). De fait, le village semble plus prospère, avec sa salle des fêtes, sa mairie, son temple, son église, en ciment. Prospère, propre et paisible, avec ses larges rues de terre rouge soigneusement balayées, ses promenades ombragées de kily (sorte de tamariniers) au pied desquels les hommes somnolent, tandis que les femmes, assises sur des nattes, font des travaux de couture tout en allaitant ou surveillant les enfants. Je reprends les visites et en premier lieu celles de mon confrère Martin, le pasteur malgache du lieu, qui me présente sa famille et la photo des anciens professeurs qui lui ont enseigné la théologie et dont il énumère avec complaisance les titres universitaires. Je remarque un lot de cravates suspendu au mur de la pièce. Les pasteurs et les Malgaches en général, dès qu'ils sont revêtus de la moindre parcelle d'autorité, ont le louable souci d'offrir une tenue vestimentaire aussi correcte que le permet leur pauvreté. Je remarque aussi, naturellement, beaucoup de symboles religieux et une maxime en grosses lettres: « JESUS SAUVE» ! Un tam-tam funèbre m'invite à une visite mortuaire. Toute la famille campe depuis quinze jours sous un abri de feuillage, devant la hutte où repose le mort qui attend l'achèvement du tombeau somptuaire. Seul, auprès du cercueil, le veilleur préposé monte une garde perpétuelle, entrecoupée de chants et de danses. A l'église, nous lisons la Passion à la lueur des bougies. Pendant l'adoration du «Bois des douleurs », comme on désigne en malgache la Croix, les assistants effleurent le crucifix, du bout du nez selon leur usage et non des lèvres comme chez nous. La ferveur n'est pas moindre. Samedi Saint: La sage-femme du lieu, Véronique, la biennommée, me prête des bandes de gaze pour orner le tabouret e~ le plat qui. co.ntiendra l'eau baptismale. Malgré la sec~e~esse, son JardIn possède encore quelques fleurs qU'ell sacrIfIe pour apporter une " 0 J yeuse note de couleur fA

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23

J'ose tout et lui demande encore son vase, dont les fleurs artificielles dormiront pour un soir dans le placard. Et vient l'heure de la veillée pascale. Feu splendide, dont les étincelles montent à la rencontre des étoiles brillant ce soir de tout leur cœur. Puis la célébration de l'eau, avec des aspersions généreuses. Le feu et l'eau, c'est éloquent dans un pays de sécheresse et sans électricité. Test de ferveur: les longs silences aux grands moments de la cérémonie. Le partage des douceurs clôture la Messe. Comme les bonbons ne suffisent pas à tout ce petit monde, on partage aussi les fleurs de l'autel, ennoblies par le grand rôle qu'elles viennent de jouer. Je dors à la sacristie, mais suis réveillé par un chant puissant sous ma fenêtre. Un cantique en polyphonie. Que se passe-t-il ? Serais-je en retard? Je regarde ma montre: 2 heures du matin, je réalise soudain: ce sont les chrétiens protestants que j'ai vus partir hier soir en tournée nocturne. Partagé entre la mauvaise humeur et l'émerveillement, je sors à leur rencontre pour les féliciter. Saint Paul n' a-t-il pas recommandé de prêcher à temps et à contretemps? On se serre la main et le petit groupe apostolique s'en va redonner plus loin son aubade céleste. C'est fini. Il me faut quitter l' Androy. Il Y aurait bien d'autres choses à vous dire sur la geste divine entamée dans ce désert contre la mort. Il faudrait vous conter l'infatigable charité des Filles et Fils de Saint Vincent-de-Paul, les difficultés rencontrées pour faire comprendre qu'ils ne viennent pas remplacer des croyances, mais apporter la foi en Jésus, Fils de Dieu, foi qui est engagement, liberté, amour. Néanmoins le travail fructifie. Chez les Catholiques comme chez les Protestants, surgit une nouvelle race de chrétiens qui ne craignent pas de faire deux jours de marche à la rencontre du missionnaire et vingt kilomètres à pied pour participer à la Messe, de passer de l'élevage contemplatif à l'élevage productif en dépit des moqueries, de la routine et de la superstition. Des chrétiens, apôtres à leur tour, qui, la croix bien en évidence sur la poitrine, par les chemins ou dans les taxis-brousse, « rendent compte paisiblement de leur Foi et de leur Espérance », même s'ils ne savent pas lire ou écrire. Des laïcs qui se soucient moins de leur promotion que de celle de Jésus24

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'Dieu nous fasse la grâce de 'poursuivre cette canière et, pour d'autres, d'y entrer résolument.

25

Chapitre 2 Nos ancêtres dans la mission

Premières semences d'Évangile L'lIe de Madagascar fut découverte en 1500 par un navigateur portugais, Diégo Diaz, alors que l'escadre dont il faisait partie avait été dispersée par une tempête et son navire entraîné au loin vers le nord-est. Sept ans plus tard, un de ses compatriotes, Ruis Pereira vint mouiller à Matitanana (sudest) dans l'intention de faire du commerce et lui donna le nom du saint mentionné au calendrier ce jour-là: l'île Saint Laurent. Le premier prêtre catholique qui posa le pied sur le sol malgache fut un Dominicain, Portugais lui aussi, du nom de Jean de Saint Thomas. Les documents ne nous indiquent pas la date de son arrivée. Ils se contentent de nous dire qu'il commença à semer le bon grain sur la côte nord-ouest et qu'il mourut, empoisonné affirment certains, en 1585. Trente ans plus tard, les P-P. Freire et Mariano débarquent sur l'îlot Santa Cruz au nord de l'actuel Tolagnaro, et entrent en relations avec la population. En dix jours ils se construisent une case et érigent la première église sur le sol de Madagascar. Selon leurs relations, ils réussissent au cours de ce premier séjour, à instruire et à baptiser une centaine de néophytes. Mais après un arrêt de quarante-trois jours, la caravelle portugaise reprit le large. Les missionnaires durent quitter le pays. Ils emmenaient avec eux le fils aîné du roi de l' Anosy , le jeune Ramaka, que son père avait laissé partir. 27

Trois ans plus tard, alors âgé de dix-sept ans, le jeune homme revenait de Goa, ayant reçu le baptême des mains de l'Archevêque en personne. Le vice-roi des Indes avait tenu à

être son parrain et à lui donner son propre nom, André.

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Mais la brutalité des marins ne rendit pas l'accueil favorable... et le silence retomba sur l'île Saint Laurent jusqu'aux tentatives de Saint Vincent de Paul et ses Lazaristes. Un grand saint pour la grande lie On s'étonnera de trouver saint Vincent de Paul que la statuaire a figé en «Père des enfants trouvés» aux sources chrétiennes de la grande île. Mais les saints ont un cœur aux dimensions du monde; voici donc l'épisode bien attesté, mais mal connu, de son œuvre missionnaire dans l'île rouge. Vers l'année 1643 en effet, plusieurs pensées convergent d'Europe vers Madagascar. A Rome d'abord, celle du successeur de Pierre, qui se sent responsable de l'extension de l'Évangile à l'échelle du monde. Ce que l'invention de la boussole rend désormais matériellement possible. Pour coordonner les efforts, le Pape Grégoire XV a fondé en 1622 un organisme plus spécialement chargé de la propagation de la foi chrétienne et qui cherche en permanence, à cet effet, des hommes et des occaSIons. Or, la nouvelle parvient de la création à Paris d'une société de commerce qui assurera une liaison entre la France et Madagascar, et ces marchands à la suite d'un précédent échec, demandent des prêtres. Ils ne sont certes pas des saints, mais ils connaissent suffisamment l'Évangile pour savoir que « il ne sert à rien de gagner l'uni vers si l'on vient à perdre son âme» et que, d'autre part, Jésus a voulu que l'on porte son message jusqu' aux ex~rémités du monde. Ils désirent donc prendre avec eux des apôtres qui les aideront à prier et à vivre en chrétiens durant le voyage, puis diffuseront la Bonne Nouvelle auprès des Malgaches. Qui choisir pour cette mission? Après quelques recherches, le Pape fait appel aux Lazaristes, qu'on appelle ainsi parce qu'ils logent dans une ancienne léproserie 28

nommée Saint-Lazare. Le groupe ne compte guère que cinquante membres, dans la ferveur de leur fondation récente il est vrai, et leur titre est justement celui de «Prêtres de la Mission ». Effectivement, ils sont déjà partis aux quatre coins de l'Europe et en Afrique du Nord. Leur fondateur a même dit: «Aller aux quatre coins du monde, porter la Parole de Dou »1. Cette idée d'une mission universelle pour son petit groupe s'est présentée à l'esprit de Monsieur Vincent durant une célébration eucharistique, comme il le confia, le 1erjuin 1640, à l'un de ses amis: «J'ai été célébrer la sainte messe. Voici la pensée qui m'est venue: celle d'offrir à Dieu cette petite compagnie pour aller là où Sa. Sainteté l'ordonnera pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ». Aussi, quand le cardinal Ingoli lui demande, au nom du Pape, des prêtres .pour Madagascar, il est prêt et il a préparé les siens. Humblement, il annonce à ses confrères: «Comme la veuve de l'Évangile, nous mettrons notre denier dans le tronc de l'évangélisation du monde» et il choisit aussitôt ses deux meilleurs prêtres, les Pères Gondrée et Nacquart, leur donnant la nouvelle à la fois comme un grand sacrifice et comme une grande grâce, leur énumérant les qualités que doivent avoir les missionnaires. «Notre compagnie a jeté les yeux sur vous comme la meilleure hostie à offrir à notre souverain Créateur. Que dit votre cœur à cette nouvelle? C'est une vocation aussi grande que celle des plus grands apôtres. L'humilité seule est capable de recevoir cette grâce du ciel, la confiance absolue en votre souverain Créateur doit suivre. Mais il vous faudra générosité et courage, une foi comme celle d'Abraham, une charité comme celle de saint Paul et puis le zèle, la patience, l'esprit de pauvreté, la sollicitude, la discrétion, la pureté et un grand désir de vous dépenser pour Dieu comme le grand saint François-Xavier ». Dès que le départ est décidé, on prépare les bagages. Il ne s'agit pas de l'arsenal du conquérant, mais des humbles instruments du culte, de l'étude et de la prière. On y ajoute une bourse de cent pièces d'or, pour subvenir à l'imprévu puisque les directeurs des bateaux ont promis de pourvoir
1. Saint Vincent de Paul, Entretiens Spirituels, p. 248, Ed. du Seuil, Paris, 1960. 29

aux besoins matériels des Pères. Bientôt Gondrée et Nacquart se dirigent vers La Rochelle, d'où ils doivent voguer vers Madagascar. Mais il faut attendre plus d'un mois en cette ville. Qu'à cela ne tienne! Le travail missionnaire n'est pas une fonction, qu'on n'exerce que certains jours; c'est une attitude permanente. Aussi, après avoir rendu visite à l'Évêque, ils se mettent au service des pauvres de la ville; les malades à l'hôpital et les prisonniers. «Nous leur servons de pieds, écrit Nacquart, pour aller visiter de leur part ceux dont ils espéraient leur délivrance ». Puis, le soir, conférences religieuses à l' hôtellerie. Enfin arrive le départ. C'est le 21 mai 1648, jour de l'Ascension, que le Saint-Laurent, du nom que les Français donnaient alors à Madagascar, quitte le port pour aller prendre les vents favorables tout près du Brésil, puis cingler vers l'Afrique et le Cap de Bonne-Espérance. Voyage long et pénible, où bientôt plusieurs passagers sont malades car les viandes salées et l'eau se corrompent. Les missionnaires soignent les malades et s'efforcent d'entretenir l'esprit de fraternité et de bonne humeur. Sur le pont ils célèbrent la sainte messe, donnent l'instruction religieuse et les sacrements. Le soir, à l'heure de la détente, ils organisent les récréations. Dans les moments libres, ils étudient le malgache. Après six mois, ils arrivent enfin à Fort-Dauphin et inaugurent leur ministère par une prière fervente. «Prosterné à terre, je priai Celui qui veut que tout le monde soit éclairé », dit Nacquart. Et puis, selon la consigne de Monsieur Vincent, «il faut s'incommoder pour accommoder les autres », nos missionnaires se logent les derniers dans une petite case qui restait. Alors commencent les visites. Une bonne surprise: celle de rencontrer, parmi les nobles Antanosy, Andria-Ramaka, ancien élève des Pères Jésuites conduit jadis lors d'une escale jusqu'à Goa aux Indes, où il avait reçu l'instruction et le baptême. Ému de revoir des prêtres, le prince les accueille en faisant le triple signe de croix sur le front, la bouche et le cœur, récite ses prières en portugais et promet de confier ses enfants pour leur instruction religieuse. Les missionnaires entament ensuite un dialogue avec les ombiasa (magiciens guérisseurs), pour savoir l'état des connaissances religieuses du pays, car Monsieur Vincent leur 30