Amérique, années OBAMA. Chroniques d

Amérique, années OBAMA. Chroniques d'un pays ingouvernable

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Livres
368 pages

Description

Porté au pouvoir par un formidable espoir en 2008, pourquoi Barack Obama – celui qui avait proclamé si haut " Yes, we can ! " – a-t-il eu les plus grandes difficultés à mettre en oeuvre son programme ? Correspondante du Monde à Washington depuis cinq ans, Corine Lesnes a suivi jour après jour, dans les grandes métropoles comme dans les zones rurales, la vie politique, économique et culturelle des États-Unis. Son livre, qui est le fruit de dizaines d'enquêtes, tente de comprendre comment les Américains, qui croient pourtant posséder le meilleur système politique au monde, n'en voient pas les multiples blocages. De la Maison Blanche de Barack Obama (vie quotidienne, fonctionnement de la West Wing) à la nébuleuse du Tea Party, de l'installation au pouvoir du premier Président noir à la bataille de la réforme de la santé, du " jardin " de Michelle Obama à la foire d'empoigne entre républicains et démocrates autour du plafond de la dette, en passant par de passionnantes incursions au coeur des traditions mal connues de cette société : c'est à un portrait d'une Amérique livrée à de multiples tiraillements sur son identité et son modèle que se livre ici Corine Lesnes. Tandis que les Américains s'apprêtent à élire leur futur Président, cet ouvrage offre une chronique nuancée – et parfois ironique – des années Obama, ainsi qu'un bilan de l'action d'un Président qui continue à résister aux étiquettes. Il s'interroge aussi sur l'avenir de la plus puissante démocratie du monde. Corine Lesnes a été grand reporter au Monde de 1991 à 1996 puis correspondante aux Nations Unies à New York. En poste à Washington depuis cinq ans, elle a suivi l'extraordinaire ascension de Barack Obama.


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Date de parution 13 septembre 2012
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EAN13 9782848762395
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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DU MÊME AUTEUR
Aux sources de l’Amérique : les enfants de Washington face à leur histoire, Buchet Chastel, 2008
De nombreux textes de cet ouvrage ont été publiés dansLe Monde, de 2008 à 2012, sous la forme de « Lettres des États-Unis ». Nous avons indiqué en fin de ces articles le mois de leur rédaction.
ïSBN : 978-2-84876-239-5
© 2012, Éditions Philippe Rey 7, rue Rougemont - 75009 Paris www.philippe-rey.fr Ce document numérique a été réalisé parNord Compo
Introduction
C’était il y a un siècle. Le candidat démocrate à l’élection présidentielle s’appelait Al Gore. Son adversaire républicain était le gouverneur du Texas, George W. Bush. L’Amérique était à l’apogée de sa puissance, seule en son sommet. Grâce à Bill Clinton, qui avait enfourché la mondialisation, le pays connaissait une prospérité phénoménale. La domination économique, financière, technologique, militaire et culturelle des États-Unis était sans partage. L’Empire américain triomphait. Dans la banlieue de Denver, Colorado, la famille Shunk gérait tant bien que mal les aléas de l’insouciance et la prospérité. John, le père, était avocat dans le privé après avoir exercé dans l’armée. Jamie était enseignante. Laura et Adam, les enfants, avaient 14 et 12 ans. Les soucis de la famille étaient à la mesure de l’époque : dormir plus, faire moins de tennis, de golf, de shopping, de bénévolat, de sorties avec les scouts, de soirées avec le book-club. Dîner en famille de temps en temps. Bref, simplifier leur existence, alléger lemaster calendar, le calendrier qui recense les activités de chacun.Simplify your life: c’était le best-seller du moment. À la veille de l’élection présidentielle de novembre 2000, les Shunk avaient accepté de raconter leur vie quotidienne auMonde. De l’autre côté de l’Atlantique, on voulait en savoir plus sur les Américains ordinaires. Leurs valeurs, leurs écoles, leur emploi du temps, leur régime alimentaire. Les continents semblaient s’éloigner. Avec leurs maisons aux plafonds « cathédrale » et leurs 4×4 glissant vers des banlieues chaque jour plus lointaines, les Américains avaient de plus en plus l’air autarcique en leur cocon. La photo de l’article montre les Shunk sous un parapluie. Une famille américaine bien protégée des intempéries. J’avais accompagné les Shunk dans leurs activités. John, à son bureau panoramique du e 28 étage,downtown, où les secrétaires gagnaient plus désormais que les avocats débutants cinq ans auparavant. Laura, dans ce qui était le café trendy de l’époque, Starbucks, là où sa mère l’emmenait pour une séance hebdomadaire dequality timeà maintenir les liens mère-adolescente… Au visant lycée, elle avait choisi des classes réputées difficiles : droit, chimie. Elle faisait partie du club « Future Leaders », du club « Mode », du club « Aventures ». Adam, élève de cinquième, avait choisi l’option « cuisine internationale » et il avait déjà un portefeuille boursier, offert par son grand-père. Le dernier soir, nous sommes allés dîner dans unsalad bardes environs. La discussion a tourné sur la politique. Depuis le début de la campagne, le débat national portait sur la prospérité : comment répartir les excédents (en 1999, les États-Unis avaient dégagé 124 milliards de surplus – à comparer avec les 1 000 milliards du déficit actuel). John, le père, était tenté par les baisses d’impôt proposées par les républicains, même s’il trouvait George Bush assez indigent. Jamie, sa femme, penchait du côté démocrate – etgun control – depuis qu’elle avait assisté à une fusillade en pleine rue à Philadelphie. En bons protestants (méthodistes), les Shunk culpabilisaient un peu de tant de richesse subite dans leur pays, provenant de la Bourse et non du labeur. Devant sa pomme de terre au four arrosée de sauce chili et de cheddar fondu, Laura était rêveuse. « Je ne vois pas comment la prospérité pourrait continuer comme ça. Regardez l’histoire. Le moment est venu pour une forme de récession, quelle qu’elle soit ». Et, avait-elle ajouté : « Tout cela ne peut pas durer ».
Still Number One
J’ai souvent repensé à cette exclamation prémonitoire de Laura Shunk. Trop riches, trop gros, trop gourmands : les Américains savaient que le gueuleton ne pouvait pas durer. Dès l’élection de George Bush – acquise au prix d’une contorsion du système politique, faut-il le rappeler, et qui n’a été suivie que d’une introspection vite balayée –, la chute a commencé. Déficits, guerres, et une politique économique qui a laminé la classe moyenne. Bill Clinton avait changé l’économie mondiale. George Bush a cru pouvoir en faire autant sur le plan géostratégique en remodelant le Moyen-Orient. Une décennie a passé. La gueule-de-bois s’est éternisée. Les champions se sont mis à douter, d’eux-mêmes et de la mondialisation. Ils ne se moquent même plus de José Bové. Pendant qu’ils menaient une guerre d’arrière-garde en Irak, les concurrents ont émergé. Les infrastructures ont vieilli. Il fut un temps où l’on était épaté, à peine débarquait-on sur le territoire américain. Aujourd’hui, Européens et Asiatiques regardent avec commisération les routes, les chemins de fer,
les lignes électriques. Dans la banlieue de Washington, un gros orage suffit à provoquer des pénuries d’électricité de plusieurs jours. Les habitants commencent à s’équiper de générateurs comme dans le tiers monde. En 2004, quand George Bush a été réélu par un pays campant sur ses positions, l’US Army avait perdu de sa superbe, lesoft powerdes États-Unis était au plus bas, mais le dollar était encore l’étendard de la puissance américaine. La crise financière de 2008 a ébranlé le dernier bastion, offrant une victoire à retardement à Oussama Ben Laden, qui n’avait pas visé le World Trade Center pour rien. Le dollar est toujours hégémonique, mais presque en sursis, même si les projets de refonte du système monétaire international ont fait long feu au G20. Les Américains se sont mis à la diète. Eux qui avaient l’habitude de vivre à crédit, puisque demain – leur dit-on depuis plus de deux cents ans – ne peut être que meilleur qu’aujourd’hui, ont commencé à réduire leurs dettes. La question est maintenant de savoir comment partager un gâteau qui s’amenuise. Il y a dix ans, le Congrès débattait sur la répartition des fruits de la prospérité. Aujourd’hui, le dilemme est : à qui faire payer le déficit ? L’armée ? Les hauts revenus ? La classe moyenne ? Les étudiants ? Les compagnies pétrolières ? L’élection de novembre 2012 devra répondre à cette question. À l’extérieur, l’Amérique fait face à ce que le stratège Fareed Zakaria a appelé la « montée du reste ». L’émergence des autres : la Chine, le Brésil. À l’intérieur aussi, les « autres » montent en puissance. LesAnglosconscience de leur déclin démographique. Ils ne seront plus prennent majoritaires en 2050. Déjà, ils n’ont plus le monopole des leviers du pouvoir ; Barack Obama est le symbole qui le leur rappelle tous les jours – ce qui n’est pas du goût de tous, ne parlons pas du Tea Party. Avec un quart de la richesse mondiale, avec Facebook, Google et les instruments qui façonnent le mode de vie de la planète, les États-Unis restent Number One ; tout comme lesAnglos resteront la première des minorités. Mais il faut partager. Barack Obama n’a pas changé l’Amérique, mais l’Amérique a changé. Il est trop tôt pour juger de son bilan, et lui-même a clairement parié sur une présidence de huit ans (comme il le glissait déjà dans son discours de victoire à Chicago en 2008). Mais les instituts defact checking, qui mesurent les promesses et les réalités, lui donnent une honnête moyenne : en quatre ans, il a réalisé ou mis en route plus de la moitié de ses engagements électoraux de 2008. Un regret : qu’il n’ait pas saisi l’occasion – fournie par le Tea Party et sa revendication d’un retour aux origines de la république – pour proposer des réformes institutionnelles. Les élections de novembre 2012 risquent de reconduire des majorités différentes à la Chambre, au Sénat et à la Maison Blanche. La paralysie politique a tous risques de se poursuivre, alimentant les frustrations populaires. Le Président n’est pas le seul à préférer éviter le sujet. Aucun responsable politique n’a eu l’audace de proposer un grand chantier de rénovation des institutions. La démocratie est une notion universelle. L’Amérique l’a bercée. Si elle se grippe aux États-Unis, c’est dans le monde entier qu’elle risque d’être diminuée. D’où cette plongée dans une Amérique chaotique mais toujours Number One. PS. Et Laura, qu’est-elle devenue ? Je l’ai retrouvée récemment à Denver. Elle m’a appris que les Shunk avaient divorcé. Après les attentats du 11 septembre, John, l’ancien avocat militaire, avait irrémédiablement basculé dans le camp républicain. Laura et Adam ont fini l’université, mais pas trouvé le job que leur diplôme aurait dû leur donner. Laura n’a pas de regrets, cela dit. Elle est devenue critique gastronomique, d’abord à Denver, et maintenant à New York. Et elle a une allure de star…
I
La Maison Blanche de Barack Obama
1
Lamaison du peuple
Même François Hollande n’a pu s’empêcher d’en faire la remarque : « C’est très petit », a-t-il constaté après avoir été reçu pour la première fois dans le Bureau ovale en mai 2012. Comme lui, les visiteurs sont toujours surpris de voir à quel point la Maison Blanche est modeste. On y arrive presque sans s’en apercevoir, après avoir traversé La Fayette Square et salué le marquis français. Le comte de Rochambeau, l’allié de George Washington pendant la guerre d’Indépendance – a lui aussi sa statue sur la place. Comme Barack Obama le rappelait à Nicolas Sarkozy, sous la pluie de Cannes un jour de novembre 2011, de ses quartiers le président des États-Unis aperçoit la silhouette des illustres Français. Comparée au Congrès, qui trône sur la colline du Capitole, la résidence du président des États-Unis – qui est aussi son bureau – ne paie pas de mine. Mais le bâtiment, qui date de 1792, atteste de la hiérarchie des pouvoirs telle que la conçurent les Pères fondateurs après leur révolution contre la Couronne britannique. George Washington, Thomas Jefferson, James Madison et leurs camarades ne craignaient rien tant que le rétablissement de la monarchie. Ils firent tout pour créer un système institutionnel dont les branches s’équilibrent, ou, comme le disent les critiques, se neutralisent. C’est le fameux modèle deschecks and balances. Il a fait merveille pendant deux siècles mais, à l’épreuve d e la mondialisation, du terrorisme et des communications instantanées, il a parfois l’air de s’essouffler. er Le Congrès occupe l’article I de la Constitution. C’est lui qui a la prééminence dans les institutions, lui qui tient les cordons de la bourse, qui a l’initiative des lois. Le Président est prié de rester à sa place. Même la nomination des membres de son administration doit obtenir « l’avis et l’assentiment » du Sénat. Par précaution, les Fondateurs ont aussi décidé que les prétendants à la Maison Blanche devraient avoir au moins 35 ans, que nul Président ne pourrait imposer sa dynastie – à moins que sa progéniture ait fait ses preuves. Quand John Quincy Adams, le sixième président – fils de John Adams, successeur de Washington – fut élu, il avait 58 ans et il avait été ministre et ambassadeur. George W. Bush fut le deuxième exemple dynastique de l’histoire américaine, avec le succès que l’on sait. 1 L’adresse officielle de la Maison Blanche est 1600, Pennsylvania Avenue. Un hommage de l’architecte de Washington, le Français Pierre Charles L’Enfant, à l’État de Pennsylvanie, dont la ville-phare, Philadelphie, avait accepté de céder son rang de capitale au profit de la nouvelle « cité fédérale ». Côté nord, Lafayette Square est appelée la « place du Peuple ». C’est là que se tiennent les manifestations. On y croise des Tibétains, des écologistes, des postiers en grève de la faim, selon l’actualité du jour. À l’automne 2011, Occupy Wall Street s’est installé à quelques « blocs », sur McPherson Square. Pendant des mois, la police n’a pas bougé. Les campeurs de la capitale ont été les derniers du pays à être délogés, trois mois après leurs camarades de New York, et l’éviction a été précédée d’auditions au Congrès. À Washington, encore plus qu’ailleurs, les autorités sont tenues de respecter le droit constitutionnel à « adresser des pétitions au gouvernement pour le redressement de leurs griefs ». La façade sud de la Maison Blanche ouvre sur la promenade de 3 kilomètres qui retrace l’histoire américaine : le National Mall. Du Bureau ovale, le président des États-Unis peut voir le monument de George Washington, un obélisque qui devait être l’édifice le plus haut du monde mais 2 qu’il fallut tant d’années pour achever qu’il fut détrôné par la tour Eiffel . Et un peu plus loin, alangui sur un bassin, le monument de Thomas Jefferson. Celui-là est d’une tout autre facture, aussi rond et harmonieux que l’autre est revêche et pointu. Jefferson était le décentralisateur en chef, un homme de lettres que n’effrayaient pas les excès révolutionnaires. Washington est resté le « père de la nation ». Austère, immense, réservé, mais fédérateur et partisan d’un gouvernement qui tienne son rang. Le troisième géant, Alexander Hamilton, le « père » du capitalisme américain, ne possède qu’une modeste statue, dans la cour du secrétariat au Trésor. C’est pourtant lui qui a obtenu – contre Jefferson – la consolidation de la dette de guerre, transformant les treize premières colonies en un État véritablement fédéral. La bagarre originelle n’a jamais cessé. Entre les partisans du marché et les tenants du rôle de l’État, l’affrontement se poursuit depuis plus de deux cents ans. Aujourd’hui, Thomas Jefferson se trouverait probablement à la tête des protestations du Tea Party contre lebig government. Les militants en tricorne lui vouent d’ailleurs une dévotion totale. L’un des aphorismes
de l’auteur de la Déclaration d’indépendance figure sur toutes les pages Facebook des extrémistes : « L’arbre de la liberté doit être arrosé de temps à autre du sang des patriotes et des tyrans. » La Maison Blanche, comme le Capitole, a été construite par des esclaves. Quand Barack Obama est entré en fonctions, la presse a fait état de cette information, avec désinvolture, comme si tout le monde le savait. Comme si la contribution des esclaves à la construction du pays n’avait jamais fait l’objet d’une reconnaissance historique, nationale – ne parlons pas de réparations. Les médias ont présenté des gravures d’époque, interrogé des historiens noirs. Les tabous étaient levés ; le poids de l’esclavage allégé, la page de la honte se tournait. L’« union plus parfaite », inscrite dans le préambule de la Constitution, paraissait moins inaccessible. Obama était l’accomplissement du destin américain. « Certains disaient que nous avions mis la barre trop haut… Que ce jour 3 n’arriverait jamais … » Un an avant ce moment historique, un passage discret avait été découvert à Philadelphie. C’était celui que George Washington utilisait pour faire entrer et sortir ses esclaves deux fois par an (Philadelphie, terre de quakers, accordait la liberté à ceux qui y restaient plus de six mois). À sa mort, le premier président possédait 124 esclaves (qu’il libéra). Parmi les Fondateurs, un seul n’a jamais eu d’esclaves : John Adams, le deuxième président, un avocat du Massachusetts. Un seul, Alexander Hamilton, un « immigré » de la Caraïbe, a laissé le souvenir d’un homme sans préjugés racistes. Thomas Jefferson était le plus tortueux. Il entretenait plus d’une centaine d’esclaves sur sa plantation de Monticello, mais il avait organisé le domaine de sorte que les visiteurs les voient à peine. Le sujet le tourmentait beaucoup. Il estimait que les esclaves pouvaient être autorisés à lire. Mais pas à écrire, ce qui pourrait les aider à se fabriquer de faux papiers. Jefferson, auteur des mots définitifs de la Déclaration d’indépendance sur l’égalité de tous les hommes, ne croyait pas à l’intégration. Il pensait que les Blancs ne perdraient jamais leurs préjugés et que les Noirs ne pardonneraient jamais les traitements qui leur avaient été infligés. Pour éviter un bain de sang, il préconisait la ségrégation ou, mieux, le retour des esclaves dans leurs contrées d’origine. Avec sa précision habituelle, il avait calculé le nombre de bateaux qui seraient nécessaires pour organiser tous ces « rapatriements ». Il en faudrait au moins cinquante, pensait-il, pour les enfants d’esclaves nés chaque année. Barack Obama reprend souvent l’expression d’« union plus parfaite ». Il s’inscrit dans la lignée de ceux qui pensent que les Fondateurs auraient voulu interdire l’esclavage mais préférèrent renoncer devant l’hostilité de leurs contemporains et le risque de sécession. La Caroline du Sud, par exemple, qui était peuplée à 60 % d’esclaves, menaçait de quitter l’Union si l’État fédéral se mêlait de réglementer la traite. Pour tenir compte de cette opposition, les auteurs de la Constitution ont passé des compromis dont le pays se ressent encore aujourd’hui : entre le Nord et le Sud ; entre les petits États et les « gros ». Dans ses écrits, Barack Obama dit aussi comprendre le point de vue de ceux qui pensent que le compromis fondamental sur lequel est fondée la nation américaine est un « pacte du diable ». La Constitution est ainsi faite que non seulement elle n’a pas interdit l’esclavage, mais elle a incité les États du Sud à l’étendre. Plus ils comptaient d’esclaves, plus ils obtenaient de sièges de représentants au Congrès (même si un esclave ne comptait que pour 3/5 d’un habitant blanc). Entre les deux, « il me reste Lincoln », explique Barack Obama. Lincoln, le président abolitionniste, l’homme qui n’a pas hésité à entrer en guerre, un républicain, « dont le pragmatisme nous troublerait aujourd’hui ». Lincoln, le seizième président, possède lui aussi son monument à Washington. C’est là que Martin Luther King est venu le 28 août 1963 prononcer son discours sur le « rêve » d’un monde multiracial. Là que Barack Obama a fêté sa victoire par un concert géant, la veille de son investiture. Deux cents ans, pratiquement jour pour jour, après la naissance d’Abraham Lincoln.
1n’a pris son nom qu’en 1901, après avoir été repeinte.. Elle 2. Il n’a été fini qu’en 1885, plus de cent ans après le début du projet. 3Obama, discours de victoire à Chicago le 4 novembre 2008.. Barack
2
Président culte
Les Américains ont un vrai culte pour leurs présidents. Ils les numérotent (Obama est le quarante-quatrième), les passent au microscope, les classent, du meilleur au moins bon (de l’avis général, le pire a été James Buchanan, prédécesseur de Lincoln, qui se trouve aussi avoir été l’unique célibataire des quarante-quatre ou, selon certains, le premier président gay). Il est vrai que l’Amérique a inventé la fonction, pour ainsi dire. Avant George Washington, le monde moderne n’avait connu ni république de cette taille ni président. Washington était un gentleman provincial, orphelin de père à l’âge de 11 ans, qui était parti faire le coup de feu dans le Wild West de l’époque, l’Ohio. Contrairement à ses cofondateurs, il n’avait pas fait beaucoup d’études et il dut se débrouiller sansjob description. Il avait des tendances monarchiques, aimait à recevoir les épouses pour le thé. Mais il souffrait de complexes. En 1780, il refusa l’invitation de Lafayette à se rendre en France : ne parlant pas français, il avait peur d’être pris en défaut de dignité. Pétrifié par ses responsabilités, il ne laissait rien paraître. Ses officiers ont raconté qu’il se gardait même de rire en public. Le Sénat débattit des semaines sur le titre qui lui serait donné. John Adams, qui avait des visées sur le poste, penchait pour « Sa Haute Puissance le Président des États-Unis et Protecteur de leurs libertés ». James Madison, futur numéro 4, a mis fin aux élucubrations et fait adopter le titreMister President. La formule est restée. Depuis, le président américain est ce mélange de demi-dieu et de serviteur du peuple : un « citoyen chargé d’administrer le gouvernement exécutif des États-Unis », comme l’a écrit Washington dans son discours d’adieu de 1796. Tous les ans, ce discours continue à être lu au Sénat le 14 décembre – date de sa mort – par un démocrate ou un républicain en alternance. Le Congrès entend rendre hommage au vainqueur militaire qui, fait sans précédent à son époque, ne chercha jamais à devenir roi, proconsul ou empereur.
Non-idéologue pratiquant
Aussitôt élu, le Président ne s’appartient plus. La fanfare militaire conclut chacune de ses apparitions d’une musique de kermesse (Hail to the Chief). Une escorte de dix à quarante véhicules le suit dès qu’il sort de la Maison Blanche : police locale, équipe antibombes, forces spéciales, service secret, presse, médecin, ambulance. Sans oublier la deuxième Cadillac blindée qui sert de leurre. « Michelle est toujours embarrassée quand elle sort avec moi. Elle se moque parce que l’escorte traîne derrière moi pendant un kilomètre. Avec l’ambulance, la locomotive, le traîneau à chiens », plaisantait le Président en septembre 2009, alors que son épouse avait réussi à se rendre incognito – mais en solo – au grand magasin Target. Autant que les décisions politiques, ce qui passionne vraiment les commentateurs, c’est l’homme. Comment réagit-il ? A-t-il les nerfs ? La fibre ? Où s’inscrit-il dans la continuité historique ? Est-il plus Roosevelt ou Lincoln ? Carter ? Le programme du candidat n’a pas une importance prépondérante. C’est surtout un homme que l’on élit. On va lui confier les clés du pays pour quatre ans, on veut savoir s’il tiendra le choc lorsqu’il sera confronté à des circonstances auxquelles aucune plate-forme ne l’a préparé. La campagne sert à tester sa résistance au stress et aux attaques. La presse s’autorise toutes les incursions dans sa biographie. Le public est en droit de tout connaître de sa personnalité. Barack Obama, plus encore que ses prédécesseurs, est un défi pour les commentateurs. Quatre ans après son irruption sur la scène médiatique, ils continuent à parler de l’« énigme Obama ». À chercher des étiquettes. Réaliste ? Pragmatique ? Idéalistico-réaliste ? « Conséquentialiste », comme l’a dit un spécialiste d’affaires étrangères ? Président « nuancé » ? Pas assez indigné ? « Un non-idéologue pratiquant », a résumé l’un de ceux qui le connaissent le mieux, son conseiller politique David Axelrod. S’il fallait retenir une définition, ce pourrait être celle qu’il a lui-même donnée : hérétique. 1 L’expression figure dans son livre . Barack Obama raconte une réunion à Chicago au début des années 1990. La ville a élu pour la première fois un maire noir. Et la communauté afro-américaine
n’a pas envie d’entendre que le remplacement d’un Blanc par un Noir au conseil de quartier ne réglera pas automatiquement ses problèmes. « En politique, comme en religion, le pouvoir réside dans la certitude, analyse Barack Obama. C’est là que j’ai réalisé que j’étais un hérétique. Ou pire, car même un hérétique doit croire en quelque chose, ne serait-ce qu’en l’authenticité de ses propres doutes. »
En retrait
L’ancien président de laHarvard Law Review est souvent critiqué pour sa distance. La marée noire dans le golfe du Mexique, en avril 2011, déclencha dans le pays une grande discussion sur l’homme Obama. Le Président avait tout de suite compris la portée du désastre, mais il n’avait pas assez reflété la psychologie nationale. Il n’avait pas manifesté assez de passion, d’émotion, d’agitation. « Les gens veulent qu’il fasse les gestes de théâtre qui conviennent afin de voir leurs propres émotions sur la scène publique, expliquait David Brooks, le chroniqueur duNew York Times. Ils veulent le rendre responsable de choses sur lesquelles ils savent qu’il n’a pas de contrôle. » Barack Obama ne montrait aucun signe de colère. Au point que le cinéaste Spike Lee finit par s’impatienter : « Pour une fois, explosez ! » Pas le genre d’Obama. Le chroniqueur Jonathan Capehart a expliqué pourquoi dans leWashington Post. « Nous, les Afro-Américains, apprenons très jeunes à contenir nos émotions afin de ne pas apparaître menaçants ni de donner des motifs de douter de notre capacité à effectuer notre travail. » Avec retard, le Président a tenté de corriger l’impression donnée. Il est retourné en Louisiane, il a fait les gestes destinés aux caméras. Il s’est accroupi sur le sable de Gran Isle, sur la côte de la Louisiane, pour observer quelques pastilles de goudron (mais, comme à sa première visite, la marée noire dans sa version gluante n’était pas au rendez-vous). Il a tenté quelques mots personnels. Évoqué sa fille Malia, qui avait passé son nez à la porte de la salle de bains, alors qu’il se rasait : « Alors, tu as bouché le trou, daddy ? » L’image du rasoir était assez peu « présidentielle ». L’anecdote est tombée à plat. Curieusement, quand Obama veut manifester sa proximité avec la population, il convoque ses enfants. Au point que Tom Friedman, duNew York Times, a proposé d’inverser les rôles :« Malia for president »En Louisiane, il a rassuré les élus mais la population est restée déçue qu’il ne s’arrête même pas pour serrer des mains. « Ici, les gens sont émotifs. S’il veut les toucher, il faut qu’il montre de l’émotion », disait Bennie Ford, une habitante des bayous. Même incompréhension sous la plume de la chroniqueuse duNew York Times, Maureen Dowd : « Une nouvelle fois, il a sciemment et inexplicablement résisté à remplir une tâche qui fait partie de son travail : être un prisme dans les moments de peur et de fierté. Refléter le sentiment des Américains, montrer qu’il les comprend. » Pour la journaliste, Barack Obama « méprise l’aspect paternel de la Présidence ». Or, c’est une 2 dimension essentielle de la fonction depuis Washington, le père de la nation .
No Clinton
De toute évidence, Barack Obama n’est pas Clinton. Bill Clinton (alias « 42 ») est réputé pour sa faculté d’empathie. Sa réponse de 1992 à un chômeur – « Je ressens votre douleur » («I feel your pain– est devenue une expression ») populaire. Clinton ne fait qu’un avec l’auditeur, même quand il parle de l’état de l’économie. « J’aimerais vous y voir, aux manettes d’une locomotive lancée dans une pente à 300 kilomètres/heure, et l’arrêter en 10 secondes ! » Barack Obama répugne à mettre en scène sa sensibilité. Selon les confidences de son entourage a uNational Journal, il ne dévoile rien et, s’il aime à prendre l’avis de tous ses collaborateurs, y compris ceux qui ne sont pas préparés à le donner, il ne communique pas facilement le sien. Il est d’humeur égale, « jamais trop animé, jamais trop abattu ». Certains stratèges estiment que ce manque d’empathie peut créer un problème. Les cols bleus ne se reconnaissent pas en lui. « Pour les Américains, il y a une composante émotionnelle dans la Présidence », explique le professeur Stephen Wayne, auteur d’un livre sur « Obama pour et contre 3 lui-même » . « Ils aiment que leur président ait une connexion avec eux, mais aussi des qualités hors du commun. Il faut qu’il soit comme eux, en un peu meilleur. »