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Anodines

De
80 pages

Une victime de viol en France toutes les sept minutes ? Dix par heure ? Deux cent cinquante par jour ? Comment savoir puisque beaucoup se taisent ?

Et il ne se passe rien ? Tout le monde ne se mobilise pas ? Pourquoi ?

Anodines ! À part les victimes, personne ou presque n’a conscience que cette effraction de l’intime dégrade l’estime de soi, détruit les relations avec les proches, mite le tissu social et, parfois, rend fou. Les agressés – surtout des femmes – ont honte, ne trouvent pas les mots, ne savent comment braver les tabous, comment être entendus, reconnus dans leur blessure, soignés.

Anodines ! Vu la banalisation de tant de souffrances...

Anodines, récit de l’enquête menée par Lucie à la suite de la mort violente de sa mère. Pourquoi est-elle morte ? Qui l’a tuée ? Quels mots pour ce crime ?


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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-07138-8

 

© Edilivre, 2017

Du même auteur

Du même auteur :

Les petits-enfants de Germinal, Les récoltes du siècle futur…

Bruno Leprince, 2013

Sous le pseudonyme de Maria Ivik,

Aide Sociale à l’Enfance, la redoutable sollicitude

L’Harmattan, 1998.

Exergue

 

 

Pour Loreleï, Tania, Delphine, Gaëlle, Sonia,

en mémoire de N. Léman

« L’ignorance est la nuit qui commence l’abîme. »

Victor Hugo – Les Quatre vents de l’esprit,
I, 24-1881

« Tous les tueurs n’ont pas une lame de boucher à la main.

Il est des douleurs qui assassinent en silence. »

Fatou Diome – Inassouvies, nos vies – 2008

Anodines

 

 

Meurtre. Mort violente. Homicide. Crime. Chaos.

Zébrure dans l’espace mental du proche, de celui, celle, qui aime

Avant / après

Pour les autres, c’est un fait divers. Pour elle, Lucie, sa mère est morte. De la manière la plus brutale, la plus radicale. Sans mots.

Motif 1 : l’entrée carrée et blanche. Posé sur l’étagère contre le seul mur, le téléphone sonne. Dans le combiné, elle entend la voix de son père, entend l’irrémédiable.

Elle ne sait plus quels mots, elle ne sait que le tranchant. Lancée comme une toupie, elle part heurter les autres pans, portes ou montants, se reprend, blanche, sans voix, cherche le souffle, hachée.

Enfile une contenance.

Motif 2 : la morgue impersonnelle. Sa mère sur un brancard. Belle statue froide. Etrangère. Lucie l’embrasse. C’est son premier cadavre. Elle a vingt-cinq ans. Le corps de sa mère n’est pas apprêté. Sous les lèvres de Lucie, le front, les joues, glacés. L’irréversible enfle, occupe tout l’espace de ses perceptions.

Motif 3 : cimetière de banlieue, neutre, vaste. Les obsèques. Grand soleil froid de novembre, arbres déshabillés. Les immeubles, non loin, le bruit de la circulation. Quelques personnes, peu. Le pope. Leurs chants, si ténus en contrepoint. Cérémonie sobre, rapide. Eux, les très proches, tassés, accablés.

Motif 4 : l’appartement perché au onzième étage. Elle y étouffe. Les insomnies. La lancinante question « pourquoi ? » la réveille en sursaut dès qu’elle s’abandonne. La cigarette allumée, dérisoire fanal dans sa nuit. Pourquoi ? Et qui ? Qui ? Cet appartement l’oppresse. Elle l’a visité de nuit. L’automne, après le boulot, il fait déjà sombre. L’agent immobilier a prétexté l’électricité coupée et allumé une lampe de poche, l’espace semblait intéressant, le loyer accessible, l’urgence était là : expulsés du précédent mis en vente, ressources insuffisantes pour l’acheter, bébé attendu prochainement. Elle a signé. Est revenue de jour avec la clef. A vu. Papier peint rouge foncé, grosses roses jaune d’or, feuillage vert. De bonne qualité, certes. Hideux. Son compagnon et elle viennent d’aménager. La nuit, inlassablement, ses yeux suivent les rayures du papier peint du plafond, jaune d’or, rouge, vert, choisi par les propriétaires pour l’harmonie avec les murs. Oppressant. Elle se réfugie à la cuisine. Les cafards trottent derrière le chauffe-eau. Ecœurée, elle repart entre les fleurs. Il faudrait mettre du clair, assainir, changer ce papier peint, préparer la chambre du petit. Elle n’a aucune énergie. Elle souffre. Corps lardé de coups de couteaux, haché menu comme les oignons, épluché à vif comme une orange, viscères broyés, membres tendus, respiration empêchée. Le bébé dans le ventre s’affole, sarabande, Lucie rallume une clope.

Pourquoi ?

Le soir du meurtre, la police a emmené son père, constaté que son état de santé interdisait de voir en lui un assassin plausible, conclu au suicide de sa mère.

Lucie ne peut l’admettre. Sa mère était si heureuse de l’arrivée prochaine du bébé. Elle prenait soin d’elle, avait acheté des vêtements neufs, entrepris une psychothérapie, faisait des projets. Décidément, ça ne colle pas. Mais qui ? Pourquoi ?

Alentour, on minimise, on ne peut pas entendre sa peine, parler de son chagrin, on moralise « Secoue-toi, ça va passer. » Mais justement, elle l’est toute, secouée, bouleversée, tourneboulée, chahutée. Doublement. Enceinte de six mois. Premier enfant. C’est là qu’elle a compris le coup du quant-à-soi. Enfile-le, tais-toi, personne ne peut t’entendre, garde tes questions, ils ne savent pas quoi en faire, l’impuissance les met mal à l’aise. Tais-toi. Certains mots dérangent, il ne faut pas les dire, sinon on ne te veut plus. Mets un couvercle sur ta peine et vis. Comme tu peux.

Motif 5 : ellipse. Trente ans. Plusieurs lieux. Tout un monde. Son monde.

Le bébé a fini par sortir de son ventre. Puis son frère. Puis sa sœur. Tétées, couches, areus, pleurs, premiers mots, rires, émerveillement… jouissance absolue de leur totale confiance, immense responsabilité. Vie de femme libérée, tâches partagées avec le compagnon : laver, étendre, plier le linge, cuisiner, remplir, laver, ranger les assiettes, balayer, nettoyer, ordonner, lire des histoires, faire des câlins, gronder, endormir, tant d’amour, se lever la nuit, tant de rires qui sonnent comme autant de triomphes de la vie, soigner, conduire à l’école, accompagner, converser. Douceur, bousculades, odeur de lait des bébés, d’oignons ou de vanille. Le bonheur.

Les femmes étant sorties de leur aliénation millénaire, remplir le reste de ses journées d’une activité ludique et rémunérée, emploi qualifié, passion professionnelle. La nuit, les bras tendres du compagnon, elle, recrue de fatigue. Journées – et nuits – comblées. Pas d’interstices. Le temps bourré. Le bonheur. Mais toujours, dans son cerveau, dans son être, ce trou noir, cette question sans réponse : pourquoi ? Et qui ? L’impression, souvent, de l’équilibre instable sur un fil.

A présent, Lucie a presque le même âge que sa mère au moment de sa mort et ses enfants sont adultes.

Motif 6 : maison en travaux, carrelage écru, cartons posés par terre. Pause : une plage de temps immense, deux mois pour elle seule, sans obligations professionnelles ou familiales. Déboussolée par cette vacuité inhabituelle, Lucie entreprend. Quoi au juste ? Elle ne sait pas vraiment. Exploration ? Rapprochement avec sa mère ? Celle-ci lui a tant manqué. Tentative de réponse à LA question ?

Sa mère écrivait sans cesse. Une autobiographie rapportant les événements marquant de sa vie, ce qu’elle ressentait, comment elle se percevait. Ses rapports avec les autres, sa famille, son entourage, les hommes. Lucie a trainé partout avec elle, dans tous ses déménagements, ces amas de feuilles, ce fatras, doit-elle préciser : en vrac, tentatives de narration, lettres, feuillets barrés, parties cerclées de rouge, feuilles épaisses et lisibles multipliées en quatre ou cinq exemplaires par le carbone sur des clones en papier pelure. Le tout entassé dans des grosses chemises à élastique au rouge défraîchi. Elles-mêmes dans des cartons tassés aux angles à force de transbordement.

Lucie est entrée dans la marée des mots. A contre-courant. Pas de fil conducteur. Ressassements. Vétilles. Les relations des femmes au travail, leurs mesquineries. Notations sur les allures. Son grand-oncle et sa grand-tante dans leur salon de coiffure. La sœur de sa mère. Leur difficile cohabitation. Les soldats américains à la libération et son emploi de dactylo-traductrice auprès d’eux. Pas d’ordre logique ni chronologique. Des milliers de pages. Sa piété filiale prend un rude coup. Tentation d’arrêter. Questionnement sur ce mot « piété ». Au prétexte de son attachement trop brutalement rompu, n’est-elle pas en train d’adopter une attitude chimérique, désespérée, pour sortir du labyrinthe où le meurtre l’a enfermée ? Peut-elle trouver une piste dans ces milliers de signes noirs ? La tentation de renoncer est forte. Mai éclate de douceur, elle pourrait se prélasser dans une chaise longue avec un bon livre, humer les arbustes en fleurs, écouter les oiseaux et les insectes, mitonner des petits plats savoureux pour son compagnon, s’attaquer au raccommodage en retard. Pourquoi s’entêter ? Sur le sol carrelé, le carton fatigué dégueule ses chemises rouge fané et invite au découragement.

Elle se prépare un café, attrape une nouvelle liasse et s’installe sur la terrasse. Récit d’un voyage idyllique. Les yeux distraits, elle parcourt négligemment les lignes. Long développement sur le bonheur parfait, minutieuses descriptions de la nature en plénitude estivale, ivresse de la découverte avec l’homme aimé. Epoque de l’après-guerre. Tant d’épreuves. Et soudain cette rencontre, cet homme, que sa mère nomme Yves, plus âgé qu’elle et si tendre. Soucieux de son bien-être, protecteur. Il l’emmène vers le sud, vers la mer de sa toute petite enfance. Mer Méditerranée qu’elle n’a pas revue depuis que ses parents ont quitté Nice pour Paris, chassés par le chômage massif des années trente. Emerveillement de sortir de la grisaille, de la violence, de la mort pour aller vers l’opulence de la vie. Confiance retrouvée… Lucie jubile du plaisir de vivre exprimé.

Comment était-il, cet homme ?

« Tu es apparu, différent des autres, avec ton respect, ta conduite désintéressée. J’étais si flattée, si fière d’être l’amie d’un adulte. J’avais vingt ans. En me retournant, je voyais tout à coup ton sourire fleurissant en haut de ta haute silhouette. Ton sourire était comme un soleil. »

Lucie se plaît à imaginer que sa mère décrit son père, apparu comme un astre bienveillant dans son ciel morose et solitaire de l’après-guerre. Réconciliée et tranquille dans la jouissance de ses vacances printanières, elle poursuit sa lecture avec plus d’attention.

Tu dis « Nous allons nous arrêter au port. » Au garçon frisé du guichet, tu demandes deux billets pour les Iles d’or. « Le Levant ? interroge le garçon. Oui, pour le Levant, deux. » Levant, soleil levant… J’ai demandé : « Une île ? En riant tu as répondu : Tu vas vers la plus formidable découverte de ta vie, quelque chose d’insoupçonnable. » En mer, il fait presque froid après la chaleur du Lavandou. Tu mets ta veste sur mes épaules, tu souris, tu es bon.

Un port. Nous accostons. Une épave noire coupe le port en deux, pittoresque. Je suis exaltée par mon premier vrai voyage. Que veux-tu me faire découvrir ? Les barques aux couleurs claires ? Les hommes, jambes pendantes, assis sur l’embarcadère ? Sans hâte, ils cuisent, les regards égarés sur la flottille d’embarcations. Tout à coup, j’aperçois une femme entièrement nue. « Non, me dis-je, ce n’est pas possible. » En dessous de son visage, joli, il y a vraiment deux seins nus, longs, bruns. Je ne rêve pas. Je tourne la tête vers toi, tu la regardes avec indiscrétion, ça me fait un peu mal. « C’est amusant, dis-tu, tu es bien étonnée mon petit chéri ? » Nous accostons. Tu m’entraînes sur un chemin poussiéreux qui monte. Un homme nu vient à notre rencontre, il est tellement vieux et brun qu’il paraît couvert d’écorce. Un autre homme nu le suit. Je ne sais pas très bien ce que j’éprouve et ce que je dois penser. Trop entièrement nouveau, inconcevable. Peut-être un genre de vie libéré des entraves et heureux ?

Mais rester dans cet endroit étrange m’inspire une forme de dégoût. Tu as poussé une porte et nous sommes dans un jardin dont l’odeur forte nous enveloppe. Une Eve au corps extraordinaire est assise, à ses pieds un homme nu, au sexe rigide. Je me sens bafouée. La mer paraît d’argent bleu, le soir est tombé vite. La nudité m’a toujours paru une pratique interdite. « Le bal des nudistes, tu te représentes les contacts ? m’interroges-tu. » Oui, je me représente – répugnant – et me tais.

Nous sommes couchés dans un grand lit, nous tournant le dos. Quelque chose de notre relation est abîmé et je suis triste, si triste. »

Il s’agit bien de farniente ! Des adjectifs que Lucie avait repérés ça et là sans leur donner de sens reviennent dans sa mémoire : « frelatée »… « souillée »… « impure »… « diminuée »… « tarie »… « flétrie »… employés par sa mère pour se qualifier, opposés à « pure »… « innocente »… « chaste »… « pudique »… renvoyant à un avant dont elle ne parvient pas à cerner la limite. Tous sens éveillés, la voici en chasse. D’autres mots l’avaient troublée : « vulgarité »… « bassesse »… « grossièreté »… « lamentables éléments femelles déchaînés »… et ce qui s’applique à la sexualité : « répugnant »… « dégoûtant »… « seul le vice allumait ses yeux »… sans qu’elle sache à quoi les référer.

Lucie s’oblige à considérer sa mère comme une femme, avec une sexualité de femme. A confronter son vécu à celui de sa mère. Elle part en quête, trie, élimine les redondances, remet en ordre, reconstitue, comme elle peut.

Prend conscience.

Il ne faut pas croire que c’était si lisse. Un rabâchage. Lassant. Répétitif. D’où elle extrait des mots qui font sens. Sa mère raconte la vie dans l’île naturiste, l’excitation d’Yves quand des hommes la regardent, son regard concupiscent sur les femmes. Et son sentiment qu’il l’a manipulée, qu’il a profité de sa jeunesse, de son inexpérience, de sa solitude pour lui faire miroiter le grand amour et l’entraîner, sans lui demander son avis, à partager ce qu’elle appelle « son vice ».

« Je suis très gênée, je suis restée pareille...