Apathie libérale avancée (inédit). et autres textes critiques (1961-1985) (L
288 pages
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Apathie libérale avancée (inédit). et autres textes critiques (1961-1985) (L')

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Description

Textes critiquesFrançois Châtelet a été le témoin et l’acteur d’une période exceptionnelle de la vie intellectuelle française. Ce volume rassemble les principaux textes critiques que, entre 1961 et 1985, il consacra aux travaux les plus marquants de cette époque, portant un regard d’une extraordinaire acuité, enthousiaste ou corrosif, sur les œuvres qui allaient devenir nos classiques – Sartre, Lacan, Foucault, Derrida, Althusser, Bachelard, Lévi-Strauss, Deleuze, etc. –, comme sur celles qui les irriguaient – Marx, Freud, Nietzsche ou Heidegger.À la croisée de ses propres recherches, des polémiques dans lesquelles il était engagé, des causes qu’il défendait, son « activité journalistique » s’est affirmée comme une défense de la philosophie qu’il pensait indissociable d’une critique de la philosophie. François Châtelet (1925-1985)Historien de la philosophie, philosophe politique et penseur de l’histoire, il est notamment l’auteur, au Seuil, de La Naissance de l’histoire et d’Une histoire de la raison.

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Publié par
Date de parution 12 novembre 2015
Nombre de lectures 11
EAN13 9782757851777
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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couverture

Du même auteur

AUX MÊMES ÉDITIONS

Mort des beaux-arts

Suivi d’une postface intitulée

Lettre de la main gauche

(en collab. avec J. Galard)

« Combats », 1971

 

Une histoire de la raison

Entretiens avec Émile Noël

« Points Sciences » no 81, 1992

 

Hegel

« Écrivains de toujours », 1968, 1994

 

La Naissance de l’histoire

« Points Essais », 2 vol., no 322 et 323, 1996

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

Périclès

Le Club français du livre, 1960

Complexe, « Le Temps et les Hommes », 1982

rééd. sous le titre

Périclès et son siècle

« Historiques », 1990

 

Logos et praxis

Recherches sur la signification théorique du marxisme

Société d’édition d’enseignement supérieur, 1961

Hermann, « Philosophie », 2009

 

Platon

Gallimard, « Idées », 1965

et « Folio Essais », 1989

 

La Philosophie des professeurs

Grasset, 1970

Histoire de la philosophie

Idées et doctrines

(dir., 8 volumes)

Hachette, 1972-1973

et « Pluriel », 1999-2000

 

La Révolution sans modèle

(en collab. avec G. Lapouge et O. Revault d’Allonnes)

La Haye, Mouton, 1974

 

Les Marxistes et la Politique

(en collab. avec E. Pisier-Kouchner

et J.-M. Vincent)

PUF, « Thémis », 1975

 

Les Années de démolition

Hallier, 1975

 

Chronique des idées perdues

Conversations avec André Akoun

Stock, 1977

 

Questions, objections

(recueil d’articles commentés)

Denöel, « Médiations », 1979

 

Manifeste du Parti communiste

(présentation et commentaire)

Pédagogie moderne, 1981

 

Les Conceptions politiques du XXe siècle

(en collab. avec E. Pisier-Kouchner)

PUF, « Thémis », 1984

 

Histoire des idées politiques

(dir. en collab. avec O. Duhamel

et E. Pisier-Kouchner)

PUF, 1986, 1995

et « Mémentos Thémis », 1998

et « Quadrige », 2004, 2012

 

 

Éditions Points

image Le catalogue complet de nos collections est sur Le Cercle Points, ainsi que des interviews de vos auteurs préférés, des jeux-concours, des conseils de lecture, des extraits en avant-première…

 

www.lecerclepoints.com

Collection Points Essais

652. Où est passé l’avenir ?, par Marc Augé

653. L’Autre Société, par Jacques Généreux

654. Petit Traité d’histoire des religions, par Frédéric Lenoir

655. La Profondeur des sexes, par Fabrice Hadjadj

656. Les Sources de la honte, par Vincent de Gaulejac

657. L’Avenir d’une illusion, par Sigmund Freud

658. Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci par Sigmund Freud

659. Comprendre la géopolitique, par Frédéric Encel

660. Philosophie arabe textes choisis et présentés par Pauline Koetschet

661. Nouvelles Mythologies, sous la direction de Jérôme Garcin

662. L’Écran global, par Gilles Lipovetsky et Jean Serroy

663. De l’universel, par François Jullien

664. L’Âme insurgée, par Armel Guerne

665. La Raison dans l’histoire, par Friedrich Hegel

666. Hegel, textes choisis et présentés par Olivier Tinland

667. La Grande Conversion numérique, par Milad Doueihi

668. La Grande Régression, par Jacques Généreux

669. Faut-il pendre les architectes ?, par Philippe Trétiack

670. Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, par Hervé Kempf

671. Mon chemin, par Edgar Morin

672. Bardadrac, par Gérard Genette

673. Sur le rêve, par Sigmund Freud

674. Claude Lévi-Strauss et l’anthropologie structurale par Marcel Hénaff

675. L’Expérience totalitaire. La signature humaine 1 par Tzvetan Todorov

676. Manuel de survie des dîners en ville par Sven Ortoli et Michel Eltchaninoff

677. Casanova, l’homme qui aimait vraiment les femmes par Lydia Flem

678. Journal de deuil, par Roland Barthes

679. La Sainte Ignorance, par Olivier Roy

680. La Construction de soi par Alexandre Jollien

681. Tableaux de famille, par Bernard Lahire

682. Tibet, une autre modernité par Jean-Pierre Barou et Sylvie Crossman

683. D’après Foucault par Philippe Artières et Mathieu Potte-Bonneville

684. Vivre seuls ensemble. La signature humaine 2 par Tzvetan Todorov

685. L’Homme Moïse et la Religion monothéiste par Sigmund Freud

686. Trois Essais sur la théorie de la sexualité par Sigmund Freud

687. Pourquoi le christianisme fait scandale, par Jean-Pierre Denis

688. Dictionnaire des mots français d’origine arabe par Salah Guemriche

689. Oublier le temps, par Peter Brook

690. Art et figures de la réussite, par Baltasar Gracián

691. Des genres et des œuvres, par Gérard Genette

692. Figures de l’immanence, par François Jullien

693. Risquer la liberté, par Fabrice Midal

694. Le Pouvoir des commencements par Myrian Revault d’Allonnes

695. Le Monde moderne et la Condition juive, par Edgar Morin

696. Purifier et détruire, par Jacques Semelin

697. De l’éducation, par Jean Jaurès

698. Musicophilia, par Oliver Sacks

699. Cinq Conférences sur la psychanalyse, par Sigmund Freud

700. L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, par Hervé Kempf

701. Le Silence des bêtes, par Elisabeth de Fontenay

702. Injustices, par François Dubet

703. Le Déni des cultures, par Hugues Lagrange

704. Le Rabbin et le Cardinal par Gilles Bernheim et Philippe Barbarin

705. Le Métier d’homme, par Alexandre Jollien

706. Le Conflit des interprétations, par Paul Ricœur

707. La Société des égaux, par Pierre Rosanvallon

708. Après la crise, par Alain Touraine

709. Zeugma, par Marc-Alain Ouaknin

710. L’Orientalisme, par Edward W. Said

711. Un sage est sans idée, par François Jullien

712. Fragments de vie, par Germaine Tillion

713. Le Délire et les Rêves dans la Gradiva de W. Jensen par Sigmund Freud

714. La Montée des incertitudes, par Robert Castel

715. L’Art d’être heureux, par Arthur Schopenhauer

716. Une histoire de l’anthropologie, par Robert Deliège

717. L’Interprétation du rêve, par Sigmund Freud

718. D’un retournement l’autre, par Frédéric Lordon

719. Lost in management, par François Dupuy

720. 33 Newport Street, par Richard Hoggart

721. La Traversée des catastrophes, par Pierre Zaoui

722. Petit dictionnaire de droit constitutionnel par Guy Carcassonne

723. La Tranquillité de l’âme, par Sénèque

724. Comprendre le débat européen, par Michel Dévoluy

725. Un monde de fous, par Patrick Coupechoux

726. Comment réussir à échouer, par Paul Watzlawick

727. L’Œil de l’esprit, par Oliver Sacks

728. Des yeux pour guérir, par Francine Shapiroet Margot Silk Forrest

729. Simone Weil, le courage de l’impossible par Christiane Rancé

730. Le Philosophe nu, par Alexandre Jollien

731. Le Paradis à la porte, par Fabrice Hadjadj

732. Emmanuel Mounier, par Jean-Marie Domenach

733. L’Expérience concentrationnaire, par Michael Pollak

734. Agir dans un monde incertain, par Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe

735. Le Travail créateur, par Pierre-Michel Menger

736. Comment survivre à sa propre famille, par Mony Elkaïm

737. Repenser la pauvreté, par Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo

738. Faites vous-même votre malheur, par Paul Watzlawick

739. Au-delà du principe de plaisir, par Sigmund Freud

740. Psychologie de masse et analyse du Moi, par Sigmund Freud

741. Lacan, envers et contre tout, par Élisabeth Roudinesco

742. Les Structures sociales de l’économie, par Pierre Bourdieu

743. La Double Absence, par Abdelmalek Sayad

744. Pourquoi l’amour fait mal, par Eva Illouz

745. Fin de l’Occident, naissance du monde, par Hervé Kempf

746. Vers un nouvel ordre du monde par Gérard Chaliand et Michel Jan

747. Les Mots de l’histoire, par Jacques Rancière

748. À la recherche de l’école de Palo Alto par Jean-Jacques Wittezaele et Teresa García-Rivera

749. L’Art de l’insulte, par Arthur Schopenhauer

750. Mythe et religion en Grèce ancienne par Jean-Pierre Vernant

751. L’Art ou la Vie !, par Tzvetan Todorov

752. Sur l’État, par Pierre Bourdieu

753. La Force de l’ordre, par Didier Fassin

754. Tolstoï, par Christiane Rancé

755. Petit traité de l’abandon, par Alexandre Jollien

756. Nourrir sa vie à l’écart du bonheur, par François Jullien

757. Stratégie de la thérapie brève par Paul Watzlawick et Giorgio Nardone

758. La Dictature, par Carl Schmitt

759. Petite Métaphysique des tsunamis, par Jean-Pierre Dupuy

760. Penser / Classer, par Georges Perec

761 Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur par Edgar Morin

762 La Fin des sociétés, par Alain Touraine

763 L’Échec de l’islam politique, par Olivier Roy

764 Mozart, par Norbert Elias

765 La Guerre civile, par Giorgio Agamben

766 Cioran, par Stéphane Barsacq

767 Les Banlieues de l’islam, par Gilles Kepel

768 Sortir de la malédiction, par Abdelwahab Meddeb

769. Les animaux aussi ont des droits, par Boris Cyrulnik, Elisabeth de Fontenay et Peter Singer

770. Le Savant et le Populaire, par Claude Grignon et Jean-Claude Passeron

771. Comment Woody Allen peut changer votre vie par Eric Vartzbed

772. La Musique et l’Ineffable, par Vladimir Jankélévitch

773. Les Termes clés de l’analyse du théâtre par Anne Ubersfeld

774. Les Sociétés et leur école, par François Dubet, Marie Duru-Bellat et Antoine Vérétout

775. Le Moi et le Ça, par Sigmund Freud

776. La Société des affects, par Frédéric Lordon

777. La Vie au guichet, par Vincent Dubois

778. Les Rebelles, par Jean Ziegler

779. Main basse sur l’Afrique, par Jean Ziegler

780. Le Pouvoir africain, par Jean Ziegler

781. La Victoire des vaincus, par Jean Ziegler

782. Une Suisse au-dessus de tout soupçon, par Jean Ziegler

783. Le Mystère français, par Emmanuel Todd et Hervé Le Bras

784. Courts voyages au pays du peuple, par Jacques Rancière

785. Sollers écrivain, par Roland Barthes

786. La Traversée des frontières, par Jean-Pierre Vernant

787. L’Apathie libérale avancée, par François Châtelet

788. L’Encre de la mélancolie, par Jean Starobinski

790. Le Mythe de l’islamisation, Raphaël Liogier

791. Self islam, Abdenour Bidar

792. Le Moïse de Michel-Ange, Sigmund Freud

793. L’Odeur du si bémol, Oliver Sacks

794. Sociologie de l’expérience, François Dubet

Remerciements


Au seuil de ce recueil, je tiens à remercier Noëlle Châtelet et Antoine Châtelet de la confiance qu’ils me témoignent ; Nicolas Poirier et Jean-Claude Guillebaud qui, jadis, en eurent l’idée ; Nathalie Léger qui en soutint l’entreprise ; Jean-Christophe Roulleau-Gallais qui a eu l’amitié de transcrire les textes ; et Dominique Brun et Alma Chaumeille, toujours présentes.

PRÉSENTATION

Un homme transférentiel


Qu’il y ait une déconstruction derridienne, une archéologie foucaldienne, une interpellation althussérienne, un bricolage lévi-straussien, un siècle qui devait être deleuzien, une école qui fut lacanienne, un amoureux barthésien, un inhumain lyotardien, rien cependant ni personne qui soit châtelétien. Alors Châtelet ? Capacité dérivationnelle pauvre ? Absence d’œuvre ? Absence de trait théorique propre assignable ? Ou effacement-oblitération ? S’il s’agit toujours de justifier la réédition d’un auteur par son actualité, alors disons-le sans façon ni cérémonie, disons-le tranquillement : oui, Châtelet est actuel. Et accordons-lui ce qu’il fit lui-même sans relâche et recommanda toujours que l’on fît : retournons aux textes, et gageons qu’il fut bien une constellation, qui, malgré l’ombre, malgré les voiles, envoie au fatal ciel noir de notre temps une éclaboussure d’étoiles et jette « sur nos convictions théoriques sa lueur brutale et dirimante ». Ce n’est certes pas ici le lieu de faire une biographie de François Châtelet, quand même réfléchir sur l’événement que fut la pensée française de la seconde moitié du XXe siècle l’exigerait. Il semble, en effet, que ce qui s’est passé de philosophique en France dans les années 1960 soit en quelque manière passé par François Châtelet : en sorte que quelle que soit la place qu’on lui accorde, on ne puisse pas ne pas lui accorder de place. C’est dans cette exacte perspective que s’inscrit l’intention de ce recueil qui réunit pour la première fois des textes jusqu’alors disséminés et peu accessibles, où Châtelet se fait le témoin des mutations de l’intellectualité française de cette époque. Partant, nous suivrons ici les repères historiques que lui-même propose, quand, en 1977, dans le numéro que L’Arc consacrait aux intellectuels, il fait le récit de ces années 1960. Or, à le suivre, il s’avère rapidement que ces repères politiques sont autant de marqueurs autobiographiques. Châtelet n’y parle pas à partir d’un lieu neutre ou vide qui serait celui d’un observateur abstrait et extérieur à ce qu’il relate. L’objet de son récit – « trouver les éléments qui jouèrent un rôle décisif dans l’orientation intellectuelle » d’une période dont il était – révèle la présence en creux de son auteur, aux prises avec la chose même de son questionnement : l’histoire. Pendant quelque vingt ans, Châtelet va se faire le témoin et l’acteur – témoin parce qu’acteur – de la pensée française. À la croisée de ses propres recherches, des lectures qu’il faisait, des polémiques dans lesquelles il était engagé, des « causes » qu’il défendait – et elles furent nombreuses –, son « journalisme radical » atteste d’un effort théorique et d’un souci pédagogique constants. Philosophe – il l’était –, il affirme qu’il n’y a de défense de la philosophie qui ne soit critique de la philosophie, et qu’il n’y a de critique de la philosophie qui ne soit critique des institutions. À cet égard, c’est dans l’horizon d’une critique conséquente de l’État que peuvent se lire ces textes qui, enthousiastes ou corrosifs, nous frayent une voie dans tous les champs du savoir : l’épistémologie avec Bachelard ; la psychanalyse avec Freud et Lacan ; l’ethnologie avec Lévi-Strauss, Clastres ou Sebag ; la philosophie – du matérialisme historique et de l’existentialisme au structuralisme et à la clôture de la métaphysique – avec Marx, Sartre, Heidegger, Althusser, Foucault, Deleuze et Guattari…

« Ce qu’il faut noter, dès maintenant, écrivait-il en 1973, c’est qu’une autre idée de la vérité commence à s’imposer. La notion de savoir s’effondre ; celle de science est ambiguë et couvre les pires malfaçons. Malgré l’institution qui la soutient, la philosophie demeure : non plus comme centre fondateur, mais comme manque de centre et absence de fondation, comme irruption d’un faux barbare au sein d’une prétendue civilisation, comme indignation, comme provocation. Depuis l’échec hégélien, son lieu est définitivement désordonné ; son domaine est celui du passage ».

Quand Châtelet conclut ainsi du vide ou de l’absence de fondation au primat de la transition, faisant alors de la philosophie un art des confins, il s’avise de ce qui trame la pensée française de la décennie 1965-1975, et songe principalement à ceux qui, parmi ses contemporains, comme lui, se réclament – pour y faire retour ou simplement s’en inspirer – de Marx, Nietzsche ou Freud. Les articles retenus ici, datant pour la plupart de cette décennie, prennent acte de cette inclination de la pensée française qui s’est attachée, de multiples manières, à renverser « les habitudes mentales et les “lieux communs” à partir desquels se sont édifiés pouvoirs et institutions et se sont développés les discours de légitimation ».

 

François Châtelet est né en 1925 à Boulogne-Billancourt. Son père, Jean Châtelet, employé de la Société des transports parisiens, fut receveur des tramways puis agent de dépôt à Aubervilliers. Sa mère, Jacqueline Bernier-Levallois, est femme au foyer. En 1940, alors qu’il n’a que 15 ans, il connaît l’exode et fait l’expérience des bombardements. De retour à Paris, encore jeune lycéen, il participe à la résistance en collant des affiches et en distribuant des tracts. Il obtient son baccalauréat en 1943 et entreprend des études de philosophie à la Sorbonne. Il devient rapidement un fidèle de la bibliothèque de l’Institut de philosophie où règne Pierre Romeu – « pure émanation du Sud-Ouest démocrate », « ancien résistant, radical-socialiste, laïque de toujours, ayant perdu sa jambe dans les bagarres du siècle » – qui a profondément marqué cette génération d’intellectuels qui eut 20 ans à la Libération. Châtelet obtient l’agrégation en 1948. La même année, il épouse Jeanne-Marie Mathon avec qui il part enseigner à Oran, convaincu « que le métier de professeur impliquait de se former et de former les autres à la rationalité ». Il y enseigne deux ans au lycée Lamoricière, où il se lie d’amitié avec ses collègues Marc et Yvonne Ferro, Yves Vié le Sage, Yvonne Chiche, Jacqueline Rosenblum et Jean Cohen. Fin 1949, l’Oran républicain, un quotidien français de gauche, leur accorde – ainsi qu’à René Schérer qui enseignait quant à lui à la medersa d’Alger –, une pleine page hebdomadaire. En décembre 1950, Châtelet répond favorablement à une proposition d’André Mandouze et fonde avec lui la revue Consciences algériennes. En 1951 – il vient de perdre sa mère, il a déjà quitté Oran pour Tunis –, il fait parvenir à Mandouze sa dernière contribution. « Rapidement donc, en Algérie, puis en Tunisie, il prend parti dans les luttes politiques qui se déroulent sous ses yeux ». C’est à cette époque qu’il inaugure une pratique philosophique critique qui combine enseignement, militantisme et journalisme. Et son départ pour Tunis aura précisément été le prix à payer pour son militantisme au sein de l’union locale de la CGT : en 1950, très probablement en février, il prend la parole sur la place d’Armes à Oran pour défendre la grève des dockers oranais qui clamaient leur soutien aux Vietnamiens. En agissant ainsi, Châtelet s’oppose frontalement à l’administration coloniale. Or, à ces mêmes dates, ses camarades et lui disparaissent de l’hebdomadaire oranais, auquel ils auront donc participé de septembre 1949 à janvier 1950, le temps d’une dizaine de chroniques chacun. Châtelet, lui, est menacé d’être rappelé en métropole, menace commuée en départ pour Tunis. Pendant les quatre ans qu’il y passera, il enseignera en lettres supérieures au lycée Carnot – où il aura pour élève Lucien Sebag – et à l’Institut des hautes études. À Tunis toujours, il se rapproche du Néo-Destour, devient membre de l’Union syndicale des travailleurs de Tunisie et vice-président de l’Association de soutien à Habib Bourguiba. En 1954, il est inspecté par Georges Canguilhem qui l’engage à revenir à Paris.

 

Quand il tente de cerner les enjeux de l’intellectualité française des années soixante, comme il le fait dans Récit, Châtelet retient trois dates : 1954, Diên Biên Phu et l’insurrection algérienne ; 1958, le « coup d’État gaulliste » et l’instauration de la Ve République ; et mai 1968. En « toile de fond », il retient trois séries d’événements : d’une part, la mort de Staline, le XXe congrès du Parti communiste à l’occasion duquel est dévoilé le « rapport Khrouchtchev » et l’intervention des troupes du pacte de Varsovie en Hongrie ; d’autre part, le développement de la guerre d’Algérie ; enfin, la politique intérieure française qui aggrave la guerre coloniale avec l’assentiment des communistes. Ce sont ceux-là mêmes qui, par ailleurs, avaient approuvé la répression de l’insurrection hongroise et voulu minorer les conséquences du rapport Khrouchtchev. La période est marquée par un marxisme orthodoxe dont Jean Kanapa et Roger Garaudy sont des figures exemplaires dans le champ théorique. À la fin de l’hiver 1954-1955, alors qu’il a envisagé de rejoindre le groupe Socialisme ou barbarie dont il admire les analyses, François Châtelet adhère au Parti communiste français – avec la ligne duquel il est pourtant en désaccord –, en ralliant d’abord la cellule du lycée d’Amiens où il enseigne, puis celle de la Sorbonne-Lettres où il retrouve André Akoun, Rafael Pividal, Pierre Clastres, et plus tard Lucien Sebag et Félix Guattari. En réalité, il n’est pas inscrit depuis un an qu’il commence déjà le « travail fractionnel » : il milite dans des groupes d’opposition à la ligne Thorez qui défendait la thèse de l’Algérie « nation en formation » ; il dénonce le leurre de la déstalinisation avancée par le rapport Khrouchtchev. Mais le parti lui devient vraiment étranger quand, le 12 mars 1956, les députés communistes votent le renforcement des pouvoirs spéciaux du gouverneur général pour le maintien de l’ordre en Algérie. Quelques mois après, « un jour de l’été 56 », Châtelet donne asile à Mohammed Harbi alors chargé d’implanter le FLN dans le nord de la France, au moment même où le gouvernement français en recherchait activement les militants. C’est dans ce climat, écrit-il en 1977, que cette « ligne d’opposition se constitue dont témoignent des publications clandestines visant à réveiller la base, à la regrouper pour obtenir une transformation révolutionnaire de l’organisation et de la politique » du parti. Convaincu à l’époque qu’il peut en amender la direction, voire s’y substituer, « il rejoint le groupe qui publiait L’Étincelle – où il signait Michel Cité (les deux stations de métro après Châtelet !) – puis Voie communiste, et fut bientôt mis en relation avec la Fédération de France du Front national de libération algérien ». Si, en 1977, il sourit de sa naïveté d’alors, il affirme que beaucoup d’intellectuels la partageaient et la dépiste encore dans les travaux d’Althusser et de ses amis.

« Que faire avec le marxisme ? » C’est à travers cette question que Châtelet récapitule les interrogations qui travaillent ce premier moment des années 1960. C’est à elle qu’il faut rapporter, d’après lui, la parution, en 1961, de La Critique de la raison dialectique de Sartre qui prétend renouveler les assises du marxisme politique. C’est encore à cette question qu’il convient de rapporter les recherches sur la signification théorique du marxisme que développe Logos et Praxis, sa thèse secondaire, publiée en 1962. Et c’est elle qu’il retrouve encore dans les travaux d’Althusser Pour Marx et Lire le Capital, parus en 1965 et 1966. C’est donc dans les années 1954-1956 qu’il faut, selon lui, rechercher l’origine de la question à laquelle s’affrontent des ouvrages parus à l’orée des années 1960. Si elle reste vive pour beaucoup, c’est parce qu’elle procède de cette idée que « du marxisme […] on ne peut se débarrasser simplement ».