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Art et subalternité kurde

De
354 pages
"Fruit autant de remarquables enquêtes de terrain que d'une théorisation inventive, l'ouvrage d'Engin Sustam permet de comprendre la formation, par le biais de la création artistique, d'un espace de socialisation, de production de sens et de résistance parmi les Kurdes de Turquie au cours des dernières décennies. Sustam, qui s'inspire nettement de la philosophie et des sociologies politiques, montre que l'art et la littérature ne peuvent répondre à la violence qu'à condition de lui substituer un processus de subjectivation créatrice." (Hamit Bozarslan)
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EnginSUSTAM
Art et subalternité kurde L’émergence d’un espace de production subjective et créative entre violence et résistance en Turquie
L O G I Q U E S S O C I A L E S
Série études culturelles
Art et subalternité kurde
Logiques sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection « Logiques Sociales » entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Anja HESS,Les habitants des chambres de bonne à Paris.Étude filmique des usages de l’espace quotidien, 2016. Christophe CAMUS,Mais que fait vraiment l’architecte ?, Enquête sur les pratiques et modes d’existence de l’architecture, 2016.Roland GUILLON,Mes années 1950 et 1960 ou l’éveil d’une sensibilité,2016. Louis DURRIVE,Compétence et activité de travail, 2016.Laurent AUCHER,Le Tribunal des ouvriers, Enquête aux prud'hommes de Vierzon, 2016. Benoît SOUROU,Stratégies identitaires chez les migrants turcs en France, 2016. Michel BOURDINOT,Vers de nouvelles fonctions pour le permanent UD CFDT ?,2016. Isabelle PAPIEAU,Il y avait des fois,La Belle et la Bête. Réalités et magie à l’italienne, 2016. Yvon CORAIN,L’expérience dans tous ses états, Une approche méthodologique, 2016. Cécile NOESSER, La résistible ascension du cinéma d’animation.Socio-genèse d’un cinéma-bis en France (1950-2010),2016.Aurélien CINTRACT,La mort inégale. Du recul de la mort à l’analyse socio-historique de la mortalité différentielle, 2016. Éric LE BRETON,Mobilité et société dispersée, Une approche sociologique, 2016. Lenita PERRIER,Couleur de peau et reconnaissance sociale, L’expérience vécue des afro-brésiliens émigrés à Paris, 2016. Michel BONNET,Mobilités, l’ombre d’un père, 2016. Dieudonné KOBANDA NGBENZA,Enfants isolés étrangers, Une vie et un parcours faits d’obstacles, 2016. Marie Zoé MFOUMOU,La professionnalisation des métiers féminins. L’exemple du secrétariat au Gabon, 2016.
Engin SUSTAMArt et subalternité kurde
L’émergence d’un espace de production subjective et créative entre violence et résistance en Turquie
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-08369-8 EAN : 9782343083698
INTRODUCTION
« Une révolution moléculaire »
L’histoire de la production culturelle et artistique kurde trouve de nouvelles formes d’inscription sociale et se réinvente, avec les influences de la réflexion anticoloniale, au cours des années soixante-dix, puis la diaspora (l’exil) de la génération militante kurde des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix du sol de la Turquie. L’objectif principal de ce livre est de montrer l’émergence d’un espace de créativité spécifiquement liée à l’historicité des formes de résistance kurde dans cette conjoncture. Nous définissons l’espace kurde comme une constellation des modes de perception artistique et comme espace de révolte, de conflit, de violence et de résistance entre deux régimes de valeurs : les micro-langages de l’espace colonisé et le macro-langa-ge de l’espace dominant. Cette recherche porte, et à la fois consiste en cette énonciation collective produisant de l’espace, selon des formes de subjectivation issues de la position de subalternité spécifique de l’histoire moderne et contemporaine kurde. De cette histoire surgissent des formes de résistance plus créatives et des arts oppositionnels qui héritent de la pensée anticoloniale, en produisant de nouvelles formes de subjectivité qui se déclinent sur une échelle de positionnement subalterne à travers la création artistique. Il s’agit d’une théorie de la « culture mineure en résistance » (« Bê Welat », Sans-patrie) comprenant une sémiotique du refus identitaire contre l’identité dominante. Le motif de la visibilité et de l’intersubjectivité dans la culture subalterne kurde peut être désigné comme la dissociation de la formation politique de l’identité coloniale, celles turque, arabe ou perse. De ce point de vue, l’espace kurde à travers ses productions culturelles et artistiques déploie le terme « subalterne » comme une canonisation de la culture mineure contre la culture gouvernante, se développant comme une résistance semi-périphérique de contre-pouvoir (signe, trace, tâche) qui décontextualise le discours du centre et la victimisation périphérique de l’ethnicité en Turquie. Certains récits de l’histoire d’en bas nous aident à comprendre comment les valeurs de la société dominante identifient les « autres »
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comme une anomalie de société. « L’anomalie » de la subalternité kurde traduit, d’après nous, une discontinuité politique, un motif gothique de zombie dans la continuité majoritaire de la société, et incarne une forme de subversion maudite au regard souverain de la culture coloniale, à travers les œuvres d’art et la production contre-culturelle. Ceci nous permet d’articuler une analyse des formes de micro-résistance kurde dans une perspective de l’« anomalie » comme « autrui », à partir de la figure rhétorique du zombie et de la monstru-1 osité. On envisage ici la figure du « Zombie » comme approche micro-identitaire des « exclus », des sauvages, des « barbares », des morts imminentes (étranges créatures) considérées comme l’anomalie des sociétés et des vivants ou le foyer de l’« outsider » social. Les Kurdes ont été considérés comme une anomalie sociale de la « Turcité », cette construction mythique de la culture moderne nationale. Alors l’exclu kurde se présente toujours comme figure emblématique de l’anormalité, entre la victimisation, la visibilité, l’invisibilité et le refus identitaire. C’est pourquoi les jeunes artistes et acteurs de l’espace kurde depuis les années 90 en Turquie, se sont attaqués aux symboles totalitaires du racisme et du nationalisme turc. Il est important de comprendre que cela constitue une contre-violence singulière dans la perception créative, et une dénonciation de l’impos-sibilité d’accéder à soi autrement qu’en s’opposant à la violence étatique coloniale, une impossibilité de ne pas faire autrement. Cette double injonction, de « double-bind » est une machine dispersée qui présente le dysfonctionnement de la mémoire coloniale dans l’exis-tence kurde. Les formes de subjectivité issues de l’histoire kurde combinent un percept de post-traumatisme, qui n’est pas ici une défense de l’inconscient, mais bien une micropolitique qui attaque les fondements d’une société construite sur la capacité de domination. Le langage de la blessure n’est pas celui du récit héroïque anticolonial, mais celui d’un renoncement à d’autres versions de la réalité, et d’une exhibition de la double injonction à n’exister que par l’exclusion, à être exclu à l’intérieur, et une insurrection de ce savoir, une négativité qui devient une force de création. Il existe dans la littérature kurde orale, des régimes d’historicité incluant la position de subalternité, et d’étrangeté, comme vie commune. L’histoire orale kurde est
1 Voir, G. Deleuze et F. Guattari,Anti-Œdipe, E. de Minuit, 1972/1973, pp.84, 89, 401 et F. Bisson,Les zombies ont marché sur Wall Street,« Multitudes », 2012/ 3, no 50, pp. 176-182
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insurrectionnelle, elle raconte la création d’une société sans-patrie et sans état, dans un acte de mémoire brisée liée à la pensée mineure et canonique. La littérature contemporaine kurde, elle, emprunte à la forme de l’écrit anticolonial, tout en continuant de se référer à la mémoire commune de la langue kurde orale, qui rétablit une interre-lation dynamique et une perspective sociocritique sur l’assimilation, l’oppression, la colonisation intérieure et la mémoire brisée. Les blessures de la guerre ont orienté la littérature et l’art contemporain vers une expression de déchirure de la conscience et du corps social liée au processus post-traumatique. De la même façon que le récit littéraire des générations précédentes de l’espace kurde est un récit anticolonial (influencé par le marxisme fanonien), qui à la fois se forge une conscience nationale, et à la fois refuse l’idée de l’authen-ticité et des expériences vécues, la créativité de la génération suivante, elle, s’engage dans une perception micropolitique de la subalternité comme force de subjectivité dévastatrice et créatrice, avec l’écologie sociale et une pensée de la singularité kurde sans-état. Durant les dix dernières années, l’émergence de l’espace kurde a ouvert de nouvelles voies à la production artistique. Il est aujourd’hui possible de parler d’une nouvelle perspective créative kurde dans le champ de l’art. Afin de nous aider à mieux distinguer l’objet de ce travail, cette problématique jette un regard sur la production culturelle artistique kurde en s’intéressant en particulier à ses acteurs, à ses secteurs et à ses médiateurs, et remet en question des arguments en présence de créations et du travail culturel kurde. Ainsi, cette recher-che apporte des éléments de réponse dans l’appréhension de l’émer-gence créative pour reconstruire une généalogie de la culture visuelle de l’espace kurde. Selon nous les nombreuses productions ayant lieu dans “l’espace kurde“ nous permettent de confirmer le postulat de recherche d’une activité transfrontalière et d’une dynamique de la culture subalterne sans le recours à l’État (une société sans État). En effet, l’œuvre d’art issue de l’espace kurde peut nous révéler les empreintes des influences des nouvelles perspectives sur les processus de la guerre et de la réalité sociale tels la pathologie, le traumatisme, la micro-identité et la déchirure de la raison à travers la création et la production. Au cœur de ces dispositifs, la création culturelle et artistique est témoin de la guerre et de la violence dans l’apparition de
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nouveaux repères culturels et sociaux en Turquie et témoin de la production diasporique kurde à l’échelle mondiale. La production culturelle kurde se trouve ainsi inscrite dans un double espace de production, à la fois local (ville de Diyarbakir et mémoire) et transnational avec l’interaction des mouvements sociaux, régionaux et diasporiques. La culture et les arts prennent depuis les années 1990 une place importante dans l’espace kurde, en direction d’une société minoritaire définie par son appartenance diasporique et micro-identitaire. L’intro-duction de la nouvelle perspective politique a changé l’interprétation des images-mouvements, la reconnaissance identitaire de cet espace. C’est-à-dire que la production de l’espace kurde reformule les systèmes de valeurs du nouveau régime artistique, culturel en Turquie en proposant l’interprétation des événements post-traumatiques de la réalité dans le champ de l’art. La nouvelle ère a transformé non seulement la transmission de la culture kurde sans État, mais aussi la manière de travailler sur l’expérience sociale, subjective et politique de cet espace en lien avec la dynamique de la production micro-identitaire et les enjeux de connaissance et de la reconnaissance d’un lieu politique. Comme l’illustre l’ouvre «Ceci n’est pas un Beyaz Toros» (2009, un Renault 11 blanc) d’Ali Bozan qui se penche sur les codes du conflit, de la personne disparue ou de l’assassinat politique à travers le véhicule symbolique de l’État-profond (par le Gladio Turc /le groupe paramilitaire : brigade spéciale). Il s’agit d’une installation photographique qui repose sur l’exploration pathétique du trauma-tisme social à travers une perception numérique. Dans cette ‘réalité virtuelle’, l’œuvre retrace une nouvelle condition de création dans laquelle l’activité artistique et culturelle kurde se figure comme une archéologie du lien social (le militarisme et les symboles du biopouvoir), projette une multiplication de regards sur la complexité de la modernité, du conflit et de la crise culturelle qu’il engendre. À travers certaines ouvres et productions, les arts deviennent des contre-espaces (des ghettos artistiques) dans la nouvelle ère mondiale. Les acteurs des arts mettent l’accent sur les sensations sociales en s’inscrivant dès lors dans une relation micropolitique à la communauté dans un champ de l’art devenu un espace pour explorer le social à
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travers l’utilisation des stéréotypes, les ‘récits mutilés’. De plus, il s’agit de mettre en lumière et de conceptualiser la situation régionale de la société kurde sans État, concernant la dynamique transfrontalière utilisant la production en lien à la politique de l’industrie culturelle régionale et identitaire (de la région kurde à la diaspora). La politique de l’industrie culturelle dans l’espace kurde est porteuse aujourd’hui d’une nouvelle économie régionale et transfrontalière dans laquelle les nouveaux secteurs et les nouvelles stratégies circulent en parallèle des réseaux sociaux. Ainsi, les artistes kurdes véhiculent leurs productions non seulement par le biais des Galeries, des lieux d’exposition et des Centres d’art, mais aussi par le biais du réseau social et du blog. Une étape importante de cet ouvrage concernant la production et l’industrie culturelle de l’espace kurde (cinéma, musique, art contemporain, etc.) a pour objectif de questionner d’un côté cette interrelation de l’art et du lien social et leur évolution socioéconomique. Il s’agit ainsi d’analyser comment les acteurs engendrent la réalité sociopolitique dans leur création à travers des images provocatrices de controverses : l’utilisation du corps féminin, transsexuel, de codes renvoyant au thème du conflit et de la guerre, la chair, le sang, des enfants de la rue, les villages incendiés, les guérilleros, la prison politique de Diyar-bakir, le coup d’état et les symboles nationalistes de la République envers des minorités. Les controverses deviennent en effet le moyen de la surexposition de la perception artistique dans l’adaptation des images. La tâche des controverses se trouve dans le récit de la violence et du traumatisme social comme force de régénération sur le plan socioculturel du vécu de la génération d’après-guerre. C’est pourquoi on analyse le mode de production des œuvres, mais aussi le type de la forme politique des acteurs qui traverse toutes les expériences subversives du conflit social. Ce livre propose d’analyser deux corpus différents qui émergent dans la sphère publique en Turquie depuis les années 1990, d’une part la production culturelle kurde et ses codes sociopolitiques, et d’autre part la création artistique de l’espace kurde. La première partie de l’ou-vrage est concentrée sur la présentation de la culture subalterne kurde ayant une analyse de la construction culturelle minoritaire des Kurdes dont j’ai engagé une critique multiple qui exige une approche micro-sociologique des arts. La première partie nous explique
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