Athée & Juif

Athée & Juif

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Livres
204 pages

Description

Contrairement à une opinion commune, les termes « juif » et « athée »
ne sont pas incompatibles. Sous la forme d’un essai tout à la fois
argumenté et engagé, ce livre évoque la richesse de l’identité juive
dès lors qu’elle s’émancipe du poids de la religion. Car il existe bien une
identité juive culturelle, pluriséculaire, en perpétuelle évolution, libérée des
dogmes religieux archaïques. À l’inévitable question « Qui est juif ? », l’auteur
apporte une réponse éloquente : est juif qui se dit juif, quelles que soient
ses raisons, culturelles, familiales ou philosophiques.

Clairement distinguée du judaïsme, la judaïté – la diversité des manières
d’être juif – devient alors passionnante. Pour beaucoup, elle se vit sous la
forme d’une solidarité essentielle, contribuant à la mise en place d’un nouvel
humanisme dont l’Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de
Pologne et de Russie – le Bund – en fut, à la fin du XIXe siècle, un précurseur
héroïque. Cet humanisme s’inscrit dans un mouvement séculaire
de désaliénation vis-à-vis du religieux, dont Spinoza fut l’un des premiers
acteurs, préfigurant en cela le siècle des Lumières. Pour d’autres encore,
judaïté rime avec cosmopolitisme et modernité – c’est précisément
pourquoi
l’historien Yuri Slezkine put nommer le siècle dernier le « siècle juif », au sens
d’une identité universellement partageable car non exceptionnaliste et non
essentialiste, par conséquent non hégémonique.

Dans une époque marquée par un déchaînement xénophobe et l’essor
des communautarismes,
l’approche prônée par Jérôme Segal est salutaire :
un appel à se délivrer des identités turbides et rigides, afin d’endosser des
identités fluides et évolutives, libératrices. Cet essai peut ainsi se lire comme
une invitation à des développements similaires, et à des rapprochements,
dans d’autres milieux, notamment
musulmans.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2016
Nombre de visites sur la page 55
EAN13 9782373610758
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Introduction
énissant la judaïté comme l’ensemble des modes d’ex-D pression du fait d’être juif, on se rend compte qu’il n’est pas nécessaire d’être adepte de la religion juive pour se dire juif ni pour être reconnu comme tel, même par les Juifs religieux. D’ailleurs, pour être ofciellement membre d’une communauté juive (comme l’IKG évoquée dans le prologue), à aucun moment les responsables ne se soucient de savoir si 1 celui ou celle qui désire en faire partie croit en dieu . Il est même possible d’être ouvertement athée, d’afrmer haut et fort qu’il n’existe pas de dieu(x) ni de déesse(s) ou autres enti-tés surnaturelles, et être un Juif reconnu comme tel. S’il y a un consensus pour afrmer que des expressions comme « musulman athée » ou « catholique athée » relèvent de l’oxymore, on sent bien qu’il y a une spécicité dans le cas des Juifs. La question de la croyance n’est pas si centrale chez les Juifs, même religieux, que chez les catholiques ou les musul-mans. La judaïté dépasse heureusement le judaïsme (la religion juive), et l’athéisme juif est non seulement concevable et conçu, il est aussi simplement vécu. Aux États-Unis par exemple, une étude assez exhaustive sur les religions dans ce pays montre que les Juifs sont non seulement les moins religieux mais
1.Les Juifs croyants parlent de Yahvé, Adonai, Hashem, Elohim… Ils donnent plusieurs noms à leur dieu, ils en ont d’ailleurs sept qui sont sacrés, qu’on ne peut effacer après les avoir écrits, et on voit ici com-biensuperstition et religion ne sont jamais éloignées.
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Jérôme Segal Athée et Juif. fécondité d'un paradoxe apparent
aussi que la moitié d’entre eux doutent ou récusent l’existence 2 de dieu, contre 10 à 15 % dans les autres religions . Lorsqu’on se penche sur le passé, lorsqu’on analyse avec attention le présent, on réalise ce que la religion juive, comme les autres monothéismes, a pu engendrer comme violences et névroses au niveau individuel ou encore comme conits géopoli-tiques dans différentes sociétés. Sur le plan politique, la situation catastrophique au Proche-Orient – le conit israélo-palestinien – est en partie liée à l’essor du messianisme juif, comparable dans son dogme aux radicalisations auxquelles on assiste chez 3 les musulmans . Les deux diffusent des cartes sur lesquelles le pays de l’ennemi héréditaire disparaît (Palestine de la mer Méditerranée au Jourdain d’un côté, « grand Israël » de l’autre). Il s’agira donc dans cet essai d’expliquer non seulement pourquoi on peut être juif tout en étant agnostique ou athée, rejetant même la religion plutôt que d’y être indifférent, mais encore de montrer que cette expression de la judaïté, syn-thèse peut-être déroutante au premier abord, s’inscrit dans une longue tradition que l’on peut dans un premier temps faire remonter à Spinoza. Cette judaïté areligieuse est d’une richesse souvent insoupçonnée, méconnue, à la fois pour les Juifs mais aussi pour le reste de l’humanité, car elle poursuit l’idéal de justice et d’émancipation né à l’époque des Lumières. Pour atteindre cet objectif, l’ouvrage se divise en huit cha-pitres. Dans un premier temps, un parcours historique menant de la Torah à la Vienne de Sigmund Freud illustrera le lent passage du judaïsme à la judaïté. Ce sera l’occasion de revenir sur quelques concepts importants comme celui de matrilinéa-rité dans la loi juive, la notion de « peuple élu » et quelques autres encore, à l’origine de nombreuses souffrances. Cette
2.D. Putnam & David E. Campbell, Robert : HowAmerican Grace Religion Divides and Unites Us, Simon & Schuster, 2012, p. 35. 3.Charles Enderlin,Au nom du temple. Israël et l’irrésistible ascension du messianisme juif, Seuil, 2013.
Introduction
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perspective diachronique permettra en outre de situer le mou-vement du Bund dans le contexte de l’abandon de la religion et e l’essor du socialisme à la n du XIX siècle. Le chapitre 2 reviendra sur la loi juive en dénonçant le racisme insidieux qui s’y cache, l’eugénisme qu’il suppose et la profonde misogynie qui repose en son sein et dont sont vic-times, aujourd’hui encore, tant de femmes (par exemple pour ce qui concerne le droit au divorce). C’est également dans ce cha-pitre que la notion de peuple juif, qui repose en général sur une construction sociale, sera analysée d’un point de vue génétique au vu des connaissances actuelles. De même, c’est à la lumière des discussions contemporaines sur les mutilations sexuelles et le droit des enfants au respect à leur intégrité physique que la circoncision sera étudiée, au chapitre 3, dans une perspective d’abord historique – car il est important de comprendre pourquoi des communautés juives allemandes ont abandonné ce rituel au e début du XIX siècle –, mais aussi culturelle, en s’intéressant notamment au rôle des artistes dans l’évolution des mentalités. Lorsque des Juifs désirent afcher leur judaïté, ils men-tionnent souvent le triste sort de leurs parents ou grands-parents pendant la Seconde Guerre mondiale. Le chapitre 4 interrogera la place de cette époque particulière dans les constructions identitaires juives. Là encore, l’orientation des institutions juives ofcielles sera soumise à un examen critique rigoureux. Pour autant, il ne faudrait pas croire que l’ensemble de l’ou-vrage puisse être négatif, à charge, sur l’histoire du judaïsme et de la judaïté. Tant de Juifs ont placé la solidarité avec les opprimés au centre de leur identité juive, que cela méritait un chapitre, le chapitre 5. Il y est question de Levinas et sa métaphysique de l’altérité, de Marx et Rosa Luxemburg, et de beaucoup d’autres, notamment de la solidarité avec les Roms et de ceux qui s’engagent dans l’antispécisme. Parmi les formes d’engagement, il y a bien sûr l’engagement pour une solution pacique au conit israélo-palestinien et le
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chapitre 6 traite d’une question lourde de conséquences : Israël peut-il être un pays à la fois « juif » et démocratique ? C’est l’occasion de revenir sur la dénition du sionisme et quelques enjeux d’actualité. Pour illustrer encore la richesse d’une identité juive athée, le chapitre 7 interroge les liens qui existent entre judaïté, modernité et cosmopolitisme. Il y est question de l’afrmation d’une identité sans patrie, d’un rapport particulier au savoir et à l’errance, ce qu’illustre une excursion philosophico-sportive originale. Enn, avant de conclure, nous verrons dans un cha-pitre récapitulatif comment le cinéma a permis d’illustrer les sujets précédents.