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Au-delà des apparences

De
350 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 177
EAN13 : 9782296302495
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MARIA ENGRACIALEANDRO

,

AU-DELA DES APPARENCES LES PORTUGAIS FACE À L'INSERTION SOCIALE

Publié avec le concours du Fonds d'Action Sociale

CIEMI
46, rue de Montreuil

Éditions L'Harmattan
5-7 rue de l'École-Polytechnique

75011

Paris

75005

Paris

MIGRATIONS ET CHANGEMENTS
Collection dirigée par Lorenzo Prencipe L'histoire de l'immigration en France est une histoire ancienne qui touche un phénomène très complexe. Ancienne, car elle a pris des proportions remarquables depuis plus d'un siècle. Le recensement de 1851 dénombrait déjà 381 000 étrangers. De 1921 à 1930, la France se plaçait au second rang des pays d'immigration dans le monde après les États-Unis. Histoire complexe surtout. On peut même se demander si, pendant

une période aussi prolongée

- durant

laquelle les données

démographiques, économiques, politiques, culturelles et psychologiques ont subi des transformations profondes, aussi bien sur le plan national qu'international -, le phénomène migratoire n'a pas changé de nature. Comment affirmer qu'il s'agit du même phénomène alors qu'il ne résulte pas des mêmes causes, ne se réalise pas dans le même cadre institutionnel national et international, ne touche pas les mêmes populations étrangères ni les mêmes générations, ne revêt pas les mêmes fonnes ? Cette collection consacrée aux migrations et aux changements qu'elles comportent ou qu'elles provoquent vise à privilégier les travaux portant sur : - les mutations internes des populations immigrées à travers les générations successives, avec un accent particulier sur le profil socioculturel des nouvelles générations issues de l'immigration; - les mutations introduites dans la vie sociale, économique et culturelle des pays d'origine et du pays de résidence; paramètres historiques, géographiques".économiques, politiques. Ceux qui pensent que leur recherche pourrait s'insérer dans cette

-

les approches comparatives du fait migratoire dans ses
.

collection peuvent contacter:

Lorenw Prencipe 46, rue de Montreuil 75011 Paris

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3230-1

Dans la même collection
1. Maria LLAUMETT. Les jeunes d'origine étrangère. De la marginalisation à la participation. 1984. 150 p. 2. Mohammed Hamadi BEKOUCHI. Du bled à la ZUP, et/ou la couleur de l'avenir. 1984. 158 p. 3. Hervé-Frédéric MÉCHÉRI. Les jeunes immigrés maghrébins de la deuxième génération, et/ou la quête d'identité. 1984. 117 p. 4. François LEFORT, Monique NÉRY. Emigré dans mon pays. 1984. 188 p. 5. Raimundo DINELLO. Adolescents entre deux cultures. 1985. 127 p. 6. Riva KASTORYANO. Etre Turc en France. Réflexions sur familles et communauté. 1986. 207 p.

7. Michelle GUILLON, Isabelle TABOADA-LEONETTI. Le
triangle de Choisy. Un quartier chinois à Paris. 1986. 210 p. 8. Adil JAZOULI. L'action collective des jeunes Maghrébins de France. 1986. 217 p. 9. Véronique DE RUDDER. Autochtones et immigrés en quartier populaire. D'Aligre à l'îlot Châlon. 1987. 234 p.

10. Mario ZAMBETTI.

L'été à Cap Djinet. Rencontres

méditerranéennes. 1987. 119 p. Il. Abdel AISSOU. Les beurs, l'école et la France. 1987. 215 p.

12. Smaïn LAACHER (sous la direction de). Questions de
nationalité. Histoire et enjeux d'un code. 1987. 256 p. 13. Isabelle TABOADA-LEONETTI. Les immigrés des beaux quartiers, la communauté espagnole dans le XVIe. 1987. 211 p. 14. Le KUU KHOA. Les jeunes Vietnamiens de la deuxième génération. La semi-ruptureau quotidien. 1987. 15. Mohammed MAZOUZ. Les Marocains en lle-de-France. 1988.

162p. 16. Ana VASQUEZ, Ana Maria ARAUJO. Exils latinoaméricains: la malédiction d'Ulysse. 1988. 215 p. 17. Maria do Céu CUNHA. Portugais de France. 1988. 157 p. 18. Hanna MALEWSKA, Colette GACHON. Le travail social et les enfants de migrants, racisme et identité. Recherche-action. 1988.

241 p. 19. Salah RIMANI. Les Tunisiens de France. Une forte
concentration parisienne. 1988. 158 p. 20. Mohamed EL MOUBARAKI. Marocains mémoire et le projet. 1989. 253 p. du Nord. Entre la

21. Bernard LORREYTE (sous la direction de). Les politiques d'intégration des jeunes issus de l'immigration. 1989.416 p. 22. Maryse TRIPIER. L'immigration dans la classe ouvrière en France. 1991. 336 p. 23. Georges ABOU SADA, Bruno COURAULT, Zaïhia ZEROULOU (sous la direction de). L'immigration au tournant. Actes du Colloque GRECO 13 sur les mutations économiques et les travailleurs immigrés dans les pays industriels, Vaucresson, 28-30 janvier 1988. 1991. 330 p. 24. Paul ORIOL. Les immigrés devant les urnes. 1992.223 p. 25. Albert NICOLLET. Femmes d'Afrique noire en France. La vie partagée. 1992. 320 p. 26. Benjamin STORA. Aide-mémoire de l'immigration algérienne. Chronologie, bibliographie. 1992. 144 p.

27. Marco MARTINIELLO.

Leadership et pouvoir dans les

communautés d'origine immigrée. 1992. 320 p. 28. Saïd BOUAMAMA, Albano CORDEIRO, Michel ROUX. La citoyenneté dans tous ses états. De l'immigration à la nouvelle citoyenneté. 1992. 362 p.

29. Albert BASTENIER, Felice DASSETTO. Immigration et
espace public. La controverse de l'intégration. 1993. 317 p. 30. Pascal NOBLET. L'Amérique des minorités. Les politiques d'intégration. 1993. 359 p.

31. Alain BATTEGAY, Ahmed BOUBEKER. Les images
publiques de l'immigration. Média, actualité, immigration dans la France des années 80. 1993. 192 p. 32. Ahsène ZEHRAOUI. L'immigration: de l' homme seul à la famille. 1994. 180 p. 33. Roselyne de VILLANOVA, Rabia BEKKAR (avec la collaboration de). Immigration et espaces habités. Bilan
bibliographique des travaux en France, 1970-1992. 1994.212 p. 34. Réné DUBOUX. Métissage ou Barbarie. 1994. 203 p. 35. Ant6nio CRAVO. Les Portugais eh France et leur mouvement associatif. 1994. 204 p.

À mon père, à la mémoire de ma mère
et de Louis- Vincent Thomas.

AVERTISSEMENT

Maria Engracia Leandro, professeur en sciences sociales à l'université de Braga (Portugal), privilégie, entre autres, comme thèmes de recherche l'immigration portugaise en, France. Durant sept ans, elle a tout particulièrement étudié les populations émigrées du XVIe arrondissement de Paris et de deux communes périphériques, celles de Champigny et Villiers-sur-Marne,en utilisant un échantillon de plus de 200 personnes. Le résultat de cette vaste enquête de terrain, mis en perspective grâce à l'apport de nombreuses sources documentaires judicieusement sélectionnées, a pennis une étude comparative consignée dans la thèse de doctorat qu'elle a soutenue en 1992, à l'université René Descartes (Sorbonne, Paris V). Ce travail, intitulé Au-delà des apparences, l'insertion sociale des Portugais dans l'agglomération parisienne, peut être consulté à la bibliothèquede la Sorbonne, Paris V ; à la Fondation Calouste Gulbenkian, à Paris et à Lisbonne; à l'Unesco; à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, à Paris; à la bibliothèquede l'université do Minho, à Braga; etc. Le présent ouvrage constitue l'une des deux parties de la thèse puisque l'étude de la famille portugaise dans le contexte migratoire fera l'objet d'une prochaine publication. Pour des raisons éditoriales bien compréhensibles,il a fallu scinder ce document de plus de mille pages en deux volumes cohérentset renoncer à certains chapitres tels que ceux portant sur la méthode, les présupposés concernant certaines théories des migrations et de l'insertion sociale, l'histoire de l'immigration portugaise depuis le xve siècle, les caractéristiques socioéconomiques et culturelles de la société portugaise des années 50-60. Quelques grands principes de méthode sont cependant évoqués ici dans l'introduction.

9

Les Portugais face à l'insertion sociale

Outre les personnes interviewées, sans la participation desquelles ce livre n'existerait pas, l'auteur tient à exprimer sa gratitude au Professeur L.-V. Thomas qui lui a fait l'honneur de diriger sa thèse, la guidant avec discernementet patience à travers tous les écueils rencontrés au fil de ce long travail. Ses remerciements vont également à la Fondation Calouste Gulbenkian pour le soutien qu'elle lui a apporté lors de l'élaboration de sa thèse ainsi qu'à L. Albert qui s'est chargée des corrections de la langue française et de la présentation générale du livre.

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PRÉFACE
C'est toujours avec une grande fierté que l'on préface le livre écrit par l'un de ses étudiants pour peu qu'on ait longuement suivi son parcours universitaire avec ses retombées et ses élans, ses enthousiasmes et ses défaillances pour s'achever dans une œuvre parfaitement réussie. Aujourd 'hui, Maria Engracia Leandro enseigne comme professeur les sciences sociales à l'université de Braga et, la chercheuse réservée, mais brillante et volontaire, est devenue une amie sincère qui m'honore. On ne saurait imaginer itinéraireplus exemplaire. Le phénomène migratoire est, pour le sociologue, un objet d'étude privilégié par son ancienneté, son ampleur, la dynamique socio-culturelle qu'il développe, les besoins et aspirations qu'il génère ou dont il résulte, enfin par son impact politico-économique. Il s'enrichit également de toutes les comparaisons qu'il permet dans le temps et l'espace. À ce propos, le cas des migrations portugaises s'avère très significatif puisqu'elles se sont développées parallèlement au mouvement des découvertes maritimes portugaises à partir du xve siècle, particulièrementvers le Brésil qui vécut longtemps sous l'égide de Lisbonne, sans oublier l'épopée d'Angola, du Mozambique, de Guinée et de Macao. Bien que profondément attaché à sa culture et à sa terre d'origine, le Portugais est toujours apparu comme un être d'errance. N'est-ce pas A. Viera qui écrivait: « Chaque Portugais a un pays pour naître
et le monde pour mourir ». Désormais, depuis les années 60 où les pays riches avaient besoin de main-d'œuvre, c'est plus spécialement l'Europe qui attire:.Jes habitants de ce pays quelque peu ruiné par le déclin de son empire colonial (guerres coûteuses, perte d'exploitation des richesses, rapatriement des colons...) et une politique économique décevante. Toujours est-il que les 20 085 Portugais installés en France en 1954 devinrent 758 925 en 1975, compte tenu des nombreux clandestins. Bien qu'encore vivace au cours de la décennie 70, le flux migratoire s'est progressivement amenuisé. Tout se

Il

passe donc, si on sait lire I'histoire, comme si il existait un inconscient migratoire portugais; mais on nous dira qu'il ne s'agit pas là, bien que je m'y tienne depuis vingt ans, à propos du cas africain, d'une hypothèse scientifique. Dans l'état actuel des choses, il n'est pas certain que cette mobilité géographique de main-d'œuvre vers l'étranger, instaurée dans le droit fIl de la division capitaliste internationale du travail, même si elle sert les intérêts socio-économiques de classes défavorisées soit aussi profitable qu'on veuille le prétendre: le Portugal n'a guère bénéficié par voie de conséquence d'une transformation profonde de ses structures sociales, économiques et culturelles. Le livre fort intelligent, riche et roboratif de M. E. Leandro, qui rendra d'indiscutables services aux chercheurscomme aux enseignants, ne manquera pas non plus d'interpeller le politique ou le législateur à une époque où, avec les hauts et les bas que l'on sait, l'Europe à construireest à l'ordre du jour. Servi par une réflexion solide et rigoureuse,il se situe, et cela vaut la peine qu'on le dise, au point de rencontre de deux sources documentaires. Un nombre étonnant de lectures bien choisies et parfaitement assimilées concernant l'histoire et davantage la sociologie (sociologie dynamique, sociologie compréhensive, épistémologie sociologique), voire la psychologie sociale. Puis, de longues et sérieuses enquêtes de terrain menées par le biais de l'observation ethnographiqueet participante, d'interviews semi-directives sur un échantillon justifié, d'études longitudinales, et même de biographies collectées dans les familles concernées. Le quantitatif et le qualitatif, toujours au rendez-vous,se valorisentmutuellement.
En outre, par souci de rigueur ou <.de récision et afm d'éviter p toute ambiguïté, l'auteur se livre à une critique conceptuelle éclairante, notamment à propos des termes et expressions que voici: émigré et immigré, adaptation, assimilation, identification, insertion, intégration, culture, exclusion sélective, participation sociale sélectionnée... Enfin, limitant volontairement son champ d'investigation à la région parisienne, véritable pôle d'attraction puisque les

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Les PortuQaisface 0 l'insertionsociale expatriés volontaires atteignaient le nombre de 846 438en 1985 (il va sans dire qu'il s'avérait impossible de prendre l'Hexagone dans son ensemble),tout en précisant avec sagesse et prudence qu'il n'était pas question de généraliserles faits et leur interprétation à l'ensemble français (bien qu~onpuisse tirer des conclusions des résultats obtenus qui débordent largement le cadre empiriquechoisi), M. E. Leandro a travaillé tout spécialement dans le XVIe arrondissementde la capitale et dans deux communes périphériques,celles de Champignyet de Villiers-sur-Marne; c'est-à-dire sur deux types de tissu urbain, d'habitat, de classes sociales (ou pour le moins de catégories socioprofessionnelles) laissant entendre qu'ils pouvaient engendrer des fonnes de migrationsdifférentesqu'il s'agisse de l'origine des migrants,de leur mode d'insertion, de leurs habitus quotidiens ou de leur degré de satisfaction. Néanmoins, il existe un profIl de l'immigré qui franchit les Pyrénées: son niveau de scolarisation reste peu élevé; il travaille surtout dans le primaire, vient des zones rurales pauvres du Nord et du Centre du Portugal. En plus de l'échantillon ciblé (200 personnes), l'auteur a interrogé d'autres personnes d'origine françaiseet portugaise, celles-là à titre de population environnante, choisies pour les contacts diversifiés établis avec la cohorte étudiée; celles-ci pour exercer une fonction de contrôle. En outre, il semble que trois hypothèsesrestent sous-jacentes, ce que F. Raveau avait bien mis en évidence lors de la

soutenancede la thèse:

«

La premièreest que les inégalités

socio-économiques et culturelles qui persistent entre le Portugal et la France contribuent à ce que la majorité des émigrés portugais de l'agglomérqtion parisienne changent leur projet d'avenir et optentpour l'installation dans les lieux de résidence,' la secondefait intervenirla durée du séjour qui oblige à créer et à élargir les contacts avec la société environnante les poussant à une transformationplus profonde qui atteint les modes de vie, les systèmes de valeurs, les univers de significations et de représentationsociale. Le sexe, l'âge, les c(Jnditionssocio-économiques et le contexte social'

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Les Portugais face à "insertion sociale
paraissent devoir être des variables indépendantes pertinentes. Enfin, la troisième hypothèse touche aux formes d'insertion sociale locale auto-contrôlée et diversifiée des Portugais qui prolongent leur séjour dans l'agglomération parisienne, projet d'ascension sociale qui les amène à modifier leur stratégie d'investissement socio-économique et culturel et fait surgir le problème des enfants - source possible

.

d'ancrage ». Quant aux principales variables ou thématiques prises en compte, on retrouve bien sOr : l'âge, le sexe, les motivations (pourquoi la migration? Pourquoi Paris et son agglomération 1 Pourquoi hier la perspectivedu retour au pays d'origine et aujourd'hui le désir de se fixer défInitivement1), la durée de résidence hors de la patrie, la génération (migrant ou fils et fille de migrant) et la place dans la famille, la scolarité des jeunes, la situation socio-économique,les divers réseaux de relations émergeant de l'organisation socioculturelle, les rapports de voisinage en liaison avec l'habitat (HLM, pavillon, foyer) et les rapports inter-ethniques, la religion et les divers champs du religieux (une dimension capitale), les fonnes d'inscription dans l'espace collectif, et surtout, nous y reviendrons, la stratégie de visibilité / invisibilité, la dialectique d'insertion/intégration. Et ceci, en référence constante avec une double exigence: le comparatisme et le dynamisme.Le comparatismetout d'abord, celui qui s'inscrit dans le temps, entre ce qui est dit des conditions d'arrivée et d'installation des Portugais entre 1950 et 1975 et l'état actuel, et davantage celui qui se réfère à l'espace. Après avoir décrit la situation et le vécu des migrants dans les trois zones étudiées, M. E. Leandro consacre un chapitre entier aux éléments de comparaison entre le XVIe arrondissement de Paris et les communes de Champigny et Villiers-sur-Marne,étude où elle fait preuve d'une indéniable maîtrise sociologique.Tour à tour sont pris en compte: 1°) les facteurs d'installation géographique; 2°) les relations avec la culture portugaise: l'organisation socio-culturelle,les liens culturels au quotidien;

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Les Portugais face à l'insertionsociale 3°) les rapports socio-culturels avec le Portugal: la famille, la presse, l'économie, les vacance$et les visites; 4°) les jeunes luso-descendantset le contexte sociallocal ; 5°) les représentations sociales des jeunes par rapport au Portugal ; 6°) les projections des jeunes, par exemple à propos du mariage ou du choix du conjoint; 7°) les facteurs d'insertion sociale, l'univers du travail, le logement, l'école et la langue (encoreun facteur primordial); 8°) la polyvalence des organisationsculturelles. L'auteur souligne fort bien le rOleet la place des jeunes. Pour simplifier nous dirions qu'à Champigny et Villiers-sur-Marne les relations inter-ethniques sont plus évidentes et la visibilité des Portugais plus flagrante: rassemblementslors des messes, des marchés de rue et des fêtes portugaises; annonceet presse, implantation commerciale et industrielle,jardins potagers. On assiste à une micro-société avec ses croyances, ses modes de vie, ses rythmes de transformation. C'est en créant de nouvelles formes d'insertion sociale inter-actives que le groupe parvient à assumer sa propre identité culturelle et à intérioriser d'autres formes de vie et de relations sociales. Dans le XVIe arrondissement, l'invisibilité s'avère plus prégnante, exception faite des rencontres socio-culturelles de courte durée; il y a peu d'espace d'expression hors du travail et du culte dominical. En revanche, l'intérieur des maisons offre un vécu intense pour les retrouvaillesentre comp~triotes, tandis que le contact avec l'extérieur (l'étranger), en dépit de la relation dominant/dominé favorise une culture syncrétique, surtout chez les jeunes. Le comparatisme nous introduit"ainsi dans la perspective dynamique sous le double aspect des mutations au cours du temps et des mécanismes mis en jeu pour assurer la transition de l'insertion à l'intégration. Hier, on travaillait et épargnait pour se payer une voiture et retourner bien vite construire la maison au pays natal, d'autant que 1'homme venait seul en France. Puis, la présence de la famille et la scolarisation des enfants questionnent sur l'intention de retrouverla mère patrie, 15

Les Portugais face à "insertionsociale à plus forte raison quand l'épargne et les structures de la société portugaise n'accordent pas le niveau de vie escompté. Aujourd'hui les migrants investissent dans l'immobilier et ils deviennent entrepreneursou commerçants; la réussite scolaire promet un avenir à leurs enfants; alors volontiers on envisage de rester, surtout si l'on s'est fait naturaliser. Même si le mariage endogamique reste hautement prévalent, on n'en adopte pas moins le système de valeurs, les manières de vivre, les formes de, relations sociales, les modes alimentaires et vestimentaires du pays d'accueil. Et pourtant,les rapports avec le pays d'origine restent forts. Afin que le passage de l'insertion à l'intégration mesurée se fasse, il va être nécessaire d'attendre une ou deux générations. fi faudra que les jeunes ne soient plus partagés comme leurs parents entre l'appel de la modernité et les valeurs du teITOir atal; il faudra n aussi que les gens de France, bien que classant les Portugais panni les "bons émigrés" (par opposition aux "mauvais" : les Maghrébins) deviennent moins indifférents ou insensibles à l'endroit de ceux qui restent dans une certaine mesure des "Portos", donc de braves gens mais des étrangers. Néanmoins, si les valeurs préconisées par ces travailleurs souvent dignes d'estime (courage, honnêteté, amour du travail, tendance ascétique) semblent bien tenir le coup, on assiste malgré tout de la part des immigrés « à une transformationdes modes de
vie, à un détournement des investissements économiques vers la scolarité des enfants et l'immobilier en France... Au projet strictement économique caractérisé par le binôme travailargent s'ajoute une quête d'ascension sociale à laquelle les enfants par leur réussite scolaire sont susceptibles d'accéder ». Du point de vue des valeurs, les Portugais de

i ~ J

"~

France abandonnent leur ancienne pauvreté; ils adoptent « ce qui est socialement valorisé et peut donner accès à de meilleurs niveaux de vie: innovations technologiques, développement social, savoir scolaire et scientifique, meilleures conditions de santé, en somme le bien-être économique ». Mais, si l'ère des maçons, des bonnes ou dames de seIViceet des conciergespouvait ne plus être l'unique issue pour les immigrés, il paraît toutefois nécessaire, souligne 16

Les Portugais face à l'insertionsociale judicieusement
d'intégration

M. E. Leandro
l'économique

«

que les conceptions

sociale ne soient pas limitées aux secteurs
et le normatif ».

touchant uniquement

Reste une question, bien sftr : que deviendront dans l'avenir les migrations portugaises en France? Surtout si l'on tient compte de la baisse de la natalité au Portugal, de l'importance de la naturalisation, du vieillissement des primo-arrivants, de la création de l'Europe impliquant la libre circulation des travailleurs (ceux qui appartiennent aux catégories sociales défavorisées risquent de se laisser fasciner par les salaires promis par les pays riches, même frappéspar le chômage). M. E. Leandro, guidée par le démon de la recherche, se propose d'approfondir ces problèmes et de tenter de nouvelles enquêtes. Et dans un avenir proche, elle nous promet un autre ouvrage, quasi achevé, traitant des migrations mais centré cette fois sur la famille. On peut augurer qu'il sera aussi riche et stimulant que celui que je viens de préfacer avec tant de plaisir. Puisse mon texte, qui est loin de couvrir tous les champs examinés par l'auteur, convaincre les lecteurs de se pencher avec sympathie sur cet ouvrage de scienceet d'humanisme.

Louis- Vincent THOMAS (*)

(*) Louis-Vincent Thomas nous a brutalement quittés le 22 janvier 1994 alors qu'il avait déjà rèdigé la préface de cet ouvrage que nous lui dédicaçons avec toute notre gratitude et une immense tristesse.

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INTRODUCTION
MAR PORTUGUtS 6 mar salgado,
quanto do teu sa! Sio tagrimas de Portugall Por te cn.JZannos, quantas mies chomram, Quantos f11hosem vio rezaram ! Quantos noivas ficaram por casar Para que fosses nosso, 6 mar ! Valeu a pena ? Tudo vale a pena Se a ahna nâo é pequena. Quem quer passar além do Bojador Tern que passar além da dor Deus ao mar 0 perigo e 0 abismo deu, Mas nele é que espelhou 0 céu.

MER PORTUGAISE
o mer
salée, combien de ton sel ! tant de mères ont pleuré sans mari sont restées !

Contiennent Tant d'enfants Combien

les lannes portugaises ont prié en vain!

Pour nos tmversées, de fiancées

Pour que tu sois, ô mer, notre propriété En valait-il la peine?

Tout en vaut la peine

Sir âme n'est point petite Qui veut aner plus loin que le cap Bojador Plus loin que la douleur il doit savoir aller Dieu donna le péril et l'aeune à la mer, Mais c'est en ene qu'fi refléta le ciel.

Mensagem, F. PESSOA

Message, F. PESSOA

L'émigration portugaise n'est pas un phénomène récent mais séculaire qui s'est développé parallèlementau mouvement des découvertes maritimes portugaises à partir du XVe siècle. Depuis, semblable à certains arbres toujours en "perpétuelle régénérescence", l'émigration perdure avec une intensité variant selon les contextes socio-économique et culturel interne et externe. Le mouvement migratoire s'est orienté vers les quatre coins du monde, avec une incidence particulière pour les régions d'Outre-Mer, notamment le Brésil jusqu'au début des années 60. A cette époque, l'émigration se tourne vers l'Europe, principalement vers la France (voir, en annexe, les arbres généalogiques de l'émigration portûgaise). Entre 1950 et 1971, l'émigration portugaise vers la France, légale et clandestine, n'a cessé de croître; de 20 085 en 1954, les Portugais étaient 758 925 en 1975. Depuis, le mouvement s'est ralenti tout en restant intense pendantla décennie 70. Il s'agit d'un groupe ethnique caractérisé paruD fort pourcentage de population active quia rapidementprocédé au regroupement familial avec au départ, un taux élevé de 18

Les Portugais face à "insertionsociale naissances. Caractéristiques qui répondent à la demande française de l'époque: travail et peuplement.Ce sont donc des objectifs économiques et démographiques qui prévalent dans la venue des immigrés en France et guiderontpar la suite toute la politique législative à leur égard. Partis du Portugal pour travailler et améliorer leurs conditions de vie, les Portugais envisagent dans un premier temps leur séjour en France comme temporaire, mais les transformations tant au niveau individuel que collectif qu'induit leur immersion dans la société d'accueil lui impriment un caractère de plus en plus défmitif. Afm d'étudier et saisir de l'intérieur ce processus,nous avons entrepris simultanément une recherche documentaire auprès de plusieurs institutions concernées, directement ou non, et une recherche de terrain auprès de certains groupes de Portugais préalablement sélectionnés. Pour cette dernière, nous avons choisi la démarche ethnographique, suivie d'une observation participante, d'interviews semi -directi ves, d'études longitudinales et de biographies recueillies dans le cadre familial. Tout au long de notre travail, nous nous sommes appuyés sur des données de type quantitatif et qualitatif. Puisque cette étude revêt en même temps un caractère empirique et théorique, nous avons eu recours à un cadre conceptuel capable de nous guider dans l'analyse de la réalité étudiée, dans une dialectique constante. Pour éviter la confusion et l'ambiguïté attachées à certains tennes, que nous considérons comme des concepts-clés,nous avons eu le souci d'en préciser la significationdans le contextede ce travail. Le flux migratoire découle d'une situation d'inégalité socioéconomique et culturelle. Le Portugal des années 50-60, en marge du développement des pays industrialisés européens, voit un grand nombre de ses habitants les plus démunis passer les Pyrénées jusqu'à provoquer dans certains secteurs une pénurie de main-d'oeuvre. Pour le portrait de l'immigré portugais, plusieurs traits sont essentiels: il dispose d'un bas degré de scolarisation,travaille

19

les Portugais face à Il nsertion sociale i

dans le secteur primaire et est surtout originaire des zones rurales et pauvres des régions Nordet Centre. L'agglomération parisienne constitue un véritable pÔle d'attraction, et c'est à l'intérieur de celle-ci, vers les endroits qui offrent le plus de possibilités d'emploi et de logement (souvent ceux où sont déjà des compatriotes) que les Portugais s'installent. Champigny et Villiers-sur-Marneet le XVIe anundissement de Paris répondent à ces particularités. Nous avons choisi ces communes et cet arrondissement pour saisir les caractéristiques du processus d'insertion locale dans des contextes sociaux différents. Notre objectif comprend égalementl'obselVationet l'analyse des relations inter-ethniques, des pratiques de cohabitation et des modalités d'organisation socio-culturelle de chacune de ces communautés, en interaction avec les différents contextes sociaux où elles prennentnaissance. Nous étudierons aussi les transfonnations socio-économiques et culturelles qui se sont opérées sur la communautéportugaise en raison de son installation. Les facteurs de ces changements sont directement liés au phénomène même de l'immigration, mais également à d'autres éléments sociaux, en France et au Portugal. Les liens avec le pays d'origine restent forts; mais ils varient d'intensité selon les groupes d'âge. Ils se manifestent dans divers domaines: matériel, relationnel, affectif ou symbolique. Les immigrés portugais sont considérésen général comme de "bons immigrés", "très bien intégrés" dans la société française. Toutefois, la recherche montrera qu'il en est autrement.Ils ont plutÔt entamé un processus d'irîSertion sociale auto-géré, diversifié en fonction du milieu social environnantqui facilite, ou au contraire freine, une participationsociale élargie au-delà de l'univers du travail. Pour leur part, les Portugais utilisent des stratégies de visibilité-invisibilité qui varient selon les groupes d'âge, les conditions de travail, le contexte social local, les différents rythmes socio-économiques et les formes d'occupation de
20

Les Portugais face à l'insertionsociale l'espace. Par exemple, la visibilité se révèle plus refoulée vers la vie privée dans le XVIe arrondissementqu'à Champignyet Villiers-sur-Marne,et inversement. La stratégie d'invisibilité vers l'extérieur, d'ailleurs facilitée par le phénotype, reste bien souvent une tactique pour échapper à la stigmatisation, dont sont souvent victimes les groupes immigrés, notamment en période de crise socioéconomique et culturelle où la xénophobie, du moins l'ethnocentrisme des autochtones,s'exacerbe. Dans le XVIe arrondissement, cette attitude est moins affirmée, même si le pourcentage des immigrés parmi la population autochtoneest très élevé: 17,4%, car leur présence reste nécessaire pour l'exécution de certaines tâches professionnelles. Mais les Portugais sont quasiment absents des autres domaines de la vie socio-culturelle de l'arrondissement. Curieusement, nous trouvons le même rapport de pourcentage à Champigny-sur-Marne,mais ici les conditions d'urbanisation, la distribution dans l'espace et la densité de population les rendent plus visibles, ainsi que leur dynamisme d'implantation dans l'espace bâti. Toutefois, tout en œuvrant pour un processus d'insertion sociale locale, les Portugais tendent égalementà préserverleur identité culturelle. Certes, celle-ci n'est jamais statique, mais les Portugais résistent bien à l'assimilation et ne sont pas aussi "intégrés" que veulent le laisser entendre certaines opinions politiques et publiques. Celles-ci créent et renforcent deux sortes d'archétypes: la capacité de la société française à intégrer les "bons immigrés" avec pour prototype les "Portugais",,.:.~t immigrés rebelles les aux règles de la société d'accueil qui apparaissentalors sur la scène socio-politique avec cet autre archétype que sont les "Maghrébins". Dans les deux cas, s'il y a des efforts d'insertion, ils sont quasimentexclusifs aux groupesimmigrés. En dehors de l'économique et du normatif, la société environnante reste, sinon indifférente, du moins insensible à ces efforts pour poursuivre ladite "intégration" sociale dans

21

Les Portugais face à "insertion sociale des conditions hannonieuses et non conflictuelles.Ou bien les immigrés restent silencieux, cantonnés dans les sphères socioculturelles qu'on leur octroie, ou bien les conflits éclatent. Le bouc émissaire se trouve toujours du cÔtédes plus démunis, assignation faite par la hiérarchie sociale du travail et du statut qui en découle. L'appartenance ethnique devient ainsi une justification des attitudeset comportementsà l'oeuvre. fi nous reste à préciser que notre objectif est d'inscrire cette étude dans une perspective longitudinale afin de pouvoir dégager: - les caractéristiques essentielles vécues par des groupes d'émigrés portugais dans la société portugaise; -les conditions dans lesquelles s'est produite leur émigration, aussi bien dans le contexte social portugais que français; - les parcours des Portugais, de leurs familles et du groupe ethnique porteur de valeurs, d'une culture et d'une identité
«

enracinées dans la conscience d'une histoire ou d'une

origine commune» [S. ABOU, 1981,p. 32]. -le processus d'insertion sociale dans les contexteslocaux de l'agglomération parisienne, les influences de celle-ci sur lesdits processus. La dynamique qui s'établit entre le passé, le présent, le cadre de vie et le milieu environnant, constituant une stratégie, qui n'est pas sans points communs avec celle des autres groupes immigrés, pour une insertion sociale qui soit la plus complète possible. Précisons enfm que ce travail, en aucun cas, ne prétend à la généralisation. fi s'inscrit dans des contextes sociaux précis, quoique comparés avec différentes populations portugaises prises en référence à l'intérieur de l'agglomération parisienne. Rien ne pennet de l'étendre à d'âutres situations sans que des études comparatives plus élargies et approfondiesne puissent être entamées.

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CHAPITRE I ARRIVÉE ET INSTALLATION DES PORTUGAIS DANS L'AGGLOMÉRATION PARISIENNE I ORIGINES SOCIO-CULTURELLES ET GÉOGRAPHIQUES DES IMMIGRÉS PORTUGAIS
(1950-1975)

f
~

Ce serait prendre le risque de réduire notre étude à la simple analyse d'un processus d'insertion sociale des Portugais dans l'agglomération parisienne que de ne se rapporter qu'à leur vécu depuis leur immigration.Or, celui-ci demeure inséparable du parcours antérieur à l'émigration, dans le pays d'origine. Quels sont les objectifs de ces individus, marqués par des activités professionnelleset des styles de vie bien différentsde ceux qu'ils sont venus trouver et adopter en France? Quelles sont les différentes modalités d'articulation avec leur passé dans la société d'origine, leur passé récent et leur présent dans la société de résidence? Quelles stratégies de groupe minoritaire ethnique engagent-ilslors du processus d'insertion sociale? En réalité, le sens des différentes situations vécues dans la société d'origine et dans celle de résidence ne peut se saisir à travers des relations simples (séjour prolongé, traits culturels proches, etc). Le processus de socialisationet de sociabilitéen vigueur dans la société d'origine est en liaison avec le processus d'insertion, bien davantage que la relative facilité d'adaptation des Portugais tant de fois évoquée. Dans cette perspective nous voulons présenter ici une esquisse sur l'origine géographique et socio-culturelle des immigrés portugais, en particulier de ceux qui sont venus en France à partir des années 50, (dont 304 811 résident dans l'agglomération parisienne, soit 46,9 % [RecensementINSEE, 1990].

23

Les Portugais face à l'insertionsociale

1. Quelques données sur les caractéristiques socioprofessionnelles et démographiques de l'émigration portugaise des 'années 50
L'origine sociale 'du courant migratoire portugais vers l'Europe à partir des années 50, ne revêt pas un caractère nouveau puisqu 'en général les immigrés appartiennent aux échelons les plus bas de la structure socioprofessionnelle,avec une incidence particulièresur le secteurprimaire. En 1913, 41,3 % des émigrés portugais partant vers le Brésil travaillaient dans le secteur primaire et 30 % [E. FERREIRA, 1976, p. 37] n'avaient pas de profession; on peut supposer qu'ils appartenaient en majorité au secteur primaire. Cette prédominance continue à se vérifier dans les années 50 (23,3 % pour le secteur primaire durant la période 1950-1984), mais elle tend à diminuer et l'émigration touche de plus en plus les autres secteurs de l'activité professionnelle. Le poids croissant du secteur secondaire (21,8%) n'est pas sans rapport avec l'émigration elle-même dans sa modalité clandestine. Beaucoup d'émigrés, partis clandestinement,sont venus plus tard légaliser leur situation au Portugal après l'avoir fait en France. Or, la plupart d'entre eux sont venus travailler dans le secteur secondaire notamment dans le BTP, profession qui a été déclarée au moment de la demande de légalisation au Portugal. Dans bien des cas, cette profession peut ne pas correspondre à celle exercée avant la "première" émigration. Le secteur tertiaire maintient un taux égal tout au long de la période 1950-1984. Bien qu'il s'agisse d'un pourcentage plus faible (7,9 %), il est quand même significatif. Ces chiffres nous indiquent que l'émigration portugaise touche à cette époque tous les secteurs et presque indistinctement les secteurs primaire et secondaire. Cette saignée pose quelques problèmes de main-d' œuvre au Portugal, surtout pour le secteur secondaire en phase de transfonnation et d'expansion. Mais tant qu'un fort décalage au niveau des salaires et des conditions socio-économiquespersiste, l'émigration tend à se
24

les Portugais face à l'insertionsociale maintenir. Au Portugal, entre 1950 et 1974, elle s'affinne et crott avec quelques faibles oscillations entre 1955 et 1960, même si la période de la fin des années 50 et des années 60 correspond à un démarrage économique interne avec pour conséquences: une plus grande mobilité au sein de la société portugaise, un développement des moyens de communication et une augmentationdu taux de scolarisation. Ce réseau conjoncturel, allié à une restructuration de la société portugaise va pennettre à l'infonnation de circuler, véhiculant des images qui élargissentl'horizon des aspirations et incitent souvent les individus à partir, "à faire comme les autres" pour les réaliser, créant ainsi de nouveaux foyers d'émigration. Il convient de prendre également en compte les caractéristiques démographiques de la population étudiée. Au départ, l'émigration portugaise,pour la période 1955-1975,est en majorité masculine. Pour l'émigration féminine, on note ~ une augmentation dans les années 1959-1960,puis une baisse pour les années 1961-1965, une remontée pour 1966-1968 suivie de fluctuations jusqu'en 1973 et une autre remontée pour 1974-1975, et ce, dans le rapport de pourcentages, puisqu'en effectifs, c'est en 1966 qu'on enregistre le plus grand nombre de femmes émigrées. Néanmoins, il faut signaler que ces statistiques ne tiennent pas compte de l'émigration clandestine et les femmes portugaises n'ont pas échappé à cette modalité de départ. Outre ces variations,il faut ajouter des décalages dans le temps. En effet, l'émigration féminine n'accompagne pas immédiatement l'émigration masculine mais la suit de près, dans le cadre du regroupement familial. Le rapport émigration masculine/féminine,au long des vingt années considérées, varie selon les destinations: Europe ou Outre-Atlantique.Entre 1955et 1975,le mouvementeuropéen interne compte 35 % d'hommes et 17,8% de femmes, contre 24 % d'hommes et 23,2 % de femmes pour l' Outre-Atlantique par rapport à l'émigration totale légale. Au total, 59 %
d 'hommes contre 41 % de femmes 1.

25

LesPortugaisfacé

à l'insertionsociale

Il faut signaler qu'au cours de cette période la grande majorité de l:émigration clandestine était déjà légalisée au Portugal, exception faite pour les réfugiés politiques et les conscrits réfractaires, en raison du régime de dictature politique alors en vigueur. Ainsi, on peut constater un écart de 17,2% pour l'Europe et d'à peine 0,8% pour l'OutreAtlantique dans le rapport émigration masculine/féminine. Cependant, il est important de rappeler qu'entre 1963et 1974, le mouvement européenest le plus intense. L'émigration portugaise de cette période est constituée en majorité par une population active (65,2% des émigrahts ont entre 15 et 44 ans) avec un nombre non négligeable de jeunes de moins de 14 ans (14 % de garçons et 12,4% de filles). Pour la France, ces deux particularités rejoignent les deux objectifs de sa politique d'immigration entre 1945 et 1972, à savoir économique et démographique. Cette émigration est encore caractérisée par un degré élevé de clandestinité, essentiellement en provenance des secteurs primaire et secondaire, et s'étend à toutes les régionsdu Portugal. 2 La provenance géographique Dans les statistiques portugaises, l'émigration vers la France n'apparaît qu'à partir de 1949, mentionnant le départ de 499 individus. Néanmoins, les Portugais figurent dans les divers recensements de population en France à partir de 1921. Dès

.

1851,il est précisé:

«

Le nombrede Polonais,Portugaiset

Africains étant négligeable, ils ont été inclus dans la rubrique
"Autres Nationalités" »2.

Ainsi, la présence des Portugais en France, quoique ancienne, n'a pris son essor que dans la deuxième moitié de ce siècle, malgré la participation du Portugal à la Première Guerre mondiale auprès des alliés. Les données qui nous ont été fournies par la SECP (cf. tableau 1), se rapportant à la période 1965-1983,nous révèlent qu'ils viennent de tous les départements du Portugal, bien qu'en proportions.différentes. Pour la période en question, la

26

Les Portugais face à l'insertionsociale France reçoit 49,83 % de l'émigration portugaise sortie du continent - la seule dont nous tenons compte ici, puisque l'émigration des ties de Madère et des Açores a d'autres spécificités que nous n'étudions pas ici. De ces données, il ressort également que l'émigration portugaise vers la France est plus intense au Nord et au Centre qu'au Sud, ce qui n'est pas sans rapport avec la densité de populationpar département et la tradition migratoire. La proximité avec l'Espagne, où le recrutement des émigrés vers la France a commencé plus tôt, a provoqué un effet de contagion. En effet, c'est dans les départementsfrontaliersque le pourcentage d'émigration se révèle le plus élevé, avec des exceptions pour les départements de Braga, Leiria et Porto où la tradition migratoire externe est bien enracinée. D'ailleurs, à partir de 1955-1959,le départementde Leiria est considéré comme l'un des centres d'émigration vers la France [J. ARROTEIA, 1985, p. 118]. fi convient de remarquer que panni les 18 départements du continent, sept ont le plus gros effectif de leurs émigrants en France, supérieur à 50 % et atteignant respectivement 80,19 % et 70,3 % pour Castelo Branco et Viana do Castelo. Une approche par département entre le taux d'émigration vers la France et le rapport urbanitélruralité,nous montre que les émigrés portugais sont en majorité originaires des départements à forte densité rurale, sauf dans le cas du département de Porto (troisièmeplace en densité de population urbaine), qui voit son émigration vers la France s'élever à 51,33 % ; toutefois, les émigrants continuent à se recruter parmi la population rurale. Notons que cette émigration dépasse à peine Ils pour le départementde Lisboa et environ 1/4 pour celui de Setubal, qui, en densité, correspondent respectivement aux deux régions les plus urbaniséesdu pays. Ce phénomène n'est pas sans incidence sur le processus d'insertion sociale des Portugais dans l'agglomération parisienne, région la plus urbaniséede France. En réalité, si les modes de vie, les systèmes de valeurs, donc les représentations du monde et de la société, changent à l'intérieur d'une société

t t J t I r I.:

27

Les Portugais face à l'insertionsociale quand on se déplace du milieu rural en milieu urbain, ce changement prend une dimension plus grande encore quand s'y ajoute le passage d'un type de société àun autre.

Tableau 1 : Émigration portugaise par département d'origine et pays de destination.. 1965/1983*
Destination Origine Aveiro Beja Braga Bragança Castelo Branco Coimbra -gvora Faro GuanJa Leiria Lisboa Portalege Porto Santarém Setùba1 !Vianado Icastelo Vila Real Viseu Total continent Angra do Heroismo Horta Ponta Del2ada Funchal Total îles Total 2énéraI 6425 6131 Il 834 4788 2411 4053 1 689 1151 2214 11 450 22 496 699 16 064 3976 7061 1 279 5411 13 905 129 163 6 3 28 58 95 129 258 461 12 246 43 74 154 22 1 520 102 226 3295 15 337 298 769 226 64 211 8 135 45 .. . 19 1 552 1 616 9751 2663 18 1 231 1 585 368 1 545 48 119 1 483 721 3841 57 2622 543 316 968 1 913 2815 22 863 42 4 24 3 171 3241 26 501 3960 358 1 916 619 1 458 2111 51 1 592 523 5248 10 090 92 1 390 2351 2 102 3 195 981 781 38 822 9606 3914 42 222 11144 112 1 350 305 682 2658 68 1 834 5241 1011 13 609 98 2 117 1 529 2040 3886 21 192 5464 48 585 15 447 26 699 14 458 2313 13 305 26 214 35 956 21 101 1 628 38 688 20 030 5 819 27 325 2296 61 282 56 194 496 58 340 111 646 2887 61 3960 442 725 137 92 440 13 356 30 .. . 5 1 508 1 543 14 899 13 129 124 1950 119 256 1 471 114 192 306 129 3340 58 6487 667 1 234 997 167 705 32 621 138 5 95 27 864 28 102 60 723 1 520 63 990 1 805 14 211 2680 10 075 880 23 842 1 091 33 293 2597 848 1 301 1 325 2001 15 670 666 3704 29 549 5211 27 930 31 645 64 000 RFA Australie Brésil Canada USA France RAS Vénzuela Autres 1UfAL

96 939 3374 75 369 2 161 31 997 4207 24 273 824 38 837

9081 16 230 4629 16 634 68 060 358 288 22 899 10 769 44 229 28 6 52

1 599 35 538 2807 42 927 47 698 719 006 31 32 825 13 14 716 2388 89 062 2945 40 766 5377 177 369 53 075 896 375

1649 1 080 939 1 166 56 683 79 546 95 505 147 605 359 454

* Les valeurs relatives à la période 1978183 sont provisoires Source: SECP

28

Les Portugais face à l'insertionsociale 3. L'appartenance socioprofessionnelle

Précisons qu'entre 1955 et 1969, les immigrés portugais venus en France appartiennent pour 30,6 % au secteur primaire, 29,5 % au secteur secondaire, 3,9 % au secteur tertiaire; 'que 27,8 % d'entre eux sont des actifs sans profession et 8,2 % des inactifs. Ainsi, la prééminence du secteur primaire sur le secondairese réduit à un écart de 1,1%, ce qui n'est pas le cas au Portugal où il est de 4 %. Il faut signaler que le pourcentage des inactifs portugais en France est plus faible de 1 % que celui de l'ensemble de l'émigration. Cette caractéristique nous permet d'avancer qu'au niveau socioprofessionnel, l'émigration portugaise en France entre 1955 et 1969 se compose en majorité d'individus aptes au travail et adaptablesau marché professionnelfrançais. Celui-ci, en effet, ne s'ouvre pas indistinctement aux autochtones et aux étrangers. En période de "boom économique", le travaille plus rude et le plus dévalorisé est réservé aux étrangers. Ainsi, les besoins internes se combinent avec les particularités de la main-d'œuvre portugaise qui
arrive, prête à accepter n'importe quel type de travail POUIVU qu'il soit bien payé par rapport au pays d'origine. Ce trait rend la population portugaise immigrée encore plus vulnérable face aux exigences du marché du travail français. 4 L'origine socioprofessionnelle et ses conséquences

.

Les données qui nous ont été fournies concernantle degré de scolarisation des émigrés portugais se rapportent à l'émigration totale sans prendre en compte le pays de destination. Dans les années 60 la proportion d'analphabètes, est de 15,5% contre respectivement 12,4% et 9,1 % pour les années 50 et 70. Or, c'est précisémentdans les années 60 que l'on relève le plus fort pourcentage d'émigration légale portugaise vers la France (en y ajoutant 212 801 clandestins, soit 24,75 % de l'émigration totale). M. Pisco et L. M. Seruya [1984, p. 79], étudiant les caractéristiques de l'émigration portugaise en France, 29

Les Portugais face à l'insertionsociale

précisent que

«

la France enregistre un pourcentage

d'immigrés analphabètes et sans aucun degré de scolarisation supérieur au double des autrespays [...) Ce qui semble 2tre lié à l'idée généralisée que l'émigration pour ce pays est moins qualifiée que pour les autrespays (surtout la RFA),fait qui est aussi lié à l'importance du courant de l'émigration clandestine vers la France ». Par rapport aux autres pays européens,le Portugal accuse un fort retard en ce qui concerne les modes de production, les infrastructures, le régime de sécurité sociale agricole ainsi que la globalité des systèmes de valeurs socio-culturelles. Les pouvoirs officiels délaissent ce domaine, le vouant à l'abandon, organisant son statu quo. En conséquence,les relations d'entraide et d'interdépendance sont encore très fortes à l'époque où se produit un des plus grands flux migratoiresportugais vers la France. En émigrant les Portugais ont apporté avec eux cet univers de relations matérielles et symboliques. Signalons, par exemple, l'importance des réseaux de solidarité interne de la collectivité portugaise en France, notamment dans les premiers temps de leur immigration, lorsqu'on était toujours prêt à "dépanner" le

compatriote qui arrivait:

«

On m'a déjà aidé,. en cas de

besoin j'aimerais bien que l' on m'aide,. on ne sait jamais ce qui peut nous arriver en terre étrangère,. dans les moments difficiles on a besoin de tous ». Toutefois, au fur et à mesure que le temps s'écoule, ces comportements tendent à se transformer. Certes, en des occasions ponctuelles, des réseaux de solidarité interne s'activent, mais au quotidien, les Portugais se plaignent du déclin de "l'esprit d 'entraide"~, Ils considèrent que les Portugais deviennent désonnais beaucoup plus individualistes et donc moins sensibles à l'entraide communautaire. Dans une situation de transfonnation socio-économique et culturelle, les systèmes de valeurs, la perceptionde la réalité et les attitudes se transfonnent. Maintenant, en cas de maladie et de vieillesse, l'émigré portugais bénéficie de la protection de la Sécurité sociale; en

30

Les Portugais face à l'insertionsociale cas de démarches administratives, il doit affronter la réglementation du pays, contrairement au passé où dans le premier cas il se trouvait souvent à la merci de la famille élargie et de la solidarité de voisinage et dans le deuxième, sous la dépendance des bonnes volontés, voire des bonnes grâces, des seigneurs du village qui servaient souvent d'intennédiaires entre eux et l'administration en raison de leur prestige local. En contrepartie, ceux-ci recevaient services salariés et bénévoles, en remerciement du service rendu et dans le but de pérenniser une situation de privilégié social, retirant de l'opération un double intérêt socio-économique.De cette façon se renforçaient les rapports inégalitaires d'interdépendance au sein des collectivitésrurales portugaises. Ce système (à caractère féodal) pennet de comprendre deux types de comportement des immigrés portugais. Le premier par rapport à la société d'origine, qui se traduit souventpar des pratiques exhibitionnistes face à ceux qui les ont dominés et exploités auparavant, et par voie d'extension à toute la société qui ne leur a pas donné les moyens d'exister avec le minimum nécessaire à une vie décente: habitation, scolarisation, santé. Il s'agit là d'une revanche explicite, d'un défoulement psychosocial. Le second par rapport au pays d'accueil où, en comparaison avec d'autres groupes ethniques vivant en France, les Portugais font figure de "communauté tranquille". On sait qu'en la matière s'exerce l'influence des expériences vécues ou/et des représentations négatives ou positives à l'égard de chaque groupe ethnique. Selon cette conception les Portugais ne posent pas de problèmes à la société française aux règles de laquelle ils se plient. Quelques propos de l'enquê~ sont très significatifsà ce sujet. « Quand on dit 'immigré' ilfaut faire une distinction et
définir les termes 'immigrés' et 'immigrés'. Les Arabes sont les moins acceptés. Un Portugais n'est pas un Arabe. C'est un travailleur. Il vient ici pour travailler et il mène une vie correcte parce que je pense que dans son pays il n' a pas une vie facile. Les Arabes viennent ici pour profiter de la vie. Ce n'est pas du tout pareil... ». Femme française, 46 ans, surveillante à l'école primaire.

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Les Portugais face à l'insertionsociale Ainsi est mise en évidence, dans une hiérarchie ethnique des immigrés, la supériorité des Portugais fondée sur des critères socio-économiques: travail et mode de vie. Pour les comprendre, il est important de les mettre en rapport avec les conditions de dépendance/interdépendance vécues avant et après l'émigration. Un passé de dépendance envers la bienveillance des seigneurs au Portugal développe une prédisposition à la docilité. Cette attitude se trouve renforcée par le fait que le rapport avec le nouveau seigneur, d'ordre financier, va dans le sens des projets économiques de l'immigré portugais des années 60-70, à savoir, thésauriser pour retourner au pays et y réaliser ses projets. En outre, la concrétisation des projets économiques provoque la reconnaissance sociale de l'émigré portugais par le pays d'accueil, c'est pourquoi il participe très peu aux conflits opposant les travailleursaux patrons. fi est important de garder en mémoire que, jusqu'en 1974, le régime de dictature politique sous lequel les Portugais ont vécu avant leur émigrationles a empêchésde participer à toute expérience à caractère politique et/ou syndical. Cette particularité doit être étudiée en conjugaison avec d'autres facteurs d'ordre idéologique,religieuxet symbolique. En tennes religieux, le milieu rural portugais est imprégné des valeurs de la religion catholique,même si la pratique varie considérablement du Nord au Sud du pays. En 1977, le pourcentage de la population âgée de plus de sept.ans assistant à la messe du dimanche s'élevait à 60,2 % pour le diocèse de Braga, contre respectivement6,7 % et 3 % pour ceux d'Evora et de Beja [J. DE CARVALHO, 1979]. Il est important de signaler que la proportion de la populationrurale est plus forte à Beja qu'à Braga: 94,3 % et 85,2 % respectivement. Ces chiffres indiquent que milieu rural et pratique religieuse ne sont pas toujours en corrélation,comme on le croit, même si le milieu rural reste plus sensible au sacré [J. MADUREIRA
PINTO, 1982].

Or, le sacré, à des degrés différents, risque d'entrainer une certaine prédisposition à la soumission et à l'obéissance.

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Les Portugais face à l'Insertionsociale L'éthique chrétienne au Portugal n'est pas la moins significative à cet égard. Bien souvent, le pouvoir politique l'a utilisée pour légitimer son autorité et son action. M. Martins [1990, p. 35], au sujet de l'influence de la religion dans le discours salazariste, parle de "la religion comme regard panoptique sur la société". C'est donc ainsi qu'ont été socialisés les Portugais venus en France et tout ce dispositif de significations se trouvant en interactionavec le contexte social environnant forge des attitudes, des comportements, qui vont avoir des retentissements lors de l'immigration, quand les immigrés entrent subitement en contact avec des milieux sociaux bien différents de ceux qu'ils connaissaient
auparavant.

L'isolement relatif du Portugal des années 50-60 accentue le repli de la collectivité villageoise sur elle-même. Il crée des obstacles à la découverte d'autres modes de vie et systèmesde valeurs. Pendant cette décennie on observe cependant un renversement progressif de tendance. Toutefois, la relation travailleur agricole/nature varie d'intensité et de signification selon la position occupée dans la structureproductive agricole. Ceux qui travaillent en régime salarié sont économiquement moins dépendants de la nature que les patrons et ceux qui travaillent à leur compte. Dans ce cas s'établit une relation inter-personnelle financière entre travail/résultat, fixée à l'avance et à court tenne, indépendante des résultats de la récolte. Signalons enfin l'importance de la polyvalence du travail agricole au cours de l'année. L'individu subit, plus tÔt que dans les autres secteurs d'activité professionnelle, un processus de socialisation initiatique:':::à plusieurs techniques exigées par la variété du travail agricole. Cet apprentissagelui pennet de développer des capacités d'adaptation, voire une certaine ingéniosité, une ouverture à de nouvelles fonnes de travail professionnel. fi a également appris à travailler sans relâche, tant que dure la lumière du jour, ce qui le rend apte à effectuer des travaux durs qui exigent constanceet endurance.

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Les Portugais face à l'Insertion

sociale

fi nous reste enfin à évoquer les caractéristiquesdes relations sociales dans le milieu rural portugais des années 60. Le milieu rural se compose de petits villages plus ou moins dispersés selon les régions. Cette configuration favorise une vie communautaire dont les formes peuvent varier d'une région à l'autre. D'après F. Tonnies, dans sa célèbre distinction entre communauté et société, "Gemeinschaft" et "Gesellschaft", la première est un système social dans lequel les relations sociales ,sontinter-personnelleset/ou traditionnelles. On comprend alors qu'il y prédomineun type de "conscience collective" (E. Durkheim) assez forte en raison de l'interconnaissance et de l'emprise de la tradition conduisant à l'adoption de systèmes communs de valeurs. "L'insatisfaction sociale" y est vécue comme l'ordre "naturel" des choses, ce qui conduit à des comportements soumis et unifonnisés bien que jamais homogènes, en raison de la contrainte sociale qui en découle, de l'effet des différentesgénérations,du sexe et de l'influence des migrations pendulaires. D'après G. Balandier [1978, p. 111], « sous-jacentes au système, se décèlent lu.] les inégalités élémentairesétabliesselon l' dge, le sexe, la position
dans les groupes de parenté et de descendance ».

II L'ARRIVÉE DES PORTUGAIS EN FRANCE ET LEUR IMPLANTATION DANS L'AGGLOMÉRATION PARISIENNE
1. L'arrivée des Portugais en France. Combien sont-ils ? Qui sont-ils? À partir de la tin des années 50 jusqu'en 1975, et encore de nos jours, l'agglomération parisienne a exercé une forte attraction sur les immigrés portugais. En 1975, ils étaient 345 940, soit 45,6 % des 758 925 Portugais en France, dont 126 755 nés en France. Ces chiffres (cf. tableau 2) n'ont pas beaucoup augmenté au recensement de 1982 : 764 860 dont

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Les Portugais face à Ilinsertionsociale 333 680 pour l'agglomération parisienne, c'est-à-dire 43,6 % du total. Ainsi, on observe une légère décroissance. Le phénomène s'explique en partie par des retours au Portugal qui se sont accélérés avec l'aide au retour du gouvernement

françaisà partir du 1er juin 1977,suiteà la politiquede porte
"fennée" de la France à partir de 1974. Tableau 2 : Portugais résidant en France (en milliers) et pourcentage relatif à la population étrangère en France

P'rlode Nombre

1921 11000

"

0,7

1926 1931 1936 1946 1954 1962 1968 1975 1982 1985(8) 29 000 49 ()()(J 28 000 22 261 20 085 50 01(J 296448 758 925 764 860 846 438 1,2 1,8 1,3 1,3 1,1 2,3 Il,3 20,8 22 19,02

Sources: Les étrangers, Recensement de la population de 1982,
INSEE, Paris, La Documentation Française, pp. 17-20. (a) Les étmngers, ministère de l'Intérieur, statistiques au 31 décembre 1985

Tant qu'il y avait du travail et que l'économie prospérait, les frontières restaient grandes ouvertes. La situation s'inversant, les immigrés deviennent indés~rables et boucs émissaires idéals. D'une façon générale, ce n'est pas seulement l'aide financière au retour qui a déclenché cette décision, mais elle y a contribué pour ceux qui avaient un projet déjà bien défmi. Souvent, leur séjour datait de plus de dix ans et ils appartenaient aux groupesles plus âgés. « Les Portugais qui ont utilisé l'aide au retour représentent,
dans leur majorité, une fraction spécifique de la colonie lusitanienne installée en France: leur moyenne d' lige élevée à leur départ du Portugal, la durée de leur séjour en France

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Les Portugais face à l'insertionsociale suggèrent à la fois que le retour peut signifier une sorte de retraite anticipée et se justifier par les attaches gardée.sau pays» [M. POINARD, 1978,p. 57]. D'après le même auteur, l'agglomération parisienne a été plus particulièrement touchée par ce phénomène. Parmi les 2 848 Portugais, dont 1 830 hommes et 1 017 femmes, qui ont profité de l'aide au retour, 1 230 Yrésidaient: 817 hommes et 413 femmes [M. POINARD, op. cit.]. Suite à l'arrêt de l'immigration en France, beaucoup de Portugais ont demandé à cette époque la nationalité française par voie de naturalisation. Entre 1976 et 1978, 20 379 Portugais se sont faits naturaliser, dont 15 574 par décret et 4 805 par déclarations acquisitives [A. LEBON, 1978, p. 9]. Mais on note déjà 16 100 naturalisations au recensement de la population de 1968 et 35 700 au recensement de 1975 [INSEE]. Ce mouvement est d'autant plus important que, depuis 1982, la double nationalité peut être obtenue, évitant ainsi une sorte de reniement de la nationalitéd'origine. En fait, après avoir mis en perspective le mouvement statistique de l'immigration portugaise vers la France et plus concrètement dans l'agglomération parisienne, il convient de signaler que les données fournies par l'INSEE ne coïncident pas avec celles du ministère de l'Intérieur. Les premières ressortent des recensements successifs et les secondes du nombre de cartes de séjour, ce qui pourrait laisser supposer que ces dernières seraient plus fiables. En suivant périodiquement les données du ministère de l'Intérieur, on constate une baisse de la présence des Portugais en France. Ces facteurspeuvent l'expliquer: - Un certain nombre de retours définitifs au Portugal, toujours difficiles à comptabiliser. Le problème se pose également pour les statistiques portugaises, parce que ces départs ne sont pas signalés, ni dans les consulats portugais en France, ni auprès des instances officielles chargées du mouvement migratoire externe au Portugal.

- Les codes français et portugais de la nationalité. La loi du 3 octobre 1981, le décret-loi 322/82 du 2 80ftt du Code de la
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Les Portugais face à l'insertion sociale

nationalité portugaise introduisent la possibilité d'obtenir la double nationalité. L'a<rticle44 du Code de la nationalité
française stipule que
«

tout individu né en France de parents

étrangers acquiert la nationalité française à sa majorité si, à cette date, il a sa résidence habituelle en France ».

Même si l'article 45 accorde à l'intéressé la faculté de déclarer qu'il décline la qualité de Français, cette option ne profite pas aux Portugais qui préfèrent toujours jouir de la double nationalité, quoiquecela comportedes avantageset des inconvénients. Par exemple, ils ne peuvent en aucun cas avoir recours à la protection juridique des services diplomatiques quand ils se retrouvent sur le sol de l'autre pays. L'article 4 de la Convention de La Haye du 12 avril 1930 est considéré comme un principe de droit international,même si la France

ne l'a pas ratifié:

«

La double nationalité est toujours

assujettie aux lois des deux pays [...) au lieu d'allégeance»
[J. COSTA-LASCOUX, 1987, pp. 108-109].

Quant au service militaire, la loi portugaise accepte qu'il soit accompli dans le pays de résidence, sans prêter sennent au Portugal et sans que cela remette en cause la nationalité portugaise. C'est un avantage que d'autres pays dans une telle situation n'accordent pas. Sur le plan socio-culturel, les choses prennent une autre signification. La loi du 25 septembre 1972 prévoit la possibilité d'une francisation du nom seul, ou des noms et prénoms, lorsque les intéressés en manifestent la volonté, ou que les difficultés de prononciation ou d'orthographe sont susceptibles d'affecter l'intégration dans la société française. Mais il n'est pas sûr qu'un simple changementde nom suffise à abolir l'étiquette "origine immigrée". En quelque sorte, et surtout pour les naturalisations, cette démarche représente un reniement et une seconde naissance sous un nouveau système juridique, politique et social. Par la nationalité acquisitive en conséquence du jus soli, sont exigées en même temps: la naissance et la résidence, sans période d'absence de France dans les cinq ans qui précèdent la majorité.Mais dans les deux cas, ils doivent toujours faire preuve d'allégeance au nouveau statut, ce qui n'est pas exigé pour les autresconcitoyens. 31