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Australie plurielle

De
255 pages
Fermement convaincus de la supériorité du "sang" et de la "civilisation" britanniques dont ils étaient les héritiers, mais redoutant l'importation d'une main-d'œuvre de couleur bon marché, les Australiens virent longtemps dans l'exclusion le moyen de se protéger. L'Australie d'aujourd'hui aime à protéger l'image d'une nation harmonieusement multiculturelle et réconciliée avec ses populations autochtones. La réalité n'est certes pas à ce point idyllique, mais l'Australie a indéniablement su maintenir un équilibre entre intégration et respect de la diversité.
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Australie plurielle
Gestion de la diversité ethnique en Australie de 1788 à nos jours

Collection Racisme et eugénisme Dirigée par Michel Prum La collection "Racisme et eugénisme" se propose d'éditer des textes étudiant les discours et les pratiques d'exclusion, de ségrégation et de domination dont le corps humain est le point d'ancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur le racisme et l'eugénisme mais aussi sur les enjeux bioéthiques de la génétique. Elle s'intéresse à toutes les tentatives qui visent à biologiser les rapports humains à des fins de hiérarchisation et d'oppression. La collection entend aussi comparer ces phénomènes et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires culturelles, en particulier l'aire anglophone et l'aire francophone. Tout en mettant l'accent sur le contemporain, elle n'exclut as de remonter aux sources de la pensée raciste ou de l'eugénisme. Déjà paru:
Michel PRUM (dir.), Les Malvenus, Race et sexe dans le monde anglophone,2003.

Le Groupe de Recherche sur l'Eugénisme et le Racisme (GRER) a précédemment publié, sous la direction de Michel Prom, trois ouvrages aux éditions Syllepse: Corps étrangers, Racisme et eugénisme dans le monde

anglophone, 2002 La Peau de l'Autre, 2001 Exclure au nom de la race, 2000

Martine Piquet

Australie plurielle
Gestion de la diversité ethnique en Australie de 1788 à nos jours

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 ] 026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 ] 0214 Torino ITALlE

~ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6246-8

EAN : 9782747562461

REMERCIEMENTS

Mes très vifs remerciements au Département d'études sociales de l'Université d'Adélaïde, tout particulièrement au Pro Chilla Bulbeck et au Dr. Margaret Allen, pour leur aide chaleureuse et fructueuse en juillet et août 2002, lors de mon séjour comme professeur invité. Tout ma gratitude à Xavier Pans pour son regard amicalement critique et ses suggestions. Ma reconnaissance à Michel Prum pour l'accueil de cet ouvrage dans la collection Racisme et eugénisme.
Martine Piquet

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INTRODUCTION
Selon le dernier recensement en date, celui de 2001 établi à l'occasion du centenaire de la Fédération, l'Australie comptait 19.358.000 habitants. 21,9% d'entre eux étaient nés à l'étranger (dont 10,8% en Europe; 1,9% en Nouvelle-Zélande; 2,7% en Asie et au Proche-Orient; 6,5 % ailleurs). Le nombre d'immigrants arrivés dans le pays entre juillet 2001 et juin 2002 se chiffrait à 88.900, en provenance de 150 pays différents dont la Nouvelle-Zélande (17.6 %), le Royaume-Uni (9.8%), la Chine (7.5 %), l'Afrique du Sud (6.4 %), l'Inde (5.7%) et l'Indonésie (4.7 %). L'anglais était la seule langue parlée dans 80% des foyers, suivi par le chinois (2,1%), l'italien (1,9%) et le grec (1,4%). 410.000 personnes, soit 2,2% de la population totale, s'identifiaient comme autochtones
(Aborigènes et Insulaires du Détroit de Torres)
1.

Au vu de ces statistiques, et bien qu'on estime que la population soit à plus de 70% de souche britannique et irlandaise, on ne s'étonnera guère que l'Australie aime aujourd'hui à projeter d'elle-même l'image d'un pays non seulement jeune et dynamique mais aussi multiculturel, ouvert et tolérant. Si cette image a été habilement exploitée lors des cérémonies d'ouverture et de clôture des Jeux olympiques de Sydney de l'an 2000, ce n'est pas par simple opportunisme mercatique mais bien parce que le pays, en quelque sorte, revient de loin. De fait, jusque dans les années 1950, la société australienne s'est protégée avec vigueur et obstination de toute intégration en son sein de ressortissants non originaires des lIes Britanniques (Anglais, Écossais, Gallois et Irlandais, désignés collectivement aujourd 'hui par le vocable « d' Anglo-Celtes »).
l Australian Bureau of Statistics, http://www.abs.gov.au.

12 C'est ainsi que la très officielle Politique de l'Australie blanche, visant comme son nom l'indique à préserver l'unicité ethnique du pays, ne fut définitivement abandonnée qu'avec la mise en place d'une politique multiculturaliste dans les années à partir de 1973. Pour autant, l'Australie n'a jamais théorisé sur la race, contrairement, par exemple, aux Afrikaners pour qui le dogme de l'apartheid découlait d'une étroite interprétation messianique des Écritures. La xénophobie endémique australienne, qui régna avec plus ou moins de vigueur selon les moments jusqu'au milieu du vingtième siècle, semble plutôt avoir reposé sur un mélange ambigu de sentiment de supériorité tout britannique, de complexe colonial et d'angoisse liée à l'isolement et à l'éloignement géographiques. À l'heure du multiculturalisme et de la réconciliation avec les autochtones, il est de bon ton de se battre la coulpe pour les errements passés. On ne pourrait que s'en réjouir si l'autoflagellation ostentatoire de certains, notamment dans les milieux intellectuels, ne faisait par contrecoup le jeu de factions xénophobes, comme en témoigne le succès du parti One Nation au cours des années 1990. Son leader, Pauline Hanson, avait ainsi pu bâtir sa popularité d'un temps sur ses critiques de l'immigration asiatique, qui était à ses yeux en passe de submerger le pays, et sur ses attaques contre les Aborigènes qui, à l'en croire, saignaient à blanc le système de protection sociale australien. On l'aura compris, les relations interethniques demeurent une question sensible malgré la révolution qu'ont constituée l'ouverture à l'immigration non européenne dans les années 1950-60 et l'application de la politique multiculturaliste depuis une trentaine d'années. Si les immigrés sont dans leur immense majorité rapidement intégrés à la société australienne, avec toute latitude pour eux de préserver ou non leurs spécificités culturelles, l'actualité internationale continue à causer des accès sporadiques de xénophobie dont font les frais les membres de telle ou telle communauté, immanquablement soupçonnés de collusion avec l'ennemi ou de sympathie coupable envers des régimes que pourtant beaucoup avaient

13 préféré fuir. Ainsi valait-il mieux ne pas être d'origine allemande pendant la Première Guerre mondiale, italienne pendant la Seconde ou, plus récemment, serbe ou de confession musulmane. Toutefois, c'est le redressement de la situation des Aborigènes qui reste le plus gros défi pour la société australienne. Longtemps considérés, au sens littéral du terme, comme «race en voie de disparition», ils ont été dépossédés de leurs terres ancestrales, repoussés aux marges des zones colonisées par les Européens, parqués dans des réserves ou placés dans des institutions chargées de les «civiliser». Des pans entiers de leur culture et de leur mode de vie ont été totalement bouleversés ou définitivement perdus. Le degré de déculturation des individus et de déstructuration des groupes varie selon les cas mais les dégâts causés ont été considérables, avec pour conséquence aujourd'hui, pour la plupart des communautés, un niveau de vie quart-mondiste, une espérance de vie de plus de vingt-cinq ans inférieure à la moyenne nationale, des taux de chômage, de criminalité, de mortalité infantile ou de déscolarisation record. Si l'Australie n'est pas tout à fait aussi tolérante que l'image qu'elle projette, il ne faudrait pas en conclure pour autant qu'elle est aussi raciste que certains critiques du cru se complaisent à le laisser croire. Au moins y a-t-on, et c'est beaucoup, la conscience de ses errements passés et le désir de promouvoir une harmonie sociale fondée sur l'intercompréhension mutuelle.

PREMIÈRE PARTIE LA PÉRIODE COLONIALE

CHAPITRE I LE BAGAGE RACISANT EUROPÉEN

Britanniques des mers du sud
Les Britanniques qui débarquaient en Australie, qu'ils fussent forçats ou colons libres, apportaient avec eux tout un bagage culturel, une conception du monde et des préjugés qui allaient conditionner leurs rapports aux Aborigènes qu'ils découvraient sur les terres où ils venaient s'installer et, plus tard, aux Asiatiques, Mélanésiens et autres Européens (Allemands, Italiens, etc.) qui arrivèrent en nombre non négligeable tout au long du dix-neuvième siècle. Ce bagage culturel allait déterminer leur analyse et leur compréhension de ce que l'on appellerait aujourd'hui les grands débats de société de l'époque (tels que ceux sur l'esclavage, le darwinisme social, les tensions raciales aux États-Unis après la Guerre de Sécession, pour ne citer que quelques exemples). Par ricochet, il allait influencer les attitudes individuelles sur le terrain et les politiques coloniales en matière de contrôle des Aborigènes et de l'immigration. Le bagage racisant des colons résultait de tout un faisceau de facteurs complexes où se mêlaient traditions politiques, religieuses, économiques, sociales mais aussi toutes les angoisses liées à l'expatriation et à l'établissement sur une terre lointaine, inconnue et peu hospitalière. Tout au long du dix-neuvième siècle, les préoccupations relatives aux relations interethniques dans les colonies australiennes ont lié le racial et le politique. La conception très hiérarchisée du genre humain qui prévalait alors faisait percevoir la «race» aborigène comme très

18 inférieure, incapable de progrès et vouée à disparaître à relativement court terme. Elle laissait présupposer que la « race» la plus évoluée serait par là même la plus civilisée et la plus démocratique, et qu'en préservant la pureté de la race, on sauvegardait la démocratie. La Grande-Bretagne étant alors à l'apogée de sa puissance industrielle, maritime et impériale, les Britanniques croyaient pouvoir légitimement penser qu'ils représentaient la forme la plus aboutie de l'humanité de leur temps, et que cela leur octroyait le droit, pour ne pas dire le
devoir, de coloniser les peuples moins « civilisés»
1.

Cette belle conviction des Britanniques de la métropole était bien évidemment reprise à leur compte par les Britanniques des colonies, et les Australiens ne fIrent pas exception, bien au contraire. En effet, dans les toutes premières années du dix-neuvième siècle, soit deux décennies à peine après l'arrivée de la Première Flotte et de sa cargaison de bagnards, le gouvernement britannique avait souhaité faire de l'Australie « une réserve pour la race anglaise» (a preserve for the English race), sorte de pépinière où, imaginait-t-on, de vigoureux spécimens donneraient toute la mesure des capacités de la lignée. La balle fut en quelque sorte prise au bond. Dès lors que trois ou quatre générations de colons se furent montrées capables, de belle manière considérait-on, de composer avec « la tyrannie de la distance» 2 qui les séparait de la métropole, ainsi qu'avec les vicissitudes de leur nouvelle existence dans un environnement hostile, ils ne se contentèrent plus de s'afficher avec fierté comme «Britanniques des mers du sud », ils se targuèrent d'être plus authentiquement britanniques que les Britanniques de Grande-Bretagne où l'industrialisation avait ruiné l'authenticité des valeurs démocratiques et accru les inégalités. Cette expérience, sous le climat ensoleillé et à l'air sain des antipodes, avait selon eux
1

Cf. V.G. Kiernan, The Lords of Humankind, Harmondsworth,Pelican

Books, 1972. 2 « The tyranny of distance », expression quasi proverbiale et titre du célèbre ouvrage de I'historien Geoffrey Blainey The Tyranny of Distance. How Distance Has Shaped Australia's History, Pan Macmillan Australia, Sydney, 1966.

19 amélioré la race. Parce que les conditions de vie étaient meilleures dans les colonies, l'Australie pensait être, avec la Nouvelle Zélande et les États-Unis, à la pointe du progrès démocratique au sein du monde occidental. La confusion de considérations raciales et de considérations politiques apparaît aujourd'hui malvenue mais elle était caractéristique de cette époque. Alors que le dixhuitième siècle des Lumières s'était efforcé d'apporter des réponses « raisonnables» aux interrogations sur l'organisation de la Cité, les institutions politiques et la place de l'individu dans la société, le dix-neuvième siècle tentait d'apporter des réponses « scientifiques» s'appuyant largement sur l'anthropologie, plus particulièrement les rameaux en plein essor de cette discipline qu'étaient alors l'ethnographie et l'ethnologie.

Grandes étapes de l'évolution de la pensée ethnologique dans le monde occidental
Bien évidemment, la prise de conscience de la variabilité de l'être humain dans l'espace et le temps, et les interrogations sur la nature de la société remontent aux temps les plus reculés. Ainsi trouve-t-on les rudiments de l'anthropologie et de l'ethnologie modernes dans les écrits des historiens, des philosophes et autres explorateurs de l'Antiquité. En effet, le commerce, les voyages, les rivalités de toutes natures, voire les guerres, ne pouvaient que conduire les esprits curieux à se poser des questions sur les différentes coutumes, les différentes croyances, en un mot, sur les hommes que l'on rencontrait et sur la nature humaine. On peut ainsi considérer Hérodote (484-425 avo J. C.) comme l'un des tout premiers anthropologues: sa réflexion sur les récits de voyages du septième et du sixième siècles avoJ.C., ses propres périples et ses propres observations le conduisirent à des interrogations fondamentales sur l'influence du climat sur le physique et le caractère, sur l'importance du mode d'alimentation, sur le rôle

20 du père et de la mère dans la cellule familiale ou encore sur la durée du développement et de la diffusion des races humaines. Son contemporain Hippocrate (460-377 avoJ. C.) s'intéressa lui aussi à l'influence du climat et de l'environnement sur les traits physiques et mentaux de l'homme. Platon (428-347 avoJ. C.) et Aristote (384-322 avo J.C.) accordèrent plus d'attention à la question d'un État Idéal qu'à la multiplicité des données fournies par les sociétés barbares. Tous deux croyaient que l'État détenninait le comportement humain et que, sans Loi ni Justice, l'homme serait le pire des animaux. Tous deux croyaient en l'inégalité innée des individus et des races, Aristote insistant sur le fait que certains hommes étaient par nature des esclaves, d'autres par nature des maîtres. Enfin, tous deux faisaient de leur philosophie sociale la composante d'un ensemble qui englobait toutes les sciences connues, et c'est en cela qu'ils peuvent être considérés comme de véritables anthropologues. Chez les Romains, le principal philosophe ayant contribué au progrès de la science de 1'homme fut Lucrèce (98-55 avoJ.C.) dans son poème De Rerum Natura, où il montrait la société civilisée comme étant l'aboutissement d'un long et laborieux processus de développement. Il fallut attendre presque cinq siècles pour trouver de nouveaux apports à la réflexion anthropologique mais aussi celui dont la pensée fut l'un des plus grands freins à son développement, Saint Augustin (354-430). Son De Civitatis Dei en effet marqua de son sceau toute la pensée scientifique orthodoxe dans les siècles à venir. Saint Augustin défendait sans concession la conception mosaïque (monogéniste) de l'origine de l'homme qui, selon la Genèse, descendait d'Adam et Eve. Tout ouvrage historique qui prétendait couvrir de nombreux milliers d'années était pour lui absurde puisque, selon les Écritures, il s'était déroulé à peine six mille ans depuis la Création. Force est de constater qu'il n'y eut que très peu de progrès en sciences naturelles et en sciences de 1'homme durant le Moyen Âge malgré les explorations fabuleuses de la fin de cette période, telles celles de Marco Polo en Chine ou d'Ibn Batuta en Asie et en Afrique. Pourtant, il serait injuste de faire de l'enseignement de l'Église le seul

21 facteur responsable de la stagnation des connaissances. La pensée médiévale était en effet peu disposée à s'ouvrir à 1'homme « différent». Elle a au contraire accueilli volontiers le mythe et la légende et n'a pas utilisé les réelles possibilités que lui ouvraient les contacts noués avec les mondes extraeuropéens. Le Moyen Âge avait le souci de contenir l'humanité dans des limites strictement défmies : celles de la Chrétienté et des peuples qu'elle connaissait bien (Juifs et Mahométans). Tout ce qui n'entrait pas dans ce cadre se trouvait relégué au domaine de la zoologie, y compris toute une faune semihumaine mythique (hommes à plusieurs têtes, hommes-chiens, etc.). Puisque les convictions religieuses répondaient de façon satisfaisante aux questions concernant 1'homme, et tant que rien de sérieux ne venait ébranler ces croyances, il n'y avait pas lieu de se pencher plus avant sur le problème. Le bouleversement nécessaire se produisit à la Renaissance avec toute une série d'événements décisifs pour le développement de la pensée ethnologique. La découverte de l'imprimerie vers 1446 et l'introduction du papier permirent une diffusion du savoir sans précédent. La chute de Constantinople en 1453 et la fuite des savants vers l'Occident ramenèrent l'esprit aristotélicien dans les universités. L'événement qui toucha toutes les classes de la société fut le voyage de Christophe Colomb (1451-1506) en quête d'une nouvelle route maritime vers les Indes et sa découverte de l'Amérique (du point de vue européen, cela va sans dire) en 1492. Le goût du profit et de l'aventure poussa les Européens à entreprendre des voyages d'exploration pendant les trois siècles qui suivirent, périples qui modifièrent complètement la physionomie du Vieux Continent. L'ancienne suprématie italienne sur les routes de l'Orient déclina et l'on vit les nations occidentales se tourner vers la mer et un développement maritime. L'Espagne, le Portugal, l'Angleterre et, peu après, la France et la Hollande, se placèrent en tête de la nouvelle course économique. La découverte de l'Amérique ne manqua pas de soulever le problème de l'origine des races humaines. Jusquelà, on s'en était remis à la tradition biblique. D'où venaient les Amérindiens? Étaient-ils vraiment des hommes? La vieille

22 controverse entre polygénistes et monogénistes que l'on croyait enterrée depuis Saint Augustin renaquit de ses cendres. La curiosité du siècle suivant pour les nouvelles peuplades est abondamment illustrée par le grand nombre de comptes-rendus de voyages et d'explorations publiés à l'époque. On peut ainsi citer pêle-mêle la Cosmographie du Levant (1575) de Théret, Divers Voyages Touching the Discovery of America (1582) et Principal Navigations, Voyages, Traffiques and Discoveries of the English Nations (1596-1600) de Richard Hackluyt, Historia Natural y Moral de la Indias (1590) de José d'Acosta, Relatione dei Regami di Congo (1591) de Pigafette ou encore Historia de Gentibus Septentrionibus (1555) d'Olaus Magus. Ce type de récit trouva un écho dans la littérature et l'imagination populaire (on pense au Caliban de La Tempête de Shakespeare). Toutefois, on ne peut pas dire que le « sauvage» ait joué un rôle significatif dans la pensée politique du seizième siècle: on se souciait surtout de le soumettre et de le christianiser. Le commerce, à sa nouvelle échelle, et l'esprit d'aventure avaient néanmoins favorisé l'apparition d'une nouvelle classe d'hommes qui s'interrogeaient sur la variété des coutumes et des modes de gouvernement qu'ils rencontraient ou dont ils entendaient parler, sur leur raison d'être et leur origine. Cette réflexion devait, à tenne, conduire à la remise en cause des institutions partout en Occident. De fait, on assista après la Renaissance à une lutte sans merci entre les nations mais aussi entre les classes sociales. Ce qui frappa alors particulièrement les observateurs fut la cruauté et l'inhumanité de l'homme envers ses semblables, bien en contradiction avec la « nature sociale» de l'être humain décrite par Aristote. Ce comportement « contre nature» conduisit un certain nombre de penseurs à envisager I'hypothèse que la société n'avait pas toujours existé et qu'elle était un simple compromis passé entre les individus. Les hommes auraient ainsi abandonné leur état naturel et se seraient soumis aux contraintes de la vie en société pour leur avantage commun, afm d'atténuer les difficultés de leur existence. Une question se posait alors: si les individus pouvaient passer un contrat entre

23 eux dans l'intérêt général, pourquoi ne pourraient-ils pas réviser leurs engagements pour les perfectionner si le besoin s'en faisait sentir? C'était la notion de contrat révocable qui allait bouleverser l'histoire politique de l'Europe. C'est que l'imagination des philosophes s'était laissé charmer par l'idée d'état naturel, comme en témoignent ces figures de la littérature que sont l'Indien de Locke, le Vendredi de Defoe, l'Iroquois et le Huron de Montesquieu ou le « Bon Sauvage» de Rousseau. C'est aussi que les philosophes avaient imaginé, dans le sillage de Buffon, la chaîne sans fin de l'évolution de I'humanité partie de l'état naturel et en marche vers un état de plus en plus poussé de civilisation. Ainsi, l'idée que l'homme était naturellement libre et qu'il pouvait briser les chaînes qu'il s'était lui-même forgées, en d'autre termes, l'idée que le progrès social était possible, fit son chemin. On vit les peuples d'Europe se soulever contre les autocraties et les oppressions étrangères pendant la fm du dix-huitième siècle et le début du dix-neuvième au nom de ce principe (Indépendance américaine; Révolution française). Tous ces mouvements trouvaient leur origine dans la diffusion des idées des Encyclopédistes et des philosophes sociaux anglais, et celles-ci avaient elles-mêmes été inspirées par une réflexion sur les contacts que les Européens avaient pu avoir avec les peuples dits « primitifs» depuis la Renaissance. Pourtant, cet enseignement, tout comme celui de penseurs tels que Jeremy Bentham ou John Stuart Mill au siècle suivant, était de nature doctrinaire et somme toute plutôt figée. Alors que les peuples s'élevaient contre l'ordre établi, un autre type de révolution, la révolution industrielle, était en !Tain de modifier en profondeur la conception des rapports entre individu et société, individu et État. La pensée ethnologique trouva sa place dans cette nouvelle réflexion, et Auguste Comte (1798-1857) n'y fut pas étranger. Sa contribution aux sciences sociales (en particulier avec son Cours de Philosophie positive de 1830-42 et son Système politique de 1851-52) résida surtout dans son approche des phénomènes sociaux. Il avait été influencé au début de sa vie par Saint-Simon, en particulier par sa conception d'un ordre social réformé dans lequel toutes les

24 ressources de l'État devaient être utilisées pour le bien commun. Cette politique reposait sur une base scientifique. Saint-Simon, visionnaire et optimiste, estimait qu'il suffirait d'un peu de bonne volonté pour réorganiser ainsi rapidement la société. Comte, plus réaliste, mesurait toute la difficulté de la tâche à accomplir. Pour cela, il pensait qu'il convenait de poser les fondements d'une science des phénomènes sociaux et d'organiser les disciplines sur lesquelles celle-ci devait reposer. La sociologie (c'est le terme qu'avait choisi Comte pour désigner cette nouvelle science) devait embrasser à la fois les mathématiques, la physique, la chimie et la biologie, et il ne fallait pas séparer ces composantes. Pour lui, en effet, 1'humanité était un organisme possédant ses propres lois de développement, et en dehors duquel l'individu n'était qu'une abstraction sans signification ni objet. On le voit, la grande nouveauté dans l'approche de Comte était l'étude dynamique et physiologique de la société, qui s'opposait aux descriptions statiques et quasi anatomiques de ses prédécesseurs: la réflexion sur la société à travers les théories sur l'État était désormais dépassée3. Dans ce sillage, l'idée que les statistiques anthropométriques pourraient aider à comprendre la société ne tarda pas à faire son chemin. Les premières études systématiques vraiment sérieuses furent pourtant assez tardives. Parmi celles-ci, on peut mentionner la Physique sociale d'Adolphe Quételet parue en 1835 montrant la nécessité d'appliquer des méthodes statistiques aux faits ethnologiques. En 1840, Anders Retzius inventa l'indice céphalique (indice de rapport proportionnel entre la longueur et le largeur d'un crâne). Il fut le premier à classer les crânes en dolichocéphales (allongés) et brachycéphales (ronds), prognathes (aux mâchoires allongées en museau) et orthognates (aux mâchoires dans le prolongement du front). En 1836, Tiedman avait quant à lui mis au point un système de mesure du volume de la boîte crânienne qui consistait à la remplir de millet que l'on pesait ensuite. Il faut bien dire que le dix-neuvième siècle voua une
3

Cf. A. Roux, La Pensée d'Auguste

Comte, Paris 1920.

25 passion immodérée à la tête de mort et lui consacra des centaines d'ouvrages et catalogues, parmi lesquels Tabulae Craniorum Diversam Gentium de Stanford (1839), Crania A:gyptica (1845) de Norton, Atlas de cranioscopie (1845) de Carns, Crania britannica (1856) de Davies et Thruman, Crania Selecta (1857) de Von Baer, etc. C'est que l'on pensait avoir trouvé dans l'étude anatomique du crâne le moyen infaillible de décrire les races humaines et leurs talents intrinsèques. Certains allèrent très loin dans leurs classifications qui ne se contentaient pas d'être descriptives mais établissaient de véritables hiérarchies (voir les titres prometteurs tels que De 11nfluence de l'éducation sur le volume et la forme de la tête de Paul Broca publié en 1873). La classification et la systématisation des données sur les races humaines les plus complètes du milieu du dix-neuvième siècle furent celles de James Cowles Pritchard (1786-1846) dont les Researches into the Physical History of Man parurent en 1836 et 1847, et la Natural History of Man en 1843. Si les crânes passionnaient, paradoxalement, l'archéologie avait beaucoup de mal à se faire reconnaître comme science sérieuse. En 1836 et en 1846, Jacques Boucher de Perthes (1788-1868) découvrait des silex taillés dans le région d'Abbeville et en montrait l'origine préhistorique. Loin de déchaîner l'enthousiasme, sa découverte lui attira les sarcasmes des tenants de la chronologie biblique qui ne concevaient pas que des objets pussent être plus anciens que le monde lui-même, c'est-à-dire vieux de plus de six mille ans. Une discipline qui ne suscitait pas la dérision mais qui au contraire joua un rôle capital dans le développement de l'anthropologie au dix-neuvième siècle fut la linguistique, plus spécialement la philologie. Certains enthousiastes allèrent jusqu'à affmner qu'elle seule parviendrait à résoudre toutes les énigmes de l'origine de l'homme. En Europe mais également en Amérique, les études linguistiques s'étaient penchées sur les langues dites « aryennes». Dès 1796, Sir William Jones avait montré les affmités qui existent entre le grec, le latin, le gothique, le gaélique et le sanscrit. En 1819, Jacob Grimm avait mis en évidence la loi de permutation des consonnes dans